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26 avril 2013

L’amiral Émile Lacroix

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 retour à la Seconde Guerre Mondiale

Ceux que l’on maudirait !

 Une histoire : Bizerte et la France

L’amiral Émile Lacroix
(1883-1949)

Auteur
Christophe Lacroix 
Institut Pierre-Renouvin, Université de Paris 1.

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 notes L’Amiral Emile Lacroix-www cairn info

RÉSUMÉ
Né en 1883, dans les Côtes-du-Nord, l’amiral Émile Lacroix est le fils d’un gendarme. Entré à l’École navale en 1900, il fait une carrière maritime. En 1939, contre-amiral, il commande les contre-torpilleurs de l’escadre de l’Atlantique. Son navire est gravement touché à Mers el-Kébir. Promu vice-amiral et commandant de la 3e escadre à Toulon, avec autorité tactique sur la 4e escadre, il est envoyé le 21 septembre 1940 à Dakar pour prendre la tête de la Force Y, où il combat à nouveau les Britanniques. Vice-amiral d’escadre en mars 1941, il commande la 1re escadre des croiseurs à Toulon, second de l’amiral de Laborde. C’est à ce poste qu’il donne l’ordre de sabotage de ses navires. Retiré à Paris, il n’est pas touché par l’épuration et meurt le 1er août 1949.

• Aux origines de l’amiral
• L’aéronavale
• La 2e Escadre légère, la guerre et Mers el-Kébir
• Le commandement de l’Escadre de l’Armistice
• Dakar
• Toulon et le sabordage
• Le marin devient éléphant37, ou l’exil au milieu de la société

Quel parcours plus emblématique du destin tragique de la marine française durant la Seconde Guerre mondiale que celui de l’amiral Lacroix ? Emblématique au point d’avoir vécu comme siens les principaux drames endurés par la plus belle Marine depuis la fin du XVIIIe siècle : avec son navire-amiral, le Mogador, blessé à mort à Mers el-Kébir ; la réponse au défi britannique et à la nécessité de protection de l’Empire français face aux prétentions gaullistes avec le commandement en chef à Dakar ; et enfin le sabordage de ses navires à Toulon, le 27 novembre 1942. Emblématique aussi par son parcours à la fois classique, par son adhésion au gouvernement légal de Vichy et à sa politique, par sa conception intransigeante de la discipline, son amitié avec le chef de la Marine et dauphin du maréchal Pétain, l’amiral Darlan, et atypique, du moins dans les idées reçues, par son origine modeste, son caractère très marin, sa passion pour l’aéronavale, son refus de toute compromission avec les clientèles ou les politiques, son anglophilie, son désir (contenu) de faire appareiller les Forces de Haute Mer à Toulon.
2On l’aura compris, une biographie de l’amiral Lacroix est une invitation à dresser une nouvelle évaluation de l’histoire du corps des officiers de Marine, donc de la Marine en général, du conflit qui vit la disparition provisoire de cette dernière. Point de vue d’autant plus fort qu’il se constitue à partir du parangon d’un marin arrivé au sommet de la hiérarchie, au cœur des événements, à la popularité certaine, mais resté méconnu[1] 

. Mais dans cette même logique, pour bien le comprendre, il ne faut pas l’enfermer dans l’amiral de la Seconde Guerre mondiale, « l’amiral Mers el-Kébir – Dakar – Toulon », et se souvenir qu’il n’aurait pas dû devenir marin.

Aux origines de l’amiral
3Bien que né en Bretagne en 1883, ses origines ne prédisposaient pas Lacroix à embrasser la carrière d’officier de la Royale. Son grand-père, mort avant la naissance de son fils, était cultivateur à Valempoulières, situé dans les moyennes montagnes jurassiennes. Hauteurs qu’a quittées Jean-Pierre Lacroix, le père de l’amiral, pour ne plus y revenir, en s’installant dans les Côtes-du-Nord, après sept années de conscription dans la cavalerie impériale, lorsqu’on lui a proposé un emploi dans la gendarmerie à cheval, à Bégard. C’est dans ce petit village de l’intérieur des terres qu’il rencontre sa femme et installe les Lacroix dans un environnement bretonnant, simple et paysan.
4Émile Lacroix, après avoir perdu son père à l’âge de 10 ans, est pris en charge par le mari de sa sœur, Louis Le Razavet, qui lui fait découvrir, à l’occasion de vacances chez un cousin, la mer qui devient sa passion. Au point que le jeune homme profitera désormais de chaque congé pour la rejoindre, effectuant seul à pied les 25 km séparant Bégard de la ferme familiale des Le Razavet. L’adolescent sait tôt sa vocation : être marin.
5Ses brillants résultats lui permettent d’envisager la carrière d’officier de Marine. Après avoir fait sa scolarité au lycée public de Saint-Brieuc, il intègre la Flotte[2] 
de Brest, bien que son directeur ait tenté de lui faire préparer Polytechnique, ce qui lui a valu cette réponse ferme, pour 15 ans : « J’ai décidé d’être marin. Si je ne suis pas capable de devenir officier, j’en saurai toujours assez pour être matelot. »
6Après deux années de scolarité, Lacroix intègre, à la 30e place sur 101, l’École navale, sur le Borda (résumé à lui tout seul de la « vieille Marine » qui imprègne encore l’institution de la Royale à cette époque)[3] 
Cette École navale dont l’environnement est encore peu démocratisé et qui se situe entre Fachoda et l’Entente cordiale. Aspects peu anodins au sujet d’un outil de socialisation primaire au pouvoir structurant. Son entrée, permise par la politique méritocratique de la IIIe République, consacre une élévation sociale pour le jeune élève officier, « fils de simple gendarme, boursier et républicain »[4] 
. Ses camarades sont les futurs amiraux Derrien, Moreau, d’Harcourt et Marquis ; ses anciens sont Sablé, Darlan, Muselier, Le Bigot ; ses « fistots » Decoux et Godfroy. On retrouve parmi ceux-ci les principaux acteurs de la Marine du second conflit mondial. Plus particulièrement, Émile Lacroix va se lier d’amitié avec un certain nombre d’entre eux, dont François Darlan, qu’il invite chez lui à Bégard. Ces amis vont constituer le premier groupe dont s’entourera le futur amiral de la Flotte, ce que l’on appellera plus tard les Amis de Darlan, à la différence qu’ils ne lui devront pas leur carrière et qu’ils ne seront véritablement que sur le tard un relais du système Darlan.
7Du point de vue scolaire, l’École navale confirme les efforts d’Émile Lacroix. Il arrive rapidement à la 4e place et échoue au pied du podium, 5e, à cause d’un séjour d’un mois à l’hôpital. Il est durant les deux années premier en anglais. L’École d’application se passe beaucoup moins bien. Il y est sévèrement noté par son commandant, le c. v. Berryer, qui juge son intelligence « plus théorique que pratique » (ce que sa carrière démentira). Ce qui le fait chuter dans le classement et l’empêche d’être affecté, avec les meilleurs ou les mieux aidés, en Extrême-Orient. L’aspirant Lacroix embarque, en 1903, dans l’océan Indien, jusqu’en 1907, puis en Méditerranée. Il retrouve la Bretagne en 1909, comme second d’un torpilleur. En 1911, il passe une année de croisière le long des côtes américaines avec le vieux croiseur d’Estrées, affectation très maritime. Durant toute cette période où un officier prépare son premier commandement, l’enseigne de vaisseau ne fait, curieusement, pas de spécialité. Ce qui lui permettra d’avoir une carrière plus ouverte que l’ordinaire des officiers.

8En 1912, la campagne du Maroc lui offre la première occasion de se distinguer. Sur le croiseur Friant, puis sur le Du Chayla, il est ensuite détaché au port de Méhédiya, qui joue un rôle important dans le ravitaillement de Fez par la rivière du Sébou. Enfin, il est envoyé sur le croiseur Cassard, navire du commandant de la Division navale du Maroc, le c. v. Simon. En juillet 1913, il prend Forti, au nord d’Agadir. Cette action lui vaut la Légion d’honneur et la promotion au grade de lieutenant de vaisseau. Remarqué par Simon, il devient son adjoint de division, l’équivalent, pour une division, de chef d’état-major. En janvier 1914, il reçoit des félicitations du ministre pour son travail sur la prévision de la houle au Maroc et pour son étude sur les ports du même pays.
9En 1915, il obtient son premier commandement, une escadrille de chalutiers de l’Océan, qu’il est aussi chargé de mettre en état afin de les rendre aptes à la lutte anti-sous-marine dans la Manche. En 1916, il prend le commandement de la Somme, un chalutier, dans les Patrouilles de la Méditerranée orientale. Lacroix se distingue au point de recevoir cette note flatteuse du commandant des Patrouilles Fatou : « Malgré la concurrence de nombreux et excellents collègues, il s’est mis tout à fait en vedette dans la division des patrouilles, par son entrain et son mordant. Cet officier n’est heureux que quand il agit[5] et ses chefs partagent ce sentiment de satisfaction, car ils savent qu’il n’est pas une mission, pas une action de guerre qui puisse être mise entre de meilleures mains que les siennes. » En 1917, il est nommé adjoint à la base de Patrouilles de Patras et de Corinthe, avant de gagner au même poste la base de Corfou (base très importante, car point de ravitaillement des navires assurant le blocus de l’Autriche en Adriatique et point de passage de toutes les troupes rejoignant le front oriental). Ces fonctions lui valent cinq témoignages de satisfaction.

10En novembre 1918, à Bougie, en Algérie, un ami du Borda lui fait rencontrer sa future femme, Blanche Chichillianne, divorcée. Ils se marient en août de l’année suivante et Pierre (prénommé ainsi comme tous les aînés Lacroix) naît en mars 1920 à Toulon.
11En mai 1919, il est nommé capitaine de corvette et commandant de l’aviso Toul. Peu de temps après les mutineries, il est envoyé en Crimée, où il doit notamment participer à l’évacuation des troupes blanches, ce qui lui vaut des félicitations du ministre. En février 1921, il engage près d’Anapa, « faisant preuve de belles qualités militaires et de décision et de vigueur » dit la citation, le combat avec un bâtiment bolchevique qui l’avait attaqué inopinément. Il méritera durant cette campagne quatre citations.
12Après le combat d’Anapa, le Toul est en gardiennage et Lacroix est désigné pour prendre le commandement de l’aviso Du Couëdic. Mais il ne reste pas longtemps sur ce navire, lui aussi en carénage, et part à Cherbourg prendre le commandement du torpilleur Chastang. À ce poste, il s’occupe de la remise en état des torpilleurs livrés par l’Allemagne.
13Mais la Marine subit une grave crise après la guerre. De nombreux officiers doivent rester à terre, faute de pouvoir servir en mer. De bonnes appréciations lui permettent d’embarquer, mais il doit demander, pour continuer, à être maintenu comme commandant en second seulement sur le même Chastang. Cette attitude lui vaut d’être bien vu du commandant de la 2e flottille de torpilleurs, qui en fait son adjoint, sur leMécanicien Principal Lestin. Après un commandement en mer ininterrompu depuis la fin de la guerre, le capitaine de frégate Lacroix, depuis juin 1923, est obligé de travailler à la recherche d’une affectation intéressante à terre. La vacance du poste de sous-directeur du port de Brest l’amène à intervenir auprès du directeur Bréart de Boisanger, Breton franc à la brillante carrière de marin, à la Noël[6]

Cet exemple traduit la crise traversée par le métier d’officier de Marine au début des années 1920, lorsque la Marine doit accepter de se sacrifier au profit de l’Armée et de l’arme nouvelle de l’Air, prioritaires.

L’aéronavale
14Mais pour Lacroix cette période est davantage marquée par la perte de son second fils, Jacques, né le jour de Noël 1921 et mort le jour de Noël suivant. L’homme, sensible, n’arrive pas à s’en remettre (jusqu’à appeler sa fille Jacqueline et ne pas oublier Jacques dans son testament)[7] . Si les notes ne font pas apparaître une baisse de la qualité de son service (il reçoit en décembre 1923 un nouveau témoignage de satisfaction pour le concours d’honneur des torpilleurs), la famille Lacroix a suffisamment ressenti cette épreuve pour prêter à Darlan une tentative de remotivation, grâce à un nouveau centre d’intérêt : l’aéronavale[8] 

15Si l’on ne peut exactement expliquer l’origine de ce qui va constituer une de ses grandes passions et occuper le quart de sa carrière, en 1924, il s’intéresse aux essais effectués au sein du port de Brest. Le 1er décembre de la même année, il prend le commandement de l’Aéronautique maritime du 2e arrondissement (celui de Brest) et devient membre de la Commission d’études pratiques de l’aéronautique. En 1925, il crée, en prenant le premier commandement, l’École supérieure de la navigation aérienne. Le c. f. Lacroix reçoit pour cela deux lettres de félicitations du ministre. Enfin, en 1926, il est nommé commandant de l’aviation maritime de la 4e région, à la base aéronavale de Karouba (Bizerte).

16En 1928, souhaitant reprendre la mer, après avoir perdu l’habitude du commandement durant toutes ces années où il s’est occupé de l’aéronavale, il demande à être mis sur la liste des officiers désireux de servir en mer. Il est nommé commandant en second du nouveau croiseur lourd Duquesne. Promu en janvier 1930 capitaine de vaisseau, il devient auditeur au Centre des hautes études navales (CHEN), réservé aux officiers destinés à occuper les hautes fonctions de commandement. Le vice-amiral Bréart de Boisanger, commandant du CHEN depuis peu, qui avait demandé en 1925 que le c. f. Lacroix y entre, n’y est probablement pas étranger. Appréciant Lacroix, il le classe premier de sa promotion pour un commandement. Ainsi, en juillet 1930, celui-ci prend le commandement du récent et beau croiseur de 10 000 t Suffren, dans la 1re Division de croiseurs du contre-amiral Descotte-Genon. Il récupère, avec les deux autres croiseurs de la division, les élèves de l’école d’application, perdue en mer. Si pour le « pacha » le pouvoir de former l’avenir de la Marine constitue une joie réelle, l’expérience est un échec, à cause de la mauvaise volonté des officiers du bord de s’en occuper, en plus du service habituel[9] 

En juin 1931, le c.-a. Darlan succède à Descotte-Génon. En octobre, le Suffren fait partie de la représentation de la France lors des cérémonies du cent cinquantenaire de la bataille de Yorktown, aux États-Unis. Il reçoit à son bord le maréchal Pétain, représentant la France, pour la traversée de l’Atlantique. Cet embarquement laissera d’ailleurs un goût amer à la Marine, Pétain ayant tenu, en bon terrien, des propos désagréables sur un bâtiment incapable d’être constamment prêt à se battre, suite à une avarie qui l’avait immobilisé. Cependant, le c. v. Lacroix n’en gardera pas un mauvais souvenir, au point, plus tard, de faire trôner dans son salon la photographie, autographiée à l’occasion, du vainqueur de Verdun. Cet intermède maritime lui permet d’être absent de l’aéronavale pendant la période la plus vive de l’affrontement avec le ministère de l’Air. Il ne sera donc jamais vraiment inquiété par la menace d’un transfert des personnels entre les ministères.

17En juin 1932, il prend le commandement du porte-avions Béarn. Il retrouve l’aéronavale, mais en tant que commandant d’un navire cette fois-ci. Son service, prévu pour durer une année, est prolongé suite à une demande du v.-a. Dubois, commandant la 1re Escadre, au chef d’état-major général Durand-Viel, car le Béarn a bien progressé sous sa direction et Lacroix a « son bateau et ses marins bien en main »[10]. En 1934, il quitte le porte-aéronefs pour la base aéronavale de Berre, le temps d’un été. En septembre, il est à la tête de l’aviation de la 3e Région maritime, la plus importante, celle de Toulon. Promu, le 20 mai, contre-amiral, il est nommé quelques jours plus tard par Durand-Viel à ce qui sera le sommet de sa carrière dans l’aéronavale, la direction du service aéronautique à l’état-major.

18L’aéronavale, contrairement à une idée reçue, commence à être prise en considération. Lacroix succède et précède des éléments brillants de la Marine, Godfroy et Michelier, très proches des chefs d’état-major général Durand-Viel et Darlan, témoignant de leur part d’une prise de conscience plus précoce qu’on a voulu le dire. Le problème est d’ordres budgétaire, politique, industriel et stratégique. La Marine doit, dans la perspective du conflit à venir, s’orienter vers une guerre de liaison (méditerranéenne pour la France), nécessitant la construction prioritaire de navires de ligne. La crainte de voir certains projets confisqués par l’armée de l’Air l’incite à ne pas trop s’engager en avant, d’autant qu’elle n’arrive pas toujours à des résultats concluants dans sa production (à cause notamment des grèves du Front populaire, de l’échantillonnage)[11] 
Les deux années de Lacroix (favorisées par une conjoncture permettant des moyens supplémentaires et une menace de l’Air qui commence à se dissiper) entament la recherche d’une nouvelle cohérence stratégique de l’arme aéronautique, avec des armes de projection offensives (les hydravions torpilleurs lourds et les projets de porte-avions), avec l’abandon progressif du dogme de l’hydravion (avec les Dewoitine) et la prise en compte de la Défense contre avions à tir rapide (les 20 mm auront cependant besoin d’être complétés par du 37 mm). La rédaction d’un règlement de bord spécifique marque également un souci de rationalisation. Il restera toutefois de nombreuses imperfections au début de la guerre.
19Lacroix est donc, pendant ces quinze ans, présent à tous les postes de l’aéronautique maritime. Si on ne peut exactement le qualifier de pionnier, au sens où il s’est engagé dans l’aéronavale lorsque celle-ci existait déjà en tant qu’organisation, il est un des artisans les plus importants de l’élaboration de l’outil aéronaval français. Appartenance appuyée par des ailes d’observateur d’aviation, portées sur l’uniforme, fièrement affichées.

La 2e Escadre légère, la guerre et Mers el-Kébir

20Après son refus d’une promotion à l’état-major, Darlan, chef d’état-major général depuis janvier 1937, lui donne le commandement de la 2e Escadre légère (EL), constituée de contre-torpilleurs qui sont parmi les meilleurs du monde. Son navire amiral est le beau Mogador[12] 
Il est basé à Brest, avec l’escadre de l’Atlantique, sous les ordres de l’amiral Gensoul.
21À ce poste, il doit d’abord assurer à la tête de cette escadre, fierté de la Marine, un travail de représentation sur les côtes bretonnes, mais aussi sur les côtes ibériques. Il en profite pour observer le mouvement des navires allemands dans les ports espagnols. Lors de la déclaration de guerre, la 2e EL escorte les convois dans l’Atlantique et est endivisionnée avec les Anglais. Le c.-a. Lacroix participe notamment à la poursuite duGraf Spee, prenant un temps la tête d’un groupe franco-britannique. Avec la mise en application de la nouvelle répartition des forces navales alliées, la Force de Raid, constituée après la recomposition de l’escadre de l’Atlantique, gagne la Méditerranée et mouille dans le port de Mers el-Kébir, à partir du 28 avril.

22La guerre ne s’arrête pas avec la demande d’armistice du 17 juin. La 2e Escadre légère effectue des sorties, cherchant vainement une flotte italienne. À partir du 25 juin, les navires sont immobilisés, attendant la démobilisation des réservistes. L’Amirauté a donné des consignes pour le sabordage des navires, en cas de tentative d’une puissance étrangère de s’en emparer. Les relations franco-britanniques se sont dégradées et la visite à l’amiral Gensoul de l’amiral anglais North, dans le but d’obtenir un ralliement à laRoyal Navy, accentue l’inquiétude. Nombreux sont ceux qui, comme Lacroix, croient en la possibilité d’une attaque[13] 
23Les sentiments du contre-amiral Lacroix, à ce moment, nous sont connus grâce à un déjeuner pris à bord du Mogador, le 1er juillet, par son neveu Émile Le Razavet. La conversation porte sur l’état moral des marins de Mers el-Kebir et Lacroix regrette de ne pas avoir, à cause des conditions d’armistice, de grand-garde au large ou de surveillance aérienne. Il ajoute que sa seule source d’information est le centre naval de Nemours[14
Il est obsédé par l’exemple d’Aboukir, évoqué à nombreuses reprises, et craint d’être « coincé » dans le port, sans pouvoir réagir[15] 

Et ce n’est pas l’attitude de « cet amiral [Gensoul] coincé dans son Dunkerque », avec lequel il n’a eu aucun contact depuis plus de trois jours, qui le rassure[16
24Mais il est surpris quand il reçoit, le 3 juillet à 7 h 30 GMT, l’ordre de prendre les dispositions de combat. Il semble qu’il ait alors donné la consigne de préparer l’appareillage des contre-torpilleurs (qui est l’étape suivante et qui implique de pousser les feux), une heure en avance[17] 
À 9 h 30, il participe à la réunion des amiraux autour de Gensoul et déclare : « Ces gens-là [les Anglais] considèrent tout ce qui flotte comme un ennemi en puissance… ; ils vont nous couler ! »[18] 

Vers 15 h 30, il croit que la pose de mines à l’entrée du port d’Oran, par des hydravions, est une attaque à la torpille. Si celle-ci est infirmée, le mouvement ne peut que le renforcer dans son idée[19] 
À 16 h 18, le Mogador intercepte le dernier ultimatum britannique : « Si une des propositions n’est pas acceptée pour 16 h 30, il faut que je coule vos bâtiments. » À 16 h 28, les contre-torpilleurs reçoivent la consigne « appareillez tous immédiatement », qu’ils commencent à exécuter. Le Volta retransmet aussitôt le message du commandant en chef : « Prenez poste de mouillage prévu. » Lacroix répercute l’ordre, avant de l’annuler, « jugeant préférable de ne pas les faire mouiller [jeter l’ancre] ». Il veut pouvoir sortir le plus rapidement possible. À 16 h 56, les premiers obus tombent sur la rade. Le Mogador, à toute allure, montre la voie, mais il est obligé de s’arrêter pour éviter un remorqueur, qui dégage les filets de la porte. Un obus anglais de 380 tombe sur les grenades anti-sous-marines et volatilise le quart arrière du navire. L’amiral Lacroix, qui avait été renversé, légèrement ensanglanté par la déflagration, se lève et fait signe aux autres contre-torpilleurs, des mains, de continuer sans lui. Désormais, il va s’occuper de sauvegarder le navire et d’apporter les premiers secours.
25Huit jours plus tard, il revoit son neveu à Alger, avant de gagner Toulon. Il évoque les Anglais seulement pour dire qu’il avait des amis en face et regrette d’avoir perdu, avec sa cabine, sa collection de Shakespeare !

Le commandement de l’Escadre de l’Armistice
26Mais la carrière de l’amiral Lacroix va prendre un tournant historique après Mers el-Kébir, plus précisément le 10 juillet 1940, lorsqu’il est nommé chef de la 3e Escadre, avec autorité tactique sur la 4e escadre et la 2e Escadre légère, sous les ordres théoriques de l’amiral Gensoul[20] 

Promu vice-amiral, le 29 juillet, il est confirmé à son poste le 10 août, au moment du départ de son ancien chef. Derrière cette fonction apparaît en fait un commandement unique (au statut provisoire, à cause des négociations avec la Commission d’armistice et de l’incertitude sur l’avenir de la flotte), sous les ordres directs et indirects de Lacroix, de toutes les forces navales opérationnelles de métropole et d’Afrique (une partie importante est indisponible, soit à cause du blocus britannique, soit à cause de dommages), qui auraient dû constituer l’escadre de la Flotte de l’armistice. Ce commandement ne prendra forme qu’avec la constitution, le 24 septembre, des Forces de Haute Mer[21] 

27Cette fonction récompense des qualités de commandement opérationnel. L’amiral Lacroix est un chef de guerre, à l’image et à la popularité fortes (consacrées par les surnoms « Mimile » et « Lagadec »[22] et nécessaires dans une période qui a besoin de personnalités capables de susciter l’adhésion. Elle est aussi opportuniste, à cause des relations amicales entre Darlan et Lacroix et de l’absence, pour causes diverses, de nombreux cadres qui auraient pu prétendre à cette affectation.
Dakar
28Le hasard des événements va encore rattraper le v.-a. Lacroix et l’obliger à s’affronter à nouveau avec les Alliés d’hier. Le 21 septembre, il est nommé dans l’urgence à la tête de la Force Y, qui était commandée par le c.-a. Bourragué. Celui-ci, sous la contrainte d’un affrontement en situation d’infériorité avec les Britanniques, a dû renoncer au projet de reconquérir les colonies passées à la dissidence et revenir à Dakar. L’amiral de la Flotte a pris, sur l’instant, ce geste pour un acte de faiblesse et l’a démis de ses fonctions, au profit de son supérieur hiérarchique, dont l’assurance d’un esprit ferme et dévoué au service du gouvernement français, l’autorité charismatique, maritime et guerrière sont autant de garanties pour la réussite d’une mission de guerre et de maintien du territoire au sein de l’Empire.

