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23 avril 2013

Garibaldi : à qui revient de droit ?

Classé sous — milguerres @ 0 h 34 min

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La Tunisie au gré des conflits

Garibaldi : à qui revient de droit ? 

La Tunisie reste une problématique entre la France et l’Italie, à qui vient-elle de droit ? 

La France oeuvre par tous les moyens, d’effacer l’Italie dans la procédure de l’incursion de la Tunisie.

Ce conflit non moins concret, persistera jusqu’à l’indépendance de la Tunisie. 

 File:Giuseppe Garibaldi (1866).jpg

« Je viens donner à la France ce qui reste de moi. La France est une patrie que j’aime », 

« J’étais trop malheureux quand je pensais que les républicains luttaient sans moi »

Giuseppe Garibaldi

 *******************************************

 Garibaldi : à qui revient de droit ?  garibaldi-titre-journal-courrier-des-alpes-31-mai-1881

Une nouvelle lettre de Garibaldi. (publication au Courrier des Alpes le 31 mai 1881, source : http://www.memoireetactualite.org)

Garibaldi a adressé à la Riforma la lettre suivante :

Caprera, 17 mai. 1881

Le traité de la France avec le bey de Tunis a détruit la bonne opinion que j’avais de la République française actuelle que j’ai, eu l’honneur de servir dans des temps difficiles. Ces républicains de nos jours ne répondent pas à l’esprit généreux et humanitaire de la première République.

Que nos voisins se souviennent bien que les italiens veulent la fraternité de tous les peuples, mais ils ne seront jamais les ilotes, les esclaves de personne.

Le. vote que sept millions de Français donnèrent à Napoléon III eut un épilogue à Nice, où les prêtres et quelques hommes vendus ou égarés conduisaient les foules ahuries à l’urne pour voter comme en France pour l’autocrate.

L’annexion de Nice fut par conséquent un délit non moins odieux que le 2 Décembre.

Les patriotes Italiens se turent sur la perte de la plus belle et de la plus importante des villes italiennes par déférence pour leurs soi-disant  frères. Mais mes concitoyens ne renieront jamais le berceau de Segurana et de Massena, et si les Français s’obstinent à ne pas nous reconnaître comme leurs frères et leurs égaux, ils nous rappelleront toujours que la Corse et Nice sont françaises comme moi-même je suis Tartare, que dans l’antique Carthage. les Italiens ont autant de droit que la France et qu’ils doivent prétendre à l’indépendance complète de la Tunisie.

G. GARIBALDI.

_____________________

Giuseppe Garibaldi

Giuseppe Garibaldi

 

Homme politique italien (Nice 1807-Caprera 1882).

En Amérique du Sud, comme en Italie puis en France, Giuseppe Garibaldi devint un héros de l’indépendance des peuples, et même fut le héros par excellence pour Michelet. Aventurier romantique, il mena ses combats en s’efforçant de ne jamais dépendre des intérêts politiques.

L’aventurier patriote

Né au sein d’une famille de marins, Giuseppe Garibaldi s’embarque sur les navires de son père dès 1822. Il découvre Constantinople et surtout Rome, qui lui laisse une profonde impression. C’est là, en 1833, qu’il rencontre et rejoint Giuseppe Mazzini. Au contact des défenseurs de la Jeune-Italie, il se dit « initié au sublime mystère de la patrie ». Compromis dans une tentative de coup de main sur Gênes, il est condamné à mort. Il se réfugie alors à Marseille avant de partir, en décembre 1835, pour l’Amérique du Sud.

Le « héros des deux mondes »

Au cours de ses treize années d’exil, Garibaldi épouse la cause des indépendantistes. Au Brésil, il combat dans les rangs de la jeune République du Rio Grande do Sul (1836), puis en Uruguay contre le dictateur argentin Rosas (1841). En 1843, Montevideo est défendue par une Légion italienne, constituée d’exilés et d’aventuriers. Garibaldi entreprend de réorganiser cette troupe disparate et l’équipe d’un uniforme qui deviendra célèbre, la camicia rossa (« chemise rouge »). À la tête de ses Chemises rouges, le « général » Garibaldi multiplie les faits d’armes et devient en Amérique du Sud un héros populaire dont la renommée gagne le Vieux Continent.

Revenant à Nice en 1848, Garibaldi offre son aide à Charles-Albert, roi de Sardaigne. Le républicain se fait momentanément royaliste. Avec ses volontaires, il combat les Autrichiens dans le Milanais, mais sans succès. Puis, marchant sur Rome, il peut y proclamer la république en 1849. Or, Napoléon III, venu au secours du pape, en chasse Garibaldi. Pour l’aventurier italien, c’est de nouveau l’exil, à Londres, aux États-Unis, et jusqu’en Chine…

De retour en Italie en 1854, Garibaldi se met d’emblée au service du nouveau roi de Sardaigne, Victor-Emmanuel II, lequel lui confie le commandement des cacciatori delle Alpi, les chasseurs alpins. À leur tête, Garibaldi s’illustre dans la guerre contre l’Autriche qui, en 1859, s’achève par le rattachement de la Lombardie au Piémont, bientôt suivi par le ralliement des duchés de Parme, de Toscane, de Modène, puis des légations de Bologne et de Ferrare. L’unité italienne est en marche ; Garibaldi veut y jouer son rôle.

Le meneur de l’expédition des Mille

Le maître d’œuvre de cette unité, Cavour, porte désormais ses regards vers le sud de l’Italie, où une révolte vient d’éclater en Sicile. Mais il ne veut pas affronter officiellement le royaume de Naples. Cette mission va échoir aux Chemises rouges de Garibaldi. De Quarto, près de Gênes, ils sont un millier de volontaires à partir pour la Sicile. Le 11 mai 1860, ils débarquent à Marsala et entament la conquête de l’île. Puis, en septembre, Garibaldi entre victorieux dans Naples. L’unité est alors presque achevée pour le compte de Victor-Emmanuel II, effectivement proclamé roi d’Italie en 1861.

Grisé par son succès, Garibaldi est résolu à faire de Rome, toujours dominée par les États de l’Église, la capitale de l’Italie. En 1862, il prend la tête – malgré l’opposition du gouvernement piémontais – de deux expéditions dans le Trentin, puis en Calabre. Il doit cependant s’avouer vaincu. Dès lors, il ne jouera plus en Italie qu’un rôle de second plan et ne sera pas au nombre de ceux qui, en septembre 1870, feront plier Rome.

L’éternel romantique

L’aventure toutefois n’est pas encore finie ; c’est en France désormais qu’elle va se prolonger, contre les Prussiens. En prenant Dijon (janvier 1871), Garibaldi remporte une des rares victoires de la jeune République. Il se trouve ensuite à Paris pendant les événements de la Commune, puis retourne en Italie. Celui qui fut présent sur tant de champs de bataille se reconvertit en homme politique. Élu député de Rome en 1874, il préside ensuite la Ligue de la paix et de la liberté à Genève.

Finalement retiré sur son île de Caprera, Garibaldi abandonne les armes pour la plume, et se consacre à la rédaction des Mémoires d’une Chemise rouge. Quand il s’éteint, sa légende de combattant des nobles causes est déjà bien installée.

Mazzini, maître à penser de Garibaldi

Si Garibaldi fut le bras armé de l’unité italienne, Giuseppe Mazzini en fut l’un des promoteurs et le principal théoricien. Fondateur du mouvement Jeune-Italie, ce dernier rêvait de réunir toute l’Italie sous la bannière de la République. Artisan des insurrections de 1848, qui restèrent sans lendemain, il continua de prêcher la révolte sur un ton qui faisait de l’idéal républicain une véritable profession de foi.

Ainsi, Mazzini sema dans l’esprit de toute une génération l’espoir de l’unité italienne. Garibaldi a appartenu à cette génération. C’est lui qui réalisa, pour le compte de la monarchie de Sardaigne, les vœux de Mazzini.

sources :

wikipedia

http://www.memoireetactualite.org

http://www.larousse.fr/encyclopedie

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La Tunisie au gré des conflits

 

 

Garibaldi : à qui revient de droit ?

Classé sous — milguerres @ 0 h 27 min

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La Tunisie au gré des conflits

Garibaldi : à qui vient de droit ? 

La Tunisie reste une problématique entre la France et l’Italie, à qui vient-elle de droit ? 

La France oeuvre par tous les moyens, d’effacer l’Italie dans la procédure de l’incursion de la Tunisie.

Ce conflit non moins concret, persistera jusqu’à l’indépendance de la Tunisie. 

 File:Giuseppe Garibaldi (1866).jpg

« Je viens donner à la France ce qui reste de moi. La France est une patrie que j’aime », 

« J’étais trop malheureux quand je pensais que les républicains luttaient sans moi »

Giuseppe Garibaldi

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 Garibaldi : à qui revient de droit ?  garibaldi-titre-journal-courrier-des-alpes-31-mai-1881

Une nouvelle lettre de Garibaldi. (publication au Courrier des Alpes le 31 mai 1881, source : http://www.memoireetactualite.org)

Garibaldi a adressé à la Riforma la lettre suivante :

Caprera, 17 mai. 1881

Le traité de la France avec le bey de Tunis a détruit la bonne opinion que j’avais de la République française actuelle que j’ai, eu l’honneur de servir dans des temps difficiles. Ces républicains de nos jours ne répondent pas à l’esprit généreux et humanitaire de la première République.

Que nos voisins se souviennent bien que les italiens veulent la fraternité de tous les peuples, mais ils ne seront jamais les ilotes, les esclaves de personne.

Le. vote que sept millions de Français donnèrent à Napoléon III eut un épilogue à Nice, où les prêtres et quelques hommes vendus ou égarés conduisaient les foules ahuries à l’urne pour voter comme en France pour l’autocrate.

L’annexion de Nice fut par conséquent un délit non moins odieux que le 2 Décembre.

Les patriotes Italiens se turent sur la perte de la plus belle et de la plus importante des villes italiennes par déférence pour leurs soi-disant  frères. Mais mes concitoyens ne renieront jamais le berceau de Segurana et de Massena, et si les Français s’obstinent à ne pas nous reconnaître comme leurs frères et leurs égaux, ils nous rappelleront toujours que la Corse et Nice sont françaises comme moi-même je suis Tartare, que dans l’antique Carthage. les Italiens ont autant de droit que la France et qu’ils doivent prétendre à l’indépendance complète de la Tunisie.

G. GARIBALDI.

 

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Giuseppe Garibaldi

Giuseppe Garibaldi

 

 

Homme politique italien (Nice 1807-Caprera 1882).

En Amérique du Sud, comme en Italie puis en France, Giuseppe Garibaldi devint un héros de l’indépendance des peuples, et même fut le héros par excellence pour Michelet. Aventurier romantique, il mena ses combats en s’efforçant de ne jamais dépendre des intérêts politiques.

L’aventurier patriote

Né au sein d’une famille de marins, Giuseppe Garibaldi s’embarque sur les navires de son père dès 1822. Il découvre Constantinople et surtout Rome, qui lui laisse une profonde impression. C’est là, en 1833, qu’il rencontre et rejoint Giuseppe Mazzini. Au contact des défenseurs de la Jeune-Italie, il se dit « initié au sublime mystère de la patrie ». Compromis dans une tentative de coup de main sur Gênes, il est condamné à mort. Il se réfugie alors à Marseille avant de partir, en décembre 1835, pour l’Amérique du Sud.

Le « héros des deux mondes »

Au cours de ses treize années d’exil, Garibaldi épouse la cause des indépendantistes. Au Brésil, il combat dans les rangs de la jeune République du Rio Grande do Sul (1836), puis en Uruguay contre le dictateur argentin Rosas (1841). En 1843, Montevideo est défendue par une Légion italienne, constituée d’exilés et d’aventuriers. Garibaldi entreprend de réorganiser cette troupe disparate et l’équipe d’un uniforme qui deviendra célèbre, la camicia rossa (« chemise rouge »). À la tête de ses Chemises rouges, le « général » Garibaldi multiplie les faits d’armes et devient en Amérique du Sud un héros populaire dont la renommée gagne le Vieux Continent.

Revenant à Nice en 1848, Garibaldi offre son aide à Charles-Albert, roi de Sardaigne. Le républicain se fait momentanément royaliste. Avec ses volontaires, il combat les Autrichiens dans le Milanais, mais sans succès. Puis, marchant sur Rome, il peut y proclamer la république en 1849. Or, Napoléon III, venu au secours du pape, en chasse Garibaldi. Pour l’aventurier italien, c’est de nouveau l’exil, à Londres, aux États-Unis, et jusqu’en Chine…

De retour en Italie en 1854, Garibaldi se met d’emblée au service du nouveau roi de Sardaigne, Victor-Emmanuel II, lequel lui confie le commandement des cacciatori delle Alpi, les chasseurs alpins. À leur tête, Garibaldi s’illustre dans la guerre contre l’Autriche qui, en 1859, s’achève par le rattachement de la Lombardie au Piémont, bientôt suivi par le ralliement des duchés de Parme, de Toscane, de Modène, puis des légations de Bologne et de Ferrare. L’unité italienne est en marche ; Garibaldi veut y jouer son rôle.

Le meneur de l’expédition des Mille

Le maître d’œuvre de cette unité, Cavour, porte désormais ses regards vers le sud de l’Italie, où une révolte vient d’éclater en Sicile. Mais il ne veut pas affronter officiellement le royaume de Naples. Cette mission va échoir aux Chemises rouges de Garibaldi. De Quarto, près de Gênes, ils sont un millier de volontaires à partir pour la Sicile. Le 11 mai 1860, ils débarquent à Marsala et entament la conquête de l’île. Puis, en septembre, Garibaldi entre victorieux dans Naples. L’unité est alors presque achevée pour le compte de Victor-Emmanuel II, effectivement proclamé roi d’Italie en 1861.

Grisé par son succès, Garibaldi est résolu à faire de Rome, toujours dominée par les États de l’Église, la capitale de l’Italie. En 1862, il prend la tête – malgré l’opposition du gouvernement piémontais – de deux expéditions dans le Trentin, puis en Calabre. Il doit cependant s’avouer vaincu. Dès lors, il ne jouera plus en Italie qu’un rôle de second plan et ne sera pas au nombre de ceux qui, en septembre 1870, feront plier Rome.

L’éternel romantique

L’aventure toutefois n’est pas encore finie ; c’est en France désormais qu’elle va se prolonger, contre les Prussiens. En prenant Dijon (janvier 1871), Garibaldi remporte une des rares victoires de la jeune République. Il se trouve ensuite à Paris pendant les événements de la Commune, puis retourne en Italie. Celui qui fut présent sur tant de champs de bataille se reconvertit en homme politique. Élu député de Rome en 1874, il préside ensuite la Ligue de la paix et de la liberté à Genève.

Finalement retiré sur son île de Caprera, Garibaldi abandonne les armes pour la plume, et se consacre à la rédaction des Mémoires d’une Chemise rouge. Quand il s’éteint, sa légende de combattant des nobles causes est déjà bien installée.

Mazzini, maître à penser de Garibaldi

Si Garibaldi fut le bras armé de l’unité italienne, Giuseppe Mazzini en fut l’un des promoteurs et le principal théoricien. Fondateur du mouvement Jeune-Italie, ce dernier rêvait de réunir toute l’Italie sous la bannière de la République. Artisan des insurrections de 1848, qui restèrent sans lendemain, il continua de prêcher la révolte sur un ton qui faisait de l’idéal républicain une véritable profession de foi.

Ainsi, Mazzini sema dans l’esprit de toute une génération l’espoir de l’unité italienne. Garibaldi a appartenu à cette génération. C’est lui qui réalisa, pour le compte de la monarchie de Sardaigne, les vœux de Mazzini.

sources :

wikipedia

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21 avril 2013

L’Algérie en 1881 – au gré de l’incursion française

Classé sous — milguerres @ 22 h 43 min

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La Tunisie au gré des conflits

 Une histoire : la Tunisie et la France

Titre : Les Tirailleurs algériens dans le Sahara, récits faits par trois survivants de la mission Flatters et recueillis par F. Patorni,…
Auteur : Patorni, Fernand (1842-1904)
Éditeur : impr. de L. Marle (Constantine)
Date d’édition : 1884
SOURCE BNF 

A CONSULTER INTEGRALEMENT EN LIGNE
162 PAGES ATTENTION !!!  Very Happy Razz

http://fr.calameo.com/read/00215275645aad7d8b7fa

 

L’Algérie en 1881 – au gré de l’incursion française 

 

La France à la même époque prenait le Fort de BIZERTE
-
L’affaire de Géryville et le Sous-Lieutenant Weinbrenner
Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8TOUT L’ARTICLE CI-DESSOUS disponible sous format word à télécharger -> L’Algérie en 1881 – au gré de l’incursion française

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8

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Partie 1

L’ODYSSÉE D’UNE TRIBU SAHARIENNE : LES DJERAMNA (1881-1929)
-
Pierre Boyer 
-
Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée 
Année 1971 Volume 10 Numéro 10 pp. 27-54

Le 4 septembre 1928, un arrêté du Gouverneur Général de l’Algérie réintégrait dans la Tribu des Ouled Ziad Cheraga, appartenant à la Confédération des Traffi, la fraction Djeramna qui l’avait abandonnée quarante huit ans plus tôt pour se lancer dans une étonnante aventure.
Celle-ci, selon l’humeur du lecteur apparaîtra comme une sorte de western saharien au cours duquel une tribu nomade s’enfonce de plus en plus dans le désert pour sauvegarder sa liberté, avant de revenir, après un long périple, sur les terres de ses ancêtres ; ou bien il trouvera matière à tragédie grecque et se remémorera Ulysse et ses compagnons fuyant devant la colère d’Héra.

Soyons plus précis et examinons ce qui conduisit les Djeramna à assassiner un officier français, le 21 avril 1881, puis à gagner successivement le Sud-Marocain, la région d’El-Goléa, le Gourara, le Touat, Aoulef, les Touareg Ajjer, Ghadamès, le Fezzan, pour finalement revenir aux environs d’El Abiod Sidi Cheikh, en passant par le Sud Tunisien et les régions d’Ouargla et d’El Goléa.

_______

En 1881, le Sud Oranais échappait encore au contrôle de l’administration française. On trouvait bien un Bureau Arabe à Géryville, mais son influence ne dépassait guère soixante kilomètres à la ronde. Les postes de Méchéria, Ain Sefra, du Khreider, n’existaient pas. Une maigre garnison de disciplinaires de la Légion occupait le bordj de Sfissifa ; son rôle politique était nul. On ne disposait que d’une seule piste carrossable reliant Géryville à Saïda. Tous les transports se faisaient encore à dos de chameau.
Dans ces immenses étendues, les tribus vivaient comme elles avaient vécu à l’époque turque, estimant, l’impôt payé, pouvoir agir à leur guise.
Or, ces tribus étaient loin d’être paisibles. Sous la conduite de leurs Chefs religieux, les Ouled Sidi Cheikh, elles s’étaient révoltées en 1864 ; et si la majorité d’entr’elles, dont les Djeramna, était rentrée en 1866, quelques familles étaient encore en dissidence sur les confins Algéro-Marocains ou dans l’Extrême Sud1.

 

L'Algérie en 1881 - au gré de l'incursion française  migrat10

Les contacts fréquents avec ces insoumis entretenaient un esprit de rebellion larvé qui n’attendait que l’occasion pour s’affirmer par les armes.
A partir de l878, une série d’incidents caractéristiques se produisait.
D’abord, le jeune Si Hamza, héritier direct de la baraka des Ouled Sidi Cheikh, qui venait de rentrer dans les Territoires contrôlés par l’administration française, s’évadait vers les confins Algéro-Marocains. Ensuite, à l’annonce de l’établissement d’une voie ferrée à travers leurs territoires, les Traffï bloquaient à Tyout la mission d’étude du Transsaharien qui devait rebrousser chemin devant l’hostilité des tribus.
Mais surtout l’action d’un jeune marabout, Bou Amama, allait raviver les vieilles espérances. Ce saint personnage, né vers 1838/40 dans la région de Figuig, était d’origine très modeste. Il appartenait aux Ouled Sidi Taj, fraction des Ouled Sidi Cheikh Gharaba. Son grand-père avait joui, cependant, d’un certain prestige religieux. En 1875, il se fixait à Moghar, en territoire algérien où sa piété le fit remarquer. En 1878, il y fondait une zaouïa et commençait, selon l’usage, à envoyer des missionnaires dans les tribus.
Poursuivait-il un but religieux ou un but politique ? Les renseignements recueillis sont contradictoires car les événements qu’il déclencha servirent de prétexte à polémique dans la presse algérienne. Le parti civil en fît un agitateur sans scrupule, le parti militaire un honnête marabout qui aurait mal tourné2. De toutes façons, c’était jouer avec le feu et cette prédication religieuse glissa rapidement à l’appel à la révolte.

L’administration militaire signalait bien le danger mais le Gouverneur Général,A lbert Grevy, avait proclamé en 1879 que « l’ère des insurrections était close » et il lui était difficile de se déjuger en organisant une expédition dans le Sud-Oranais. Bou Amama put ainsi développer en toute tranquilité son action. Ses moqqadem avaient reçu un excellent accueil chez les Traffi et particulièrement chez les Djeramna des Ouled Ziad 3. Un de ces derniers, Tayeb el Djeramni, avait même été chargé d’aller à son tour porter la bonne parole chez Ouled Addou du Cercle de Tiaret.

Au début de 1881, cependant, les renseignements affluent rapportant l’imminence d’un soulèvement. Le 3 mars, 11 familles d’Ouled Sidi Cheikh Gharaba, entrées en territoire algérien en 1877, vont rejoindre Bou Amama. Survient, le 13, l’annonce du massacre de la Mission Flatters qu’apporte un Chambaa d’Ouargla.

Le 6 avril, le Bachaga de Frendah, Si Ahmed Ouled Cadi, dont la loyauté est connue, annonce que Bou Amama a envoyé des émissaires dans les tribus pour prêcher la guerre sainte.
Cette fois, on s’inquiète en haut lieu, d’autant que la prochaine campagne de Tunisie a vidé l’Oranie de ses troupes 4, On convoque les Caïds pour les inviter à secouer leur torpeur et ordre est donné aux Officiers des Bureaux Arabes d’arrêter en tribu les émissaires du Marabout.

Dans le Cercle de Géryville, l’attention se porte sur la fraction des Djeramna dont les deux chefs Eddin ben Mohammed et Dahmane ben Cheikh sont acquis à Bou Amama et dont est originaire le moqqadem Tayeb el Djeramni. L’opération est délicate et il est certain que l’envoi d’officiers sans troupes au milieu de tribus en semi rebellion frise l’inconscience 5.
Pour comble de malchance, Géryville n’asous la main qu’un jeune sous-lieutenant, affecté depuis peu aux affaires arabes, ne connaissant pas les réactions des nomades. Aussi, avant d’être envoyé le S/Lieutenant Weinbrenner est-il longuement chapitré. On lui adjoint un maréchal des logis confirmé, Lakhdar Ould bou Arfa et trois spahis. 

Pour plus de sûreté,son chef lui demande d’agir en liaison étroite avec le Caïd de la tribu.
Malheureusement, rien n’y fera. Weinbrenner, esclave de la consigne, exige la livraison d’Eddin et de Dahmane, Tayeb étant encore chez les Ouled Addou.

Ceux-ci font mine d’accepter et alors que l’officier et ses spahis goûtent aux dattes et au lait du repas de réconciliation, ils sont assaillis par leurs hôtes. Eddin assomme Weinbrenner ; deux spahis sont tués, le maréchal des logis et le Caïd des Ouled Ziad Cheraga, qui avait rejoint l’officier, sont blessés mais parviendront à s’enfuir.
Il est assez difficile d’expliquer l’attitude des Djeramna en l’occurence.
D’abord les circonstances du meurtre. On ne tue pas un hôte à qui l’on offre le lait et les dattes. On attend au moins qu’il ait quitté le campement.
D’autre part, cette initiative n’est pas conforme aux plans des conspirateurs.

Il est certain que Bou Amama n’envisageait pas de soulèvement avant que les récoltes ne soient rentrées, c’est-à-dire, la fin mai. Cette erreur le contraindra à piller en automne les silos de tribus sympathisantes, les rendant aussitôt hostiles à sa cause.
Ce fut, pensons-nous, un concours de hasards malheureux : inexpérience de Weinbrenner qui choque les Djeramna,6 exhaltation religieuse de ces derniers et refus des deux chefs d’être arrêtés avant le déclanchement de la révolte qu’ils appellent de tous leurs voeux.
Toujours est-il que sitôt les cadavres dépouillés, on rassembla les troupeaux, on démonta les tentes et bientôt Djeramna et Djeramna Aouachir, en une longue caravane, s’enfoncèrent vers l’Est, La grande aventure commençait.

Dans l’esprit des Djeramna, leur action devait être le signal de la grande insurrection victorieuse, aussi se dirigèrent-ils vers les Harrar du Cercle de Tiaret, qu’avait « travaillés » leur contribute, Tayeb el Djeramni. Mais ces derniers gardèrent une attitude expectative. Seuls, les Ouled Addou qui hébergeaient Si Tayeb les suivirent. Ils se dirigèrent alors vers le sud pour rejoindre Bou Amama.
Nous n’avons pas à faire ici l’historique de ce que l’on a appelé la révolte de Bou Amama. Disons en gros que les responsables militaires, du fait des départs de troupes pour la Tunisie, ne purent tout d’abord opposer aux insurgés que des goum assez indécis. 
Peu à peu, la situation s’améliora. Les trois incursions de Bou Amama dans les zones soumises firent long feu. Mais il put assurer le ravitaillement en grain de ses partisans, compromis par l’action prématurée des Djeramna. 
En décembre 1881, BouAmama, déconsidéré, était abandonné de ses partisans. Ceux-ci passaient au Maroc ou s’intégraient aux vieilles bandes rebelles groupées autour des deux chefs des Ouled Sidi Cheikh qui tenaient la campagne depuis 1864, Si Slimane des Ouled Sidi Cheikh Gharaba et Si Kaddour des Ouled Sidi Cheikh Cheraga.

Les Djeramna, qui appartenaient aux Ouled Ziad, rejoignirent tout naturellement Si Kaddour. Mais ils songèrent d’abord à mettre en sûreté leurs troupeaux et leurs familles dans la zone des confins marocains. Or, ils arrivaient là en intrus, d’autant que la grande tribu frontalière des Doui Menia ne portait pas les Ouled Sidi Cheikh Cheraga dans son coeur. On assista pendant toute l’année 1882 à une succession de rezzou et de contre rezzou entre Doui Menia et gens de Si Kaddour. C’est ainsi qu’en août les Djeramna participent à l’attaque d’une caravane de Doui Menia, et leur tuent 18 hommes. 

Dans cette affaire, celui qui avait déclenché tous ces événements, Eddin ben Mohammed, l’assassin de Weinbrenner, trouvait la mort 7.

Il semble que ce décès troubla les Djeramna au point de leur faire quitter Si Kaddour. La fraction décampa en direction du Touat. Mais Si Kaddour ne l’entendait pas de cette oreille. Il fit poursuivre les fugitifs par le goum de son neveu Bou Bekeur. Les Djeramna tuèrent ce dernier mais ils durent céder à la force et regagner les campements de Si Kaddour qui en fit fusiller cinq, en punition du meurtre de son neveu 8.

Il faut voir, pensons-nous, dans ce sanglant incident, un aspect de la lutte d’influence que se livraient le grand Marabout qu’était Si Kaddour, et le nouveau venu aux dents longues, Bou Amama, qui se maintenait au Gourara.
Les Djeramna reprirent donc leur existence aventureuse sur les confins marocains. En février 1883, on signale des incidents lors du partage des dépouilles d’une razzia faite sur les Ouled Djerir 9 par les gens de Si Kaddour, et bientôt la question de l’aman oppose les insurgés entr’eux. 

En gros, les Ouled Sidi Cheikh Cheraga et les Laghouat Ksel veulent retourner auprès du neveu de Si Kaddour, Si Hamza, qui négocie sa soumission aux Français. Les Traffi (dont les Djeramna) restent fidèles à Si Kaddour 10.
En effet, pendant ce temps, le Gouvernement français s’efforçait de mettre fin, par la négociation, à cette malencontreuse insurrection. Divers plans étaient étudiés. Finalement, on s’arrêta à celui du Général Thomassin, commandant la Division d’Oran, qui préconisait la reconstitution d’un grand commandement en faveur d’un représentant des Ouled Hamza, famille dominante des Ouled Sidi Cheikh, l’octroi d’une subvention de 60 000 F. aux mêmes Ouled Hamza et enfin la reconstruction solennelle de la Koubba de l’ancêtre, détruite lors des opérations militaires. Le candidat du Général Thomassin était le jeune Si Hamza ben Bou Bekeur, héritier légitime de la baraka, qui s’était enfui en 1878.

L’année 1883 se passera en négociations avec Si Hamza et Si Kaddour, pendant que les Djeramna, comme les autres tribus insurgées, nomadisent entre Hassi BouZid et le Touat * l . Finalement, un accord est conclu : Si Hamza et la majorité des dissidents regagneront le cercle de Géryville Les partisans de Si Kaddour nomadiseront au sud d’El Goléa après une soumission toute théorique.
Mais ils s’abstiendront de toute action 12. En mai, la situation s’était décantée . Les Ouled Sidi Cheikh formaient désormais trois groupes :
— dans la zone d’El Hassi, 1 500 tentes, sous le commandement de Si Hamza, attendaient l’autorisation de rentrer ;
— dans l’Oued Meguiden, les attentistes, et parmi eux les Djeramna, se regroupaient autour de Si Kaddour ;
— dans le Gourara enfin, Si Slimane, des Ouled Sidi Cheikh Gheraba, essayait de reprendre en main les irréductibles13.
On peut, naturellement, se demander pourquoi les Djeramna restaient avec Si Kaddour au lieu de rejoindre Si Slimane. Les explications sont multiples.
D’abord il est probable qu’ils restaient contraints et forcés. Ensuite, Si Slimane appartenait aux Ouled Sidi Cheikh Gharaba, des frères ennemis, alliés des Doui Menia et des Ouled Djerir. Enfin, les Djeramna espéraient sans doute pouvoir bénéficier d’un répit dans l’existence agitée qu’ils menaient depuis trois ans.
Un événement fortuit allait tout remettre en cause. En effet, en 1883, une épidémie de choléra est signalée et l’Algérie installe un cordon sanitaire entre les territoires contrôlés et les campements insoumis. Ce cordon sanitaire sépare les gens de Si Kaddour d’El Goléa et compromet, de ce fait, le ravitaillement. Les Djeramna sont les premiers à proposer alors un départ vers le Gourara, ce Gourara dont Si Kaddour leur avait brutalement interdit l’accès en décembre 1882.
En octobre, le cordon sanitaire était levé, mais Si Kaddour, suivant l’avis des Djeramna, était déjà en route pour le sud.
Les Djeramna devaient rester au Gourara pendant les années 1884 et 1885.
Leur souhait se trouvait réalisé et ils se gardent bien de remonter vers le nord, même pour l’estivage. En 1885, ils passent encore l’été au Gourara14.

Le Lieutenant Palat, parti seul en exploration vers le Touat, pour un lointain Soudan, et qui devait trouver la mort quelques jours après, mentionne dans son journal de route à la date du 21 janvier 1886 l’apparition de quelques Djeramna :
« Encore une alerte. Six hommes des Ouled Boudouïa et des Djeramna sont venus s’installer à 2 km à l’est de Semotals ». .
Ainsi, la mort du Lieutenant Palat se trouve liée, elle aussi, au destin des Djeramna, bien qu’ils n’aient été certainement pour rien dans cette affaire.
L’Administration française venait d’intimer entre temps à Si Kaddour l’ordre d’accompagner le Lieutenant Palat et de se séparer des tentes Djeramna, sur qui pesait toujours l’assassinat de 1881.

Pour Palat, il était trop tard. Mais pour les Djeramna il lui convenait de prendre une décision.
Il est difficile de savoir quelle fut la réaction intime de Si Kaddour. On doit simplement constater, à partir de mars, une remontée des tentes Djeramna vers le nord. Etait-ce l’effet de l’ordre de Si Kaddour ? Etait-ce la reprise d’un traditionriel mouvement d’estivage, légèrement anticipé, vu les circonstances ? Toujours est-il que cette incursion, en ordre dispersé, vers le nord fut, pour les Djeramna, l’occasion de constater que l’administration française n’avait pas oublié le meurtre de 1881

En effet, peu après, cinq tentes de Djeramna qui s’étaient jointes aux troupeaux des Saïd Otba, d’Ouargla, étaient enlevées par le Makhzen de Ghardaîa.
Deux tentes pouvaient s’échapper grâce à la complicité des Chambaa Brezga, mais les trois chefs de tente restant : Bou Hafs bel Arbi, Naïmi ben Cheikh et Larbi Ould Mohammed furent envoyés en Corse, au pénitencier de Calvi 16.
Un sort analogue failli être celui des neuf tentes Djeramna campées au début mai entre Sbei et Hassi Bou Zid. Comme cette zone dépendait de la Division d’Oran, le Makhzen deGhardafa demanda l’autorisation au Gouverneur Général,par télégramme du 11 mai, de procéder au coup de main. Mais le Gouverneur crut à son tour devoir prendre l’avis d’Oran. D’où un échange de télégrammes relevant de la pure tradition courtelinesque. Finalement le 17 mai, latitude était donnée à Ghardaîa d’enlever le campement à condition de s’assurer auparavant qu’il ne renfermait que des Djeramna. Le temps de s’en assurer, les Djeramna avaient évidemment décampé 17.
Finalement, il semble que les Djeramna ainsi dispersés se regroupèrent autour de Si Kaddour, qui venait à son tour en estivage dans le nord, mais en restant à une certaine distance pour sauver les apparences. Ainsi, en juin, un informateur décompte 52 tentes Djeramna à proximité des 169 tentes du campement de Si Kaddour18. D’autres détails fournis par lui permettent de constater l’état de pauvreté où sont tombés les Djeramna. Ils n’ont, avec un groupe de Chambaa dissidents, que 80 chameaux et 6 chevaux.

Cette situation allait durer encore un mois. Finalement par dépêche du 15 juillet, Si Kaddour était avisé que les subsides qui lui étaient versés depuis l’accord de 1883 seraient bloqués tant que les Djeramna resteraient avec lui.
S iKaddour fut certainement sensible à cette menace, mais il semble qu’il ait surtout cédé aux pressions des Ouled Hamza ralliés. Ceux-ci avaient vite compris que les autorités françaises ne pouvaient passer l’éponge sur le meurtre de Weinbrenner étant donné l’exploitation politique faite de la révolte de Bou Amama par le parti des « civils ».

Notes :
1. Cette Confédération maraboutique était divisée en deux tribus ; les Ouled Sidi Cheikh
Cheraga, vivant en territoire Algérien et les Ouled Sidi Cheikh Gheraba, placés, théoriquement,
sous le contrôle du Sultan du Maroc. Mais la question de nationalité n’avait guère d’importance
pour les intéressés qui nomadisaient selon leur gré. Cf. 33 JJ 15. Archives d’Outre-Mer, Aix
(A.O.M.).
Avant d’aller plus loin, nous rappelons ici l’articulation des circonscriptions administratives
Sahariennes : Poste, Cercle, Annexe et, i partir de 1903, Territoire.
2. Ces deux positions sont représentées par :
— Bezy, L ‘Insurrection du Sud Oranais — Oran, s.d., et
— Commandant Graulle, L’insurrection de Bou Amama — Paris, Lavauzelle, 1905. Ageron,
dans son ouvrage « Les Algériens et la France » se rallie à l’opinion des militaires et dénonce
l’exploitation que la presse des colons fit de cette révolte. Ce qui l’amène, par un excès
contraire, à l’assimiler à « un rezzou de vaste ampleur », reprenant ainsi l’expression d’A.
Bernard. Or, comme nous le verrons, un rezzou ne se prépare pas par trois années d’agitation
politique en tribu et ne dure pas huit mois. La justification qu’il en donne (pillage des silos de
tribus limitrophes) n’est qu’un côté secondaire de l’affaire, conséquence du fait que les tribus
insurgées n’avaient pas eu le temps de s’approvisionner en grains par suite du déclanchement
prématuré de la révolte. Les documents conservés ou publiés sont suffisamment nombreux pour
affirmer que le but poursuivi par Bou Amama n’était pas si limité.
D’autre part Weinbrenner n’était pas le chef du bureau arabe de Géryville (p. 62) mais un
jeune S/Lieutenant, nouvellement affecté.
3. Les Djeramna se composaient de 2 sous-fractions :
— Djeramna proprement dits
— Djeramna El Aouachir.
4. Les opérations commencent le 24 avril 1881.
5. Ce fut au moins l’opinion des intéressés. Cf. Cdt Graulle, op. cit.
6. C’est ainsi qu’il avait déchiré le rideau séparant la partie réservée aux femmes dans la
tente de Tayeb el Djeramni pour voir si ce dernier ne s’y cachait pas.
7. 22 H S — Correspondance du Service Central des Affaires Indigènes. Toutes les cotes
d’archives citées renvoient aux Archives d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence.
8. 11 H 21 – Le Général Cdt la Division d’Oran au Gouverneur Général – Lettre du
13.12.1882.
9. Grande tribu marocaine dont le territoire est contigu i celui des Doui Menia.
10. 11 H 21 — Le Général Cdt la Division d’Oran au Gouverneur Général — Lettre du
14 Février.
11. 1 1 H 21 – Situation politique – Lettres du 14 février, 9 avril, 12 avriL
12. Le Général Cdt la Division d’Alger devait protester contre le choix d’El Goléa, par
crainte d’une contamination des Chambaa Cf. 22 H 5 — Lettre du 4 mars.
13. 22 H S – Lettres du 31 août et du 8 septembre.
14. 22 H 9 – Cne Pansard, Histoire des Ouled Sidi Cheikh (Mss).
15. Lieut Palat – Journal de route – Paris 1886, p. 306.
16. 22 H 8 – Lettre du 11 avril et suivantes.
17. 22 H 8 – Lettres et télégrammes du 1 1 au 20 mal
18. 22 H 7 – Lettre du 7 juin.

Article sur l’Affaire de Géryville
publié le 05 Mai 1881 sur
Journal de Fourmies : Hebdomadaire non politique ["puis" Hebdomadaire indépendant], littéraire, scientifique, industriel et commercial…

expor112

source 
Titre : Journal de Fourmies : Hebdomadaire non politique ["puis" Hebdomadaire indépendant], littéraire, scientifique, industriel et commercial…
Éditeur : [s.n.] (Fourmies)
Date d’édition : 1876
Identifiant : ISSN 21303630
Source : Bibliothèque nationale de France, département Droit, économie, politique, JO-85875
Description : Variante(s) de titre : Journal de Fourmies et des arrondissements d’Avesnes et de Vervins

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Partie 2 - L’Odyssée d’une tribu saharienne Les Djeramna 1881-1929
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suite…

…/…
D’autre part, toute compromission entre les Ouled Sidi Cheikh et les Djeramna empêchait l’aboutissement du grand projet que l’on caressait depuis longtemps à Alger, et dont les Ouled Sidi Cheikh ne pouvaient que profiter. Il s’agissait, en effet, d’utiliser l’influence des Ouled Sidi Cheikh dans certaines zones sahariennes pour amener les populations locales à se rallier à la France. Cela se traduisait par l’accroissement des Commandements, des dignités, des subsides et le rétablissement de la situation matérielle des Ouled Hamza, ruinés par la révolte de 1864.
Si Eddin, frère rallié de SiKaddour, avait déjà proposé en octobre 1885, de capturer les Djeramna, alors qu’ils étaient au Touat. Estimant que l’opération présentait plus d’inconvénients que d’avantages, Alger refusa. En 1886, Si Eddin renouvelait sa proposition et suggérait, au cas où elle ne serait pas retenue, que l’on intime fermement à Si Kaddour l’ordre de les chasser19. Ce dernier, pour son honneur, mit assez longtemps à se décider et ce n’est qu’en octobre qu’il leva ses campements d’Hassi bou Zid pour l’Oued Gharbi, tandis que les Djeramna s’enfonçaient dans le Gourara 20.
Le problème de l’avenir se posait désormais pour eux et pour eux seuls.
Qu’allaient-ils devenir ?
Ils ne pouvaient revenir sur leurs anciens territoires contrôlés par la France.
Le Gourara et le Touat, soumis aux Ouled Sidi Cheikh leurs étaient également interdits, à . l’exception peut-être de la zone de Deldoul qui reconnaissait Bou Amama. Mais leurs rapports avec ce dernier étaient, semble-t-il, médiocres depuis 1882. Il n’était pas non plus question de passer au Maroc. Les Ouled Djerir et les Doui Menia n’oubliaient pas les razzia de 1882-1883. 
Les Chambaa d’autre part étaient trop divisés entr’eux pour offrir longtemps un refuge. Ils étaient enfin dans l’orbe religieux des Ouled Sidi Cheikh.
Tout bien pesé, les Djeramna résolurent d’aller à Deldoul chez Bou Amama.
Mais pour certains, ce n’était qu’une solution provisoire. Déjà en octobre, ils envisageaient une solution beaucoup plus radicale, l’émigration chez les Touaregs.

Pourquoi les Touaregs ? Parce que dans tout le Sahara les Touaregs sont alors les seuls à apparaître comme les adversaires irréconciliables des Français. Le massacre de la mission Flatters a soulevé l’enthousiasme des irréductibles, d’autant plus qu’il a été présenté comme l’extermination d’une armée française. Ce ne sont pas, d’autre part, des inconnus. Des caravanes touarègues viennent assez régulièrement au Touat pour s’approvisionner en dattes, vendre des escla ves,etc … Seuls ils échappent à l’influence religieuse des Ouled Sid-Cheikh qui rend les Chambaa douteux et les Ksouriens hostiles.

Il semble cependant certain que si les Djeramna avaient pu s’entendre avec Bou Amama, la tribu (car ils forment désormais une tribu indépendante) serait restée dans le Gourara de Deldoul. Il n’en fut rien. Fin novembre, une partie des Djeramna quittait Deldoul pour se rendre au Touat par Sali et Bou Ali 21. Les autres restaient autour de Bou Amama, faute de mieux. Le bruit courait cependant qu’ils comptaient se rendre ultérieurement en Tripolitaine en se joignant à la caravane des pèlerins de La Mecque 22. 
Les mois passèrent. Puis en juin 1887, la majeure partie de la tribu allait se regrouper dans le Touat méridionnal à l’appel du Cheikh d’In Salah, Si El Hadj Abd-el-Kader Bajouda. Ce dernier apparaissait, au même titre que les Touaregs, comme un adversaire irréconciliable de la France 23.
Bien que la chose n’ait pas été prouvée, il est à peu près certain qu’il avait été l’instigateur de l’assassinat du Lieutenant Palat en 1886. Il est évident que cet appel s’inscrivait dans une politique de défense de l’oasis contre une attaque française. Or, les Djeramna ne tenaient pas du tout à se voir confronté aux Armées françaises, se doutant bien qu’ils feraient toujours les frais de l’accord final.

C’est à cette époque, dans le Touat méridional, que fut prise la grande décision : le passage chez les Touaregs, dont on discutait depuis plusieurs mois, fut approuvé par la majorité, mais non par la totalité des Djeramna. Ce départ n’était pas une petite affaire. Sans parler des fatigues du voyage, c’était l’entrée dans un monde saharien, bien différent de celui qu’ils connaissaient. La langue, les moeurs, les races n’étaient plus les mêmes. Aussi est-il naturel que ceux des Djeramna qui se jugeaient les moins compromis vis-à-vis de l’autorité française, et en particulier, les Djeramna el Aouachir, aient renoncé au saut dans l’inconnu et décidé de rester sous la protection lointaine de SiKaddour. C’est ainsi que les rapports de 1887 et 1888 continueront de mentionner la présence de quelques tentes Djeramna autour de lui. Celles-ci finirent d’ailleurs par rentrer sur leur ancien territoire, l’aman ayant été accordé, mais les Autorités françaises, par prudence, les rattachèrent non à leur ancienne Tribu, les Ouled Ziad Cheraga, mais aux Ouled Sidi Bou Hafs 24.

Certains, enfin, préférèrent tenter leur chance individuellement sur les confins algéro-marocains, avec Bou Amama. En 1889, un Djeramna figure dans un rezzou de dissidents Chambaa conduit par le fameux Bou Khechba qui, parti de Tabelkoza, dans le Gourara, enlève sur la piste Ghadamès-Ghat, un convoi de chameaux fezzanais conduit par des Touaregs Ajjer25. On capturera, en décembre 1896, un jeune Djeramna dont les parents avaient rejoint Si Slimane 26. Son cas fera l’objet d’un examen approfondi, mais il échappera au pénitencier étant donné qu’il n’avait que cinq ans lors de l’assassinat de Weinbrenner.

De toutes façons, le départ pour le Sahara oriental n’était pas une petite affaire. Il convenait en particulier d’avoir un cheptel camelin suffisant. Or, nous avons vu que celui des Djeramna était des plus médiocres. On peut donc supposer qu’ils firent le nécessaire pour se procurer les animaux indispensables en les prenant où ils les trouvaient. La tradition orale des Djeramna, recueillie par le Lieutenant de Bruce, lors de leur retour en 1926, semble confirmer la chose 27.
D’après celle-ci, ils furent « très mal accueillis par les gens du bas Touat où ils ne restèrent que deux mois, parlant en maîtres et razziant à l’occasion ». On peut penser que la région d’Aoulef eut spécialement à souffrir de leurs exactions. Puis, leur caravane constituée, les Djeramna prirent la piste de Messeguem, avec, comme but lointain, l’oasis de Témassinine 28.
En janvier 1888, des migrants étaient arrivés au Fezzan, chez les Ouled Boucif 29.
Jusque là les autorités françaises avaient pu suivre grosso modo les déplace ments de la Tribu. A partir de ce moment, un rideau tombe sur ses agissements.

Seule la tradition orale nous fournit quelques vagues précisions. Et il convient de l’accueillir avec réserve. Selon elle, en effet, les Touaregs auraient, au début, reçu avec cordialité les Djeramna, mais peu à peu, les choses vont se gâter : « A leur arrivée, ils s’entendent très bien avec eux, mais rapidement ceux-ci (les Touaregs) deviennent exigeants et prennent l’habitude de se servir de leurs chameaux comme s’ils leurs avaient appartenu ». A certaines fêtes, racontent les Djeramna, les Touaregs leur enlevaient leurs animaux les plus gras sans jamais parler de les payer 30.
Aussi, les Djeramna cherchent-ils à s’éloigner de ces protecteurs trop avides et finissent par se fixer dans la région de l’Oued Tarât, en bordure du Fezzan. Là ils prennent l’habitude de se ravitailler à Ghat ou dans les Oasis tripolitaines et, cédant aux avances des autorités turques, ils finissent par s’établir dans cette province.
La tradition Djeramna évoque avec émotion cette époque bénie : « Les Djeramna », écrit de Bruce, « parlent toujours avec plaisir des heureuses années qu’ils passèrent sous l’autorité toute nominale du Sultan de Constantinople. Ils vivaient alors à leur guise, sans contrainte aucune, sans impôts, sans caïd . . . Les Djeramna allaient acheter à Ghadamès quelques articles manufacturés venant d’Europe et recevaient du Soudan, par caravanes, les nègres, la poudre d’or et les étoffes dont ils pouvaient avoir besoin 31″.
Les documents dont nous disposons pour la période postérieure nous laissent assez sceptiques sur l’indépendance réelle des Djeramna. Il est également étonnant qu’à leur arrivée parmi eux, les Touaregs n’aient pas été tentés de monnayer la protection accordée. Nous pensons qu’ils affectèrent implicitement aux Djeramna le statut de tribu vassale, mais libre, ce qui expliquerait les prélèvements désinvoltes opérés sur son cheptel. Et la preuve en serait qu’on les voit par la suite continuellement marcher aux côtés des Touaregs Imanghassaten, et ce jusqu’à leur retour en territoire algérien. 
Les Imanghassaten constituaient un des trois clans nobles des Ajjer. C’était à eux qu’appartenaient, par tradition, les pâturages de l’Oued Tarât où nous voyons les Djeramna s’installer avant de passer en Tripolitaine 32. Il est donc probable que l’alliance qui semble avoir été la leur, comportait une certaine subordination de la part des Djeramna. L’attitude de ces derniers, lors de la séparation de 1926, apporte encore de l’eau à notre moulin, comme nous le verrons plus loin.

De toutes façons, les motifs d’entente étaient nombreux. D’abord ces Imanghassaten étaient fortement arabisés. On les disait d’ailleurs descendants des Megarha, arabes de l’Oued Chiatti, au Fezzan 33. Ensuite, ils apparaissaient comme les plus hostiles à la France de tous les Ajjer 34. On leur attribuait avec raison le massacre des R.P. Richard, Morat et Pouplard, à quelques kilomètres de Ghadamès en 1882. En 1924, plutôt que de se soumettre aux autorités de Fort Flatters, une partie d’entr’eux fera soumission aux Italiens de Ghadamès.

Pendant près de vingt ans Djeramna et Imanghassaten allaient partager la bonne comme la mauvaise fortune, au Fezzan et le long des confins algérotripolitains.

