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6 février 2013

Eugène DARGAUD, le Patriote oublié

milguerres @ 12 h 58 min

 

 

 

Eugène DARGAUD, le Patriote oublié
Lundi 12 novembre 2007 par Michel SALAGER
http://www.memoire-net.org/article.php3?id_article=302

Combien de personnes sont passées sans la voir devant cette modeste plaque scellée sur le pignon de ce vieil immeuble promis à la démolition, à demi cachée par la végétation. Il faut reconnaître que le 15 bis, impasse Saint Eusèbe, dans le 3e arrondissement de Lyon, est quelque peu éloigné du cœur du quartier Villette-Paul Bert. Il est inclus dans ce tissu de bâtiments industriels désaffectés, d’immeubles anciens en voie de démolition, de chantiers de construction de nouvelles résidences. Depuis des lustres, aucune cérémonie, aucune fleur, pas la moindre trace de tricolore n’est venue rappeler aux habitants la présence de cette stèle.

Eugène DARGAUD, le Patriote oublié stele_10
15 bis, impasse Saint Eusèbe, Lyon

Ici habitait
Eugène DARGAUD
Membre du Parti Socialiste
SFIO
Arrêté le 10 mai 1944
Mort le 2 juillet 1944 Sur la route des bagnes nazis
Ce Militant est mort
Pour que vivent nos libertés
plaque10
La stèle

C’est par le plus grand des hasards que, passant en voiture, je l’ai aperçue, peut-être grâce aux équipements de chantier entreposés devant la façade. C’était en 2003. La création des États Généraux du Patrimoine du Grand Lyon [1] nous fournissait une plate-forme d’intervention. Le CIL Villette-Paul Bert inscrivait ce lieu de mémoire au titre du 3e arrondissement. Ensuite, les événements se sont accélérés avec les dépôts de permis de démolir et de construire d’un immeuble de 30 logements. Le Maire de Lyon a souscrit à la demande du CIL et soumis les deux permis à l’obligation de sauvegarder la plaque commémorative et de la replacer sur la façade du nouvel immeuble. Ce qui a été réalisé en août 2007. Une plaque patrimoniale, avec photo de l’ancien bâtiment, devrait l’accompagner.

Qui était Eugène DARGAUD ?

Qui se souvient de cet homme ? En dépit des multiples recherches, nous n’avons retrouvé aucun membre de sa famille. Comme nombre de résistants, il a fait partie de cette armée de l’ombre, qui n’a pas commis d’action d’éclat, vite oubliée dans l’après-guerre.

Devant l’impossibilité de recueillir le moindre témoignage. Nous avons tenté de reconstituer sa biographie à partir de renseignements d’archives, de documents et d’ouvrages. Il a fallu recourir à l’analyse des témoignages écrits et à leur interprétation pour recouper des données parfois contradictoires.
Un enfant du 3e arrondissement

Eugène DARGAUD est né le 24 mars 1898, à Lyon 3ème. Il est le troisième enfant de François DARGAUD [2] et de Marie DANJOUX [3]. Son père était cordonnier. Sa sœur aînée, Jeanne-Marie [4] était, en 1911, corsetière ; elle épousera [5], conseiller municipal après le 2nde Guerre mondiale. Son frère Joanny [6] exerçait la profession de typographe lors du recensement de 1911. La famille DARGAUD a habité durant plus de 70 ans, 55, avenue Félix Faure.

Pas de photo d’Eugène DARGAUD. Nous savons seulement, après son passage devant le Conseil de révision, qu’il avait les cheveux châtains, les yeux marron et mesurait 1,62 m.

Le Poilu

Après son frère Joanny, recensé en 1915, Eugène, qui exerce la profession d’employé magasinier, est appelé avec la classe 1918 [7]. Il est affecté au 97e Régiment d’Infanterie [8] qu’il rejoint le 14 avril 1917. Il est nommé caporal, le 1er juin 1918, et fourrier le 8 août. Muté au 22e RI, le 18 février 1919, puis transféré au 14e escadron du Train le 28 Février 1919, il est promu maréchal des logis, fourrier, le 1er mars 1919. Il est renvoyé dans ses foyers le 28 mai 1920, versé dans la réserve au 7e escadron du Train puis au 14e escadron, le 1er août 1921.