29Quand l’amiral Lacroix arrive à l’aéroport de Ouakam, il s’informe de la situation auprès du contre-amiral Landriau, commandant de Marine Dakar. Il rend compte à l’Amirauté de ses impressions :
30« De l’ultimatum anglais [adressé à Bourragué lorsqu’il essayait de regagner la base] se dégage notion que toute force réunie à Dakar gêne Britanniques. Stop. Logiquement cela doit conduire soit à blocus soit à attaque Dakar. Pour le moment attaque paraît aléatoire. Stop. Par contre blocus possible et conduit à étouffement complet AOF. Stop. Ce blocus ne peut être qu’accéléré par acte hostile ou attitude déloyale de notre part.Quarto. J’estime, étant donné nos moyens, que seule solution est, sur le plan gouvernemental, établir avec les Britanniques un accord au moins tacite permettant passage transports prévus en personnel et ravitaillement question vitale pour nous, et tout faire pour éviter hostilités ouvertes entre France et Angleterre. »[23]
31On voit bien que, si le diagnostic est visiblement erroné, on est loin du bouffeur deyoums[24] que des historiens britanniques ont voulu décrire en parlant de lui[25] 

On peut aussi noter l’accord parfait avec la politique de modus vivendi recherchée par le gouvernement avec la « Perfide Albion ».
32Au niveau opérationnel, le premier souci du commandant en chef des forces navales et, compte tenu du rôle de la Marine, du responsable de la défense de la base, est de rendre ses navires manœuvrables, pour éviter le piège de Mers el-Kébir, en les faisant mouiller dans la baie de Rufisque, qui deviendra le « ratodrome », lorsque les croiseurs seront encadrés des heures durant dans cet espace réduit. Incapables d’atteindre les bâtiments de la Force Y, qui empêchent tout débarquement, et touchés par le tir des batteries côtières, les navires britanniques sont obligés de se retirer. Dakar est la dernière grande bataille navale française et une victoire à l’importance stratégique, car elle permet au gouvernement français d’assurer son influence sur l’AOF. face aux visées gaullistes et d’être en meilleure posture dans les négociations avec l’Allemagne.
33Mais chaque médaille a son revers. L’Amirauté, envisageant au moment de la bataille d’employer les forces navales disponibles à Toulon contre les Anglais, a rappelé en activité l’amiral de Laborde (qui intégrait la réserve) et donné à celui-ci l’autorité qui était celle de Lacroix, constituée organiquement en Forces de Haute Mer. Il est impossible de renvoyer Laborde dans ses foyers immédiatement. Le v.-a. Lacroix doit rester à Dakar.

Toulon et le sabordage
34Le 25 mars 1941, il est promu vice-amiral d’escadre, commandant la 1re Escadre de croiseurs à Toulon, sur l’Algérie, sous les ordres de l’amiral de Laborde. On peut s’étonner du maintien de celui-ci, aux dépens d’un chef populaire, aux qualités maritimes certaines et ami, lui, du chef de gouvernement Darlan. Mais ce dernier doit composer avec les Allemands, leur donner le maximum de garanties pour obtenir des avantages, et de ce point de vue-là Laborde est bien mieux placé que Lacroix, qui ne dispose pas de relais dans les milieux de décision[26] 

De plus, le commandant des Forces de Haute Mer l’a assuré de sa fidélité[27] 
Rien n’impose donc son départ. Au contraire, Darlan veut mettre à profit ce délai pour installer aux commandes de la flotte une nouvelle génération, toute dévouée à sa personne, avec les amiraux Gouton et Bléhaut, pour l’automne 1942, juste avant un changement de situation qu’il entrevoit pour le printemps 1943. L’amiral Lacroix, qui arrive près de la limite d’âge, est sacrifié. Le destin a décidé qu’il devrait vivre sa plus grande souffrance, couler ses navires.
35Le débarquement allié en Afrique du Nord a pour première conséquence à Toulon de repousser la cérémonie de passation de commandement, qui devait avoir lieu le 13 novembre. Le commandant de la 1re Escadre de croiseurs, qui aurait dû céder sa place au c.-a. Bléhaut, vit difficilement ces jours de novembre si particuliers, où il est difficile de savoir où est son devoir. Beaucoup veulent aller au devant des Anglo-Américains pour venger leurs camarades morts à Casablanca. D’autres, probablement la majorité (mais les sentiments étaient mélangés), souhaitent un renversement d’alliances, sans autant définir une attitude politique précise, faisant confiance pour cela au Maréchal. Le désarroi prime. L’atmosphère devient difficile au sein des Forces de Haute Mer. Pour la première fois depuis les mutineries de la mer Noire, des manifestations ont lieu sur les bâtiments pour demander un appareillage, même sur l’Algérie de Lacroix, dont la personnalité imposait pourtant. Depuis la réponse négative de l’amiral de Laborde à l’appel de l’amiral Darlan de le rejoindre à Alger, les marins savent qu’ils sont dans l’impasse, coincés entre les Allemands et l’impossibilité de rejoindre les Alliés, tant qu’une solution politique n’aura pas assuré le renversement d’alliance et évité ainsi un deuxième Mers el-Kébir[28] 

Mais c’est le « Comte Jean » (de Laborde) qui tient les cartes en main.
36Laborde, avec lequel Lacroix a de mauvaises relations[29]
. Outre leurs éducations différentes, qui se retrouvent dans leurs façons de traiter les subordonnés, les « humbles », leur lecture politique des événements n’est pas la même. Le v.-a. e. Lacroix veut, sinon rejoindre Darlan (ce qui est cependant probable, mais non prouvé), du moins appareiller. L’amiral Darrieus (qui servait alors dans les Forces de Haute Mer) raconte ce souvenir d’enseigne : « Les jeunes officiers et les jeunes marins voudraient partir, certains le confient. Mais à mesure que l’on grimpe dans la hiérarchie l’ardeur combative diminue. Il y a des exceptions et je vois encore la tête de l’amiral Lacroix, furieux de rester. »[30] 
Ce témoignage est confirmé par ceux d’autres officiers de la flotte de Toulon, sans même compter l’impression qu’il a laissée dans sa famille[31] 

Le commandant de la 1re Escadre n’est pas cependant allé au-delà, jusqu’au conflit public avec l’amiral de Laborde. Son sens de la discipline, son respect du supérieur, qui l’a toujours obligé à ne pas mettre en doute ses décisions (ce qui l’amènera à ne pas participer à l’opprobre jeté sur Gensoul), sa volonté de ne pas laisser les divisions s’installer au sein de la Marine empêchaient un tel acte d’insubordination, assimilable à une mutinerie. La réalité des moyens était aussi un obstacle, même s’il était le seul à pouvoir le faire, par son élévation hiérarchique, son autorité, sa popularité[32] 

Si l’on dépasse les difficultés d’appareillage à proximité des Allemands (mais la menace n’était encore pas trop sérieuse au 13 novembre), la « vigilance » britannique qui aurait pu amener une bataille en pleine mer, à cause de la présence du vainqueur de Dakar à la tête des navires ayant appareillé, il n’est pas sûr qu’une tentative ait pu réussir, car le second de la Flotte aurait pu ne pas être suivi par tous ses marins (et la marche d’un navire ne tolère aucune défaillance) et le commandant des Forces de Haute Mer, ayant pris des dispositions pour se protéger d’une tentative de s’emparer de lui, n’aurait pas hésité à prendre des mesures préventives s’il n’avait pas eu confiance en son subordonné. Quelles que soient les tentatives de réécrire l’histoire, la tragédie était écrite pour Lacroix et la Flotte.

37Le 27 novembre 1942, à 5 heures, le v.-a. e. Lacroix est réveillé par le commandant adjoint de l’Algérie, le c. f. Bergot[33]
Il interprète d’abord l’ordre de prendre les dispositions finales lors du sabordage, accompagnées de l’allumage des feux, comme une consigne d’appareillage, qui contredit le premier élément. Il demande une confirmation écrite et donne ensuite la consigne d’évacuer les croiseurs. Un officier allemand se présente à l’échelle de coupée. Le commandant Malgouzou doit le retarder afin d’achever le sabordage du navire, pendant que l’amiral Lacroix détruit lui-même le système radar installé clandestinement[34] 
Il les rejoint, après avoir ostensiblement salué une dernière fois les couleurs, et tente lui aussi de gagner du temps. Lacroix est fait prisonnier et emmené. Daniel Jeanlebœuf, du Strasbourg, raconte :
38« J’ai vu passer la voiture bien encadrée de l’amiral Émile Lacroix. Il faisait froid, un officier allemand a voulu lui mettre une couverture sur les épaules. Il l’a rejetée d’un geste brusque. Lorsque le véhicule roula le long des quais, on entendit : “Garde-à-vous ! L’amiral !” Et plusieurs marins criaient : “Vive Mimile !” en agitant leur bonnet. Mais d’autres pleuraient. »[35] 

39Il est retenu deux jours avec certains amiraux et commandants de vaisseaux. Passé dans la 2e section, il se retire avec sa famille à Paris et quitte la Marine sur le sabordage de ses navires. Il doit tenter de démarrer une nouvelle vie, loin de ce qui a été toute sa vie[36] 

Le marin devient éléphant[37] ou l’exil au milieu de la société
40Émile Lacroix tente d’abord de diriger une entreprise de renflouement de bateaux. Mais la découverte de malversations lui fait demander un audit et démissionner. Cette affaire ne fait rien pour relever à ses yeux l’image qu’il se fait du monde civil. Cela dans une ambiance de fin de régime, de la découverte de la politique répressive visible (les milieux maritimes de Dakar et de Toulon étaient préservés) et de la dérive milicienne du gouvernement. Malheureusement, de cette confrontation avec une réalité politique, il n’est resté aucune trace, Lacroix ayant toujours gardé une grande réserve vis-à-vis des affaires politiques, correspondant trop peu aux principes simples qui ont dicté sa vie. S’il a adhéré sans réserve à la Révolution nationale, qui répondait à sa conception traditionnelle de la société, son jugement est aussi celui du fils de la IIIe République, radical devenu conservateur, soucieux d’égalité. C’est dans ce sens qu’il condamne la franc-maçonnerie, symbole pour lui du copinage méprisant la valeur, et ressent un déséquilibre de la représentation juive aux postes de responsabilité par rapport au poids démographique de la population israélite. Cet abord républicain nous oblige à ne pas avoir cette vision caricaturale de l’officier de la Royale, à l’image de la pratique religieuse de ce croyant sans foi (mais dont les enfants seront profondément religieux).

41La période est aussi difficile pour le marin dans l’âme, qui doit vivre avec le sabordage de ses navires, la brutale fin d’activité, loin de la mer. Dans une ambiance de persécution pour la Marine qu’il a connue et aimée. À la Libération, il n’est pas jugé par la Haute Cour de justice, grâce à une intervention du gouvernement britannique pour que Dakar ne soit pas évoqué et grâce à la faible insistance de son ami le président de la Commission d’épuration de la Marine, l’amiral Sablé[38] 
Mais il constitue une exception. Ses camarades sont déchus de leurs droits, jugés, voire emprisonnés dans des conditions inhumaines (Esteva et Derrien en mourront). Ce martyre des amiraux de Vichy les pousse, en plus de leur habituelle proximité sociale, à se réunir, plus particulièrement dans une action de révision du procès du maréchal Pétain, notamment par une écriture de l’histoire de Vichy (c’est ce que nous avons appelé le « complot des amiraux », qui est une partie d’une organisation très structurée plus vaste, à l’origine de la thématique du « double jeu », de l’historiographie vichyste de Vichy)[39] 

42Le crépuscule moral est également physique. Lacroix souffre d’un long et douloureux cancer. Toussant, régulièrement mal, très amaigri, il n’est plus le marin énergique, solide, capable d’affronter les pires tempêtes, qu’il était (une photographie prise lors du mariage de son fils aîné, en 1948, le montre méconnaissable). La nuit, à l’hôpital du Val-de-Grâce, il revit, rapportèrent les infirmières, ses commandements. Il attend désormais de retrouver Jacques. Ce qu’il fait le 1er août 1949. Sa femme, de chagrin, le rejoindra trois mois plus tard.

NOTES
[ 1]Méconnu, comme nous le verrons plus tard, notamment à cause de son refus (exprimé à son entourage maritime et familial) que l’on parle de lui, imputable à une réelle modestie et à une conception désintéressée du devoir. C’est ce qui explique en grande partie l’originalité de ce travail, qui ne s’appuie pas sur des archives privées (qui n’existent plus), mais sur des archives administratives du Service historique de la Marine ou sur la mémoire individuelle (écrite et orale). 
[ 2]Nom de la classe préparatoire à l’École navale. 
[ 3]Dossier personnel de l’amiral Lacroix, Service historique de la Marine (SHM), CC7 4o Moderne 1071 (2). 
[ 4]C’est ainsi que l’amiral Lacroix décrivait le jeune homme qu’il était, confronté à la morgue aristocratique d’une minorité. Une anecdote de l’amiral Decoux met dans la bouche du commandant, souhaitant mettre en avant auprès du ministre radical Pelletan un élève d’origine modeste auquel il s’intéresse « tout spécialement », l’expression de fils de « simple gendarme » ; v.-a. E. Decoux, Adieu, Marine, Paris, Plon, 1957, p. 21.
Abréviations des grades : v.-a., vice-amiral ; v.-a. e., vice-amiral d’escadre ; c.-a., contre-amiral ; c. v., capitaine de vaisseau ; c. f., capitaine de frégate. 
[ 5]Souligné par le c.-a. Fatou. 
[ 6]Dossier personnel Lacroix, op. cit. 
[ 7]Testament amiral Lacroix, archives privées. 
[ 8]Cf. partie consacrée au choix de l’aéronavale : Christophe Lacroix, L’amiral Lacroix, exemple de l’officier de Marine, mémoire de maîtrise à l’université de Paris I, sous la direction du Pr Robert Frank, 2002, p. 74-78. 
[ 9]V. A. Philippon, Le métier de la mer, Paris, France-Empire, 1971, p. 30-31 ; C. A. Auphan, L’honneur de servir, Paris, France-Empire, 1978, p. 142-144. 
[ 10]Fonds privé amiral Durand-Viel, SHM, 120 GG2, lettre de l’amiral Dubois du 5 juin 1933, p. 226. 
[ 11]Huan et Coutau-Bégarie, op. cit., p. 142-143. 
[ 12]Beau, du moins dans sa conception. En pratique, par faute d’avoir voulu insérer trop d’innovations en même temps, le Mogador n’a jamais pu atteindre son rendement théorique et a souvent dû être caréné pour réparations ; cf. Jean Lassaque, Les contre-torpilleurs de 2 880 tonnes type Mogador (1936-1945), Marines éditions, 1996. 
[ 13]Contrairement à ce qu’écrit Gensoul dans son rapport, en plus de la visite de North, les survols de la base par des avions britanniques les 28 juin et 1er juillet (pour contrôler la disposition des navires), pour les éléments dont on est sûr, suffisaient à l’installation d’une certaine méfiance. Rapport de l’amiral Gensoul, SHM, série TTO 1.
[ 14]Nemours était un centre d’espionnage secret situé à la frontière marocaine, donc près du détroit de Gibraltar et de la base éponyme. 
[ 15]Lettre d’É. Le Razavet à l’auteur, le 11 juillet 2001. 
[ 16]Entretien de l’auteur avec Michel Béguin, le 13 mars 2002. Émile Le Razavet avait dit, il y a de nombreuses années, cet élément, oublié au moment de la correspondance avec l’auteur, à Michel Béguin. 
[ 17]Pour les questions posées par l’attitude de Lacroix à Mers el-Kébir, se référer à C. Lacroix,op. cit., p. 105-109. 
[ 18]Commandant Vulliez, Mers el-Kébir, Paris, France-Empire, 1975, p. 137-138. 
[ 19]Rapport de l’amiral Lacroix à l’amiral Gensoul, le 31 juillet 1940, SHM, série TTO 1. L’action de Lacroix pendant cette journée est, sauf mention contraire, issue de ce rapport. 
[ 20]Pour le commandement intérimaire de juillet, lire les télégrammes 3577, 3590 et 3591 du 10 juillet 1940 de l’Amirauté, SHM, série TTE 87-88 Grands Commandements, Flotte de l’Atlantique. À compléter par la série TTF 82 Divisions navales, 3e escadre ; pour le commandement confirmé du 10 août, voir l’organisation définie par les Instructions générales 1496 FMF 3 (sur le commandement des forces maritimes) et 1497 FMF 3 (sur l’organisation des forces navales) dans ce même carton ; pour l’autorité tactique sur la 4e escadre en juillet, consulter la série TTF 82 4e escadre SHM. 
[ 21]Ibid., série TTE 112, télégramme FMF 3 2024. 
[ 22]L’amiral Lacroix était appelé, affectueusement, « Mimile » par les matelots, car il leur prêtait une véritable attention, due sans doute à son origine semblable. « Lagadec », qui veut dire en breton « grand œil », employé surtout par les officiers, venait d’un de ses tics de langage : « mon œil ! », le geste joignant la parole. 
[ 23]Mordal, La bataille de Dakar, Ozanne, 1956, p. 161. 
[ 24]Anglais en argot baille. 
[ 25]Le général Watson, qui était de l’expédition franco-britannique dit que « l’amiral Lacroix arriva à Dakar par avion pour prendre le commandement et qu’il était particulièrement “monté” contre les Anglais, ayant perdu un neveu à Mers el-Kébir [le c. v. Pierre Lacroix était encore bien vivant à Dakar en septembre 1940 !] » (J. A. Watson, Échec à Dakar, Paris, Robert Laffont, 1968, p. 220). L’historien Arthur Marder, lui, a sa façon de traduire : « Une source française décrit Lacroix comme un personnage ordurier “vieux loup de mer hirsute, qui paraissait taillé au couteau. Il avait la réputation d’être un Amoureux de la guerre [War lover]” » (A. Marder, Operation Menace, The Dakar Expedition and the Dudley North Affair, Londres, Oxford University Press, 1976, p. 108). Le terme de warrior aurait été tout à fait juste. 
[ 26]L’amiral de Laborde ira même, le 7 novembre 1942, jusqu’à des discussions pour tenter de monter une expédition au Tchad, avec des armes et des uniformes allemands, qu’il aurait dirigée pour reprendre les territoires perdus. Il avait donc noué des relations très proches avec les autorités occupantes. Cf. Huan et Coutau-Bégarie, op. cit., p. 569. 
[ 27]Cdt. Vulliez, Les 20 derniers jours de la Flotte, Presses de la Cité, 1963, p. 37-38. 
[ 28]Les Forces de Haute Mer étaient en effet attendues par une flotte anglaise et des sous-marins allemands. 
[ 29]Cf. partie consacrée aux rapports entre les amiraux de Laborde et Lacroix, (C. Lacroix, op. cit.,p. 109-116). 
[ 30]A. Henri Darrieus et c. v. Jean Quéguiner, Historique de la Marine française (1922-1942), L’Ancre de Marine, 1996, p. 368. 
[ 31]Lettres du c. v. Vaury à l’auteur, les 21 octobre et 10 novembre 2001, archives privées. Entretiens avec Alex Wassilieff, le 19 octobre 2001, et le cdt. Gaydon, le 28 octobre 2001. 
[ 32]Le v.-a. Marquis, préfet maritime, n’avait d’autorité que sur les bâtiments de protection du port, de faible valeur, et sur les navires en gardiennage d’armistice jusqu’à 20 milles des côtes. Au-delà elle appartenait aux FHM. 
[ 33]Rapport de l’amiral Lacroix sur le Sabordage, SHM, TTD 273. On peut noter l’abandon dans ce document administratif de son habituel silence. Signe d’émotion. 
[ 34]Lettre d’É. Le Razavet à l’auteur, le 27 juin 2001, archives privées. 
[ 35]Antier, op. cit., p. 233. 
[ 36]Il refusera désormais de remonter sur un bateau, même lors de vacances en Bretagne, se contentant de pêcher à pied. On en imagine sans peine la signification pour cet amoureux de la mer. 
[ 37]Civil en langage baille. 
[ 38]Émile Le Razavet s’est rendu au domicile de l’amiral juste après que Sablé lui a montré la lettre britannique. Lettre d’É. Le Razavet à l’auteur, le 6 mai 2000, archives privées. 
[ 39]Voir le petit développement que nous avons fait dans notre mémoire de maîtrise, op. cit., p. 171-175. 

POUR CITER CET ARTICLE
Christophe Lacroix « L’amiral Émile Lacroix », Guerres mondiales et conflits contemporains1/2004 (n° 213), p. 25-38.
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2004-1-page-25.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.213.0025.

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Ceux que l’on maudirait !

 Une histoire : Bizerte et la France

 

 

26 mars 2013

Radar : la genèse

Classé sous — milguerres @ 22 h 39 min

 

 

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Articles, évènements, témoignages

 Radar : la genèse.

 Radar : la genèse magnet10
 L’aspect « bricolé » de ce prototype de magnétron ne donne pas la mesure de l’importance que cet appareil jouera dans la Seconde Guerre Mondiale. IWM 

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Le radar SFR du paquebot « Normandie » en 1936 D.R

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Ce pylône du dispositif « Chain Home » supporte une antenne radar rotative. L’opérateur peut suivre une cible dans son faisceau. IWM 

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L’implantation du radar couplée à son imposant rayon d’action faisaient de ce type de B-17 un patrouilleur efficace.IWM

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Radar allemand d’Arromanches en 1944. IWM

Radar : la genèse. par Philippe Bauduin

L’histoire du radar est très controversée, plus les années passent et plus les éléments pour l’écrire apparaissent.

Les faits

Tout a commencé en 1886 quand H. Hertz réalise les premières expériences sur les ondes électromagnétiques. En 1904 C. Hülsmeyer dépose un brevet sur un « détecteur d’obstacles à ondes radio continues » à la suite de réflexions constatées sur des navires croisant sur le Rhin.
A partir de cette date et notamment après le naufrage du Titanic en 1912, toutes les nations étudient cette possibilité suivant deux voies se déroulant parallèlement :
- l’étude des ondes, leur propagation, et l’analyse des échos quelles produisent lorsqu’elles rencontrent un obstacle.
- l’étude et la réalisation des dispositifs, tubes oscillateurs, générant les ondes.
Pour les Américains, les Anglais et les Français ces deux voies se croiseront en 1940 où le destin du radar sera alors figé.

Générateurs et propriétés des ondes radio
.
A.W.Hull, ingénieur à la General Electric Company fait osciller, à fréquence moyenne, en 1921 une simple diode placée dans un champ magnétique axial qu’il appelle magnétron.
En 1922 l’Italien Marconi constate la réflexion des ondes et propose d’en étudier l’écho.
La même année Taylor et Young, deux Américains constatent, sur le Potomac, la réflexion sur des objets passifs et s’intéressent à la mesure de l’éloignement.
A Prague, en 1924, Zacek obtient des oscillations de 29 cm de longueur d’onde dans un magnétron à anode simple. En 1927, le professeur Camille Gutton et Pierret, dans la cour de la Faculté des Sciences de Nancy, réalisent des expériences sur les échos d’ondes électromagnétiques réfléchies par une surface conductrice. 

Dans un rapport datant du 5 novembre 1930, le Laboratoire Naval des USA rapporte avoir étudié des échos provenant d’objets mobiles.
En 1934 Henri Guitton, fils du professeur et assistant de Maurice Ponte, reprend les expériences de Nancy avec des ondes centimétriques. Il perfectionne le magnétron en introduisant notamment l’anode à segments résonnants.
Le 20 juillet 1934, la Compagnie Générale de Télégraphie Sans Fil, où travaille H. Gutton, dépose le brevet d’un dispositif de détection d’objets mobiles tels qu’avions, navires, icebergs…utilisant des ondes radio-électriques ultra-courtes produites par un magnétron.
Avec ce brevet on change d’époque, l’on passe de l’ère de l’expérimentation empirique à celle de la fabrication de dispositifs opérationnels. L’équipe de la CSF, sous la direction de Maurice Ponte, met en place à Sainte Adresse le premier radar de surveillance de la navigation maritime en baie de Seine dans la Villa Magali, qui surplombe la mer. En novembre et décembre 1934 le cargo mixte Orégon de la CGT est équipé de deux radars de navigation, de 80 cm et 16 cm de longueurs d’ondes, qui permettent lors de sa traversée de Bordeaux au Havre de détecter les côtes et les navires de 10à 12 miles. À la suite de cet essai l’équipement à longueur d’onde de 16 cm sera retenu pour le paquebot Normandie.
En 1935 après une ultime campagne sur le remorqueur Minotaure, du Port du Havre, le radar sera monté à bord du Normandie.
La même année, en Angleterre, Watson-Watt met au point un dispositif pour détecter les masses nuageuses : un radar météorologique avec des longueurs d’ondes de 1,50 à 3,50 m ; Il propose également la création d’un système de défense anti-aérienne qui sera adopté le 5 décembre par le ministère de l’Air britannique.
C’est également en 1935 que sera reçue la première demande de crédits à l’intention des laboratoires de la Marine américaine.
En juin 1936, ces laboratoires détectent pour la première fois le passage d’avions.
En 1938, le paquebot américain  » New York  » est équipé d’un radar. La même année, en mars, l’Angleterre met en service cinq stations radar de défense : c’est la Chain Home.
Enfin en 1939, Maurice Ponte, met au point un magnétron à filaments thoriés de grande puissance. Il invite en avril, à la Villa Magali, à Sainte Adresse, les représentants de la Marine, de l’Air, des PTT pour observer sur l’écran les mouvements des navires en Baie de Seine, sans retenir leur attention. La CSF continuera seule et à titre privé le développement des radars.
A la déclaration de Guerre, la Grande-Bretagne disposera d’un double réseau de détection dont on mesurera l’efficacité durant la Bataille d’Angleterre.

L’Allemagne, bien que disposant de radars fabriqués par la GEMA ou Telefunken, manifeste le même désintérêt que la France sans doute parce que la guerre éclair fut privilégiée au détriment de la défense.
En septembre 1939 l’amiral Darlan donna l’ordre d’installer des radars sur certains bâtiments de ligne français : Richelieu et Strasbourg notamment.
Les Anglais proposent à la France d’installer des radars sur son territoire. L’offre est déclinée.
En mai 1940 l’on songea enfin à protéger Paris par un radar qui sera installé à la Butte du Moulin de Sannois, il sera détruit trois jours plus tard pour ne pas tomber aux mains des Allemands. Le 8 mai, dans le cadre d’un accord franco-britannique, Maurice Ponte remet à Wembley aux Anglais le dernier cri des magnétrons français de la CSF. Le 15 juin le Richelieu détectera, sur son radar, une formation d’avions italiens pénétrant en Provence.