Néanmoins les Djeramna n’appararaissent pas dans les archives de la décennie 1887-1897, alors qu’elles signalent, lors des rezzou et contre rezzou, diverses tribus fezzanaises, sans parler des fractions touarègues sur lesquelles nous sommes désormais bien renseignés. Faut-il penser que les Djeramna, encore inquiets, préfèrent se tenir loin des zones soumises et commercer entre Mourzouk et le Soudan. Ou bien les services français ne les ont-ils pas encore identifiés ? 35 Ce n’est semble-t-il qu’à partir de 1 895/6 que la tribu glisse vers la Hamada el Homra et la frontière algéro-fezzanaise. Peut-être font-ils partie du rezzou qui, à la fin 1895, enlève 800 chameaux à une fraction Ifoghas allant faire soumission aux autorités d’Ouargla.
C’est à cette remontée vers nos postes que l’on doit de retrouver dans les Archives le nom des Djeramna après une éclipse* de près de 10 ans :
En mai 1897, ils font partie d’un rezzou au sud de Berresof, sur des tribus tunisiennes soumises 36 . Désormais nos services les suivront à la trace. En juillet de la même année, la tribu est signalée aux environs de Derdj avec les Imanghassaten et 12 tentes de dissidents Chambaa 37. En février, des Djeramna enlèvent des troupeaux au sud de Ouargla. Craignant l’incident, les autorités turques tentent de les intercepter, tandis qu’un goum français en profite pour faire une incursion au Fezzan 38.

En 1898, un groupe d’Imanghassaten et de Djeramna assassinent deux Chambaa d’El Oued qui s’étaient infiltrés près de Derdj. Ce meurtre provoquera le grand rezzou de 1 900 où les Chambaa enlèveront, sur la Hamada el Homra, les troupeaux Djeramna et Imanghassaten. La perte dut être particulièrement lourde car le Cheikh des Djeramna maudit à cette occasion les Chambaa d’El Oued et abandonna la confrérie religieuse des Qadrya, à laquelle ces derniers étaient également affiliés, par représailles 39.
Ce rezzou était d’ailleurs, en quelque sorte un rezzou officiel. Il avait été autorisé par les autorités françaises.

En effet, les exactions des tribus des confins s’intégraient peu à peu dans des querelles nationales et entraînaient immanquablement des conséquences diplomatiques.
La convention franco-anglaise du 21 mars 1899, avait laissé le Sahara Oriental à la France, tout en confirmant les droits de la Turquie sur la Tripolitaine et son hinterland. Mais qu’était cet hinterland ?

Pour les tribus jusque-là indépendantes, cela signifiait que leurs zones de sécurité allaient se rétrécir comme peau de chagrin. La prise d’In Salah, le 31 décembre 1899 avait matérialisé la menace. Les Hoggar avaient été particulièrement touchés car ils se ravitaillaient en dattes au Tidikelt. 
Mais pour tous c’était la crainte d’avoir à rendre des comptes pour les meurtres d’Européens restés impunis au cours des dernières années : Mission Flatters, Pères Blancs et plus récemment Marquis de Mores.
Aussi, un grand rassemblement réunissant Hoggar et Ajjer, se tint-il en 1901 entre Tarât et Ghat, pour décider de la conduite à venir. 
Les Djeramna participent à ce conseil de guerre, ce qui prouverait, s’il en était besoin, leur intégration à la Société Targuie 40.
A cette occasion, la lutte à mort est décidée et un appel lancé au Pacha de Tripoli. Pour la Turquie, l’hinterland de la Tripolitaine s’étend en effet sur le pays Ajjer et le Hoggar méridional qui assure la liaison avec l’Air et le Soudan et le fructueux commerce transsaharien dont Ghadames est la plaque tournante. On pouvait donc penser qu’elle s’opposerait aux ambitions françaises.

Malheureusement, le combat imprévu de Tit (7 mai 1902) entraîne la défection des Hoggar. Les Ajjer n’ont plus qu’à se réfugier en Tripolitaine. Les Djeramna et les Imanghassaten campent alors au sud de Mourzouk. Mais ce sont des voisins incommodes et devant l’hostilité des Fezzanais, ils doivent regagner leurs anciens terrains de parcours de Derjd et de la Hamada el Homra41. Puis se trouvant sans doute trop près des Chambaa d’ElOued, ils remontent chez les Ouled Zentan, dans le Djebel Tripolitain 42.

L’administration turque, pour soutenir ses prétentions, se trouve désormais dans l’obligation de les défendre. Alors qu’autrefois un rezzou n’entraînait qu’un contre rezzou, la même opération déchaîne maintenant une pluie de notes diplomatiques. 
Dans un aide mémoire destiné à fournir les éléments de réponse au Ministre des Affaires Etrangères, le Général Monnot, commandant la Division de Constantine énumère les différents groupes de dissidents réfugiés sous le pavillon Ottoman, qui sont à l’origine de la plupart des incidents. Et ne soyons pas étonnés s’il cite en premier lieu les Djeramna :
« 1) Les Djeramna de Geryville, meurtriers du Lieutenant Weinbrenner qui se sont enfuis du Territoire algérien après l’insurrection de Bou Amama. Bien que peu nombreux et par suite peu redoutables, ils ne nous en témoignent pas moins leur haine chaque fois qu’ils le peuvent. Leur dernier exploit a été l’assassinat en juillet 1900, à une journée de Ghadamès, du nommé El Hadj Mohammed Bekkar ben bou Khechime, des Achèches, qu’ils savaient être un des émissaires que nous chargions de recueillir des renseignements sur l’affaire de Mores ».

Dans le même aide-mémoire, le Général Monnot rappelait que les Iman ghassaten n’avaient aucun droit à se prétendre sujets du Sultan puisque leur territoire traditionnel relevait de la zone d’influence française 43.
Cette argumentation était reprise par le Gouverneur Général Jonnart, qui, après avoir énuméré les crimes et exactions reprochés successivement aux Djeramna, Chambaa dissidents, Zoua dissidents et Touaregs des diverses confédérations, ajoutait :
« Si la Turquie reconnaissait à ces divers malfaiteurs, la qualité de sujets ottomans nous serions en droit de lui présenter une note diplomatique au sujet de leurs agressions continues »44. Un état mentionnant six rezzou effectués par les intéressés, d’octobre 1901 à janvier 1904, était joint à la note. Il était visible que les autorités algériennes durcissaient leur position.
En mars 1905, Djeramna et Imanghassaten sont campés au Fezzan, vers Terbou, à l’est de Mourzouk. Mais l’éloignement ne les met pas à l’abri des forces françaises. Celles-ci, sous forme d’un contre rezzou Chambaa, pénètrent en Tripolitaine, puis au Fezzan, à la recherche des douars dissidents.
Au retour, elles échappent aux forces turques près d’Hassi Imoulay45. Le Gouvernement français fera rendre les chameaux appartenant aux Fezzanais, mais repoussera les réclamations présentées par les Ottomans au nom des Djeramna et des Imanghassaten. .

Au cours de ce rezzou, les Chambaa ont en effet capturé près d’El Hassy, entre Ghadamès et Mourzouk, une caravane Djeramna qui se rendait au Soudan.
Pour comble de malchance, les Turcs, campés à Hassi Imoulay, ont pris, pendant un moment, les Djeramna qui tentaient de récupérer leur bien sur les Chambaa, pour les Chambaa eux-mêmes et ils leur ont blessé trois hommes, les fils du meurtrier du Lieutenant Weinbrenner.
L’anarchie croissante régnant en Tripolitaine ne plaisait pas cependant à tous.
C’est ainsi qu’en mai 1908 une petite fraction Imanghassaten prenait contact avec les autorités françaises pour s’établir dans le Souf. Mais la chose n’eut pas de suite 46. Néanmoins, il semble que la leçon de 1905, montrant que les Chambaa pouvaient, avec l’accord des autorités françaises, pénétrer au coeur du Fezzan, calma les ardeurs pillardes des Djeramna et des Imanghassaten. Les archives françaises ne signalent aucune incursion de leur part dans les années suivantes.
D’un autre côté, la vigueur des réactions turques tempérait les ardeurs des Chambaa.
Alors qu’un modus vivendi semblait devoir s’établir, on annonçait le 9 octobre 1911, la déclaration de guerre de l’Italie à la Turquie et le début des opérations militaires en Tripolitaine. Aussitôt, la France occupait les points encore litigieux de la frontière, dont Djanet 47.
En juillet 1912, les troupes italiennes reprenaient l’offensive, stoppée après la prise de Tripoli. 
Aussitôt, des Djeramna, campant le long de la Tunisie, faisaient des ouvertures au Résident Général de France pour que la tribu soit autorisée à franchir la frontière. Les chiffres donnés alors sont de 65 tentes, 400 chameaux et 300 chèvres 48 . Tunis contacta Alger car les Djeramna, du fait de l’assassinat du Lieutenant Weinbrenner, posaient un problème. 

Finalement, après consultation de Géryville, on se mit d’accord sur une dyia (prix du sang) de 6 000 F. Moyennant quoi ils pouvaient réintégrer leur tribu d’origine, les Ouled Ziad49. Les négociations se poursuivirent mais il fallut attendre mars 1914 pour que des contacts soient repris 50 ; en juin on annonçait qu’un groupe de 195 individus et 4 négresses (sic), accompagné de 224 chameaux et de nombreux troupeaux, se mettait en marche vers la frontière 51. Il ne devait jamais l’atteindre du fait des dissentions régnant parmi les intéressés.
Ces hésitations des Djeramna s’expliquent assez bien, en fonction des événements politiques du pays. Ayant lié leur sort à ces pillards invétérés qui constituent la fraction Imanghassaten, les Djeramna vivent au milieu de tribus hostiles et ne se sentent en sécurité qu’auprès des autorités turques. Leurs campements préférés sont à Derdj, près de Ghadamès, ou sous la garnison de Mourzouk. L’arrivée des Italiens bouleverse un équilibre précaire. C’est ce qui explique, à notre avis, la demande d’aman de 1912. Puis les opérations s’enlisant, l’émigration en Algérie apparaît moins urgente. Mais la prise de Ghadamès en avril 1913 prive les Djeramna de leur base traditionnelle. Les négociations reprennent donc. 
Dès le début de l’année suivante, les bruits d’occupation de Mourzouk et de Ghat se précisent, d’où les contacts de mars 1914 qui se traduisent par le mouvement de la tribu vers le Sahara algérien en juin 1914.
L’arrêt de cette émigration eut pour cause, certainement, les dissentions entre les chefs. Mais l’abandon de Ghadamès par les Italiens, en novembre 1914, en fut sans doute la raison principale 52 . 

Notes
19. 22 H 8 – Lettre du 26 août 1886.
20. 22 H 7 — Lettre du 1/11/1886. – Si Kaddour fera d’ailleurs toujours preuve de la plus
grande réserve vis-à-vis des autorités françaises. Il continuera de protéger les Djeramna Aouachir
et devra attendre plusieurs années le rétablissement de sa subvention.
21. 22 H 7 – Lettre du 21 novembre 1886.
22. 22 H 8 – Lettre du 5 janvier 1887.
23. 11 H 39 – Situation politique de juin 1887.
24. Sa 30 — Rapport du Commandant Gautier, Chef d’annexé de Géryville (s.d.).
25. 34 H 2 – Correspondance du 27 janvier 1890.
26. 22 H 53 – Lettre du 18 décembre 1896.
27. Sa 30 — Les Djeramna en dissidence, par le Lieutenant de Bruce, mss. 1.12.1926.
28. Sa 30 – Lieut, de Bruce, op. cit.
29. 11 H 39.
30. Sa 30 – de Bruce, op. cit.
31. Sa 30 – de Bruce, op. cit.
32. G. Gardel, Les Touaregs Ajjer. – Alger, 1962, p. 136.
33. G. Gardel, op. cit. p. 49.
34. Foureau, Rapport sur ma mission au Sahara – Paris, 1894, p. 21 S.
35. Voir note 38.
36. 22 H 43 – Correspondance du 21 mai 1897.
37. Derdj est une oasis fezzanaise i l’est de Ghadames. — 22 H 43 — Correspondance du
5 juillet.
38. Martel, Les confins Saharo-Tripolitains de la Tunisie. – P.U.F., 1965, p. 740. Les Djeramna
sont donnés pour Chambaa dissidents ; l’administration française ayant, en dix ans, oublié leur
filiation exacte.
39. de Bruce, op. cit. — Sa 30.
40. Gardel, op. cit., p. 198.
41. Martel, op. cit., T. II, p. 220.
42. 23 H 1 — Rapport mensuel des Territoires du Sud, 1904.
43. 34 H 2 – Correspondance du 13 avril 1904.
44. 34 H 2 — Correspondance du 7 mai
45. Martel, op. cit., T. II, p. 237.
46. Gardel, op. cit., p. 303.
47. Gardel, op. cit., p. 315.
48. Sa 30 — Rapport du Commandant Supérieur du Cercle de Géryville, non daté. (Août
1924 ? ).
49. Sa 30 — Rapport du Commandant Supérieur du Cercle de Géryville, non daté (août
1924 ? )
50. 23 H 1 — Correspondance.
51. Sa 30 — Rapport du Commandant supérieur du Cercle de Géryville.

Partie 3 – L’Odyssée d’une tribu saharienne Les Djeramna 1881-1929
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suite …

Nouveau coup de théâtre, l’Italie entre en 1915 dans la guerre européenne.
Rapidement, elle abandonne les postes de l’intérieur. Mourzouk, Ghat, Ghadamès deviennent l’enjeu d’une compétition entre Turcs et Senoussistes. Les Djeramna, après avoir un moment rallié le camp des Turcs qui tentent de retrouver leur influence, passent, avec les Imanghassaten, sous la bannière du Senoussi, qui permet de fructueux rezzou. Il semble qu’à partir de cette période de troubles, la tribu, jusque là bien groupée, se divise en plusieurs fractions qui tentent chacune leur chance. On trouve ainsi des Djeramna, en avril 1916, dans la Harka d’Ahmed Zerroug, Caïmakan de Ghadamès pour le compte des Senoussistes, en compagnie d’Ifoghas-53. C’est ce même groupement sans doute qui est signalé en février 1917 (Djeramna et Ifoghas) campant au puits de Nahia54.
Une autre fraction suit le Sultan Ahmoud, l’ex-maître de Djanet, qui livre de sanglants combats sous Fort Flatters en mai 19 17 55.
Mais la suzeraineté des Senoussistes pèse de plus en plus aux Djeramna.

D’abord ils doivent l’impôt : 1 chamellon pour 20 chameaux et une chèvre pour 5 chameaux. Ensuite ils les voient avec irritation se mêler de leurs affaires personnelles. A la suite d’un meurtre commis par un Djeramni sur un de ses cousins, une amende de 180 chameaux est imposée, ce qui diminue d’autant le patrimoine de la tribu.
Il est difficile de dire dans quelles conditions les Djeramna abandonnèrent les Senoussistes. Leur tradition orale déclare que ce fut à la suite du décès de Si Ali Lecheb, oncle de Si Labed. Ce dernier, frère cadet du chef de la Senoussyia, contrôlait le Fezzan et le sud Tripolitain. En décembre 1917, les Djeramna se retirent vers la frontière tunisienne, à Ouezzen, à 200 km au nord de Ghadamès, dans une région échappant à l’emprise Senoussiste. Quelqu’ait été le motif de la volte face, dès septembre 1917 des contacts sont pris avec un Caïd du Territoire de Touggourt en vue d’une éventuelle soumission aux Autorités Françaises.
Mais en février 1918, on les signale au Fezzan. Sans doute n’est-ce qu’une fraction de la tribu et son isolement la met à la merci de ses nombreux ennemis : 200 chamelles lui sont enlevées à Hassi Nehaîa par des Ajjer et des Fezzanais.
Trois des siens sont tués à cette occasion56. Cette hostilité amène les Djeramna à se regrouper sous les murs de Ghadamès, en se rapprochant encore plus des fractions Ifoghas que commande Hadj Ahmed Ben Ahmed.

L’avenir apparaît si sombre aux Djeramna qu’ils renouvellent en avril leur demande d’aman 57. Alger et Ouargla étudient à nouveau la question, ce qui nous vaut un rapport assez complet sur la tribu58. Celle-ci comprend à cette époque 90 tentes. Elle dispose de 150 fusils, chiffre qui peut être porté â 200 si on arme les bergers et les nègres. Elle possède 800 chameaux et 8 000 moutons. Elle s’est scindée en deux fractions ; celle du Fezzan, les Ouled Sidi Slimane (razziée à Hassi Nehaîa), comprend 30 tentes, 70 fusils, 300 chameaux et 3 000 moutons. Elle est commandée par le vieux SiTayeb, un survivant des événements de 1881. La seconde, celle des Ouled Maamar, commandée par El Hadj Abderrahmane, vit autour de Ghadamès, et plus particulièrement à Derdj. Elle compte 60 tentes,80 fusils, 500 chameaux et 5 000 moutons.
Les Autorités françaises, désireuses de régler une fois pour toutes la question, font des propositions avantageuses : le prix du sang (6 000 F), fixé en 1914, est abandonné. C’est le pardon pur et simple. Les Djeramna peuvent rentrer lorsqu’ils le désirent. On leur promet également de respecter leur cadre de tribu indépen dante et de leur conserver leurs chefs. Bien mieux, pour leur faciliter le passage, le Ministre français des Affaires Etrangères obtient de son collègue italien l’assurance que les autorités locales ne s’opposeront pas au transfert, à condition que ce dernier s’effectue en bloc 59.

Alors que tout semblait réglé, les Djeramna font traîner les négociations.
Cette versatilité des Djeramna n’allait pas sans susciter de vigoureuses critiques chez certains officiers. L’attitude du Commandant Fournier, Commandant supé rieur du Cercle de Touggourt est nette. Le 7 octobre 19 19, il écrit : « Les Djeramna se moquent de nous », et de relever les quatre tentatives de 1906, 1910, 1914 et 1918, accompagnées, chaque fois, de concessions plus larges de notre part. Pour lui, les Djeramna étaient irrécupérables et leurs instincts pillards ne feraient que jeter la perturbation dans les tribus tranquilles60. Mais il reconnaissait lui-même que l’administration supérieure était loin de partager son point de vue. Il devait, lors des négociations de 1923, répéter sans succès cette mise en garde.

Les faits semblaient, pour l’instant, lui donner raison. Le danger passé et les chameaux reposés, les Djeramna retrouvent leur existence de naguère. En octobre 1919, les hommes partent en caravane pour Ghat et le Soudan, reprenant le rythme du commerce saharien interrompu par les hostilités. Bien mieux, il semble que la belle vie doive reprendre comme avant. Les Djeramna font à nouveau équipe avec les Imanghassaten et en septembre 1919 ils razzient quatre troupeaux de chameaux appartenant aux Chambaa d’El Oued et aux Achèche.
Et c’est le contre rezzou dont font les frais les troupeaux de l’Oued Chiatti, appartenant à des Fezzanais et des gens de Ghadamès. Ceux-ci en demanderont vainement la restitution aux autorités françaises de Fort Flatters, puis d’Ouargla 61. L’année suivante 26 Djeramna des Ouled Sidi Slimane font partie de la harka de 700 fusils qui attaque le Goum d’El Oued, tuant 26 mokhazni à Ghourd Loucif62.

Néanmoins, la belle période est bien finie. Le retour annoncé des Italiens et sans doute l’hostilité croissante des tribus fezzanaises, victimes indirectes de leurs exactions, amènent des groupements tenus pour irréconciliables à négocier avec les autorités françaises.
En juillet 1921, Ifoghas et Imanghassaten s’approchent de l’annexe des Ajjer et entament des pourparlers. Le Chef Djeramni El Hadj Abderrahmane, qui devait y prendre part, s’égare dans le désert et meurt de soif. Mais en août, de nouveaux délégués sont réunis à Djanet autour du chef d’annexé. Une fois de plus les pourparlers tirent en longueur, mais sans qu’il soit question de rompre 63.
En mars 1923, un goum français en nomadisation rencontre à Messaouda, dans l’Erg, au Nord-ouest de Ghadamès, des tentes Djeramna et Imanghassaten, qui l’assurent de leurs sentiments pacifiques 64.

En réalité, l’arrivée des Italiens à Ghadamès, réoccupé au début 1924, rend plus urgente une décision de leur part. Mais il est non moins évident que les Djeramna hésitent toujours à franchir le pas. Ils se ralient donc à une solution d’attente.
Les Ouled Maamar, qui nomadisent autour de Ghadamès font soumission aux Italiens. Certains passent même à leur service. L’un d’eux, Maamar el Haïdoug, devient l’homme de confiance du Commandant de la place. Les Ouled Sidi Slimane, de leur côté, continuent au Fezzan leur existence indépendante. En
novembre, les Italiens occupent Derdj, ce qui met désormais les Ouled Maamar à leur merci. Leur chef est intronisé Moudir (Caïd) par les autorités de Ghadamès,
qui lui accordent une solde mensuelle de 500 lires. En revanche, les siens doivent
fournir des chameaux pour les transports et payer l’impôt (8 lires par chameau, 2 par mouton, 1,5 par chèvre).
Mais un concours de circonstances dû à l’inconfortable position de la tribu, dont une fraction est ralliée aux Italiens et l’autre, celle des Ouled Sidi Slimane, indépendante, va obliger les Djeramna à prendre la décision définitive. En 1925, un rezzou de dissidents tripolitains avait enlevé des troupeaux sous le nez de la garnison de Ghadamès. Celle-ci organisa aussitôt un contre rezzou, auquel prirent part des Djeramna ralliés. Ce contre rezzou atteignit la zone du Fezzan où nomadisaient des tribus insoumises, et en particulier les Imanghassaten et les Djeramna Ouled Sidi Slimane, et y razzia 300 chamelles, en évitant soigneusement d’enlever celles qui appartenaient aux Ouled Sidi Slimane. Ce ménagement fit naturellement accuser ces derniers de connivence avec les Italiens et ils furent mis en demeure de remplacer les bêtes volées. Certains étaient d’avis de le faire, mais la majorité préféra cette fois passer en Territoire algérien, étant donné que la situation respective des deux fractions ne pouvait que multiplier les incidents de cet ordre.

Il fallait toutefois opérer dans le secret et éviter d’alerter l’attention de ceux qui se considéraient comme leurs créanciers. Les Djeramna firent mine de reconnaître la dette et donnèrent à la fraction Imanghassaten qu’ils suivaient depuis près de 20 ans, victime elle aussi du rezzou, cinquante chameaux pour lui permettre de partir à la recherche de nouveaux pâturages. 
Sitôt les derniers trainards disparus â l’horizon, la tribu leva précipitamment le camp et à marches forcées prit la direction du Sud-Ouest.
Le 29 juillet 1925, l’adjudant-chef, commandant Fort Polignac, voyait arriver deux mehara montés par des Djeramna, envoyés en avant garde, qui lui demandaient l’autorisation pour leur fraction de passer en Territoire français. Les parlementaires avaient en main la lettre du Lieutenant Gieu, du Territoire d’Ouargla, leur accordant l’aman en 1919. Une trentaine de tentes comprenant 200 personnes et conduisant 1 000 chameaux attendaient leur retour. Djanet, contacté, envoya un Officier sur place et ce dernier put constater l’impatience manifestée par les messagers et leur désir de s’abriter assez profon dément en Territoire Français pour échapper au ressentiment, disaient-ils, de leurs anciens alliés, Zentanes, Rejbanes, etc …
Satisfaction leur fut donnée, bien que l’argument n’ait guère été pris au sérieux, car on ignorait encore l’affaire du contre rezzou italien. 

Les autorités françaises crurent à un vol de chameaux, mais s’étonnèrent de ne recevoir aucune plainte des Fezzanais par la suite.
Les Djeramna Ouled Sidi Slimane furent donc regroupés à Ed-Ihan, à 60 km à l’ouest de Fort Polignac. Selon une statistique, aussitôt dressée, la fraction comprenait :
— 37 tentes,
— 44 hommes,
— 50 femmes,
— 80 enfants,
— 8 « domestiques », probablement des esclaves noirs.
Elle possédait 44 fusils italiens. Son cheptel se composait de 920 chameaux, 180 moutons et chèvres et d’un cheval. La médiocrité du troupeau d’ovins et de caprins provenait à la fois d’une consommation abusive, faute d’autres ressources, et des pertes subies pendant l’expédition de retour.
Le problème du ravitaillement de cette population se posait, mais sans présenter de caractère angoissant. Une caravane fut envoyée à Djanet, une autre à Tatahouine, pour acheter des dattes. C’étaient les marchés les plus proches de ceux auxquels elle avait l’habitude de se rendre puisque Ghat et Ghadamès lui étaient désormais interdits. Mais le choix de Tatahouine avait semble-t-il d’autres raisons.
L’alimentation quotidienne réglée, des questions d’un autre ordre se posèrent.
D’abord le cas de trois membres de la fraction, encore à Ghadamès. Les Djeramna demandèrent aux autorités françaises d’intervenir auprès des Italiens pour qu’il leur soit permis de rejoindre les leurs, ce qui fut fait. Ensuite, car il faut bien qu’un élément comique se glisse dans les affaires les plus sérieuses, on évoqua le cas d’Abd el Kader Fromage. Ce dernier était un Mekhadma déserteur, d’où son surnom récolté lors de son passage au Makhzen d’Ouargla ; il avait épousé une Djeramnia et tous le considéraient désormais comme un des leurs. A ce titre, il devait avoir droit à l’aman pensaient-ils. Une correspondance officielle s’engagea donc. Notes confidentielles, voire télégrammes chiffrés, rappelèrent aux hautes autorités françaises, l’existence de Fromage et ses malheurs. Nous ignorons la décision finale, mais des suggestions émises, on peut préjuger que Fromage put continuer à vivre en paix au sein des Djeramna 65.

que devait se faire la liaison entre les Djeramna Ouled Sidi Slimane, déjà rentrés, et leurs frères, les Ouled Maamar, toujours campés vers Ghadamès. Le 17 octobre, le Goum Saharien de Tunisie y recevait la visite de huit Djeramna Ouled Maamar, convoyant 94 chameaux. Ils se présentaient comme les précurseurs de la fraction. Les animaux vendus, ils repartirent munis de tous les renseignements nécessaires 66.
Entre temps, le commandant italien de Ghadamès, qui n’avait guère apprécié le départ subit des Djeramna Ouled Slimane, avait pris des mesures, sinon pour interdire, puisque les deux Gouvernements étaient d’accord, mais au moins pour freiner les velléités de retour des Djeramna de Ghadamès. D’abord la fraction avait été désarmée, ce qui n’était d’ailleurs guère habile ; ensuite on lui avait interdit les pâturages d’Hassi Imoulay, jugés trop proches de la frontière. La fraction nomadisait donc dans la région de Bir Zoghar, attendant une occasion67. Par la suite, elle fut consignée dans la région de Derdj. Si l’on en croit leurs plaintes, les Djeramna passèrent alors des mois pénibles. Gardés par des Ascaris « Ethiopiens »,en butte aux réquisitions administratives abusives, condamnés systématiquement lors de leurs conflits avec d’autres tribus, ils furent, au printemps 1926, rejetés vers le Nord, dans la région de Nabout, au milieu de populations hostiles. Là, les Djeramna, tout en protestant de leurs bonnes intentions, préparèrent leur fuite.
D’abord ils se débarassèrent de tous les chameaux razziés en territoire algérien, qui auraient pu leur créer des difficultés avec les Chambaa. Puis ils vendirent la majeure partie du petit chaptel, chèvres et moutons, incapable de suivre un train soutenu.
Une maladresse italienne (réquisition abusive de chameaux) les décida définitivement. Profitant de l’absence momentanée de ses gardes éthiopiens, la fraction levait le camp et gagnait à marches forcées la frontière tunisienne qu’elle franchissait le 3 mai 1926.
Cette fraction fut aussitôt désarmée. Mais elle ne possédait plus que quatre fusils, échappés aux contrôles italiens. Composée de 28 tentes, elle groupait 45 hommes, 32 femmes et 81 enfants. Son cheptel comprenait 700 chameaux et 150 moutons ou chèvres68; elle n’était malheureusement pas au complet. Trois des siens engagés au Makhzen de Ghadamès, avaient pu déserter à temps et la rejoindre. Mais un quatrième avait été aussitôt jeté en prison. Enfin, la famille du nommé Maamar, soit quatre hommes, huit femmes et neuf enfants, était retenue par les Italiens qui l’avaient frappée d’une amende de 4 000 lires. Là encore l’administration française devait intervenir et finalement les choses s’arrangèrent 69.
Les Ouled Maamar ne pouvaient, pour de multiples raisons, rester en Territoire Tunisien. Il leur fut accordé 25 jours pour procéder aux préparatifs de départ en vue du long voyage qui devait les conduire dans le territoire des Oasis.
L’itinéraire retenu avait été Bordj Leboeuf — Bir Aouin — Larache. Heureusement une reconnaissance faite à temps prouva que les points d’eau étaient insuffisants pour cette masse de gens et de chameaux. On lui en substitua un autre, plus long, qui contournait l’Erg par le nord, mais plus sûr : Bir Amir, Bir Touil, Bir Choueya, Chabet Hennia Khechba, où ils arrivèrent du 7 au 10 août. Là un repos de trois semaines leur fut accordé; la fraction avait couvert près de 400 km depuis Nalout, sans perte d’animaux 70.
II ne restait plus qu’à regrouper la tribu, lui assigner des terrains de parcours, l’affecter à une annexe ou à un cercle et lui donner enfin un chef officiellement investi par nous.
Lors des premiers contacts de 1912, le voeu émis par les Djeramna était de revenir sur les lieux que leurs pères avaient dû quitter en 1881, c’est-à-dire la région d’El Abiod Sidi Cheikh dans l’annexe de Geryville. Mais depuis les jeunes, nés en Tripolitaine, avaient grandi et le retour au pays des ancêtres les laissait assez froids.
La tribu préférait, semblait-il, vivre dans le Sahara Oriental. D’ailleurs certains faisaient remarquer, à juste titre, que les chameaux, habitués à la Hamada, s’acclimateraient mal dans l’Erg. Les Djeramna ne tenaient pas non plus à séjourner dans l’annexe des Ajjer, car ils déclaraient mal s’entendre avec ces derniers, ce qui était compréhensible étant donné le tour qu’ils avaient joués à leurs amis Imanghassaten.
De son côté, le Chef du Territoire des Oasis proposait leur affectation à l’annexe d’Ouargla, et ce pour des raisons économico-administratives. Une tribu possédant un tel cheptel camelin arrivait à point. En effet, de mauvaises conditions atmosphériques avaient sérieusement éprouvé les troupeaux locaux. Les services officiels (courriers, transports de ravitaillement) n’étaient assurés qu’avec beaucoup de difficultés. Les 4 000 chameaux des Djeramna devaient permettre de régler pas mal de problèmes.
Arrêtons-nous un moment sur ce chiffre. Il figure dans trois rapports successifs de l’annexe de Ouargla. Or, si nous nous en tenons au dénombrement de 1925 (rapport du 16 septembre) effectué par le Lieutenant Habert, de Fort Polignac, nous voyons que les Djeramna Sidi Slimane du Fezzan possèdent 920 chameaux et les Ouled Maamar de Ghadamès 500 (approximation sur renseignements). Ce dernier chiffre de 500 pour les Ouled Maamar est porté à 700 dans les rapports d’Ouargla de 1926. C’est donc que le cheptel des Ouled Slimane serait passé de 920 à plus de 3 000 en moins d’un an ? 71 Si le chiffre donné de 4 000 chameaux paraît quelque peu gonflé, il est certain que les Djeramna possédaient un cheptel important. D’où le premier problème : où faire pâturer ces chameaux ? L’administration française pensa qu’il serait possible de les regrouper dans l’annexe d’Ouargla, entre Fort Lallemand et Gassi Touil, dans l’Oued Igharghar et l’Oued Seoudi.
La réalisation de tous ces projets allait dépendre naturellement de la façon dont les Djeramna envisageaient leurs rapports avec l’Administration Française. Un demi siècle d’indépendance avait évidemment conditionné les mentalités. Cependant les premiers contacts parurent satisfaisants, les Djeramna prenant volontiers contact avec nos officiers et n’étant pas avares de promesses.
En réalité, ils continuaient de n’en faire qu’à leur tête, d’autant plus que la paix régnant en zone française, les dispensait d’avoir à se regrouper pour se défendre. Un rapport d’octobre 1926 montre que la fraction des Ouled Sidi Slimane s’est déjà singulièrement éparpillée : 5 tentes à Ain Belda, 6 tentes à Rouissat, 3 tentes chez les Mekhadma dans la région d’Ouargla, 8 tentes à Ghourd Zina au N.E. de Fort Lallemand, 10 tentes à Hassi Khellal, 5 à 6 près de Fort Polignac, en territoire Aijer. Quant aux Ouled Maamar, encore dans l’annexe d’El Oued, et de ce fait directement contrôlés, ils ne cessaient de solliciter des autorisations de changer d’emplacements, voire de se rendre à Ouargla72.
En février, le Chef de l’annexe des Ajjer faisait entendre le premier son de cloche défavorable : Les Djeramna circulent d’Ouargla sur In Salah ou Tatahouine, sans la moindre autorisation. Ils font preuve de mauvaise volonté pour les convois et opposent la force d’inertie. Bref ce sont des « indésirables » 73. Ils n’abandonnaienptas non plus leur attitude guerrière. C’est ainsi que les Ouled Maamar, bien que deux fois désarmés, une fois par les Italiens, au moment du départ, une seconde fois par les autorités françaises, à leur entrée en Tunisie, se retrouvaient six mois après, tous pourvus d’un fusil italien, bien approvisionnés en munitions74.
Le problème de leur organisation administrative restait posé. Dès 1926, le Commandant Supérieur de l’annexe d’Ouargla avait suggéré qu’ils soient constitués en une tribu de deux fractions. Le Gouverneur Général répondit favorablement le 7 janvier 1927 à cette proposition et félicita par la même occasion les autorités locales qui avaient permis de mettre un point final à l’émigration des Djeramna75.
Ceux-ci furent reconnus comme tribu indépendante et soumis à un Caïd Djeramni selon leurs voeux. Le choix, faute d’autre candidat valable, se porta sur Tex- Mouidir des Italiens, Mohammed ben Naïmi. Les deux fractions furent également conservées, mais on en changea les noms. Les Ouled Maamar devinrent les Ouled Cheikh et les Ouled Sidi Slimane, les Ouled el Hadj.
D’autre part, le problème des terrains de parcours allait recevoir une solution inattendue. En effet, entre temps, le commandement du Territoire des Oasis était passé en d’autres mains. Un premier projet, qui consistait à installer les Djeramna autour d’Hassi Mey, fut abandonné ; peut-être parce que les Chambaa d’Ouargla, si souvent razziés naguère par les Djeramna, voyaient d’un mauvais oeil leur installation parmi eux. Toujours est-il que le nouveau responsable des Oasis leur fit quitter les régions de l’Oued Igharghar et d’Hassi Berkane, où se trouvaient respectivement les deux fractions et leur assigna des pâturages à l’Ouest d’El Goléa, poste qui, à cette époque, dépendait encore d’Ouargla. Cette mesure avait l’avantage de les éloigner des frontières tripolitaines. Elle devait être très bien comprise à Alger où il semble que l’on avait accepté avec réticence le maintien des Djeramna dans le Territoire des Oasis. Dans sa lettre du 18 mars 1927, officialisant l’organisation des Djeramna, le Gouverneur Général rappelait qu’il ne verrait qu’avantages au retour des Djeramna dans l’annexe des Geryville et soulignait que leur établissement à l’Ouest d’El Goléa lui paraissait être un premier pas dans ce sens 76.
La question des impôts allait hâter ce processus. En effet, la dispersion des tentes Djeramna pendant l’année 1927, dispersion qui s’était accentuée puisque l’on trouvait des Djeramna aussi bien dans l’annexe des Ajjer que dans celle d’Ouargla, dans l’annexe d’ElGoléa comme dans le cercle de Géryville, avait fourni un bon prétexte au Caïd pour retarder sa tournée de perception. Ce dernier ne semblait d’ailleurs pas conscient du caractère inéluctable de l’opération.
Rendant compte le 8 avril 1927 de ses contacts avec les différents campements, il écrivait au Capitaine, Chef d’annexé d’Ouargla : « Lorsque nous leur avons parlé du recensement de l’impôt et des convois, nous avons constaté qu’ils n’étaient pas satisfaits » (sic). Le mois suivant, en réponse à la demande de prêt de 216 chameaux pour les convois, il poursuivait : « Vous savez que mes gens ne sont pas encore familiarisés avec les questions de service et qu’il importe de les mener avec tact 77″.
Coïncidence ou conséquence, les Djeramna, pour échapper aux exigences de leur Caïd contraint de résider dans l’Annexe d’Ouargla, se dirigèrent peu à peu vers l’Ouest et quittèrent El Goléa pour le Cercle de Géryville. D’où une correspondance entre les Chefs d’annexé d’Ouargla et de Géryville qui aboutit à la conférence d’Hassi Bouzid, le 20 janvier 1928, rassemblant un Officier de chaque annexe et les responsables de la tribu. Il apparu que le Caïd nommé par nous n’avait aucune autorité et suscitait même la défiance de ses contributes. Ceux-ci acceptèrent, en effet, moyennant uti délai de trois mois, de payer les impôts dus pour 1927, mais entre les mains des Caïds des Ouled Sidi Cheikh78. Cette exigence fut interprétée par l’Administration française comme la preuve que les Djeramna ne tenaient plus tellement à constituer une tribu séparée, mais souhaitaient, au contraire, revenir à leur statut de 1881.
Un second argument, d’ordre politique, allait travailler dans le même sens.
Malgré les avertissements répétés de certains chefs d’annexés, la Direction des Territoires du Sud avait accordé crédit aux bonnes intentions manifestées par les Djeramna, et plus récemment elle avait pensé que Féloignement de la frontière Tripolitaine suffirait à transformer ces razzieurs quasi professionnels en paisibles nomades. Il fallut déchanter.
Le 6 novembre 1926, alors que la tribu venait juste de se regrouper en territoire français, deux Djeramna, nomadisant entre la frontière Algéro-Tunisienne et Ghadamès, capturaient 5 chamelles appartenant à des Ghadamsi. L’affaire n’eut pas de suite, malgré les protestations italiennes, faute de preuves suffisantes.
En juin 1928, le Territoire des Oasis signalait que six Djeramna avaient été aperçus faisant route vers le Fezzan. On pensait qu’ils allaient y razzier quelques bêtes. Un renforcement des postes frontières fut prévu pour les arrêter à leur retour. Or, ces Djeramna venaient des régions de l’Oued Zergoum et de Ba Messaoud, dans l’annexe de Géryville. C’est-à-dire à plus de 1 000 kilomètres à vol d’oiseau. La suite des événements se passa comme prévue. Les Djeramna furent repérés alors qu’ils rentraient en Territoire Algérien et conduits à Fort Polignac.

Ils ramenaient 39 chamelles, prises sur les Ouled Zentane. Dix, qui leur avaient été précédemment enlevées par les mêmes Zentanes, leur furent laissées. Les 29 autres confisquées en attendant que leurs légitimes propriétaires viennent les réclamer.
Les 6 Djeramna de leur côté furent consignés au bordj.
La réaction des Zentanes ne se fit pas attendre. Un contre rezzou de 60 méhari razziait, en août, des troupeaux de l’Oued Tarât et parvenait à regagner le Fezzan au prix de quelques pertes.
Mais les conséquences du rezzou de juin ne s’arrêtèrent pas là. En effet, le 14 septembre, cinq des six Djeramna s’évadèrent de Fort Polignac et n’eurent rien de plus pressé que de repartir vers Ghadamès en quête d’un second coup de main.
Le 4 octobre ils rencontraient quatre méharistes italiens, sous les murs de l’agglomération, tuaient le brigadier-chef qui les commandait, et s’enfuyaient avec son mousqueton et les 24 chameaux de l’armée qu’il convoyait.

Une fois de plus, les exactions des Djeramna débouchaient sur des complications internationales. L’Italie protestait et demandait l’extradition des coupables.
Nous la refusions, avec arguments juridiques à l’appui. Mais tout était fait pour s’emparer de ces individus trop compromettants. Le Goum d’Ouargla, sous les ordres du Caïd M’hammed ben Kaddour, entama une poursuite de 550 kilomètres en cinq jours et finit par rejoindre les fuyards à 1 50 km au N.O d’El Goléa. Deux d’entre eux furent tués, un troisième grièvement blessé, les autres capturés lors de leur retour à Géryville.

Cette dramatique aventure allait mettre le point final à l’épopée des Djeramna. Ils étaient déjà retournés dans la région de leurs ancêtres, ils allaient maintenant y retrouver leur statut de 1881. En effet, il apparut à l’Administration .française que l’affaire n’avait pu se dérouler sans que les Chefs Djeramna, déjà incapables de faire rentrer l’impôt, n’aient été au courant. Il y avait donc de leur part, sinon complicité, tout au moins complaisance. La sanction fut leur révocation et la suppression administrative de la tribu. Les deux fractions Djeramna reprirent place après une absence de près d’un demi siècle, dans la tribu des Ouled Ziad Cheraga, après avoir perdu, avec leur caïd, leur autonomie 79. Les survivants du rezzou, en revanche, devaient s’en tirer à bon compte. Leur cas posait en effet un problème de procédure criminelle quasi insoluble, étant donné que le meurtre avait été commis en territoire étranger et que, pour des raisons également valables, nous avions refusé à l’Italie leur extradition. Successivement le Conseil de Guerre, le Tribunal militaire, puis les Assises furent récusés.
Finalement les prisonniers, internés à El Goléa, furent remis en liberté à la fin de l’année 1929.

**
II serait naturellement tentant de chercher à savoir comment les Djeramna avaient supporté ces longues aventures, et en particulier quelles en avaient été les conséquences sur l’économie interne de la tribu. Faute de statistiques valables, on ne peut tenter que des approximations.
Lors du départ en dissidence, les deux fractions Djeramna et Djeramna El Aouachir comprennent 67 tentes. Mais rapidement les El Aouachir moins compromis abandonnent la lutte ; 7 tentes font soumission la même année80. De 1885 à 1888 le chiffre le plus souvent avancé est celui de 52 tentes en dissidence.
Compte tenu de l’éclatement partiel de la tribu lors du grand départ pour le Fezzan, on peut penser que ce chiffre dut encore diminuer. Certaines tentes restent avec Si Kaddour. D’autres passent au Maroc. Finalement il est peu probable que plus de 40 tentes soient passées au Fezzan, tentes misérables, pauvres en cheptel. Que deviennent les Djeramna pendant les 10 années suivantes, nous l’ignorerons toujours. Il faut attendre la reprise des contacts avec nos postes.
A partir de ce moment-là, les statistiques dont nous disposons sont plus précises, quoique tardives. Mais elles confirment l’opinion rapportée par la tradition orale sur l’euphorie du séjour tripolitain. En 1912, les Djeramna comptaient déjà 65 tentes et possédaient 400 chameaux et 300 moutons ou chèvres.

En 1918, ils atteignent 90 tentes, 800 chameaux et 8 000 moutons et chèvres. Les chiffres valent ce qu’ils valent. On peut néanmoins en déduire que la tribu sut profiter au mieux de l’anarchie provoquée par la main mise italienne sur le pays.
En revanche, les états de 1925 et 1926 montrent un déclin démographique.
Les tentes passent de 90 à 73, puis à 67. Faut-il y voir les conséquences des opérations militaires italiennes, des règlements de compte après l’effondrement senoussiste, d’une épidémie 81 ?

Le cheptel camelin, lui, ne cesse au contraire de croître : 1 420 chameaux en 1925, 4 000 en 1926. Mais nous avons déjà dit ce que nous pensions de cette dernière estimation. L’effondrement parallèle du petit cheptel : 8 000 têtes en 1918, 330 en 1925, laisse penser à une conversion motivée par l’exode envisagé, vers l’Algérie.
Cette richesse est assez inégalement répartie. D’abord déséquilibre entre les deux fractions : 700 chameaux pour 32 tentes chez les Ouled Maamar, soit grosso modo 22 chameaux par tente ; 3 000 chameaux pour les Ouled Sidi Slimane pour 35 tentes, soit presque 86 par tente.
La répartition interne est également inégale. Chez les premiers, le nommé Maamar, l’homme de confiance des Italiens de Ghadamès, est réputé posséder seulement 35 animaux. La fortune du Mouidir, Ben Naïmi semble plutôt composée d’argent liquide. Il est en effet permis de supposer que, plus intégrés que les autres dans la vie citadine, les chefs de la fraction de Ghadamès ne convertissaient pas tous leurs biens en chameaux. Nous avons des détails plus précis sur les Ouled Slimane. Les troupeaux les plus médiocres y sont de 50 bêtes. On signale trois possesseurs de plus de 500 chameaux. La tradition nomade est là, strictement respectée.
En 1929, lorsqu’ils ont « bouclé la boucle », les Djeramna sont estimés par Géryville à une soixantaine de tentes. C’est pratiquement le chiffre de 1926, étant donné que 5 tentes sont à Fort Polignac ; mais on ne nous fournit pas d’évaluation du cheptel.
En résumé, nous constatons donc d’abord une période de déclin entre 1881 et 1888. Cause ou conséquence, la Tribu ne présente pas alors de front commun.
Certaines tentes se rallient, d’autres vont au Maroc, d’autres Dieu sait où. Au contraire, la période faste coïncide avec une tribu faisant bloc. Tous les rapports insistent sur la solidarité absolue des deux fractions. Celle-ci apparaît dans les interminables négociations pour le retour. Le fléchissement constaté en 1925 pourrait alors s’expliquer par la rupture partielle de l’unité. La fraction de Ghadamès se soumettant aux Italiens tandis que celle du Fezzan reste indépendante.
Coïncidence ? la fraction Ghadamsienne des Ouled Maamar, jadis la plus riche, voit alors son cheptel camelin se stabiliser tandis que celui des Ouled Sidi
Slimane du- Fezzan s’accroît très rapidement :
— Ouled Maamar: 500 chameaux en 1918; 500 chameaux en 1925; 700 chameaux en 1926.
- Ouled Sidi Slimane : 300 chameaux en 1918 ; 920 en 1925 ; 3 200 en 1926.
Une explication vient naturellement sous la plume. Les Ouled Maamar, en zone soumise, ne pouvaient plus razzier à leur gré, alors que les Ouled Sidi Slimane continuaient de s’en donner à coeur joie. La chose est probable quoiqu’une autre raison puisse être avancée à propos des Ouled Maamar. Mais les razzieurs étaient eux-mêmes exposés à des contre rezzou. En revanche il est certain que la possibilité de choisir librement les pâturages hors des circuits imposés améliorait le rendement du cheptel. Tribu d’éleveurs à l’origine, les Djeramna avaient en effet certainement poursuivi cette activité, avec d’autant plus de profit peut-être que leurs alliés traditionnels, les Imanghassaten, tribu noble, durent leur confier plus d’une fois la surveillance de leurs troupeaux.
Enfin, troisième source de profits, le commerce caravanier. Plusieurs mentions font état de caravanes Djeramna allant de Ghadamès au Soudan et retour. Il est probable que ce fut là source de bénéfice non négligeable. Leurs bonnes relations avec les autorités turques d’une part, leur intégration à certains clans Ajjer contrôlant l’itinéraire d’autre part, (Imanghassaten et Ifoghas) les mettaient certainement en situation privilégiée. Il faut croire aussi que le sens commercial ne leur faisait pas défaut. Dès leur rentrée en territoire algérien, nous les voyons lancer des caravanes sur In Salah parce que les dattes y sont moins chères qu’ailleurs et louer leurs bêtes à des convoyeurs chambaa, faute de pouvoir sans doute prendre immédiatement leur place. Et l’on peut penser qu’au commerce traditionnel, poudre d’or, plumes d’autruche, esclaves, contre objets manufacturés, s’ajouta rapidement la contrebande des armes. Les rapports de la période 1895 — 1919 font fréquemment allusion à un trafic régulier vers le Ouadal.
Quelle fut d’autre part l’évolution des sentiments « politiques » de la tribu ? Comment la « haine » manifestée vis à vis des autorités françaises évolue-t-elle en quelques années vers une demande d’aman ? Le problème paraît complexe. On peut avancer que les jeunes générations nées en Tripolitaine, n’héritent point de ces ressentiments. Malheureusement on constate que ce sont les « vieux » c’està- dire les adolescents de 1881, qui souhaitent le retour ayant gardé du pays des ancêtres une vision peut-être enjolivée par les souvenirs d’enfance. El Hadj’ Abderrahmane qui engage les pourparlers de 1918 et 1921 avait entre 10 et 20 ans lors de l’entrée en dissidence.

Pour eux, la rentrée en zone française signifie le retour à Géryville, les retrouvailles avec l’ancienne tribu 82. On efface les cinquante ans de dissidence et l’on repart en 1881. Le plus âgé des Ouled Sidi Slimane, Tayeb ben Cheikh réclame même le commandement de la fraction pour avoir, avant de déserter, servi 7 ans au makhzen de Géryville. Simplement, par délicatesse, il déclare n’avoir rej’oint les révoltés de 1881 que huit jours après les meurtres, alors qu’il était prouvé qu’il y participa.
Mais en 1925, c’est la nouvelle génération qui est au pouvoir (le Moudir, Mohammed ben Naïmi, est qualifié de « jeune, l’esprit ouvert . . . *’83.) Le retour à Géryville l’intéresse peu. Elle préfère ne pas s’éloigner de la zone qu’elle connaît et n’est poussée à rentrer par aucun argument sentimental.