Avec son régiment, le fantassin DARGAUD, combat vaillamment sur le front, sur l’Aisne en 1917, le Chemin des Dames, les Vosges en 1918, l’Hartmannswillerkopf, en Champagne et dans les Flandres. Ses actes de bravoure lui valent deux citations :

N° 849 à l’ordre du régiment « A assuré un service d’observation très pénible malgré de violents bombardements toxiques, a donné de précieux renseignements sur le mouvement de l’ennemi. »

Et à l’ordre de la 120e Division d’infanterie « Chef de liaison audacieux et brave, a contribué à l’enlèvement d’un point d’appui fortement organisé en secondant avec ses hommes un groupe de nettoyeurs. »

Et l’attribution de La Croix de Guerre avec étoile de bronze Et de la Médaille interalliée de la Victoire

L’industriel

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Eugène DARGAUD

Retourné à la vie civile, il poursuit son activité dans le secteur du commerce. De 1928 à 1937 ou 1938, il exploite une entreprise de bijouterie fantaisie, puis une fabrique de jouets, 122 bis, rue Chaponnay, avec un atelier, 9, rue Clos Suiphon [9]. En 1939, il transfère son entreprise de fabrication de jouets en peluche, 15 bis, impasse Saint Eusèbe, [10] devenant propriétaire [11] des bâtiments antérieurement occupés par des commerces de tissus et de pantoufles [12]. Il y demeure pendant les années de l’Occupation.

Le militant politique et le Résistant.

A la déclaration de guerre, Eugène DARGAUD est mobilisé, le 27 août 1939, avec le grade d’adjudant [13]. Il est affecté au dépôt du Train du 14e (GRT) qu’il rejoint sans délai.

Après la défaite de 40, il poursuit le combat contre l’occupant dans la clandestinité. Pour reconstituer cette action, nous nous sommes appuyés sur les ouvrages de Bruno PERMEZEL , de Marcel RUBY , d’Henri FRENAY , de Raymond LECULIER et d’André FROSSARD. [14]

Bruno PERMEZEL et, principalement, Marcel RUBY, nous apprennent qu’Eugène DARGAUD, « ancien trésorier fédéral de la SFIO, participe à la création en mai 1942, après le départ d’André PHILIP pour Londres, de la Fédération du Rhône Clandestine ».

Bruno PERMEZEL qui associe le résistant aux journaux Les Petites Ailes, Vérités et Combat [15], le considère, selon des témoignages recueillis comme l’adjoint d’Henri FRENAY (réseau Combat) qu’il présente à Joseph MARTINET, pour imprimer les Petites Ailes. Pour sa part, Henri FRENAY ne fait aucune allusion à DARGAUD. Il ne le cite pas. L’épisode de la mise en contact avec l’imprimeur MARTINET [16]est porté au crédit de Berty ALBRETCH ; il ne se souvient plus, d’ailleurs, comment elle est entrée en contact avec lui. Néanmoins, la première version parait crédible, Joseph MARTINET, alias DUPONT, était un militant de la SFIO. Avec son épouse Marceline , il exploitait un atelier 5, rue Mozart à Villeurbanne. Dans une interview recueillie dans L’Express Rhône-Alpes de mai 1975, par Bernard CHARDERE sous le titre « Le monologue de Joseph MARTINET », il corrobore cette thèse : « C’est sur cette machine que j’ai imprimé « Combat ». Mon ami DARGAUD, qui avait une fabrique de jouets, m’avait mis en contact avec Bertie ALBRETCH, puis avec Henry FRENAY. DARGAUD, il a été arrêté, embarqué pour Compiègne et personne n’en a plus jamais parlé. [...]J’étais un socialiste indépendant avec DARGAUD, on faisait partie du bureau fédéral. Il y en a qui étaient pour la Patrie ; nous on était pour la liberté. J’ai imprimé « l’Insurgé »[...] j’ai imprimé aussi « Libération », « Témoignage chrétien » et « la Marseillaise ». [...] »

Dans son témoignage, Marcel-Jean DAUDEL [17] affirme qu’Eugène DARGAUD est « l’un des dix participants à la réunion de mai 1942, dans l’appartement de DUTRION, marchand de pièces détachées de motos au 85 avenue de Saxe, qui reconstitue la fédération dans la clandestinité, en présence de GERNEZ et Lucien HUSSEL ». Il pense « qu’il a été arrêté lors du coup de filet du 29 mars 1944 chez DUTRION qui frappe également Philibert GAILLARD ». RUBY rappelle que « JORDERY, député du Rhône, DARGAUD, ROCHETTE, DUTRION et Suzanne BUISSON ne sont pas revenus de déportation. GAILLARD et ORSONI ont été fusillés à Communay ».