L’apport à l’Angleterre du magnétron de la CSF donnera une impulsion considérable au développement des radars. Rapidement des radars furent embarqués à bord d’avions de la RAF pour traquer les sous-marins dans l’Atlantique. Dans le même temps les chasseurs de nuit en seront dotés
Tous les belligérants ayant saisis l’intérêt des radars développeront des dispositifs de plus en plus performants.
Après quatre années de guerre, de perfectionnements, d’innovations, les Alliés débarqueront en Normandie le  » must  » des radars. Quelques jours avant le D-Day des radars de guidage : Eureka-Rebecca, pour les avions devant larguer les parachutistes seront mis en place. Le 6 juin le premier radar de contrôle aérien du 72th Wing de la RAF sera opérationnel à Sainte Mère Eglise. Les quelques dizaines de radars allemands, dont celui de Sainte-Adresse, seront rapidement détruits et remplacés par quelques centaines de radars alliés.
Ainsi pour quelques semaines, en juste retour des choses, la Normandie, où auront été réalisées les premières expérimentations en 1934, connaîtra, dix ans après, la plus grande concentration de radar jamais déployée au monde.

On estime que le développement des radars aura coûté 3 milliards de dollars, soit un milliard de plus que le projet Manhatan.

Alors ultime question, comme certains ont essayé de le faire croire : Watson Watt a-t-il inventé le radar ? La réponse est non. Les faits et les témoignages prouvent aujourd’hui que le radar fut une œuvre collective et que l’apport de la CSF aura été déterminant, au moment le plus décisif.

21 mars 2013

Opération Anton

Classé sous — milguerres @ 23 h 40 min

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

 11 novembre Entrée de l’Allemagne en zone libre 

Opération Anton

L’opération Anton est le nom de code de l’invasion de la zone libre française par les armées allemande et italienne, en novembre 1942, pendant la Seconde Guerre mondiale.
Le plan fut lancé sur ordre d’Adolf Hitler à la suite du débarquement anglo-américain (opération Torch) au Maroc et en Algérie, à l’époque protectorat et départements français, à laquelle l’amiral François Darlan opposa une résistance et qui signa un cessez-le-feu avec les Alliés le 10 novembre. Le plan dérivait de l’opération Attila, un plan d’invasion préparé dès décembre 1940 par l’état-major allemand mais avec un choix différent des forces engagées et avec une participation importante de l’armée italienne.

Déroulement

Le soir du 10 novembre 1942, le plan était prêt à être mis en œuvre : la 1re armée allemande avança de Nantes vers Bordeaux, se portant vers les Pyrénées et la frontière espagnole, tandis que la 7e armée avançait du centre de la France vers Vichy et Toulon. Elles étaient toutes deux commandées par le général Johannes Blaskowitz. La 4e armée de l’armée royale italienne (it) occupa la Côte d’Azur et une division italienne occupa la Corse. Le soir du 11 novembre, les blindés allemands avaient atteint la côte méditerranéenne. En même temps, les troupes de l’Afrika Korps entraient en Tunisie pour reprendre du terrain sur les Anglo-Américains.

La résistance française réagit peu, se limitant à des émissions radiophoniques qui dénonçaient la violation de l’armistice de juin 1940 signé à la suite de l’bataille de France.
Des éléments de l’Armée de Vichy prirent position autour de Toulon pour défendre la ville encerclée par les deux armées allemandes ; quand ils furent mis en demeure de se disperser et de rendre les armes, ils décidèrent cependant de ne pas affronter l’ennemi, convaincus d’éviter d’inutiles effusions de sang.
L’objectif principal des Allemands était la capture de la flotte française dans le port de Toulon, et l’opération Lila fut mise en œuvre le 26 novembre pour prendre intact le maximum de navires possible. Mettant en application les ordres de Darlan datant de juin 1940, le commandant de la flotte française, l’amiral Jean de Laborde, ordonna de saborder la flotte le 27 novembre en rade de Toulon à l’arrivée des Allemands. La flotte perdue s’élevait à trois cuirassés, sept croiseurs, vingt-huit destroyers et vingt sous-marins.

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

 

 

 

19 mars 2013

L’atroce fin du lieutenant-colonel Paul Flatters

Classé sous — milguerres @ 21 h 17 min

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

Articles, évènements, témoignages

L’atroce fin du lieutenant-colonel Paul Flatters 

L'atroce fin du lieutenant-colonel Paul Flatters  export29

 voir biographie : Lieutenant Colonnel FLATTERS

Chemin de fer transsaharien

Le chemin de fer transsaharien ou chemin de fer Méditerranée-Niger est un projet de traversée ferrée de l’empire colonial français de l’Afrique du Nord jusqu’à l’Afrique-Occidentale. Des propositions et des comités ont existé de la seconde moitié du XIXe siècle, comme la « mission Flatters » en 1881, jusqu’au régime de Vichy.

L’Office du Transsaharien
En 19111, le sénateur André Berthelot organise une nouvelle mission, en 1923, le conseil de la Défense nationale émet un avis favorable sur la question. Cinq ans plus tard, une loi crée un « Office du Transsaharien » qui adopte un tracé définitif, mais la crise économique des années trente ajourne le projet .
A la veille de la guerre, l’opinion publique sur une liaison à travers le désert est divisée entre les adeptes de l’automobile et les défenseurs d’un train, les « transsaharistes ». La Presse coloniale, favorable à l’automobile, évoque les difficultés techniques et les coûts énormes du train – estimés à 600 000 francs par kilomètre – favorisant la construction des routes transsahariennes.
Face à la guerre, l’état-major français presse pour la construction d’un train qui permettrait un transport plus rapide des troupes coloniales vers la métropole. La Presse militaire insiste sur l’intérêt économique d’une Afrique française ainsi unifiée, créant un « bloc énorme de cinquante millions d’habitants »2. Et un ouvrage consacré à ce sujet exalte une finalité du projet dépassant la simple liaison ferroviaire : « Grâce au Transsaharien, la France aura vraiment parachevé son œuvre coloniale, elle sera digne d’être considérée par ses enfants de couleur comme ce qu’elle est réellement : la mère patrie . »

Les « Prestataires »
Trois mois après la déclaration de guerre à l’Allemagne, la IIIe République décide de relier les mines de Kenadsa dans le Sud Oranais au chemin de fer marocain pour un meilleur acheminement du charbon en métropole. Au même temps, deux mille étrangers sont mis à la disposition d’une Compagnie générale transsaharienne chargée d’entretenir les pistes à travers le désert. Pour ces travaux, on a recours aux prestataires des CTE (Compagnie de travailleurs étrangers). De nombreux républicains espagnols, membres des Brigades internationales et engagés pour la durée de la guerre sont mis à la disposition des chantiers. L’Espagnol Conrado Lizcano, arrivé début 1939 en Algérie à bord du pétrolier Campillo et interné au camp de Boghar, se souvent de son séjour dans un CTE à Colomb-Béchar :
« Notre nouvelle « profession » ce fut le pic, la pelle et la pioche. On nous envoya à quatre kilomètres de l’oasis pour enlever le sable d’une énorme dune pétrifiée de plus de 2 000 mètres de longueur. La température était étouffante, plus de 40° à l’ombre et l’eau rare et chaude. C’est là qu’ont commencé les dysenteries, les crises de paludisme, les vomissements et les forts maux de tête. (…) Notre campement moitié militaire et moitié ouvrier, consistait en trois douzaines de tentes Marabouts sous le soleil ardent, entourées par les sables, les pierres, les vipères et les tarentules. Plusieurs camarades furent piqués par ces énormes araignées dont le venin occasionnait de grosses enflures et de fortes douleurs . »

Sous Vichy
Après l’Armistice, le régime de Vichy étudie le projet d’une voie ferrée à travers le Sahara. Le 28 septembre 1940, dans une note adressée au directeur général de la SNCF, le ministre aux Communications Jean Berthelot lui demande un avis technique sur le projet, notamment sur les prix de revient des transports. L’armée d’armistice en AFN émet un avis favorable pour la construction de la totalité du projet, évoquant comme nécessaire une « armature interne de notre défense, de notre sécurité et de notre politique africaine ». En octobre 1940, l’amiral Platon, secrétaire d’État aux Colonies et Jean Berthelot se rendent en mission dans le désert et reviennent convaincus du projet. Pour Platon, ce projet contribue à se mieux placer dans la collaboration avec le Troisième Reich, comme il l’écrit au ministre des Finances :
« La collaboration exige selon moi, que tout soit fait afin de lui apporter du côté français des éléments de puissance qui seuls peuvent éviter à la France d’en être réduite au rang de puissance de second ordre, et par conséquent nous donner des chances de faire de la collaboration autre chose qu’un travail de servitude. »
Dans un exposé du février 1941 adressé au chef de l’État, le général Weygand compare les trois moyens de transports (camion, avion, train) pour conclure que seul le rail peut assurer un grand tonnage et que seul le train dispose d’un combustible déjà sur place : le charbon des mines de Kenadsa. Pour Weygand, c’est une question du prestige impérial :
« Le chemin de fer est la matérialisation puissante et coûteuse d’un courant commerciale durable, dont la mise en œuvre en dehors de son indiscutable intérêt de prestige impérial, se justifiera commercialement par le trafic qu’il est raisonnable d’espérer. »
Le 22 mars 1941, Darlan soumet un rapport à Pétain et, le même jour, le Maréchal signe une loi pour la construction du chemin de fer transsaharien. Cette décision est saluée par la propagande vichyssoise qui proclame une ruée vers « l’or du Sahara », le charbon dont un gisement est découvert dans le Sud Oranais. Les travaux du premier tronçon allant de Bou Arfa à Kenadsa sont inaugurés le 26 mars en présence de Berthelot et de l’amiral Platon. Peu après sont mises en circulation des affiches propagandistes en Algérie, s’adressant aux colons et exaltant l’initiative du Maréchal :
« Le Transsaharien est le débouché indispensable de l’AOF sur la Méditerranée pourtant la IIIe République en avait discuté pendant cinquante ans sans arriver à prendre une décision. Un seul conseil de cabinet du maréchal Pétain a suffi pour la mise en œuvre immédiate des travaux. Colons, souviens-toi. »

La réalisation
Pour la réalisation de ce projet se constitue une nouvelle société, le réseau des chemins de fer Méditerranée-Niger, abrégé en « Merniger ». Une loi du 18 juillet 1941 attribue l’administration du Merniger à une direction placée sous l’autorité du ministère aux Communications. Elle prend pour siège Alger, avec des dépendances à Vichy et Dakar. Financés dans un premier temps par l’État, les coûts énormes obligent le Merniger fin 1942 à chercher des moyens auprès des investisseurs appelés à souscrire des obligations. En septembre 1942, le ministre des Finances admet l’émission d’un emprunt d’une valeur de 350 millions de francs, avec un amortissement prévu sur trente ans et des intérêts annuels garantis. Les coûts du Transsaharien se révèlent énormes : en 1942, on les chiffre à 1,5 million de francs par kilomètre, sur un total estimé à 5,7 milliards de francs. Malgré les frais d’occupation pesant lourdement sur le budget, Vichy n’hésite pas d’entreprendre une aventure coûteuse dans l’Empire.
Pour l’achat des engins et des locomotives, le Merniger s’adresse aux États-Unis. Début 1941, Roosevelt s’engage à contribuer au ravitaillement de l’Afrique du Nord dans le cadre des accords franco-américains Murphy-Weygand. En juillet 1941, le Merniger passe une commande à une entreprise américaine d’une valeur d’un million de dollars. Dans une lettre, Weygand exige de Vichy une négociation favorable avec le gouvernement américain à ce sujet et demande un règlement en dehors des crédits alloués pour l’AFN. Une autre note indique que pour l’achat de traverses, le Merniger s’adresse à une entreprise au Portugal, et les Affaires étrangères remarquent que le consulat américain n’a soulevé « aucune objection ». Finalement, le constructeur américain Caterpillar livre tous les engins pour le Transsaharien, dont de nombreuses remorques, grues, tracteurs et douze locomotives.
Le projet est échelonné sur six ans, à une cadence d’un kilomètre par jour : après un programme d’études, on procède à la construction de la plateforme et la pose des rails. Le premier tronçon – presque deux mille kilomètres à travers le Sahara – est prévu jusqu’à Gao au Mali, le second tronçon devait longer le Niger jusqu’à Bamako. Le troisième tronçon devait partir de Bamako à travers le Sénégal jusqu’à Dakar : ainsi, les plus importants ports de l´empire français, Alger et Dakar, seraient reliés par 3 650 kilomètres de rail. Dans une conférence, la direction du Merniger indique quelques détails techniques : on prévoit la mise en circulation des trains jusqu’à trois mille tonnes, tirés par des locomotives Diesel sur une voie large de 1,44 mètre. En contournant les grandes dunes (Ergs), le tracé nécessite peu d’ouvrages d’art, le reste du rail est posé sur une plate-forme élevée de quelques centimètres évitant ainsi l’ensablement. Les pierres destinées au ballastage sont trouvées sur place, quant à l’eau, plusieurs puits sont en forage .
Les travaux débutent à deux endroits : d’une part, on continue la liaison entre Bou Arfa au Maroc et Kenadsa commencée par la IIIe République, d’autre part, on pose le rail à partir de Colomb-Béchar vers le Sud. Or les engins tombant sous la chaleur souvent en panne, la plupart des travaux se fait à la main : les pierres sont apportées dans des bidons et tassées à la pioche, les traverses et les rails sont posés à la main. En juillet 1941, quarante kilomètres sont posés à Bou Arfa, mais le chantier de Colomb-Béchar est en retard avec seulement quatre kilomètres. Dans un exposé, le directeur du Merniger constate qu’il faut « quadrupler » les moyens si l’on veut atteindre l’objectif de cinq cents kilomètres par an. Un autre rapport indique que les travaux rencontrent d’énormes problèmes techniques, climatiques et de main-d’œuvre :
« Le ballastage et la pose de voie sont des opérations demandant avec le mode actuel d’exécution pas mal de main-d’œuvre et restent les points délicats surtout dans le tronçon sud. Il est difficile de maintenir la cadence du chantier. Les conditions climatiques deviennent pénibles, le vent de sable souffle fréquemment, le personnel de toute grade travaille depuis un an et demi sans interruption, il y a avec la main-d’œuvre prestataires des incidents (grève d’une matinée), la main-d’œuvre indigène s’est raréfiée par suite de l’abondance des récoltes marocaines. »
Le manque de rails représente un autre problème et la SNCF, mise en contribution pour leur fourniture, se voit obligé de démonter de nombreuses lignes à voie unique en métropole, notamment dans le Midi. Cette mesure provoque des réclamations des habitants, afin de justifier ce démontage, Berthelot appelle dans le Petit Parisien à la solidarité avec l’Afrique du Nord :
« Pour construire les 200 kilomètres de voies de Kenadsa, je suis obligé de déposer en France, sur les lignes secondaires, la même quantité de rails. Certes, cette opération provoque des réclamations. Mais les gens de Mirepoix, de Casteran, Verdizon, auxquels on relève leur chemin de fer, sauront que ces rails sont nécessaires à la vie nord-africaine, alors qu’ils peuvent s’en passer, ils ne récrimineront plus. »
Le 8 décembre 1941, Berthelot inaugure le premier tronçon terminé entre Bou Arfa et Kenadsa. Le cortège officiel, accompagné d’une fantasia, prend place dans un train qui aurait parcouru la distance à la vitesse de 100 km/h. Cependant, l’article d’un journal conservé aux archives juives dresse un tout autre bilan des travaux. On déplore que le Merniger ait simplement terminé le tronçon déjà commencé par la IIIe République, quant au « vrai » Transsaharien partant de Colomb-Béchar, on dénonce la hâte avec laquelle on a engagé le tronçon, sans étude préalable et en négligeant le danger des crues annuelles :
« Dès le début de 1942, on augurait à grands fracas la section Bou Arfa. Si l’on croit les mauvaises langues, elle aurait été bien hâtivement construite : on y a eu déjà bien des mécomptes avec les oueds dont certains se sont refusé à passer sous les ponts établis à leur intention. On a construit de superbes gares, telle celle de Menabbah qui se sont trouvées d’une utilité discutable quand on a dû s’apercevoir qu’il n’existait ni puits ni source. (…) C’est avec plus de hâte encore que l’on attaqua le tronçon vers Béni Abbès . (…) Mais on finit par rencontrer un cours d’eau d’importance : le Oued Guir, cet immense fleuve qui, en hiver, roule ses eaux descendues des sommets. Nos ingénieurs vichyssois ne se sont pas laissés arrêter pour si peu. Le Transsaharien passera le Guir à gué : on interrompra son trafic quand la crue aura emporté la voie que l’on rétablira une fois l’eau écoulée. Ces messieurs n’ont-ils pas su que ces crues se reproduisent chaque année en novembre et en mars et qu’elles sont parfois si formidables qu’elles interdisent toute circulation pendant un mois ? »
Quant à la main-d’œuvre, le Merniger hérite des ouvriers des CTE qu’il complète avec les internés des camps. Comme nous l’avons déjà vu, plusieurs vagues de déportations d’internés de la métropole sont acheminés vers les chantiers du Transsaharien. Selon une note interministérielle de fin 1940, le Transsaharien représente une « occasion unique d’éliminer de France une main-d’œuvre en excédent de besoins ». En mars 1941, le garde des Sceaux et le secrétariat d’État aux Colonies s’entendent sur l’envoi d’internés pour les chantiers du Transsaharien, et Charles Platon écrit qu’il y a là une « occasion d’utiliser les Espagnols dans les camps spéciaux ». Un mois plus tard, le chef de la police des étrangers, Yves Fourcade propose également d’employer les internés pour le Transsaharien .
Début 1941, le Merniger dispose de mille étrangers engagés pour la durée de la guerre – dont de nombreux juifs –, de deux mille travailleurs espagnols des Groupement de travailleurs étrangers (GTE) et de deux mille travailleurs nord-africains. Les étrangers perçoivent le prêt militaire, les Nord-Africains douze francs par jour. Cependant, un exposé de la direction du Merniger précise que la moitié des étrangers est indisponible à cause des maladies. La condition humaine est qualifiée « plus que précaire », et on déplore un « gaspillage » de la main-d’œuvre. Par conséquent, le directeur propose de soumettre les travailleurs par contrat directement à son entreprise :
« Les ex-légionnaires et notamment les Israélites ne sont vraiment pas faits pour ce travail dur, au contraire, la main-d’œuvre espagnole parait donner des résultats particulièrement satisfaisantes. (…) Nous estimons donc que, il conviendra de libérer (…) les ex-légionnaires (et) de modifier le régime des prestataires espagnols en admettant la forme de contrat d’ouvrier complet (recrutement, intendance, habillement, sanitaire, loisirs) que greffer sur le Méditerranée-Niger une entité administrative ayant des pouvoirs de police . »
Finalement, la logique économique d’une entreprise l’emporte sur cette « entité administrative » issue de la politique d’exclusion de Vichy. Au lieu d’employer des étrangers affamés, en loques et souvent malades, on insiste sur la création d’un service de la main-d’œuvre propre à l’entreprise. Dans une lettre, un directeur adjoint du Merniger constate que plusieurs agents d’encadrement sous la tutelle du gouverneur général ont commis des « fautes graves » : par conséquent, il préconise que sa société prenne en charge les ouvriers. Plusieurs cadres sont licenciés, dont un sous-directeur soupçonné d’avoir joué un rôle discutable dans le traitement des Espagnols. Après ce remaniement, Weygand rapporte à Vichy au sujet des travailleurs un retour à des « pratiques saines ».
Après le débarquement allié en novembre 1942, le régime des travailleurs du Transsaharien est de nouveau modifié. Alors qu’ils attendent leur libération, promis après une visite des Alliés sur les chantiers, l’amiral Darlan, devenu haut commissaire en AFN, les soumet au décret d’avril 1939 imposant des prestations pour les bénéficiaires d’asile, déjà pratiquées par la IIIe République : ils redeviennent prestataires. De plus, Darlan les met devant l’alternative de signer un contrat pour le Transsaharien ou d’émigrer en Mexique. Face à ce choix, seule une minorité signe pour le Transsaharien ou part pour le Mexique, la plupart reste dans les camps en tant que requis, au même titre que les Français touchés par le Service du travail obligatoire. En décembre 1942, ils mènent même une grève réprimée par l’armée qui envoie les meneurs dans une section disciplinaire.
Début 1943, les camps du Transsaharien sont visités par deux députés communistes, Henri Martel et Antoine Demusois qui rédigent un rapport sur la situation. En avril 1943, mille républicains espagnols, membres des Brigades internationales et réfugiés antifascistes se trouvent encore à Colomb-Béchar. En tant que requis, ils touchent un vrai salaire journalier (70 francs), logent dans les baraquements de la compagnie et peuvent librement circuler. La nourriture et le service sanitaire sont améliorés, seuls les vêtements restent en loques. Dans un entretien, un responsable du Merniger avoue aux députés que pendant deux années « on a épuisé ces gens, on a créé chez eux les conditions de haine contre les Français, parce qu’ils ont été traités comme des bêtes ». En conclusion, le rapport exige qu’ils soient enlevés du lieu qui pour eux fut « un enfer ».
Quant au bilan technique du Transsaharien, il demeure largement en deçà de la propagande vichyssoise : jusqu’à la Libération de la France, le Merniger termine la liaison entre Bou Arfa et Kenadsa, soit une longueur de 160 kilomètres. En revanche, sur deux mille kilomètres prévus à travers le Sahara, il réussi de poser – malgré le concours des centaines de travailleurs forcés – seulement 62 kilomètres de rails. En fin de compte, le projet prestigieux de Vichy se révèle un échec total. Après la Libération, le gouvernement provisoire termine les travaux avec l’aide des internés allemands et italiens jusqu’au barrage d’Abadla, soit 36 kilomètres de plus. Mais en 1949, une dernière mission envoyée par le ministère des Transports publics clôt définitivement le dossier du Transsaharien, qualifié de « non-sens ».

Notes et références
↑ Site Alger-roi, les liaisons terrestres en Algérie lire en ligne [archive] (consulté le 18 novembre 2010).
↑ Maître-Devallon CH.. Le transsaharien. In: Politique étrangère N°1 – 1939 – 4e année pp. 18-26. [archive]

 

 voir biographie : Lieutenant Colonnel FLATTERS

sources 
wikipedia 
Journal des débats politiques et littéraires – 1942/06/05 (Numéro 735) SOURCE BNF.FR GALLICA.

 

 

05 Mai 1881
Journal de Fourmies : Hebdomadaire non politique
« puis » Hebdomadaire indépendant, littéraire, scientifique, industriel et commercial 
missio12

source article du 05 Mai 1881
Journal de Fourmies : Hebdomadaire non politique ["puis" Hebdomadaire indépendant], littéraire, scientifique, industriel et commercial…
Éditeur : [s.n.] (Fourmies)
Date d’édition : 1876
Type : texte,publication en série imprimée
Identifiant : ISSN 21303630
Source : Bibliothèque nationale de France, département Droit, économie, politique, JO-85875
Description : Variante(s) de titre : Journal de Fourmies et des arrondissements d’Avesnes et de Vervins
Description : Périodicité : Hebdomadaire puis bi-hebdomadaire puis hebdomadaire

17 mars 2013

Les prémices de l’insurrection

Classé sous — milguerres @ 20 h 56 min

 

 

 

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

Le putsch du 8 novembre 1942 à Alger

CONTROVERSES essais 334
Le 8 novembre 1942 à Alger
Un TÉMOIGNAGE*
André Assus
Médecin 

Les prémices de l’insurrection

Que je vous invite à télécharger à partir de ce lien http://www.controverses.fr/pdf/n11/assus11.pdf
bonne lecture !

J’ai pris part à un acte essentiel de la « Résistance», le 8 novembre 1942 à Alger, et je voudrais rapporter la façon dont je l’ai vécue et ressentie.
Bien étrange époque que nous avons dû vivre durant cette seconde guerre mondiale… Nous nous en sommes sortis indemnes, perspective qu’aucun d’entre nous n’envisageait. Nous étions entrés clandestinement dès que ce fut possible dans ce qu’on appela par la suite la « Résistance ». En janvier 1941. 21 mois plus tard nous participions à l’action qui permit le débarquement américain en Afrique du Nord.
Le « putsch » des résistants français, puisque c’est ainsi qu’on appela ce coup d’état que nous avons exécuté le 8 novembre 1942 à Alger, fut le facteur décisif du succès du débarquement anglo-américain en Afrique du Nord.
Il fut nommé par les français « opération Torche » : ce fut le tournant de
la guerre contre l’Allemagne, et même le tournant de la seconde guerre mondiale.
La communauté française d’Algérie faisait preuve d’une adhésion totale à la collaboration avec l’Allemagne. L’Algérie baignait toute entière dans le marais de cette collaboration. Le maréchal Pétain et le gouvernement de Vichy ne trouvèrent nulle part ailleurs qu’en Algérie une adhésion aussi totale à leurs options.