L’évolution des Djeramna est finalement très simple. La génération compromise dans le meurtre de 1881 a disparu, ou n’est plus majoritaire en 1912, date des premiers contacts. L’arrivée en Tripolitaine d’un colonisateur mal connu, l’Italien, et les premières difficultés qui naissent, provoquent chez les Djeramna, tribu nomade, le réflexe classique : aller ailleurs. Malheureusement, toutes les issues sont bouchées. Le Soudan septentrional qui les aurait certainement tenté est sous contrôle français. Là-dessus, les nostalgies des adolescents de 1881 emportent la décision et ce sont les premiers contacts avec Ouargla. Puis les choses évoluent de telle façon que le péril redouté s’estompe. Les Djeramna restent en Tripolitaine et la jeune génération s’accomode tant bien que mal avec les Italiens (nominationde Ben Naîmi comme Moudir).

L’éventualité d’un départ est mise en réserve au cas d’une aggravation de la situation. Les contacts ne sont jamais rompus. Mais les Djeramna qui, en bons nomades, se préoccupent avant tout de l’intérêt immédiat de leur tribu, ont été amenés à abandonner successivement les Italiens, les Senoussistes et les Turcs. Le règlement de comptes risque d’être pénible. 
Un concours de circonstances fortuit pousse la fraction du Fezzan à sauter le pas. La solidarité tribale joue alors automatiquement et la fraction de Ghadamès n’aura de cesse de passer à son tour la frontière.
La majorité des Djeramna n’envisage pas d’aller plus loin et pense pouvoir s’installer dans l’annexe d’Ouargla. Mais sans doute n’y trouve-t-elle pas de la part des autres tribus l’accueil souhaité. Aussi prête-t-elle l’oreille à l’avis des anciens qui ne cessent de décrire l’annexe de Géryville avec les couleurs que l’on sait.
L’administration locale de son côté est revenue de ses premières illusions et pousse au départ. Les embarras nés des rezzou de 1928 décident enfin le Gouvernement Général à sanctionner l’évolution constatée.
De nos jours, les Djeramna nomadisent encore dans le Sud Oranais. Ils n’ont pas oublié leur histoire et peut-être certains vieillards regrettent-ils, à leur tour, le temps de leur adolescence, les folles méharées vers des troupeaux mal gardés, les lentes caravanes qui revenaient du Soudan, riches de poudre d’or et d’esclaves.

Pierre BOYER
Conservateur en Chef des Archives d’Outre-Mer Aix-en-Provence

Notes
52. Ghadamès devait être réoccupé en février 19 15 puis abandonné i nouveau en juillet de
la même année.
53. 16 H 70 — Répertoire des Chefs Senoussis en Tripolitaine.
54. 23 H 1 – Rapport mensuel des Territoires du Sud, février 1917.
55. 23 H 1 – Rapport mensuel des T.D.S. – Mai 1917.
A leur rentrée, les Djeramna devaient nier toute participation à cette opération, et
reconnaître uniquement deux rezzou contre les Chambaa.
56. 23 H 1 — Rapport mensuel des Territoires du Sud — Décembre 1917 et Sa 30 —
Rapport du Capitaine Thraen (Touggourt) du 14 octobre 1918.
57. De la part du Cheikh El Hadj Abderrahmane des Djeramna à Monsieur le Commandant
Supérieur d’Ouargla.
Après les compliments d’usage . . .
Nous nous trouvons ici dans une situation extrêmement pénible car les habitants du pays
ayant appris que nous, Tribu des Djeramna, avions l’intention de retourner dans votre région,
nous avons à endurer beaucoup de mal et de dommage de la part de nos voisins immédiats et
de toute la population de l’endroit Ces gens, en effet, sont toujours dans l’agitation.
Précédemment les Djeramna n’étaient pas disposés à revenir vers vous, mais quand ils m’on vu
déterminé et résolu, ils se sont à leur tour décidés à me suivre.
Nous faisons en ce moment nos préparatifs de départ, et, s’il plait à Dieu, d’ici peu nous
arriverons. Salut.
Sachez que nous sommes capables de tenir ce pays, Territoire et habitants, [comme on tient un cheval par la bride].
Salut. A la date du 28 Djoumada second.
El Hadj Abderrahmane des Djeramna.
58. Sa 30 – Rapport du Capitaine Thraen, op. cit.
59. Sa 30 – Rapport de Bruce.
61. 23 H 1 — Rapport mensuel de la D.T.S., septembre et novembre 1919.
62. Sa 47.
63. S23 H 1 – Rapports mensuels.
64. 23 H 1 — Rapports mensuels — Peut-être ces tentes sont-elles celles qu’un rapport de
juin 1924 présente comme réfugiées en Territoire algérien. Notons i ce propos la réflexion du
Commandant Fournier, de Touggourt : « Djeramna, Imanghassaten et autres, viennent annoncer
des négociations, soit de paix, soit de soumission, périodiquement, lorsque la nécessité les chasse
de l’arrière-pays et les oblige i vivre quelque temps i notre portée. Ils se sont rendus compte de
longue date que pendant ces pourparlers nous observons scrupuleusement la neutralité la plus
bienveillante, leur donnant ainsi la tranquillité d’esprit dont ils ont besoin pendant cette période
difficile. Puis lorsque l’arrière-pays est devenu habitable, ils reprennent le large, rompant toute
négociation et parfois emmenant le butin de quelque razzia d’adieu faite chez nous ». Sa 44.
65. Sa 30.
66. 34 H 8 B.R. du Commandant de Tatahouine.
67. 34 H 8 B.R. du Goum Saharien de Tunisie.
68. Les chiffres de ces estimations varient d’un rapport i l’autre. Nous en reparlerons plus
loin.
69. Sa 30 – 2e rapport de Bruce.
70. Sa 30 – Rapport du Lieutenant de Bellenet du 13.8.1926
71. S.A. 30
72. S,A. 30
73. S.A. 30
74. S.A. 30 – Rapport de Bruce du 25.11.1926.
75. H.H. 7.1.27
76. H.H. 18.3.1927
77. Sa 30 – 3 mai 1927.
78. Sa 30 – Rapport Carbillet du 4.2.1928.
79. Arrêté du 4 septembre 1929.
80. 33 JJ 15 – rapport annuel 1882.
81. Peut être y eut-il aussi une sédentarisation qui échappa aux observateurs.
En effet, il est signalé, en 1952, un village Jeramna, i l’écart des autres quartiers formant
l’oasis de Ghat. Il est bien précisé que ces Jeramna sont des Arabes, originaire de Geryville. Or,’
il est peu probable que ces Djeramna soient venus s’installer i Ghat après leur retour dans
l’annexe de Geryville ; la chose aurait été relevée. Il faut donc conclure i une sédentarisation de
certaines familles antérieurement i 1926. Cf. Rapport de stage des A.L 1952.
82. Sa 30/ Ie rapport de Bruce.
83. Sa 30/2e rapport de Bruce.

 Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8

Recherche concernant l’Affaire de Géryville.
L’assassinat du Sous-Lieutenant au 2° Zouaves. Weinbrenner (François-Xavier) 1881 en explique la raison de cette affaire !

_________
Articles évoquant des faits autour de son assassinat …

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source
1881/04/28. Note : édition de Paris (matin)
Titre : Journal des débats politiques et littéraires
Éditeur : [s.n.] (Paris)
Date d’édition : 1814-1944
Identifiant : ISSN 1770619X
Source : Bibliothèque nationale de France
Description : Variante(s) de titre : Journal des débats, politique et littéraire
Description : Variante(s) de titre : Journal de l’Empire
Provenance : bnf.fr

Sous-Lieutenant au 2° Zouaves Weinbrenner
Journal des débats politiques et littéraires 1881/05/02.

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autre évènement évoqué… à quelques kilomètres … dans une ville qui m’est chère : 

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source
Titre : Journal des débats politiques et littéraires 1881/05/02. Note : édition de Paris (matin). 
Éditeur : [s.n.] (Paris)
Date d’édition : 1814-1944
Identifiant : ISSN 1770619X
Source : Bibliothèque nationale de France
Description : Etat de collection : 01/04/1814-
Provenance : bnf.fr

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Journal des débats politiques et littéraires 1881/06/06-1881/06/07. Note : édition de Paris (matin
…Le massacre du brigadier Bringard et de son escorte venant
s’ajouter à si bref délai, à celui du lieutenant Weinbrenner et
à celui de la mission du Colonnel Patters, porterait une atteinte sérieuse au respect
du nom français et à son prestige dans tout le Sahara…

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Transcription complète de l’article illisible (impossible d’obtenir une meilleure qualité)

Les contingens révoltés des Trafis, sous la conduite de Bou-Amema ont supris, il y a deux jours
le brigader Bringard, surveillant de la ligne télégraphique qui relie Géryville à Frendah, et l’ont 
massécré avec 25 hommes de son escorte. 
Les autres plus ou moins grièvement blessés, on put gagner Frendah, où ils ont apporté la triste 
nouvelle. Les colonnes qui poursuivainet Bou-Amea ont dû, comme on sait, arrêter leur marche
sans dépasser Chellala par suite de la chaleur et du manque d’eau.
Elles ont même remonté vers le nord, laissant Géryville à ses propres forces.
Bou-Amema en a profité aussitôt pour suivre ce mouvement, et il y a cinq ou six jours il passait
à portée de canon de Géryville, dont le commandant faisait faire feu à longue distance sur ses 
contingens*. Peut-être était-ce la même cause, c’est-à-dire le manque d’eau qui forçait les tribus
révoltées à revenir également vers le nord ; peut-être Bou-Amema a-t-il voulu essayer à nouveau de
soulever les tribus restées sourdes jusqu’ici à ses excitations. 
Toujours est-il qu’il est venu audacieusement se placer entre Géryville et Frendah, interrompant
les communications entre ces deux cilles et massacrant tout ce qu’il trouvait sur son chemin. 
Sa situation, entre les quatre colonnes dont il est actuellement l’objectif, devrait être désespérée, 
et il ne devrait pouvoir s’échapper d’aucun côté.
Cependant, on semble avoir encore quelque doute à Alger sur ce résultat, et l’on considère comme possible
qu’il parvienne à se ravitailler et à filer par le nort-est avant d’être cerné. Si les tribus dissidentes
parvenaient à éviter nos colonnes et si le sévère châtiment que méritent leurs actes criminels ne leur était 
pas infligé, il y aurait là un précédent absolument déplorable, et dont les effets se feraient certainement 
sentir longtemps dans le sud de nos possessions africaines. 
Le massacre du brigadier Bringard et de son escorte venant s’ajouter à si bref délai à celui du
lieutenant Weinbrenner et à celui de la mission du colonel Flatters, porterait une atteinte sérieuse
au respect du nom français et à son prestige dans tout le Sahara.
Il est donc absolument nécessaire que les opérations contre Bou-Amema soient menées de telle façon
qu’elles donnent un prompt résultat. On dit le général Détrie énergique et très résolu.
Il faut alors espérer qu’il n’y aura plus de temps perdu et que les premières fautes commises
soient prochainement réparées.

Titre : Journal des débats politiques et littéraires
Éditeur : [s.n.] (Paris)
Date d’édition : 1814-1944
Identifiant : ISSN 1770619X
Description : Variante(s) de titre : Journal des débats, politique et littéraire
Description : Variante(s) de titre : Journal de l’Empire
Description : Etat de collection : 01/04/1814-
Provenance : bnf.fr

ps : contingens* écrit sous cette forme dans l’article scratch

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La Tunisie au gré des conflits

Une histoire : la Tunisie et la France


19 avril 2013

Corsair aux portes du désert – Patrick-Charles Renaud

Classé sous — milguerres @ 0 h 02 min

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Une histoire : Bizerte et la France

La Tunisie au gré des conflits

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Corsair aux portes du désert
par Patrick-Charles Renaud

Corsair aux portes du désert - Patrick-Charles Renaud

Insiqnes de F14 et F15 

Si les T-6 jaunes de l’Armée de l’Air et les Piper kaki de l’Armée de Terre ont laissé un souvenir dans la mémoire des combattants de la Guerre d’Algérie, un autre appareil légendaire de couleur bleue, qui a surtout opéré dans l’Est Algérien, s’est taillé une fameuse réputationauprès des troupes d’élite comme la Légion Étrangère et les parachutistes. 

Ses appuis très rapprochés, au point que les douilles d’obus de 20 mm pouvaient tomber sur les voltigeurs de pointe, étaient spectaculaires et très appréciés pour leur précision. Même s’ils étaient peu nombreux, les Corsair de l’Aéronavale ont été engagés sur la plupart des points chauds.

Le 9 mai 1956, en début de soirée, quatre Corsair de la 14° Flottille, se posent sur la Base Aérienne Opérationnelle 211 de Télergma, dans le Constantinois. 
Ils arrivent de Tunisie, de la base d’Aéronautique Navale de Bizerte-Karouba, où ils sont stationnés. Avec leurs ailes repliées comme sur les porte-avions et leur hélice quadripale de quatre mètres de diamètre, les Corsair bleus attirent tout de suite les curieux qui envahissent le parking. Cet appareil, qui s’est couvert de gloire durant la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique contre les Japonais, est un nouveau venu dans le ciel algérien où le commandement a décidé de l’engager dans les opérations de maintien de l’ordre qui s’intensifient.

Le Chance Vought F4U-7 Corsair est une version spéciale destinée à la marine française. C’est un compromis choisi par la France entre le F4U-4B, dont il a emprunté le moteur, et le AU-1 dont il a repris la cellule, ce qui en fait un avion polyvalent pour l’attaque au sol et la chasse en altitude. Équipé de blindage pour l’assaut et d’un compresseur assez lourd pour la chasse, il est pénalisé par du poids inutile, quelque que soit l’option. Néanmoins, tel quel, avec ses qualités et ses défauts, il est bien adapté aux missions de maintien de l’ordre où il excellera dans l’assaut à très basse altitude.

Au sol, son attitude assez cabrée et les 4,50 m qui séparent le pilote du capot moteur, font que la visibilité vers l’avant est nulle. Pour rouler, il faut faire des zigzags. Une des grandes qualités du Corsair est son autonomie. En réglant bien son régime moteur, il est possible d’assurer une permanence feu au-dessus d’un objectif pendant des heures. Sa plate-forme de tir est exceptionnelle, très stable. En tir air-sol, ses quatre canons de 20 mm convergent à 600 mètres. Un pilote moyen est capable de mettre un fort pourcentage dans une cible de trois mètres sur trois, permettant ainsi un appui au plus près. En bombardement, il peut emmener jusqu’à treize projectiles de 260 livres, six de 500 livres ou dix roquettes HVAR de 5 pouces. Quant à l’appontage, il se pratique selon la méthode en vigueur dans la marine américaine. Le Corsair pardonne beaucoup, sauf les vitesses trop lentes. Quant aux moyens de navigation, il n’y en a aucun, même pas de radiocompas. Tout doit se faire à l’estime.

Engagés en Indochine à partir de la deuxième quinzaine d’avril 1954, les pilotes de Corsair de la 14 F ont notamment accompli quelques missions au-dessus du camp retranché de Dien Bien Phû avec des AU-1 prêtés par les Américains. Dès leur arrivée en Algérie en mai 1956, ils sont sollicités pour diverses missions d’appui feu ou de bombardement. Les flottilles de Corsair (12 F, 14 F, 15 F puis plus tard 17 F), se relayeront à Télergma jusqu’en 1962 pour des séjours d’une durée moyenne de un à deux mois.

__________

30 août 1957: Hermine mord la poussière
Maître Kerhoas et second-maître Perraudin

Le 30 août 1957, une patrouille de deux Corsair de la 12 F (maître Kerhoas, chef de patrouille, et le second-maître Perraudin, équipier) décolle vers 7 H 30 de Télergma pour intervenir sur une opération qui se déroule au sud-ouest d’El-Kantara, aux portes du désert. Kerhoas est un pilote expérimenté, moniteur de son état, qui a déjà baroudé en Indochine sur Hellcat. Quant à Perraudin, c’est un équipier confirmé pratiquement au terme de son engagement. Il a connu un accident d’appontage le 6 décembre 1956 duquel il est sorti indemne alors que son Corsair a sombré dans les eaux de la Méditerranée. Il est remonté à la surface de six mètres de profondeur avant d’être récupéré rapidement par un hélicoptère.

A l’approche des lieux, les pilotes repèrent sans mal leur objectif, le djebel Mekrisane, isolé au milieu d’une plaine aride. Des tirailleurs du 7° R.T.A. sont aux prises avec une forte bande rebelle installée sur la crête, dans une cascade de blocs de gros cailloux. Kerhoas entre en contact radio avec un T-6 qui tournoie au-dessus du djebel :
- « Attendez, je pique sur votre objectif. Vous allez pouvoir repérer les départs des coups de feu ennemis », propose le pilote du T-6 .

Les Corsair décrivent un large virage, plongent et mitraillent la crête dans le sens sud-nord, perpendiculairement à la progression des tirailleurs. L’extrémité des ailes secrète un filet de fumée blanche qui sont des traînées de condensation de vapeur d’eau dans l’air. Facile en terrain plat, le straffing au canon de 20 mm est plus ardu dans les djebels où il faut assurer la ressource avec le sommet qui arrive rapidement. Bouton armement sur on, collimateur allumé, les pilotes basculent rapidement leur appareil sur l’axe de tir en semi-piqué (de l’ordre de trente degrés), et amènent le point central sur l’objectif qui grossit vite. A une distance variant de 300 à 600 mètres, ils lâchent d’abord des rafales courtes de une à deux secondes pour essayer de débusquer les rebelles, puis de plus longues, de trois à quatre secondes. La ressource est assez brutale pour pouvoir se replacer le plus vite possible. Quelquefois, pris par le feu de l’action, les pilotes peuvent se laisser aller à tirer trop bas, ce qui se solde par quelques trous dans la tôle.

Les obus de 20 mm rebondissent sur les rochers brûlants. Les assauts de la patrouille égratignent à peine les rebelles qui répliquent à l’arme automatique.
- « Attention, prévient le T-6, on vous tire dessus ! »
Au troisième passage, le Corsair piloté par le maître Kerhoas, dit l’Hermine, est touché.
- « J’ai pris une rafale », signale t-il à Perraudin. « Je monte pour sauter en parachute. »

De l’huile gicle abondamment du moteur qui perd de sa puissance, contraignant le pilote à se poser sur le ventre, dans la plaine aride et poussiéreuse. Le second-maître Perraudin survole le Corsair en rase-mottes et aperçoit un petit homme en train de courir sur l’aile. Il s’agit de son chef de patrouille qui s’est extrait du cockpit en emmenant le pistolet-mitrailleur coincé derrière le siège. Il s’abrite derrière un rocher. En voulant se servir de l’arme, une rafale part entre ses jambes. Prudent, Hermine pose délicatement le P.M. à côté de lui et attend les secours qui ne tardent pas.

L’affaire est sérieuse. Le général commandant la 21° Division d’Infanterie, accompagné de son colonel-adjoint, se pose en hélicoptère au P.C. de l’opération. Des renforts sont demandés, notamment des parachutistes, des hélicoptères et d’autres patrouilles de chasse. L’action de l’aviation ne s’interrompt pas. Des Mistral interviennent également. Quatre autres Corsair de la 12 F lâchent des bidons de napalm dans les anfractuosités, en vol rasant, parallèlement aux troupes amies. La précision en direction est très bonne, mais aléatoire en portée. A l’impact, les éboulis de rochers noircissent et les buissons secs roussissent. En fin d’après-midi, un hélicoptère Bell du Groupement d’Hélicoptères N° 2 venu de Biskra pour procéder à des évacuations sanitaires, est abattu d’une rafale d’arme automatique au moment où il se posait. Son pilote, le maréchal des logis Lefèvre, est tué aux commandes. Deux Bananes de l’Aéronavale (31 F) prennent alors le relais dans des conditions difficiles, un orage ayant éclaté sur la zone.

L’enlèvement du Corsair du maître Kerhoas étant impossible, les armes de bord et la radio sont récupérées avant qu’il ne soit détruit par l’aviation. Il s’agit du troisième appareil perdu par la 12 F depuis qu’elle participe aux opérations de maintien de l’ordre en Algérie. Le 19 juin, le second-maître Cousin s’est écrasé au sol au cours d’une mission de bombardement. Cinq jours plus tard, le 25 juin, l’enseigne de vaisseau Parent a trouvé la mort dans des conditions presque analogues. Mais le Corsair du maître Kerhoas sera le seul abattu du fait de l’ennemi durant toute la guerre d’Algérie.

Cinq mois plus tard, le 8 février 1958, les Corsair de la 12 F participeront au bombardement de Sakiet-Sidi-Youssef, en Tunisie, qui aura un retentissement international. Les autres flottilles s’illustreront en d’autres occasions, notamment la 14 F du lieutenant de vaisseau Richebé au cours de la bataille de Souk-Ahras en avril 1958, l’une des plus importantes de la guerre d’Algérie. On relèvera 11 impacts émanant de tirs d’armes automatiques sur l’un des Corsair de la flottille ! Quelques rares missions seront également effectuées à partir du porte-avions Bois-Belleau en février 1958 dans l’Algérois, puis en février 1959 à partir de l’Arromanches. La 15 F du lieutenant de vaisseau Belin sera durement éprouvée le 28 novembre 1958 avec la perte de deux pilotes, l’enseigne de vaisseau Patris et le second-maître Saint-Vanne, tués accidentellement au retour d’une mission alors que les sommets entourant la base de Télergma était accrochés par de nombreux nuages. 

En juillet 1961, la 17 F du lieutenant de vaisseau Campredon sera engagée dans la bataille de Bizerte pour dégager la base attaquée par l’armée tunisienne. Un détachement de la 12 F (lieutenant de vaisseau Jacobi) rappliquera de Télergma pour prêter main-forte.

corsai10
Corsair de la 17 F survolant la Grande Kabylie en 1960 au cours des grandes opérations du « Plan Challe ». La 17ème Flottille a été créée en avril 1958. Elle avait alors pour vocation d’être une flottille d’entraînement pré-opérationnel. En novembre 1959, elle est devenue une flottille opérationnelle affectée sur la Base d’aéronautique Navale de Bizerte-Karouba.
©Collection Boinot, via P-Ch. Renaud

L’article complet avec photos sur :http://aerostories2.free.fr/acrobat/AA/algerie/algerie-05.pdf 

source : http://aerostories.free.fr/events/algerie/algerie03/index.html retour page d’Accueil 

Une histoire : Bizerte et la France

La Tunisie au gré des conflits

15 avril 2013

Communautés méditerranéennes de Tunisie. Les Grecs de Tunisie

Classé sous — milguerres @ 22 h 56 min

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La Tunisie au gré des conflits

Culture et patrimoine 

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95-98 | avril 2002
Débats intellectuels au Moyen-Orient dans l’entre-deux-guerres

I. Études libres

Communautés méditerranéennes de Tunisie.

Les Grecs de Tunisie : du Millet-i-rum à l’assimilation française (XVIIe-XXe siècles)1

Habib Kazdaghli

p. 449-476

http://remmm.revues.org/243#ndlr

 

 

fleche-boule8 dans pour une meilleure lecture, vous pouvez télécharger les 

Notes pour Communautés méditerranéennes de Tunisie Grecs de Tunisie numérotées de 1 à 117

Plan

  • Aux origines de la présence des Grecs en Tunisie : des membres du Millet i-Rum (XVIIe-XIXe siècles)
  • De membres du Millet i-Rum à celui de protégés des Consuls européens (1830-1880)
  • Les Grecs sous la protection du Consulat Hellénique à Tunis : comment avoir sa part du gâteau (1880-1898) ?
  • Une communauté loin des regards : de 1898 à 1923
  • Les années charnières de la communauté grecque de Tunisie (1923-1933)
  • Le voyage du Patriarche d’Alexandrie Meltios II en Tunisie
  • Prolongement du voyage du Patriarche d’Alexandrie : la nomination d’un évêque orthodoxe pour l’Afrique du Nord
  • La contre-offensive des Grecs « francisés » pour la reprise en main de la direction de la communauté
  • La perte d’identité et la francisation progressive de la communauté (1933-1960)

 

Texte intégral

Au numéro 5 de la rue de Rome à Tunis, se dresse toujours une église de style byzantin qui rappelle l’existence d’une communauté grecque, qui a presque entièrement disparu aujourd’hui. Ce fut et reste un lieu de culte, bien entretenu et dirigé par un évêque grec-orthodoxe, originaire d’Egypte. Ce dernier reçoit chaleureusement ses visiteurs, il se présente sous son nom grec Irénos et se plaît à le traduire en arabe avec un accent égyptien sous le vocable d’Abou-Salama. Il évoque son affiliation à l’Eglise grecque-orthodoxe d’Alexandrie et d’Afrique et fait remarquer, qu’à ce titre, il s’occupe en même temps des fidèles de cette Église depuis Dar es-Salâm, au Kenya, jusqu’à Casablanca au Maroc. Il réserve à chacune de ces petites communautés quelques semaines par an. Il a été nommé à Tunis par le patriarche d’Alexandrie. Lorsqu’il est à Tunis, il préside la messe tous les dimanches et reçoit quotidiennement les visiteurs et curieux, qui imaginent mal aujourd’hui que les Grecs aient eu en Tunisie une présence aussi longue.

Au début de la visite, il se plaît à montrer une plaque en marbre encastrée dans le mur de l’immeuble qui se dresse sur le côté gauche du jardin ; elle porte une inscription en grec qui rappelle que la première église Saint-Georges fut construite par les Grecs de Tunis en 18472 avant de préciser que l’installation du premier noyau grec dans la Régence remonte au XVIIe siècle, lequel groupe a été reconnu par le Patriarche d’Alexandrie en 1645. Au côté droit du jardin s’élève un monument, beaucoup plus récent, sur lequel est gravée une liste des Grecs de Tunisie morts pour la libération de la France au cours de la seconde guerre mondiale3. Ces deux symboles de la mémoire résument bien tout l’itinéraire et le destin de cette communauté méditerranéenne et illustrent les mutations identitaires subies par les Grecs tout au long de leur présence en Tunisie.

Aux origines de la présence des Grecs en Tunisie : des membres du Millet i-Rum (XVIIe-XIXe siècles)

Les migrations grecques de l’époque moderne sont la conséquence de la conquête ottomane au XVe siècle et de sa poursuite pendant les deux siècles suivants avec l’occupation de Chypre en 1571 et de la Crète en 1669. À la domination étrangère, vont s’ajouter les facteurs économiques et démographiques ayant provoqué un déséquilibre entre les ressources naturelles et les effectifs humains dans les îles de la Mer d’Egée, ainsi que dans la Grèce actuelle.

Les pays d’accueil des Grecs furent surtout européens tels les États italiens, l’Autriche-Hongrie mais aussi la Russie, la Pologne, l’Allemagne. Les autres Grecs, ceux qui étaient restés aussi bien dans les Balkans que dans les provinces musulmanes de l’Empire ottoman, l’Egypte, la Tripolitaine et la Régence de Tunis, feront partie du millet grec-orthodoxe. En effet, le terme millet, au départ, désignait une confession, une communauté religieuse y compris lorsqu’il s’agissait de musulmans. Au temps de l’Empire ottoman, ce mot a connu une évolution sémantique pour devenir un terme technique et a fini par désigner « les groupes religieux antérieurement autonomes au sein de l’Empire tel que les Juifs, les Arméniens, les Grecs-orthodoxes ou Millet i-Rum » (Troupeau, 1990 : VII, 61). Accepté en tant que tel par le pouvoir central, ce terme va donner droit à la protection et à un même traitement, aux membres du Millet à travers tout l’Empire.

Le statut de membre du Millet, ainsi défini, apparaît supérieur à celui qu’accordaient les capitulations, précisant les privilèges des chrétiens établis dans les provinces de l’Empire, considérés comme « étrangers » (Soumille, 1988 : 229-239). En effet, parmi les non-musulmans qui restèrent au sein de l’Empire ottoman, la situation des grecs-orthodoxes ne fut pas difficile à supporter car ils avaient bénéficié de la qualité de second peuple de l’Empire et surtout d’une certaine autonomie au niveau de la gestion de la communauté (Kitsikis, 1985 : VIII, 1002). D’après un document émanant de l’Église grecque-orthodoxe d’Alexandrie : « C’est le Patriarche Ionnikios qui avait décidé en 1645 d’en-voyer un Pope à Tunis et que les Grecs de cette ville devaient lui payer, à cette époque, trois cents piastres par an »4. Ainsi, il semble que la petite communauté grecque-orthodoxe de Tunis avait été dirigée par un pope dépendant du patriarche d’Alexandrie, ce dernier étant lui-même placé sous l’autorité du Grand Patriarche d’Istanbul (Constantinople). Conformément aux dispositions des firman-s de la Sublime Porte, tout chrétien orthodoxe fut assimilé, par la volonté du sultan, au millet grec-orthodoxe, dont le chef, le Patriarche grec-orthodoxe, se trouvait à côté de ce dernier, à Istanbul5. Le sultan reconnaissait au Patriarche certains privilèges administratifs sur ses fidèles, même lorsqu’ils étaient dans les « provinces » de l’Empire.

Les quelques centaines de Grecs de la Régence de Tunis, établis depuis le XVIIe siècle, semblent avoir connu une situation privilégiée. En effet, les migrations grecques, à cette époque, étaient surtout le fait de familles aisées venues de Thessalie, de Macédoine, de Crète, de Chypre et d’autres petites îles de la mer d’Egée. Tous ces territoires faisaient partie intégrante de l’Empire ottoman. Ces Grecs s’adonnaient surtout au négoce entre Tunis et les divers ports de la Méditerranée orientale. Plus tard, d’autres occuperont des rôles dans l’ad-ministration et dans l’armée beylicale. De par leur rôle économique et leur statut ethno-confessionnel, ils avaient des rapports privilégiés avec les gouverneurs de la Régence. C’est ainsi qu’ils avaient pu exercer, sans difficulté, leur culte en tant que sujet (raîyd) du Sultan.

Cette communauté, dont le nombre n’a jamais dépassé quelques centaines de personnes, était bien visible au début du XVIIe siècle. Boyer de Saint Gervais, consul de France à Tunis de 1729 à 1734, notait déjà dans ses mémoires que : « Les Grecs ont une église où le service se fait tout à la grecque »6. Cette première église se trouvait dans le quartier franc, dans la partie basse de la ville de Tunis. D’après une tradition transmise par les Grecs de Tunis, elle aurait été placée sous le vocable de Saint-Georges et se trouvait rue de la Verrerie ; elle ne fut désaffectée qu’en 1901 (Kharalambis, 1926 : 153). En plus de ce lieu de culte, il semble que les Grecs aient reçu d’un des beys de Tunis la cessation, en toute propriété, d’un vaste terrain situé à l’extérieur des murailles de la ville pour servir de cimetière7. Sur ce terrain, ils devaient édifier une petite chapelle portant le nom Saint-Antoine8. L’existence d’un lieu de culte grec intra muros et d’un cimetière extra muros sont confirmées par le voyageur genevois Henry Dunant (1975 : 233)9, qui visita la Tunisie en 1856, juste une année après la mort d’Ahmed Bey. En effet, le règne de ce bey (1837-1855), fut marqué par plusieurs initiatives qui furent interprétées par les observateurs européens de l’époque comme le produit d’un esprit animé par une « grande tolérance »10. À cela, il faut ajouter les arguments avancés par Ibn Abi Dhiaf, témoin de l’époque et qui faisait partie de l’entourage du bey. En effet, cet auteur averti, avait vu dans cette politique en faveur des chrétiens l’expression d’un pragmatisme qui tient compte avant tout des intérêts économiques de la régence (Ibn Abi Dhyaf, éd. 1988 : IV, 89)11. En même temps, il faut ajouter que de pareilles mesures prises en faveur des chrétiens installés à Tunis, furent souvent le résultat de réclamations répétées de la part des représentants des puissances européennes (Chater, 1984 : 524). Cependant, nous excluons que le geste pris par Ahmed Bey, en faveur des Grecs en 184012, soit le résultat d’une quelconque pression étrangère. Car, pour le cas des Grecs dont le nombre ne dépassait guère, selon les témoins de l’époque, les deux cent cinquante personnes (Dunant, 1975 : 233 ; Ganiage, 1968 : 41)13, il s’agissait beaucoup plus d’un acte en faveur d’un groupe confessionnel endogène et non étranger. Mais il semble que ce geste était venu dans une conjoncture où les Grecs avaient déjà entamé, depuis un moment, le processus de leur détachement du système du Millet ottoman. Désormais, c’est auprès des consuls des puissances occidentales accrédités à Tunis que leurs regards vont s’orienter, pour chercher protection.

De membres du Millet i-Rum à celui de protégés des Consuls européens (1830-1880)

Faisant suite à la défaite de Mohamed Ali d’Egypte dans la Bataille de Navarin14 et à la guerre russo-turque (1828-1829), un Etat grec indépendant va naître, sur une petite partie de la péninsule, ne dépassant pas les limites de la Morée et se réclamant de la nationalité hellénique. Ce nouvel État fut vite placé sous la protection des puissances européennes et particulièrement de l’Angleterre (Traité de Londres 1830) et fut reconnu par la Sublime Porte par le traité de 1832.

Même si la création de cet Etat national hellénique ne concernait qu’une partie exiguë du territoire, ne comprenant qu’une petite fraction de la « nation grecque », cette nouvelle situation, eut des répercussions sur les Grecs de Tunis et des autres provinces ottomanes15. Mais les autorités beylicales, comme nous l’avons signalé plus haut, refusèrent de considérer les Grecs établis dans la Régence comme des ressortissants d’un quelconque Etat indépendant. Durant plus de trois siècles et jusqu’en 1827, les Grecs avaient été groupés en millet ex relevaient d’un cadi ou d’unshaykh. Le dernier qui assuma cette charge fut Theodoras Tsetses (Dessort, 1926 : 153). Même après cette date, les beys continuèrent à refuser d’accorder une représentation consulaire au nouvel Etat.

Au milieu du XIXe siècle, malgré l’arrêt définitif de la course, la cour des beys de Tunis comptait toujours un nombre important de convertis(renégats) et de mamelouks dont ceux d’origine grecque. Certains occupaient des hautes charges dans l’Etat ; les cas les plus connus sont le Premier ministre Mustafa Khaznadar16 qui aida les Grecs de Tunis à acquérir une seconde donation beylicale, comme nous le verrons plus loin et Elias Mussali17 qui avait commencé, son ascension à cette époque, mais sans être pour autant ni mamelouk, ni converti. Mais beaucoup parmi les Grecs de la petite communauté orthodoxe de Tunis avaient déjà la pensée ailleurs.

En effet, ces derniers seront de plus en plus sensibles à la nouvelle conjoncture méditerranéenne. Ils vont essayer de tirer le maximum de profit des interventions des représentants des puissances européennes dans les affaires intérieures de la Régence, pour accéder au statut de protégés d’un des consuls européens établis à Tunis. La quête de la protection européenne commence à être signalée dès 1829. Au cours de cette année, marquée par la proclamation de l’indépendance de la Grèce, les Grecs qui avaient désiré retourner dans leur pays s’adressèrent au consul de France, M. de Lesseps, pour demander son intervention auprès du bey Hassine en vue l’obtention du teskera, ou passeport, leur permettant de quitter le pays. Pour les uns, il s’agissait avant tout de s’affranchir de l’esclavage et de retrouver une liberté perdue18. Pour d’autres, la recherche de la protection des consuls était un moyen pour exiger, en guise de revanche, le châtiment d’un sujet du bey ayant agressé un Grec19. Dans la même requête qui était présentée au bey par le consul de France, ce dernier profitait de l’occasion pour s’exprimer au nom de tous les Européens installés à Tunis et demander « l’établissement définitif dans le quartier franc d’un corps de garde devenu indispensable à la sûreté des Européens, journellement menacés »20. En 1844, le consul de France Lagau, exigea un châtiment exemplaire pour l’assassin du grec Dimitri, protégé français, par un Tunisien. L’assassin fut jugé, condamné à mort et exécuté dans les quarante huit heures (Chater, 1984 : 522)21. Un autre sujet de litige, qui va pousser les Grecs à rechercher la protection des consuls européens, est l’acquittement des dettes22 contractées envers eux par des Tunisiens. Ces litiges nous renseignent sur l’état de richesse de ces Grecs — même si nous restons sur notre faim, à propos des sommes en question —, sur la place réelle occupée par les créanciers grecs dans l’économie de la Régence et sur le type de relations qu’ils entretenaient avec la population autochtone. En effet, les documents consulaires ne retiennent que les contentieux que les consuls s’empressaient23 d’exploiter pour appuyer leurs propres revendications. Mais il faut préciser que les Grecs n’étaient pas toujours des victimes innocentes. Les registres de la préfecture de police de la ville de Tunis la Zaptié24qui fut créé en 1861, nous renseignent sur des cas d’agressions meurtrières perpétrées sur des sujets du bey, par des Grecs25.

Même si les archives de police nous font apparaître les relations intercommunautaires, entre Grecs et autochtones, le plus souvent sous un prisme conflictuel et chaotique, il est à signaler, en revanche, que les autorités beylicales continuent à accorder aux Grecs une place privilégiée, surtout lorsqu’il s’agit de dispositions relatives à l’exercice du culte. C’est dans ce contexte qu’un terrain26 fut vendu par enzelkla. fin de 1863 par Mohamed-Sadok Bey (1859-1882), opération faite par l’entremise de son ministre Mustafa Khaznadar. Cette nouvelle acquisition par la communauté grecque de Tunis, se fera sous la forme d’une transaction entre le bey et un représentant des Grecs Elia Manidachi, en vue d’agrandir le cimetière et d’ériger une église orthodoxe27. L’opération relative à ce terrain « fut passée au consulat Impérial de Russie à Tunis »28, car le nommé Elia Manidachi, était à l’époque, protégé russe :

« La majorité des Grecs tunisois invoqua la protection consulaire russe à cause de la communauté de religion et aussi de la grande influence exercée sur l’esprit du bey par le consul de Russie Charles Nyssen. Ce dernier exerça les fonctions de consul de Russie pendant 60 années consécutives et mourut à Tunis en 1886 » (Khara-lambis,1926 : 153).

L’objectif de cet acte était de :

« les autoriser (les Grecs) à agrandir leur église ou à élever une construction identique consacrée à l’exercice de leur culte »29.

Mais ce nouveau geste des autorités de la Régence sera la source d’une incompréhension. Par cette dernière cession, le souverain entendait « être agréable » aux yeux des chrétiens de rite grec-orthodoxe, qui continuaient, selon lui, à être des sujets du sultan et non des nationaux hellènes. Cette bonne disposition manifestée à l’égard des Grecs de la Régence semble avoir été interprétée par certains membres de la communauté et par des fonctionnaires du nouvel État hellénique comme des signes encourageants pour relancer la question de l’établissement de relations diplomatiques directes entre Athènes et Tunis.

En effet, c’étaient les Grecs de Tunis qui avaient incité un fonctionnaire du gouvernement d’Athènes à entreprendre de pareilles démarches30. De même, en 1867, la question des décorations, à apporter d’Athènes pour le bey, est évoquée en tant que pression en vue de la récupération par un Grec de Tunis d’une dette évaluée à 15 000 piastres accordée à un sujet tunisien : le fils de Hajj Has-sine Ben Abbâs31. Le créancier grec, Basilio Kostandinis, affirmait vouloir utiliser la somme en question pour se rendre à Athènes et ramener les présents offerts par le Roi de Grèce, Grégoire, au bey de Tunis. En 1868, c’est le consul de l’État grec dans l’île de Chio, Spiridiov Logiatadios, d’où était originaire le Premier ministre tunisien, Mustafa Khaznadar, qui avait pris l’initiative d’écrire à ce dernier pour lui rappeler la nécessité de l’établissement de relations consulaires entre la Régence de Tunis et le Royaume de Grèce. Dans sa lettre, le consul prenait la précaution d’indiquer qu’il avait pris connaissance de « ses sentiments philhellènes grâce aux recommandations d’un des habitants de Chio le nommé ‘ Michel Coutsoudis »32, lequel avait des relations commerciales avec la régence de Tunis. Il lui avait également écrit qu’il avait cru important de rapporter l’information au gouvernement hellénique à Athènes tout en recommandant qu’une décoration devrait être décernée au bey de Tunis et à son Premier ministre, en signe de reconnaissance pour

« les sentiments philhellènes et le bon accueil qu’il a daigné porter aux intérêts des sujets hellènes qui se trouvent ou se rendent à Tunis »33.

Le consul grec ne laisse pas échapper une occasion de déplorer l’inexistence de traité entre le gouvernement de Tunis et celui d’Athènes ni de rappeler le vif désir exprimé, y compris par les parents du ministre qui vivaient toujours dans l’île, pour

« qu’un traité commercial soit signé respectivement… car c’est en vertu de cet (éventuel) traité que les représentants consulaires pourraient être nommés en les villes et les échelles des deux États… »34.

Ces différentes tentatives pour tisser des liens directs entre Athènes et Tunis ne pouvaient connaître un dénouement heureux dans une conjoncture méditerranéenne marquée par la persistance des tensions et des affrontements entre l’ancienne métropole ottomane et le jeune Etat gtec, lui même souvent intégré dans les diverses stratégies occidentales adoptées par les puissances à l’égard de la Sublime Porte. C’est ainsi que la situation des Grecs de Tunisie a continué à osciller entre la recherche de l’installation d’un consulat capable de les protéger et le recours individuel à la protection des consuls d’Angleterre35, de Russie36et parfois de France. L’ouverture d’un consulat de Grèce à Tunis ne se fera que quelques mois avant l’établissement du Protectorat français en Tunisie, en 1881.

Les Grecs sous la protection du Consulat Hellénique à Tunis : comment avoir sa part du gâteau (1880-1898) ?

Le premier document indiquant l’existence d’un « Consulat Royal Hellénique » à Tunis, ne remonte guère au-delà du mois d’août 1880. Les documents que j’ai pu consulter aux archives ne m’ont pas permis de savoir dans quel contexte ce consulat a été autorisé à entrer en action dans la Régence. La lettre accréditant37 le nouveau consul auprès du bey a été envoyée d’Athènes, le 11 juin 1880. Quant au premier document que nous avons pu consulter et qui atteste implicitement, la reconnaissance par le gouvernement tunisien, de cette mission et de son rôle dans la protection des Grecs, date de février 188138. Cependant, d’après Kharalambis Poulos (1926 : 153), le consulat de Grèce fut créé en 1878 et le premier consul fut M. Iscomacos qui devait présider un Tribunal consulaire qui avait fonctionné jusqu’en 1884. Aux archives nationales, plu-sieurs dossiers confirment l’activité débordante entreprise par cette institution durant les mois qui précédèrent l’entrée des troupes françaises en Tunisie. En effet, dès le mois de janvier 1881, le gérant du consulat allait procéder à la nomination de plusieurs agents consulaires dans les principales villes portuaires de la Régence : Bizerte, Sousse, Monastir39. D’un autre côté, le gérant du consulat devait s’activer pour prendre en charge la défense des Grecs de Tunisie40et prendre la relève, même dans les affaires qui avaient précédé la création du consulat, lorsque ces derniers étaient encore des protégés des consuls des puissances européennes41.

L’établissement du Protectorat français en Tunisie durant l’été 1881 ne semble pas avoir dérangé le gérant du consulat qui s’était vite adapté à la nouvelle situation. Ainsi, pour évoquer l’assassinat d’un Grec âgé de 86 ans, commis le 14 juillet 1881 par « les Arabes » insurgés, le consul s’était directement adressé aux nouvelles autorités fraîchement débarquées en Tunisie42. D’un autre côté comme si de rien n’était, il alla poursuivre l’installation d’agents consulaires dans les villes qui n’en avaient pas été pourvues, telles que Gabès43, Mahdia44, où il nomma respectivement Haï Haded, sujet français, Elia Sitbon, sujet italien. Chaque agent consulaire était secondé le plus souvent par deux courtiers tunisiens, pour lesquels il devait recevoir un accord préalable des autorités centrales. Ces dernières s’étaient donné un droit de regard sur les éventuels candidats à ces postes45. Ce contrôle rigoureux, mené par les autorités du Protectorat à l’encontre des représentations consulaires étrangères, laisse présager les nouvelles dispositions qu’elles n’ont pas tardé à prendre, en vue d’organiser la présence des différentes communautés étrangères établies en Tunisie.

C’est ainsi qu’elles promulguèrent, en septembre 1888, un décret sur les associations46. Mais la communauté grecque ne souscrivit d’une manière claire à cette loi, qu’en 1898. D’un autre côté, en 1890, suite à un accord entre les gouvernements grec et français, une décision fut prise pour la suppression47 des différentes représentations consulaires grecques installées, depuis 1880, dans plusieurs villes portuaires de la Régence. Les différents courtiers tunisiens qui y travaillaient furent appelés à arrêter toute collaboration avec ces agences et à se considérer comme soumis au même régime administratif que le reste de leurs concitoyens48.

Cette démarche s’inscrivit dans le cadre de la mise en place du régime du protectorat qui s’était concrétisée par la suppression des juridictions consulaires en vue de doter le pays d’une nouvelle organisation de la justice. En effet, la loi du 18 avril 1883 vint organiser la justice française en Tunisie. Le décret beylical du 5 mai 1883 stipulait que :

« les nationaux des puissances amies dont les tribunaux consulaires seraient supprimés, deviennent justiciables des tribunaux français dans les mêmes conditions que les Français eux-mêmes » (Mahjoubi, 1977 : 176).

Ces différentes dispositions visaient à assurer l’hégémonie de la France dans la gestion de la Régence et à écarter une éventuelle visée italienne sur la Tunisie.

En effet, la question du déséquilibre démographique en faveur de l’élément italien au sein de la population européenne de Tunisie avait constitué un sujet qui avait longtemps préoccupé les autorités françaises. Celles-ci avaient mis presqu’un demi siècle pour faire basculer la situation démographique en leur faveur. Elles utilisèrent, comme nous le verrons plus loin, les autres Européens et leurs descendants, parmi lesquels nous trouvons les Grecs, pour augmenter le nombre des membres de la colonie française. Mais, au départ, il fallait agir prudemment et essayer de régler par étapes la question de la présence italienne en Tunisie. La première phase fut la signature des conventions franco-italiennes de 1896. Une année auparavant, en 1895, le gouvernement français, agissant au nom du bey, avait dénoncé le traité tuniso-italien de 1868. Par ces nouvelles conventions, l’Italie s’était décidée à reconnaître officiellement l’établissement du Protectorat français en Tunisie. En contrepartie la France reconnaissait le principe de l’égalité de traitement dans l’exercice des droits civils entres Français, Tunisiens et Italiens (Davi, oct. 1996 : 8)49.

De leur côté, les Grecs étaient considérés comme des étrangers50, ils étaient justiciables des tribunaux français, et n’avaient pas la jouissance de droits politiques en Tunisie. En vue de pratiquer leur culte grec-orthodoxe, ils étaient autorisés à former une association cultuelle. Avant même la promulgation officielle en Tunisie de la Loi sur les associations du 15 septembre 1888, les Grecs, de leur côté, avaient soumis leur association aux lois grecques en obtenant du roi Georges Premier un décret en date 7 septembre 1888 qui les définit ainsi :

« La communauté hellénique (qui est) à Tunis, se compose de tous ceux de même origine, libres hellènes ou non (libres) qui en sont des constituants réguliers »51.

Les autorités du protectorat, qui n’avaient pas manqué de relever des incohérences dans cette définition52, s’étaient contentées, dans une première période, de suivre l’évolution de la situation. Cette attitude « tolérante » s’explique par le nombre peu important des Grecs se trouvant en Tunisie. En effet, le dénombrement des étrangers établis en Tunisie, effectué en 1906, n’a recensé que quelques 733 Grecs dans toute la Régence. Les autorités du Protectorat devaient surtout faire face à l’acuité du problème italien. Ainsi, la communauté grecque évoluera dans le cadre du Protectorat, elle saura même tirer profit de sa situation marginale et loin des regards pour accumuler une certaine richesse immobilière.

Une communauté loin des regards : de 1898 à 1923

Étant donnée la position particulière héritée de son statut de millet ottomane, la communauté grecque de Tunisie apparaissait, au début du Protectorat français, dans une situation de privilégiée. Ce qui n’a pas manqué de créer des manifestations de jalousie de la part de l’autre Église chrétienne rivale, l’évêché catholique de Tunisie. En effet, il faut rappeler que la donation par enzel, octroyée aux Grecs de Tunis en 1863, leur avait permis de mettre la main sur un terrain couvrant 3 089 mètres carrés. Une portion du terrain acheté couvrait la façade principale du cimetière catholique qui existait à l’endroit de l’actuelle cathédrale. L’évêque Sutter53, de la mission catholique, avait fait des démarches auprès du Premier ministre tunisien et avait pu obtenir le rachat de cette portion de terrain qui s’étendait sur 1 362 mètres carrés54.

Cependant, l’Église catholique, forte de la situation qu’elle avait conquise en Tunisie suite à l’établissement du Protectorat français, allait, d’une part, commencer à édifier, en 1890, sa grande cathédrale sur les lieux du cimetière chrétien et sur le terrain racheté auprès des Grecs et, d’autre part, leur intenter un procès en 1895. En effet, l’archevêché de Carthage avait contesté à l’Église grecque le droit de construire sur la rue de Rome des magasins et des logements qui auraient masqué l’une des façades de la cathédrale. À cause d’un vice de forme, la démarche auprès du tribunal n’avait pas pu aboutir55. C’est le « gouvernement tunisien » qui vola au secours de la cathédrale et prit à son compte les griefs portés par l’archevêché à l’encontre des Grecs. Dans ces conditions, la colonie grecque se trouva dans l’obligation de procéder à un arrangement à l’amiable. Elle céda les constructions, objet du litige, au gouvernement tunisien, moyennant une somme qu’elle fut obligée d’utiliser pour l’achèvement de la construction de sa propre église56.