Le déporté

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Fiche d’arrestation , AD

En réalité, Eugène DARGAUD a été interpellé par la Gestapo, le 10 mai 1944, rue Saint Eusèbe. Il a été arrêté pour activité anti-allemande et détenu à la prison Montluc. [18]

Quelle a été la durée de son incarcération à la prison Montluc ? Les sources divergent. Selon la fiche établie par l’Intendance de Police de Lyon [19], dont le rôle était réduit à celui de chambre d’enregistrement, il a été déporté le même jour sur Compiègne (N° 6465). Dans les archives du ministère de la Défense [20], Eugène DARGAUD figure sur la liste 8029 de la prison Montluc : arrêté le 10 mai et écroué [seulement] le 22 mai 1944. Très certainement une coquille de retranscription.

Bruno PERMEZEL, dans son ouvrage, Montluc, antichambre de l’inconnu : 1942-1944, publie une liste des internés [21], par cellule et locaux de détention, sur laquelle figurent deux DARGAUD :

« Cellule 52 : François, 1944, et, cellule 74 : Louis, libéré en 1944 avec les autres internés ». Ecoutons Marcel F LAMARY, originaire de Savoie, membre du GNRM, sur François DARGAUD, « mort à MAUTHAUSEN, le 16 décembre 1944, qui était né à Cluny le 18 décembre 1921, qui a rejoint les réfractaires le 9 mars 1943, commandés par le Commandant Joseph ALIX (commando de Cluny devenu le 4e bataillon de Choc). Arrêté le 17 janvier 1944, avec l’un de ses camarades par une patrouille allemande. Après un séjour à Montluc à Lyon, puis à Compiègne, ils ont été dirigés tous deux sur le camp de MAUTHAUSEN…… » [22].

Aucune confusion n’est possible. L’absence d’Eugène sur les registres d’écrou milite pour un très court séjour à Montluc. Néanmoins, comme nous le verrons infra, il y aurait été incarcéré jusqu’au 19 juin, selon les témoignages de rescapés.

De trace du transfert du résistant à Compiègne et de son internement au camp de Royallieu, aucune aux Archives départementales de l’Oise, à Beauvais. Les archives du camp, qui était désigné sous le nom de « Fronstalag 122 », placé sous l’administration directe des allemands, ont été détruites avant la Libération. Une infime partie a été récupérée par la Croix-Rouge française et remise au Service central des déportés à Paris [23]. C’est d’ailleurs ce service déconcentré qui délivre les attestations de captivité, déportation et internement.. Pour l’essentiel, il s’agit de rapports émanant des autorités locales de Compiègne, le sous préfet et le commissaire de police, qui rendent compte notamment au préfet de l’Oise de la situation matérielle et morale du camp, des départs de convois d’internés, vers le camp de Drancy en particulier. On trouve également des lettres adressées par les familles aux autorités françaises, leur demandant d’intervenir auprès des allemands pour obtenir la libération, ou au moins des nouvelles, d’un parent interné.

Le nombre de documents nominatifs est insignifiant en comparaison des 54.000 déportés que l’on estime être passés au camp de Royallieu, du 21 juin 1941 au 26 août 1944.

Par contre, il a été retrouvé trace du convoi de déportation du 2 juillet, dont DARGAUD faisait partie. Le rapport du 4 juillet 1944, du sous-préfet de Compiègne au préfet de l’Oise, est on ne peut plus administratif. Il rend compte « qu’un transfert vraisemblablement pour l’Allemagne, d’environ 2400 internés du Stalag 122, a eu lieu le 2 juillet courant de 6 h 15 à 9 h. Les détenus ont été amenés à la gare en quatre détachements et embarqués dans 45 wagons ». [24] Ce convoi avait pour destination DACHAU.

Mort pour la liberté, sans sépulture.

Les archives du Camp de DACHAU sont muettes sur l’internement d’Eugène DARGAUD.

Il a été déclaré décédé le 2 juillet 1944, par jugement du président du Tribunal Civil de Lyon, du 2 juillet 1946, dans le train qui le transportait de Compiègne à Dachau [25] Ce jugement déclaratif de décès du Tribunal Civil de Lyon [26], rendu à la demande de la sœur et du frère d’Eugène DARGAUD, précise qu’il a été arrêté par la Gestapo le 10 mai 1944, incarcéré à Montluc, et envoyé le 19 juin 1944 à Compiègne. Selon la déclaration de ses compagnons, il est mort asphyxié le 2 juillet 1944, dans le convoi pour Dachau.

Le ministère des Anciens Combattants, Bureau national des recherches et de la récupération, avait transmis, à ses parents, le 15 mai 1946, ses pièces d’identité par un courrier précisant qu’elles provenaient de Dachau ; le dépôt avait été effectué par l’Aumônerie générale de Guerre.

Eugène DARGAUD était célibataire.

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63 ans après, cette stèle perpétue sa mémoire.