Au printemps 1942, Pierre Laval prononça à la radio une phrase nette et sans équivoque : « Je souhaite la victoire de l’Allemagne »…
La « résistance » algéroise dont je faisais partie, et qui ne comprenait que de 350 à 400 résistants (377), fut l’actrice du 8 novembre 1942. Le secret et le silence étaient nos outils principaux.
La préparation du débarquement allié
La population civile de l’Algérie était composée, selon Michel Ansky, de 7 millions de musulmans, de 930 000 français et parmi eux de 130 000 français d’origine juive. À Alger même, la proportion des différentes composantes était sensiblement identique.
La résistance algéroise s’était constituée dès 1940-1941. Elle comprenait plusieurs éléments, essentiellement des sujets français, surtout d’origine juive, mais également, surtout dans l’armée, des sujets d’opinion royaliste, anti-collaborationniste comme l’abbé Cordier. Quelques musulmans étaient également avec nous. Les musulmans à cette époque refusèrent toute activité antisémite malgré l’invitation des autorités vichystes. À cette époque…
Notre mission était de constituer à Alger même un groupement de combattants ayant pour mission la neutralisation ou la destruction des commissions d’armistice allemande et italienne. La collaboration avec l’Allemagne hitlérienne était étroite. C’est l’Amiral Darlan qui donna à la flotte de Toulon, depuis Alger, l’ordre de se saborder, alors qu’il aurait fallu lui donner l’ordre de relier les forces anglo-américaines.
Nous avons travaillé à la création, à l’université d’Alger, d’un groupe d’étudiants résistants, surveillé et protégé par André Achiari, le chef de la sécurité.
Avec José Aboulker, âgé de 22 ans, nous créâmes à l’Université des groupes d’étudiants résistants dont le but n’était pas politique. Il s’agissait uniquement de lancer une insurrection destinée à aider un débarquement américain. Ces groupes comprenaient des jeunes, surtout d’origine juive et également des royalistes. C’est grâce à André Achiari, qui était à Alger le chef de la sécurité policière, ainsi que du mouvement du refus de la défaite qu’ils ont pu se constituer.
Il a réussi le recrutement et la composition des groupes, un rôle bien défini et absolument secret étant dévolu à chacun d’entre eux. Les résistants devaient s’exercer à des activités physiques pour s’initier et s’entraîner à la lutte possible contre les collaborateurs. Aussi, durant plusieurs mois nous fîmes de la culture physique et nous apprîmes à nous battre. Nous utilisions pour cela une salle de gymnastique de la Place du gouvernement d’Alger, la salle « Géo Gras », créée par André Temime et par précaution, dirigée par un non-Juif.
Parmi les chefs résistants il faudrait citer bien des personnes. Je n’en citerai que quelques unes. Tout d’abord André Achiari, décédé en Espagne il y a quelques années, qui fut indiscutablement l’un des plus importants. Il avait 33 ans en 1942.
Il était entré dans la police en 1934, puis avait été nommé comme commissaire de police principal en Algérie en 1938 ; il entra dans la résistance en 1941 sous l’impulsion de René Capitant, jeune professeur de Droit et fondateur du mouvement « Combat » en France métropolitaine. Achiari forma avec Capitant une ramification du groupe, auquel j’appartins dès le début. Ce groupe « Combat » comprenait le colonel Tubert de la gendarmerie, révoqué de ses fonctions par Vichy pour son appartenance à la franc-maçonnerie… Le colonel Tubert
était en rapport avec les services de renseignement alliés et avec un membre du 2e Bureau, ami d’Achiari. Je pourrais aussi vous citer les frères Calvet qui tenaient un magasin de couture, rue d’Isly appelé « Élysée-Couture » où, discrètement, nous pouvions cueillir des renseignements et surtout prendre des ordres. Le soir du 8 novembre, les frères Calvet vinrent au Commissariat Central d’Alger avec nous, où ils prirent en main toutes les communications téléphoniques.
L’opération Torche.
Quelle fut alors exactement notre Action dans la nuit du 7 au 8 novembre
1942 ? Cette action avait été parfaitement organisée par nous tous, et surtout par nos chefs. Son but : empêcher la garnison militaire vichyste de se mobiliser contre les Américains et contre nous. Les objectifs avaient été parfaitement définis par nos supérieurs et nous mêmes. Il fallait réaliser :
1 – la rupture des communications entre Alger et la métropole ;
2 – l’occupation de tous les points stratégiques de la ville d’Alger ;
3 – l’arrestation des chefs susceptibles d’organiser une résistance au débarquement
des troupes alliées, comme le souhaitait le maréchal Pétain ;
4 – l’occupation des états-majors et de presque tous les commissariats de police d’Alger.
Le Commissariat Central de la ville d’Alger, situé boulevard Baudin, fut choisi comme quartier général de l’insurrection ; c’est à cet endroit que je me rendais.
Aux cotés de José Aboulker, fils du frère Henry AbouIker, se trouvaient les frères Cohen dits Calvet, cités plus haut, Bernard Karsenty, l’abbé Cordier,
Pierre Barrucand, ainsi que Jean Athias et moi-même.
Revenons en arrière, et rappelons que faute d’en avoir reçu l’ordre, il nous était interdit tout recrutement. Le silence, et surtout, le secret étaient nos outils et nos armes principales. C’est ce qui nous permit de vaincre les vichystes. Car la règle inflexible était d’ignorer les autres pour être incapable de les dénoncer et être à l’abri d’une dénonciation éventuelle, toujours possible ! Nous portions chacun un brassard marqué « V.P. » qui signifiait « volontaire de la place » mais on faisait croire aux vichystes, rencontrés par mégarde, que cela voulait dire « Vive
Pétain ». Ces brassards permettaient surtout de se déplacer dans la ville malgré le « couvre-feu » instauré durant la guerre, et qui interdisait toute circulation.
Je portais cet insigne car je devais me déplacer d’une section à l’autre pour rencontrer nos partisans civils et surtout militaires et les informer.
Avec ma future épouse Marguerite, le 7 novembre nous allâmes, entre autres missions, voir des chefs militaires français dans la banlieue d’Alger. On leur annonçait que le débarquement devait avoir lieu le 8, le 9 ou le 10 novembre, l’un de ces trois jours. En fait nous savions qu’il devait avoir lieu le 8. Tous ces chefs militaires, qui étaient d’accord avec nous, étaient perplexes pour une raison tout à fait compréhensible : la pauvreté des moyens de guerre mis à leur disposition pour le combat par les anglo-américains. Malgré les promesses de ces derniers, il n’y avait que quelques rares vieux fusils, à peine quelques chars d’assaut, quelques canons anciens ; aussi, malgré leur désir de participer à l’action, cela les rendait hésitants.
La ville fut divisée en 3 puis en 5 secteurs à la tête desquels furent nommés des responsables. Chaque secteur comprenait plusieurs groupes. Le 5e secteur était lui-même divisé, en trois sections dirigées par Jean Athias, Pierre Cardona, moi-même, et un groupe de jeunes gens. C’étaient des adolescents, des étudiants pour la plupart, dont certains avaient été exclus de la faculté par les lois antisémites. La réunion des chefs eut lieu à 18 heures, à Alger, 26 rue Michelet, chez José Aboulker, fils du Frère Henry Aboulker dans la zone du secteur où
j’étais affecté. J’y ai donc participé.
La résistance comptait moins de 600 hommes au lieu des 800 prévus initialement, mais plus tard le chiffre exact, précisément calculé, fut encore réduit à 377. Pourquoi ce nombre réduit ? Parce que nous n’avions pas les armes automatiques prévues qui avaient été promises par les anglo-américains. Nous disposions d’à peine quelques vieux fusils Lebel, pas de mitraillettes, 8 chars d’assaut seulement au lieu des 70 annoncés. C’est Jousse qui décida du mot de passe qu’il nous transmit lui-même : ce fut « Whisky Soda ». Le soir précédant le 8 novembre, emportant quelques armes de fortune dont je savais à peine me servir, je me rendis au Commissariat Central avec mon groupe commandé par José : c’est de là que nous dirigeâmes l’action.
Notre action était essentielle. Elle consista principalement à la neutralisation du dispositif militaire et civil en place. Il était destiné par Pétain à empêcher le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord. Il était composé aussi bien d’éléments appartenant à l’armée, au nombre de 11 000, que d’hommes plus ou moins collaborateurs de Vichy et des puissances de l’Axe, au nombre de 20 000. Pour parvenir à cette neutralisation, les différents groupes agirent simultanément dans les différents points de la ville. L’amirauté d’Alger fut également
occupée.
L’un de mes cousins par exemple, Edmond Albou, faisait partie du groupe A2.
Son action consista à prendre successivement avec quelques armes, d’abord la grande caserne Pelissier, laissant sur place un détachement de résistants, puis le commissariat de police du 1er arrondissement dans la basse casbah, laissant sur place un second détachement, enfin le QG du général Juin au Palais d’hiver avec le reste de la troupe. Le général Juin, qui avait 54 ans, avait été nommé par Vichy comme successeur de Weygand à la tête des forces armées d’Afrique du Nord en 1941 pour aider l’armée de Rommel et la ravitailler en blé, en essence, et en matériels automobile.
Les résistants firent ensuite prisonniers les colonels, les généraux et les hauts fonctionnaires du Gouvernement Général qui, sur convocation, entraient au Commissariat
Central pour recevoir des informations, sans pouvoir en ressortir : ils étaient nos captifs. Très vite, le sous-sol du commissariat central regorgea de prisonniers civils et militaires ; nous attendions le débarquement des troupes américaines qui malheureusement arrivèrent avec beaucoup de retard, l’aprèsmidi du 8 novembre. C’est ainsi que furent emprisonnés à Alger les chefs militaires soutenant l’armée de Vichy et le camp de l’Axe. Parmi eux l’amiral Darlan et même le général Juin qui était sur ces positions à l’époque, même s’il devait changer de camp ultérieurement. Rappelons que le général Juin et le général De
Gaulle se connaissaient : ils appartenaient à la même promotion de l’école militaire de Saint-Cyr. Temple, le préfet d’Alger, Ettori, le Secrétaire général qui remplaçait le gouverneur général Chatel, furent tous convoqués et arrêtés. l’Action des résistants, rapidement engagée se révéla efficace.
Les 377 résistants entrèrent en action. Les câbles téléphoniques entre Alger et Vichy furent d’abord sciés et mis hors d’usage par l’un d’entre nous, tout en respectant les lignes affectées aux communications locales. Le central téléphonique d’Alger fut aussi occupé sans faire couler de sang, ce qui permit l’action des résistants. Le lieu où j’étais regorgea très vite de prisonniers civils et militaires.
Nous nous emparâmes également de tous les points stratégiques de la capitale.
Alger était considérée alors comme la « citadelle de la collaboration ».
Cependant les civils et les militaires, y compris les officiers des troupes de choc, avaient pu être tenus dans l’ignorance totale des noms, des plans, et des buts de cette poignée d’hommes qui étaient à la tête de l’entreprise dirigée, nous l’avons dit par le colonel Jousse, André Achiari, le colonel Tubert et l’américain Robert Murphy.
Darlan, qui correspondait directement avec Vichy, avait déjà donné l’ordre à la flotte de Toulon de se saborder au lieu de rejoindre, comme elle l’aurait dû, l’Afrique du Nord. Weygand, un pète-sec comme on l’appelait, était également un collaborateur convaincu. Quand au général Giraud, qui n’arriva que plus tard, son but tenait en ces mots cités par G. Esquer : « abattre les communistes, les Juifs et les franc-maçons ». Mais malgré ses engagements, Giraud n’arriva à Alger que lorsque tout fut fini. L’opération était entièrement terminée à 3 heures du
matin. Les Américains et les Anglais n’arrivèrent que vers 15 heures, mais l’opération était déjà parfaitement réussie. Rappelons un détail important : parmi les Américains qui débarquèrent, beaucoup, la plupart même, étaient en réalité des Anglais qui avaient revêtu des uniformes américains.
Les jours qui suivirent, la résistance d’Alger commença à se douter qu’elle avait fait l’objet d’un marché de dupes. Au lendemain de la guerre, en 1945, après la capitulation allemande, le C.N.R. (Conseil National de la Résistance) organisa une réunion de toutes les organisations de la Résistance pour aider à résoudre les problèmes gouvernementaux, sociaux et politiques de la France victorieuse et de ses colonies. Il réunit à Paris, ce que l’on appela d’abord les « États Généraux de la Résistance Française » puis que l’on nomma, sur les instances de de Gaulle, les « États Généraux de la Renaissance Française ». Chaque groupe de résistants y envoya des délégués.
Je fus nommé délégué de la Résistance d’Afrique du Nord. J’appartenais depuis janvier 1941 au groupement Libération Sud. Ces États généraux se déroulèrent à Paris, au palais de Chaillot, pendants 5 jours, du 10 au 14 juillet 1945, siégeant matin et soir. Toutes les régions de France métropolitaine et d’outre-mer étaient représentées. Les problèmes concernant les territoires d’Outre-mer, les protectorats et régions françaises d’Afrique du Nord, d’Amérique et d’Océanie, devaient être discutés et réglés lors de la dernière matinée du dernier jour, le 14 juillet. Mais ce jour là, les représentants d’Outre-mer et des colonies se trouvèrent presque seuls ; les représentants et délégués de la France métropolitaine, occupés par les problèmes de la métropole, étaient presque tous absents !
Le sort de la France hors métropole ne semblait pas les intéresser ou les concerner… Nous discutâmes donc entre nous, ce qui ne fit pas beaucoup avancer les choses.
Pour conclure, deux points importants doivent être signalés :
1) Le déroulement des événements à Alger même est à la base du retournement de la guerre et de la victoire finale.
2) Le curieux silence historique passé et présent sur ces événements. Ils ne sont pas mentionnés dans les livres d’histoire, les nôtres comme ceux de nos enfants. Il s’agit pourtant d’événements essentiels à la victoire sur l’ennemi nazi et vichyste.
La plupart des auteurs des ouvrages historiques sont restés volontairement muets. Ils étaient peut-être dans l’ignorance des événements d’Alger. Lorsqu’on lit les livres d’histoire et que l’on songe aux livres qui nous ont été remis au moment où nous étions étudiants ou lycéens on peut se demander : ces récits, ces traités d’histoire ont-ils un rapport avec la réalité ? Car à Alger, ce sont de jeunes résistants, aidés par des personnalités comme Achiari, le chef de la police, le colonel Jousse, le colonel Tubert, l’américain Robert Murphy, qui ont été les vrais acteurs du retournement : même Giraud, qui devait débarquer à Alger comme prévu le 8 novembre vers minuit, n’arriva à Alger que quelques jours plus tard, une fois l’opération terminée. Ce n’est pas lui qui prit la parole le soir du 8 novembre, pour annoncer l’évènement mais Raphaël AbouIker, fils du frère Henry AbouIker, qui se fit passer pour Giraud à la radio.
Les Américains qui devaient débarquer à Alger vers minuit n’arrivèrent eux aussi que le lendemain, après que l’opération de neutralisation effectuée par les quelques 377 résistants a eu lieu. Les Américains débarquèrent en trois endroits de l’Afrique du Nord : au Maroc, à Oran et à Alger. Au Maroc et à Oran ils se heurtèrent
à des éléments vichystes et à des membres de l’armée : cela entraîna des milliers de morts dans ces deux régions. Alors qu’à Alger même et dans la région algéroise, grâce à l’action des résistants et à la neutralisation des éléments civils et militaires, il n’y eut que deux morts, le lieutenant Dreyfus et le capitaine Pillafort et un blessé, Paul Lévi. De nombreux résistants furent également arrêtés, parmi eux mon cousin germain ; ils devaient être fusillés. Heureusement, comme nous avions déjà pris la ville, cette exécution n’eut pas lieu.
Ce qui ressort aussi, de cette époque, c’est la duplicité de trois hommes, Darlan, Giraud et Juin, qui ont collaboré avec Vichy, qui ont accepté ses lois et même participé à leur rédaction. Il nous fallait donc définir rapidement ce que devait être le but, le déroulement et le résultat de notre action, puis contourner ces trois personnages qui n’ont pas hésité à déporter certains d’entre nous après le débarquement. Sur les trois, l’un d’entre eux a été exécuté, un second écarté et le troisième pardonné en raison de son attitude ultérieure, lors de la campagne d’Italie et de la libération de la France. Mais cela suffit-il à l’exonérer ses trahisons antérieures ? N’oublions pas qu’il avait rendu visite à Goering. Que se serait-il passé si notre action n’avait pas eu lieu, et si Darlan n’avait pas été exécuté? Comment le trio Darlan, Giraud et Juin se serait-il comporté ? Comment les Américains auraient-ils pu mobiliser les ressources de l’Empire en se réclamant du seul empêchement du Maréchal ?
En ce qui me concerne, j’ai vécu le débarquement anglo-américain du
8 novembre 1942, tournant de cette épouvantable seconde guerre mondiale, et j’ai participé à son succès. J’avais rencontré de Gaulle en mai 1942. Nous avions évoqué le régime qui serait celui de la France après la victoire. De Gaulle pensait lui aussi, qu’il fallait rétablir la République pour unir à nouveau tous les citoyens français.
* Texte établi sur la base d’une conférence.

source : http://www.controverses.fr/pdf/n11/assus11.pdf

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Le putsch du 8 novembre 1942 à Alger

Le putsch du 8 novembre 1942 à Alger

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voir également : document pdf à télécharger à partir de ce lien, témoignage de André Assus http://www.controverses.fr/pdf/n11/assus11.pdf
et

Le putsch du 8 novembre 1942 à Alger

 

Après une longue préparation, et en exécution d’accords passés secrètement à la conférence de Cherchell8,6,5,9,7 le 23 octobre 1942 entre la résistance algéroise et le commandement allié, 400 résistants12 français, dont les deux tiers étaient des Juifs8,6,5,9, ont neutralisé le 8 novembre 1942, les batteries côtières de Sidi-Ferruch et le 19e corps d’armée française d’Alger pendant une quinzaine d’heures. L’action des résistants d’Alger contre les Français fut baptisée quelques mois plus tard « putsch » par ses auteurs, lorsqu’ils s’avisèrent qu’il avait été exécuté un 8 novembre, c’est-à-dire le même jour que le putsch manqué qu’Hitler avait mené à Munich en 1923.
Ils avaient pour cela occupé, pendant la nuit, la plupart des points stratégiques13. Simultanément, l’un de leurs groupes, composé d’élèves du Lycée de Ben-Aknoun commandés par l’aspirant de réserve Pauphilet, avait réussi à arrêter le général Juin8,6,5,9 commandant en chef en Afrique, ainsi que l’amiral Darlan8,6,5,9, inopinément présent à Alger cette nuit-là.
Ce putsch, par lequel la résistance algéroise neutralisa pendant plusieurs heures les autorités civiles et militaires vichystes en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, allait d’abord avoir, sur le plan militaire, les deux conséquences essentielles recherchées :
le succès du débarquement allié ;
le retournement de l’armée d’Afrique, qui après trois jours de combat sanglant contre les alliés, terminera finalement la guerre dans l’autre camp.
Ce succès militaire de la résistance (Pieds-Noirs et Juifs) et du débarquement ne se révèlera qu’à la longue une réussite au plan politique après :
la neutralisation momentanée des autorités françaises par les résistants, suivie de leur capitulation,
la création à Alger du Commandement en chef français civil et militaire, qui maintient dans un premier temps la législation vichyste.
En effet cette nouvelle autorité, malgré le soutien de Roosevelt, sera ensuite contrainte à se démocratiser pour conduire l’effort de guerre contre l’Allemagne. Au point qu’après avoir fusionné, non sans peine, avec le Comité national français de Londres, elle passera en quelques mois sous l’autorité du général de Gaulle, devenu le seul dirigeant du Comité français de la Libération nationale.
La prise d’Alger par les résistants a donc été un véritable coup d’État, malgré ses résultats politiques différés, et l’un des rares cas réussis de coup d’État de civils contre des militaires. D’où son surnom local dans les mois suivants de « Coup du 8 novembre ».
Cette neutralisation pendant 15 heures d’un corps d’armée, par des civils, a souvent été occultée, mais comme le note Christine Levisse-Touzé14, elle a conditionné une des premières grandes victoires alliées sur le front occidental.
Cette opération a été remportée par des civils mal armés sur des généraux. Aussi ceux-ci n’ont-ils pu qu’en être humiliés, les uns pour s’être laissés arrêter à Alger, et les autres pour avoir tiré pendant trois jours sur les Alliés et livré sans combat la Tunisie aux Allemands, avant de se décider à reprendre la guerre contre l’Allemagne15.
Les diplomates et généraux américains ont eu tendance à omettre ou à minorer le rôle de la Résistance pieds noirs dans leurs relations ultérieures de l’opération Torch16.

L’organisation du putsch
À Alger, le 6 novembre 1942, les principaux chefs de groupe de la résistance se rencontrèrent pour la première fois, au Q.G. de la conjuration, chez le professeur Henri Aboulker, au 26 de la rue Michelet : Jean Athias, André Morali-Daninos, Maurice Ayoun, Paul Ruff, Raphaël Aboulker et le capitaine Pillafort.
José Aboulker les présenta alors à Henri d’Astier de la Vigerie et au colonel Germain Jousse qui leur exposèrent les buts de la conjuration et les invitèrent à commencer la mobilisation de leurs hommes. Plusieurs se connaissaient de longue date mais ignoraient leur appartenance au même complot, tant le secret avait été rigoureusement respecté.
La résistance s’était engagée, à la conférence de Cherchell, à neutraliser, pendant au moins 2 heures, les éléments algérois du 19e corps d’armée, soit quelque 12 000 hommes, dont 5 000 à Alger (et une partie dans les garnisons de Blida et Koléa), sans parler de près de 2000 membres du Service d’ordre légionnaire, créé par Joseph Darnand, et du Parti populaire français de Jacques Doriot, directement armés par les commissions d’armistice de l’Axe. Simultanément devraient être réduites au silence les batteries du fort de Sidi-Ferruch, principal site du débarquement.
Pour atteindre ces objectifs, les résistants allaient pouvoir, grâce au colonel Jousse, major de garnison, retourner contre les autorités de Vichy leur propre plan « M.O. » (plan de maintien de l’ordre), destiné par ces dernières à repousser toute intervention alliée : ce plan visait en effet à faire occuper, en cas de débarquement, les différents points stratégiques par les membres du SOL de Darnand, porteurs de brassards spéciaux revêtus des lettres VP (Volontaires de Place), de façon à permettre aux forces de Vichy, sachant leurs arrières assurés, de porter tout leur effort contre les forces alliées et de les rejeter à la mer. Mais ce fut finalement le contraire qui advint, car ce furent les résistants qui, pourvus des brassards « VP » allaient appliquer le plan MO, à leur façon. Cependant, les armes promises à Cherchell (750 pistolets mitrailleurs Sten) avaient vainement été attendues sur les plages, par suite d’une mauvaise indication des points de livraison au commandant de la corvette britannique chargée de les débarquer. Les résistants ne disposèrent donc pour remplir leur mission que de vieux fusils Lebel cachés aux commissions d’armistice, grâce au colonel Jousse.
Les chefs de groupe repassèrent au QG le lendemain, 7 novembre, pour rendre compte des premiers résultats de leur mobilisation. Ces résultats s’annonçaient en baisse par rapport aux prévisions, en raison de l’absence des armes américaines promises. On ne misait plus sur 800 volontaires, mais sur 600 seulement. Ces chefs de groupe reçurent leurs ordres de mission et leurs dernières instructions en vue de rassembler leurs groupes dans la soirée, et d’aller ensuite occuper les points relevant de leurs différents secteurs et sous-secteurs. Les brassards officiels VP leur furent remis. Ils allaient les distribuer aux volontaires, avec leurs fusils, dans les véhicules qui allaient les transporter vers leurs objectifs. Les membres du cercle Géo Gras partirent pour la plupart du 11 rue Bab-Azoun, où habitaient Emile Atlan au 3e étage, et Raphaêl et Stéphane Aboulker au 4e étage (cousins de José et fils du Pr Charles Aboulker, célèbre chirurgien mort en 1938). Des armes étaient cachées chez Emile et Florence Atlan, armuriers rue de Chartres, dont l’armurerie avait du être fermée à la suite des lois raciales de Pétain.
Des auteurs17,18 ont décrit la participation d’un « groupe des cinq » purement imaginaire (ou « comité des cinq ») à cette action de Résistance, dont Jacques Lemaigre Dubreuil18,19Jean Rigault18,19, Jacques Tarbé de Saint-Hardouin18,19, le colonel Alphonse Van Hecke19 (nommé par Pétain à la tête des Chantiers de jeunesse en Afrique du Nord)18 et d’Henri d’Astier de la Vigerie20,19. Mais seul ce dernier, parmi les « Cinq », a véritablement unifié la Résistance en Afrique du nord8,21,22,9,23, tandis que le putsch d’Alger a été dirigé par le jeune José Aboulker23 et le colonel Germain Jousse24.
En fait, le 8 novembre 1942, trois des « Cinq » allaient disparaitre d’Alger, tandis qu’un autre, Lemaigre Dubreuil, allait attendre Giraud à Blida25. Seul Henri d’Astier était à Alger le jour du putsch et a participé aux arrestations et occupations de points stratégiques effectuées par José Aboulker, Germain Jousse, Bernard Karsenty et leurs 400 camarades. Par ailleurs, la participations des Chantiers de jeunesse dans cette action se limite alors à huit de leurs membres sur environ 400 résistants26.

La prise d’Alger par les résistants français
Finalement, seuls quelque 400 volontaires, dont les deux tiers étaient juifs, se présentèrent aux points de rendez-vous selon les groupes et sous groupes auxquels ils appartenaient (A, B, C, D, E, etc..). Leur effectif réduit ne les empêcha pas d’occuper presque tous les points stratégiques sans coup férir. Peu après 1 h 30 du matin, ces résistants, auxquels on avait distribué en cours de route les brassards officiels VP destinés normalement aux militants collaborationnistes, avaient atteint, puis occupé leurs objectifs : munis d’ordres de mission signés du général Mast ou du colonel Jousse, leurs chefs de groupe ou de secteurs, dans leurs uniformes d’officiers ou de sous-officiers de réserve, avaient relevé sans difficulté les différents postes de garde vichystes, et s’étaient installés dans les casernes, à l’arsenal, dans les centraux téléphoniques, dans les commissariats de police, au Gouvernement général, à la Préfecture et à Radio Alger.
Le jeune José Aboulker (22 ans), J. Karsenty, accompagné d’une vingtaine de camarades, avait occupé le commissariat central, vers 1 h 30 du matin, après l’installation préalable d’un nouveau commissaire central, nommé par le général Mast, en vertu de l’état de siège. Aboulker, accueilli par ce nouveau maître des lieux, le commissaire Esquerré, s’installa immédiatement au standard téléphonique, et y fit brancher la ligne officielle.
De là un contact suivi fut établi vers 1h50 avec les différents chefs de groupes, qui rendirent compte, les uns après les autres, de l’exécution de leurs missions respectives.