Il est probable que ces pressions, exercées par les autorités du Protectorat, ont contribué à contraindre la communauté grecque à régulariser sa situation juridique en conformité avec la loi du 15 septembre 1888, relative aux associations. En fait, c’est seulement en 1898 que ses responsables se décidèrent à soumettre le texte au roi de Grèce57 qui l’approuva par décret, le 3 février 1898. En même temps, ces statuts furent déposés au parquet et au gouvernement tunisien qui leur donna son autorisation, par arrêté du 30 mai 1898. Dans une lettre de mise au point, le Résident général fit remarquer trente ans plus tard que :

« même s’il n’y a pas eu exactitude entre les textes français et les textes grecs, les autorités ont laissé faire vu le nombre limité de la colonie et vu qu’elle n’était effectivement constituée que par des sujets hellènes »58.

La constitution de l’association de la communauté grecque orthodoxe de Tunis a consacré une évolution du statut de ses membres qui se sont érigés, désormais, en groupement cultuel ayant pour mission de gérer des biens liés à la pratique du culte : église, école, aides aux démunis… Cette association est régie par le droit laïc puisqu’elle est dirigée par un bureau élu tous les trois ans. Cependant, ce groupe humain, constitué à son origine sur des bases confessionnelles, va connaître, au fil des années, une certaine évolution. En effet, pendant longtemps, l’identification s’est surtout basée sur une certaine affiliation, plus ou moins réelle, aux patriarches d’Alexandrie et de Constantinople. Ces derniers avaient eux-mêmes accepté, durant des siècles, de faire allégeance aux sultans ottomans. Cependant, le mouvement hellénique et l’indépendance progressive de la Grèce, à partir de 1830, n’ont pas manqué d’avoir leurs répercussions sur l’état d’esprit de la communauté grecque de Tunisie et d’ailleurs, comme nous l’avons vu plus haut. Ainsi, l’identité de cette dernière va évoluer de la base ethno-confessionnelle pour faire intégrer la dimension nationale. Les liens privilégiés qu’elle avait tissés avec le consulat de Grèce, depuis son installation à Tunis, ont été souvent avancés par les autorités françaises de Tunisie, comme une preuve « des tendances irrédentistes »59 au sein de cette communauté.

30Ces différentes mutations ne pouvaient échapper à des autorités pleinement conscientes des dangers d’un cosmopolitisme non contrôlé, surtout au cas il serait mis à profit par une autre puissance européenne, qui chercherait à rivaliser avec la France en Tunisie. Certes, au lendemain de la première guerre mondiale, c’est « du péril italien » et de « l’agitation indigène » qu’il a été souvent question, mais la surveillance a dû concerner tout le monde. En effet, même si ce fut moins spectaculaire qu’en Italie, la Grèce connut au lendemain de la guerre des évolutions politiques successives dont il importerait de voir les prolongements en Tunisie. Cependant, l’événement majeur auquel il faut prêter attention, fut la naturalisation française au sein de la communauté grecque de Tunisie, à la suite des décrets de décembre 1923 qui l’encourageaient.

Les années charnières de la communauté grecque de Tunisie (1923-1933)

  • 60  La dénonciation officielle ne se fera qu’en 1943 ; cependant des pressions indirectes furent exerc (…)

31Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le problème relatif au déséquilibre engendré par la faiblesse en nombre de la colonie française par rapport à celle des Italiens était loin d’être résolu. Le recensement de 1921 n’avait fait que confirmer les appréhensions antérieures des autorités. Le nombre des Italiens était de 84799 alors que celui des Français était de 54476, les Maltais 12 520 et les autres étrangers 12 520. L’appel lancé aux métropolitains pour venir s’installer en Tunisie n’avait pas eu de résultats tangibles, malgré les privilèges et les encouragements qui furent prodigués. En effet, ils pouvaient aspirer à profiter d’avantages et faveurs auxquels les autres Européens ne pouvaient accéder (Kraïem, 1976 : 80). Face à cette situation, deux solutions furent envisagées : d’une part, la dénonciation progressive et de fait60, par la France, des conventions signées avec l’Italie en 1896. L’objectif était de rendre précaire la situation des Italiens de Tunisie et les inciter indirectement à se naturaliser. D’autre part, une loi sur la naturalisation, promulguée le 20 décembre 1923, était destinée à assurer la prépondérance de la colonie française dans la Régence et à contrecarrer la supériorité numérique des ressortissants italiens qui pourrait servir de prétexte pour la concrétisation des convoitises italiennes en Tunisie, depuis l’avènement de Mussolini au pouvoir en 1922 (Mahjoubi, 1982 : 346).

Certes, la nouvelle loi facilitait l’octroi de la nationalité française aux Tunisiens61, mais, surtout, elle la rendait automatique pour toute personne non Tunisienne née en Tunisie de parents qui y étaient eux-mêmes nés. Ainsi, la colonie française va s’ouvrir aux autres étrangers établis en Tunisie, tels que les Maltais, les Grecs et autres Européens, alors que les Italiens vont continuer à être régis officiellement par les conventions de 1896. À vrai dire, les nouvelles dispositions avaient pour but, avant tout, d’accroître, dans l’immédiat, le nombre des Français, par les membres des communautés « intermédiaires » qui pouvaient intégrer la communauté française sans apporter avec eux une charge identitaire marquée, comme c’était le cas des autochtones ou des Italiens.

C’est ainsi que la nouvelle législation a intégré dans la nationalité française la majorité des Maltais, malgré les réserves exprimées par la Grande Bretagne62dont relevait cette colonie. Également, plusieurs dizaines de familles grecques accédèrent automatiquement à la nationalité française. Cette nouvelle donne créa une situation inédite au sein de la communauté qui va entrer irrémédiablement dans une crise d’identité de laquelle elle ne se remettra jamais, malgré les multiples tentatives de réconciliation et de compromis.

Les premiers signes de difficulté vont commencer à apparaître en 1928. En effet, suite aux nombreuses naturalisations consenties par les Grecs,

« les nouveaux éléments (naturalisés) qui constituent désormais la communauté ne peuvent plus s’accommoder aux anciens statuts »63.

D’après le Résident général, la principale raison qui explique ces difficultés, est que l’association cultuelle est devenue, depuis 1918, multinationale puisqu’elle comprend : 32 citoyens hellènes contre 24 français, 2 gréco-albanais et 2 gréco-ottomans64. Toujours d’après le même rapport, les Grecs de Tunis

« ne demeurent unis qu’autour de l’autel orthodoxe et autour du patrimoine foncier dont l’association a hérité »65.

36En effet, l’importance de ce patrimoine va même éveiller des appétits extérieurs qui veulent le rentabiliser dans des œuvres culturelles66. À l’intérieur, la gestion des profits de cette richesse immobilière a été un facteur supplémentaire des tensions qui sont apparues entre les membres de la communauté grecque. La ligne de démarcation, réelle ou fictive, entre les deux groupes, a été la question de la naturalisation.

Après une contestation interne, déclenchée, semble-t-il, suite à l’élection d’un nouveau bureau de l’association au mois de mai 1928, un conflit est apparu au grand jour entre les membres de la communauté. Le dimanche 16 février, à la sortie de la messe, des incidents eurent lieu devant l’église de la rue de Rome, entre les membres du nouveau bureau élu au mois de mai 1928 et trois anciens membres, qui avaient fait partie de tous les bureaux qui s’étaient succédés de 1910 à 192867. Ces derniers avaient reproché aux membres du bureau leur mauvaise gestion des biens de la communauté68.

Quelques mois plus tard, la contestation connut un nouveau rebondissement. Les opposants avaient présenté un recours à l’administration par le biais d’une pétition signée par 29 Grecs, tous membres de la communauté grecque de Tunis et qui fut adressée au Résident général69. Après avoir rappelé les conditions dans lesquelles s’étaient tenues les élections de mai 1928 et les irrégularités commises

« notamment en prétendant éliminer des élections les membres naturalisés français, qui ne furent admis qu’au dernier moment »,les signataires de la pétition avaient relevé 3 faits majeurs qu’ils reprochaient au bureau directeur de la communauté :

La vente d’un vaste terrain de 9 000 mètres carrés70, faisant partie du cimetière grec situé près du quartier de Jeanne d’Arc, moyennant le prix de 16 F le mètre carré, alors que les propriétaires des terrains voisins, déclinent les offres de vente à 80 F, le mètre carré.

La vente à deux Israélites de deux immeubles, sis rue de la Kasbah et rue de la Verrerie, appartenant à la communauté grecque.

D’avoir surélevé une petite construction sise rue de Rome de deux étages et dans l’immeuble de la rue de Naples, d’un étage, au prix de 900 F le mètre carré, alors que le cours de la construction est au maximum entre 650 et 700 F.

Outre les griefs reprochés au bureau, la pétition constitue un document d’une grande valeur historique. En effet, elle nous livre un échantillon représentatif qui nous donne des informations précises sur la situation professionnelle de chaque signataire. C’est ainsi que nous avons relevé l’existence de 9 commerçants, autant de propriétaires industriels et agricoles et de 4 fonctionnaires71. Le même document nous permet également de faire ressortir les mutations des membres de cette communauté par rapport à la question de la naturalisation. En effet, en cette année 1930, sur les 29 signataires, nous en remarquons quinze qui maintenaient toujours la nationalité grecque, alors que les quatorze autres ont désormais la nationalité française.

En effet, cette tendance est confirmée par le Dénombrement de la population civile européenne et indigène de Tunisie, réalisé au mois de mars 1931, et qui fait ressortir une baisse de la population grecque de Tunisie qui tombe à 463 alors qu’elle était de 646 personnes au dénombrement de 1926 et de 683, au recensement du 16 décembre 1906 qui n’avait concerné à l’époque que la population européenne civile de la Tunisie (Bulletin,1907 : 169). Cette chute du nombre se remarque dans les trois principaux centres urbains qui regroupent la majorité des Grecs. La ville de Sfax où le nombre des Grecs tombe à 224 contre 343 en 1926. La même baisse se constate également dans la ville de Tunis où le nombre de Grecs tombe à 162 alors qu’il était de 187 en 1926.À Djerba, la baisse est encore plus évidente puisque le nombre est tombé à 6 alors qu’il était de 28 en 1926. Le seul facteur qui explique cette baisse du tiers du nombre de la communauté grecque, au cours d’une période aussi courte, est le mouvement de naturalisation. Ce fait confirme le début d’une certaine fracture au niveau de l’identité collective de cette communauté, dont les membres avaient commencé à se définir par rapport à des intérêts matériels, immédiats et futurs, beaucoup plus qu’à une référence ethnique et confessionnelle.

Ainsi il est important de noter que cette mutation sociale va donner lieu à des changements de comportement et à la cristallisation de positions qui ne tardèrent pas à se manifester au sein du cadre associatif, seul espace de rencontre et d’identification des Grecs de Tunisie. La pétition citée plus haut fut le premier signal de ce changement identitaire qui était en train de se dessiner au sein de cette petite communauté. Mais, malgré la sollicitude manifestée par ce groupe contestataire, l’administration coloniale ne s’empressa pas d’intervenir, considérant que l’affaire était d’ordre privé et qu’il appartenait aux signataires de la pétition de porter plainte, s’ils le jugeaient nécessaire, devant les tribunaux compétents72. En réalité, comme nous l’avons vu plus haut, l’affaire était déjà devant les tribunaux et les autorités auraient pu exiger la tenue de l’assemblée générale de l’association à la date prévue – mai 1931 – lorsque le bureau, élu au mois de mai 1928, arriva au terme de son mandat. En ratant cette occasion, ces dernières avaient laissé la voie libre à une intervention extérieure dans les affaires de la communauté grecque de Tunisie. En effet, ce fut le Patriarche d’Alexandrie Meltios II (1926-1935), qui annonça son arrivée au mois de juillet 1931. L’objectif assigné à cette visite était d’essayer d’aider la communauté grecque de Tunis à dépasser ses dissensions et divisions et, en même temps, de faire tout ce qui était possible en vue de regrouper les fidèles autour du patriarcat grec-orthodoxe. Il semble que l’Etat grec n’ait pas été étranger à cette initiative73.

Le voyage du Patriarche d’Alexandrie Meltios II en Tunisie

Le séjour du Patriarche d’Alexandrie en Tunisie avait commencé par deux messes qui furent célébrées à Sfax le 23 juillet et àTunis le 26 juillet 1931. Le Résident général, les autorités militaires et civiles ainsi que le corps consulaire avaient assisté à la cérémonie de Tunis. Au cours de cette messe,

« le Patriarche a prodigué ses conseils à ses fidèles leur recommandant avant tout, de se montrer respectueux des autorités du Protectorat et dignes de la protection que la France leur accorde. Il s’est borné à les inviter à se montrer fidèles à l’Eglise orthodoxe »

À côté des aspects protocolaires, le Patriarche avait consacré l’essentiel de son séjour à surmonter les divergences apparues entre les Grecs de Tunisie et à obtenir la réorganisation légale de la communauté. C’était dans ce but qu’il avait présidé une assemblée générale, le 31 juillet 1931, à laquelle avaient assisté 33 notables grecs75. Cette réunion avait pour but de

« prier Sa Sainteté le Patriarche de nommer un conseil de 6 Epitropes et Ephores extraordinaires sous la présidence du délégué ecclésiastique de sa sainteté le Patriarche »76.

En effet, quelques jours après et avant son retour en Egypte, le Pape et Patriarche d’Alexandrie et d’Afrique, avait procédé à la nomination de l’Archimandrite Anthimos au poste de Président du Conseil extraordinaire de la communauté, conformément au vote de l’assemblée générale du 31 juillet 193177.

Par ses différentes démarches entreprises à Tunis, surtout au terme de son voyage, le Patriarche d’Alexandrie dévoila ses véritables intentions. Ainsi, il condamna la séparation qui s’était faite en 1888, entre le culte qui était devenu du ressort des popes et la gestion des biens de l’Église, confiée à une association dépendante d’Athènes78. Il considéra que ce mode d’organisation, adopté à partir de 1888

« était contraire à l’histoire de l’Eglise grecque de Tunis comme aux conceptions du patriarcat »79.

Il envisagea tout simplement de revenir à une gestion cléricale de

« l’église Saint-Georges qui fonctionnait depuis trois siècles et qui s’est vue rabaissée au rang d’une association civile, soumise à la législation spéciale du décret de 1888 »80.

En un mot, il demande :

« l’abrogation de l’arrêté du 30 mai 1898 et le retour à un fonctionnement conforme aux règles de notre religion »81.

Ainsi, il apparaît clairement que le véritable objectif du voyage du patriarche d’Alexandrie en Tunisie était de profiter de la crise interne de la communauté pour changer le caractère laïc de sa gestion et la mettre sous son regard direct par la cooptation de son délégué religieux comme président de la communauté.

Cette nouvelle situation va pousser les autorités du Protectorat à essayer de reprendre en main le dossier des Grecs de Tunis et surtout de faire barrage au projet du Patriarche qui vise à voir

« la communauté orthodoxe rangée sous sa dépendance directe »82.

Cependant, le tribunal, qui avait entre ses mains le contentieux relatif à la communauté, va encore compliquer les choses pour ceux qui avaient des préoccupations d’ordre public et laïc. Le tribunal, qui avait été déjà saisi, comme nous l’avons vu plus haut, par les opposants au bureau élu en 1928, crut bon de souscrire, lui aussi, aux solutions trouvées le 31 juillet 1931 en présence du Patriarche. Un jugement sur la requête fut prononcé le 30 septembre 1931. Il demandait la publication d’un arrêté qui officialise les nominations faites lors de l’assemblée de juillet en présence du Patriarche83. L’arrêté en question ne parut que le 20 février 1932 ; il stipulait que la communauté serait gérée provisoirement par une commission de 7 membres. Laquelle commission est chargée de procéder à la réforme du statut dans un délai de 6 mois84. Mais, pour assurer un suivi aux décisions prises lors de son voyage, le Patriarche désigna un représentant qui sera dépêché d’Egypte pour veiller sur ses fidèles en Afrique du Nord.

Prolongement du voyage du Patriarche d’Alexandrie : la nomination d’un évêque orthodoxe pour l’Afrique du Nord

Ce regain d’intérêt du Patriarcat d’Alexandrie pour les Grecs-orthodoxes, allait s’illustrer encore mieux, en février 1932, par la nomination d’un évêque orthodoxe pour la Tunisie, l’Algérie et le Maroc85. L’envoyé du Patriarche entendait à la fois exercer des fonctions spirituelles et veiller à l’administration du conseil de la communauté orthodoxe dont la présidence sera de sa compétence86. Ainsi, le nouveau responsable religieux arriva presque au moment de la publication de l’arrêté légitimant les décisions de l’assemblée de juillet 1931. Lors des premiers contacts de l’Évêque, les responsables du Protectorat lui rappelèrent, d’une manière ferme, que la communauté devait être maintenue dans le cadre de la législation tunisienne et du décret sur les associations du 15 septembre 188887.

Dans un premier temps, l’archevêque entendit mener pleinement son rôle de chef spirituel et temporel. Au cours de la première semaine d’avril, il se rendit à Sfax pour présider une messe solennelle dans l’Église de cette ville88 qui regroupait encore en 1932, malgré la baisse constatée plus haut, la plus forte concentration de Grecs du pays. Quelques jours plus tard, il tint à être reçu par le Résident général en sa qualité de chef spirituel des fidèles Grecs-orthodoxes de l’Afrique du Nord et lui remit « la Croix de Saint-Marc, symbole de l’Eglise grecque-orthodoxe d’Alexandrie »89. D’un autre côté, agissant en tant que Président du conseil d’administration de la communauté, Mgr Constantin Catzarakis convoqua une assemblée générale qui se tint le 29 mai 1932, en présence de 39 membres sur les 52, lesquels avaient été inscrits sur la liste ouverte spécialement, 15 jours avant cette date. La réunion avait pour objet d’approuver les nouveaux statuts qui avaient été préparés par le conseil d’administration, conformément à la mission qu’il avait reçue par l’assemblée générale du 31 juillet 193190. Les nouveaux statuts consacraient le point de vue exprimé par le patriarche lors de sa visite en Tunisie. Nous avons vu plus haut comment ce dernier avait refusé toute séparation entre les responsables du culte et ceux qui s’occupent de la gestion des biens de l’Église. Ainsi, d’après les nouveaux statuts présentés par Catzarakis, c’est l’archevêque qui deviendrait président de la communauté91.

Cette proposition ne pouvait être acceptée par l’administration car elle était en contradiction avec la loi sur les associations qui stipule que ces dernières doivent être gérées par des bureaux élus. D’un autre côté, le cumul des deux responsabilités, mettrait les Grecs de Tunisie sous la tutelle directe du patriarche d’Alexandrie, qui aurait géré la communauté par l’intermédiaire de l’archevêque qu’il avait envoyé en Tunisie. Informés du contenu du nouveau projet, quelques membres alertèrent les autorités, avant même la tenue de l’Assemblée qui devait ratifier les projets, considérant qu’il s’agissait de manœuvres qui tendaient « à mettre notre communauté sous le joug du Patriarcat d’Alexandrie… »92 Ce projet comportait également des risques politiques, car les dignitaires de cette Église et le patriarche lui-même, « étaient des sujets de S. M. Fouad Ier »93. C’est ainsi que certains membres de la communauté, en parfaite complicité avec l’administration du Protectorat, déclenchèrent une contre-offensive afin d’éviter ce qu’ils considèrent « comme ingérence du Patriarcat dans notre communauté »94.

La contre-offensive des Grecs « francisés » pour la reprise en main de la direction de la communauté

Une opposition à l’amendement des statuts s’était manifestée, sans grand succès, au cours de l’assemblée générale du 29 mai 193295. De son côté, l’administration, qui avait été mise au courant du contenu du nouveau projet de statut, allait commencer à mettre des freins pour empêcher sa concrétisation96. Cependant, ce fut vers la fin du mois d’août 1932 que la contestation arriva à s’organiser et à marquer un point ; il est difficile de ne pas y deviner la main des autorités du Protectorat. En effet, le 27 août, quatre membres97 du bureau provisoire, tous naturalisés Français mais d’origine grecque98, donnèrent leur démission. Outre les objections qu’ils firent aux autres membres du bureau,99 par leur coup de force « démocratique », les démissionnaires, mirent cette instance dans « l’impossibilité de convoquer une assemblée régulière »100.

Par cette démission en bloc, un coup sérieux avait été porté aux démarches de la tendance ecclésiastique en vue d’assurer son hégémonie sur la communauté grecque. En effet, le 3 juin 1932, au nom de cette dernière, l’archevêque Catzarakis avait déposé au Contrôle Civil un nouveau projet de statuts. Un mois plus tard, le 10 juillet, un autre groupe important de membres de la communauté, en opposition avec la première tendance, et dirigé par quatre membres du comité provisoire, déposa lui aussi un autre projet de statut101. Ainsi, une occasion en or fut offerte à l’administration pour qu’elle apparaisse dans une position de neutralité. En réalité, elle allait se baser sur la démission des quatre membres à la fin du mois d’août pour publier un nouvel arrêté sur la communauté grecque102. Ce dernier texte considère que la nouvelle situation, née de cette démission, lui impose de pourvoir aux sièges vides par la réorganisation de la commission de gestion qui sera composée des membres suivants : Alexandre Alexandroupoulos, Eustache Djivas et Dimi-tri Coyoutopoulo, Jean Manzouni, Thomas Temmos103. Avant la publication de cet arrêté les autorités avaient pris soin d’avertir Mgr Catzaralds qu’elles « ne pouvaient consentir à ce que, dans les nouveaux statuts, il fût spécifié que l’archevêque ait la présidence effective, ni même la présidence d’honneur104 ».

La commission de conciliation désignée par l’arrêté de décembre 1932 arriva à présenter de nouveaux statuts au mois de mars 1933. Le comité qui fut élu à cette date confirme la prise en main des destinées de la communauté par les éléments « réalistes » qui avaient accepté de se conformer aux dispositions de la loi sur les associations qui sépare la responsabilité du culte et la gestion des biens, cette dernière étant du ressort d’association qui doit se conformer aux lois. Cette évolution consacre définitivement la supériorité numérique des naturalisés français parmi les activistes de la communauté grecque, et une nette évolution progressive de cette dernière vers son assimilation dans la civilisation française.

La perte d’identité et la francisation progressive de la communauté (1933-1960)

À partir de mars 1933, la communauté fut présidée par Jean Manzuni. Ce dernier se présentait en septembre 1938 « comme un natif de Tunisie et d’y avoir vécu depuis sa naissance, d’avoir eu l’honneur de s’engager volontairement dans l’armée française pendant la Grande Guerre, sans aucune obligation militaire, d’accroître la famille française par mes enfants dont l’un est prêt à partir sous les drapeaux de la France comme élève sous-officier et enfin d’être administrateur et directeur commercial depuis 1922 d’une maison de commerce… »105.

Un tel autoportrait en dit long sur l’évolution d’une partie des membres de la communauté grecque et de leur désir d’assimilation dans la nation française, à tel point qu’un des détracteurs de Jean Manzuni l’accusa de ne « connaître aucun mot de grec, ni en parlé ni en écriture »106..

Hormis ces quelques petites oppositions qui surgissaient de temps à autre entre ses membres, la communauté grecque semble avoir retrouvé son calme et sa « liberté pour l’administration de ses biens ». En effet, en raison des dissensions et de la mauvaise gestion qui avaient marqué les années 1928-1931, les revenus de l’association furent placés, depuis la fin de 1931, sous séquestre, jusqu’à la fin de 1937. Dans le rapport d’activité édité en 1938, le président Manzuni, annonce avec fierté « la réouverture définitive de l’église le 6 mars »107. Cette dernière était restée sans desservant depuis le départ, au mois de décembre 1932, de l’archevêque Catzara-kis. C’est l’archimandrite Dimitrios Lancouvardos108 qui fut choisi pour le desservir. Le président annonce également la réparation de la coupole de l’église qui menace ruine, vu qu’elle était restée pendant six années consécutives sans être entretenue109.

Ainsi, à la veille de la seconde guerre, la communauté semble accepter, dans sa majorité, son intégration dans « l’œuvre française en Tunisie ». La référence à la culture grecque-orthodoxe est devenue désormais d’ordre cultuel et c’est le rôle de l’association d’assurer cette fonction tout en refusant toute ingérence extérieure dans son fonctionnement. C’est ainsi qu’après qu’il fut coupé court à toute intervention en provenance du Patriarcat d’Alexandrie, c’est le Consul de Grèce qui se vit rappeler la nouvelle réalité, c’est-à-dire que le plus grand nombre des membres de la communauté était de nationalité française110. Et par souci de garantir l’hégémonie des naturalisés français au sein du bureau directeur de la communauté, le président crut de son devoir de demander l’avis des autorités sur l’opportunité de la convocation d’une assemblée élective prévue pour le 7 mai 1939. Il lui fit remarquer qu’à « cause des événements actuels, certains membres français, qui ont droit au vote, sont mobilisés »111. Ce lien avec la France va se raffermir encore dans la conjoncture de la Seconde Guerre et celle de la Résistance. Ainsi, le sort de la communauté se joua avec celui de l’avenir de la présence française en Tunisie.

Avec l’indépendance de la Tunisie, il était devenu impossible pour la communauté grecque d’assurer la continuité d’une présence qui avait pourtant duré pendant plus de trois siècles. Les Grecs naturalisés Français et travaillant dans la fonction publique étaient les premiers appelés à partir. Les autres, commerçants, industriels et entrepreneurs, tentèrent d’assurer la continuité de leur communauté dans une Tunisie qui se préparait à l’indépendance. Ainsi, dès que l’autonomie interne fut proclamée, ils firent valider les statuts par le gouvernement tunisien112. Cependant, acquis à la culture française, ayant souvent la nationalité française, c’était en France que la majorité des Grecs avaient envoyé leurs enfants poursuivre leurs études supérieures. Ces derniers s’étaient installés en France après leurs études, et c’était ensuite aux parents de les rejoindre. Seule une infime minorité parmi les membres de la communauté était rentrée en Grèce. Enfin quelques cas isolés s’étaient intégrés, par le mariage, avec les musulmans113.

Aujourd’hui, seules les trois églises de Tunis114, de Sfax115 et de Djerba116continuent de rappeler le passé d’une communauté grecque dont les membres avaient entamé leur présence au XVIIe siècle, à Tunis et dans d’autres villes côtières, comme faisant partie du système du Milletottoman, mais au terme de trois siècles de contact, d’acculturation et de jeux d’influences, la majorité de ses descendants, avait choisi l’assimilation française, tout en gardant une belle place pour la Tunisie dans leurs mémoires et dans leurs activités professionnelles117. Enfin, il est à rappeler aussi, que beaucoup de produits qui sont, aujourd’hui, partie intégrante de l’art culinaire tunisien, ont été introduits par les Grecs : le raisin sec, les olives salées, les poissons salés, les sirops de tamarins et d’orgeat, les halwas, le rahat-loukoum, le mastic (Kharalam-bis, 1926 : 154)…

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Notes

1  Une première ébauche de cette recherche a été présentée au colloque : La Tunisie et ses étrangers, organisé les 1er et 2 novembre 1996, par le Professeur Mounira Chapoutot-Remadi, à la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis. L’actuelle version a été présentée à la 11econférence de l’American Institute of Maghrib Studies (A.I.M.S) qui s’est tenue à Tunis du 28 au 30 mai 1998.

2  Cette première église se trouvait Rue de la Verrerie, à l’intérieur des murailles de la ville, en plein quartier franc ; elle avait fonctionné jusqu’en 1901.

3  L’inscription est gravée en grec et en français : « In memoriam du bataillon sacré grec 1942-1945, combattant pour la libération de sa patrie, il a participé aux combats de Tunisie : Morts, 3 officiers ; Blessés 7 ; Disparus 2 »

4  Archives Nationales de Tunisie (ANT), Série E, C. 503, D. 5 ; Profession de foi datée de 1932, mais non signée, mais il est certain qu’il s’agit d’un document du Secrétariat général du gouvernement tunisien.

5  Il faut noter que, malgré leurs efforts, les Ottomans n’ont pas pu rester les seuls héritiers de Byzance. En effet, certains fidèles vont se diriger vers la Russie, puissance orthodoxe montante, à partir du XVe siècle. Cette dernière va prendre le flambeau de l’orthodoxie et adopter l’aigle bicéphale, symbole de l’hellénisme.

6  De Saint Gervais note qu’à la même époque, la situation meilleure des grecs, par rapport à celle des catholiques. Ces derniers, écrit-il, quoique tolérés : « sont logés dans une maison obscure, qui ressemble à une vraie prison, dont ils payent, cependant, un loyer assez considérable ».

7  Idem. L’auteur affirme l’existence d’un titre déposé aux archives du consulat de Grèce à Tunis où il est indiqué que le nommé Raftopoulos, hellène orthodoxe, originaire du Péloponnèse, obtint, ce terrain, du bey régnant (sic), en reconnaissance des services rendus.

8  Ibidem. Notre auteur remarque que cette église « était coquette, de style byzantin avec coupoles, et dont la décoration intérieure était fort originale ». Au moment de la construction de l’actuelle Eglise en 1898, cette petite chapelle a été complètement démolie et remplacée par un immeuble. C’est sur le mur de ce dernier qu’on trouve raccroché, aujourd’hui, la plaque en marbre portant l’inscription : « Eglise Saint-Georges » en mémoire du lieu de culte qui existait à la rue de la Verrerie et qui fut désaffecté, en 1901, avec l’inauguration de la nouvelle église, de la rue de Rome.

9  L’auteur mentionne que « Les Grecs-orthodoxes possèdent une chapelle dans Tunis, avec deux popes ».

10  Idem.

11  L’auteur signale l’autorisation accordée par Ahmed Bey le 10 janvier 1845 aux catholiques de Tunis pour l’extension de leur église et précise que ce geste s’explique par le désir d’approfondir les bonnes relations qui existaient entre les négociants européens et l’Etat tunisien.

12  Malheureusement cette mesure en faveur des Grecs n’a été signalée que par des sources ultérieures.

13  Ganiage signale le même chiffre sans citer de sources. D’autres part il mentionne que d’après la mission catholique de Tunisie, le chiffre des européens était estimé à 12 000. Les plus nombreux étaient les Maltais avec 7 000 âmes, les Italiens avec environ 4 000 et les Français de 50 à 60 familles.

14  Port de Grèce dans le Péloponnèse, sur la mer Ionienne. La bataille de Navarin a eu lieu le 27 octobre 1827 et s’est achevée par la défaite de la flotte turco-égyptienne par une escadre anglo-franco-russe au cours d’une guerre qui a marqué le début du processus de l’indépendance de la Grèce.

15  R. Ilbert signale (1996 : I, 70) que les Grecs d’Egypte, originaires des régions libérées de la domination ottomane, s’étaient considérés comme hellènes et que « le gouvernement d’Athènes entendait bien élargir ses prétentions à l’ensemble de la population de race grecque ». Au cours des années 1830, le nouvel État grec était représenté en Egypte par Michel Tossiza, un consul très actif et ami personnel de Mohamed Ali.

16  Khaznadar (Mustafa), mamelouk tunisien, d’origine grecque et natif de l’île grecque de Chio vers 1817, mort à Tunis en 1878. Esclave de Hussein Bey (1824-1835). Beau-frère et favoti de Ahmed Bey qui l’éleva aux fonctions de trésorier (khaznadâr), il devait se maintenit pendant plus de trente six ans à un poste ou un autre, au service de cinq beys. (Ganiage, 1968 : 595).

17  Mussalli (Elias), Grec melchite catholique romain, né au Caire en 1829 d’une famille originaire de Syrie, mort à Tunis, en 1892. Entré en 1847 au service du bey, comme second, puis premier interprète en 1854 ; sous-directeur au ministère des Affaires étrangères en 1860, il devait conserver ces fonctions jusqu’en 1872 (Ganiage, 1968 : 593).

18  A.N.T. Série H. C. 252 D. 694. Lettre, en date 22 août 1833, du consul de France A. Duval, au bey Hassine qui se base sur le traité signé le 8 août 1830 entre la France et le bey pour réclamer l’affranchissement d’une certaine Khédija, grecque d’origine et qui s’est faite protégée française. Cette femme a été réduite à l’esclavage avec son fils depuis 13 ans. Toujours d’après la même lettre, il ressort que le bey a accepté de la libérer mais n’a accepté de la laisser s’embarquer vers le Levant que dans un bateau ottoman et non dans un bateau grec comme elle l’avait demandé.

19  A.N.T, Série H. C. 252 bis, D. 6. Lettre en date du 13 mars 1839 du Consul de France au bey Ahmed dans laquelle il demande la punition du nommé Gorgab (sic) qui a porté un coup de couteau à Michel, un Grec, « protégé Français ».

20  Idem.

21  L’auteur se réfère à une lettre adressée de Tunis, le 15 nov. 1844 par le consul Lagau à Gui-zot (Archives de Affaires étrangères, Quai d’Orsay C. C. Tunis 54).

22  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 1 ; l’affaire du Grec Bazil, protégé anglais, qui demande d’être acquitté de la dette qu’il a accordée à Hajj Muhammad b. Ahmad au mois de Rajab 1277H. Une autre affaire est évoquée le 10 décembre 1859 par le consul d’Angleterre, elle concerne une dette de 3 000 piastres que doit rembourser Mahmoud Ben Ammar au sieur Papa Costantino, négociant domicilié à Tunis, fondé de pouvoir de Panayotti Théodore, sujet anglais (voir A.N.T. Série H. C. 252 bis D. 1.).

23  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 5. Dans une lettre date du 21 janvier 1860, adressée par les membres du clergé grec au consul de France Léon Roches, ils écrivent : « Les grecs domiciliés à Tunis, connaissent déjà l’empressement et le zèle avec lequel vous avez toujours défendu leurs intérêts… ».

24  Ben Rejab (Rida), al-sburta wa amn al-hâdira min khilâl wathâiq majlis al-dhabtyya 1861-1864, (La police et la sécurité de la capitale d’après les registres de la préfecture de police), Mémoire pour le C.A.R. (ronéotypé), sous la direction de Abdelhamid Larguèche, Faculté des Sciences Humaines et Sociales, Tunis, 1992.

25  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 2. Affaire du Grec Nicolas, protégé anglais, accusé d’agression, coups et blessures à l’encontre de soldats de l’armée du bey. Toujours dans la série H. C. 252 bis, D. 7, l’affaire du Grec Andréa accusé d’avoir assassiné le laitier ‘Alî b. Ahmad Bûssen El-Ouarchafânî (Registre de la Zaptié en date du 17 Safar El Khair 1287H).

26  Le terrain en question est situé le long du boulevard de la Marine, il s’étend sur 3 089 mètres carrés. Il était limitrophe du cimetière catholique Saint-Antoine. Par la suite, il a connu des ventes et des aménagements. Seule une partie est restée à la communauté grecque, elle y construira en 1898, la nouvelle Église Saint-Georges et, plus tard, les immeubles ouvrant sur la rue de Naples (actuelle rue Mokhtar Attia) dont il sera question plus loin.

27  A.N.T, Série Historique, C. 252, D. 692/1. Lettre en date 21 février 1878 de Charles Nyssen, Consul général de Russie à Tunis à son homologue, le Consul général de l’Empire d’Allemagne à Tunis où il dresse un rappel des différentes phases de l’acquisition de ce terrain par les Grecs.

28  Idem.

29  A.N.T. Série E, C. 503, D. 5. Un rapport de 8 pages en date du 4 avril 1940, résumant l’historique de la communauté grecque de Tunisie et qui remonte jusqu’à la prise de Byzance par les Turcs en 1453.

30  A.N.T. Série H. C ; 252, D. 692. Lettre en date 17 novembre 1866 envoyée par Seigneur Felice, fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères de la Grèce, aux Grecs de Tunis, en réponse à une lettre que ces derniers lui avaient adressée et dans laquelle ils lui avaient demandé d’envoyer des décorations au bey de Tunis « en signe de reconnaissance pour la bonne attitude qu’il exprimait à leur égard ».

31  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692. Lettreen du 28 avril 1867, de Basilio Kostandinis au Premier ministre Mustafa Khaznadar.

32  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692. Lettre en date du 20 novembre 1868, de Spiridiov Logiatadios, consul de Grèce à Chio, à son excellence Mustafa, Premier ministre.

33  Idem.

34  Ibidem.

35  A.N.T. Série H, C. 252 bis, D. 3. Lettre en date du 22/06/1868, du consul d’Angleterre Richard Wood, au Premier ministre Mustafa Khaznadar pour défendre les intérêts de Basilio, Grec, protégé anglais, dans une affaire de succession, suite au décès de son associé tunisien, le nommé Slimane El Fray.

36  A.N.T., Série H. C. 252 bis, D. 10. Lettre en date du 8 novembre 1877, de Charles Nys-sen, consul des intérêts russes à Tunis au Premier ministre, l’informant de l’assassinat perpétré sur la personne de Georges Hallaris, Grec, protégé russe, par le nommé Mustafa Ben Has-sen, sujet tunisien. Dans une autre lettre en date du 11 novembre 1879 (probablement après le départ du Premier ministre Kheireddine), le Consul russe confirme « … Qu’en vertu des instructions reçues du Cabinet de Saint-Pétersbourg, le consulat impérial de Russie à Tunis est autorisé à continuer d’accorder la protection aux Grecs » (A.N.T. Série H, C. 252, D. 692).

37  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692/2. Lettre du ministère des Affaires étrangères de Grèce au ministre des Affaires étrangères du bey de Tunis dans laquelle il lui indique le nom du consul : Vasiliades.

38  A.N.T Série H, C. 252, D. 692/1. Lettre en date du 16 février 1881, du gérant du consulat hellénique à Tunis au Premier ministre Mustafa Ben Ismaïl. Il s’agit d’une lettre-réponse à un courrier qui a été adressé au consul par le Premier ministre au sujet de la vente de la maison de Basile Camellopoulos, sujet hellène, débiteur du sujet tunisien Sedli (sic).

39  A.N.T Série H. C. 252, D. 692/2. Lettre en date du 28 janvier 1881, du gérant du consulat royal hellénique à Tunis à Mustafa Ben Ismaïl, Premier ministre. Il l’informe que « le gouvernement hellénique vient de nommer, en qualité d’agents consulaires de Grèce, le sieur Vito Pellegrino à Biserte (sic), le sieur Philippe Rosso à Souse (sic) et Antoine Rosso à Monastier (sic) ».

40  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692/1. Lettre en date 2 mars 1881, du gérant du consulat hellénique au Premier ministre Mustafa Ben Ismaïl de l’affaire de Denis Sotirpoulos sujet hellène et propriétaire d’un café à Tunis, grièvement blessé par un sujet tunisien, le nommé Haz Aly Bakkas (sic).

41  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 10. Lettre en date 31 août 1880 du gérant du consulat hellénique à propos du contentieux d’Elia Manidachi, autrefois sous protection russe, avec l’ex-premier ministre, Mustafa Khaznadar, au sujet d’un terrain sis à la Marine.

42  A.N.T Série H. C. 252, D. 692/1.Lettre en date du 11 septembre 1881, du gérant du consulat hellénique au délégué par intérim à la Résidence de République française à Tunis. Après l’avoir informé du crime perpétré contre son administré, il lui demande de « faire auprès du gouvernement tunisien les démarches nécessaires afin que de sévères mesures soient prises à l’effet de découvrir les coupables et indemniser en même temps les parents de la victime ».

43  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/6. Lettre en date du 6 avril 1883, de l’Agent consulaire grec, au Résident général Paul Cambon.

44  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/9. Lettre en date du 8 août 1883, de l’Agent consulaire grec, au Chargé d’affaires de la République française, le Baron d’Estournelles.

45  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/8. Lettre en date 27 juillet 1885, du secrétaire général du gouvernement tunisien au consul de Grèce. Il l’informe de son refus d’agréer la nomination d’un troisième courtier à l’Agence consulaire de Djerba. Voir également, A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/10. Lettre en date du 19 avril 1889, du vice-consul de France à Sousse, au Résident général à Tunis. Il lui suggère de refuser la nomination de Frej b. El-Hadjj Muhammad b. ‘Uthmân, proposé pour l’emploi de courtier de l’Agent consulaire grec à Monastir, car il n’a que 17 ans et n’a pas encore satisfait au service militaire.

46  AG. Journal Officiel Tunisien (J.O.T.), Loi du 9 Moharrem 1306, 15 septembre 1888, sur les associations.

47  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/1. Lettre en date du 20 août 1890, du secrétaire général du gouvernement tunisien au Premier ministre et aux caïds de Bizerte, Djerba, Arad (Gabès), Mahdia, Monastir et Sousse.

48  Idem.

49  Au moment de la signature de ces conventions, la population française de Tunisie ne comptait encore que 16 000 membres contre 50 000 italiens.

50  Un décret du 13 avril 1898 allait réglementer l’établissement des étrangers dans la Régence. Tout étranger qui voulait établir sa résidence en Tunisie ou y exercer une profession, un commerce ou une industrie quelconque, devait dans un délai de cinq jours à partir de son arrivée, faire devant l’autorité de police locale une déclaration de résidence en justifiant de son identité.

51  Archives diplomatiques de Nantes (Fonds de Nantes), Série Tunisie, C. 11, D. 9, (Bobine R 382, Institut Supérieur d’Histoire du Mouvement National, I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, du Résident général de France à Tunis au ministre français des Affaires étrangères.

52  Fonds de Nantes, Série Tunisie, C. 11, D. 9 (Bobine R382, I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, op. cit. Le Résident général relève que « le Roi des Grecs légifère, en terre de Protectorat français, à l’égard d’un groupe composé à la fois de ses sujets (Grecs libres) et de ceux qu’il aspire à délivrer du joug de l’étranger (non-libres), c’est-à-dire Grecs d’Europe, d’Asie, ou Grecs sujets tunisiens s’il en reste… ». Ilbert (1996 : 68) constate le phénomène en Egypte où le nouvel État grec avait souvent tendance à associer « orthodoxes », « grecs » et « hellènes », alors que le seul vrai point commun de ces populations était le Patriarcat grec-orthodoxe.

53  Sutter (1796-1883), né à Ferrare (Italie), entré dans les ordres en 1816, nommé à Tunis, le 21 mars 1843 (Soumille, 1994 : 197-231).

54  A.N.T Série H. C. 252, D. 692/1. Lettre en date 21 février 1878, de Charles Nyssen, consul de Russie à Tunis, au Chevalier Tulin, Consul général de l’Empire d’Allemagne à Tunis. Le consul Nyssen était au courant des détails de cette transaction, car à l’époque de son accomplissement, le bénéficiaire du terrain le Grec Elia Manidachi, était un protégé russe. De même, cette lettre nous apprend qu’un autre grec, Elias Mussalli, Interprète au Ministère tunisien des affaires étrangères et très proche du Consul français Roustan, qui mena les discussions qui eurent lieu au consulat de Russie et qui aboutirent au rachat de la portion de terrain réclamée par Mgr Sutter pour le compte de l’Église Catholique.

55  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Contrat en date du 19 décembre 1896 entre le Secrétaire du gouvernement tunisien, l’Archevêché de Carthage et le Président de la Colonie hellénique de Tunis.

56  Idem. La somme en question s’élevait à 80 000 francs, elle a été payée par le gouvernement tunisien en quatre termes et ce proportionnellement à l’évolution de l’édification de l’église orthodoxe.

57  Fonds de Nantes, Série Tun., C. 11, D. 9 (Bobine R 382,1.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, du Résident général de France à Tunis, au ministre des Affaires étrangères à Paris.

58  Idem

59  Ibidem.

60  La dénonciation officielle ne se fera qu’en 1943 ; cependant des pressions indirectes furent exercées sur les ouvriers italiens, de même que le renouvellement des conventions de trois mois en trois mois, rendait plus précaire la situation des Italiens, incitant certains à demander leur naturalisation (Martin, 1993 : 102).

61  Avant 1923, il existait une loi sur la naturalisation (décret du 3 octobre 1910). Comparée au précédent décret, la loi de 1923 était beaucoup moins exigeante en ce qui concernait la connaissance de la langue française et les diplômes puisque le titre universitaire n’était plus de rigueur.

62  À un certain moment, la Grande Bretagne avait même porté cette affaire devant « la cour permanente de justice internationale de La Haye ». Un compromis fut trouvé par la suite entre les deux puissances.

63  Fonds de Nantes, Série Tun., C. 11, D. 9 (Bobine R 382, I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, du Résident général de France à Tunis, au ministre des Affaires étrangères à Paris. Le Résident informe le ministre qu’un procès est en cours d’instance devant le tribunal civil de Tunis, en annulation des dernière élections de mai 1928.

64  Idem.

65  Ibidem

66  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 4 avril 1929, de l’Ambassadeur de Grèce à Paris à André Honorat, Recteur de l’Université de Paris. L’ambassadeur de Grèce à Paris, mis au courant de l’importance de ce patrimoine, composé des loyers des immeubles et des magasins qui sont la propriété de la communauté de Tunis, demande au ministère français des Affaires étrangères la possibilité d’aliéner le produit de quelques-uns pour achever la construction de la maison de Grèce à la Cité Universitaire Internationale de Paris.

67  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 22 février 1930, du directeur de la Sûreté publique au Directeur général de l’Intérieur. La lettre donne les noms des trois anciens membres du bureau : Dimitri Couyotopoulo, limonadier, au 7 rue de Rome, J. Carmanis, pâtissier, rue de l’Eglise, E. Dzivas, épicier à la rue des Glacières.

68  Idem

69  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c (R 382,I.S.H.M.N.). Pétition en date du 3 juin 1930, adressée par 29 Grecs au Résident général de France en Tunisie.

70  Idem. Les signataires ont précisé que ce terrain fut acheté en 1890 par des fonds provenant d’une souscription des membres de la communauté, achat fait dans un but exclusifs savoir l’aménagement d’un cimetière.

71  Ibidem.

72  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c, (R 382, I.S.H.M.N.). Lettre-réponse en date du 21 août 1930, adressée par le Résident général à M. A. Saganakis, interprète et expert près du Tribunal de Tunis, qui semble être le porte-parole des pétitionnaires.

73  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D.2 (R 382, I.S.H.M.N.). Télégramme en date du 16 juillet 1931, du ministre français des Affaires étrangères au Résidenr général. Dans ce message, il le met au courant que l’Ambassadeur de Grèce à Paris l’a informé que le Patriarche d’Alexandrie arriverait à Sfax, venant de Tripolitaine, vers le 25 juillet 1931 et se rendrait ensuite à Tunis où il recevrait les délégués des communautés grecques d’Algérie et du Maroc.

74  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. 2, (R 382,I.S.H.M.N.). Rapport en date du 29 juillet 1931, adressé par le Résident général au ministre de Affaires étrangères. Outre la description des cérémonies du Patriarche, le Résident informe qu’il a reçu la visite du Patriarche le 27 juillet et que ce dernier était accompagné du Consul de Grèce et de l’Archimandrite Rosemaris.

75  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Rapport du Directeur général de l’Intérieur sur le voyage du Patriarche, adressé au Résident général. Les mêmes informations se trouvent au Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D.2, (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7 août 1931, du Directeur général de l’Intérieur au Résident général.

76  Idem

77  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Nomination de l’Archimandrite Anthimos (texte paru en langue grecque le 4 août 1931 et en langue française le 11 août 1931). Dans ce texte le Patriarche donne mandat de « faire tout ce qui est nécessaire pour ramener la paix au sein de la communauté ».

78  Le Patriarche fait allusion ici au fait que la communauté de Tunis a cherché à se faire légitimer en 1888 par le roi de Grèce, et non par le Patriarcat d’Alexandrie, comme ce fut le cas depuis le XVIIe siècle.

79  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2, (R 382, in I.S.H.M.N.). Lettre en date du 6 août 1931, du Patriarche d’Alexandrie et de toute l’Afrique Melitios II au Résident général de France en Tunisie.

80  Idem.

81  Ibidem.

82  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Noteen date du 7 octobre 1931, du Secrétariat général du gouvernement tunisien. Voir également Kharalambis, 1926 ; Dessort (C.-H-Roger) : 155. L’auteur rapporte que, selon la tradition véhiculée par les Grecs de Tunis, « L’église fut placée dans le giron du Patriarcat Œcuménique d’Alexandrie d’Egypte dont le dernier représentant, dit-on, quitta Tunis en 1853 ».

83  L’arrêté en question a été promulgué le 20 février, sa publication officielle au J.O.T. date 27 février 1932.

84  J.O.T. du 27 février 1932. Arrêté Au Premier ministre du 20 février 1932. La commission de 7 membres est composée de : Charissiadis (Théodore), Couvopoulos (Constantin), Couyotoupoulos (Lycurgue), Pachis (Dr Evangelos), Rosmaris (Archimandrite Anthimos), Siganaki (Alfred), Tso-nides (Paul).