Lyon, le 11 novembre 2007
Michel SALAGER,
Doctorant en histoire,
Vice-président de l’UCIL, Union des Comités d’intérêts locaux du Grand Lyon

Remerciements.
Je tiens à remercier particulièrement Mme Agnès DE ZOLT, des Archives Départementales du Rhône, pour les conseils judicieux et l’aide précieuse qu’elle m’a apportés dans mes recherches.

La photographie d’Eugène DARGAUD est produite grâce à l’aimable autorisation de Pierre DARGAUD, son neveu, et de Charles DARGAUD, son cousin.

2007 © Michel SALAGER
http://www.memoire-net.org/article.php3?id_article=302

——–
notes :

[1] Créés par l’UCIL – Union des Comités d’Intérêts Locaux du Grand Lyon, avec la Communauté Urbaine du Grand Lyon, la Ville de Lyon, le Département du Rhône et la DRAC. Un recensement du patrimoine local a été lancé.
[2] Né le 31 mars 1868 à Trambly (71). La Saône et Loire est le berceau de nombreuses familles DARGAUD.
[3] Née en 1864 à Saint Symphorien des Bois (71)
[4] Née en 1891
[5] Charles MARTIN Adjoint au maire de Lyon, Edouard Herriot, en 1946, décédé le 25/10/1951
[6] Né en 1895
[7] N° 160 de la liste du canton de Lyon 3e, classé en 1ère partie de la liste de 1917
[8] AD du Rhône : 1rp 1874, répertoire alphabétique Lyon Central, 1918, DARGAUD Eugène, matricule 2177 ; et 1rp 1858, registre matricule. Le 97e RI était un régiment d’infanterie alpine, basé à Chambéry.
[9] Indicateur Henry
[10] Angle rue de l’Ordre devenue rue Antoine Charial
[11] Parcelle cadastrale DT N° 36, DGI, hypothèques Lyon 3e, volume 2565 n° 4309 : vente du terrain et des bâtiments qui y sont édifiés, le 16 juillet 1958, par l’indivision Jeanne-Marie DARGAUD, veuve MARTIN, Marie-Louise CHEVRON, veuve de Joanny DARGAUD, France-Marie DARGAUD et Pierre-Eugène DARGAUD
[12] Indicateur Henry. Déclaration de nouvelle adresse du 12 janvier 1939, au Centre mobilisateur de Lyon.
[13] le 23 septembre 1939
[14] PERMEZEL (Bruno), Résistants à Lyon, Villeurbanne et aux alentours, 2824 engagements, Lyon, 2003, 740 pages, p. 191, sans photographie / PERMEZEL (Bruno), Montluc, antichambre de l’inconnu : 1942 – 1944, Lyon, Ed. BGA Permezel, Chaponost, impr. Bosc, 1999, 296 p. (BML 6900 Z8 MON)/ RUBY (Marcel), La Résistance à Lyon, 18 juin 1940-3 septembre 1944, Lyon, L’Hermes, 1979, 2 vol. 1054 p. / FRENAY (Henri) Dans La nuit finira, mémoires de résistance, 1940-1945, 1973, 607 p / LECULIER (Raymond), A Montluc, prisonnier de la Gestapo : souvenirs 25 novembre 1943 – 25 août 1944, Lyon, Editions Cartier, 1944, 82 p (BML 462472 – 466527) / FROSSARD (André), La Maison des otages : Montluc, 1944…., Paris, Fayard, impr. SEPC Saint-Amand-Montrond, 1983, 143 p.
[15] Organes de presse clandestins du réseau Combat présidé par FRENAY
[16] Joseph MARTINET était imprimeur, 5, rue Mozart à Villeurbanne ; son épouse Marceline, née Vacher, était aussi engagée dans la Résistance.
[17] Secrétaire général in RUBY (Marcel), La Résistance à Lyon, Lyon, 1979, vol 1, pp. 440-441
[18] AD Rhône 3335 W9 et 23, fiche d’arrestation établie par l’autorité d’occupation, le 10/05/1944 et fiche rédigée par l’Intendance de police de Lyon, le 12/05/1944.
[19] Service de la Police Judiciaire
[20] Courrier du 9/12/2005, du Secrétariat général pour l’Administration, direction de la Mémoire et des Archives
[21] Pp. 207-294
[22] Cahiers du Groupement N° 8, N° 7, juin 1989
[23] Il s’agit des archives détenues aujourd’hui par l’Antenne de Caen du Service historique de la Défense (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains, BP 552, 14037 Caen cedex)
[24] AD Oise, 33 W 8253/1
[25] Photocopie extraite acte de naissance, mairie du 3e ; Grosse remise pour transcription le 2 septembre 1946, transcription effectuée le 4 novembre 1946..
[26] AD Rhône, UC 1 1333 sur dérogation

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