Bernard Pauphilet, chargé de se rendre à la Villa des Oliviers, résidence du Commandant supérieur des troupes,
Jacques Zarmati, chargé d’occuper la Préfecture,
Paul Ruff, chargé du central téléphonique du Champ de Manœuvre,
le Colonel Jousse et Mario Faivre chargés de relever le commandant du 19e corps d’armée,
Lucien Adès, chargé d’accueillir le débarquement à Sidi- Ferruch,
Lemaigre-Dubreuil, chargé d’attendre à Blida le Général Giraud.
Seuls l’Amirauté et l’état-major de la Marine, à l’Hôtel Saint-Georges, n’avaient pu être pris en raison du manque d’effectifs. Néanmoins, les jeunes gens du lieutenant Cohen, chargés d’occuper l’état-major de place, allaient réussir à fermer l’entrée de l’amirauté pendant toute la nuit, tandis que le volontaire Rager, accompagné de 15 amis allait bloquer les issues de l’état-major de la Marine, où se trouvait l’amiral Moreau.
Pendant que tous les autres points stratégiques étaient occupés, un groupe de policiers résistants dirigé par le commissaire Achiary s’était chargé de neutraliser les personnalités civiles collaborationnistes. Dans le même temps, d’autres groupes de volontaires se chargeaient d’arrêter ou d’encercler dans leurs résidences les généraux au-dessus de trois étoiles (les généraux Juin, Mendigal, Koeltz, ainsi que l’amiral Fenard). Ainsi espérait-on faire passer automatiquement le pouvoir militaire au général Mast, en attendant l’arrivée de Giraud. Mais, lorsque le sous-lieutenant Imbert et son groupe avaient occupé l’état-major de division, ils n’y avaient pas trouvé le général Mast.
De son côté, vers 2 h du matin, le général de Montsabert chef de la garnison de Blida, rallié par Mast à la conspiration, se chargea d’intervenir, avec un détachement de ses tirailleurs algériens, à l’aérodrome de Blida. Il importait de neutraliser cet aérodrome du point de vue stratégique, et, de plus, c’était là que Giraud devait atterrir. Mais le nom de Giraud ne produisit aucun effet sur le colonel d’aviation Montrelay, qui refusa de laisser Montsabert s’y installer. C’est ainsi qu’un face-à-face menaçant s’établit pendant plusieurs heures à Blida, entre les soldats de l’armée de l’Air et les tirailleurs algériens de Montsabert. À Sidi-Ferruch, un autre des rares officiers d’active résistants, le colonel Baril, avait réussi à en faire occuper le fort par l’une de ses compagnies, et à en neutraliser les batteries contrôlant les plages. Si bien que les forces de débarquement alliées allaient pouvoir y prendre pied sans aucune perte. Le mot de passe était « whisky » et la réponse était « soda » Les autres points de débarquement se situaient à la Pointe Pescade, à l’entrée ouest d’Alger et sur les plages du Cap Matifou, de l’autre côté de la ville.

Les difficultés des forces de débarquement

C’est avant d’atteindre le rivage que de nombreux soldats du général américain Ryder allaient perdre la vie cette nuit-là. En effet, la mer fut agitée et la nuit très noire. Or, les pilotes des barges de débarquement, qui allaient ultérieurement faire leurs preuves en Normandie, n’avaient pratiquement subi aucun entrainement, faute de temps. Si bien que de nombreuses barges chargées de soldats lourdement équipés cognèrent les coques des navires, s’entrechoquèrent, ou furent mal amarrées sur les plages de débarquement et rejetées par la mer sur celles qui les suivaient. Aussi nombre de ces embarcations se retournèrent et coulèrent avec leurs occupants. De ce fait, les soldats survivants débarquèrent en nombre plus réduit que prévu, tandis que les barges de matériel furent jetées sur d’autres plages que celles où prenaient pied les soldats chargés de les utiliser.
Dans ces conditions, le général Ryder, qui pendant des heures ne disposa d’aucun véhicule, n’osa pas, malgré les objurgations des envoyés de la résistance, marcher immédiatement sur Alger. Et par la suite, lorsqu’il se mit en route, il se borna, conjointement avec ses forces débarquées à l’est de la ville, à encercler celle-ci par les hauteurs sans y pénétrer. En vérité, désemparé par ses pertes en mer, il ne parvint pas à admettre que quelques centaines de volontaires civils avaient réellement pu s’emparer d’une ville défendue par un corps d’armée. Du moins, le colonel Baril, qui avait aussi réquisitionné plusieurs camions les jours précédents, les mit-il à la disposition d’un commando britannique, qui put partir dans l’après-midi pour l’aérodrome de Blida. Il y parvint à point pour soutenir les hommes de Montsabert. Le colonel Montrelay accepta alors de neutraliser sa base. Mais Giraud n’arriva pas. Si bien que les résistants qui occupaient les points stratégiques allaient attendre sans son soutien, leur relève par les alliés.

Capture de Juin et Darlan par les résistants
Vers une heure du matin, le consul Murphy s’était rendu à la villa des Oliviers pour remettre un message du président Roosevelt au général Juin, commandant en chef en Afrique du Nord. Sa résidence avait été préalablement encerclée par un groupe de lycéens de terminale du lycée de Ben Aknoun, commandés par le jeune aspirant de réserve Pauphilet. Le message de Roosevelt demandait à l’armée d’Afrique d’accueillir les forces des États-Unis en amies et de se joindre à elles pour libérer la métropole. Furieux, il rejeta la demande de Murphy. Puis il ajouta que Darlan, son supérieur, étant à Alger c’était de toute façon à lui qu’il convenait de transmettre le message de Roosevelt. Darlan, en effet, avait été appelé à Vichy, la veille, pour venir d’urgence à Alger, au chevet de son fils Alain. Celui-ci, qui semblait à l’article de la mort, avait été installé dans le poumon d’acier de l’hôpital Maillot, à la suite d’une attaque de « paralysie infantile » (poliomyélite). Darlan rejoignit alors Juin à la villa des Oliviers, où les jeunes conjurés le laissèrent pénétrer. Entrant dans une violente colère, il rejeta, lui aussi, la demande de Roosevelt. Henri d’Astier survint peu après et informa les deux officiers généraux qu’ils étaient prisonniers, avant de se retirer.

Riposte vichyste
Peu après le départ d’Astier, Darlan laissa entendre que Pétain pourrait peut-être prendre une décision favorable et demanda à Murphy l’autorisation d’envoyer une lettre à l’amirauté, en donnant sa parole d’officier qu’elle n’aurait aucun caractère militaire. En réalité, tout en invitant l’amiral Leclerc, destinataire du message, à le faire parvenir télégraphiquement à Pétain, il lui donnait bel et bien, dans le dernier paragraphe de cette lettre, l’ordre de résister aux alliés. En outre, en demandant expressément l’envoi de son télégramme en « clair », c’est-à-dire sans le coder, il avertissait du même coup les services d’écoute allemands de l’intervention alliée. Murphy se laissa convaincre et donna son accord, mais le porteur de ce message s’arrêta en chemin au Q.G. de la résistance, au 26 de la rue Michelet. Là se trouvait le lieutenant abbé Cordier, compagnon d’Henri d’Astier, auquel il venait rendre compte de la neutralisation du Central militaire protégé. Or Cordier, comme les autres résistants, n’avait aucune confiance en Darlan. Aussi intercepta-t-il ce message. Mais une demi-heure plus tard, Darlan envoyait une seconde lettre à l’amirauté, avec l’assentiment renouvelé de Murphy, et celle-ci y fut directement portée. À la réception de cette lettre, apportée par un vice-consul américain, les forces navales de l’Amirauté ouvrirent immédiatement le feu sur le commando du colonel américain Swenson, qui venait de débarquer dans le port.
C’est pourquoi, vers trois heures du matin, des détonations retentirent dans le port, où deux destroyers alliés avaient réussi à s’introduire, et à débarquer sur l’une des jetées un détachement de 300 marines dirigés par le colonel Swenson. Le but de ce débarquement était de s’emparer du port, pour le maintenir intact, afin qu’il puisse immédiatement être utilisé pour débarquer les renforts alliés. L’artillerie de l’amirauté, en canonnant les bâtiments alliés, réveilla alors tout Alger. Quant à la gendarmerie maritime de Darlan, après avoir tué une douzaine de soldats alliés, elle ne parvint pas à l’emporter face aux commandos bien armés. C’est seulement beaucoup plus tard, que, avec l’aide des blindés du 5e chasseurs, les forces vichystes allaient pouvoir neutraliser le commando Swenson.

Arrestation des responsables vichystes
Le bruit des détonations avait réveillé la population. Alors beaucoup d’Algérois tentèrent de téléphoner pour s’informer. Mais les communications civiles avaient été coupées par les volontaires qui avaient occupé le central téléphonique. Aussi les personnalités locales, désireuses de s’informer, se retournèrent-elles vers les commissariats de police, où fonctionnait toujours la ligne officielle qui les reliait au commissariat central. Là, José Aboulker, Bernard Karsenty ou Guy Calvet qui recevaient leurs appels, leur répondaient que l’on avait besoin d’eux, et les invitaient à venir rapidement au commissariat central pour y organiser la riposte. Ces personnalités s’empressaient d’accourir et, à leur arrivée, les volontaires de garde les saluaient respectueusement. Après quoi, aussitôt entrés, ils étaient poussés dans les cachots, sous les quolibets des jeunes résistants.
C’est ainsi que le secrétaire général du gouvernement général Ettori, qui, en l’absence du gouverneur Châtel, dirigeait l’administration, vint spontanément se faire capturer par les résistants. Un autre officiel, le général Roubertie, passant par là, vint féliciter, au vu de leurs brassards VP, un groupe de volontaires pour leur bonne tenue. Ceux-ci le remercièrent de sa bienveillance et l’arrêtèrent. À la préfecture, le chef de la Légion Breuleux, réputé collaborationniste, vint lui aussi se mettre à la disposition de l’administration et subit le même sort.
Cependant, au fur et à mesure que le temps passait, les chefs des groupes de volontaires, inquiets de ne pas être relevés par les alliés, téléphonaient eux aussi au commissariat central pour demander des nouvelles. José Aboulker répondait à leur appels impatients en leur décrivant les étapes d’une lente et imaginaire progression américaine vers Alger.

La répression manquée du putsch

Les colonels, réveillés par les détonations du port, se rendirent compte de la coupure des lignes téléphoniques normales et de la présence de volontaires civils bloquant l’entrée de leurs casernes. Au lieu de réagir, il s’enfermèrent dans ces casernes, « en attendant les ordres », et pas un n’eut d’initiative avant 6 heures du matin.
Seul, le chef de cabinet de Juin, le commandant Dorange, partisan déclaré du régime de Pétain, fit preuve d’initiative lorsque, au retour d’une soirée, il eut la surprise de voir des civils armés monter la garde devant l’état-major de place. Ces civils portaient des brassards « V.P. » destinés à la mise en œuvre du plan « M.O. ». Or, si un tel plan avait été déclenché, même à titre d’exercice, Dorange aurait dû le savoir. Aussi s’adressa-t-il au lieutenant-médecin, qui commandait ces volontaires, et, après s’être fait reconnaître, lui demanda-t-il d’expliquer sa présence. Ce dernier, le lieutenant André Cohen, le fit dans les formes règlementaires, et lui présenta alors son ordre de mission signé du général Mast. Le nom de Cohen porté par cet officier, alors que tous les officiers juifs avaient été chassés de l’armée par le régime de Vichy, ne pouvait que paraître suspect au commandant Dorange. C’est pourquoi, lorsqu’il entendit les premiers coups de canons, ses soupçons devinrent certitude. C’est alors qu’il déclencha la répression.
Dorange dut pour cela rejoindre la caserne de la 7e légion de la Garde mobile, sur les hauteurs d’Alger, et demanda son intervention rapide. Le colonel Zwinglin, qui la commandait, se rendit alors vers 5h30 du matin, avec un escadron motorisé, à la villa des Oliviers, où résidait Juin. Là il surprit les jeunes résistants. Ceux-ci, qui avaient reçu comme les autres volontaires l’ordre de ne pas verser le sang français, ne résistèrent pas. Ils furent presque tous capturés et menacés d’être fusillés, ainsi que les représentants des États-Unis encore sur place.
Darlan et Juin avaient reçu un choc en constatant l’apparition subite de la marine américaine devant leurs ports d’Afrique du nord, alors qu’ils la croyaient hors d’état de lancer une attaque transatlantique avant plus d’un an. Mais ils furent plus encore démoralisés, lorsqu’ils se rendirent compte de leurs séquestration par de jeunes civils en armes. Aussi, passant d’un extrême à l’autre, surestimèrent-ils, pendant toute la nuit et la journée suivante, la force des résistants, ainsi que celle des forces alliées.
C’est pourquoi, une fois Darlan et lui-même libérés, Juin donna l’ordre à la Garde mobile, aux chars du 5e Chasseurs et au 13e Sénégalais de reconquérir, avant tout, les positions tenues par les volontaires. Aussi lancèrent-ils leur contre-offensive contre les volontaires civils, au lieu d’attaquer immédiatement les Américains encore présents sur les plages.
De plus, le sentiment d’insécurité de Juin fut tel qu’il alla s’installer à l’abri du Fort-L’Empereur pour y diriger dans les plus mauvaises conditions, la reconquête d’Alger, au lieu de se rendre au Palais d’hiver où se trouvait son Q.G. opérationnel normal. Il perdit en outre son temps à recevoir ses colonels qui, au lieu de se mettre à la tête de leurs troupes, vinrent justifier leur inaction. Quant à Darlan, en réponse à un télégramme lui offrant une aide de l’aviation allemande, il adressa à Vichy un télégramme demandant à la Luftwaffe de bombarder les transports alliés au large d’Alger.
Parallèlement, entre 3 h et 6 h du matin, le commando du colonel Swenson, débarqué dans le port avait remporté plusieurs succès. Aussi l’amiral Leclerc demanda-t-il, pour le réduire, des renforts qu’il ne reçut que progressivement. L’arrivée des premiers renforts permit d’abord le succès de la contre-offensive menée par les gendarmes maritimes de Darlan contre les résistants qui occupaient l’état-major de place, d’où ils bloquaient l’entrée de l’Amirauté depuis plusieurs heures : À 7 h 30, renforcés par des Sénégalais qui avaient bouché toutes les issues, les gendarmes de Darlan attaquèrent les résistants français. Ceux-ci qui s’étaient d’abord refusé à riposter, furent tirés au fusil mitrailleur et obligés de faire feu à leur tour avec leurs faibles moyens, pour ralentir leurs adversaires. Les marins mitraillèrent même ceux qui tentaient de s’échapper en se jetant à la mer. Finalement les volontaires furent capturés et enchaînés, sans soins pour les blessés, dans les cachots barbaresques de l’Amirauté. Par contre, face aux commandos américains bien armés, les marins de Darlan reculèrent d’abord jusqu’à ce que, vers 11 heures, ils aient reçu le renfort du 5e Chasseurs et de ses automitrailleuses, auxquelles s’étaient joints 2 chars.
Auparavant, deux groupes d’automitrailleuses du 5e Chasseurs étaient d’abord venus vers 7 heures encercler la Grande poste, commandée par le lieutenant Jean Dreyfus et le volontaire Boillat, inspecteur des postes, tandis que les Gardes mobiles de Zwinglin, accompagnés de Dorange, toujours en civil mais mitraillette au poing, s’étaient présentés devant le 19e corps. Ce poste était tenu par le Capitaine Pillafort, résistant et vieux baroudeur.

Les chefs de groupe, informés de la contre-offensive vichyste, téléphonèrent alors au Commissariat central pour demander ce qu’ils devaient faire. Une lourde responsabilité pesa alors sur José Aboulker, leur chef de 22 ans. Il y fit face en répondant aux chefs de groupes que leur opération était réussie, puisque les alliés avaient, grâce à leur action, débarqué sans opposition et progressaient tout autour d’Alger. Dans ces conditions, il n’y avait pas lieu de résister, mais simplement de n’abandonner leurs positions que le plus tard possible, en essayant de parlementer pour gagner du temps. Ainsi serait retardée d’autant la mobilisation des forces vichystes et leur réaction contre les forces alliées.
À la Grande Poste, un premier tir de mitrailleuse des hommes de Juin, auquel les volontaires ne répondirent pas, prit fin à 8 heures. Un parlementaire du 5e Chasseurs s’approcha alors de la poste. Jean Dreyfus vint alors à sa rencontre, et fut sommé de se rendre. Il rejeta l’ultimatum ainsi formulé, et exhorta son interlocuteur à reprendre le combat contre l’Allemagne, seul véritable ennemi. Après quoi Dreyfus se retourna pour rejoindre ses camarades. C’est alors que l’adjudant-chef Constant du 5e Chasseurs lui tira une balle dans le dos. Les camarades de Dreyfus, le voyant s’écrouler, quittèrent alors leur position, pour venir à son secours, et les vichystes en profitèrent pour réoccuper la Grande Poste.
Le sacrifice de Jean Dreyfus n’avait pourtant pas été vain. En effet, à l’heure où le 5e Chasseurs assiégeait les volontaires mal armés retranchés dans la Grande Poste, alors que ce régiment aurait dû garder, selon le plan « M.O », l’aéroport de Maison-Blanche, cet aérodrome, le plus important d’Algérie, fût occupé sans résistance, à 7 h 30, par le 39e d’infanterie des États-Unis. Ce succès joint à la neutralisation de l’aérodrome de Blida par Montsabert, privait les forces vichystes de toute possibilité d’intervention aérienne (39 bombardiers et 50 chasseurs) contre les Alliés.

Au 19e corps, le Colonel Zwinglin invita lui-aussi les volontaires à se rendre. Mais Pillafort, tenu en joue par les fusils mitrailleurs de 2 gardes mobiles, rejeta lui aussi l’ultimatum et informa Zwinglin de la venue du général Giraud. Dorange voulut alors attaquer, mais Zwinglin adjura Pillafort de se rendre, pour lui éviter la mort dans un combat perdu d’avance. Pillafort répondit alors qu’il préférait mourir que se rendre et tous ses compagnons firent de même. Alors commença un marchandage de longue haleine. Pour le faire durer, des volontaires sortaient du bâtiment par l’arrière et se présentaient ensuite à l’entrée principale, en affectant de venir de l’extérieur, et en annonçant une arrivée des Alliés de plus en plus proche.
Après quoi les résistants obtinrent un délai d’une heure pour libérer leurs prisonniers, qu’ils s’employèrent à relâcher le plus lentement possible. Le général Koeltz qui sortit le premier, hurla qu’il fallait fusiller les volontaires. Entre temps, les derniers prisonniers étaient sortis, et c’est alors qu’il fut annoncé que Giraud parlait à Radio-Alger27. En réalité, c’était le Docteur Raphaël Aboulker, cousin de José, qui avait remplacé à la Radio Giraud – toujours présent à Gibraltar – et lu un discours censé être prononcé par ce dernier. Ce discours, qui se terminait par le slogan « Un seul but la victoire », dont Giraud se prévaudrait par la suite, allait passer sur un disque de Radio-Alger pendant plusieurs heures. L’appel n’eut cependant pas l’effet escompté par les Alliés, qui avaient surestimé l’impact de son nom28.
Après avoir entendu ce discours, les volontaires et les gendarmes entonnèrent ensemble la Marseillaise, et le colonel Zwinglin annonça, passant outre aux protestations de Dorange, que les gardes mobiles arrêtaient les hostilités contre les volontaires. Mais, lorsqu’il se retira, arrivèrent derrière lui les auto mitrailleuses du 5e Chasseurs, venues de la Grande Poste, où le lieutenant Dreyfus venait de trouver la mort. Après une discussion entre le commandant du 5e Chasseurs et Pillafort qu’il connaissait, un arrangement fut conclu. Aux termes de celui-ci chacun devrait se retirer de ses positions, et le 19e corps rester vide. Les volontaires de la Grande poste et du 19e corps, ainsi libérés, allèrent alors établir des barrages dans Alger, pour empêcher l’armée de se mobiliser, ou renforcer le Commissariat central.

Vers 10 h 30, Zwinglin, ayant apparemment changé d’avis, se présenta devant la préfecture, avec son escadron, et tenta d’en obtenir la reddition. Les chefs de groupe, Jacques Zermati et Sadia Oualid, en avertirent José Aboulker au Commissariat central. Celui-ci vint alors en renfort, lui-même, avec un groupe de résistants répartis dans cinq voitures, et reprit la négociation avec le colonel. Le but était toujours de retenir les gardes mobiles un maximum de temps, au profit des alliés. Or Aboulker portait en évidence, accrochée à l’épaule, une mitraillette Sten que Murphy lui avait remise, comme échantillon des 750 autres qui auraient dû être livrées, mais que les conjurés avaient vainement attendues sur les plages.
Zwinglin, qui n’avait jamais vu d’arme de ce modèle, interrogea à ce sujet Aboulker qui lui répondit qu’une grande partie des volontaires en disposait. Le colonel, qui n’avait pas envie de faire massacrer ses hommes par les civils retranchés derrière les murs très solides de la préfecture et disposant de tels engins, devint plus enclin à la négociation. Au terme de celle-ci, il fut convenu que les volontaires se retireraient « avec les honneurs de la guerre ». En conséquence de quoi les deux groupes volontaires se replièrent en bon ordre avec leurs armes et deux fusils-mitrailleurs « récupérés »… pour aller renforcer leurs autres compagnons, au Commissariat central.

Lorsqu’Aboulker y rejoignit son P.C., vers 12 h, il apprit que Pillafort était en difficulté à la Colonne Voirol, à la sortie sud d’Alger. Il partit immédiatement le rejoindre avec Bernard Karsenty et un groupe mobile.
Pillafort y avait d’abord été arrêté par des gendarmes qui ne réalisaient pas leur imprudence. Il avait alors rapidement renversé la situation et installé un barrage où, à son tour, il arrêtait les personnalités vichystes tentant de fuir vers l’intérieur. C’est ainsi que furent capturés, entre autres fuyards, l’amiral Moreau, préfet maritime, et le secrétaire général de la préfecture Ordioni. Après quelques heures, le groupe redescendit avec ses prisonniers, au Commissariat central qui tenait toujours, dans le centre d’Alger.
D’autre part, à 12 h 15, ordre avait été donné aux volontaires du Central téléphonique, menacés par 6 auto mitrailleuses, ainsi qu’à ceux de Radio-Alger d’évacuer ces édifices. Puis vers 12h30 le même ordre fût donné au groupe du Palais d’été du Gouverneur. Les autres points occupés par les volontaires furent évacués à leur tour en début d’après-midi. Mais leur base principale, le Commissariat central, allait rester entre leurs mains jusqu’à la reddition de Juin et Darlan aux alliés, au début de la soirée. Mais le Commissariat central restait entre les mains des résistants, et allait tenir jusqu’au soir, sans que les forces vichystes n’osent tenter de le reprendre, alors que cette position, la plus stratégique de toutes, contrôlait le principal axe de communication d’Alger. Devant cet édifice, Pillafort et Aboulker avaient installé un nouveau barrage sur le boulevard Baudin, et enrayaient, sur cet axe essentiel à la traversée d’Alger, toute mobilisation des troupes de Vichy. D’autres arrestations continuèrent à être effectuées sur ce barrage, où Bernard Karsenty, armé d’une carabine automatique que lui avait offert le général Clark à Cherchell, avait capturé une douzaine de S.O.L. de Darnand qui tentaient de se mobiliser. Pillafort, de son côté, arrêtait, les uns après les autres, plusieurs véhicules militaires, y compris même deux autos-canons, dont les occupants se rendirent sans difficulté. Les volontaires avaient immédiatement mis ces pièces en batterie, bien en évidence, face à l’entrée du Commissariat central.

Mais, peu avant 16 heures, un nouveau véhicule approcha : Pillafort lui fit signe de stopper. C’est alors qu’entrouvrant une portière, l’officier qui s’y trouvait, le colonel Jacquin tira sans sommation une rafale de mitraillette dans le ventre de Pillafort. Celui-ci réussit à riposter avant de s’écrouler, et tous les volontaires présents vidèrent leurs armes sur Jacquin. Fort heureusement, leurs balles épargnèrent de justesse le chauffeur du colonel, qui n’était pour rien dans cet incident. Celui-ci, décomposé, sortit alors de son véhicule et put s’en aller. José Aboulker, qui était étudiant en médecine, prit alors Pillafort dans sa voiture et l’emmena d’urgence à la clinique Solal. Faute de médecins ce dimanche, il y réalisa lui-même l’anesthésie et assista le chirurgien qui fit l’opération. Mais le cas était désespéré et Pillafort allait mourir deux jours plus tard.
C’est seulement vers 18 h, donc après la capitulation d’Alger, que le commissariat central, dernier point stratégique tenu par les volontaires, fut librement évacué par ceux-ci, sans que les vichystes aient tenté de le récupérer. Auparavant, les résistants libérèrent volontairement tous leurs prisonniers. Leur dernier poste avait été tenu 16 heures au lieu des 2 prévues, avec l’aide des agents de police, dont la plupart s’étaient joints aux résistants. Juin, qui surestimait le nombre et la force des putschistes, n’avait rien tenté pour s’emparer de cette position clé. Il ne pouvait toujours pas concevoir, en effet, que si peu de conspirateurs munis de si peu d’armes aient suffi à immobiliser ses milliers de soldats, et à le capturer. Ainsi, peu avant 17 h, les vichystes n’avaient-ils toujours pas repris le contrôle complet d’Alger, au centre de laquelle subsistait la base la plus forte des volontaires.
De leur côté, les hommes du général Ryder, profitant de la concentration exclusive des forces de Vichy contre la résistance et le commando de l’amirauté, avaient achevé l’encerclement d’Alger sans opposition, et commençaient à y pénétrer. Vers 16 h 30, deux de leurs tirs de mortier atteignirent le Fort-L’Empereur.