85  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382, I.S.H.M.N.). Télégramme en date du 25 février 1932 du M.A.E. au Résident général. Il l’informe de la décision prise par le synode de l’Église grecque : le titulaire de cet évêché sera Mgr Catsarakis, qui résidera alternativement à Tunis et à Casablanca. Voir également, Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382, in I.S.H.M.N.). Lettre d’introduction en date du 29 février 1932, de la part de la légation de la République française en Egypte, au Résident général de France en Tunisie.

86  Fonds de Nanres, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7 mars 1932 du Patriarche d’Alexandrie au Résident général Mancéron. Il l’informe que Mgr Constantin Catsarakis, « délégué par notre Église pour l’administration de ses fidèles en Tunisie, Algérie et Maroc », aura sa résidence à Tunis.

87  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2, (R 382,I.S.H.M.N.). Note en date du 25 avril 1932 du Directeur général de l’Intérieur, au Résident général.

88  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382, I.S.H.M.N.). Rapport en date du 7 avril 1932 du contrôleur civil de Sfax, au Résident général. Le rapport décrit les différentes activités du Métropolite qui a séjourné à Sfax du 1er au 6 avril.

89  Dépêche Tunisienne, 9 avril 1932. Elle donne une brève information sur la rencontre qui a eu lieu le la veille, 8 avril.

90  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Procès verbalen date du 31 mai 1932, de l’Assemblée générale des membres de la communauté orthodoxe de Tunis, qui a eu lieu le 29 mai 1932.

91  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382,I.S.H.M.N.). Rapport en date du 6 juin 1932, du Directeur général de l’Intérieur, au Résident général.

92  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 27 mai 1932, de Th. Carciadis, membre du Bureau provisoire de la communauté grecque, au Directeur général de l’Intérieur

93  A.N.T, Série E, C. 503, D. 5, Profession de Foi, datée de 1932 et qui retrace sommairement l’historique de la communauté grecque de Tunisie. Le texte n’est pas signé, il est probable qu’il fut rédigé par un fonctionnaire du Secrétariat général du gouvernement tunisien. À ptopos de la nationalité égyptienne des patriarches orthodoxes, voir également Ilbert (1996 : 613), « dès 1926, date de la loi sur la nationalité égyptienne, mais aussi de la mort de Mgr Photios II (1899-1926), le gouvernement égyptien tint à rappeler les règles fondamentales de la communauté. Le patriarche devait être ou devenir Égyptien, il devait être investi par le gouvernement local… C’est ainsi que Meltios II (1926-1935) dut renoncer à la nationalité grecque… »

94  Idem

95  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Procès verbal en date du 31 mai 1932. Le procès évoque deux objections qui ont été faites au cours de cette assemblée : La première, de Djivas Eustache, au sujet de la légalité de l’Assemblée générale (après refus de l’objection, il se retira). Quant à Théodore Cariciadis, il se retira sans aucun motif.

96  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382,I.S.H.M.N.), Note du Directeur général de l’Intérieur en date du 9 juin 1932. Ce responsable écrit que les statuts vont être étudiés, mais qu’ils ne seront approuvés que moyennant certaines satisfactions et garanties à obtenir du patriarche d’Alexandrie. Quant à la visite au bey, Mgr Katzarakis n’a pas à la faire actuellement puisque la question de sa reconnaissance officielle n’est pas résolue.

97  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre de démission en date du 27 août 1932 des quatre membres adressée au Directeur général de l’Intérieur. Il s’agit de Caciadis Théodore, Couvopolo Constantin, Pachis Evangelos et Siganaki Alfred.

98  Nous avons pu nous assurer de ce fait en regardant la nationalité de chacun des signataires, qui a été mentionnée dans la pétition signalée plus haut et qui a été remise au Résident général le 3 juin 1930.

99  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre de démission en date du 27 août 1932. Ils déclarent : « Nous n’avons pas réussi à persuader nos ministres du culte d’abandonner leurs prétentions injustifiées au sujet de l’avenir de notre communauté. Ils cherchent à nous imposer des statuts moyenâgeux, inadmissibles à notre époque ».

100  Idem.

101  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Note rédigée au mois de décembre 1932 par Charles Saumagne, à l’époque Contrôleur général des Affaires indigènes auprès du Secrétaire général du gouvernement.

102 ./. O. T. du 28 décembre 1932. Cet arrêté a été promulgué alors que l’archevêque Catzarakis était en déplacement en Egypte. Il était parti le 3 décembre pour participer aux travaux du Saint Synode.

103  Idem. La présidence du comité a été confiée à son doyen. Le comité a été chargé de la poursuite de l’élaboration des statuts et la gestion du comité qui prit fin le 1er mars 1933.

104  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Aide Mémoire en date du 2 décembre 1932, envoyé à l’archevêque (orthodoxe) de Carthage par le Directeur général de l’Intérieur.

105  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 23 septembre 1938, de Jean Manzuni à Charles Saumagne, Directeur de l’Administration générale et communale.

106  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 7 février 1939. De Georges Lalakis, qui se présente comme Français d’origine grecque, à Charles Saumagne.

107  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Rapport d’activité de la communauté grecque en date du 19 avril 1939. La réouverture a été solennellement célébrée le 6 mars 1938. À côté du nouveau desservant de l’église Mgr Dimitrios Langouvardos, ont assisté Georges Koumoussis, de l’église de Sfax et Mgr l’archiprêtre Constantin Michalowski, de l’église russe de Tunis.

108  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Rapport d’activité de la communauté grecque de Tunis, en date du 23 avril 1938, brochure de 16 pages. À propos du nouveau desservant le Président écrit : « l’Archimandrite Lancouvardos, qui arrive de Casablanca, n’est pas un inconnu, il a desservi la communauté de Sfax durant 18 années consécutives, il y a laissé le meilleur souvenir ».

109  Idem.

110  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 23 septembre 1937, du directeur de l’Administration générale et communale au Secrétaire général du gouvernement tunisien.

111  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 18 avril 1939, du Président de la communauté, au Directeur de l’Administration générale et communale. Il lui demande clairement « s’il doit convoquer cette assemblée ou surseoir en attendant que les absents mobilisés puissent prendre part aux élections ».

112  C’est le cas des Grecs de Sfax qui, dès le 25 mars 1955, déposèrent de nouveaux statuts au gouvernement Ben Ammar, qui l’autorisa par un arrêté en date du 18 juillet 1955. Cette association a été actualisée par Jean Arfaras, dernier président de la communauté, au cours de la dernière assemblée qui a eu lieu à Sfax le 17 novembre 1985. (C’est M. Arfaras qui nous a remis une copie des statuts).

113  Le meilleur exemple est l’actrice de cinéma Hélène Katzaras, née dans la communauté grecque de Djerba et mariée à un Tunisien musulman.

114  Seule l’église Saint Georges, sise au 5 rue de Rome à Tunis, demeure ouverte au public.

115  Jusqu’à la fin de 1996, c’est Jean Arfaras qui s’occupait de l’église « Les trois Hiérarques » construite vers 1892 et située au centre du quartier européen de la ville de Sfax. Au début de l’année 1998, j’ai appris par l’ambassade de Grèce à Tunis que Mr Arfaras est rentré définitivement en Grèce. Le 31 octobre 1996, j’ai enregistré avec lui un entretien, conservé à l’Unité d’Histoire Orale de l’Institut Supérieur d’Histoire du Mouvement National. Mr Arfaras est né en 1920, il a passé toute sa vie à Sfax, il garde jalousement une photo de groupe de la visite du Patriarche d’Alexandrie à Sfax au mois de juillet 1931. Dans cet entretien, il avait affirmé que, malgré la mort de sa femme et le retour de son fils à Athènes, il pense continuer à vivre à Sfax !

116  L’église grecque de l’Ile des « lotophages » est située en face du porr de Houmt-Souk, elle se trouve aujourd’hui dans le jardin de la villa d’une femme tunisienne qui s’appelle M’barka Bent Nacer Ben Aoun, elle est la veuve de Christos Mavrothalassitis, l’un des derniers Grecs de Djerba, mais qui avait la nationalité française. Cette femme fait de temps à autre des travaux d’enrretien pour sauvegarder une église qui n’a plus de fidèles.

117  Je cite le cas de mon ami et collègue Jacques Alexandroupolos, petit fils d’Alexandre Alexan-droupoulos qui fut coopté en décembre 1932 comme membre de la commission de conciliation ; il est actuellement professeur d’histoire à l’Université de Toulouse le Mirail. Il participe souvent aux fouilles archéologiques en Tunisie et ne rate aucune occasion pour développer les échanges entre son université toulousaine et ses collègues des universités tunisiennes. À ce titre il a été l’organisateur, conjointement avec son collègue Patrick Cabanel, du colloque international de Toulouse (14-17 janvier 1997), La Mosaïque Tunisie, diasporas, cosmopolitisme, archéologies de l’identité.

 

Pour citer cet article

Référence électronique

Habib Kazdaghli, « Communautés méditerranéennes de Tunisie. Les Grecs de Tunisie : du Millet-i-rum à l’assimilation française (XVIIe-XXesiècles) », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 95-98 | avril 2002, mis en ligne le 12 mai 2009, consulté le 15 avril 2013. URL : http://remmm.revues.org/243

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Auteur

Habib Kazdaghli

Université de Tunis-Manouba.

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Façade de l’église orthodoxe Saint-Georges

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Communautés méditerranéennes de Tunisie. Les Grecs de Tunisie

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95-98 | avril 2002
Débats intellectuels au Moyen-Orient dans l’entre-deux-guerres

I. Études libres

Communautés méditerranéennes de Tunisie.

Les Grecs de Tunisie : du Millet-i-rum à l’assimilation française (XVIIe-XXe siècles)1

Habib Kazdaghli

p. 449-476

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Plan

  • Aux origines de la présence des Grecs en Tunisie : des membres du Millet i-Rum (XVIIe-XIXe siècles)
  • De membres du Millet i-Rum à celui de protégés des Consuls européens (1830-1880)
  • Les Grecs sous la protection du Consulat Hellénique à Tunis : comment avoir sa part du gâteau (1880-1898) ?
  • Une communauté loin des regards : de 1898 à 1923
  • Les années charnières de la communauté grecque de Tunisie (1923-1933)
  • Le voyage du Patriarche d’Alexandrie Meltios II en Tunisie
  • Prolongement du voyage du Patriarche d’Alexandrie : la nomination d’un évêque orthodoxe pour l’Afrique du Nord
  • La contre-offensive des Grecs « francisés » pour la reprise en main de la direction de la communauté
  • La perte d’identité et la francisation progressive de la communauté (1933-1960)

 

Texte intégral

Au numéro 5 de la rue de Rome à Tunis, se dresse toujours une église de style byzantin qui rappelle l’existence d’une communauté grecque, qui a presque entièrement disparu aujourd’hui. Ce fut et reste un lieu de culte, bien entretenu et dirigé par un évêque grec-orthodoxe, originaire d’Egypte. Ce dernier reçoit chaleureusement ses visiteurs, il se présente sous son nom grec Irénos et se plaît à le traduire en arabe avec un accent égyptien sous le vocable d’Abou-Salama. Il évoque son affiliation à l’Eglise grecque-orthodoxe d’Alexandrie et d’Afrique et fait remarquer, qu’à ce titre, il s’occupe en même temps des fidèles de cette Église depuis Dar es-Salâm, au Kenya, jusqu’à Casablanca au Maroc. Il réserve à chacune de ces petites communautés quelques semaines par an. Il a été nommé à Tunis par le patriarche d’Alexandrie. Lorsqu’il est à Tunis, il préside la messe tous les dimanches et reçoit quotidiennement les visiteurs et curieux, qui imaginent mal aujourd’hui que les Grecs aient eu en Tunisie une présence aussi longue.

Au début de la visite, il se plaît à montrer une plaque en marbre encastrée dans le mur de l’immeuble qui se dresse sur le côté gauche du jardin ; elle porte une inscription en grec qui rappelle que la première église Saint-Georges fut construite par les Grecs de Tunis en 18472 avant de préciser que l’installation du premier noyau grec dans la Régence remonte au XVIIe siècle, lequel groupe a été reconnu par le Patriarche d’Alexandrie en 1645. Au côté droit du jardin s’élève un monument, beaucoup plus récent, sur lequel est gravée une liste des Grecs de Tunisie morts pour la libération de la France au cours de la seconde guerre mondiale3. Ces deux symboles de la mémoire résument bien tout l’itinéraire et le destin de cette communauté méditerranéenne et illustrent les mutations identitaires subies par les Grecs tout au long de leur présence en Tunisie.

Aux origines de la présence des Grecs en Tunisie : des membres du Millet i-Rum (XVIIe-XIXe siècles)

Les migrations grecques de l’époque moderne sont la conséquence de la conquête ottomane au XVe siècle et de sa poursuite pendant les deux siècles suivants avec l’occupation de Chypre en 1571 et de la Crète en 1669. À la domination étrangère, vont s’ajouter les facteurs économiques et démographiques ayant provoqué un déséquilibre entre les ressources naturelles et les effectifs humains dans les îles de la Mer d’Egée, ainsi que dans la Grèce actuelle.

Les pays d’accueil des Grecs furent surtout européens tels les États italiens, l’Autriche-Hongrie mais aussi la Russie, la Pologne, l’Allemagne. Les autres Grecs, ceux qui étaient restés aussi bien dans les Balkans que dans les provinces musulmanes de l’Empire ottoman, l’Egypte, la Tripolitaine et la Régence de Tunis, feront partie du millet grec-orthodoxe. En effet, le terme millet, au départ, désignait une confession, une communauté religieuse y compris lorsqu’il s’agissait de musulmans. Au temps de l’Empire ottoman, ce mot a connu une évolution sémantique pour devenir un terme technique et a fini par désigner « les groupes religieux antérieurement autonomes au sein de l’Empire tel que les Juifs, les Arméniens, les Grecs-orthodoxes ou Millet i-Rum » (Troupeau, 1990 : VII, 61). Accepté en tant que tel par le pouvoir central, ce terme va donner droit à la protection et à un même traitement, aux membres du Millet à travers tout l’Empire.

Le statut de membre du Millet, ainsi défini, apparaît supérieur à celui qu’accordaient les capitulations, précisant les privilèges des chrétiens établis dans les provinces de l’Empire, considérés comme « étrangers » (Soumille, 1988 : 229-239). En effet, parmi les non-musulmans qui restèrent au sein de l’Empire ottoman, la situation des grecs-orthodoxes ne fut pas difficile à supporter car ils avaient bénéficié de la qualité de second peuple de l’Empire et surtout d’une certaine autonomie au niveau de la gestion de la communauté (Kitsikis, 1985 : VIII, 1002). D’après un document émanant de l’Église grecque-orthodoxe d’Alexandrie : « C’est le Patriarche Ionnikios qui avait décidé en 1645 d’en-voyer un Pope à Tunis et que les Grecs de cette ville devaient lui payer, à cette époque, trois cents piastres par an »4. Ainsi, il semble que la petite communauté grecque-orthodoxe de Tunis avait été dirigée par un pope dépendant du patriarche d’Alexandrie, ce dernier étant lui-même placé sous l’autorité du Grand Patriarche d’Istanbul (Constantinople). Conformément aux dispositions des firman-s de la Sublime Porte, tout chrétien orthodoxe fut assimilé, par la volonté du sultan, au millet grec-orthodoxe, dont le chef, le Patriarche grec-orthodoxe, se trouvait à côté de ce dernier, à Istanbul5. Le sultan reconnaissait au Patriarche certains privilèges administratifs sur ses fidèles, même lorsqu’ils étaient dans les « provinces » de l’Empire.

Les quelques centaines de Grecs de la Régence de Tunis, établis depuis le XVIIe siècle, semblent avoir connu une situation privilégiée. En effet, les migrations grecques, à cette époque, étaient surtout le fait de familles aisées venues de Thessalie, de Macédoine, de Crète, de Chypre et d’autres petites îles de la mer d’Egée. Tous ces territoires faisaient partie intégrante de l’Empire ottoman. Ces Grecs s’adonnaient surtout au négoce entre Tunis et les divers ports de la Méditerranée orientale. Plus tard, d’autres occuperont des rôles dans l’ad-ministration et dans l’armée beylicale. De par leur rôle économique et leur statut ethno-confessionnel, ils avaient des rapports privilégiés avec les gouverneurs de la Régence. C’est ainsi qu’ils avaient pu exercer, sans difficulté, leur culte en tant que sujet (raîyd) du Sultan.

Cette communauté, dont le nombre n’a jamais dépassé quelques centaines de personnes, était bien visible au début du XVIIe siècle. Boyer de Saint Gervais, consul de France à Tunis de 1729 à 1734, notait déjà dans ses mémoires que : « Les Grecs ont une église où le service se fait tout à la grecque »6. Cette première église se trouvait dans le quartier franc, dans la partie basse de la ville de Tunis. D’après une tradition transmise par les Grecs de Tunis, elle aurait été placée sous le vocable de Saint-Georges et se trouvait rue de la Verrerie ; elle ne fut désaffectée qu’en 1901 (Kharalambis, 1926 : 153). En plus de ce lieu de culte, il semble que les Grecs aient reçu d’un des beys de Tunis la cessation, en toute propriété, d’un vaste terrain situé à l’extérieur des murailles de la ville pour servir de cimetière7. Sur ce terrain, ils devaient édifier une petite chapelle portant le nom Saint-Antoine8. L’existence d’un lieu de culte grec intra muros et d’un cimetière extra muros sont confirmées par le voyageur genevois Henry Dunant (1975 : 233)9, qui visita la Tunisie en 1856, juste une année après la mort d’Ahmed Bey. En effet, le règne de ce bey (1837-1855), fut marqué par plusieurs initiatives qui furent interprétées par les observateurs européens de l’époque comme le produit d’un esprit animé par une « grande tolérance »10. À cela, il faut ajouter les arguments avancés par Ibn Abi Dhiaf, témoin de l’époque et qui faisait partie de l’entourage du bey. En effet, cet auteur averti, avait vu dans cette politique en faveur des chrétiens l’expression d’un pragmatisme qui tient compte avant tout des intérêts économiques de la régence (Ibn Abi Dhyaf, éd. 1988 : IV, 89)11. En même temps, il faut ajouter que de pareilles mesures prises en faveur des chrétiens installés à Tunis, furent souvent le résultat de réclamations répétées de la part des représentants des puissances européennes (Chater, 1984 : 524). Cependant, nous excluons que le geste pris par Ahmed Bey, en faveur des Grecs en 184012, soit le résultat d’une quelconque pression étrangère. Car, pour le cas des Grecs dont le nombre ne dépassait guère, selon les témoins de l’époque, les deux cent cinquante personnes (Dunant, 1975 : 233 ; Ganiage, 1968 : 41)13, il s’agissait beaucoup plus d’un acte en faveur d’un groupe confessionnel endogène et non étranger. Mais il semble que ce geste était venu dans une conjoncture où les Grecs avaient déjà entamé, depuis un moment, le processus de leur détachement du système du Millet ottoman. Désormais, c’est auprès des consuls des puissances occidentales accrédités à Tunis que leurs regards vont s’orienter, pour chercher protection.

De membres du Millet i-Rum à celui de protégés des Consuls européens (1830-1880)

Faisant suite à la défaite de Mohamed Ali d’Egypte dans la Bataille de Navarin14 et à la guerre russo-turque (1828-1829), un Etat grec indépendant va naître, sur une petite partie de la péninsule, ne dépassant pas les limites de la Morée et se réclamant de la nationalité hellénique. Ce nouvel État fut vite placé sous la protection des puissances européennes et particulièrement de l’Angleterre (Traité de Londres 1830) et fut reconnu par la Sublime Porte par le traité de 1832.

Même si la création de cet Etat national hellénique ne concernait qu’une partie exiguë du territoire, ne comprenant qu’une petite fraction de la « nation grecque », cette nouvelle situation, eut des répercussions sur les Grecs de Tunis et des autres provinces ottomanes15. Mais les autorités beylicales, comme nous l’avons signalé plus haut, refusèrent de considérer les Grecs établis dans la Régence comme des ressortissants d’un quelconque Etat indépendant. Durant plus de trois siècles et jusqu’en 1827, les Grecs avaient été groupés en millet ex relevaient d’un cadi ou d’un shaykh. Le dernier qui assuma cette charge fut Theodoras Tsetses (Dessort, 1926 : 153). Même après cette date, les beys continuèrent à refuser d’accorder une représentation consulaire au nouvel Etat.

Au milieu du XIXe siècle, malgré l’arrêt définitif de la course, la cour des beys de Tunis comptait toujours un nombre important de convertis (renégats) et de mamelouks dont ceux d’origine grecque. Certains occupaient des hautes charges dans l’Etat ; les cas les plus connus sont le Premier ministre Mustafa Khaznadar16 qui aida les Grecs de Tunis à acquérir une seconde donation beylicale, comme nous le verrons plus loin et Elias Mussali17 qui avait commencé, son ascension à cette époque, mais sans être pour autant ni mamelouk, ni converti. Mais beaucoup parmi les Grecs de la petite communauté orthodoxe de Tunis avaient déjà la pensée ailleurs.

En effet, ces derniers seront de plus en plus sensibles à la nouvelle conjoncture méditerranéenne. Ils vont essayer de tirer le maximum de profit des interventions des représentants des puissances européennes dans les affaires intérieures de la Régence, pour accéder au statut de protégés d’un des consuls européens établis à Tunis. La quête de la protection européenne commence à être signalée dès 1829. Au cours de cette année, marquée par la proclamation de l’indépendance de la Grèce, les Grecs qui avaient désiré retourner dans leur pays s’adressèrent au consul de France, M. de Lesseps, pour demander son intervention auprès du bey Hassine en vue l’obtention du teskera, ou passeport, leur permettant de quitter le pays. Pour les uns, il s’agissait avant tout de s’affranchir de l’esclavage et de retrouver une liberté perdue18. Pour d’autres, la recherche de la protection des consuls était un moyen pour exiger, en guise de revanche, le châtiment d’un sujet du bey ayant agressé un Grec19. Dans la même requête qui était présentée au bey par le consul de France, ce dernier profitait de l’occasion pour s’exprimer au nom de tous les Européens installés à Tunis et demander « l’établissement définitif dans le quartier franc d’un corps de garde devenu indispensable à la sûreté des Européens, journellement menacés »20. En 1844, le consul de France Lagau, exigea un châtiment exemplaire pour l’assassin du grec Dimitri, protégé français, par un Tunisien. L’assassin fut jugé, condamné à mort et exécuté dans les quarante huit heures (Chater, 1984 : 522)21. Un autre sujet de litige, qui va pousser les Grecs à rechercher la protection des consuls européens, est l’acquittement des dettes22 contractées envers eux par des Tunisiens. Ces litiges nous renseignent sur l’état de richesse de ces Grecs — même si nous restons sur notre faim, à propos des sommes en question —, sur la place réelle occupée par les créanciers grecs dans l’économie de la Régence et sur le type de relations qu’ils entretenaient avec la population autochtone. En effet, les documents consulaires ne retiennent que les contentieux que les consuls s’empressaient23 d’exploiter pour appuyer leurs propres revendications. Mais il faut préciser que les Grecs n’étaient pas toujours des victimes innocentes. Les registres de la préfecture de police de la ville de Tunis la Zaptié24, qui fut créé en 1861, nous renseignent sur des cas d’agressions meurtrières perpétrées sur des sujets du bey, par des Grecs25.

Même si les archives de police nous font apparaître les relations intercommunautaires, entre Grecs et autochtones, le plus souvent sous un prisme conflictuel et chaotique, il est à signaler, en revanche, que les autorités beylicales continuent à accorder aux Grecs une place privilégiée, surtout lorsqu’il s’agit de dispositions relatives à l’exercice du culte. C’est dans ce contexte qu’un terrain26 fut vendu par enzelkla. fin de 1863 par Mohamed-Sadok Bey (1859-1882), opération faite par l’entremise de son ministre Mustafa Khaznadar. Cette nouvelle acquisition par la communauté grecque de Tunis, se fera sous la forme d’une transaction entre le bey et un représentant des Grecs Elia Manidachi, en vue d’agrandir le cimetière et d’ériger une église orthodoxe27. L’opération relative à ce terrain « fut passée au consulat Impérial de Russie à Tunis »28, car le nommé Elia Manidachi, était à l’époque, protégé russe :

« La majorité des Grecs tunisois invoqua la protection consulaire russe à cause de la communauté de religion et aussi de la grande influence exercée sur l’esprit du bey par le consul de Russie Charles Nyssen. Ce dernier exerça les fonctions de consul de Russie pendant 60 années consécutives et mourut à Tunis en 1886 » (Khara-lambis,1926 : 153).

L’objectif de cet acte était de :

« les autoriser (les Grecs) à agrandir leur église ou à élever une construction identique consacrée à l’exercice de leur culte »29.

Mais ce nouveau geste des autorités de la Régence sera la source d’une incompréhension. Par cette dernière cession, le souverain entendait « être agréable » aux yeux des chrétiens de rite grec-orthodoxe, qui continuaient, selon lui, à être des sujets du sultan et non des nationaux hellènes. Cette bonne disposition manifestée à l’égard des Grecs de la Régence semble avoir été interprétée par certains membres de la communauté et par des fonctionnaires du nouvel État hellénique comme des signes encourageants pour relancer la question de l’établissement de relations diplomatiques directes entre Athènes et Tunis.

En effet, c’étaient les Grecs de Tunis qui avaient incité un fonctionnaire du gouvernement d’Athènes à entreprendre de pareilles démarches30. De même, en 1867, la question des décorations, à apporter d’Athènes pour le bey, est évoquée en tant que pression en vue de la récupération par un Grec de Tunis d’une dette évaluée à 15 000 piastres accordée à un sujet tunisien : le fils de Hajj Has-sine Ben Abbâs31. Le créancier grec, Basilio Kostandinis, affirmait vouloir utiliser la somme en question pour se rendre à Athènes et ramener les présents offerts par le Roi de Grèce, Grégoire, au bey de Tunis. En 1868, c’est le consul de l’État grec dans l’île de Chio, Spiridiov Logiatadios, d’où était originaire le Premier ministre tunisien, Mustafa Khaznadar, qui avait pris l’initiative d’écrire à ce dernier pour lui rappeler la nécessité de l’établissement de relations consulaires entre la Régence de Tunis et le Royaume de Grèce. Dans sa lettre, le consul prenait la précaution d’indiquer qu’il avait pris connaissance de « ses sentiments philhellènes grâce aux recommandations d’un des habitants de Chio le nommé ‘ Michel Coutsoudis »32, lequel avait des relations commerciales avec la régence de Tunis. Il lui avait également écrit qu’il avait cru important de rapporter l’information au gouvernement hellénique à Athènes tout en recommandant qu’une décoration devrait être décernée au bey de Tunis et à son Premier ministre, en signe de reconnaissance pour

« les sentiments philhellènes et le bon accueil qu’il a daigné porter aux intérêts des sujets hellènes qui se trouvent ou se rendent à Tunis »33.

Le consul grec ne laisse pas échapper une occasion de déplorer l’inexistence de traité entre le gouvernement de Tunis et celui d’Athènes ni de rappeler le vif désir exprimé, y compris par les parents du ministre qui vivaient toujours dans l’île, pour

« qu’un traité commercial soit signé respectivement… car c’est en vertu de cet (éventuel) traité que les représentants consulaires pourraient être nommés en les villes et les échelles des deux États… »34.

Ces différentes tentatives pour tisser des liens directs entre Athènes et Tunis ne pouvaient connaître un dénouement heureux dans une conjoncture méditerranéenne marquée par la persistance des tensions et des affrontements entre l’ancienne métropole ottomane et le jeune Etat gtec, lui même souvent intégré dans les diverses stratégies occidentales adoptées par les puissances à l’égard de la Sublime Porte. C’est ainsi que la situation des Grecs de Tunisie a continué à osciller entre la recherche de l’installation d’un consulat capable de les protéger et le recours individuel à la protection des consuls d’Angleterre35, de Russie36et parfois de France. L’ouverture d’un consulat de Grèce à Tunis ne se fera que quelques mois avant l’établissement du Protectorat français en Tunisie, en 1881.

Les Grecs sous la protection du Consulat Hellénique à Tunis : comment avoir sa part du gâteau (1880-1898) ?

Le premier document indiquant l’existence d’un « Consulat Royal Hellénique » à Tunis, ne remonte guère au-delà du mois d’août 1880. Les documents que j’ai pu consulter aux archives ne m’ont pas permis de savoir dans quel contexte ce consulat a été autorisé à entrer en action dans la Régence. La lettre accréditant37 le nouveau consul auprès du bey a été envoyée d’Athènes, le 11 juin 1880. Quant au premier document que nous avons pu consulter et qui atteste implicitement, la reconnaissance par le gouvernement tunisien, de cette mission et de son rôle dans la protection des Grecs, date de février 188138. Cependant, d’après Kharalambis Poulos (1926 : 153), le consulat de Grèce fut créé en 1878 et le premier consul fut M. Iscomacos qui devait présider un Tribunal consulaire qui avait fonctionné jusqu’en 1884. Aux archives nationales, plu-sieurs dossiers confirment l’activité débordante entreprise par cette institution durant les mois qui précédèrent l’entrée des troupes françaises en Tunisie. En effet, dès le mois de janvier 1881, le gérant du consulat allait procéder à la nomination de plusieurs agents consulaires dans les principales villes portuaires de la Régence : Bizerte, Sousse, Monastir39. D’un autre côté, le gérant du consulat devait s’activer pour prendre en charge la défense des Grecs de Tunisie40et prendre la relève, même dans les affaires qui avaient précédé la création du consulat, lorsque ces derniers étaient encore des protégés des consuls des puissances européennes41.

L’établissement du Protectorat français en Tunisie durant l’été 1881 ne semble pas avoir dérangé le gérant du consulat qui s’était vite adapté à la nouvelle situation. Ainsi, pour évoquer l’assassinat d’un Grec âgé de 86 ans, commis le 14 juillet 1881 par « les Arabes » insurgés, le consul s’était directement adressé aux nouvelles autorités fraîchement débarquées en Tunisie42. D’un autre côté comme si de rien n’était, il alla poursuivre l’installation d’agents consulaires dans les villes qui n’en avaient pas été pourvues, telles que Gabès43, Mahdia44, où il nomma respectivement Haï Haded, sujet français, Elia Sitbon, sujet italien. Chaque agent consulaire était secondé le plus souvent par deux courtiers tunisiens, pour lesquels il devait recevoir un accord préalable des autorités centrales. Ces dernières s’étaient donné un droit de regard sur les éventuels candidats à ces postes45. Ce contrôle rigoureux, mené par les autorités du Protectorat à l’encontre des représentations consulaires étrangères, laisse présager les nouvelles dispositions qu’elles n’ont pas tardé à prendre, en vue d’organiser la présence des différentes communautés étrangères établies en Tunisie.

C’est ainsi qu’elles promulguèrent, en septembre 1888, un décret sur les associations46. Mais la communauté grecque ne souscrivit d’une manière claire à cette loi, qu’en 1898. D’un autre côté, en 1890, suite à un accord entre les gouvernements grec et français, une décision fut prise pour la suppression47 des différentes représentations consulaires grecques installées, depuis 1880, dans plusieurs villes portuaires de la Régence. Les différents courtiers tunisiens qui y travaillaient furent appelés à arrêter toute collaboration avec ces agences et à se considérer comme soumis au même régime administratif que le reste de leurs concitoyens48.

Cette démarche s’inscrivit dans le cadre de la mise en place du régime du protectorat qui s’était concrétisée par la suppression des juridictions consulaires en vue de doter le pays d’une nouvelle organisation de la justice. En effet, la loi du 18 avril 1883 vint organiser la justice française en Tunisie. Le décret beylical du 5 mai 1883 stipulait que :

« les nationaux des puissances amies dont les tribunaux consulaires seraient supprimés, deviennent justiciables des tribunaux français dans les mêmes conditions que les Français eux-mêmes » (Mahjoubi, 1977 : 176).

Ces différentes dispositions visaient à assurer l’hégémonie de la France dans la gestion de la Régence et à écarter une éventuelle visée italienne sur la Tunisie.

En effet, la question du déséquilibre démographique en faveur de l’élément italien au sein de la population européenne de Tunisie avait constitué un sujet qui avait longtemps préoccupé les autorités françaises. Celles-ci avaient mis presqu’un demi siècle pour faire basculer la situation démographique en leur faveur. Elles utilisèrent, comme nous le verrons plus loin, les autres Européens et leurs descendants, parmi lesquels nous trouvons les Grecs, pour augmenter le nombre des membres de la colonie française. Mais, au départ, il fallait agir prudemment et essayer de régler par étapes la question de la présence italienne en Tunisie. La première phase fut la signature des conventions franco-italiennes de 1896. Une année auparavant, en 1895, le gouvernement français, agissant au nom du bey, avait dénoncé le traité tuniso-italien de 1868. Par ces nouvelles conventions, l’Italie s’était décidée à reconnaître officiellement l’établissement du Protectorat français en Tunisie. En contrepartie la France reconnaissait le principe de l’égalité de traitement dans l’exercice des droits civils entres Français, Tunisiens et Italiens (Davi, oct. 1996 : 8)49.

De leur côté, les Grecs étaient considérés comme des étrangers50, ils étaient justiciables des tribunaux français, et n’avaient pas la jouissance de droits politiques en Tunisie. En vue de pratiquer leur culte grec-orthodoxe, ils étaient autorisés à former une association cultuelle. Avant même la promulgation officielle en Tunisie de la Loi sur les associations du 15 septembre 1888, les Grecs, de leur côté, avaient soumis leur association aux lois grecques en obtenant du roi Georges Premier un décret en date 7 septembre 1888 qui les définit ainsi :

« La communauté hellénique (qui est) à Tunis, se compose de tous ceux de même origine, libres hellènes ou non (libres) qui en sont des constituants réguliers »51.

Les autorités du protectorat, qui n’avaient pas manqué de relever des incohérences dans cette définition52, s’étaient contentées, dans une première période, de suivre l’évolution de la situation. Cette attitude « tolérante » s’explique par le nombre peu important des Grecs se trouvant en Tunisie. En effet, le dénombrement des étrangers établis en Tunisie, effectué en 1906, n’a recensé que quelques 733 Grecs dans toute la Régence. Les autorités du Protectorat devaient surtout faire face à l’acuité du problème italien. Ainsi, la communauté grecque évoluera dans le cadre du Protectorat, elle saura même tirer profit de sa situation marginale et loin des regards pour accumuler une certaine richesse immobilière.

Une communauté loin des regards : de 1898 à 1923

Étant donnée la position particulière héritée de son statut de millet ottomane, la communauté grecque de Tunisie apparaissait, au début du Protectorat français, dans une situation de privilégiée. Ce qui n’a pas manqué de créer des manifestations de jalousie de la part de l’autre Église chrétienne rivale, l’évêché catholique de Tunisie. En effet, il faut rappeler que la donation par enzel, octroyée aux Grecs de Tunis en 1863, leur avait permis de mettre la main sur un terrain couvrant 3 089 mètres carrés. Une portion du terrain acheté couvrait la façade principale du cimetière catholique qui existait à l’endroit de l’actuelle cathédrale. L’évêque Sutter53, de la mission catholique, avait fait des démarches auprès du Premier ministre tunisien et avait pu obtenir le rachat de cette portion de terrain qui s’étendait sur 1 362 mètres carrés54.

Cependant, l’Église catholique, forte de la situation qu’elle avait conquise en Tunisie suite à l’établissement du Protectorat français, allait, d’une part, commencer à édifier, en 1890, sa grande cathédrale sur les lieux du cimetière chrétien et sur le terrain racheté auprès des Grecs et, d’autre part, leur intenter un procès en 1895. En effet, l’archevêché de Carthage avait contesté à l’Église grecque le droit de construire sur la rue de Rome des magasins et des logements qui auraient masqué l’une des façades de la cathédrale. À cause d’un vice de forme, la démarche auprès du tribunal n’avait pas pu aboutir55. C’est le « gouvernement tunisien » qui vola au secours de la cathédrale et prit à son compte les griefs portés par l’archevêché à l’encontre des Grecs. Dans ces conditions, la colonie grecque se trouva dans l’obligation de procéder à un arrangement à l’amiable. Elle céda les constructions, objet du litige, au gouvernement tunisien, moyennant une somme qu’elle fut obligée d’utiliser pour l’achèvement de la construction de sa propre église56.

Il est probable que ces pressions, exercées par les autorités du Protectorat, ont contribué à contraindre la communauté grecque à régulariser sa situation juridique en conformité avec la loi du 15 septembre 1888, relative aux associations. En fait, c’est seulement en 1898 que ses responsables se décidèrent à soumettre le texte au roi de Grèce57 qui l’approuva par décret, le 3 février 1898. En même temps, ces statuts furent déposés au parquet et au gouvernement tunisien qui leur donna son autorisation, par arrêté du 30 mai 1898. Dans une lettre de mise au point, le Résident général fit remarquer trente ans plus tard que :

« même s’il n’y a pas eu exactitude entre les textes français et les textes grecs, les autorités ont laissé faire vu le nombre limité de la colonie et vu qu’elle n’était effectivement constituée que par des sujets hellènes »58.

La constitution de l’association de la communauté grecque orthodoxe de Tunis a consacré une évolution du statut de ses membres qui se sont érigés, désormais, en groupement cultuel ayant pour mission de gérer des biens liés à la pratique du culte : église, école, aides aux démunis… Cette association est régie par le droit laïc puisqu’elle est dirigée par un bureau élu tous les trois ans. Cependant, ce groupe humain, constitué à son origine sur des bases confessionnelles, va connaître, au fil des années, une certaine évolution. En effet, pendant longtemps, l’identification s’est surtout basée sur une certaine affiliation, plus ou moins réelle, aux patriarches d’Alexandrie et de Constantinople. Ces derniers avaient eux-mêmes accepté, durant des siècles, de faire allégeance aux sultans ottomans. Cependant, le mouvement hellénique et l’indépendance progressive de la Grèce, à partir de 1830, n’ont pas manqué d’avoir leurs répercussions sur l’état d’esprit de la communauté grecque de Tunisie et d’ailleurs, comme nous l’avons vu plus haut. Ainsi, l’identité de cette dernière va évoluer de la base ethno-confessionnelle pour faire intégrer la dimension nationale. Les liens privilégiés qu’elle avait tissés avec le consulat de Grèce, depuis son installation à Tunis, ont été souvent avancés par les autorités françaises de Tunisie, comme une preuve « des tendances irrédentistes »59 au sein de cette communauté.

30Ces différentes mutations ne pouvaient échapper à des autorités pleinement conscientes des dangers d’un cosmopolitisme non contrôlé, surtout au cas il serait mis à profit par une autre puissance européenne, qui chercherait à rivaliser avec la France en Tunisie. Certes, au lendemain de la première guerre mondiale, c’est « du péril italien » et de « l’agitation indigène » qu’il a été souvent question, mais la surveillance a dû concerner tout le monde. En effet, même si ce fut moins spectaculaire qu’en Italie, la Grèce connut au lendemain de la guerre des évolutions politiques successives dont il importerait de voir les prolongements en Tunisie. Cependant, l’événement majeur auquel il faut prêter attention, fut la naturalisation française au sein de la communauté grecque de Tunisie, à la suite des décrets de décembre 1923 qui l’encourageaient.

Les années charnières de la communauté grecque de Tunisie (1923-1933)

  • 60  La dénonciation officielle ne se fera qu’en 1943 ; cependant des pressions indirectes furent exerc (…)

31Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le problème relatif au déséquilibre engendré par la faiblesse en nombre de la colonie française par rapport à celle des Italiens était loin d’être résolu. Le recensement de 1921 n’avait fait que confirmer les appréhensions antérieures des autorités. Le nombre des Italiens était de 84799 alors que celui des Français était de 54476, les Maltais 12 520 et les autres étrangers 12 520. L’appel lancé aux métropolitains pour venir s’installer en Tunisie n’avait pas eu de résultats tangibles, malgré les privilèges et les encouragements qui furent prodigués. En effet, ils pouvaient aspirer à profiter d’avantages et faveurs auxquels les autres Européens ne pouvaient accéder (Kraïem, 1976 : 80). Face à cette situation, deux solutions furent envisagées : d’une part, la dénonciation progressive et de fait60, par la France, des conventions signées avec l’Italie en 1896. L’objectif était de rendre précaire la situation des Italiens de Tunisie et les inciter indirectement à se naturaliser. D’autre part, une loi sur la naturalisation, promulguée le 20 décembre 1923, était destinée à assurer la prépondérance de la colonie française dans la Régence et à contrecarrer la supériorité numérique des ressortissants italiens qui pourrait servir de prétexte pour la concrétisation des convoitises italiennes en Tunisie, depuis l’avènement de Mussolini au pouvoir en 1922 (Mahjoubi, 1982 : 346).

Certes, la nouvelle loi facilitait l’octroi de la nationalité française aux Tunisiens61, mais, surtout, elle la rendait automatique pour toute personne non Tunisienne née en Tunisie de parents qui y étaient eux-mêmes nés. Ainsi, la colonie française va s’ouvrir aux autres étrangers établis en Tunisie, tels que les Maltais, les Grecs et autres Européens, alors que les Italiens vont continuer à être régis officiellement par les conventions de 1896. À vrai dire, les nouvelles dispositions avaient pour but, avant tout, d’accroître, dans l’immédiat, le nombre des Français, par les membres des communautés « intermédiaires » qui pouvaient intégrer la communauté française sans apporter avec eux une charge identitaire marquée, comme c’était le cas des autochtones ou des Italiens.

C’est ainsi que la nouvelle législation a intégré dans la nationalité française la majorité des Maltais, malgré les réserves exprimées par la Grande Bretagne62dont relevait cette colonie. Également, plusieurs dizaines de familles grecques accédèrent automatiquement à la nationalité française. Cette nouvelle donne créa une situation inédite au sein de la communauté qui va entrer irrémédiablement dans une crise d’identité de laquelle elle ne se remettra jamais, malgré les multiples tentatives de réconciliation et de compromis.

Les premiers signes de difficulté vont commencer à apparaître en 1928. En effet, suite aux nombreuses naturalisations consenties par les Grecs,

« les nouveaux éléments (naturalisés) qui constituent désormais la communauté ne peuvent plus s’accommoder aux anciens statuts »63.

D’après le Résident général, la principale raison qui explique ces difficultés, est que l’association cultuelle est devenue, depuis 1918, multinationale puisqu’elle comprend : 32 citoyens hellènes contre 24 français, 2 gréco-albanais et 2 gréco-ottomans64. Toujours d’après le même rapport, les Grecs de Tunis

« ne demeurent unis qu’autour de l’autel orthodoxe et autour du patrimoine foncier dont l’association a hérité »65.

36En effet, l’importance de ce patrimoine va même éveiller des appétits extérieurs qui veulent le rentabiliser dans des œuvres culturelles66. À l’intérieur, la gestion des profits de cette richesse immobilière a été un facteur supplémentaire des tensions qui sont apparues entre les membres de la communauté grecque. La ligne de démarcation, réelle ou fictive, entre les deux groupes, a été la question de la naturalisation.

Après une contestation interne, déclenchée, semble-t-il, suite à l’élection d’un nouveau bureau de l’association au mois de mai 1928, un conflit est apparu au grand jour entre les membres de la communauté. Le dimanche 16 février, à la sortie de la messe, des incidents eurent lieu devant l’église de la rue de Rome, entre les membres du nouveau bureau élu au mois de mai 1928 et trois anciens membres, qui avaient fait partie de tous les bureaux qui s’étaient succédés de 1910 à 192867. Ces derniers avaient reproché aux membres du bureau leur mauvaise gestion des biens de la communauté68.

Quelques mois plus tard, la contestation connut un nouveau rebondissement. Les opposants avaient présenté un recours à l’administration par le biais d’une pétition signée par 29 Grecs, tous membres de la communauté grecque de Tunis et qui fut adressée au Résident général69. Après avoir rappelé les conditions dans lesquelles s’étaient tenues les élections de mai 1928 et les irrégularités commises

« notamment en prétendant éliminer des élections les membres naturalisés français, qui ne furent admis qu’au dernier moment »,les signataires de la pétition avaient relevé 3 faits majeurs qu’ils reprochaient au bureau directeur de la communauté :

La vente d’un vaste terrain de 9 000 mètres carrés70, faisant partie du cimetière grec situé près du quartier de Jeanne d’Arc, moyennant le prix de 16 F le mètre carré, alors que les propriétaires des terrains voisins, déclinent les offres de vente à 80 F, le mètre carré.

La vente à deux Israélites de deux immeubles, sis rue de la Kasbah et rue de la Verrerie, appartenant à la communauté grecque.

D’avoir surélevé une petite construction sise rue de Rome de deux étages et dans l’immeuble de la rue de Naples, d’un étage, au prix de 900 F le mètre carré, alors que le cours de la construction est au maximum entre 650 et 700 F.

Outre les griefs reprochés au bureau, la pétition constitue un document d’une grande valeur historique. En effet, elle nous livre un échantillon représentatif qui nous donne des informations précises sur la situation professionnelle de chaque signataire. C’est ainsi que nous avons relevé l’existence de 9 commerçants, autant de propriétaires industriels et agricoles et de 4 fonctionnaires71. Le même document nous permet également de faire ressortir les mutations des membres de cette communauté par rapport à la question de la naturalisation. En effet, en cette année 1930, sur les 29 signataires, nous en remarquons quinze qui maintenaient toujours la nationalité grecque, alors que les quatorze autres ont désormais la nationalité française.

En effet, cette tendance est confirmée par le Dénombrement de la population civile européenne et indigène de Tunisie, réalisé au mois de mars 1931, et qui fait ressortir une baisse de la population grecque de Tunisie qui tombe à 463 alors qu’elle était de 646 personnes au dénombrement de 1926 et de 683, au recensement du 16 décembre 1906 qui n’avait concerné à l’époque que la population européenne civile de la Tunisie (Bulletin, 1907 : 169). Cette chute du nombre se remarque dans les trois principaux centres urbains qui regroupent la majorité des Grecs. La ville de Sfax où le nombre des Grecs tombe à 224 contre 343 en 1926. La même baisse se constate également dans la ville de Tunis où le nombre de Grecs tombe à 162 alors qu’il était de 187 en 1926.À Djerba, la baisse est encore plus évidente puisque le nombre est tombé à 6 alors qu’il était de 28 en 1926. Le seul facteur qui explique cette baisse du tiers du nombre de la communauté grecque, au cours d’une période aussi courte, est le mouvement de naturalisation. Ce fait confirme le début d’une certaine fracture au niveau de l’identité collective de cette communauté, dont les membres avaient commencé à se définir par rapport à des intérêts matériels, immédiats et futurs, beaucoup plus qu’à une référence ethnique et confessionnelle.

Ainsi il est important de noter que cette mutation sociale va donner lieu à des changements de comportement et à la cristallisation de positions qui ne tardèrent pas à se manifester au sein du cadre associatif, seul espace de rencontre et d’identification des Grecs de Tunisie. La pétition citée plus haut fut le premier signal de ce changement identitaire qui était en train de se dessiner au sein de cette petite communauté. Mais, malgré la sollicitude manifestée par ce groupe contestataire, l’administration coloniale ne s’empressa pas d’intervenir, considérant que l’affaire était d’ordre privé et qu’il appartenait aux signataires de la pétition de porter plainte, s’ils le jugeaient nécessaire, devant les tribunaux compétents72. En réalité, comme nous l’avons vu plus haut, l’affaire était déjà devant les tribunaux et les autorités auraient pu exiger la tenue de l’assemblée générale de l’association à la date prévue – mai 1931 – lorsque le bureau, élu au mois de mai 1928, arriva au terme de son mandat. En ratant cette occasion, ces dernières avaient laissé la voie libre à une intervention extérieure dans les affaires de la communauté grecque de Tunisie. En effet, ce fut le Patriarche d’Alexandrie Meltios II (1926-1935), qui annonça son arrivée au mois de juillet 1931. L’objectif assigné à cette visite était d’essayer d’aider la communauté grecque de Tunis à dépasser ses dissensions et divisions et, en même temps, de faire tout ce qui était possible en vue de regrouper les fidèles autour du patriarcat grec-orthodoxe. Il semble que l’Etat grec n’ait pas été étranger à cette initiative73.

Le voyage du Patriarche d’Alexandrie Meltios II en Tunisie

Le séjour du Patriarche d’Alexandrie en Tunisie avait commencé par deux messes qui furent célébrées à Sfax le 23 juillet et àTunis le 26 juillet 1931. Le Résident général, les autorités militaires et civiles ainsi que le corps consulaire avaient assisté à la cérémonie de Tunis. Au cours de cette messe,

« le Patriarche a prodigué ses conseils à ses fidèles leur recommandant avant tout, de se montrer respectueux des autorités du Protectorat et dignes de la protection que la France leur accorde. Il s’est borné à les inviter à se montrer fidèles à l’Eglise orthodoxe »

À côté des aspects protocolaires, le Patriarche avait consacré l’essentiel de son séjour à surmonter les divergences apparues entre les Grecs de Tunisie et à obtenir la réorganisation légale de la communauté. C’était dans ce but qu’il avait présidé une assemblée générale, le 31 juillet 1931, à laquelle avaient assisté 33 notables grecs75. Cette réunion avait pour but de

« prier Sa Sainteté le Patriarche de nommer un conseil de 6 Epitropes et Ephores extraordinaires sous la présidence du délégué ecclésiastique de sa sainteté le Patriarche »76.

En effet, quelques jours après et avant son retour en Egypte, le Pape et Patriarche d’Alexandrie et d’Afrique, avait procédé à la nomination de l’Archimandrite Anthimos au poste de Président du Conseil extraordinaire de la communauté, conformément au vote de l’assemblée générale du 31 juillet 193177.

Par ses différentes démarches entreprises à Tunis, surtout au terme de son voyage, le Patriarche d’Alexandrie dévoila ses véritables intentions. Ainsi, il condamna la séparation qui s’était faite en 1888, entre le culte qui était devenu du ressort des popes et la gestion des biens de l’Église, confiée à une association dépendante d’Athènes78. Il considéra que ce mode d’organisation, adopté à partir de 1888

« était contraire à l’histoire de l’Eglise grecque de Tunis comme aux conceptions du patriarcat »79.

Il envisagea tout simplement de revenir à une gestion cléricale de

« l’église Saint-Georges qui fonctionnait depuis trois siècles et qui s’est vue rabaissée au rang d’une association civile, soumise à la législation spéciale du décret de 1888 »80.

En un mot, il demande :

« l’abrogation de l’arrêté du 30 mai 1898 et le retour à un fonctionnement conforme aux règles de notre religion »81.

Ainsi, il apparaît clairement que le véritable objectif du voyage du patriarche d’Alexandrie en Tunisie était de profiter de la crise interne de la communauté pour changer le caractère laïc de sa gestion et la mettre sous son regard direct par la cooptation de son délégué religieux comme président de la communauté.

Cette nouvelle situation va pousser les autorités du Protectorat à essayer de reprendre en main le dossier des Grecs de Tunis et surtout de faire barrage au projet du Patriarche qui vise à voir

« la communauté orthodoxe rangée sous sa dépendance directe »82.

Cependant, le tribunal, qui avait entre ses mains le contentieux relatif à la communauté, va encore compliquer les choses pour ceux qui avaient des préoccupations d’ordre public et laïc. Le tribunal, qui avait été déjà saisi, comme nous l’avons vu plus haut, par les opposants au bureau élu en 1928, crut bon de souscrire, lui aussi, aux solutions trouvées le 31 juillet 1931 en présence du Patriarche. Un jugement sur la requête fut prononcé le 30 septembre 1931. Il demandait la publication d’un arrêté qui officialise les nominations faites lors de l’assemblée de juillet en présence du Patriarche83. L’arrêté en question ne parut que le 20 février 1932 ; il stipulait que la communauté serait gérée provisoirement par une commission de 7 membres. Laquelle commission est chargée de procéder à la réforme du statut dans un délai de 6 mois84. Mais, pour assurer un suivi aux décisions prises lors de son voyage, le Patriarche désigna un représentant qui sera dépêché d’Egypte pour veiller sur ses fidèles en Afrique du Nord.

Prolongement du voyage du Patriarche d’Alexandrie : la nomination d’un évêque orthodoxe pour l’Afrique du Nord

Ce regain d’intérêt du Patriarcat d’Alexandrie pour les Grecs-orthodoxes, allait s’illustrer encore mieux, en février 1932, par la nomination d’un évêque orthodoxe pour la Tunisie, l’Algérie et le Maroc85. L’envoyé du Patriarche entendait à la fois exercer des fonctions spirituelles et veiller à l’administration du conseil de la communauté orthodoxe dont la présidence sera de sa compétence86. Ainsi, le nouveau responsable religieux arriva presque au moment de la publication de l’arrêté légitimant les décisions de l’assemblée de juillet 1931. Lors des premiers contacts de l’Évêque, les responsables du Protectorat lui rappelèrent, d’une manière ferme, que la communauté devait être maintenue dans le cadre de la législation tunisienne et du décret sur les associations du 15 septembre 188887.

Dans un premier temps, l’archevêque entendit mener pleinement son rôle de chef spirituel et temporel. Au cours de la première semaine d’avril, il se rendit à Sfax pour présider une messe solennelle dans l’Église de cette ville88 qui regroupait encore en 1932, malgré la baisse constatée plus haut, la plus forte concentration de Grecs du pays. Quelques jours plus tard, il tint à être reçu par le Résident général en sa qualité de chef spirituel des fidèles Grecs-orthodoxes de l’Afrique du Nord et lui remit « la Croix de Saint-Marc, symbole de l’Eglise grecque-orthodoxe d’Alexandrie »89. D’un autre côté, agissant en tant que Président du conseil d’administration de la communauté, Mgr Constantin Catzarakis convoqua une assemblée générale qui se tint le 29 mai 1932, en présence de 39 membres sur les 52, lesquels avaient été inscrits sur la liste ouverte spécialement, 15 jours avant cette date. La réunion avait pour objet d’approuver les nouveaux statuts qui avaient été préparés par le conseil d’administration, conformément à la mission qu’il avait reçue par l’assemblée générale du 31 juillet 193190. Les nouveaux statuts consacraient le point de vue exprimé par le patriarche lors de sa visite en Tunisie. Nous avons vu plus haut comment ce dernier avait refusé toute séparation entre les responsables du culte et ceux qui s’occupent de la gestion des biens de l’Église. Ainsi, d’après les nouveaux statuts présentés par Catzarakis, c’est l’archevêque qui deviendrait président de la communauté91.

Cette proposition ne pouvait être acceptée par l’administration car elle était en contradiction avec la loi sur les associations qui stipule que ces dernières doivent être gérées par des bureaux élus. D’un autre côté, le cumul des deux responsabilités, mettrait les Grecs de Tunisie sous la tutelle directe du patriarche d’Alexandrie, qui aurait géré la communauté par l’intermédiaire de l’archevêque qu’il avait envoyé en Tunisie. Informés du contenu du nouveau projet, quelques membres alertèrent les autorités, avant même la tenue de l’Assemblée qui devait ratifier les projets, considérant qu’il s’agissait de manœuvres qui tendaient « à mettre notre communauté sous le joug du Patriarcat d’Alexandrie… »92 Ce projet comportait également des risques politiques, car les dignitaires de cette Église et le patriarche lui-même, « étaient des sujets de S. M. Fouad Ier »93. C’est ainsi que certains membres de la communauté, en parfaite complicité avec l’administration du Protectorat, déclenchèrent une contre-offensive afin d’éviter ce qu’ils considèrent « comme ingérence du Patriarcat dans notre communauté »94.

La contre-offensive des Grecs « francisés » pour la reprise en main de la direction de la communauté

Une opposition à l’amendement des statuts s’était manifestée, sans grand succès, au cours de l’assemblée générale du 29 mai 193295. De son côté, l’administration, qui avait été mise au courant du contenu du nouveau projet de statut, allait commencer à mettre des freins pour empêcher sa concrétisation96. Cependant, ce fut vers la fin du mois d’août 1932 que la contestation arriva à s’organiser et à marquer un point ; il est difficile de ne pas y deviner la main des autorités du Protectorat. En effet, le 27 août, quatre membres97 du bureau provisoire, tous naturalisés Français mais d’origine grecque98, donnèrent leur démission. Outre les objections qu’ils firent aux autres membres du bureau,99 par leur coup de force « démocratique », les démissionnaires, mirent cette instance dans « l’impossibilité de convoquer une assemblée régulière »100.

Par cette démission en bloc, un coup sérieux avait été porté aux démarches de la tendance ecclésiastique en vue d’assurer son hégémonie sur la communauté grecque. En effet, le 3 juin 1932, au nom de cette dernière, l’archevêque Catzarakis avait déposé au Contrôle Civil un nouveau projet de statuts. Un mois plus tard, le 10 juillet, un autre groupe important de membres de la communauté, en opposition avec la première tendance, et dirigé par quatre membres du comité provisoire, déposa lui aussi un autre projet de statut101. Ainsi, une occasion en or fut offerte à l’administration pour qu’elle apparaisse dans une position de neutralité. En réalité, elle allait se baser sur la démission des quatre membres à la fin du mois d’août pour publier un nouvel arrêté sur la communauté grecque102. Ce dernier texte considère que la nouvelle situation, née de cette démission, lui impose de pourvoir aux sièges vides par la réorganisation de la commission de gestion qui sera composée des membres suivants : Alexandre Alexandroupoulos, Eustache Djivas et Dimi-tri Coyoutopoulo, Jean Manzouni, Thomas Temmos103. Avant la publication de cet arrêté les autorités avaient pris soin d’avertir Mgr Catzaralds qu’elles « ne pouvaient consentir à ce que, dans les nouveaux statuts, il fût spécifié que l’archevêque ait la présidence effective, ni même la présidence d’honneur104 ».

La commission de conciliation désignée par l’arrêté de décembre 1932 arriva à présenter de nouveaux statuts au mois de mars 1933. Le comité qui fut élu à cette date confirme la prise en main des destinées de la communauté par les éléments « réalistes » qui avaient accepté de se conformer aux dispositions de la loi sur les associations qui sépare la responsabilité du culte et la gestion des biens, cette dernière étant du ressort d’association qui doit se conformer aux lois. Cette évolution consacre définitivement la supériorité numérique des naturalisés français parmi les activistes de la communauté grecque, et une nette évolution progressive de cette dernière vers son assimilation dans la civilisation française.

La perte d’identité et la francisation progressive de la communauté (1933-1960)

À partir de mars 1933, la communauté fut présidée par Jean Manzuni. Ce dernier se présentait en septembre 1938 « comme un natif de Tunisie et d’y avoir vécu depuis sa naissance, d’avoir eu l’honneur de s’engager volontairement dans l’armée française pendant la Grande Guerre, sans aucune obligation militaire, d’accroître la famille française par mes enfants dont l’un est prêt à partir sous les drapeaux de la France comme élève sous-officier et enfin d’être administrateur et directeur commercial depuis 1922 d’une maison de commerce… »105.

Un tel autoportrait en dit long sur l’évolution d’une partie des membres de la communauté grecque et de leur désir d’assimilation dans la nation française, à tel point qu’un des détracteurs de Jean Manzuni l’accusa de ne « connaître aucun mot de grec, ni en parlé ni en écriture »106..

Hormis ces quelques petites oppositions qui surgissaient de temps à autre entre ses membres, la communauté grecque semble avoir retrouvé son calme et sa « liberté pour l’administration de ses biens ». En effet, en raison des dissensions et de la mauvaise gestion qui avaient marqué les années 1928-1931, les revenus de l’association furent placés, depuis la fin de 1931, sous séquestre, jusqu’à la fin de 1937. Dans le rapport d’activité édité en 1938, le président Manzuni, annonce avec fierté « la réouverture définitive de l’église le 6 mars »107. Cette dernière était restée sans desservant depuis le départ, au mois de décembre 1932, de l’archevêque Catzara-kis. C’est l’archimandrite Dimitrios Lancouvardos108 qui fut choisi pour le desservir. Le président annonce également la réparation de la coupole de l’église qui menace ruine, vu qu’elle était restée pendant six années consécutives sans être entretenue109.

Ainsi, à la veille de la seconde guerre, la communauté semble accepter, dans sa majorité, son intégration dans « l’œuvre française en Tunisie ». La référence à la culture grecque-orthodoxe est devenue désormais d’ordre cultuel et c’est le rôle de l’association d’assurer cette fonction tout en refusant toute ingérence extérieure dans son fonctionnement. C’est ainsi qu’après qu’il fut coupé court à toute intervention en provenance du Patriarcat d’Alexandrie, c’est le Consul de Grèce qui se vit rappeler la nouvelle réalité, c’est-à-dire que le plus grand nombre des membres de la communauté était de nationalité française110. Et par souci de garantir l’hégémonie des naturalisés français au sein du bureau directeur de la communauté, le président crut de son devoir de demander l’avis des autorités sur l’opportunité de la convocation d’une assemblée élective prévue pour le 7 mai 1939. Il lui fit remarquer qu’à « cause des événements actuels, certains membres français, qui ont droit au vote, sont mobilisés »111. Ce lien avec la France va se raffermir encore dans la conjoncture de la Seconde Guerre et celle de la Résistance. Ainsi, le sort de la communauté se joua avec celui de l’avenir de la présence française en Tunisie.

Avec l’indépendance de la Tunisie, il était devenu impossible pour la communauté grecque d’assurer la continuité d’une présence qui avait pourtant duré pendant plus de trois siècles. Les Grecs naturalisés Français et travaillant dans la fonction publique étaient les premiers appelés à partir. Les autres, commerçants, industriels et entrepreneurs, tentèrent d’assurer la continuité de leur communauté dans une Tunisie qui se préparait à l’indépendance. Ainsi, dès que l’autonomie interne fut proclamée, ils firent valider les statuts par le gouvernement tunisien112. Cependant, acquis à la culture française, ayant souvent la nationalité française, c’était en France que la majorité des Grecs avaient envoyé leurs enfants poursuivre leurs études supérieures. Ces derniers s’étaient installés en France après leurs études, et c’était ensuite aux parents de les rejoindre. Seule une infime minorité parmi les membres de la communauté était rentrée en Grèce. Enfin quelques cas isolés s’étaient intégrés, par le mariage, avec les musulmans113.

Aujourd’hui, seules les trois églises de Tunis114, de Sfax115 et de Djerba116continuent de rappeler le passé d’une communauté grecque dont les membres avaient entamé leur présence au XVIIe siècle, à Tunis et dans d’autres villes côtières, comme faisant partie du système du Millet ottoman, mais au terme de trois siècles de contact, d’acculturation et de jeux d’influences, la majorité de ses descendants, avait choisi l’assimilation française, tout en gardant une belle place pour la Tunisie dans leurs mémoires et dans leurs activités professionnelles117. Enfin, il est à rappeler aussi, que beaucoup de produits qui sont, aujourd’hui, partie intégrante de l’art culinaire tunisien, ont été introduits par les Grecs : le raisin sec, les olives salées, les poissons salés, les sirops de tamarins et d’orgeat, les halwas, le rahat-loukoum, le mastic (Kharalam-bis, 1926 : 154)…

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Notes

1  Une première ébauche de cette recherche a été présentée au colloque : La Tunisie et ses étrangers, organisé les 1er et 2 novembre 1996, par le Professeur Mounira Chapoutot-Remadi, à la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis. L’actuelle version a été présentée à la 11e conférence de l’American Institute of Maghrib Studies (A.I.M.S) qui s’est tenue à Tunis du 28 au 30 mai 1998.

2  Cette première église se trouvait Rue de la Verrerie, à l’intérieur des murailles de la ville, en plein quartier franc ; elle avait fonctionné jusqu’en 1901.

3  L’inscription est gravée en grec et en français : « In memoriam du bataillon sacré grec 1942-1945, combattant pour la libération de sa patrie, il a participé aux combats de Tunisie : Morts, 3 officiers ; Blessés 7 ; Disparus 2 »

4  Archives Nationales de Tunisie (ANT), Série E, C. 503, D. 5 ; Profession de foi datée de 1932, mais non signée, mais il est certain qu’il s’agit d’un document du Secrétariat général du gouvernement tunisien.

5  Il faut noter que, malgré leurs efforts, les Ottomans n’ont pas pu rester les seuls héritiers de Byzance. En effet, certains fidèles vont se diriger vers la Russie, puissance orthodoxe montante, à partir du XVe siècle. Cette dernière va prendre le flambeau de l’orthodoxie et adopter l’aigle bicéphale, symbole de l’hellénisme.

6  De Saint Gervais note qu’à la même époque, la situation meilleure des grecs, par rapport à celle des catholiques. Ces derniers, écrit-il, quoique tolérés : « sont logés dans une maison obscure, qui ressemble à une vraie prison, dont ils payent, cependant, un loyer assez considérable ».

7  Idem. L’auteur affirme l’existence d’un titre déposé aux archives du consulat de Grèce à Tunis où il est indiqué que le nommé Raftopoulos, hellène orthodoxe, originaire du Péloponnèse, obtint, ce terrain, du bey régnant (sic), en reconnaissance des services rendus.

8  Ibidem. Notre auteur remarque que cette église « était coquette, de style byzantin avec coupoles, et dont la décoration intérieure était fort originale ». Au moment de la construction de l’actuelle Eglise en 1898, cette petite chapelle a été complètement démolie et remplacée par un immeuble. C’est sur le mur de ce dernier qu’on trouve raccroché, aujourd’hui, la plaque en marbre portant l’inscription : « Eglise Saint-Georges » en mémoire du lieu de culte qui existait à la rue de la Verrerie et qui fut désaffecté, en 1901, avec l’inauguration de la nouvelle église, de la rue de Rome.

9  L’auteur mentionne que « Les Grecs-orthodoxes possèdent une chapelle dans Tunis, avec deux popes ».

10  Idem.

11  L’auteur signale l’autorisation accordée par Ahmed Bey le 10 janvier 1845 aux catholiques de Tunis pour l’extension de leur église et précise que ce geste s’explique par le désir d’approfondir les bonnes relations qui existaient entre les négociants européens et l’Etat tunisien.

12  Malheureusement cette mesure en faveur des Grecs n’a été signalée que par des sources ultérieures.

13  Ganiage signale le même chiffre sans citer de sources. D’autres part il mentionne que d’après la mission catholique de Tunisie, le chiffre des européens était estimé à 12 000. Les plus nombreux étaient les Maltais avec 7 000 âmes, les Italiens avec environ 4 000 et les Français de 50 à 60 familles.

14  Port de Grèce dans le Péloponnèse, sur la mer Ionienne. La bataille de Navarin a eu lieu le 27 octobre 1827 et s’est achevée par la défaite de la flotte turco-égyptienne par une escadre anglo-franco-russe au cours d’une guerre qui a marqué le début du processus de l’indépendance de la Grèce.

15  R. Ilbert signale (1996 : I, 70) que les Grecs d’Egypte, originaires des régions libérées de la domination ottomane, s’étaient considérés comme hellènes et que « le gouvernement d’Athènes entendait bien élargir ses prétentions à l’ensemble de la population de race grecque ». Au cours des années 1830, le nouvel État grec était représenté en Egypte par Michel Tossiza, un consul très actif et ami personnel de Mohamed Ali.

16  Khaznadar (Mustafa), mamelouk tunisien, d’origine grecque et natif de l’île grecque de Chio vers 1817, mort à Tunis en 1878. Esclave de Hussein Bey (1824-1835). Beau-frère et favoti de Ahmed Bey qui l’éleva aux fonctions de trésorier (khaznadâr), il devait se maintenit pendant plus de trente six ans à un poste ou un autre, au service de cinq beys. (Ganiage, 1968 : 595).

17  Mussalli (Elias), Grec melchite catholique romain, né au Caire en 1829 d’une famille originaire de Syrie, mort à Tunis, en 1892. Entré en 1847 au service du bey, comme second, puis premier interprète en 1854 ; sous-directeur au ministère des Affaires étrangères en 1860, il devait conserver ces fonctions jusqu’en 1872 (Ganiage, 1968 : 593).

18  A.N.T. Série H. C. 252 D. 694. Lettre, en date 22 août 1833, du consul de France A. Duval, au bey Hassine qui se base sur le traité signé le 8 août 1830 entre la France et le bey pour réclamer l’affranchissement d’une certaine Khédija, grecque d’origine et qui s’est faite protégée française. Cette femme a été réduite à l’esclavage avec son fils depuis 13 ans. Toujours d’après la même lettre, il ressort que le bey a accepté de la libérer mais n’a accepté de la laisser s’embarquer vers le Levant que dans un bateau ottoman et non dans un bateau grec comme elle l’avait demandé.

19  A.N.T, Série H. C. 252 bis, D. 6. Lettre en date du 13 mars 1839 du Consul de France au bey Ahmed dans laquelle il demande la punition du nommé Gorgab (sic) qui a porté un coup de couteau à Michel, un Grec, « protégé Français ».

20  Idem.

21  L’auteur se réfère à une lettre adressée de Tunis, le 15 nov. 1844 par le consul Lagau à Gui-zot (Archives de Affaires étrangères, Quai d’Orsay C. C. Tunis 54).

22  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 1 ; l’affaire du Grec Bazil, protégé anglais, qui demande d’être acquitté de la dette qu’il a accordée à Hajj Muhammad b. Ahmad au mois de Rajab 1277H. Une autre affaire est évoquée le 10 décembre 1859 par le consul d’Angleterre, elle concerne une dette de 3 000 piastres que doit rembourser Mahmoud Ben Ammar au sieur Papa Costantino, négociant domicilié à Tunis, fondé de pouvoir de Panayotti Théodore, sujet anglais (voir A.N.T. Série H. C. 252 bis D. 1.).

23  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 5. Dans une lettre date du 21 janvier 1860, adressée par les membres du clergé grec au consul de France Léon Roches, ils écrivent : « Les grecs domiciliés à Tunis, connaissent déjà l’empressement et le zèle avec lequel vous avez toujours défendu leurs intérêts… ».

24  Ben Rejab (Rida), al-sburta wa amn al-hâdira min khilâl wathâiq majlis al-dhabtyya 1861-1864, (La police et la sécurité de la capitale d’après les registres de la préfecture de police), Mémoire pour le C.A.R. (ronéotypé), sous la direction de Abdelhamid Larguèche, Faculté des Sciences Humaines et Sociales, Tunis, 1992.

25  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 2. Affaire du Grec Nicolas, protégé anglais, accusé d’agression, coups et blessures à l’encontre de soldats de l’armée du bey. Toujours dans la série H. C. 252 bis, D. 7, l’affaire du Grec Andréa accusé d’avoir assassiné le laitier ‘Alî b. Ahmad Bûssen El-Ouarchafânî (Registre de la Zaptié en date du 17 Safar El Khair 1287H).

26  Le terrain en question est situé le long du boulevard de la Marine, il s’étend sur 3 089 mètres carrés. Il était limitrophe du cimetière catholique Saint-Antoine. Par la suite, il a connu des ventes et des aménagements. Seule une partie est restée à la communauté grecque, elle y construira en 1898, la nouvelle Église Saint-Georges et, plus tard, les immeubles ouvrant sur la rue de Naples (actuelle rue Mokhtar Attia) dont il sera question plus loin.

27  A.N.T, Série Historique, C. 252, D. 692/1. Lettre en date 21 février 1878 de Charles Nyssen, Consul général de Russie à Tunis à son homologue, le Consul général de l’Empire d’Allemagne à Tunis où il dresse un rappel des différentes phases de l’acquisition de ce terrain par les Grecs.

28  Idem.

29  A.N.T. Série E, C. 503, D. 5. Un rapport de 8 pages en date du 4 avril 1940, résumant l’historique de la communauté grecque de Tunisie et qui remonte jusqu’à la prise de Byzance par les Turcs en 1453.

30  A.N.T. Série H. C ; 252, D. 692. Lettre en date 17 novembre 1866 envoyée par Seigneur Felice, fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères de la Grèce, aux Grecs de Tunis, en réponse à une lettre que ces derniers lui avaient adressée et dans laquelle ils lui avaient demandé d’envoyer des décorations au bey de Tunis « en signe de reconnaissance pour la bonne attitude qu’il exprimait à leur égard ».

31  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692. Lettreen du 28 avril 1867, de Basilio Kostandinis au Premier ministre Mustafa Khaznadar.

32  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692. Lettre en date du 20 novembre 1868, de Spiridiov Logiatadios, consul de Grèce à Chio, à son excellence Mustafa, Premier ministre.

33  Idem.

34  Ibidem.

35  A.N.T. Série H, C. 252 bis, D. 3. Lettre en date du 22/06/1868, du consul d’Angleterre Richard Wood, au Premier ministre Mustafa Khaznadar pour défendre les intérêts de Basilio, Grec, protégé anglais, dans une affaire de succession, suite au décès de son associé tunisien, le nommé Slimane El Fray.

36  A.N.T., Série H. C. 252 bis, D. 10. Lettre en date du 8 novembre 1877, de Charles Nys-sen, consul des intérêts russes à Tunis au Premier ministre, l’informant de l’assassinat perpétré sur la personne de Georges Hallaris, Grec, protégé russe, par le nommé Mustafa Ben Has-sen, sujet tunisien. Dans une autre lettre en date du 11 novembre 1879 (probablement après le départ du Premier ministre Kheireddine), le Consul russe confirme « … Qu’en vertu des instructions reçues du Cabinet de Saint-Pétersbourg, le consulat impérial de Russie à Tunis est autorisé à continuer d’accorder la protection aux Grecs » (A.N.T. Série H, C. 252, D. 692).

37  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692/2. Lettre du ministère des Affaires étrangères de Grèce au ministre des Affaires étrangères du bey de Tunis dans laquelle il lui indique le nom du consul : Vasiliades.

38  A.N.T Série H, C. 252, D. 692/1. Lettre en date du 16 février 1881, du gérant du consulat hellénique à Tunis au Premier ministre Mustafa Ben Ismaïl. Il s’agit d’une lettre-réponse à un courrier qui a été adressé au consul par le Premier ministre au sujet de la vente de la maison de Basile Camellopoulos, sujet hellène, débiteur du sujet tunisien Sedli (sic).

39  A.N.T Série H. C. 252, D. 692/2. Lettre en date du 28 janvier 1881, du gérant du consulat royal hellénique à Tunis à Mustafa Ben Ismaïl, Premier ministre. Il l’informe que « le gouvernement hellénique vient de nommer, en qualité d’agents consulaires de Grèce, le sieur Vito Pellegrino à Biserte (sic), le sieur Philippe Rosso à Souse (sic) et Antoine Rosso à Monastier (sic) ».

40  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692/1. Lettre en date 2 mars 1881, du gérant du consulat hellénique au Premier ministre Mustafa Ben Ismaïl de l’affaire de Denis Sotirpoulos sujet hellène et propriétaire d’un café à Tunis, grièvement blessé par un sujet tunisien, le nommé Haz Aly Bakkas (sic).

41  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 10. Lettre en date 31 août 1880 du gérant du consulat hellénique à propos du contentieux d’Elia Manidachi, autrefois sous protection russe, avec l’ex-premier ministre, Mustafa Khaznadar, au sujet d’un terrain sis à la Marine.

42  A.N.T Série H. C. 252, D. 692/1.Lettre en date du 11 septembre 1881, du gérant du consulat hellénique au délégué par intérim à la Résidence de République française à Tunis. Après l’avoir informé du crime perpétré contre son administré, il lui demande de « faire auprès du gouvernement tunisien les démarches nécessaires afin que de sévères mesures soient prises à l’effet de découvrir les coupables et indemniser en même temps les parents de la victime ».

43  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/6. Lettre en date du 6 avril 1883, de l’Agent consulaire grec, au Résident général Paul Cambon.

44  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/9. Lettre en date du 8 août 1883, de l’Agent consulaire grec, au Chargé d’affaires de la République française, le Baron d’Estournelles.

45  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/8. Lettre en date 27 juillet 1885, du secrétaire général du gouvernement tunisien au consul de Grèce. Il l’informe de son refus d’agréer la nomination d’un troisième courtier à l’Agence consulaire de Djerba. Voir également, A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/10. Lettre en date du 19 avril 1889, du vice-consul de France à Sousse, au Résident général à Tunis. Il lui suggère de refuser la nomination de Frej b. El-Hadjj Muhammad b. ‘Uthmân, proposé pour l’emploi de courtier de l’Agent consulaire grec à Monastir, car il n’a que 17 ans et n’a pas encore satisfait au service militaire.

46  AG. Journal Officiel Tunisien (J.O.T.), Loi du 9 Moharrem 1306, 15 septembre 1888, sur les associations.

47  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/1. Lettre en date du 20 août 1890, du secrétaire général du gouvernement tunisien au Premier ministre et aux caïds de Bizerte, Djerba, Arad (Gabès), Mahdia, Monastir et Sousse.

48  Idem.

49  Au moment de la signature de ces conventions, la population française de Tunisie ne comptait encore que 16 000 membres contre 50 000 italiens.

50  Un décret du 13 avril 1898 allait réglementer l’établissement des étrangers dans la Régence. Tout étranger qui voulait établir sa résidence en Tunisie ou y exercer une profession, un commerce ou une industrie quelconque, devait dans un délai de cinq jours à partir de son arrivée, faire devant l’autorité de police locale une déclaration de résidence en justifiant de son identité.

51  Archives diplomatiques de Nantes (Fonds de Nantes), Série Tunisie, C. 11, D. 9, (Bobine R 382, Institut Supérieur d’Histoire du Mouvement National, I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, du Résident général de France à Tunis au ministre français des Affaires étrangères.

52  Fonds de Nantes, Série Tunisie, C. 11, D. 9 (Bobine R382, I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, op. cit. Le Résident général relève que « le Roi des Grecs légifère, en terre de Protectorat français, à l’égard d’un groupe composé à la fois de ses sujets (Grecs libres) et de ceux qu’il aspire à délivrer du joug de l’étranger (non-libres), c’est-à-dire Grecs d’Europe, d’Asie, ou Grecs sujets tunisiens s’il en reste… ». Ilbert (1996 : 68) constate le phénomène en Egypte où le nouvel État grec avait souvent tendance à associer « orthodoxes », « grecs » et « hellènes », alors que le seul vrai point commun de ces populations était le Patriarcat grec-orthodoxe.

53  Sutter (1796-1883), né à Ferrare (Italie), entré dans les ordres en 1816, nommé à Tunis, le 21 mars 1843 (Soumille, 1994 : 197-231).

54  A.N.T Série H. C. 252, D. 692/1. Lettre en date 21 février 1878, de Charles Nyssen, consul de Russie à Tunis, au Chevalier Tulin, Consul général de l’Empire d’Allemagne à Tunis. Le consul Nyssen était au courant des détails de cette transaction, car à l’époque de son accomplissement, le bénéficiaire du terrain le Grec Elia Manidachi, était un protégé russe. De même, cette lettre nous apprend qu’un autre grec, Elias Mussalli, Interprète au Ministère tunisien des affaires étrangères et très proche du Consul français Roustan, qui mena les discussions qui eurent lieu au consulat de Russie et qui aboutirent au rachat de la portion de terrain réclamée par Mgr Sutter pour le compte de l’Église Catholique.

55  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Contrat en date du 19 décembre 1896 entre le Secrétaire du gouvernement tunisien, l’Archevêché de Carthage et le Président de la Colonie hellénique de Tunis.

56  Idem. La somme en question s’élevait à 80 000 francs, elle a été payée par le gouvernement tunisien en quatre termes et ce proportionnellement à l’évolution de l’édification de l’église orthodoxe.

57  Fonds de Nantes, Série Tun., C. 11, D. 9 (Bobine R 382,1.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, du Résident général de France à Tunis, au ministre des Affaires étrangères à Paris.

58  Idem

59  Ibidem.

60  La dénonciation officielle ne se fera qu’en 1943 ; cependant des pressions indirectes furent exercées sur les ouvriers italiens, de même que le renouvellement des conventions de trois mois en trois mois, rendait plus précaire la situation des Italiens, incitant certains à demander leur naturalisation (Martin, 1993 : 102).

61  Avant 1923, il existait une loi sur la naturalisation (décret du 3 octobre 1910). Comparée au précédent décret, la loi de 1923 était beaucoup moins exigeante en ce qui concernait la connaissance de la langue française et les diplômes puisque le titre universitaire n’était plus de rigueur.

62  À un certain moment, la Grande Bretagne avait même porté cette affaire devant « la cour permanente de justice internationale de La Haye ». Un compromis fut trouvé par la suite entre les deux puissances.

63  Fonds de Nantes, Série Tun., C. 11, D. 9 (Bobine R 382, I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, du Résident général de France à Tunis, au ministre des Affaires étrangères à Paris. Le Résident informe le ministre qu’un procès est en cours d’instance devant le tribunal civil de Tunis, en annulation des dernière élections de mai 1928.

64  Idem.

65  Ibidem

66  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 4 avril 1929, de l’Ambassadeur de Grèce à Paris à André Honorat, Recteur de l’Université de Paris. L’ambassadeur de Grèce à Paris, mis au courant de l’importance de ce patrimoine, composé des loyers des immeubles et des magasins qui sont la propriété de la communauté de Tunis, demande au ministère français des Affaires étrangères la possibilité d’aliéner le produit de quelques-uns pour achever la construction de la maison de Grèce à la Cité Universitaire Internationale de Paris.

67  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 22 février 1930, du directeur de la Sûreté publique au Directeur général de l’Intérieur. La lettre donne les noms des trois anciens membres du bureau : Dimitri Couyotopoulo, limonadier, au 7 rue de Rome, J. Carmanis, pâtissier, rue de l’Eglise, E. Dzivas, épicier à la rue des Glacières.

68  Idem

69  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c (R 382,I.S.H.M.N.). Pétition en date du 3 juin 1930, adressée par 29 Grecs au Résident général de France en Tunisie.

70  Idem. Les signataires ont précisé que ce terrain fut acheté en 1890 par des fonds provenant d’une souscription des membres de la communauté, achat fait dans un but exclusifs savoir l’aménagement d’un cimetière.

71  Ibidem.

72  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c, (R 382, I.S.H.M.N.). Lettre-réponse en date du 21 août 1930, adressée par le Résident général à M. A. Saganakis, interprète et expert près du Tribunal de Tunis, qui semble être le porte-parole des pétitionnaires.

73  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D.2 (R 382, I.S.H.M.N.). Télégramme en date du 16 juillet 1931, du ministre français des Affaires étrangères au Résidenr général. Dans ce message, il le met au courant que l’Ambassadeur de Grèce à Paris l’a informé que le Patriarche d’Alexandrie arriverait à Sfax, venant de Tripolitaine, vers le 25 juillet 1931 et se rendrait ensuite à Tunis où il recevrait les délégués des communautés grecques d’Algérie et du Maroc.

74  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. 2, (R 382,I.S.H.M.N.). Rapport en date du 29 juillet 1931, adressé par le Résident général au ministre de Affaires étrangères. Outre la description des cérémonies du Patriarche, le Résident informe qu’il a reçu la visite du Patriarche le 27 juillet et que ce dernier était accompagné du Consul de Grèce et de l’Archimandrite Rosemaris.

75  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Rapport du Directeur général de l’Intérieur sur le voyage du Patriarche, adressé au Résident général. Les mêmes informations se trouvent au Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D.2, (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7 août 1931, du Directeur général de l’Intérieur au Résident général.

76  Idem

77  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Nomination de l’Archimandrite Anthimos (texte paru en langue grecque le 4 août 1931 et en langue française le 11 août 1931). Dans ce texte le Patriarche donne mandat de « faire tout ce qui est nécessaire pour ramener la paix au sein de la communauté ».

78  Le Patriarche fait allusion ici au fait que la communauté de Tunis a cherché à se faire légitimer en 1888 par le roi de Grèce, et non par le Patriarcat d’Alexandrie, comme ce fut le cas depuis le XVIIe siècle.

79  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2, (R 382, in I.S.H.M.N.). Lettre en date du 6 août 1931, du Patriarche d’Alexandrie et de toute l’Afrique Melitios II au Résident général de France en Tunisie.

80  Idem.

81  Ibidem.

82  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Noteen date du 7 octobre 1931, du Secrétariat général du gouvernement tunisien. Voir également Kharalambis, 1926 ; Dessort (C.-H-Roger) : 155. L’auteur rapporte que, selon la tradition véhiculée par les Grecs de Tunis, « L’église fut placée dans le giron du Patriarcat Œcuménique d’Alexandrie d’Egypte dont le dernier représentant, dit-on, quitta Tunis en 1853 ».

83  L’arrêté en question a été promulgué le 20 février, sa publication officielle au J.O.T. date 27 février 1932.

84  J.O.T. du 27 février 1932. Arrêté Au Premier ministre du 20 février 1932. La commission de 7 membres est composée de : Charissiadis (Théodore), Couvopoulos (Constantin), Couyotoupoulos (Lycurgue), Pachis (Dr Evangelos), Rosmaris (Archimandrite Anthimos), Siganaki (Alfred), Tso-nides (Paul).

85  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382, I.S.H.M.N.). Télégramme en date du 25 février 1932 du M.A.E. au Résident général. Il l’informe de la décision prise par le synode de l’Église grecque : le titulaire de cet évêché sera Mgr Catsarakis, qui résidera alternativement à Tunis et à Casablanca. Voir également, Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382, in I.S.H.M.N.). Lettre d’introduction en date du 29 février 1932, de la part de la légation de la République française en Egypte, au Résident général de France en Tunisie.

86  Fonds de Nanres, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7 mars 1932 du Patriarche d’Alexandrie au Résident général Mancéron. Il l’informe que Mgr Constantin Catsarakis, « délégué par notre Église pour l’administration de ses fidèles en Tunisie, Algérie et Maroc », aura sa résidence à Tunis.

87  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2, (R 382,I.S.H.M.N.). Note en date du 25 avril 1932 du Directeur général de l’Intérieur, au Résident général.

88  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382, I.S.H.M.N.). Rapport en date du 7 avril 1932 du contrôleur civil de Sfax, au Résident général. Le rapport décrit les différentes activités du Métropolite qui a séjourné à Sfax du 1er au 6 avril.

89  Dépêche Tunisienne, 9 avril 1932. Elle donne une brève information sur la rencontre qui a eu lieu le la veille, 8 avril.

90  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Procès verbalen date du 31 mai 1932, de l’Assemblée générale des membres de la communauté orthodoxe de Tunis, qui a eu lieu le 29 mai 1932.

91  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382,I.S.H.M.N.). Rapport en date du 6 juin 1932, du Directeur général de l’Intérieur, au Résident général.

92  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 27 mai 1932, de Th. Carciadis, membre du Bureau provisoire de la communauté grecque, au Directeur général de l’Intérieur

93  A.N.T, Série E, C. 503, D. 5, Profession de Foi, datée de 1932 et qui retrace sommairement l’historique de la communauté grecque de Tunisie. Le texte n’est pas signé, il est probable qu’il fut rédigé par un fonctionnaire du Secrétariat général du gouvernement tunisien. À ptopos de la nationalité égyptienne des patriarches orthodoxes, voir également Ilbert (1996 : 613), « dès 1926, date de la loi sur la nationalité égyptienne, mais aussi de la mort de Mgr Photios II (1899-1926), le gouvernement égyptien tint à rappeler les règles fondamentales de la communauté. Le patriarche devait être ou devenir Égyptien, il devait être investi par le gouvernement local… C’est ainsi que Meltios II (1926-1935) dut renoncer à la nationalité grecque… »

94  Idem

95  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Procès verbal en date du 31 mai 1932. Le procès évoque deux objections qui ont été faites au cours de cette assemblée : La première, de Djivas Eustache, au sujet de la légalité de l’Assemblée générale (après refus de l’objection, il se retira). Quant à Théodore Cariciadis, il se retira sans aucun motif.

96  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382,I.S.H.M.N.), Note du Directeur général de l’Intérieur en date du 9 juin 1932. Ce responsable écrit que les statuts vont être étudiés, mais qu’ils ne seront approuvés que moyennant certaines satisfactions et garanties à obtenir du patriarche d’Alexandrie. Quant à la visite au bey, Mgr Katzarakis n’a pas à la faire actuellement puisque la question de sa reconnaissance officielle n’est pas résolue.

97  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre de démission en date du 27 août 1932 des quatre membres adressée au Directeur général de l’Intérieur. Il s’agit de Caciadis Théodore, Couvopolo Constantin, Pachis Evangelos et Siganaki Alfred.

98  Nous avons pu nous assurer de ce fait en regardant la nationalité de chacun des signataires, qui a été mentionnée dans la pétition signalée plus haut et qui a été remise au Résident général le 3 juin 1930.

99  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre de démission en date du 27 août 1932. Ils déclarent : « Nous n’avons pas réussi à persuader nos ministres du culte d’abandonner leurs prétentions injustifiées au sujet de l’avenir de notre communauté. Ils cherchent à nous imposer des statuts moyenâgeux, inadmissibles à notre époque ».

100  Idem.

101  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Note rédigée au mois de décembre 1932 par Charles Saumagne, à l’époque Contrôleur général des Affaires indigènes auprès du Secrétaire général du gouvernement.

102 ./. O. T. du 28 décembre 1932. Cet arrêté a été promulgué alors que l’archevêque Catzarakis était en déplacement en Egypte. Il était parti le 3 décembre pour participer aux travaux du Saint Synode.

103  Idem. La présidence du comité a été confiée à son doyen. Le comité a été chargé de la poursuite de l’élaboration des statuts et la gestion du comité qui prit fin le 1er mars 1933.

104  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Aide Mémoire en date du 2 décembre 1932, envoyé à l’archevêque (orthodoxe) de Carthage par le Directeur général de l’Intérieur.

105  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 23 septembre 1938, de Jean Manzuni à Charles Saumagne, Directeur de l’Administration générale et communale.

106  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 7 février 1939. De Georges Lalakis, qui se présente comme Français d’origine grecque, à Charles Saumagne.

107  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Rapport d’activité de la communauté grecque en date du 19 avril 1939. La réouverture a été solennellement célébrée le 6 mars 1938. À côté du nouveau desservant de l’église Mgr Dimitrios Langouvardos, ont assisté Georges Koumoussis, de l’église de Sfax et Mgr l’archiprêtre Constantin Michalowski, de l’église russe de Tunis.

108  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Rapport d’activité de la communauté grecque de Tunis, en date du 23 avril 1938, brochure de 16 pages. À propos du nouveau desservant le Président écrit : « l’Archimandrite Lancouvardos, qui arrive de Casablanca, n’est pas un inconnu, il a desservi la communauté de Sfax durant 18 années consécutives, il y a laissé le meilleur souvenir ».

109  Idem.

110  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 23 septembre 1937, du directeur de l’Administration générale et communale au Secrétaire général du gouvernement tunisien.

111  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 18 avril 1939, du Président de la communauté, au Directeur de l’Administration générale et communale. Il lui demande clairement « s’il doit convoquer cette assemblée ou surseoir en attendant que les absents mobilisés puissent prendre part aux élections ».

112  C’est le cas des Grecs de Sfax qui, dès le 25 mars 1955, déposèrent de nouveaux statuts au gouvernement Ben Ammar, qui l’autorisa par un arrêté en date du 18 juillet 1955. Cette association a été actualisée par Jean Arfaras, dernier président de la communauté, au cours de la dernière assemblée qui a eu lieu à Sfax le 17 novembre 1985. (C’est M. Arfaras qui nous a remis une copie des statuts).

113  Le meilleur exemple est l’actrice de cinéma Hélène Katzaras, née dans la communauté grecque de Djerba et mariée à un Tunisien musulman.

114  Seule l’église Saint Georges, sise au 5 rue de Rome à Tunis, demeure ouverte au public.

115  Jusqu’à la fin de 1996, c’est Jean Arfaras qui s’occupait de l’église « Les trois Hiérarques » construite vers 1892 et située au centre du quartier européen de la ville de Sfax. Au début de l’année 1998, j’ai appris par l’ambassade de Grèce à Tunis que Mr Arfaras est rentré définitivement en Grèce. Le 31 octobre 1996, j’ai enregistré avec lui un entretien, conservé à l’Unité d’Histoire Orale de l’Institut Supérieur d’Histoire du Mouvement National. Mr Arfaras est né en 1920, il a passé toute sa vie à Sfax, il garde jalousement une photo de groupe de la visite du Patriarche d’Alexandrie à Sfax au mois de juillet 1931. Dans cet entretien, il avait affirmé que, malgré la mort de sa femme et le retour de son fils à Athènes, il pense continuer à vivre à Sfax !

116  L’église grecque de l’Ile des « lotophages » est située en face du porr de Houmt-Souk, elle se trouve aujourd’hui dans le jardin de la villa d’une femme tunisienne qui s’appelle M’barka Bent Nacer Ben Aoun, elle est la veuve de Christos Mavrothalassitis, l’un des derniers Grecs de Djerba, mais qui avait la nationalité française. Cette femme fait de temps à autre des travaux d’enrretien pour sauvegarder une église qui n’a plus de fidèles.

117  Je cite le cas de mon ami et collègue Jacques Alexandroupolos, petit fils d’Alexandre Alexan-droupoulos qui fut coopté en décembre 1932 comme membre de la commission de conciliation ; il est actuellement professeur d’histoire à l’Université de Toulouse le Mirail. Il participe souvent aux fouilles archéologiques en Tunisie et ne rate aucune occasion pour développer les échanges entre son université toulousaine et ses collègues des universités tunisiennes. À ce titre il a été l’organisateur, conjointement avec son collègue Patrick Cabanel, du colloque international de Toulouse (14-17 janvier 1997), La Mosaïque Tunisie, diasporas, cosmopolitisme, archéologies de l’identité.

 

Pour citer cet article

Référence électronique

Habib Kazdaghli, « Communautés méditerranéennes de Tunisie. Les Grecs de Tunisie : du Millet-i-rum à l’assimilation française (XVIIe-XXe siècles) », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 95-98 | avril 2002, mis en ligne le 12 mai 2009, consulté le 15 avril 2013. URL : http://remmm.revues.org/243

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Auteur

Habib Kazdaghli

Université de Tunis-Manouba.

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14 avril 2013

Défaite militaire et enjeux d’influence entre pouvoir et opinion publique : l’exemple de la Tunisie entre mai et juillet 1940 Auteur Serge La Barbera

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La Tunisie au gré des conflits  

Défaite militaire et enjeux d’influence entre pouvoir et opinion publique :
l’exemple de la Tunisie entre mai et juillet 1940

Auteur Serge La Barbera 
Docteur en histoire, Université de Limoges.

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PLAN DE L’ARTICLE
• LE REFUS AUTOCENTRÉ DE LA DÉFAITE
• L’APPEL ENTENDU DU 18 JUIN
• FLUX ALTERNANTS DE L’OPINION
• DOUTES ET GLISSEMENTS
• L’ACCEPTATION SANS ADHÉSION DE L’ARMISTICE

Si « la nation tout entière participe en fait à la débâcle »[1] de 1940,
les Français de Tunisie qui font partie de la nation française, observent avec un recul que leur permet la distance géographique, la transformation d’affrontements attendus en catastrophe nationale. Dès lors, de juin à juillet 1940, se joue un drame en trois actes entre l’opinion et le pouvoir colonial autour du thème de la poursuite des combats. Si la problématique est claire, les enjeux présentent d’autres subtilités qui notamment différencient la colonie et la métropole. En Tunisie, les nouvelles vont vite et les radios ennemies se chargent de les propager[2] 
Abasourdis, immédiatement solidaires de leurs compatriotes métropolitains, les Français de Tunisie s’interrogent sur la couleur de leur avenir. Après l’abandon du « réduit breton », « le projet de continuer la guerre en Afrique du Nord est beaucoup plus prometteur » comme l’écrit Robert O. Paxton[3]. Le résident général au Maroc et commandant en chef des opérations en Afrique du Nord, le général Noguès, se prononce d’ailleurs en faveur de la poursuite des combats depuis cette partie de l’Afrique, le 18 juin 1940[4). 
Le télescopage des signaux, plus qu’une cacophonie, traduit cette volonté réelle de continuer la lutte, abondamment reprise dès le 21 juin de Tunis jusqu’à Sousse, Bizerte, Mateur, Téboursouk et Sfax.
Le retour de Marcel Peyrouton en Tunisie, le 15 juin 1940[5] , où il a été renommé au poste de résident général par Paul Reynaud en remplacement d’Eirik Labonne – poste qu’il a occupé de 1933 à 1936 avant d’être envoyé au Maroc pour y assurer les mêmes fonctions – déclenche une somme de réactions significatives de l’attitude de la population française de la colonie. Il reçoit notamment 42 lettres, écrites par des Français entre le 19 juin et le 6 juillet 1940. Si elles ne peuvent être considérées comme un sondage grandeur nature, exception faite de certaines lettres[6] , il est possible de les analyser comme des révélateurs d’opinion, comme « la partie visible de l’iceberg »[7] . 
Pour neuf d’entre eux, ces messages sont des télégrammes, le reste se compose de lettres manuscrites de longueur variable, parfois quelques lignes, le plus souvent une ou deux pages et anonymes à 80 %. Les personnes qui écrivent au résident, en mai et en juin 1940, manifestent une opinion dont l’expression pourrait obturer partiellement l’horizon et empêcher de voir les indécis, les indifférents à la catastrophe ou encore ceux qui, au fond de leur cœur, ont pu s’en réjouir, si des rapports de police, l’échange télégraphique entre les autorités civiles et militaires de Tunisie et le gouvernement de Bordeaux, des témoignages ne venaient confirmer la tendance exprimée.
3On ne trouve pas dans ces messages pris dans leur ensemble – même en les considérant les uns après les autres – un sentiment de panique. Ils laissent, au contraire, une impression de fermeté, de détermination. La défaite, qu’elle se profile ou qu’elle soit consommée, est considérée comme inadmissible et personne n’en évoque les circonstances. Pas un mot sur l’importance de la déroute de l’armée, sur la panique qui s’est emparée de la France. L’échec des armes, la guerre perdue, le fait même, est plus grave que la manière. Alors qu’en France, « quiconque a vécu la débâcle de mai-juin 1940 ne s’est jamais tout à fait remis du choc », et les exemples ne manquent pas, depuis les colonies, le regard est plus froid et la pensée plus sereine[8] 
La distance n’allège pas l’abattement dû à l’échec de l’armée française mais elle préserve de l’affolement, de la peur panique, du désespoir.
4Les Français de Tunisie veulent très vite dépasser les faits et essayer de sortir du tourbillon mortifère dans lequel la métropole risque d’entraîner ses colonies. Marcel Peyrouton, personnalité controversée, anticommuniste, haï par la gauche, « Whisky I », comme le surnomment ses ennemis politiques, recueille alors toutes les adhésions[9] . 
Le responsable socialiste Duran-Angliviel, ennemi juré de Peyrouton, dont il a sans cesse réclamé le départ lors de son premier mandat, se déclare soudain favorable à son retour en Tunisie[10] 
« L’homme à poigne et de caractère [...] est de ceux qu’il nous faut en Tunisie dans les circonstances actuelles », déclare-t-il devant les membres du Parti socialiste à Tunis. « Nous devons nous abstenir de toute hostilité contre le représentant de la France, nous devons lui faire confiance », ajoute-t-il, approuvé par l’assistance[11] . 
Moins surprenant, les colons, par leur organe de presse Le Colon français, font connaître leur satisfaction de voir arriver sur le territoire tunisien l’ancien résident général avec lequel ils ont entretenu d’excellents rapports[12] . 
Les Français de Tunisie qui ne veulent pas croire à une défaite, continuent de se mobiliser.