Au soir du 8 novembre, Juin obtint de Darlan l’autorisation d’ordonner le cessez-le-feu, ce qui permit aux troupes alliées de pénétrer dans Alger sans trop de problèmes29. Ainsi le débarquement, très compromis à Oran et au Maroc, comme on le verra, par la violente contre-attaque des forces vichystes, venait-il de réussir à Alger, centre stratégique de l’Afrique du Nord, grâce à la résistance française. Du même coup, les Alliés disposaient, le soir même du 8 novembre, d’un grand port intact, où troupes et matériels allaient pouvoir immédiatement débarquer sur une grande échelle.
Mais ce premier cessez-le-feu concernait seulement Alger : Darlan et Juin, désormais entre les mains des Alliés, allaient refuser pendant trois jours de donner l’ordre de cessez-le-feu à leurs subordonnés d’Oran et du Maroc, où le combat fratricide et sanglant entre Français et Alliés allait se poursuivre inutilement. Ce fut seulement à suite des pressions particulièrement vigoureuses du général Clark qu’ils finirent, trois jours plus tard sous la menace, par ordonner le cessez-le-feu à leurs subordonnés d’Oran et du Maroc.

NOTES
↑ a, b, c, d et e Rapport de José Aboulker, chef de l’opération, Les Cahiers Français, Londres, août 1943 et Rapport de Bernard Karsenty, participant direct de la conférence de Cherchell (intégré au Rapport de José Aboulker), p. 10-13.
↑ a, b, c, d et e Yves Maxime Danan, La Vie politique à Alger de 1940 à 1944, L.G.D.J., Paris, 1963, p. 69-74, p. 127 et 129.
↑ a, b, c, d et e Robert Aron, Grands dossiers de l’histoire contemporaine, « Le premier complot d’Alger (7-8 novembre 1942) », éd. Librairie Académique Perrin, Paris, 1962-1964 ; rééd. CAL, Paris, p. 213, 215-218 ; nota : les références de Robert Aron sont (citées p. 213 et 222) : Robert Murphy, Un diplomate parmi les guerriers, éd. Robert Laffont (titre original : Diplomat among warriors) ; les Mémoires du général Mast ; Chamine, Suite française, tome I, « la conjuration d’Alger », Albin Michel, 1946 ; Danan, L’exercice du pouvoir en A.F.N du juin 1940 à novembre 1942, Mémoire D.E.S de Science politique ; « Témoignages verbaux ou documents particuliers recueillis dans les archives familiales ».
↑ a, b, c, d, e et f Christine Levisse-Touzé, L’Afrique du Nord dans la guerre, 1939-1945, Albin Michel, Paris, 1998, p. 226-228, p. 235 et 239.
↑ a, b, c, d, e et f Alain Griotteray, 1940 – La naissance de la résistance, éd. Fernand Lanore, coll. « Histoire », Paris, 2008, 115 p. (ISBN 2851573640 et 9782851573643), [lire en ligne [archive]], p. 107-110 ; dont p. 108 : « Je détiens le texte original des accords de Cherchell [...] »
↑ (en) Bruce Allen Watson, Exit Rommel : The Tunisian Campaign, 1942-43, Stackpole Military History Series, 2007 (ISBN 978-0-8117-3381-6), p. 50
↑ 8 novembre 1942. Débarquement en Afrique du Nord [archive]
↑ Robert Aron, Grands dossiers de l’histoire contemporaine, op. cit., p. 221.
↑ Robert Aron, Grands dossiers de l’histoire contemporaine, op. cit., p. 219.
↑ Christine Levisse-Touzé, op. cit.
↑ Cf. notamment : Yves Maxime Danan, La Vie politique à Alger, de 1940 à 1944, L.G.D.J., Paris, 1963, p. 128-129.
↑ Cf. notamment : Robert Murphy, Un diplomate parmi les guerriers, Robert Laffont, Paris, 1965.
↑ Chamine, La conjuration d’Alger, Albin Michel, Paris, 1946 et Gabriel Esquer, 8 novembre 1942, jour premier de la Libération, Charlot, Alger, 1946.
↑ a, b, c, d et e Robert Aron, Grands dossiers de l’histoire contemporaine, op. cit., p. 211, 218-219.
↑ a, b, c, d et e « Henri d’Astier de la Vigerie » [archive], sur le site de l’Ordre de la Libération, ordredelaliberation.fr, consulté le 11 mars 2010.
↑ Robert Aron, Grands dossiers de l’histoire contemporaine, op. cit., p. 210 et 215.
↑ Yves Maxime Danan, La Vie politique à Alger, de 1940 à 1944, L.G.D.J., Paris, 1963, p. 128-129
↑ Rapport de José Aboulker, chef de l’opération, Les Cahiers Français, Londres, août 1943
↑ a et b Robert Aron, Grands dossiers de l’histoire contemporaine, op. cit., p. 210.
↑ Robert Aron, Grands dossiers de l’histoire contemporaine, op. cit., p. 210, 213 et 219.
↑ Les Cahiers Français, Londres août 1943, p. 22.
↑ Rapport de José Aboulker, chef de l’opération publié en août 1943, à Londres par Les Cahiers Français, et cité en bibliographie, selon lequel, en p. 47 : « [...] la participation des Chantiers de Jeunesse à l’opération du 8 novembre a comporté, outre d’Astier, [...] le chef Watson, le chef Beyler, et 6 jeunes chefs » ; voir aussi en p. 26.
↑ Basil Henry Liddell Hart, Histoire de la Seconde Guerre mondiale, op. cit., p. 332.
↑ Basil Henry Liddell Hart, Histoire de la Seconde Guerre mondiale, op. cit., p. 331-332.
↑ Pierre Montagnon, La France coloniale, tome II, Pygmalion-Gérard Watelet, 1990, p. 57.

source wikipédia : Opération Torch

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

15 mars 2013

L’Amiral DARLAN

Classé sous — milguerres @ 23 h 55 min

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Ceux que l’on maudirait !

AMIRAL DARLAN : LA VERITE SUR SON EXECUTION,
par Geoffroy D’ASTIER DE LA VIGERIE

Alger, le 24 décembre 1942 : ce jour-là, l’amiral Darlan est abattu de deux coups de revolver par Fernand Bonnier de La Chapelle.L’ordonnateur de cette exécution est mon grand-père, le général François d’Astier de La Vigerie. C’est lui qui, cinq jours plus tôt, a donné de son propre chef l’ordre d’éliminer Darlan au comte de Paris ainsi qu’à Henri d’Astier de La Vigerie, son frère.

Sommaire
La trahison de l’amiral Darlan
Le complot monarchiste
L’ordre d’exécution
L’exécution de l’amiral Darlan
Le général de Gaulle n’a pas commandité l’exécution de l’amiral Darlan

…/…

pour plus d’informations ? 

 

******************************************************************************************

 

 

DARLAN ASSASSINE A ALGER 

Journal des débats politiques et littéraires
1942/12/27 (Numéro 909)-1942/12/28

L'Amiral DARLAN  darlan10

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darlan15
darlan16

Sources images : Gallica

Afrique du Nord : la dignité de la France combattante

tiré de : http://feuilletage.lunion.presse.fr/feuilletage/UNJDD_20121118/pages/pdf_pages/page_029.pdf

darlan17
L’amiral Darlan avec les Américains.

…/…
En ce qui concerne l’Amiral, le chef de l’Etat français ajoute : «Jusqu’à ce jour, je me suis refusé à croire à la trahison de l’amiral Darlan. L’appel qu’il vient de lancer en abusant de mon nom et de ma confiance est une trahison à mon égard. En se mettant au service de l’étranger, l’amiral Darlan s’est placé en dehors de la communauté nationale ». Curieusement, le général Noguès qui est en poste en Afrique du Nord et se réclame du Maréchal est épargné. Peut-être est-ce en raison d’un télégramme qu’il a fait parvenir au vieil homme : « Je peux vous assurer, du moins au Maroc, dont j’ai repris le commandement, qu’aucun acte, après comme avant, ne sera fait que dans ce même esprit de dévouement absolu à la France et au Maréchal que je représente ».

LE CADEAU À LAVAL
Les condamnations des positions de Darlan et de Giraud par Pétain qui sont officielles le 15 novembre paraissent dans les journaux du 16. La censure parla consigne 971 a donné ordre de présenter sur deux colonnes les textes de Vichy sous le titre : « La félonie du général Giraud ». La consigne 974 précise que les éditions datées du 17 novembre doivent publiera trahison de Darlan. Les journaux sont tenus de présenter sur quatre ou cinq colonnes, un message du Maréchal aux Français de métropole et de l’Empire avec cette citation en gras : « L’amiral Darlan est placé en dehors de la communauté française. Je le déclare déchu de toute fonction publique et de tout commandement militaire ».
Du côté gaulliste, Maurice Schumann lui envoie le 16 novembre un message dans l’émission « Les Français parlent aux Français » dans lequel il précise que le général de Gaulle et le Comité national français ne prennent aucune part dans les négociations en cours en Afrique du Nord et que si elles : « devaient conduire à des dispositions qui auraient pour effet de consacrer le régime de Vichy en Afrique du Nord, elles ne pourraient évidemment être acceptées par la France combattante ». A Vichy l’idée de déclarer la guerre aux Etats-Unis, décision qu’exige Berlin, est fortement discutée. Le débat est houleux et trois ministres, Auphan, Barnaud et Gibrat démissionnent. Laval se fait prier, refuse une première fois le diktat allemand qui est présenté avec encore plus d’insistance quelques heures plus tard.
Le 18 novembre 1942, Pétain choisit Pierre Laval comme dauphin avec le pouvoir de signer seul lois et décrets. Dans la presse sont programmés pour les 19 et 20 novembre des titres sur quatre colonnes et sur six lignes : « En raison des circonstances exceptionnelles et pour lui permettre de faire rapidement face aux difficultés, le Maréchal de France, chef de l’Etat a décidé de donnerles pleins pouvoirs au président Laval ». Le premier sous-titre, lui aussi imposé, est : « Les actes constitutionnels demeurent la prérogative du chef de l’Etat » et le second : « L’amiral Darlan n’est plus le successeur du chef de l’Etat ». Pourtant le 18 novembre 1942 à 13 heures, Pétain signe une lettre secrète où il interdit à Laval d’engager la France directement ou indirectement dans la guerre…/…

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Ceux que l’on maudirait !

14 mars 2013

Raoul Castex

Classé sous — milguerres @ 22 h 28 min
Amiral et théoricien

Raoul Castex castex10

• ARME : Marine nationale.
• Entre dans la marine en 1896.
• Contre-amiral en 1928.
• Amiral en 1939.

L’amiral Castex est l’un des penseurs militaires français les plus importants du XXe siècle. Il ne lui a pas été
donné, dans sa carrière d’officiers de marine, commencée en 1896 et achevée en 1939, d’exercer de rôle
opérationnel important : il ne doit sa notoriété qu’à son oeuvre historique et théorique, entamée au début du siècle,
et dont le sommet est représenté par les Théories stratégiques (5 volumes, 1929-1935).C traité de stratégie
maritime, d’une importance sans équivalent a été et reste lu et commenté dans le monde entier. L’amiral Castex
analyse avec acuité le processus d’extension du champ couvert par la notion de stratégie ; il compare celle-ci à un
« spectre lumineux dont la politique constituerait l’infrarouge et la tactique l’ultraviolet » (Théories stratégiques).
Sur un plan stratégique, Castex a opéré une triple synthèse : entre les enseignements de l’école de la maîtrise de la
mer, dominée par Mahan, et les enseignements de guerre du XXe siècle ; entre la stratégie maritime et stratégie
générale, la France étant d’abord confrontée à un ennemi continental ; enfin, entre la méthode historique de
l’école de Mahan et la méthode matérielle de la Jeune École. Sa méthode synthétique lui a permis de dépasser le
clivage traditionnel entre la guerre d’escadre et la guerre de course, pour montrer que la stratégie maritime se
déployait en permanence sur deux dimensions qui n’étaient pas réductibles l’une à l’autre et qu’il a appelées
« guerre entre forces organisées », d’une part, et « guerre des communications », d’autre part. Le succès dans l’une ne
signifie pas nécessairement le succès dans l’autre, surtout à l’ère du sous-marin et de l’avion, et la maîtrise de la
mer n’est véritablement acquise que par la puissance capable de dominer simultanément les deux dimensions. Ce
qui semble aujourd’hui une vérité d’évidence était presque révolutionnaire dans les années 1930, tant était
prégnante la focalisation sur la bataille entre escadres de ligne.
Sur un plan géostratégique, l’amiral Castex a été l’un des tout premiers à faire remarquer que la géographie n’était
pas vraiment un élément fixe, dès lors que sa signification se modifie en fonction des moyens disponibles. Il a
systématisé plusieurs concepts de géostratégie, notamment ceux de « réseau insulaire », permettant à la puissance
maritime de harceler le continent, comme mes Britanniques l’ont fait aux XVIIIe et XIXe siècles, et de « dispositif
océanique », extension contemporaine du réseau insulaire à l’échelle mondiale.
Sur le plan géopolitique, Castex a rompu avec l’unilatéralisme de ses prédécesseurs Mahan et Mackinder en
montrant que la vision d’un affrontement éternel de la mer et de la terre était largement fausse, et que notre
époque était au contraire dominée par la nécessité d’une stratégie globale intégrant les deux dimensions
continentale et maritime. Sa théorie du perturbateur est en revanche discutable dès lors qu’elle tend à rejeter la
responsabilité des conflits sur un « perturbateur » qui viendrait sans motif légitime troubler la quiétude
internationale.
Enfin, sur le plan technologico-stratégique, l’amiral Castex est l’un des premiers à analyser la rupture introduite
dans les relations stratégiques internationales par l’apparition de la bombe atomique, en publiant dès octobre
1945, dans les colonnes de la Revue de défense nationale, un article aux accents prophétiques, « Aperçus sur la
bombe atomique ».

 

 

CASTEX LE STRATÈGE

On ne peut commencer cette suite de portraits sans évoquer la figure de l’amiral Castex, “ le stratège inconnu ” (Coutau-Bégarie), dont l’œuvre, tant par son ampleur que par son originalité, domine la pensée stratégique navale de la première moitié du XXe siècle.

Ses premiers ouvrages sur l’Indochine française menacée par l’hégémonie japonaise (1904) anticipaient de quarante ans les événements de la Seconde Guerre mondiale. Ses “ Théories ”, en particulier sur la guerre sous-marine, sur la liaison des armes sur mer et sur l’unité nécessaire du commandement, où il rejoignait la pensée du maréchal Pétain, autre grand “ stratège inconnu ”, le plaçaient très en avance sur son temps.

À la déclaration de guerre, il est numéro trois dans la hiérarchie maritime, derrière Darlan et Laborde. Il reçoit le commandement du théâtre d’opérations Mer du Nord-Manche, avec Dunkerque comme quartier général. L’amiral Nord prend très vite conscience de la terrible vulnérabilité du dispositif terrestre, et prévoit avec une précision étonnante ce qui arrivera en mai 1940. Il suggère alors quelques mesures défensives destinées à faire de Dunkerque un camp retranché et, sans plus attendre, tourne son dispositif face à l’est, vers la terre. (…)

Les propositions de Castex, jugées défaitistes, provoquèrent sa mise à la retraite. Dès lors, il ne jouera plus aucun rôle actif. Quel dommage ! (…)

Sources : 
Raoul Castex Amiral et théoricien – Fichier PDF    fichier pdf castex     www.fichier-pdf.fr/2011/12/01/castex/castex.pdf
http://www.crc-resurrection.org/707-honneur-et-sacrifice-de-la-royale.html

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13 mars 2013

Le résident général de Tunisie, l’Amiral Esteva, collaborateur ou libre ?

Classé sous — milguerres @ 21 h 14 min

 

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La Tunisie au gré des conflits

Ceux que l’on maudirait !

L’amiral Derrien, entre le marteau et l’enclume 

Le résident général de Tunisie, l’Amiral Esteva, collaborateur ou libre ?

Journal des débats politiques et littéraires
1943/05/20 (Numéro 1031)
Le résident général de Tunisie, l'Amiral Esteva, collaborateur ou libre ? reside10

qui est-il ? qu’a t-il fait de grandiose à part faire partie des VI-CHYiens
anti-allemand malgré tout… selon Roger Maudhuy dans «Vichy, les procès de la collaboration» ?

Nous allons le découvrir 

______________________
Jean-Pierre Esteva, né le 14 septembre 1880 à Reims et décédé le 11 janvier 1951 à Reims, est un militaire, amiral et homme politique français.
Engagé dans la Marine nationale, il intègre l’École navale dès 1898 et en sort enseigne de vaisseau en 1900.
Lieutenant de vaisseau, le jeune officier participe à la Première Guerre mondiale. Affecté à l’escadre de Méditerranée, il participe entre autres opérations à la bataille des Dardanelles à l’occasion de laquelle il se distingue tout particulièrement
De 1927 à 1932, nommé capitaine de vaisseau, Esteva décide de suivre une voie pionnière dans l’aéronavale naissante, choix original pour un officier de ce rang. Promu contre-amiral en 1929, il est directeur de l’aviation maritime, puis sous-chef d’état-major des forces aériennes (1930) avant de devenir vice-amiral en 1935. En 1936, il part pour l’Extrême-Orient où il commande plusieurs unités navales depuis son croiseur. Son séjour dans le Pacifique l’amène à régulièrement visiter les bases britanniques de Hong Kong et Singapour ainsi qu’à pleinement prendre la mesure de la montée en puissance de la flotte impériale nippone. À son retour en métropole, sa polyvalence et ses compétences le désignent pour occuper la fonction d’inspecteur des forces maritimes. Par la suite, en 1939, il prend le commandement des forces navales françaises du Sud.

Avec les VI-CHYiens

En 1940, après la débâcle des armées françaises et l’armistice de juin 1940 dans la clairière de Rethondes, Esteva, comme de nombreux autres amiraux dont François Darlan, choisit de servir le régime de Vichy.
Homme de confiance du maréchal Pétain, il embarque pour l’Afrique française du Nord. Le 26 juillet, il devient résident général de France en Tunisie. À ce poste, il succède à Marcel Peyrouton appelé à prendre ses nouvelles fonctions ministérielles à Vichy. En novembre 1942, lorsque les Anglo-américains déclenchent l’opération Torch, l’amiral est toujours en poste. Débute alors une série d’atermoiements qui se conclut par une collaboration avec les Italo-Allemands. Le 9 novembre 1942, il commence par condamner l’arrivée sur le terrain d’El Aouina des appareils de la Luftwaffe envoyés sur place par le maréchal Albert Kesselring. Mais très vite, par fidélité à Pétain et sous la pression des consignes de Pierre Laval, Esteva est amené à changer de position. 

Il met à la disposition des pilotes allemands plusieurs bases françaises sur le territoire tunisien ainsi que des stocks de carburant. 
Dans la foulée, il neutralise l’amiral Derrien qui avait encouragé ses troupes à rejoindre les Alliés afin de se battre contre l’Axe.  voir -> L’amiral Derrien, entre le marteau et l’enclume

En mai 1943, au moment où les troupes alliées entrent à Tunis, Esteva est rapatrié en France par les Allemands. 
L’amiral est évacué le 7 mai en avion et en même temps que le consul général du Troisième Reich en Tunisie. Débarqué à Paris, il est conduit au Ritz afin d’y être mis en résidence surveillée en attendant que les autorités allemandes statuent sur son sort. Consigné dans sa chambre, il est gardé par des sentinelles allemandes. 

Finalement remis en liberté le 18 mai, il gagne Vichy où il est chaudement accueilli et félicité par Pétain pour sa fidélité aux ordres reçus. Joachim von Ribbentrop lui fait parvenir un message de sympathie et le remercie pour avoir « facilité la conduite de la guerre par les puissances de l’Axe1. » Esteva répond : « Cette lettre ne m’intéresse pas. Je suis fonctionnaire français. Je n’ai rien à voir avec von Ribbentrop. »

En Afrique du Nord, cependant, un Conseil de guerre, présidé par le général [b]Henri Giraud le 15 mai, condamne Esteva à la peine de mort par contumace.[/b]

Arrestation et procès

Le 22 septembre 1944, il est finalement arrêté par la police française à Paris puis incarcéré à la prison de Clairvaux. 
Un nouveau procès est organisé. Accusé d’avoir livré du blé à l’armée italienne en Libye, accordé des facilités aux troupes de l’Axe pour s’établir sur la côte et les aérodromes tunisiens après le débarquement allié de 1942, recruté des travailleurs et combattants dans une Phalange africaine au service de l’Allemagne, manifesté à plusieurs reprises sa sympathie pour la cause allemande, il esquisse la défense dite du « double jeu », souvent reprise par la suite. Ainsi, il affirme qu’en dépit de sa fidélité à Pétain, ce n’est pas une discipline aveugle qui l’a guidé, qu’il n’a composé avec l’ennemi que pour sauver l’essentiel : son départ aurait fait passer la Tunisie sous le contrôle italien, la livraison de blé aux Italiens en Libye a été compensée par des envois identiques aux populations françaises, il a saboté le recrutement de la Phalange africaine, il ne disposait pas assez de troupes, avec 12 000 hommes, pour s’opposer aux forces de l’Axe, les Alliés étant encore trop loin. L’amiral Muselier a témoigné en sa faveur lors de ce procès. Il n’en est pas moins reconnu coupable de trahison le 15 mars 1945. Militairement dégradé par la Haute Cour de Justice, il est condamné aux travaux forcés à perpétuité2. 

Claude Morgan, résistant communiste fondateur des Lettres françaises, prend cette peine à témoin, dans un article intitulé: « La vérole », pour dénoncer l’indulgence de la justice, qui ne l’a pas condamné à mort, et les complicités dont bénéficierait Vichy, affirmant : « Si Esteva n’est pas un traître, c’est qu’il n’existe pas de traître3.»

Malade, Esteva est grâcié le 11 août 1950. Il décède quelques mois plus tard.
Se penchant, dans Les Grands procès de la collaboration sur le parcours d’Esteva, et notamment sa période tunisienne et son procès, Roger Maudhuy considère, sur la base de plusieurs témoignages, qu’Esteva a aidé la Résistance locale et fourni de faux documents d’identité à des membres de la communauté juive, des militants communistes, des évadés d’Allemagne et des réfugiés alsaciens4.

Le général de Gaulle, dans ses Mémoires de Guerre, a commenté ce procès en ces termes : « L’amiral Esteva fut condamné à la réclusion. Au terme d’une carrière qui, jusqu’à ces événements, avait été exemplaire, ce vieux marin, égaré par une fausse discipline, s’était trouvé complice, puis victime, d’une néfaste entreprise5. » 

De son côté, Pierre Messmer a confié à Roger Maudhuy : « Que voulez-vous ? La Haute Cour ne pouvait pas commencer par un acquittement. Esteva n’a pas mérité un tel sort, j’en conviens. Deux ou trois ans plus tard, il aurait sans doute été acquitté. Mais c’était la guerre… Pétain, Laval, tous les responsables, les gros, étaient hors de portée. 

Lui, il était là. Il n’a pas eu de chance, voilà tout6 ».

Notes et références

↑ Raymond Ruffin, La Vie des français au jour le jour – De la Libération à la victoire, 1944-1945, Éditions Cheminements, 2004, 331 p. (ISBN 2844782884), p. 62.
↑ Yves-Frédéric Jaffré, Les Tribunaux d’exception, 1940-1962, Nouvelles Éditions Latines, Paris, 1962, p. 100-101.
↑ Fred Kupferman, Le Procès de Vichy – Pucheu, Pétain, Laval, Éditions Complexe, 2006, 233 p. (ISBN 2804800679), p. 81.
↑ Roger Maudhuy, Les Grands procès de la collaboration, éd. Lucien Souny, coll. « Histoire », 2009, 378 p. (ISBN 2848862289 et 978-284886228)
↑ Charles de Gaulle, Mémoires de guerre – Le Salut : 1944-1946 (tome III), éd. Plon, Paris, 1959 , 656 p., p. 130. ; rééd. Pocket, 1999 (nouvelle édition 2006), 567 p. (texte intégral) (ISBN 2-266-16750-2 et 978-2266167505), p. 135-136.
↑ Roger Maudhuy, op. cit., p. 134.

amiral10
L’amiral Estéva, “ le saint de la Marine ”, est reçu par le maréchal Pétain à son retour de Tunisie, le 20 mai 1943.
Du “ saint de la marine ”, on ne sait qu’admirer le plus : sa vigueur dans la défense de l’intérêt français ou l’élévation spirituelle de cet homme qui offrit sa vie et sacrifia son honneur par fidélité à sa vocation de fils de Dieu.

L’amiral Sud, chargé des opérations en Méditerranée en 1939-1940, se retrouve à Tunis après la défaite, nommé Résident général de Tunisie par le maréchal Pétain. Pendant deux ans, à force de maîtrise et de persuasion, il réussit à maintenir la France en Tunisie, une France qu’il fit respecter et qui était à l’image de cet homme digne, toujours prêt à se dévouer et à se sacrifier.

Il conserve son poste après l’invasion du protectorat par les forces de l’Axe le 9 novembre 1942, les Alliés ayant négligé ou pas osé débarquer des troupes en Tunisie. Estéva se trouve alors dans la même position que le chef de l’État en France. Obligé de recevoir les Allemands, il fait tout pour se jouer d’eux en les trompant. Ce faisant, il laisse l’opinion publique française se tromper. (…)

Admirable figure, si proche du Maréchal, qui éprouvait pour lui une grande affection. (…)

pour citer également 

dans ce celèbre ouvrage 
«Vichy, les procès de la collaboration», Roger Maudhuy, Ixelles éditions, 412 pages, 22,90 euros

vichy10

« ….Cette clémence ne profitera pas à l’amiral Esteva, chef de la France de Vichy en Tunisie, notoirement antiallemand mais sans doute pas assez que pour rejoindre la France Libre. Roger Maudhuy parle à son sujet d’«erreur judiciaire», estimant «bien surprenant de voir la Haute Cour délivrer un brevet de résistance à Schuman, planqué dans des abbayes, tandis qu’elle oublie qu’Esteva aida la Résistance, protégeant juifs, communistes et évadé »».

sources : 
wikipedia 
Gallica Bnf 
http://blogs.lecho.be/lupourvous/2011/11/l%C3%A9tonnant-parcours-de-robert-schuman-sous-vichy.html

http://www.crc-resurrection.org/707-honneur-et-sacrifice-de-la-royale.html

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La Tunisie au gré des conflits

Ceux que l’on maudirait !