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8LE REFUS AUTOCENTRÉ DE LA DÉFAITE
5De ce côté-ci de la Méditerranée, perdre la guerre signifie surtout – notamment après le 10 juin 1940 – une victoire italienne, une humiliation devant « les voisins italiens » et la remise en cause, non seulement, de la position prééminente des Français en Tunisie, mais aussi, du protectorat lui-même. C’est bien ainsi que l’entend ce « Français qui pleure avec les autres » dans une lettre à l’orthographe approximative. Il « craint d’être l’esclave de l’Italie [lui] qui depuis bien longtemps a su choisir son camp »[13] 

Pour cet homme, vraisemblablement italien naturalisé français, la défaite est génératrice d’angoisse. Alors qu’il a opté pour la nation dominante, sa position s’en trouve non seulement fragilisée mais peut évoluer, dans le cas de la cession de la Tunisie à l’Italie – qui dans de telles circonstances pouvait être perçue comme probable – de manière dramatique. De fait, les lettres reçues par le résident Peyrouton ont une tonalité très largement anti-italienne. La forte mobilisation des 48 personnalités de Mateur n’est certainement pas étrangère au fait que les Français soient minoritaires parmi les Européens de ce contrôle civil[14] 
6Bien sûr la plupart des lettres témoignent d’une réelle douleur de voir la France vaincue et souhaitent un sursaut patriotique, un élan guerrier héroïque, évoqués à travers des images puisées dans l’iconographie de l’histoire de France. « Vivre libres ou mourir sera notre devise à tous. Elle a été celle de nos pères en 1789. »[15] 
Peut-on lire dans une lettre. D’autres choisissent de se référer « aux sans-culotte de 1792 [et exigent] “la levée en masse”, à “la France de Bayard, de Jeanne d’Arc, de Barras, des Sans-culotte de 1792 et des grognards de Napoléon” »[16] 
7Une partie des épistoliers libèrent leur colère, leur acrimonie, trouvent des coupables. Certains réclament « des Blanchard, pas des Gamelin », accusent « l’abus des boissons alcoolisées ». Un « vieux français de France[déplore]la gabegie [...] » et accuse«ces militaires qui paradent au lieu de se battre »[17] 

Dans le flot des réflexions d’humeur, l’antisémitisme n’est pas le moins virulent, quoique très minoritaire[18] 
« Une mère antisémite », telle qu’elle se désigne, s’en prend à « ces hommes aux sentiments haineux[qui]prospèrent alors que tant de sang jeune, encore tout frais vient de couler »[19] 
Cet antisémitisme peut aller jusqu’à désigner des personnalités appartenant à la communauté juive telles que « Paul Guez, avocat à Sousse, et Élie Cohen, directeur de L’Avenir du Centre, le journal de Sousse », rendus responsables de tous les maux de la société[20] 
Ces journées d’incertitude militaire et politique sont d’ailleurs marquées par un mouvement antisémite signalé par le directeur des services de sécurité qui déclare : « Le courant d’antisémitisme déjà signalé à plusieurs reprises semble se généraliser et, dans les conversations, tous les revers et les difficultés sur le plan international ou local, sont imputées aux israélites. »[21] [
Cet antisémitisme n’est pas seulement verbal puisque, dans le même rapport, le rédacteur indique que : « La plupart des tunisiens surtout parmi la jeunesse, qui avaient abandonné la coiffure musulmane, portent depuis quelques jours une chéchia sur la tête ou à la main, pour éviter, disent-ils, d’être pris pour des juifs. »[22

8Les jeunes de la communauté juive ont été parmi les plus vifs opposants au fascisme italien. Par cette lutte au grand jour, par le militantisme au sein des partis de gauche et du syndicat de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), ils se sont exposés au regard des autres communautés comme favorables à une guerre antifasciste. Par syllogisme, ils deviennent les responsables de la défaite. Selon l’expression d’Élie Cohen-Hadria, pendant ces journées de juin 1940 : « On a mangé du juif. »[23]

9L’amertume de la défaite est partagée par l’ensemble des Français du territoire. À partir du 17 juin, il ne s’agit plus de poursuivre la guerre au nom de la France mais d’empêcher que la défaite n’altère l’intégrité des colonies, d’où l’idée d’un « Maghreb solidaire » et d’un « axe Noguès-Peyrouton ». Cette vision transmaghrébine est surtout évoquée par des notables comme Henriette Lafon, fille d’un avocat au barreau de Tunis, qui, depuis Bizerte, demande à Peyrouton de refuser avec Noguès de « céder une partie de l’Empire à qui que ce fut »[24] 
Un délégué au Grand Conseil, Marc Auboine, estime, quant à lui, que « Français et Tunisiens sont prêts à se battre
Suggérer une solution maghrébine pour dépasser l’incertitude politique est une manière détournée de se désolidariser de la France, de se « laver les mains » d’un désastre qui n’est pas celui des coloniaux et dont surtout ils ne veulent pas pâtir. Avant même de savoir et de s’inquiéter du sort de la France, des Français de Tunisie, dont certains ont des responsabilités au sein du protectorat, sont prêts à accepter, parfois à devancer une solution coloniale. Il ne s’agit pas d’une sécession, en aucune façon cela n’est formulé, ni probablement représenté dans les esprits, mais d’une réflexion qui entraîne un positionnement objectif sur la ligne de l’éloignement vis-à-vis de la France si l’intégrité du Maghreb venait à être menacée. Pas un Français en Tunisie, en juin 1940, n’a voulu être entraîné dans la spirale dangereuse de la défaite ainsi que l’écrit Camille Séguin : « La Tunisie, l’Algérie, le Maroc ne sauraient être une marchandise aliénable, susceptible de passer en d’autres mains hors de la volonté de ses habitants, tout comme le Canada et l’Australie vis-à-vis de la Grande-Bretagne. »[26] 
Il s’agit avant tout « de défendre la terre qui nous a vu naître et qui est devenue notre véritable patrie», dit un homme qui appose au bas de sa lettre comme un cri : « Vive la Nouvelle France. »[27] 
Le territoire étant ici perçu comme une « contrée conscientisée »[28] , « la Nouvelle France » devenant, dans un mouvement de translation, le lieu de la renaissance et du renouveau français. Ces écrits, spontanés pour la plupart, révèlent un attachement indéfectible à la France, à la nation française dans son acception spirituelle mais pas nécessairement à l’Hexagone, au territoire métropolitain, lorsque celui-ci n’est plus digne de fierté. 
Pour une fois, l’honneur et l’avenir de la patrie paraissent se trouver de ce côté de la Méditerranée. Cela est une impression majoritaire en Tunisie, partagée par « les hommes du Massilia », par Noguès un temps, par Peyrouton peut-être, et par de Gaulle.

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8L’APPEL ENTENDU DU 18 JUIN
10« Transportés d’enthousiasme et de ferveur par l’initiative du général de Gaule [sic],des Français mettent en vous leur espoir de voir la Tunisie se ranger à ses côtés. Nous ne voulons pas cesser le combat, tel le général de Gaule qui organise la lutte en Angleterre. »[29]
11Les messages, radiodiffusés depuis Londres, du général de Gaulle ont, de toute évidence, été entendus en Tunisie. Éloignés qu’ils sont de la métropole – éloignement renforcé par l’impossibilité momentanée de communiquer avec celle-ci –, les Français vivant en Tunisie sont suspendus aux ondes radiophoniques et, en particulier, celles qui leur permettent d’écouter la BBC, contrepoids des émissions triomphalistes – forcément insupportables – des radios allemandes et italiennes. 
L’habitude de capter des stations étrangères est une raison parmi d’autres qui explique l’audience en apparence large des messages des 18 et 19 juin 1940. D’autre part, le rôle de la rue dans la sociabilité tunisienne permet une diffusion rapide des informations vers le plus grand nombre. 
De plus, la compétition, à laquelle se livrent Français, Italiens et Musulmans, se traduit aussi par le niveau sonore des radios installées dans les cafés ou aux fenêtres.
12Le message du général de Gaulle a de quoi interpeller tous les Français d’Afrique du Nord, puisqu’il s’adresse en partie explicitement à eux[30] 
D’ailleurs, les rapports de police, comme celui du 24 juin 1940, confirment que non seulement la population a écouté les messages du général mais les a entendus[31] 
____
« Bien des Français suivent avec beaucoup d’intérêt les allocutions prononcées par le général de Gaulle au poste d’émission (BBC) de Londres. Sauf les critiques adressées au gouvernement Pétain, la population française partage le point de vue du général et verrait avec satisfaction s’organiser un plan de résistance dans l’Empire français. Mais, selon son opinion, cette résistance ne peut être entreprise qu’avec un appui très important de l’Angleterre à l’égard de laquelle une méfiance sembleapparaître dans certains milieux. »[32)
___
3Tous les Français de Tunisie interrogés confirment également l’écoute des messages du général de Gaulle, même si, soixante années plus tard, on peut légitimement mettre en questionnement la fiabilité de leur mémoire, en particulier pour un événement aussi chargé de symbolique et si souvent commémoré[33] [33] 
Cependant, on peut mettre en avant le décalage entre « le peuple du désastre » pour reprendre l’expression d’Henri Amouroux et les spectateurs engagés que sont, dans ces instants.là, les Français de Tunisie. 
En l’occurrence, la distance les a placés au cœur d’un nouveau dispositif, au centre des enjeux, l’interface de l’Afrique du Nord en quelque sorte activée par la réception des ondes hertziennes.

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8FLUX ALTERNANTS DE L’OPINION
14L’ambivalence de l’opinion française en Tunisie est pourtant perceptible dès le 20 juin 1940. Dans un nouveau rapport adressé à la Résidence générale, le directeur des services de Sécurité écrit : « J’ai l’honneur de porter à votre connaissance que l’opinion de la population française reste la même. Partout se manifeste la même impatience de connaître les conditions de l’ennemi, mais, en même temps, l’espoir que la lutte continue. »[34] 
Même si la propre ambivalence du préfet et des autorités résidentielles se manifeste ici au moins autant que celle de la population, il n’est pas moins vrai que, au-delà du désir réel de poursuivre la guerre, de ne pas s’avouer vaincu, de refuser l’humiliation, le devenir de l’Empire a été un élément déterminant[35] 

15Certains refusent tout uniment l’armistice, comme cet homme de Metlaoui, qui, dans une lettre du 22 juin, affirme que « les discours du maréchal Pétain ont été sifflés[et qu’]il y a vraiment un état d’esprit unanime qui ne comprendra jamais une abdication quelle qu’elle soit ». Un certain Berry de Sfax dit sensiblement la même chose. Pour eux, « le général de Gaule [sic] mène un combat sacré»et ils souhaitent « que Dieu l’aide dans son entreprise »[36] 
Cette volonté de poursuivre la lutte se manifeste dans tout le pays, en milieu urbain comme en milieu rural, parmi les fonctionnaires, les « étudiants au collège de Sousse », les colons – y compris les Zeller –, des officiers, des artisans, des commerçants, des militants socialistes[37] 
Beaucoup emploient le terme de résistance qui n’est pas neutre. S’il n’est pas employé par Noguès, Le Beau ou Peyrouton, il l’est en revanche par de Gaulle. Rien n’autorise cependant à considérer qu’il s’agit là d’une forme d’engagement[38] et d’une résistance préfigurant une opposition au régime de Vichy. Il arrive pourtant que les modes d’actions envisagés par les opposants à l’armistice soient déjà ceux de la clandestinité comme ces tracts distribués anonymement dans les cafés de l’avenue de Carthage à Tunis le 24 juin :
_____________________________
« Le territoire déjà occupé reste sous l’occupation allemande. Les prisonniers allemands seront rendus et les prisonniers français resteront internés en Allemagne jusqu’à la signature de la paix.
« La Flotte sera désarmée et internée dans des ports que l’on désignera ultérieurement.
« Une partie de la marine marchande continuera d’assurer le trafic entre la France et les Colonies sous contrôle des Allemands et des Italiens.
« Le matériel d’aviation sera livré aux Allemands.
« Les postes de la Radio Française seront confisqués jusqu’à la paix.
« Désarmement des troupes et remise des armes aux Allemands.
« Le libre passage en France du trafic italien et allemand.
« Les gouvernements des colonies françaises continueront sous le contrôle des Allemands et des Italiens. [...]
« Le général de Gaule a constitué un Comité français pour sauvegarder les intérêts de la Patrie. Ce comité a été reconnu par le roi d’Angleterre [...]. »[39 

16Ce tract prouve que de Gaulle pouvait compter sur des relais en Tunisie, dès les premiers jours qui ont suivi l’armistice, sur des gens capables de réfléchir à leur action, de s’engager et de s’organiser. S’il n’est pas possible de connaître l’impact réel de cette action sur la population ni le nombre exact de participants, il s’agit tout de même d’une attitude résistante, consciente. 
Les auteurs du tract – la police estime qu’il est le fait d’un groupe de personnes – précisent que « le général de Gaule a été destitué par le gouvernement français de ses fonctions », ce qui signifie que les risques de la dissidence et de l’action illégale sont assumés.
17L’ensemble de la population française avait le sentiment, en campant sur le refus de la défaite, de suivre ses propres intérêts tout en faisant preuve de loyalisme puisqu’elle se trouvait en accord avec les représentants légaux de la France dans toute l’Afrique du Nord. D’où, sans doute, l’amicale pression exercée sur Peyrouton par le courrier qu’il reçoit et où il lui est simplement demandé de prendre une position officielle et de « proclamer lui-même la résistance »[40] .
Cette décision pouvait d’autant moins être prise que Marcel Peyrouton a eu une position ambiguë, partagé entre la volonté de préserver l’intégrité de l’Afrique du Nord sous la responsabilité du commandant de l’AFN et ses sympathies qui allaient de toute évidence vers les futurs hommes de Vichy ; la projection qu’il se faisait des événements était en ce sens significative[41] 

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8DOUTES ET GLISSEMENTS
18La proclamation du général Noguès du 24 juin 1940 est révélatrice des doutes qui assaillent les responsables d’Afrique du Nord et au-delà, l’opinion française d’Afrique.

« L’armistice est signé mais le gouvernement en réponse à des démarches pressantes traduisant les vœux de l’Afrique du Nord tout entière, me fait connaître que :
« 1 / Il ne saurait être question d’abandonner sans combattre, à l’étranger, tout ou partie des territoires où nous exerçons soit la souveraineté, soit le protectorat ;
« 2 / L’hypothèse de l’occupation militaire, par une puissance étrangère d’une partie quelconque de l’Afrique du Nord exclue ;
« 3 / Le gouvernement n’est pas disposé à consentir une diminution des effectifs stationnés dans ces territoires.
« Pour le moment, l’intégrité de l’Afrique du Nord et de ses moyens de défense paraît assurée.
« Je renouvelle donc mes appels au calme, à l’union, à la discipline et à la confiance dans l’avenir de notre pays. »[42

19Cette déclaration, replacée dans son contexte historique, laisse percer une inquiétude qui est d’ailleurs perçue par le directeur des services de Sécurité, qui dans une note adressée à l’Administration générale à Tunis, affirme que : « Les familles françaises [...] commentent abondamment les réserves contenues [dans la déclaration de Noguès] qui laisse à nos compatriotes l’impression que leur sécurité en Afrique du Nord est encore bien aléatoire. »[43]

20Ces deux hommes, Noguès et Peyrouton, très influents en Afrique du Nord, n’ont pas voulu ou n’ont pas pu, par principe pour l’un, par conviction pour l’autre, désobéir et entrer en dissidence. Ils ont cependant laissé planer le doute, favorisant l’élaboration de théories résistantes et parfois même de fantasmes. Ils ont entraîné ou accompagné une opinion qu’ils ont tentée par la suite de rattraper et de contrôler. Dans leurs rapports quotidiens sur l’état de la population de Tunis, les rédacteurs des services de Sécurité affirment le 24 juin 1940 que : « La nouvelle de la signature de l’armistice avec l’Allemagne n’a provoqué aucune surprise dans la population française qui est de plus en plus persuadée de l’inefficacité de la résistance contre les armées du Reich [...] et que nous sommes dans l’obligation de nous incliner devant la puissance militaire allemande. » Il n’en demeure pas moins vrai, toujours selon la même source, que « la population française partage le point de vue du général de Gaulle », ce qui reflète bien l’ambivalence de l’opinion[44] 
Face à cette attitude désormais inacceptable pour un Peyrouton qui a défini son option, comme pour balayer les doutes résiduels dans l’opinion laissés par le message de Noguès, dans une allocution, comme une réponse à de Gaulle, comme un prolongement de celles du maréchal Pétain, il déclare le soir du 24 juin :
__________________
« Cet armistice réserve l’honneur de la France, assure la défense et l’intégrité de l’Afrique du Nord. » [Il reprend ensuite les trois points développés par le général Noguès et conclut] : « Et désormais votre devoir est net : c’est le mien. Tous par notre travail, notre attitude, la confiance inébranlable dans les destins de la France immortelle, tous soulevés par une volonté unanime de reconstruction nationale, dans la purification de l’effort quotidien, nous devons maintenir la cohésion, l’union, subir les disciplines dont le rejet ou l’oubli nous amenèrent à la limite de l’abîme. »[45]

1Le discours du résident général est, en fait, un propos militant en faveur de l’armistice et du maréchal Pétain et le situe dans l’orbite du nouveau régime. L’impact sur la population que confère la fonction résidentielle, la popularité qui a été la sienne parmi les Français de Tunisie lors de son premier mandat et le besoin conjoncturel de se référer à une personne investie d’un pouvoir institutionnel, ont permis à Marcel Peyrouton de colmater les brèches dans une opinion chancelante et de la dompter : « Écoutée par toutes les familles françaises qui attendaient des déclarations importantes [et qui ont manifesté] partout un grand soulagement en apprenant que le gouvernement Pétain s’était opposé à toute occupation militaire étrangère de nos possessions coloniales et n’avait consenti à aucune diminution des effectifs stationnés dans ces territoires »[46] , cette déclaration favorise le passage de l’opinion française de Tunisie d’un refus global de la défaite et de l’armistice, à son acceptation.

L’ACCEPTATION SANS ADHÉSION DE L’ARMISTICE
22Même si des membres de la communauté française manifestent un enthousiasme ostentatoire, d’autres demeurent toujours inquiets. À la peur du futur immédiat, détournée par l’intervention de Peyrouton, succède l’angoisse du long terme. « De nombreux Français en viennent à se demander si les conditions de paix ne démentiront pas les espérances que paraissent laisser encore dans l’Afrique du Nord les conditions d’armistice et considèrent qu’il y a lieu de se méfier d’une supercherie de la part de l’Allemagne, toujours possible. »[47] 

Contrairement aux vœux de la Résidence générale, les alliés d’hier ne se sont pas transformés subitement en ennemis. Même si, peut-être pour complaire à sa hiérarchie, le directeur des services de Sécurité affirme que « les sentiments anglophiles paraissent perdre du terrain », il estime néanmoins que « malgré tout, beaucoup de nos compatriotes pensent encore que la France ne restera pas sur une si sévère défaite et que l’Angleterre peut encore vaincre»[48] 

À travers la formulation d’une victoire anglaise, c’est sans doute le désir de continuer le combat qui se manifeste. Une sorte de guerre par procuration dans laquelle le général de Gaulle pourrait jouer un rôle.
24Alors que la population hexagonale qui a subi directement le poids des événements est abasourdie, en Tunisie, l’attentisme cache une certaine vigueur. L’étude de l’évolution des sentiments anglophiles, considérée comme un marqueur, peut en rendre compte. Une fois signé l’armistice, les nouveaux dirigeants du pays n’ont qu’une hâte, démontrer qu’il n’y avait qu’une voie possible, que toute résistance face à l’Allemagne eût été vaine et suicidaire. En Tunisie, comme en France, l’Église affirme son soutien au nouveau régime et travaille l’opinion notamment par la voix de l’archevêque de Carthage, primat d’Afrique, Mgr Gounot, qui prononce des homélies sans ambiguïté[49]

Pourtant, malgré Mers-El Kébir, jamais la cote d’amour de l’Angleterre n’a faibli au sein de l’opinion française de Tunisie et, si la popularité du général de Gaulle a été concurrencée par celle du maréchal Pétain, elle ne s’est jamais éteinte, pour perdurer d’ailleurs en un attachement qui est allé au-delà de l’après-guerre. L’armistice a certes soulagé les Français de Tunisie mais il n’a pas fait disparaître les inquiétudes, ni le ressentiment, qu’ils continuaient d’éprouver vis-à-vis de l’Italie, la nation qu’ils considéraient comme leur véritable ennemi.
25Dans le cas d’une défaite militaire, une opinion publique exerce une pression plus forte que d’ordinaire sur le pouvoir politique. Elle réagit à chaud et son attitude est déterminée par ses craintes majeures : peur de l’ennemi, angoisse du lendemain, inquiétude de perdre une position. Si l’opinion française en juin 1940 était prête à accepter l’arrêt des combats, en Tunisie elle optait pour une attitude inverse mais, dans un cas comme dans l’autre, les populations s’en sont remises aux autorités légales, quitte à manifester plus tard, dans des formes multiples, leurs doutes ou leur réprobation. Les moments de tension internationale majeure font surgir chez les gouvernés un désir fort d’être rassérénés et guidés par le pouvoir autant que par les leaders d’opinion. La sortie de guerre est une réponse à l’entrée en guerre, et il est intéressant de constater qu’en Tunisie, une opinion publique favorable à la poursuite des combats en 1940 répond à une opinion nettement belliciste en 1939.

NOTES
[ 1]Yves Durand, La France dans la Seconde Guerre mondiale, Paris, Armand Colin, 1993 (2e éd.), « Cursus », p. 17. 
[ 2]Notamment Radio Bari et Radio Berlin avec des émissions en arabe destinées aux Tunisiens musulmans. 
[ 3]Robert O. Paxton, La France de Vichy, Paris, Le Seuil, 1973, p. 18. 
[ 4]Il adresse le 18 juin au général Weygand, après avoir entendu le premier message de Pétain le 17 juin, un télégramme en ce sens. Il y fait en substance, état du désir des hommes de se battre, l’inventaire du matériel dont il dispose et dresse un bilan géostratégique de la situation depuis l’Afrique du Nord. 
[ 5]Son retour depuis Buenos Aires où il occupait la fonction d’ambassadeur de France lui a pris un certain temps. Pendant ce temps, Eirik Labonne se retrouvait en poste à Moscou. 
[ 6]Ministère des Affaires étrangères (MAE), Archives diplomatiques de Nantes, protectorat Tunisie (ci-après ADN-Tunisie), premier versement, carton 332, papiers personnels des Résidents généraux. 48 personnalités de Mateur sur les quelque 398 personnes que compte la communauté française de cette ville, soit environ 12 % de celle-ci, manifestent leur volonté de poursuivre la guerre. Si ce n’est un sondage dans toute sa rigueur, c’est en tout cas une manifestation importante d’une opinion favorable à la poursuite des combats. Mateur, ville de la Medjerda est un centre important de colonisation où les colons tiennent une position enviable. Parmi les signataires de cette lettre, nous retrouvons des personnes connues comme la famille Zeller et en tout 11 membres du PSF en 1939 (après recoupement avec les listes établies par la Sûreté, 2mi 254, partis politiques). Si cette lettre a un poids supérieur aux autres par le nombre des signataires, celle qui émane du conseil municipal de Saint-Germain, qui exprime l’opinion de personnalités françaises également positionnées socialement, cette fois-ci en milieu urbain, est également à distinguer des autres. 
[ 7]Jean Estèbe utilise cette expression à propos des lettres adressées au Commissariat général des questions juives à Toulouse (Jean Estèbe, Les Juifs à Toulouse et en Midi toulousain au temps de Vichy, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1996, p. 45). 
[ 8]Robert O. Paxton, La France de Vichy,op. cit., p. 15. 
[ 9]Juliette Bessis, Maghreb, la traversée du siècle, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 92. 
[ 10]Élie Cohen-Hadria estime en revanche comme une erreur le retour de Peyrouton en Tunisie, Du protectorat français à l’indépendance tunisienne : souvenir d’un témoin socialiste de son temps,Nice, Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine, 1976, p. 100-102. 
[ 11]MAE (ADN-Tunisie), premier versement, 2mi 673, bulletin quotidien d’information de la résidence, dossier 1, bulletin du 7 juin 1940. Élie Cohen-Hadria donne une autre version. Dans Tunis socialiste, Duran-Angliviel a écrit : « La patrie est en danger. Nous n’avons pas à savoir qui le gouvernement de la République nous envoie pour diriger les destinées de la Tunisie en ces heures sombres. Nous nous rangeons derrière lui parce qu’il représente la France. » Voir É. Cohen-Hadria, Du protectorat français…,op. cit., p. 149 ou encore, BN de Tunis, section des périodiques,Tunis socialiste du 6 juin 1940. 
[ 12]Ibid., bulletin du 7 juin 1940. 
[ 13]MAE (ADN-Tunisie) premier versement, carton 332, papiers personnels des résidents généraux, lettres reçues par Marcel Peyrouton entre le 19 juin et le 6 juillet 1940. Elles ne sont pas classées. 
[ 14]Les Européens de Mateur sont avant-guerre 1624 (sur une population totale de 7 416 personnes) dont 1 169 Italiens et 398 Français. Le reste de la population européenne se composant de 44 Maltais, 6 Espagnols et de 4 autres Européens n’appartenant pas aux principales nationalités répertoriées sur le territoire tunisien. 
[ 15]MAE (ADN-Tunisie), premier versement, carton 332. 
[ 16]Ibid. 
[ 17]Ibid. 
[ 18]Deux lettres sur les 42 sont franchement antisémites et une autre l’est de manière moins directe. 
[ 19]La première des deux lettres antisémites, écrite par une femme d’âge mûr (elle déclare avoir de grands enfants) et appartenant à un milieu social modeste ou du moins n’ayant pas fait beaucoup d’études, sa lettre étant truffée de fautes d’orthographe. 
[ 20]Deuxième lettre antisémite d’un homme âgé de Sousse qui est plus proche d’un règlement de comptes entre lui et deux notables juifs. 
[ 21]MAE (ADN-Tunisie), 2mi 778, rapports de police, note adressée le 20 juin 1940 au directeur de l’Administration générale et communale.
[ 22]Ibid. 
[ 23]Élie Cohen-Hadria, Du Protectorat français…,op. cit., p. 154. À travers cette locution, il désigne les Français de Tunisie et non les Tunisiens. 
[ 24]MAE (ADN-Tunisie), carton 332, la lettre d’Henriette Lafon fait partie des lettres signées à titre individuel comme celle de Marc Auboine, délégué au Grand Conseil, d’Eugène Lemain, chef d’entreprise, de Camille Séguin ou dans une certaine mesure celle de Mateur. D’autres sont signées au nom d’un groupe. 
[ 25]Les Anciens Combattants de Metlaoui, de Moulares ou encore un chef d’entreprise originaire d’Arras, Eugène Lemain, font valoir auprès du résident général la force numérique que représente la population musulmane. Noguès emploie également cette supériorité numérique comme un argument permettant de défendre sa position en faveur de la poursuite de la guerre pendant les pourparlers d’armistice. Cela rejoint la vision du gouvernement français en janvier 1939, exprimée plus ou moins nettement par É. Daladier lors de son voyage tunisien. 
[ 26]MAE (ADN-Tunisie), carton 332. Camille Séguin s’exprime au nom du conseil municipal de Saint-Germain dans la banlieue de Tunis, avec le poids aussi que lui confère sa qualité de responsable du Parti radical de Tunisie. 
[ 27]Ibid., carton 332. 
[ 28]Roger Brunet, Les mots de la géographie,dictionnaire critique, Montpellier, GIP RECLUS – La Documentation française, 1993, « territoire ». Il évoque également un « espace approprié avec conscience d’appropriation ». 
[ 29]L’orthographe a été respectée parce qu’elle signifie une connaissance exclusivement orale de De Gaulle. Les personnes qui évoquent de Gaulle ne le connaissent pas ou presque pas ; une d’entre elles allant même jusqu’à le comparer à D’Annunzio à Fiume. 
[ 30]Notamment lorsqu’il évoque : « l’Afrique du Nord française, l’Afrique du nord intacte [...] l’Afrique de Clauzel, de Bugeaud, de Lyautey, de Noguès ». 
[ 31]« On ignore quel est l’impact en AFN de cet appel », estime Christine Lévisse-Touzé dansL’Afrique du Nord dans la guerre, 1939-1945, Paris, Albin Michel, 1998, p. 72. Pourtant il semble bien, plusieurs sources le confirmant, que cet appel a reçu un écho favorable en Tunisie malgré sa censure dans la presse imposée par le général Noguès. 
[ 32]MAE (ADN-Tunisie), 2mi 778, état et mouvements de l’opinion entre juin et juillet 1940, rapport du préfet directeur des services de Sécurité daté du 24 juin 1940, fol. 374. Certaines affirmations du directeur de la Sécurité n’engagent que lui et sa conception des rapports hiérarchiques avec le résident Peyrouton. D’autres sources démontrent que les Français n’étaient pas animés globalement de sentiments anglophobes. D’ailleurs, l’emploi abusif des modalisateurs traduit le manque de certitude et la prudence du rédacteur. 
[ 33]33 anciens de Tunisie ont répondu soit directement (15), soit par retour de questionnaire à des questions précises mais faisant appel à leur souvenir. Pour cela, voir Serge La Barbera, Les populations françaises de Tunisie de la fin des années 1930 au début des années 1950 : attitudes, comportements, représentations, thèse de doctorat d’histoire, Toulouse-Le Mirail, 2002, 2 vol. 
[ 34]MAE (ADN-Tunisie), 2mi 778, état de l’opinion entre juin et juillet 1940. 
[ 35]Cette question a d’ailleurs été au cœur des discussions entre vainqueurs et vaincus. 
[ 36]MAE (ADN-Tunisie), carton 332, papiers personnels des Résidents, courrier adressé à M. Peyrouton. 
[ 37]É. Cohen-Hadria, op. cit., p. 151. « Pour nos camarades, aucun doute : il fallait continuer le combat», écrit-il. Les Zeller sont des colons très aisés de Mateur, membres du PSF avant la guerre. 
[ 38]Le désir de résister exposé par ces personnes qui se sont manifestées autour du 22 juin 1940 ne s’est pas inscrit dans la durée et est resté au niveau « de la bouteille à la mer ». Il n’a pas été, pour la majorité, oralisé ni surtout rendu public, selon les critères de l’engagement définis par Antoine Prost, Vingtième Siècle,Revue d’histoire, « Changer le siècle », octobre-décembre 1998, numéro spécial, p. 14-26. 
[ 39]MAE (ADN-Tunisie), carton 1899, fol. 117 et 118, rapports de police, un double de ce tract est transmis au résident général par le commissaire Benoiton. 
[ 40]Élie Cohen-Hadria, op. cit., p. 151. Persuadés que le résident général ne manquerait pas d’agir ainsi, les responsables de Tunis socialiste envoient aux services de la Résidence chargés de la censure, le numéro du journal appelant à la poursuite des combats et à la résistance. 
[ 41]Il répond à Gaston Palewski, ancien chef de cabinet de Paul Reynaud, de passage à Tunis le 20 juin : « Voyons [...], vous êtes naïf, les Anglais sont déjà en train de négocier avec Hitler. » Cité par Jean Lacouture, De Gaulle,le Rebelle, Paris, Le Seuil, 1984, p. 376. Devant le consul de Grande-Bretagne, il déclare : « Convainquez Noguès, c’est de lui que tout dépend » (ibid.). Dès le 18 juin 1940, il déclarait à Radio Tunis, dans une allocution : « Le maréchal Pétain, la plus pure figure des temps présents, s’est vu, sous la pression de circonstances inéluctables, obligé d’examiner dans quelles conditions il pourrait honorablement être mis fin à un carnage [...].Peut-être un jour, la France mutilée et plus glorieuse que jamais, devra-t-elle déposer les armes [...] l’honneur reste. » La version intégrale de cette allocution a été reproduite dans La Dépêchetunisienne du 19 juin 1940, BN de Tunis, section des périodiques. On peut supposer, et malgré le flou entretenu, compte tenu du rôle qu’il a joué quelques semaines plus tard dans le premier gouvernement Laval à Vichy, que sa position était définie. 
[ 42]BN de Tunis, section des périodiques, Le Petit Matin du 25 juin 1940. 
[ 43]MAE (ADN-Tunisie), 2mi 778, fol. 376. Il met en exergue la phrase en question qui a, semble-t-il, beaucoup inquiété la population française. 
[ 44]Ibid. ou encore carton 1899, fol. 114. 
[ 45]BN de Tunis, section des périodiques, Le Petit Matin du 25 juin 1940. 
[ 46]MAE (ADN-Tunisie), 2mi 778, fol. 376. 
[ 47]Ibid., 26 juin 1940, fol. 377, rapport du préfet de la Sécurité. 
[ 48]Ibid. 
[ 49]Serge La Barbera, « L’Église d’Afrique face au nouveau régime. L’attitude de Mgr Gounot, primat d’Afrique : une ambivalence coloniale », J. Cantier, E. Jennings (dir.), L’Empire colonial sous Vichy, Paris, Odile Jacob, 2004, p. 287-299. 

RÉSUMÉ
En juin 1940, tandis que s’annonce la défaite de l’armée française, que la panique s’empare de la France, dans les colonies du Maghreb, et particulièrement en Tunisie, l’opinion paraît favorable à la poursuite des combats. La voix du général de Gaulle est entendue et son discours est apprécié. La peur de voir le Protectorat passer sous contrôle italien détermine les attitudes et il faut toute la conviction des autorités en place pour faire accepter l’armistice. L’opinion française de Tunisie est avant tout légaliste et ce réflexe est renforcé par les circonstances mais le développement de la guerre fait surgir, à la fois, une affection pour de Gaulle, et pour les Alliés.

Défaite militaire et enjeux d’influence entre pouvoir et opinion publique : l’exemple de la Tunisie entre mai et juillet 1940
In June 1940, while the French Army is in rout and panic is taking hold of France, public opinion in French North Africa, especially in Tunisia, seems in favour of continuing the fight. General de Gaulle’s voice can be heard and his appeal is applauded. The fear of seeing the Protectorate falling under Italian control is uppermost in the mind, and the authorities are hard put to persuade the people to accept the armistice. Opinion in French Tunisia is above all legalist, and this reflex is reinforced by circumstances, but as the war proceeds it fosters a more popular image of de Gaulle and of the Allies.

 

POUR CITER CET ARTICLE
Serge La Barbera « Défaite militaire et enjeux d’influence entre pouvoir et opinion publique : l’exemple de la Tunisie entre mai et juillet 1940 », Guerres mondiales et conflits contemporains 2/2007 (n° 226), p. 109-120. 
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2007-2-page-109.htm. 
DOI : 10.3917/gmcc.226.0109.   

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La Tunisie au gré des conflits  

 

 

6 avril 2013

La campagne de Russie de 1812

Classé sous — milguerres @ 15 h 04 min

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Celles de l’Histoire, retour vers les grandes épopées

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La campagne de Russie de 1812

Napoléon dans son cabinet de travail, Jacques-Louis David, 1812

La campagne de Russie de 1812 est une campagne militaire menée par l’empereur Napoléon Ier. Après avoir conquis presque toute l’Europe, Napoléon entreprend de conquérir la Russie de l’empereur Alexandre Ier.
Jusqu’à la prise de Moscou, face à une armée impériale russe inférieure en nombre au début de l’invasion, l’avantage est aux forces napoléoniennes. Mais le prince russe Mikhaïl Koutouzov général en chef, relève le moral de son armée et l’encourage à mener une contre offensive, en organisant le harcèlement de la Grande Armée lors de la retraite française. C’est ainsi que les maladies, l’hiver, mais aussi les soldats et la population russes, sont responsables de la défaite de Napoléon en Russie.
Les guerres napoléoniennes ont profondément marqué la culture russe. La campagne de Russie a été relatée par Léon Tolstoï dans son célèbre roman historique Guerre et Paix, ainsi qu’évoquée par Piotr Ilitch Tchaïkovski dans son Ouverture 1812. Durant la Seconde Guerre mondiale, l’invasion allemande de l’Union soviétique a été mise en parallèle avec la campagne de Russie.

 

Date 22 juin - 14 décembre 1812
Lieu Entre Austerlitz et Moscou
Issue Victoire russe décisive
Retraite de Russie
Belligérants
Drapeau de l'Empire français Empire français

Flag of Denmark.svg Royaume du Danemark et de Norvège
drapeau du Royaume de Prusse en 1803 Royaume de Prusse
Flag of the Habsburg Monarchy.svg Monarchie de HabsbourgFlag of Russia.svg Empire russeCommandantsNapoléon IerAlexandre Ier de Russie
Mikhaïl Koutouzov
Pierre de BagrationForces en présenceGrande Armée
691 500 hommesArmée impériale russe
350 000 hommes initialement, puis
900 000 hommesPertes200 000 morts
150 000 à 190 000 prisonniers
130 000 déserteurs210 000 morts

La campagne de Russie de 1812 napole10

Au moment de la campagne, Napoléon était au sommet de son règne avec toutes les nations d’Europe continentale sous son contrôle (à l’exception notable de la péninsule ibérique), ou sous le contrôle de nations vaincues par son empire et évoluant sous des traités favorables à la France. Aucun pouvoir européen du continent n’osait alors s’élever contre lui. En 1807, le traité de Tilsit règle la paix entre l’Empire et la Russie. Alexandre espérait à travers le général Caulaincourt un traité interdisant le rétablissement de la Pologne. Napoléon désavoua Caulaincourt, et marqua alors la rupture de confiance avec Alexandre. Ainsi, le traité de paix avec l’Autriche de 1809 contint une clause annexant la Galicie au profit du Grand Duché de Varsovie. La Russie considérait cette clause comme allant à l’encontre de ses intérêts et la Pologne comme le point de départ éventuel d’une invasion de son territoire.
La Russie, alors dotée d’une industrie manufacturière faible, mais riche en matières premières, souffrait du blocus continental qui la privait d’une partie de son commerce, de ses ressources et de revenus pour acheter des biens manufacturés. La levée du blocus par la Russie mit Napoléon en rage et l’encouragea dans la voie de la guerre. Son mariage avec Marie-Louise d’Autriche, auquel Alexandre refusa de participer, renforça aussi la défiance à l’égard de la Russie, alors qu’un peu plus tôt, un mariage, qui aurait concrétisé l’alliance franco-russe, avec la sœur d’Alexandre, la princesse Catherine, avait été envisagé1.

Dénomination
La campagne de Russie de 1812 était connue en Russie sous le nom de « guerre patriotique » (en russe Отечественная война, Otetchestvennaïa Voïna)2.
En russe, on la nomme aussi « guerre de 1812 ».

L’invasion
Les armées opposées

En juin 1812, la Grande Armée forte de 691 500 hommes, la plus grande armée européenne jamais rassemblée, franchit le Niémen pour se diriger vers Moscou.
À la fin juin, la Grande Armée se répartit comme suit, du nord au sud :
• Le maréchal d’Empire MacDonald avec son Xe corps d’Armée (~29 100 hommes), incluant le contingent prussien, àTilsit. La mission de cette force était de prendre Rīga et de se diriger vers Saint-Pétersbourg.
• L’empereur Napoléon Ier, avec la Garde impériale (~30 500 h.), sous Mortier, Lefevbre et Bessières, le Ier corps d’Armée (~66 000 h.) de Davout3, le IIe Corps d’Armée (~40 000 h.) d’Oudinot, le IIIe corps d’Armée (~37 800 h.) deNey et la Réserve de Cavalerie (~20 800 h.) sous Murat avec les Ier et IIe corps de Réserve de Cavalerie de Nansoutyet Montbrun ; le tout concentré devant Kovno. Cette force centrale avait pour but d’engager et détruire la principale armée russe (la 1re Armée de l’Ouest) sous Barclay de Tolly.
• Eugène avec son IVe corps d’Armée (~45 000 h.), environ un tiers d’Italiens), le VIe corps d’Armée (bavarois) (~23 600 h.) de Gouvion-Saint-Cyr et le IIIe corps de réserve de Cavalerie (~6 800 h.) de Grouchy ; le tout concentré à l’arrière et à droite de la force de Napoléon. Les ordres d’Eugène étaient de maintenir le contact avec les unités plus au sud et de protéger la force principale contre une attaque de la 2e Armée de l’Ouest russe de Bagration.
• Jérôme avec le Ve corps d’Armée (polonais) (~34 600 h.) de Poniatowski, le VIIIe corps d’Armée (westphalien) (~16 700 h.) de Vandamme et le IVe corps de réserve de cavalerie (à moitié polonais, un quart saxon et un quartwestphalien) (~7 300 h.) de Latour-Maubourg ; le long du Niémen au sud-ouest de Grodno. Cette force était supposée engager la 2e Armée de l’Ouest russe de Bagration.
• Reynier avec son VIIe corps d’Armée (saxon) (~18 500 h.) près de Bialystok. Ce corps devait maintenir la jonction entre Jérôme et Schwarzenberg.
• Schwarzenberg avec son XIIe corps d’Armée (autrichien) (~32 900 h.) près de Lublin. Ce corps était supposé couvrir le sud de la Pologne contre une invasion russe à partir de l’Ukraine (la 3e Armée de l’Ouest (ou d’Observation) russe deTormassov s’y trouvait).
• En Prusse le IXe corps d’Armée (un tiers polonais et un tiers allemand) (~25 000 h. au 31 août) de Victor et le XIecorps d’Armée (largement composé d’unités de dépôt et de réserve) (~28 000 h. au 15 août). Ces deux corps s’occuperaient de la garnison de la Prusse et de la Pologne et augmenteraient la Grande Armée en Russie si nécessaire.
• 1 200 pièces d’artillerie4.
• plus de 180 000 chevaux (de cavalerie, d’artillerie, de trait).
À cela s’ajoutent 80 000 Gardes nationaux, engagés par conscription pour défendre la frontière impériale du duché de Varsovie. En comptant ceux-ci, l’effectif total des forces impériales françaises sur la frontière russe et en Russie atteint environ 771 500 hommes. Cet énorme déploiement de troupes pénalise grandement l’Empire, en particulier si l’on considère les 300 000 Français supplémentaires se battant dans la péninsule ibérique et les plus de 200 000 hommes en Allemagne et en Italie.
Le gros de l’armée se compose de 450 000 Français, les alliés de la France formant le reste. En plus du corps d’armée autrichien détaché sous les ordres de Schwarzenberg, on compte environ 95 000 Polonais, 90 000 Allemands (24 000 Bavarois, 20 000 Saxons, 20 000 Prussiens, 17 000 Westphaliens et quelques milliers d’hommes venus de plus petits États rhénans), 25 000 Italiens, 12 000 Suisses, 4 800 Espagnols, 3 500 Croates et 2 000 Portugais. À cela s’ajoutent des contingents néerlandais et belges. Chaque nationalité du vaste empire napoléonien est représentée.
Si l’on en croit les estimations les plus récentes, l’armée impériale russe qui lui fait face est moins nombreuse, du moins au début de la campagne. Environ 280 000 Russes sont déployés sur la frontière polonaise (en préparation de l’invasion prévue du satellite français qu’était le Grand-Duché de Varsovie). Au total, l’armée russe compte environ 500 000 hommes (certaines estimations descendent jusqu’à 350 000, tandis que d’autres vont jusqu’à 710 000, un nombre aux alentours de 400 000 semble plus crédible), au début de la guerre. Ceux-ci se répartissent en trois armées :
• la Première armée de l’ouest (commandée par le général Mikhail Barclay de Tolly : six corps d’armée d’infanterie, trois de cavalerie de réserve, dix-huit régiments de cosaques : quelque 159 800 hommes et 558 pièces d’artillerie4,
• la Deuxième armée de l’ouest (commandée par le général Bagration) : deux corps d’armée d’infanterie, un de cavalerie de réserve, neuf régiments de cosaques du Don : 62 000 hommes et 216 pièces d’artillerie4,
• la Troisième armée de l’ouest (ou d’observation), (commandée par le général Tormassov) : trois corps d’armée d’infanterie, un de cavalerie de réserve, neuf régiments de cosaques : 58 200 hommes et 168 pièces d’artillerie4.
Deux corps de réserve, un de 65 000 hommes et un autre de 47 000 hommes, soutiennent ces trois armées. D’après ces chiffres, l’armée russe qui fait immédiatement face à Napoléon compte quelque 392 000 hommes. De plus, la paix est assurée avec la Suède et l’Empire ottoman pour Saint-Pétersbourg, ce qui libère plus de 100 000 hommes, (du Corps de Finlande de Steinheil et de l’Armée du Danube de Tchitchagov). Des efforts sont faits pour grossir les armées russes et, en septembre, l’effectif est porté à environ 900 000, sans compter les unités cosaques irrégulières, qui apportent probablement 70 000 ou 80 000 hommes au total.

priani10
En 1812, par Illarion Pryanichnikov

La marche sur Moscou
Le 22 juin 1812, Napoléon déclare la guerre à la Russie, du quartier général de Wilkowiski : il apprend cette résolution à ses soldats5.
L’armée impériale la plus formidable que Napoléon eût mise sur pied comptait 600 000 combattants6 et 2 200 bouches à feu. Cette machine de guerre est composée en fait de 370 000 Français, 50 000 Polonais, 20 000 Italiens, 10 000 Suisses, 150 000 Prussiens, Autrichiens, Bavarois, Saxons, Badois, Wurtembergeois, Westphalliens, Hollandais, Belges, Croates, Espagnols et Portugais. Ce chiffre ne tient pas compte des 150 000 hommes restés dans les dépôts en France, des 50 000 hommes cantonnés en Italie, des 300 000 hommes en Espagne et des 100 000 gardes nationaux6. À cette époque, l’Empereur des Français commandait, directement ou par ses alliés, à quatre-vingt cinq millions cinq cent mille Européens ; ses ordres s’exécutaient dans un espace qui comprenait 19 degrés de latitude et 30 de longitude. Aucun des empereurs romains n’eut à sa disposition des forces aussi extraordinaires.
Napoléon avait envoyé une dernière offre de paix à Saint-Pétersbourg peu avant d’entamer les opérations. Ne recevant pas de réponse, il ordonne d’avancer en Pologne russe.
Le quartier général de l’armée française passe le Niémen vis-à-vis Kowno. L’armée se compose de dix corps commandés, le premier par le maréchal Davout, le deuxième par le maréchal Oudinot, le troisième par Ney, le quatrième, sous le nom d’armée d’Italie, par le prince Eugène de Beauharnais, le cinquième par Poniatowski, le sixième par Gouvion-Saint-Cyr, le septième par le général Reynier, le huitième par le général Vandamme, le neuvième, dont les cadres seuls sont formés, par le maréchal Victor, le dixième par le maréchal Macdonald. La vieille garde est commandée par le maréchal Lefebvre, la jeune par le maréchal Mortier, la réserve de cavalerie par Murat. La cavalerie de la gardeBessières agit à part.
Un corps auxiliaire de 30 000 Autrichiens marche séparément. Dans cette nombreuse armée, les Français figurent pour 270 000 combattants. L’armée russe est forte, tantinfanterie que cavalerie, de 360 000 hommes, sans compter deux corps qui se forment, l’un en Lituanie et l’autre à Rīga.

Les Français à Moscou
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Les troupes françaises font leur entrée à Wilna (Vilnius), ancienne capitale de la Lituanie. Les Russes, en se retirant, détruisent tout ; ils livrent aux flammes d’immenses magasins, 150 000 quintaux de farine, des fourrages, des habillements ; ils jettent dans la Vilnia une grande quantité d’armes.
Au départ, la Grande Armée ne rencontre aucune ou peu de résistance et avance rapidement en territoire ennemi. Les Russes offrent seulement une résistance sporadique et Barclay, le commandant en chef, refuse le combat malgré les instances de Bagration, sachant qu’il ne peut battre les Français lors d’une bataille rangée. À plusieurs reprises, il tente d’établir une position défensive forte, mais à chaque fois l’avance française, trop rapide pour lui permettre de finir les préparatifs, le force à battre en retraite. Ceci est souvent considéré comme un exemple de politique de la terre brûlée : en réalité, la retraite russe ne faisait pas partie d’un plan établi pour attirer les Français dans les terres russes où l’hiver et le manque de provisions suffisantes contribueraient à les anéantir, mais plutôt de l’impossibilité pour les commandants russes de trouver une occasion de combat dans des conditions favorables, en raison de la vitesse et de la puissance de l’avance française.
Le 14 juillet, l’empereur Alexandre Ier se montre à Moscou pour exciter le zèle et le courage de ses habitants7.
Le 28 juillet, les Français entrent à Vitebsk. Les Russes continuent à se replier. La Grande armée les suit sans trouver l’occasion de combattre. Enfin, ils arrivent sous les murs deSmolensk, ville russe, entourée de murailles de trois mètres d’épaisseur, flanquée de tours. À ces fortifications fort massives, on venait d’ajouter d’autres ouvrages exécutés avec soin et bien entretenus. Barclay de Tolly avait jeté dans la place 30 000 hommes, et il se tenait en bataille sur les deux rives du Dniepr, communiquant avec la ville par des ponts.