L’amiral Derrien, entre le marteau et l’enclume

3 mars 2013

Le procès du Maréchal Pétain

Classé sous — milguerres @ 16 h 14 min

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

Le procès du Maréchal Pétain  1945

Depuis le maréchal Ney, en 1815, Philippe Pétain est le seul maréchal de France victorieux à avoir été traduit devant une juridiction d’exception, qui l’ait condamné à mort : la peine capitale ayant été, dans son cas, commuée en détention perpétuelle, il se trouve
être, depuis Napoléon 1er, le seul chef d’Etat français à avoir terminé ses jours en captivité. Porté pendant longtemps au pinacle de la gloire, révéré par le pays presque unanime à la fois comme vainqueur de Verdun en 1917, et comme ultime recours de la Patrie humiliée et terrassée en 1940, il a provoqué depuis 1942, 43 ou 44, la colère et la haine d’une grande partie de l’opinion.

 

La salle du procès …. 
Le procès du Maréchal Pétain  design10

 

 

 

Lorsque, le samedi 20 juillet, se met en marche le mécanisme du procès, on commence donc par la désignation des jurés, en présence des avocats. Ceux-ci usent du droit que leur donne la loi pour récuser quelques noms sortis de l’urne.
Il se produit alors deux incidents révélateurs de l’atmosphère dans laquelle va se dérouler le procès. M. Pimienta, membre de l’Assemblée consultative, juré au titre de la Résistance, ayant été récusé, va s’écrier : Je remercie la défense de l’honneur qu’elle m’a fait. Cela n’empêchera pas Pétain de recevoir douze balles dans la peau… Quelques jurés applaudiront à cette déclaration insolite, qui n’était pas sans rappeler le procès Pucheu à Alger.

Le procès se déroula dans la première Chambre de la Cour d’Appel, salle certes trop exiguë pour contenir l’assistance prévue et en particulier la presse, mais choisie après de longues hésitations pour des raisons de sécurité. Un appartement avait été aménagé pour le Maréchal dans le cabinet du greffier et le vestiaire des magistrats. Quelques pas seulement séparaient ainsi l’accusé de la salle d’audience. La salle avait été transformée pour répondre à sa promotion. Des gradins de bois avaient été construits dans la tribune pour permettre à un plus grand nombre de personnes d’assister aux débats. Derrière la Cour, des chaises étaient préparées pour le Corps Diplomatique, la magistrature et quelques privilégiés. 
Pour la presse, dont les représentants s’entassaient l’un contre l’autre, on avait installé des tables étroites et longues. Les stalles à droite et à gauche, étaient réservées aux jurés. Quant au barreau, confiné dans l’espace situé entre les premiers bancs des témoins et l’entrée, il avait devant lui un fauteuil préparé pour le Maréchal, seule concession faite à son âge, et aux dignités dont il avait été revêtu. 
Le 25 juillet 1945, dès midi et demi, dans cette atmosphère surchauffée et survoltée, le public s’empresse et s’entasse. A 13 heures, entouré de ses défenseurs, le bâtonnier Payen et deux jeunes avocats Maîtres Isorni et Lemaire, le Maréchal, mitraillé à bout portant par le magnésium des photographes, fait son entrée.

Tiens ! vous aussi, vous êtes de la fête!
C’est par ces mots ironiques et désabusés que Philippe Pétain accueille son fidèle gardien Joseph Simon dans la pièce du palais de justice qu’il doit occuper pendant toute la durée de son procès. Ce lundi 23 juillet 1945, une chaleur accablante s’est abattue sur Paris et, à quelques minutes de l’ouverture de l’audience, l’accusé est en proie à une grande émotion.
— Allons; messieurs…

Joseph Simon prend la tête d’un petit cortège : Philippe Pétain. qui tient dans sa main gauche, avec ses gants blancs, le rouleau de papier où a été dactylographié en gros caractères le texte de la déclaration qu’il va lire devant ses juges, les trois avocats Fernand Payen, Isorni et Jean Lemaire gagnent la salle monumentale de la 11ème chambre de la cour, entre une haie de gardes républicains qui ne saluent pas le dernier des maréchaux de la Grande Guerre. A d’autres endroits, des gendarmes montrent le dos à l’accusé.
A 13 h, par une petite porte latérale, l’accusé pénètre dans la salle de la 1ere chambre, précédé par un gendarme. Alors se produit un phénomène extraordinaire; toute la salle se lève pour apercevoir ce vieillard qui, selon la description de Jules Roy, marche très droit, avec une raideur et une dignité de prince blessé, dans un silence impressionnant où l’on entend le bruit du talon de ses bottines vernies, le battement de robe des trois avocats et le ronronnement des caméras.
Sous le nez du maréchal, le mitraillage des photographes commence : les flashes des appareils crépitent dans une cohue affairée où chaque photographe’ cherche le meilleur plan de l’illustre accusé. Pétain reste impassible sous les premiers éclairs, puis, à mesure que les minutes passent, manifeste quelque agacement, enfin de l’exaspération :
— Cela va durer longtemps?… explose-t-il soudain en se tournant vers ses défenseurs.

L’entrée des magistrats … 

Il est 13 h 06. Par une des portes situées derrière la tribune, au-dessus de laquelle des anges supportent un écu fleurdelisé, entrent les magistrats. En tête, le président Mongibeaux, sorte de géant matois, le menton orné d’une barbiche blanche pointue, suivi des deux vice-présidents, Donat¬Guigue dont le visage glabre est marqué d’une moue sévère, voire désapprobatrice ( n’est-il pas un ami de la famille Pétain? ) et Picard, impénétrable. 
Un quatrième homme les dépasse, tout en barbe et le cheveu hérissé, le nez busqué chaussé d’un lorgnon très début du siècle, emmitouflé jusqu’aux oreilles dans son camail de fausse hermine barré par le ruban rouge de commandeur de la Légion d’honneur : le procureur général Mornet. Il se faufile entre les travées des journalistes et passe devant l’accusé. Il n’y a qu’un petit espace pour que l’accusateur en robe puisse gagner son siège à gauche de l’accusé et Philippe Pétain, dans un geste de courtoisie, rapproche de lui sa tablette, afin de laisser plus de place à Mornet — geste qu’il répétera pendant toute la durée du procès.

Déclaration de Pétain 
declar10

Après la lecture par le greffier de l’acte d’accusation, qui retient les griefs d’attentat contre la sûreté intérieure de l’Etat et d’intelligence avec l’ennemi, après lecture d’un complément par Mornet, après l’appel des témoins et au moment où l’interrogatoire va commencer, Pétain demande la parole pour lire une déclaration : lui aussi conteste la compétence du tribunal : 
C’est le peuple français qui, par ses représentants, réunis en Assemblée Nationale, le 10 juillet 1940, m’a confié le pouvoir. C’est à lui seul que je suis venu rendre des comptes. La Haute-Cour, telle qu’elle est constituée, ne représente pas le peuple français, et c’est à lui seul que s’adresse le Maréchal de France, chef de l’Etat. 
Je ne ferai pas d’autre déclaration 
Je ne répondrai à aucune question. Mes défenseurs ont reçu de moi la mission de répondre à des accusations qui veulent me salir et qui n’attaquent que ceux qui les profèrent… » 
Ainsi Pétain, qui physiquement sera présent tout au long de son procès, n’y participera presque à aucun moment. Il restera muet, impassible, donnant souvent d’ailleurs l’impression que sa surdité contribue à l’isoler de débats dont il se désintéresse.


Premiers incidents …

Payen pose au milieu de son argumentation un pétard qui suscitera le premier incident sérieux du procès à propos des magistrats professionnels qu’il a devant lui et qui ont pour tâche de juger un homme à qui, lorsqu’il était chef de l’État, ils avaient prêté serment : 
— Comment, déclare-t-il en effet, ne pas faire observer qu’en leur demandant de juger le maréchal Pétain le gouvernement provisoire ( je veux mesurer mes paroles, mais il faut bien appeler les choses par leur nom ! ) a manqué à tous les devoirs que lui imposait le plus élémentaire souci de la dignité de ses magistrats? Il les met dans une situation que je peux qualifier d’intenable et d’impossible, car, enfin, au maréchal de France qu’on leur demande aujourd’hui de juger et de condamner ils ont prêté serment, ils lui ont prêté serment il n’y a pas si longtemps, alors qu’il était chef de l’État ! Ils lui ont prêté serment de fidélité. Comment voulez-vous qu’ils jugent, je ne dis pas avec sérénité, avec impartialité — je suis convaincu qu’ils le feront — mais comment voulez-vous qu’ils jugent sans être suspectés d’avoir manqué de sérénité et d’impartialité?

A cette pique, Mornet répond : 
— On vient de faire allusion à la cérémonie du serment. Je suis d’autant plus à l’aise pour expliquer que, moi, je ne l’ai pas prêté. J’étais à la retraite depuis dix-huit mois lorsque, au mois de septembre 1941, le serment a été imposé aux fonctionnaires publics. Je n’ai donc pas eu l’occasion de me poser la question. Aurais-je prêté le serment ? Peut-être. Peut-être, je le dis sans hésiter, parce que je considère qu’un serment imposé à des fonctionnaires publics par les détenteurs d’une autorité exercée sous le contrôle de l’ennemi, un pareil serment n’a aucune espèce de valeur et que, par conséquent… 
Des murmures s’élèvent dans le fond de la salle, du groupe des avocats. 
M. LE PREMIER PRÉSIDENT. – Pas de manifestations ! 
M. LE PROCUREUR GÉNÉRAL MORNET. – J’invite la cinquième colonne à cesser ses manifestations. Nous ne sommes pas ici en réunion publique. 
De nouvelles protestations se font entendre. 
M. LE PREMIER PRÉSIDENT. – Ce sera le premier et le dernier avertissement, ou 
je fais évacuer la salle.

Attaques en règle de la défense …

La défense va se livrer à une attaque en règle contre les juges. Sont-ils sereins? Non ! rugit Jean Lemaire ( à gauche ) qui rapporte des propos tenus par le procureur général Mornet à un journaliste de L’Aurore et publiés dans ce journal le 28 avril 1945, propos selon lesquels l’accusateur aurait fait connaître son opinion sur l’affaire Pétain : il mérite la mort… Mornet lui coupe la parole :
— Puisque je suis mis en cause personnellement, j’ai le droit de répondre. J’ai fait connaître mon opinion sur le caractère des faits qui étaient reprochés au maréchal Pétain et j’ai dit que si ces faits étaient établis, comme je le croyais, ces faits ne comportaient pas d’autre peine que la peine la plus élevée. Mais cela ne veut pas dire que j’ai dit à la presse (murmures) que je réclamerais la peine de mort.
Ces paroles amènent quelques protestations dans la salle.

M. LE PREMIER PRÉSIDENT.— J’adresse un dernier avertissement.
M. LE PROCUREUR GÉNÉRAL MORNET. — II y a en vérité trop d’Allemands dans la salle.
De nombreuses protestations s’élèvent, quelques applaudissements aussi.
M. LE PREMIER PRÉSIDENT. — Je vais faire évacuer la salle. Le premier perturbateur qui sera pris sur le fait sera amené devant la cour et je lui appliquerai les sanctions prévues par la loi.
M. LE PROCUREUR GÉNÉRAL MORNET. — J’ai donc dit que je réprouvais…
— Si vous le permettez, avant que vous continuiez, vous allez certainement retirer ce que vous venez de dire.
M. LE PROCUREUR GÉNÉRAL MORNET. 
Non, j’ai dit qu’il y avait trop de gens qui faisaient le jeu des Allemands dans la salle.
M` » LEMAIRE. — Vous avez dit « les Allemands », monsieur le Procureur général, et ne nous forcez pas à en demander acte.
Le public manifeste assez bruyamment pour et contre.
M. LE PREMIER PRÉSIDENT. — Je vais faire évacuer.
M. LE PROCUREUR GÉNÉRAL. — Je ne fais pas de différence entre les Allemands et ceux qui soutiennent la politique allemande. (Nouveaux murmures.) J’ai donc dit que ce que je condamnais et qui comportait la peine… (Protestations.) J’ai donc dit que ce qui comportait la peine suprême inscrite dans l’échelle des peines, c’était le crime de trahison qui était reproché au maréchal Pétain.
M. LE BATONNIER PAYEN. — Et que M. le maréchal Pétain l’avait commis.

L’incident rebondit brusquement une minute après sur une demande de Jean Lemaire :
M. LE PROCUREUR GÉNÉRAL. — J’ai dit que je considérais comme la chose la plus grave l’acte de trahison; et quand j’ai dit que cette trahison comporterait la peine de mort — je fais appel à votre bonne foi — est-ce que cela, dans la bouche même d’un magistrat comme moi, ne signifie pas : je demanderai la peine de mort lorsque les débats seront terminés? Il ne s’agit pas de tergiverser.
Le public s’étant, sur ces paroles, livré à de nouvelles manifestations, le président décide de lever l’audience et de faire évacuer la salle.
Les grands Ténors de la République …
Jusqu’au vendredi 3 août se succéderont à la barre des témoins certains des grands ténors de la République, les uns acteurs directs du drame du printemps 1940, Paul Reynaud, Édouard Daladier, Jules Jeanneney, Edouard Herriot Albert , Lebrun Louis Marin, les autres plus ou moins spectateurs ou victimes de ce drame, comme Léon Blum. Une figure marquante dans ce défilé, celle du général Weygand; des témoignages émouvants, celui de Loustaunau-Lacau, de Marcel Paul, d’Henriette Psichari-Renan. En bref, un tourbillon oratoire où surgissent comme des éclairs quelques cris de passion et de douleur, de colère et d’ironie qui restituent le climat des cinq années passées, de ces cinq an¬nées d’épreuves et de douleurs pour la plu¬part des Français, à quelque clan qu’ils appartinssent, de quelque bord où ils se fussent rangés.
Mais un fait domine cette première semaine : les derniers chefs de la III’ République entendent, à travers le procès intenté à leur successeur, se dédouaner de leurs actes passés : de Reynaud à Daladier, en passant par Blum, ils veulent se laver des accusations que deux d’entre eux eurent à supporter pendant le procès de Riom ou répondre aux questions que beaucoup de Français se posent à leur endroit. De cette tribune de la Haute Cour, ils se serviront et abuseront parfois, afin de présenter d’eux-mêmes une image de marque inattaquable. Refaisant à l’envers le procès de Riom, ils se transforment en accusateurs implacables de Philippe Pétain et en défenseurs complaisants de leur action…, comme si quelqu’un leur demandait des comptes ! Qu’importe… Ils ont la parole et, orateurs parlementaires privés de tribune depuis cinq ans, ils ouvrent les vannes d’une éloquence d’autant plus abondante qu’elle aura dû être longtemps contenue.

Paul Reynaud

Paul Reynaud, soixante-six ans, complet gris, visage hâlé, voix nasillarde, parle pendant cinq heures d’affilée : il rôde devant un public assez vite lassé les arguments et les faits qu’il répétera dans trois éditions successives des Mémoires. Il raconte, avec un luxe de détails extrême, les péripéties des journées de mai et de juin 1940, les débats tragiques au sein du gouvernement pour ou contre l’armistice, son duel avec Weygand à qui il souhaitait imposer une capitulation de l’armée en rase campagne tandis que son gouvernement et la flotte se réfugieraient en Afrique du Nord, les ultimes tractations de Bordeaux, sa démission, puis son arrestation. Le point capital de son argumentation est simple et clair : en demandant l’armistice de juin 1940, la France trahissait la parole donnée à son allié anglais le 28 mars 1940 de ne pas entreprendre de négociation séparée avec Hitler

Daladier …

Après Paul Reynaud, Daladier apporte son concours à l’accusation : le « taureau de Vaucluse », à la voix chantante de Méridional, justifie son activité pendant la drôle de guerre, dans une sorte d’antiprocès de Riom où perce, assez curieusement, une certaine rancune pour l’allié britannique qui, dès le début de la guerre de 1939, ne nous a peut-être pas assez aidés…
— Drôle de guerre! déclare-t-il. On eût sans doute préféré que la France, réduite alors à ses seules forces avec 95 divisions contre plus de 140, sans que l’armée britannique eût encore apporté en France le concours, se livrât à des offensives.
Pour moi, je prends cette responsabilité parmi beaucoup d’autres. J’avais les yeux fixés sur les sorties de matériel. Je savais que, si je gagnais l’été, les déficiences qui résultaient de ce que nous étions partis avec deux ans de retard pour nous réarmer seraient comblées. Je regardais les diagrammes des sorties des usines de guerre. J’enregistrais chaque quinzaine des sorties importantes d’avions, de canons, de canons contre-avions, de nouveaux chars de combat, et je disais qu’il fallait patienter, qu’il fallait attendre que les contingents britanniques fussent à côté des soldats français.
On est assez loin, on le voit, du cas Pétain. Daladier va pourtant répondre avec précision à une question du bâtonnier Payen : estime-t-il que le maréchal est un traître ?
M. LE PRÉSIDENT DALADIER. – En toute conscience, je vous répondrai que, selon moi, le maréchal Pétain a trahi les devoirs de sa charge.
M. LE BÂTONNIER PAYEN. – Ce n’est pas la même chose.
M. LE PRÉSIDENT DALADIER. – Je vous répondrai que le mot « trahison » a des sens divers et nombreux. Il y a des hommes qui ont trahi leur pays pour de l’argent; il y a des hommes qui l’ont trahi quelquefois par simple incapacité, et ce fut, je crois, le cas du maréchal Bazaine. Du maréchal Pétain, je dirai franchement, et bien que cela me soit pénible, qu’il a trahi son devoir de Français. Voilà ce que j’ai à vous répondre. Sur ses menées avec l’ennemi, sur ses intelligences avec Hitler, je ne sais rien et je ne puis rien dire. Je vous donne en toute conscience mon opinion, telle que je la fonde sur les faits dont j’ai été le témoin.
Le mot de Daladier fera mouche : on s’en apercevra lors des délibérations du jury.
Les autres témoins…
Le 30 juillet se présente à la barre, s’appuyant sur deux cannes. un homme au visage émacié, Georges Loustaunau-Lacau, déporté politique, habitant Oloron-Sainte-Marie: avec Loustaunau-Lacau entre dans le prétoire un obscur de la piétaille souffrante, un sans-gloire de la Résistance, libéré du camp de concentration de Mauthausen où les Allemands lui ont fait durement payer les services qu’il avait rendus aux Alliés, comme chef d’un réseau de renseignements. Comble de l’ironie, cet homme au corps meurtri est un affreux réactionnaire : il appartint avant la guerre à l’état-major de Pétain, il fit partie de la Cagoule afin de protéger l’armée des infiltrations communistes, il accepta un poste à la Légion française des combattants créée par un État français de Vichy, il répandit la bonne parole du maréchal. En même temps, les agents de son réseau clandestin et lui-même donnaient de précieux renseignements aux Anglais. Arrêté pour dissidence en mai 1941, il s’est évadé; repris dans le maquis, il est condamné à deux ans de prison, puis livré aux Allemands. par eux condamné à mort, enfin déporté à Mauthausen, avec les terribles lettres NN. Tel est l’homme des lèvres duquel tombent quelques-unes des paroles les plus sincères du procès : 
Je crois pouvoir dire que je ne dois rien au maréchal Pétain, ni à personne, d’ailleurs, sauf aux hommes qui ont été tués sous mes ordres. Je ne dois rien au maréchal Pétain, mais cela ne m’empêche pas d’être écoeuré par le spectacle de ceux qui, dans cette salle, essaient de refiler à un vieillard presque centenaire l’ardoise de toutes leurs erreurs. 
Pour le reste, Loustaunau-Lacau disculpe l’accusé d’avoir appartenu à la Cagoule avant la guerre, fait qui ouvre une brèche sérieuse dans la thèse du complot contre la sûreté intérieure de l’État. Claudicant entre ses deux cannes, il quitte le prétoire, non sans avoir décoché à la cour cette ultime flèche du Parthe : En ce qui concerne le maréchal Pétain, je veux dire que, bien qu’il m’ait odieusement lâché, je demande ici que l’on réfléchisse qu’il y a assez, pour le malheur de la France, du sang de Marie-Antoinette et du maréchal Ney.
Après Georges Loustaunau-Lacau, une femme en grand deuil se présente devant la barre, Henriette Psichari-Renan, dont la déposition sobre, mesurée arrache des larmes à bien des spectateurs : 
— Je vous ai demandé à être entendue, mais ce n’est pas en mon nom personnel que je dépose, je dépose au nom des onze mille mères qui ont perdu leur enfant, comme moi, en Afrique du Nord. 
J’avais un fils qui était enseigne de vaisseau, il avait vingt-cinq ans. Ce garçon-là avait choisi, avec des affres qu’il m’a contées avant sa mort, d’obéir au gouvernement qui représentait pour lui le gouvernement de la France. Il avait eu pendant huit jours. comme tous les marins, comme tous les officiers de marine, il avait eu, entre l’armistice et dix jours après l’armistice, la certitude qu’il allait se rallier à la France Libre. Mais, le dixième jour, il est arrivé un ordre de leur chef qui leur a dit qu’il ne fallait plus y penser. Mon fils a obéi. Il n’avait peut-être que cet unique défaut : il obéissait, il obéissait jusqu’à la mort. 
Or, le jour du débarquement anglo-américain en Afrique du Nord, ce jeune officier de marine français reçoit l’ordre d’appareiller de Toulon avec son sous-marin de six cents tonnes, l’Argonaute, afin de couler le plus possible de bâtiments américains devant Oran. 
— Donc, poursuit Mme Psichori-Renan, l’amiral Darlan a donné l’ordre à ces jeunes gens d’aller à la mort, le sachant, sachant que le port d’Oran était une souricière, sachant que les Américains avaient déjà débarqué à Arzew et aux Andalouses, qui bordent à l’ouest et à l’est la baie d’Oran, parce qu’il avait reçu l’ordre du maréchal Pétain qu’il fallait résister.
Voilà pourquoi nos enfants sont morts. Ils sont morts, j’ai et j’ai peine à le dire, au service de l’Allemagne. J’ai deux autres fils qui sont des héros de la Résistance, l’un s’est rallié à de Gaulle le 18 juin, à quatre heures de l’après-midi, l’autre est entré dans la Résistance à dix-sept ans, en décembre 1940. Ils ont risqué leur vie pour la France; je ne dis rien, si la France me les avait pris, je les aurais donnés, j’aurais courbé le front comme les autres; mes frères sont tous morts à la guerre. J’ai élevé mes fils pour la France; que la France me les reprenne, je veux bien; mais l’Allemagne, non!
Je mets en fait qu’un chef de gouvernement qui a donné l’ordre que onze mille jeunes gens meurent au service de l’Allemagne, je mets en fait que ce chef de gouvernement n’est pas un bon Français
A l’exemple de Loustaunau-Lacau, résistant mais indulgent à Pétain, de Mme Psichari-Renan qui ne pardonne pas au maréchal la mort de son fils face aux Américains vient s’ajouter un troisième, celui de Marcel Paul, résistant communiste, qui attaque d’emblée la police de Vichy :
— Soldat de la Résistance, je veux dire à la cour et à messieurs les Jurés que les coups les plus durs qui ont été portés à la Résistance l’ont été par les policiers du gouvernement de Vichy, obéissant aux ordres de l’accusé.
J’ai été, pour ma part, arrêté par les policiers de Vichy. Un très grand nombre de camarades de la Résistance, que je devais retrouver dans les prisons ou dans les camps, ont été arrêtés par les policiers de Vichy. Si les autorités occupantes n’avaient pas disposé et bénéficié du concours permanent et acharné des policiers de Vichy, les neuf dixièmes des patriotes qui ont été arrêtés auraient pu continuer l’action libératrice.
La Gestapo me recherchait, pour ma part, depuis une année. Elle n’avait pas pu m’arrêter. Elle était au courant de mon activité en général; mais ce sont les policiers du gouvernement de Vichy qui ont réussi à m’arrêter. C’est par eux que je devais être livré plus tard aux autorités allemandes.
Avec Marcel Paul, comme avec les deux précédents témoins, nous touchions à l’un des aspects les plus graves de l’acte d’accusation, si grave qu’un juré pose alors une question décisive :
M. PERNFY (juré). — Je voudrais qu’il soit demandé au témoin si, dans son esprit, après avoir mûrement réfléchi, il rend bien l’accusé responsable des crimes qui ont été commis dans les prisons et vis-à-vis des déportés et de tous ceux qui ont été fusillés.
M. MARCEL PAUL. – Ce n’est pas seulement mon sentiment personnel, monsieur le Président. Nous parlions très difficilement dans les prisons et aussi dans les camps. mais le sentiment de la responsabilité directe et absolue du gouvernement de Vichy et, par conséquent, de son chef —puisque ses ministres étaient responsables devant lui — était pour nous et est pour nous totale.

Weygand …

Le 31 juillet, le général Weygand, ancien commandant en chef des armées françaises, actuellement prisonnier au Val de Grâce en traitement, se présente à la barre des témoins. Déchaîné, mais animé par une force intérieure qui le durcissait, le petit homme, de qui la naissance même était mystérieuse, avança la jambe raide en s’appuyant sur une canne. Il joignit les talons et s’inclina devant le maréchal qui le suivait du regard et lui rendit son salut, note Jules Roy… Weygand semblait appartenir au même type physique que Paul Reynaud; les yeux bridés, le visage creusé, les pommettes saillantes, l’intelligence amère et coupante, les griffes prêtes à déchirer, la dent cruelle.
Dans une déposition claire, parfois passionnée, Weygand explique pourquoi il a refusé de capituler comme le lui demandait Paul Reynaud en juin 1940:
Messieurs, s’écrie-t-il, la capitulation, c’est une action déshonorante ! On vous parle d’honneur et on demande la capitulation… On ne s’en relève pas. Notre code de justice militaire punit de mort le chef qui capitule en rase campagne.
Le général n’a guère de difficultés à prouver que l’armistice s’imposait pour de multiples raisons militaires et pour la sauvegarde de la France : il fallait sauver ce qui pouvait l’être, et d’ailleurs Paul Reynaud s’était effacé devant le maréchal Pétain. Pourquoi, au lieu de démissionner, le président du Conseil ne l’avait-il pas relevé, lui Weygand, de son commandement, afin de demander à un autre chef militaire ce qu’il souhaitait ?
Le heurt est inévitable entre les deux hommes : il se produit le 1er août, et, tels deux coqs de combat dressés sur leurs ergots, Reynaud et Weygand s’affrontent; sans aucun résultat décisif, semble-t-il, et Weygand termine sa dernière intervention par une philippique sans appel :
M. Paul Reynaud a appelé, dans un moment de détresse où ses épaules trop faibles étaient incapables de supporter le poids dont elles s’étaient avidement chargées, le maréchal Pétain et moi, bien heureux de nous trouver. Depuis, que s’est-il passé ? C’est que quand on est avide d’auto rite, on doit être avide de responsabilités. J’ai montré comment il n’a pas osé se déba¬rasser du chef qu’il trouvait incapable et coupable. J’ai montré comment il n’avait pas osé le destituer, le moment venu, à propos de cette question de capitulation. J’ai montré comment M. Paul Reynaud, au lieu de continuer dans la voie où il avait estimé trouver le salut de la patrie, s’est démis et comment, s’étant démis, il a demandé que ce soit le maréchal Pétain qui prenne le gouvernement alors qu’il savait que la solution qu’il vient d’honnir au point que vous avez entendu était nécessairement la solution que prendrait le maréchal Pétain.
Dans cette affaire, M. Paul Reynaud, président du Conseil, dans des circonstances graves, a fait preuve du crime le plus grave que puisse commettre un chef de gouvernement; il a manqué de fermeté et il n’a pas suivi les grands ancêtres, certes pas.
Paul Reynaud, présent dans la salle pendant la philippèque de Weygand, lancera le dernier mot dans le prétoire :
Je n’ai pas besoin de vous dire, monsieur le Premier Président, que ceci n’est qu’un commencement.
Mais M. Mongibeaux en a assez. Fort opportunément il a rappelé au début de cette audience du 1″ août quelques évidences qui ont fui des débats, semble-t-il :
Depuis presque le début, nous assistons à une sorte de recherche de responsabilités, les militaires rejetant la responsabilité sur les civils, les civils rejetant h responsabilité sur les militaires; c’est ce qui nous pourrions résumer d’un mot en disant la discussion autour des conditions dans lesquelles a été voté, a été accepté, a été signé l’armistice.
Sur ce point, je crois que nous somme: tous d’accord. La lumière est faite de façon la plus complète, et nous en somme: arrivés maintenant à un point où, je crois les discussions deviennent un peu inutiles superflues et oiseuses.

 

Pierre LAVAL…
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Les défenseurs sont inquiets de cette arrivée inopinée : le bâtonnier Payen, dans beaucoup de ses interventions, a déplacé certaines des responsabilités du maréchal sur Laval absent. Laval présent ne risque-t-il pas de remettre tout en question ?
Quand, le 3 août, il pénètre dans la salle bondée de la 11eme chambre, un grand silence se fait. Qui oubliera, raconte Jacques Isorni, l’entrée de cet homme ravagé, les cheveux blanchis, au teint plus marron que jaune, le cou décharné, les yeux battus sous les paupières lourdes, avec le costume pauvre et fripé de quelqu’un qui a dormi tout habillé la nuit entière, dans un compartiment de troisième classe. Il y avait en lui de la misère et de l’inquiétude. On le regardait. On suivait chacun de ses pas, chacun de ses gestes. Il serrait contre sa poitrine une serviette toute plate qui ne devait pas contenir grand-chose, comme s’il avait tenu là des documents sau¬veurs et les secrets de sa politique. Au milieu des éclairs de magnésium, il s’avan¬çait hésitant, cherchant peut-être une tête aimée. Il était seul…
Vis-à-vis de ce pestiféré de la collaboration, Mongibeaux a une attitude méprisante :
Je ne vous fais pas prêter serment, lui dit-il. Je ne vous entends qu’à titre de renseignements.
L’homme qui a cristallisé tous les malheurs et toutes les haines des Français parlera pendant deux audiences : « mauvais génie » de Pétain, selon le mot du général Weygand. « traître intégral », selon celui d’un autre officier français, Pierre Laval livre, sans doute, le fond de sa pensée quand il explique pourquoi, après l’armistice, il s’est lancé dans la collaboration avec le vainqueur du moment. Et le mot clef de l’entrevue Pétain-Hitler à Montoire apparaît enfin dans le débat. Pourquoi cette entrevue ? Pierre Laval le dit :
Je voudrais que chacun mette les pieds sur la terre solide. Au mois d’octobre 1940, où était l’Angleterre ? L’Amérique n’était pas entrée dans la guerre. Les Russes étaient aux côtés des Allemands… Croyez-vous qu’en 1940 un homme de bon sens pouvait imaginer autre chose que la victoire de l’Allemagne ?… (Protestations.) En octobre 1940, je vous dis… (Protestations.) J’entends bien… Je m’excuse si je dis quelque chose qui vous blesse, je parle avec les faits du moment…
M. LE PREMIER PRESIDENT. – Vous acceptiez, le maréchal acceptait de changer de camp ?
M. PIERRE LAVAL. – Mais nous ne changions pas de camp. Nous n’avions plus de camp, l’armistice était signé…
M. LE PREMIER PRÉSIDENT. – Vous êtes un juriste. Vous savez que l’armistice est une suspension d’armes, ce n’est pas la paix.
M. PIERRE LAVAL.- Je le sais. L’armistice était signé. Je sais bien que ce que je dis peut choquer ou blesser, mais je voudrais tout de même qu’on juge avec l’impression non pas du mois d’août 1945, mais du mois d’octobre 1940. L’intérêt de la France à ce moment-là eût été d’évidence de trouver avec l’Allemagne une formule qui nous fasse échapper aux conséquences de la défaite. Qu’est-ce que nous désirions ? Qu’est-ce que je voulais ? Qu’est-ce que voulait le maréchal ? Ne pas perdre un mètre carré de notre territoire. Pouvions-nous le prétendre ? Oui, monsieur le Président, parce que l’Allemagne était impuissante à faire l’Europe sans le concours actif de la France.
Si l’Allemagne avait voulu faire une Europe et molester la France, écraser la France, la résistance se serait organisée à ce moment dans tous les pays de l’Europe, parce que l’Allemagne était incapable d’avoir une hégémonie sur l’Europe: le prestige de la France en Europe centrale, en Europe orientale, partout, me faisait croire, à moi, que la politique que je faisais n’était pas dangereuse car j’étais sûr que, le jour où l’Allemagne aurait mis bas les armes, la France retrouverait sa place.Voilà la position que j’ai prise et voilà pourquoi je l’ai prise.
M. LE PREMIER PRÉSIDENT. – Dans cette période-là, vous aviez envisagé de faire une politique de collaboration avec l’Allemagne, considérant que c’était la seule politique qui permît à la France de jouer son jeu…
M. PIERRE LAVAL. – Qui permît à la France de ne pas être meurtrie. Il s’agissait du début de l’occupation. Nous sommes en octobre 1940, et il faut situer un fait au moment où il s’est passé. Plus tard, il y a eu d’autres choses pénibles, dures, c’est entendu, je m’en expliquerai le moment venu, mais je parle d’octobre 1940.
Mais quand, le 5 juin 1942, Laval a prononcé la célèbre phrase «Je souhaite la victoire de l’Allemagne, parce que sans elle le communisme demain s’installerait partout en Europe », le maréchal était-il totalement d’accord avec son chef de gouvernement ? Laval donne de longues explications sur la genèse de cette phrase, rédigée ainsi par lui dans une première mouture : Je crois à la victoire de l’Allemagne et je la souhaite parce que, etc., puis modifiée après un conciliabule entre Rochat, secrétaire général des Affaires étrangères, et Pétain. Étrange affaire que celle de cette phrase, à propos de laquelle l’accusé demande à prendre la parole, après s’être concerté avec Payen : 
M. LE MARÉCHAL PÉTAIN. — J’ai eu une réaction très violente quand j’ai entendu, dans le discours, cette phrase de M. Laval : «Je souhaite la victoire de l’Allemagne. »
Il a dit, tout à l’heure, qu’il était venu me trouver avec M. Rochat, qui représentait le ministre des Affaires étrangères, pour me montrer cette phrase. Eh bien, jamais M. Rochat n’aurait accepté de maintenir cette phrase, et j’étais d’accord avec lui.
Et puis, alors, quand je l’ai entendue à la radio — je croyais que c’était fait, qu’il avait arrangé l’affaire — quand j’ai entendu que cette phrase était répétée à la radio, j’ai bondi. Je ne me suis pas rendu compte. Je croyais que c’était supprimé et je suis navré qu’elle soit restée.

Au fil des heures ensuite, Laval égrène ses souvenirs du temps de l’occupation : la relève, les déportations, les arrestations, la Milice, la L.V.F., la lutte contre les résistants et les maquisards. Il traite de tous les chapitres, explique sa position personnelle et l’on a l’impression que sur le procès Pétain se greffe un procès Laval. Laval présente un système de défense sinon cohérent, du moins détaillé. Au fond, il fournit ses explications de chef de gouvernement d’un territoire occupé: et ses explications tiennent en une formule : éviter le pire. Avant de finir, Laval jette ces derniers mots :
Il n’en reste pas moins que le maréchal était au courant de tout ce que je faisais d’important. J’avais avec lui des contacts tous les matins, que je lui rendais compte. Dans la mesure où je pouvais, je tenais compte de ses avis. Mais le maréchal était naturellement au courant.
Ce sont peut-être les moments les plus importants de sa déposition

Fernand de Brinon …

Jeudi 9 août, apparition du second pestiféré de la collaboration, Fernand de Brinon, ancien délégué général du gouvernement dans les territoires occupés. Un homme malade, s’appuyant sur une canne, à qui le président décide de ne demander ni son nom ni ses qualités et qu’il dispense du serment : pour la Haute Cour, Brinon est simplement « entendu ».
Ce qu’il raconte, d’une voix monocorde, n’est pas sans intérêt : il a toujours rendu compte au maréchal de ce qu’il faisait et l’a toujours tenu très exactement au courant et des événements et de ses propres sentiments. Il expose les exigences allemandes en matière de réquisition des travailleurs ou de déportation des juifs; il s’abrite derrière les autorités de Vichy ou celle du chef de l’État, dans un grand geste ( l’ignorance et d’impuissance conjuguées ). Un juré, M. Lévy¬Alphandery, lui demande quelle a été la réaction du maréchal au moment où il a appris les atrocités qui ont été commises contre les israélites citoyens de France :
M. DE BRINON. Le maréchal a toujours eu, à ce sujet, des réactions extrêmes, vives, douloureuses, mais personnellement je n’en connais pas de particulières autres que ce qu’il a pu me dire dans les conversations, à savoir que c’était atroce, qu’il fallait essayer d’y parer; mais je vous ai dit tout à l’heure quelles étaient les immenses difficultés rencontrées à ce sujet.
Et, encadré par deux gendarmes, voûté, traînant la jambe Brinon est à ce moment-là très malade — celui qu’on a appelé l’ «ambassadeur de Vichy à Paris » regagne la prison d’où il a été extrait : il sera fusillé quelques mois plus tard.

Joseph Darnand, ancien chef de la Milice française …

Enfin. dernier du trio des «collaborateurs », Joseph Darnand, ancien chef de la Milice française, se présente à la barre entre deux gendarmes. L’homme le plus détesté de France soulève une vague de curiosité parmi le public, encore que rien dans son allure n’apparût comme exceptionnel. Jules Roy le décrit ainsi : Boudiné dans un pantalon de milicien et un veston gris croisé passé par-dessus un blouson, la paupière mi-close, la face carrée, le front encadré de cheveux blancs coupés court, la mâchoire dure, hérissée d’un poil sombre, les épaules massives avec l’air d’un ouvrier endimanché… Une voix fluette sortit de ce mufle et de cette carrure de catcheur : c’était avec ce filet de castrat qu’il avait prêté serment à Hitler et ordonné les assassinats !
Au demeurant, le responsable de la lutte armée contre les résistants et les maquisards ne dit que peu de chose…
DARNAND. Le maréchal a toujours été pour moi d’un très bon conseil, m’a toujours prêché la prudence.

M. LE PREMIER PRÉSIDENT. — Quand vous outrepassiez ses conseils, parce que autant que nous nous souvenons, la Milice n’a pas été particulièrement prudente ni circonspecte — vous ne receviez pas de blâmes, pas d’observations ?
DARNAND. — Je n’ai reçu qu’un seul blâme, c’est celui que le maréchal m’a adressé le 6 août 1944, l’année dernière, alors que les Américains étaient à Rennes, dans une lettre qui doit figurer au dossier.
. LE PREMIER PRÉSIDENT. — A quel propos? Quelle était l’action que le maréchal blâmait et dans quels termes la blâmait-il ?
DARNAND. – Le maréchal, dans une lettre très longue, faisait connaître à Laval les exactions de la Milice. Dans un dossier annexe, assez important, on relevait, dans différents coins de France, des actes qui pouvaient nous être reprochés. J’ai pris connaissance de cette lettre et j’ai répondu, quelques jours après. au maréchal, que je n’ai plus eu l’occasion de revoir à Paris de ce moment.
Ce reproche ouaté de Darnand au maréchal tombe nettement dans le prétoire : les défenseurs renoncent à le questionner.
Gardes, vous pouvez l’emmener, conclut le président Mongibeaux.

Le réquisitoire …

Le moment de l’hallali est venu pour le procureur général Mornet, cet hallali qui en langage judiciaire s’appelle le réquisitoire. // se leva, raconte Jules Roy, petit, décharné, hargneux… Le regard enfoui sous les sourcils, le bec aigu, arrachant un à un, d’une serre nerveuse, les feuillets de son réquisitoire, et flanqué de la pile monumentale des documents surmontés d’un tampon buvard, il tournoyait comme un oiseau de proie au-dessus du chaos du procès…
L’accusé va l’écouter avec une extrême attention. Il fait effort pour l’entendre malgré sa demi-surdité, et, à chaque flèche décochée par son accusateur, on verra ses narines se pincer ou sa bouche marquer une crispation d’agacement, une moue de mépris — éclairs fugaces sur un masque qui se veut impénétrable. Au fond de sa conscience, le vieux maréchal plaint ses juges plus qu’il les blâme; tous lui ont prêté serment quand il était chef de l’État. Aujourd’hui il est en face d’eux comme accusé :
— Ce sont de pauvres types, mais je ne leur en veux pas…, a-t-il confié à Joseph Simon.
Quel mot terrible dans la bouche de Philippe Pétain! Quelle résignation, aussi…
Mornet assène alors, à l’aide de citations, des coups très durs au maréchal Pétain :
Hitler n’avait pas craint d’écrire au maréchal qu’une nation ne pouvant subsister sans une armée il était prêt à lui offrir son concours pour en constituer une. Vous connaissez la réponse de Pétain : Envoyez-moi le maréchal von Rundstedt, je suis prêt à m’entendre au sujet des offres que vous me faites.
Il y a pire encore. Hitler avait écrit : Je suis décidé à aider la France à reconquérir les colonies qui lui ont été volées par les Anglo-Américains. Et Pétain, maréchal de France, ne recule pas devant cette ‘offre de l’envahisseur et il l’en remercie : Je suis sensible, monsieur le Chancelier, aux dispositions que vous avez voulu m’exprimer en ce qui concerne votre résolution de collaborer avec la France et de l’aider à reconquérir son empire colonial. Cette fois, c’était l’acceptation d’une véritable alliance militaire.
L’accusé a-t-il par ailleurs « souhaité la victoire de l’Allemagne », comme Pierre Laval, son chef de gouvernement, l’avait déclaré lors d’un discours radiodiffusé de 1942 ? Pour Mornet, l’entente entre les deux hommes est certaine. Pétain, le 11 juin 1942, n’a-t-il pas assuré : Nous marchons, M. Laval et moi, la main dans la main. C’est la communion parfaite dans les idées comme dans les faits.
Alors le procureur général tonne : Dix jours après, Laval lançait cet odieux défi à la nation : «Je souhaite la victoire de l’Allemagne. »
Ce„ que Mornet. qui approche du terme de son réquisitoire et prépare sa conclusion. ne pardonne pas à Pétain, c’est surtout d’avoir humilié la France. De cette humi¬liation le procureur général va se servir pour prononcer les mots les plus percutants de son accusation. Il décrit d’abord le grief qu’il adresse à l’accusé :
… Celui d’avoir humilié la France dans le monde, de l’avoir asservie à son vain¬queur, non seulement en cédant à ses exi¬gences, mais en allant encore plus loin : en prenant pour modèle, en s’efforçant de copier ses institutions, d’adopter, de s’assi¬miler ses préjugés et jusqu’à ses haines.
Me plaçant, moi, sur le terrain de la loi, le seul sur lequel je puisse me placer, bravant les menaces de mort qui m’arrivent, comme les injures d’une minorité que sa haine ou sa foi aveuglent encore, songeant à tout le mal qu’a fait à la France, cette France dont Michelet a dit que son agonie serait l’agonie de l’Europe — cette France à laquelle il semble que, parfois, l’on conteste encore le droit de reprendre la place qu’elle a occupée et qu’elle doit occuper encore. 
Songeant à tout le mal qu’a fait, qu’ont fait à cette France un nom et l’homme qui le porte avec tout le lustre qui s’y attachait, parlant sans passion, ce sont les réquisitions les plus graves que je formule au terme d’une trop longue carrière, arrivé, moi aussi, au déclin de ma vie, non sans une émotion profonde mais avec la conscience d’accomplir ici un rigoureux devoir : c’est la peine de mort que je demande à la Haute Cour de justice de prononcer contre celui qui fut le maréchal Pétain.
Après la fin de l’audience. Pétain a une courte colère.
Elle s’apaise très vite, mais l’accusé confie à Joseph Simon :
— C’est dur de rester impassible devant tout ce que j’entends ! Je fais ce que je peux pour rester calme…, mais dire que j’ai trahi la France, c’est honteux.

 

Maître Isorni … 

 

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Magistrats de la Haute Cour, écoutez-moi, entendez mon appel. Vous n’êtes que des juges; vous ne jugez qu’un homme. Mais vous portez dans vos mains le destin de la France.
Pour la première fois est passé dans le prétoire un souffle d’émotion et les dernières phrases d’Isorni font rouler des larmes sur le visage de certains assistants. A la suspension d’audience, le farouche procureur général Mornet se rue sur Jacques Isorni, l’étreint chaleureusement et laisse échapper cet énorme aveu ou ce remords de conscience :
Ah! vous avez tellement dit tout ce que je pensais!
L’accusé, lui, a été fortement rémué par la péroraison d’Isorni. Quand, pendant la suspension d’audience, le jeune avocat fait visite à l’accusé dans sa chambre, Pétain, sans lui dire un mot, l’embrasse longuement. Annie Pétain confie à Isorni :
— Je ne l’ai jamais vu aussi bouleversé…
Il vous considère comme un fils.

 

 

 

 

La délibération des jurés…

 

Les débats sont clos à 21 h 05. Les jurés parlementaires et résistants. Mongibeaux, Donat-Guigue et Picard se retirent dans la salle des délibérations. Pétain rejoint sa femme dans leur chambre près de la salle d’audience; fatigué, il s’étend sur son lit
où il attendra la lecture de l’arrêt. Quand aura-t-elle lieu ?
Transportons-nous dans la salle de jurés. Au centre, une estrade où siégeront les trois présidents. De part et d’autre, les jurés, à droite les parlementaires, à gauche les résistants. Dans un coin, un buffet a été dressé ( colin froid mayonnaise, fromages, fruits) -afin qu’ils puissent se restaurer pour le cas d’une délibération longue.
Cette délibération, on en connaît tous les détails par les confidences de deux jurés parlementaires, Pétrus Faure et Gabriel Delattre, qui ont décidé de lever le secret sur la dernière phrase du procès de Philippe Pétain, estimant devoir verser leur témoignage à la grande barre de l’Histoire. Une seule question s’est posée au jury : votera-t-il ou non la peine de mort requise par Mornet ? A chacun de répondre selon sa conscience.
Celle de Pétrus Faure est déchirée. Il reste encore sous le coup d’un bref échange de propos avec le procureur général, après
la clôture des débats, Pétrus Faure ayant croisé Mornet dans son bureau. Depuis trois semaines que nous avions des ren-
contres, raconte Pétrus Faure, il s’était établi entre nous des relations de politesse et même de cordialité. Je lui posai la question suivante : « Que pensez-vous sur ce que sera le verdict ? » Il me répondit : «J’ai moi-même demandé la peine de mort, mais vous, il ne faut pas la voter… » Que penser d’un procureur général qui, quelques jours auparavant, avait déclaré à la fin de son réquisitoire « Je demande la peine de mort pour celui qui fut le maréchal Pétain » et qui me demandait, à moi juré, de ne pas la voter ? 
A cette première surprise, le président Mongibeaux va en ajouter une seconde. Ouvrant les débats, il déclare :
Messieurs les Jurés, mes assesseurs et moi-même vous demandons : seriez-vous d’accord pour une peine de cinq ans de bannissement ?
Cette demande imprévue et imprévisible suscite une vague de réprobation chez tous les jurés de la Résistance. La presque totalité des jurés repousse la suggestion des trois juges.
Cette parenthèse terminée, cet incident clos. Mongibeaux questionne chaque juré l’un après l’autre : est-il oui ou non partisan de la peine de mort ? Consultés les premiers, les jurés de la Résistance font connaître leur réponse: après eux, les parlementaires. Deux d’entre eux, Gabriel Delattre et Lévy-Alphandery, s’opposent à la peine capitale.
Des bulletins sont alors distribués aux jurés, qui doivent les remplir par un seul mot : « pour » ou « contre » la peine de mort. Leur dépouillement donne quatorze voix « pour » et treize voix « contre » — la peine de mort a été votée à une voix de majorité.
Et c’est alors que se produit la dernière péripétie de la délibération : plusieurs jurés demandent que le jury se prononce, par un second vote, sur un voeu qui pourrait figurer dans l’arrêt, voeu selon lequel la Haute Cour demanderait au chef de l’État une mesure de grâce pour que la peine de mort ne soit pas appliquée. Cette proposition fait l’objet de la même procédure que pour la fixation de la peine : dix-sept jurés sont favorables au vote du voeu demandant la clémence, dix sont contre. Ainsi trois jurés, partisans de la condamnation à mort, estiment qu’elle ne doit pas être exécutée: et ce déplacement de trois voix orientera la rédaction de l’ultime phrase de l’arrêt.

Le verdict…

A 3 h 30, le texte est prêt; il est lu et accepté sans discussion. A 4 h 2, une longue sonnerie retentit : l’heure est venue.
Pour la dernière fois, précédé de Joseph Simon et accompagné par ses trois avocats, Philippe Pétain parcourt les quelques mètres qui le séparent de la salle d’audience. Son visage est resté de marbre, quoique ses traits soient tirés par cette nuit d’une veille angoissée.
Il entre dans cette salle où, depuis le lundi 23 juillet, il se soumet à la justice des hommes; elle est plongée dans une semi-obscurité. Le silence est total quand y pénètrent à leur tour les juges et les jurés.
Mongibeaux allume une lampe placée devant lui et approche un micro de la bouche : la lecture de l’arrêt sera enregistrée afin d’être diffusée par les ondes dans le monde entier.
De sa voix monotone, Mongibeaux égrène les attendus : ils reprennent, presque sans modification, ceux de l’acte de l’accusation. En foi de quoi, Pétain est reconnu coupable d’avoir entretenu des intelligences avec l’Allemagne, puissance en guerre avec la France, en vue de favoriser les entreprises de l’ennemi.

Et c’est la phrase irrévocable :
Par ces motifs, condamne Pétain à la peine de mort, à l’indignité nationale et à la confiscation de ses biens. Tenant compte du grand âge de l’accusé, la Haute Cour de justice émet le voeu que la condamnation à mort ne soit pas exécutée.

Gardes, emmenez le condamné.
L’audience est levée.

Très pâle, Pétain, qui est resté debout pendant la lecture de l’arrêt, comme tous les spectateurs, refait pour la dernière fois le chemin jusqu’à sa chambre où le rejoignent ses avocats. Nous lui expliquâmes le sens de l’arrêt, raconte Jacques Isorni, de telle manière qu’il fut surpris de cette indulgence. Il trouvait ironiquement que les juges avaient été bien gentils.

 

 

Le condamné se dépouille de son uniforme de maréchal de France : c’est en costume bleu, pardessus foncé, chapeau gris et souliers jaunes qu’il quitte le palais de justice. Ses valises ont été faites dans la soirée et il ne porte à la main qu’une petite serviette noire contenant quelques papiers.
Quand le directeur général de l’administration pénitentiaire se présente à lui pour l’accompagner, il décline son nom :
Amor (tel est en effet le patronyme de ce haut fonctionnaire)…
Amor ?… Comme moi, réplique le condamné en esquissant un sourire.
Avec le médecin qui l’a suivi depuis Montrouge, le docteur Racine, Philippe Pétain prend place dans une ambulance qui le conduit à Villacoublay.
Chic ! Un avion ! s’exclame-t-il quand il aperçoit le Dakota personnel du général de Gaulle qui doit le transporter jusqu’aux portes de sa nouvelle prison. Avec Pétain montent dans l’appareil Simon, Racine, quelques fonctionnaires de la Sûreté et de l’administration pénitentiaire.

L ‘avion décolle au petit matin, emportant le condamné vers sa nouvelle destinée : celle d’un prisonnier perpétuel.
Philippe Pétain est entré dans sa quatre-vingt-dixième année. Il aura encore près de six ans à vivre dans trois cellules mili¬taires de deux forts désaffectés dont les murs constitueront son seul horizon.

fin de l’histoire …
source : http://www.histoire-en-questions.fr/proces%20et%20affaire/proces%20petain%20accueil.html

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