Les pressions politiques sur Barclay pour entamer le combat et la constante réticence du général (vue par la population comme un signe d’intransigeance) lui valent de perdre sa position de commandant en chef pour être remplacé par le populaire et haut en couleurs Koutouzov. Malgré sa rhétorique opposée, il suit la voie de Barclay, voyant tout de suite qu’affronter les Français en bataille rangée reviendrait à sacrifier son armée inutilement. Ce vieux général, vainqueur des Turcs, avait solennellement promis de couvrir Moscou, la ville sainte, et d’anéantir l’armée française8. Il finit par réussir à établir une position défensive à Borodino (suite à un affrontement indécis à Smolensk du 16 au 18 août).

Échec stratégique vers Saint-Pétersbourg
Pendant que l’armée principale s’enfonce, au centre, dans l’immense plaine russe en direction de Moscou, au nord MacDonald échoue avec le Xe corps d’armée franco-prussien à s’emparer de Riga, assiégée en vain. Puis le IIe corps d’armée d’Oudinot est repoussé par Wittgenstein à deux reprises en direction de la capitale russe sur la Néva où s’est réfugiéAlexandre 1er : le 1er août à Kliastitsy sur la route entre Minsk et Pskov, puis le 18 août à Polotsk, tout ceci à moins de 300 km au sud de Saint-Pétersbourg. Désormais le IIecorps perd tout caractère offensif et reçoit l’ordre de se retrancher le long de la Dvina.
Ces échecs, s’ils passent assez inaperçus et semblent peu décisifs, ont eu de très graves conséquences pour Napoléon :
• ils isolent la progression de l’armée principale en route vers Moscou, désormais seule à avancer, ceci d’autant plus imprudemment que Schwarzenberg, censé protéger son flanc sud avec le XIIIe corps autrichien, lui, s’est bien gardé de s’enfoncer profondément vers l’Est ;
• ils obligent Napoléon à surveiller particulièrement son flanc nord pour maintenir ses lignes arrières, mission qu’il confie à Gouvion-Saint-Cyr et consistant désormais à tenir défensivement la ligne sur le fleuve Dvina ;
• ils redressent le moral et renforcent la ténacité des russes, incapables encore de s’opposer directement à l’Empereur, mais qui savent ses généraux plus vulnérables, et qui peuvent légitimement penser qu’ils auront leur heure, tôt ou tard ;
• ils donnent un caractère non décisif, voire simplement tactique, aux batailles de Smolensk et de La Moskova/Borodino, l’ennemi russe, repoussé à chaque fois, n’étant pas globalement déstabilisé, ni à présent déstabilisable ;
• ils contribuent sans doute enfin à rendre infructueuses les offres de paix de Napoléon, une fois Moscou conquise, Alexandre 1er ne se sentant nullement menacé en son palais de Saint-Pétersbourg.
Que serait-il advenu si Oudinot, au lieu de laisser figer son corps d’armée à Polotsk, avait bousculé Wittgenstein, et était parvenu fin août en vue de la Neva ?
D’ailleurs au moment où Napoléon quittera Moscou, Wittgenstein qui s’est renforcé, enfoncera Saint-Cyr encore à Polotsk, et franchissant le Dvina menacera la route principale de Moscou à Vilnius, rendant plus incertaine encore la retraite de la Grande Armée.

Bataille de Smolensk

Le 17 août 1812, à une heure de l’après-midi, Napoléon donne le signal de l’attaque. Les faubourgs, retranchés et défendus par la grosse artillerie, sont enlevés ; les remparts, ainsi que les masses postées sur la rivière, sont foudroyés. Les Russes, après des efforts désespérés de résistance, mettent le feu à la ville et l’abandonnent, laissant d’immenses magasins, 12 000 hommes tués, blessés ou prisonniers, et 200 pièces de canon.
À la suite de cette victoire, l’Empereur se met à la poursuite des Russes, qu’il pousse vivement jusqu’à Valutino, plateau sur lequel leur arrière-garde prit position le 19 août. Murat et Ney l’attaquent et la mettent en fuite après lui avoir fait éprouver de grandes pertes. Valutino donna son nom à une nouvelle victoire française.
En même temps, et sur divers points, il y a plusieurs combats où les armées de l’Empire connurent diverses fortunes : le 6e corps, commandé par Gouvion-Saint-Cyr, battitWittgenstein lors de la première bataille de Polotsk, lui tua 2 000 hommes, en blessa 4 000, lui fait un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels 3 généraux, et s’empara de 20 pièces de canon, mais Wittgenstein organise une contre attaque et Gouvion-Saint-Cyr fut obligé de se retirer.
Après l’affaire de Valutino, poursuivant l’ennemi, la grande armée arrive à Ghjat, où il lui est permis de prendre quelques jours de repos et se préparer à la grande bataille que l’Empereur juge imminente.

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L’empereur Napoléon Ier et ses maréchaux à la bataille de la Moskowa (ou bataille de Borodino)

Bataille de la Moskova
C’est le 7 septembre 1812 qu’est livrée la bataille appelée, par les Français, de la Moskova, et par les Russes de Borodino, parce que l’action eut lieu sur le plateau qui domine ce village.
Napoléon haranguait ainsi ses troupes :
« Soldats ! voilà la bataille que vous avez tant désirée. Désormais la victoire dépend de vous ; elle nous est nécessaire, elle vous donnera l’abondance, de bons quartiers d’hiver et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite dans cette journée ; que l’on dise de vous : Il était à cette grande bataille livrée sous les murs de Moscou. »
veille et pendant la nuit il avait plu. À cinq heures, le soleil se leva sans nuage : Soldats !s’écria Napoléon, voilà le soleil d’Austerlitz ! Cette exclamation passe de rang en rang et remplit les troupes d’ardeur et d’espérance.
Les deux armées comptent chacune de 120 à 130 000 hommes. Un coup de canon tiré par les Français donne le signal, et l’action s’engage sur toute la ligne. Après quatre heures de combats opiniâtres, pendant lesquels 1 200 bouches à feu tirent, trois redoutes sont enlevées par le prince Eugène, les maréchaux Davout et Ney. Toutes les batteries russes sont successivement assaillies et enlevées. La plus formidable de leurs redoutes est emportée par les cuirassiers français.

Après avoir détruit par la mitraille la plus grande partie des masses qui résistaient à son entrée, Napoléon fait manœuvrer le 8e corps et toute la droite pour tourner la dernière position des Russes. Il ordonne à la garde et à toute la cavalerie de soutenir ce mouvement. Eugène se porte en avant de la Kalogha, et dès ce moment l’issue de la bataille est certaine. À la tombée de la nuit, l’armée russe opère sa retraite en bon ordre vers Mojaïsk, laissant sur le champ de bataille 45 000 hommes hors de combat, dont 25 généraux et 15 pièces de canon. Les pertes des Français sont évaluées à 28 000 hommes tués ou blessés, dont 49 généraux.
On estime que 120 000 coups de canon ont été tirés durant l’action. Napoléon resta sur le champ de bataille, donnant des ordres pour faire transporter les blessés, tant russes que français, dans les hôpitaux établis sur ses lignes de retraite.
C’est aussi une des journées les plus sanglantes des guerres napoléoniennes. L’armée russe fait retraite le 8 septembre avec la moitié de ses forces, laissant ouverte la route de Moscou, que Koutouzov ordonne d’évacuer.
L’armée française victorieuse se met à la poursuite des Russes. Napoléon transporte son quartier général à Mojaïsk, ville située à vingt-six lieues à l’ouest de Moscou, que les Russes ont incendiée puis abandonnée.
À partir de là, les Russes rassemblent leur armée, qui atteint son effectif maximal, soit 904 000 hommes avec peut-être 100 000 hommes au voisinage immédiat de Moscou (les survivants de l’armée détruite à Borodino, en partie renforcée). La capacité des Russes à renouveler rapidement leurs effectifs est un avantage décisif à la fin de la campagne.

La prise de Moscou
Le 14 septembre (2 heures après midi), l’Empereur fit son entrée dans l’ancienne capitale de la Moscovie, avec sa garde et le premier corps. Napoléon entra dans une ville déserte, vidée de toute provision par le gouverneur, Fédor Rostoptchine (père de la célèbre comtesse de Ségur).
Le lendemain il s’établit au Kremlin, palais des tsars, situé au milieu de la ville. Le maréchal Mortier fut nommé gouverneur de cette capitale, avec ordre d’employer tous les moyens pour empêcher le pillage. Des secours furent donnés aux blessés russes qui encombraient les hôpitaux, ainsi qu’aux Moscovites qui n’avaient pas voulu suivre l’armée de Koutouzov.
En se basant sur les règles classiques de la guerre lors de la prise d’une capitale (même si Saint-Pétersbourg était la capitale à cette époque), il pensait que le tsar Alexandre Ier lui offrirait sa capitulation sur le mont Poklonnaïa, mais le commandement russe ne se rendit pas. Un armistice avait été accordé aux Russes, et Napoléon, au milieu de ses triomphes, fit proposer la paix à Alexandre : il en reçut des réponses évasives, qui, néanmoins, faisaient espérer qu’on pourrait tomber d’accord. Mais Napoléon et Alexandre ne voulaient que gagner du temps, Napoléon pour recompléter son armée, Alexandre parce qu’il était persuadé que les grands froids qui approchaient obligeraient les Français à évacuer l’empire. Les événements justifièrent leurs prévisions.
Des feux démarrent à Moscou, et ravagent la ville du 14 au 18 septembre du calendrier grégorien (2 au 6 septembre du calendrier julien). Moscou, construite essentiellement en bois, brûle presque complètement, privant les Français d’abris dans la ville. Les incendies viennent de sabotages russes. À un signal donné, le feu éclate dans mille endroits à la fois. C’est en vain que les Français font tous leurs efforts pour éteindre l’incendie : le ravage des flammes ne s’arrête que dans la soirée du 20 septembre, lorsque les neuf dixièmes de la ville sont en cendres : près de 4 000 maisons en pierre et 7 000 en bois, 20 000 malades ou blessés sont victimes de ce désastre.

Napoléon a dit ensuite que s’il avait quitté Moscou deux semaines plus tôt, il aurait pu détruire l’armée de Koutouzov qui campait à proximité, à Taroutino. Même si cela n’avait pas suffi à laisser la Russie sans défense, cela l’aurait privée de sa seule armée concentrée capable d’affronter les Français.

Retraite
Bataille de Winkowo.
Le 18 octobre, la retraite commença. Siégeant dans une ville en ruines sans avoir reçu la capitulation russe, et face à une manœuvre russe le poussant à quitter Moscou, Napoléon entame sa longue retraite.
Napoléon sortit de Moscou le 19, et donna l’ordre à Mortier d’abandonner le Kremlin le 23, après l’avoir fait sauter, lui recommandant surtout de ne laisser en arrière ni blessés, ni malades. Dans sa marche rétrograde, l’armée est vivement harcelée par l’ennemi ; on en vient souvent aux mains.

À la bataille de Maloyaroslavets, Koutouzov peut enfoncer l’armée française sur la même route dévastée qu’ils avaient emprunté à l’aller. En continuant à bloquer le flanc sud pour empêcher les Français de prendre une autre route, Koutouzov déploie à nouveau la même tactique de partisans pour constamment attaquer le trajet français là où il était le plus vulnérable. La cavalerie légère russe, dont les Cosaques montés, attaque et détruit les unités françaises isolées.
Approvisionner l’armée devient impossible : le manque total d’herbe comestible affaiblit les chevaux restants de l’armée, presque tous meurent ou sont tués pour nourrir les soldats affamés. Sans chevaux, la cavalerie française cesse d’exister, et les cavaliers doivent marcher. De plus, le manque de chevaux fait que les canons et les chariots doivent être abandonnés, privant l’armée d’artillerie et de soutien logistique. Même si l’armée a pu rapidement remplacer son artillerie en 1813, le manque de chariots créa un immense problème logistique jusqu’à la fin de la guerre, alors que des milliers des meilleurs chariots militaires furent laissés en Russie. Comme la famine, les maladies et le froid extrême s’imposent, les désertions prennent alors de l’ampleur. La plupart des déserteurs sont fait prisonniers par les paysans russes.

Le « général Hiver »
À partir de novembre 1812, l’hiver russe cause de nouveaux tourments à l’armée française : les soldats et les chevaux commencent à mourir de faim, de froid et de fatigue durant la marche.
Le 7 novembre, alors qu’ils atteignent Smolensk, commencent les grands froids de l’hiver russe ; le thermomètre descend jusqu’à -22 degrés Celsius et le sol se couvre de neige. Les chevaux non munis de fers à glace périssent par milliers au bivouac et bientôt, les hommes subissent le même sort. Des scènes d’anthropophagie sont décrites par des soldats et des officiers comme le général Sołtyk9. Cependant, grâce aux dispositions prises par Napoléon, l’armée avance toujours. Le courage des soldats semble augmenter avec l’étendue des privations et des dangers10.

En dessous de 13 °C, l’étain blanc se transforme lentement en étain gris, de structure diamant, c’est la forme allotropique alpha. Cette transformation et le changement de densité qui l’accompagne affectent la tenue mécanique du matériau. En dessous de -50 °C, la transformation est rapide et l’étain devient pulvérulent (tombe en poussière). C’est la « peste de l’étain ». Il a été avancé par certains historiens que le changement de forme allotropique de l’étain ait pu jouer un rôle dans les défaites de Napoléon Ier en Russie. Exposés à la très basse température ambiante de la campagne de Russie les boutons d’étain des uniformes des soldats devenaient cassants par transformation en étain gris entraînant chez eux un inconfort certain11. De plus, ces boutons étant dessinés en forme de mouton, les Polonais considéraient cela comme un signe portant malheur.
Arrivé à Orcha, Napoléon, sans prendre un moment de repos, s’occupa de rétablir l’ordre que les combats et l’intempérie de la saison avaient dérangé. Il fit faire des distributions de vivres, d’armes et de munitions, et lire, dans les corps d’armée, un ordre du jour qui les rappelait à leurs devoirs, engageant les soldats à marcher en corps, et menaçant de punir ceux qui s’obstineraient à rester isolés. Les désirs de Napoléon furent accomplis, officiers et soldats rentrèrent dans leurs rangs, et avec eux, l’ordre et la discipline. Finalement, l’armée, avançant à marches forcées, arriva le 25 novembre sur la Bérézina, sur laquelle Napoléon fit jeter des ponts dont il présidait les travaux.

La traversée de la rivière Bérézina amène une victoire tactique pour Napoléon quand Koutouzov, décidant que le temps était venu pour une bataille rangée, attaque la partie de l’armée française restée du mauvais côté de la rivière. Les Russes ayant été repoussés, tous les Français en arme peuvent franchir les ponts. Seuls restent de l’autre côté les malades, les blessés et les déserteurs ; ceux-là même qui, par abattement et désespoir, ont refusé de passer les ponts durant la nuit précédant la bataille et qui ensuite se sont bousculés dans une cohue indescriptible au dernier moment (d’où l’expression proverbiale : « c’est la Bérézina »). Certains se sont noyés dans la rivière, en tentant de la traverser à pied, car l’épaisseur de la glace n’était pas suffisante pour supporter leur poids.
Début décembre 1812, Napoléon apprend que le général Malet a tenté un coup d’État.
Avant d’atteindre Vilnius, à Smorghoni, le 5 décembre, Napoléon tint un grand conseil de guerre, donna ses instructions et le commandement des troupes à Murat, et partit pourParis. Napoléon abandonne son armée et rentre en traîneau. Murat déserte plus tard pour sauver son royaume de Naples, laissant le vice-roi d’Italie et premier beau-fils de Napoléon, Eugène de Beauharnais, aux commandes.
Au cours des semaines suivantes, les restes de la Grande Armée sont encore réduits, et le 14 décembre 1812 ils sont expulsés du territoire russe.

Les pertes humaines
Les dernières recherches sérieuses sur les pertes de la campagne de Russie sont données par Thierry Lentz12. Du côté français, le bilan est d’environ 200 000 morts (la moitié au combat et le reste de froid, de faim ou de maladie) et de 150 000 à 190 000 prisonniers tombés entre les mains de Koutouzov. Pour le reste, 130 000 soldats quittèrent la Grande Armée au cours de la marche sur Moscou et près de 60 00013 se réfugièrent chez des paysans, nobles et bourgeois russes. Enfin, moins de 30 000 soldats repassèrent le Niémen avec Murat. Côté russe, les récentes publications d’Oleg Sokolov tendent à établir les pertes à 300 000 morts dont 175 000 au combat, ce qui est très important, mais, selon Thierry Lentz, invérifiable en l’état des études disponibles. Enfin, malgré des actes de générosité des deux côtés, les prisonniers qui tombèrent entre les mains des Français ou des Russes furent globalement maltraités.
Après la chute de Napoléon, le rapatriement demandé par Louis XVIII des Français restés en Russie fut globalement un échec, car les candidats au retour furent peu nombreux. Plusieurs milliers de Français firent souche dans le pays des Tsars. En 1837, 3 200 vivaient à Moscou par exemple. Parmi ceux qui restèrent en Russie, le soldat de la Grande Armée Jean-Baptiste Savin (en), devenu par la suite Mikhail Andréïevitch Savine, serait mort à Saratov en 1894 à l’âge de 123 ans14,15.

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Un graphe par Charles Minard montrant les effectifs de la Grande Armée à l’aller et au retour de Moscou, par l’épaisseur de la ligne. En dessous, une fonction de la température en degré Réaumur (1 °R = 1,25 °C) se lisant de droite à gauche.

Évaluation historique
Cette campagne révèle que Napoléon a grandement sous-estimé l’ampleur des difficultés qui l’attendaient, lui et son armée :
– sous-estimation de la logistique ;
– sous-estimation des aléas climatiques ;
– tactique de la terre brûlée des Russes, etc.

La victoire russe sur l’armée française en 1812 marque un coup d’arrêt sévère aux ambitions de domination européenne de Napoléon. Comme la défaite de la puissance navale française à la bataille de Trafalgar en 1805, la campagne russe est un tournant décisif des guerres napoléoniennes qui mène, en fin de compte, à la défaite de Napoléon et son exil sur l’île d’Elbe.
Pour la Russie, le terme guerre patriotique est un symbole renforçant l’identité nationale, qui a un grand impact sur le patriotisme russe du XIXe siècle. Le résultat indirect du mouvement patriotique des Russes est un fort désir de modernisation du pays qui se traduit par une série de révolutions, commençant avec la révolte des Décembristes et finit avec la révolution de février 1917.
Napoléon n’est pas complètement défait en Russie. L’année suivante, il lève une armée d’environ 400 000 soldats français soutenue par 250 000 soldats des pays alliés aux Français, pour disputer le contrôle de l’Allemagne lors d’une campagne encore plus grande. Ce n’est que lors de la bataille de Leipzig (la bataille des Nations, 16 au 19 octobre1813) qu’il est vraiment défait, mais même la campagne de France en 1814 est indécise.
Malgré tout, la campagne de Russie révèle que Napoléon n’était pas invincible. Sentant la bête blessée et poussés par les nationalistes prussiens et les commandants russes, des nationalistes allemands se soulèvent à travers la Confédération du Rhin et la Prusse. La décisive campagne d’Allemagne n’aurait pas pu avoir lieu sans le message de la défaite de Russie propagé dans le monde.

Liste des commandants de l’armée russe
• Mikhail I. Koutouzov – commandant en chef
• Michel Barclay de Tolly – ministre de la Guerre
• Peter Wittgenstein – commandant de l’aile droite
• Piotr Bagration – commandant de l’aile gauche
• Nikolaï N. Raïevski – commandant russe majeur
• Dmitri S. Dokhtourov – commandant russe majeur
• Mikhaïl A. Miloradovitch – commandant russe majeur
• Alexandre I. Ostermann-Tolstoï – commandant russe majeur
• Alexeï P. Iermolov – général russe
• Alexandre Michaud de Beauretour – général sarde rallié aux Russes
• Mikhaïl S. Vorontsov – général russe
• Matveï I. Platov – ataman des Cosaques du Don
• Pavel V. Tchitchagov – ministre de la marine en 1802 – commandant de l’armée de Moldavie

Notes
1. ↑ Tradition magazine, hors série n°3, La campagne de Russie (1812), (p.16).
2. ↑ Le terme russe « guerre patriotique de 1812 » la distingue de la « grande guerre patriotique », qui désigne la campagne que les Soviétiques menèrent sur leur front occidental durant la Seconde Guerre mondiale.
3. ↑ Jean-Claude Damamme, Les Soldats de la Grande Armée, Perrin, 1998, (ISBN 2-262-01862-6)p301
4. ↑ a, b, c et d Jean-Claude Damamme, Les Soldats de la Grande Armée, Perrin, 1998,(ISBN 2-262-01862-6) p401
5. ↑ « Soldats, la seconde guerre de la Pologne est commencée ; la première s’est terminée à Tilsitt. À Tilsitt, la Russie a juré éternelle alliance à la France et guerre à l’Angleterre. Elle viole aujourd’hui ses serments. La Russie est entraînée par sa fatalité ; ses destins doivent s’accomplir. Nous croit-elle donc dégénérés ? Marchons donc en avant ; passons le Niémen, portons la guerre sur son territoire. La seconde guerre de la Pologne sera glorieuse aux armées françaises comme la première. »
6. ↑ a et b Tradition magazine, La campagne de Russie (1812), 2004 (p.20).
7. ↑ À cette occasion, le métropolite Platon, âgé de cent dix ans[réf. nécessaire], lui fait don de l’image desaint Serge et lui dit : « La ville de Moscou, la première, capitale de l’empire, la nouvelle Jérusalem, reçoit son Christ comme une mère dans les bras de ses fils zélés, et à travers le brouillard qui s’élève, prévoyant la gloire brillante de sa puissance, elle chante dans son transport : Hosanna ! Béni soit celui qui aime ! que l’arrogant, l’effronté Goliath apporte des limites de la France l’effroi mortel aux confins de la Russie ! la pacifique religion, cette fronde du David russe, abattra soudain la tête de son sanguinaire orgueil ! Cette image de saint Serge, antique défenseur du bonheur de notre patrie, est offerte à votre majesté impériale… »
8. ↑ Dans sa proclamation aux soldats, il prophétise la victoire : « Dieu va combattre son ennemi avec l’épée de Michel, et avant que le soleil de demain ait disparu, vous aurez écrit votre foi et votre fidélité dans les champs de votre patrie avec le sang de l’agresseur et de ses légions. » L’armée russe, protégée par des retranchements que son général annonçait comme inexpugnables, était encore animée par les prédications des prêtres et par l’image miraculeuse de la Vierge, qu’on promenait dans ses rangs.
9. ↑ Jacques-Olivier Boudon, Napoléon et la campagne de Russie : 1812, Armand Colin, 2012, 334 p.[lire en ligne [archive]]
10. ↑ Koutouzov écrivait à Alexandre : « Les Français, loin de se laisser abattre par la cruelle extrémité où ils se voyaient réduits, n’en étaient que plus enragés à courir sur les pièces qui les écrasaient. On dit encore vulgairement en Russie : « Ce n’est point le général Koutouzov qui a tué ou dispersé les Français, c’est le général Morossov (la gelée). »
11. ↑ Page 175 dans Dictionnaire des corps purs simples de la chimie – Éléments, atomes et molécules de Robert Luft, édité par Association Cultures et Techniques, en 1997, on peut lire ceci : « il (ce phénomène) est décrit lors de la campagne de Russie par les soldats de Napoléon, bien placés pour faire cette observation, leurs boutons de pantalons étaient en étain »
12. ↑ Thierry Lentz, Nouvelle histoire du Premier Empire, Tome 2, 2004.
13. ↑ d’après l’historien russe Sirotkine
14. ↑ Vladène Sirotkine Revue de l’Institut Napoléon, p. 64
15. ↑ Mais lire l’article Supercentenaire pour une analyse générale de ces longévités alléguées avant leXIXe siècle.

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Celles de l’Histoire, retour vers les grandes épopées

3 avril 2013

7 avril 1945 – Okinawa : Le sacrifice du Yamato

Classé sous — milguerres @ 17 h 50 min

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 retour à la Seconde Guerre Mondiale

 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale   

 

7 avril  1945 – Okinawa : Le sacrifice du Yamato 

Opération Ten-G*

Résumé    

L’opération Ten-G* (*appellation à valider tout de même, car introuvable par ailleurs) s’est déroulée au mois d’avril 1945. Il s’agit d’une opération navale menée par le Japon au cours de la Seconde Guerre mondiale. L’Empire japonais envoie le plus grand cuirassé du monde, baptisé Yamato, ainsi que neuf bateaux de guerre, combattre les forces américaines qui envahissent l’île d’Okinawa. La flotte est repérée par l’armée de l’air américaine qui coule cinq navires ainsi que le Yamato. 3 700 soldats japonais trouvent la mort.

Prélude 

Article de Cnaudin :

Le Yamato, roi maudit des cuirassés 

posté sur http://www.histoire-pour-tous.fr/dossiers/87-seconde-guerre-mondiale/3053-le-yamato-roi-maudit-des-cuirasses.html

La Seconde guerre mondiale aurait pu être l’apogée des cuirassés, elle fut leur cimetière. Très rapidement supplantés par les porte-avions, ces monstres des mers, héritiers des grands navires de guerre à voile de l’Age d’Or de la marine, ont vu leurs représentants les plus illustres connaître des destins contrastés. Après les héroïques raids du Graf Spee et du Bismarck, l’agonie du Prince of Wales et du Repulse ou les évasions miraculeuses du Jean Bart et du Scharnhorst, qu’est-il advenu du plus énorme d’entre tous, le Yamato ? 

Et il flotte !

Comment imaginer qu’un tel monstre ait pu un jour prendre la mer ? Jugeons plutôt : un déplacement de 64 200 t ; une longueur de 263 mètres ; une largeur de 39 mètres ; une ceinture de blindage principale de 400 mm ; un armement composé entre autres de trois tourelles de chacune trois canons de calibre 457 mm, pouvant envoyer des obus de plus d’une tonne ; le tout pouvant filer à 27 nœuds (soit plus de 50 km/h) ! Pouvant en outre embarquer plus de 3000 hommes, le Yamato fut le plus puissant cuirassé de la guerre, au-delà même du Bismarck ou des derniers cuirassés américains (type Iowa par exemple).

Développé à partir de 1934, soit avant l’annulation des normes de limitation touchant les navires de guerre, sa quille est mise en chantier le 4 novembre 1937 à Kure ; il entre en service le 16 décembre 1941, soit neuf jours après l’attaque de Pearl Harbor. Au départ destiné à être le fleuron d’une « super-flotte », il se transforme au long de la guerre en simple navire-amiral, alors que son frère jumeau, le Musashi, est coulé à Leyte fin 1944 par l’aviation américaine (il faut quand même dix-neuf torpilles et dix-sept bombes pour en venir à bout), sans quasiment avoir combattu ; un troisième exemplaire, le Shinano, est rapidement reconverti en porte-avions, symbole à lui tout seul de la perte de pouvoir des cuirassés durant cette guerre.

Longtemps loin du feu

Entré en service après Pearl Harbor, le Yamato se tient longtemps loin des combats, activement en tout cas. Il est de  presque toutes les batailles suivant le 7 décembre 1941, en particulier Midway en 1942 et la bataille de Leyte en 1944, où il est d’ailleurs brièvement bombardé. Pourtant, à aucun moment, le Yamato ne peut faire entrer en action sa terrible artillerie principale, tout simplement parce qu’il n’a pas d’adversaire ! A partir de mai 1942, la plupart des batailles décisives se jouent sans que les flottes se retrouvent face à face, c’est uniquement à l’aviation embarquée d’agir ; c’est évidemment le cas à la mer de Corail et à Midway, mais aussi plus tard dans les Salomon Orientales. Il y a certes quelques « vraies » batailles navales, au canon, lors de la bataille de Guadalcanal par exemple, mais elles sont à petite échelle et concernent plutôt des croiseurs.

 Quand les Japonais croient pouvoir enfin utiliser la fantastique puissance de feu du Yamato, le sort en décide autrement ; ainsi, à Midway encore, l’amiral Yamamoto veut jeter ses navires de ligne, dont le Yamato, dans la bataille pour un combat de nuit. Mais la flotte américaine victorieuse, qui a déjà coulé quatre porte-avions nippons, s’est prudemment retirée. A Leyte, alors que le Yamato est intégré avec son sistership le Musashi à l’escadre de bataille de l’amiral Kurita, chargée d’attaquer la flotte d’invasion américaine, le plan échoue quand il s’agit de prendre par surprise l’ennemi ; c’est ce dernier qui prend l’initiative avec son aviation, en bombardant la flotte japonaise et donc en coulant le Musashi. Les hésitations de Kurita empêchent finalement son escadre et le Yamato d’être décisifs quand, enfin, ils parviennent à entrer en contact avec la flotte ennemie et à faire feu. L’amiral japonais décide de se retirer, par peur de sacrifier pour rien la dernière grosse unité de la marine impériale, qui peut encore être utile à la défense du Japon.

 

File:Yamato damaged 7 apr 1945.jpg

Le Yamato endommagé sous le feu ennemi pendant son dernier voyage, le 7 avril 1945.

Le Yamato sacrifié à Okinawa (avril 1945)

Les autres grandes opérations américaines qui voient la conquête des places fortes japonaises ne permettent pas à l’état-major nippon, qui n’a presque plus de porte-avions, de risquer ses dernières forces navales. Il le fera uniquement au moment où la terre-patrie sera menacée.

C’est ce qui arrive quand les Américains décident de s’attaquer à l’île d’Okinawa. La bataille pour la défendre doit être le grand baroud d’honneur de la marine impériale (et de l’armée), dans le but de faire subir un maximum de pertes à l’ennemi pour le contraindre à renoncer à un débarquement au Japon.

Pourtant, une fois encore, le Yamato ne semble pas faire partie des priorités dans les plans japonais. Les batailles (et défaites) précédentes ont confirmé la nécessité de la maîtrise du ciel, et c’est sur cet aspect que les efforts nippons sont faits pour Okinawa. Mais ils disposent d’à peine deux milles appareils, et surtout d’équipages dont la formation n’a pas été achevée…Parmi eux, comme à Leyte, de nombreux candidats aux attaques-suicide.

La bataille d’Okinawa commence, et on se demande bien quel rôle va pouvoir jouer le Yamato. Le 4 avril, le cuirassé est intégré à une force mobile destinée à contre-attaquer, et surtout à servir d’appât à la flotte américaine pour l’attirer dans le secteur de l’aviation japonaise basée à terre. Très vite, on comprend que l’attaque du Yamato, dite « spéciale », sera en fait suicide ; avec son escorteur le Yahagi il ne reçoit que la ration aller de son carburant…

La petite escadre du Yamato appareille finalement le 6 avril 1945, et elle est rapidement repérée par l’aviation ennemie. Toutefois, ce sont d’abord des sous-marins qui la menacent, écartés par les destroyers de l’escorte. La nuit passe, relativement tranquille, et le 7 avril au matin le cuirassé continue sa route au Sud, sans apparemment être repéré par les Américains. C’est seulement vers midi que l’escadre reçoit un message évoquant le décollage de plus de deux cents avions américains des porte-avions, pour une grande attaque sur Okinawa ! Les appareils ennemis apparaissent bientôt par grappes ; c’est d’abord l’arrière garde de l’escadre du Yamato qui est frappée, puis son cœur même, le tout avec un temps toujours mauvais qui handicape encore plus les défenseurs que les attaquants.

 L’artillerie anti-aérienne du Yamato a été grandement améliorée dès les débuts de l’année 1944, grâce à l’utilisation du projectile « San-shiki » (tiré des pièces principales), capable de créer un cône de feu de 400 mètres sur 1000 mètres, sur une portée de 30 kilomètres ! Mais sans protection aérienne, cela ne suffit pas face à une attaque massive d’avions ennemis, surtout quand ils sont protégés par une couverture de nuages bas…qui empêche le tir des grosses pièces, et donc des « San-shiki » ! Il n’est pas 13 heures, et le Yamato est déjà frappé par deux bombes, puis par une torpille ; au même moment, le croiseur Yahagi est gravement touché et doit stopper, et un destroyer est coulé.

Une courte accalmie, et de nouvelles vagues américaines apparaissent une vingtaine de minutes plus tard. Un second destroyer est touché, puis le Yamato lui-même, qui encaisse cette fois deux torpilles. Un autre escorteur est ensuite coulé à son tour.

Un troisième raid ne laisse pas les Japonais souffler : ils sont près de cent cinquante appareils à fondre sur l’escadre nippone, décidés à en finir, dont une vingtaine de torpilleurs rien que pour le Yamato ! Le cuirassé est touché trois fois, gravement puisque l’un des gouvernails est détruit et que ses compartiments tribord sont noyés…Sa vitesse et sa manœuvrabilité sont donc fortement entamées. Pendant ce temps, le Yahagi a cédé sous les coups et coulé à son tour.

 

 

File:Yamato explosion.jpg

A 14 heures, le Yamato est alors frappé en plein milieu par trois bombes, puis quelques minutes après trois torpilles le touchent à nouveau, deux à bâbord, une à tribord. Le grand navire se couche sur le flanc petit à petit et n’avance plus qu’à sept nœuds. C’est cependant un quart d’heure plus tard que la torpille fatale le frappe : le Yamato se penche, les munitions roulent dans les soutes et finissent par exploser, et le cuirassé avec. Il emporte dans les abîmes plus de 3000 hommes, seuls 269 seront sauvés…

Le sacrifice du Yamato et de son escadre n’a finalement pas servi à grand-chose : la marine impériale n’est plus, et l’île d’Okinawa tombe après des combats parmi les pires de la guerre. La route vers le Japon est ouverte. Quant à l’aventure des cuirassés, elle est définitivement terminée.

 

 

File:Yamato1945.png

 

Dessin de la ligne du Yamato comme il apparaissait en 1944–1945.

 

sources 

textes

http://www.histoire-pour-tous.fr/dossiers/87-seconde-guerre-mondiale/3053-le-yamato-roi-maudit-des-cuirasses.html  

http://www.linternaute.com/histoire/jour/evenement/7/4/1/a/59609/operation_ten-g.shtml

images : wikipedia

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1 avril 2013

Massacre de Tulle

Classé sous — milguerres @ 22 h 39 min

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

Massacre de Tulle

Le massacre de Tulle désigne les crimes commis dans la ville de Tulle par la 2e division SS Das Reich le 9 juin 1944, 72 heures après le débarquement en Normandie.
Après une offensive des FTP, les 7 et 8 juin 1944, au cours de laquelle les troupes allemandes assassinent dix-huit gardes-voies, l’arrivée d’éléments de la Das Reich contraint les maquisards à évacuer la ville. Le 9 juin 1944, après avoir raflé les hommes de seize à soixante ans, les SS et des membres du Sipo-SD vouent 120 habitants de Tulle à la pendaison, dont 99 sont suppliciés.
Dans les jours qui suivent, 149 hommes sont déportés à Dachau, où 101 perdent la vie.
Au total, les crimes de la Wehrmacht, de la Waffen-SS et du Sipo-SD font 213 victimes civiles à Tulle.

Contexte historique

Au début de 1944, après avoir subi de lourdes pertes sur le front de l’Est, la 2e division blindée SS Das Reich, sous le commandement du GruppenführerHeinz Lammerding, est regroupée dans la région de Montauban, pour être reformée en prévision d’un débarquement allié quelque part sur le front Ouest. Elle est composée de 18 000 hommes appuyés de blindés légers et de chars.

Cette division présente les quatre critères déterminants pour devenir les auteurs de massacres en France, tels que définis par Peter Lieb : ses membres sont imprégnés par l’idéologie nationale-socialiste, ils ont combattu sur le front de l’Est, se perçoivent comme une unité militaire d’élite et ont déjà participé à des opérations de lutte contre les partisans1.

Au lendemain du débarquement de Normandie, elle reçoit l’ordre de se positionner dans la région entre Tulle et Limoges pour y réduire les maquis qui, depuis l’annonce du débarquement allié, ont intensifié les actions de sabotage et de harcèlement des garnisons allemandes. C’est le régiment Der Führerqui est chargé de préparer l’arrivée de la division.

La lutte contre les partisans est régie par des ordres émis début 1944, connus sous le nom d’ordonnance Sperrle, du nom du Maréchal, adjoint au haut commandement de l’Ouest. Selon ces ordres, la troupe est tenue de riposter immédiatement aux attaques terroristes en ouvrant le feu et si des civils innocents sont touchés, c’est regrettable, mais la responsabilité en incombe exclusivement aux terroristes ; les zones doivent être bouclées et tous les habitants, quels qu’ils soient, arrêtés ; les maisons qui ont abrité des partisans doivent être incendiées. L’ordonnance poursuit en précisant qu’« il ne faut punir que le chef manquant de fermeté et de résolution car il menace la sécurité des troupes qui lui sont subordonnées et l’autorité de l’armée allemande. Face à la situation actuelle, des mesures trop sévères ne peuvent entraîner de punitions pour leurs auteurs2 ». Les ordres particuliers du commandant de la division apportent des précisions tactiques : « Les forces de la Résistance doivent être anéanties par des manœuvres d’encerclement3 ». Le 5 juin 1944, le général Lammerding fait approuver par sa hiérarchie un programme répressif qui reprend les mesures mises en œuvre en Europe de l’Est et à l’arrière du front dans la lutte contre les partisans à partir de 19414. Ce programme prévoit notamment des actions de contre-propagande et de discrimination, « actions ayant pour but de monter la population contre les terroristes » ; il prévoit aussi des arrestations massives et préventives, l’occupation de localités et le ratissage de zones, la réquisition de véhicules. Il précise enfin « l’annonce et l’exécution de la disposition que, pour chaque Allemand blessé et pour chaque Allemand tombé, 10 terroristes seront pendus (et non fusillés). L’exécution par pendaison n’est pas usuelle dans la justice française. Par son application aux terroristes, ceux-ci seront discriminés et exclus de la communauté du peuple français4 ».

Entre le début mai et le 9 juin, la division, et particulièrement le régiment Der Führer effectue, sous les directives du service de renseignements, de nombreuses missions de recherche de bases et dépôts de partisans ainsi que des opérations suite aux actes de la résistance. Au cours de ces opérations, une soixantaine de maquisards est tuée et une vingtaine envoyée en déportation ; une centaine de civils est également tuée en diverses circonstances et un millier déporté en Allemagne. Plusieurs centaines de maisons sont incendiées5.

La répression allemande en Corrèze

Compte tenu de l’activité de la Résistance dans la région, la Corrèze et plus particulièrement la ville de Tulle et ses alentours font l’objet de nombreuses interventions des services de sécurité allemands.
Le 14 mars 1944, un kommando de douze membres du Sipo-SD dépendant du Kommandeur der Sicherheitspolizei und Siecherheitsdienst de Limoges, August MeierNote 1, arrive à Tulle.
Dirigés par le Hauptsturmführer Friedrich Korten, ces hommes participent à la répression des maquis avec des éléments de la Légion nord-africaine sous le commandement de Henri Lafont6. Pour le préfet Trouillé, « Tulle est en révolution : les loups de la Sicherheitspolizei et les charognards de laGestapo française arrivent de concert7. »

Ils collaborent au ratissage systématique effectué au cours du mois d’avril par la division Brehmer.
Celle-ci est une réunion temporaire d’unités composites, qui comporte notamment le 1er régiment de la 325e division de sécurité et les Géorgiens du 799e bataillon d’infanterie, recrutés parmi les prisonniers de guerre de l’Armée rouge.
Du 1er au 7 avril 1944, la division du général Brehmer arrête 3 000 personnes ; dans le village du Lonzac, 17 habitants sont abattus et 24 maisons incendiées ; à Brive, 300 personnes sont arrêtées et envoyées dans des camps de travail en Allemagne8.
Le bilan des opérations de répression de la division Brehmer se solde par 1 500 arrestations maintenues, 55 fusillades, 128 crimes ou délits dans 92 localités et 200 Juifs assassinés, sans confrontation directe avec le maquis.
La division Brehmer quitte la Corrèze en mai, après avoir également dévasté la Dordogne et la Haute-Vienne9.
Cette vague de répression explique en partie l’attaque de la ville de Tulle par la Résistance qui espère mettre fin aux souffrances de la population8.

La bataille de Tulle

La libération

L’attaque de Tulle est planifiée par le commandant des maquis FTP de Corrèze, Jacques Chapou, dit Kléber, mi-avrilNote 2 ou début mai 1944 : « à l’origine, il semble bien que cette attaque ait été envisagée sans aucun lien avec le débarquement dont la date était encore imprévisible10. » Elle poursuit plusieurs objectifs : « désarmer, et si possible, anéantir la garnison allemande ; désarmer les Gardes Mobiles et s’approprier leurs armes et véhicules ; rendre inoffensifs la Milice et les collaborateurs connus11 », mais aussi, « creuser des vides dans la garnison, inspirer une crainte salutaire à ses chefs et les amener à se retrancher dans Tulle sans en plus sortir, faisant ainsi cesser, au moins pour un temps, les expéditions contre les maquis12. » Contactés, les responsables de l’Armée secrète se montrent tout à fait opposés à une opération contre un centre urbain13.

Selon J. Delarue, Tulle est défendue par une garnison de sept cents hommes du 3e bataillon du 95e régiment de sécurité de la Wehrmacht, auxquels il faut ajouter six ou sept cents hommes des Gardes Mobiles et de la Milice française ; B. Kartheuser estime quant à lui les effectifs du 95e régiment de sécurité à 289 hommes, issus des 8e, 13ecompagnies et le (?) l’état-major, sur la base d’un relevé détaillé établi le 17 mai14. Face à eux, les résistants disposent de 1 350 combattants, dont 450 ne participent pas au déclenchement de l’opération et de 1 350 hommes en soutien15. Pour Jean-Jacques Fouché & Gilbert Beaubatie, les forces en présence s’élèvent à un peu plus de trois cents hommes du côté allemand, l’attaque étant lancée par quatre cents FTP, qui sont rejoints ensuite par cent-vingt combattants supplémentaires en milieu d’après-midi le 7 et le 8 au matin16.

L’offensive se déclenche le 7 juin 1944 à cinq heures du matin17 et un coup de bazooka tiré sur la caserne du Champ de Mars où sont cantonnées les forces de maintien de l’ordre donne le signal de l’attaque18. Dès six heures, les édifices dans lesquels se trouve la garnison allemande sont cernés ; la poste et la mairie, où les FTP établissent leur poste de commandement sont occupés vers sept heures19. À huit heures, la gare elle aussi est prise par les résistants, qui y trouvent dix-huit gardes-voies et un employé des chemins de fer, Abel Leblanc20 : invités à rejoindre le maquis, ceux-ci préfèrent attendre la fin des combats dans la salle d’attente. À 11 h 30, les forces de la Milice et des GMR hissent le drapeau blanc sur la caserne du Champ de Mars : après des négociations, ils quittent la ville vers seize heures, en emportant tout leur matériel18. Pour Elie Dupuy, dont le groupe de combat FTP n’avait pas été touché par l’ordre de repli de Chapu, ce départ est un échec, l’un des buts de l’opération étant de récupérer le matériel de guerre et de transport des forces de l’ordre ; mais avec son seul bataillon de quatre-vingt dix hommes, il n’a pas les moyens « de poursuivre l’attaque contre la garnison allemande et, en même temps, d’imposer une reddition inconditionnelle aux policiers21 ».

Pendant ce temps, vers 13 h 30, les Allemands profitent du retrait partiel des maquisards sur les hauteurs ordonné par Chapou22 et reprennent brièvement le contrôle de la gare, dans laquelle ils découvrent à leur tour les gardes-voies, porteurs d’un brassard blanc, signe distinctif de leur fonction, mais semblable à celui des FTP. Dès que les gardes-voies sortent du bâtiment, sans le moindre interrogatoire, sans même être fouillés, ils sont pris sous le feu des troupes allemandes dans la cour de la gare ou le long des voies menant au garage du chemin de fer départemental, fauchés « par des tirs croisés dont ceux d’une mitrailleuse leur tirant dans le dos », alors qu’ils s’adressent aux Allemands en leur criant « Camarades! Camarades! »23. Seul Abel Leblanc survit à la fusillade. Pour B. Kartheuser, il s’agit d’un assassinat délibéré, les Allemands étant au courant de la présence des gardes-voies et connaissant leur tenue24.

Dans la nuit du 7 au 8, alors que les maquisards, toujours privés des 450 hommes du groupe A, se sont retirés sur les hauteurs, la garnison allemande se regroupe en trois lieux : l’école normale de jeunes filles au nord, la manufacture d’armes et l’école de Souilhac au sud18. Les combats reprennent à six heures trente du matin25, la principale offensive étant dirigée contre l’école normale, bastion principal des troupes allemandes. Face à la résistance des Allemands, les FTP boutent le feu à l’édifice vers quinze heures.
Vers dix-sept heures, dans des circonstances qui restent peu claires et discutées, les Allemands tentent une sortie ou essaient de se rendre : si l’un d’entre eux agite un chiffon blancNote 3, d’autres portent des grenades amorcées18. Dans la confusion la plus totale, les maquisards ouvrent le feu à l’arme automatique : certains soldats sont fauchés à bout portant, des grenades explosent, ce qui explique les blessures, terriblement mutilantes observées sur les cadavres. Après la reddition des troupes allemandes, neuf membres duSicherheitsdienst sont identifiés, notamment avec l’aide d’une trentaine de maquisards libérés, emmenés au cimetière et fusillés sans jugement26.
Les combats cessent dès ce moment, les résistants se contentant de maintenir l’encerclement de la manufacture d’armes et de l’école de Souilhac, qu’ils comptent attaquer le lendemain. Alors que les blessés allemands et français sont emmenés à l’hôpital, Kléber se rend à la préfecture et demande au préfet Trouillé de continuer à assurer la direction de l’administration. Pour la résistance, à l’exception des deux petits bastions à prendre le lendemain, Tulle est libérée18.

Les pertes allemandes sont estimées à 37 morts, 25 blessés et 35 disparus par Sarah Farmer27. Pour G. Penaud, elles s’élèvent à une cinquantaine de morts, une soixantaine de disparus, sans doute faits prisonniers et de 23 à 37 blessés. La majorité des prisonniers est vraisemblablement abattue par la suite, seuls quelques soldats d’origine polonaise ayant accepté de se joindre au maquis28.

La réoccupation

À 21 heures29, les premiers chars de la 2e division blindée SS Das Reich arrivent à Tulle par trois axes de pénétration, prenant les maquisards par surprise. Les postes de l’Armée secrète et des FTP établis à distance ayant été balayés par les blindés, aucune alerte n’ayant pu parvenir à temps à Tulle. Les maquisards quittent immédiatement la ville vers les hauteurs, sans livrer de combats, face à « une colonne de secours [...] [qui] ne comprenait que des éléments lourds et disposait d’une puissance de feu considérable » : si des tirs de bazookas depuis le plateau qui domine la ville auraient pu infliger des pertes aux éléments de la Das Reich, les résistants y renoncent par crainte de causer de lourdes pertes parmi la population civile. Les SS installent leur premier poste de commandement dans le quartier de Souilhac, près de la manufacture d’armes, avant de s’installer, le lendemain en fin de matinée, à l’hôtel Moderne. À ce moment, l’officier les plus élevé en grade est le SS-Sturmbannführer Kowatsch, officier de renseignement de l’état-major de la division. Durant toute la nuit du 8 au 9 juin, les S.S. patrouillent dans la ville et assurent l’encerclement de celle-ci.

Le 9 juin, à six heures du matin, les Allemands fouillent la préfecture et menacent d’exécuter le préfet Trouillé, après avoir découvert des armes et munitions abandonnées par lesGardes Mobiles. Alors qu’il va être fusillé par des S.S. commandés par un sous-officier, le préfet échappe à l’exécution en indiquant qu’il a un rang équivalent à celui d’un général, et en exigeant de parler à un officier supérieur avant d’être fusillé. Il parvient à convaincre l’officier qui se présente de rendre visite aux blessés allemands soignés à l’hôpital. Durant la visite, un des blessés allemands confirme à l’officier que le préfet a empêché un maquisard de les fusiller : « Cet homme nous a sauvé la vie »30.

Le massacre

La rafle

« Habitants de Tulle, vous avez suivi mes instructions et conservé pendant les dures journées que vient de traverser votre cité un calme exemplaire. Je vous en remercie. Cette attitude et la sauvegarde des militaires allemands blessés ont été les deux éléments qui m’ont permis d’obtenir du commandement allemand l’assurance que la vie normale allait reprendre dans la journée. »

— Proclamation du préfet Trouillé diffusée par haut-parleur, le 9 juin 1944, vers dix heures du matin31.

Le 9 juin, entre neuf et dix heures, le SS-Sturmbannführer Aurel Kowatsch déclare au préfet Trouillé, et au secrétaire général de la préfecture, M. Roche : « votre geste [les soins apportés aux blessés allemands] ne sera pas négligé par le commandant allemand qui en tiendra compte à la population dans la répression inévitable du crime commis contre nos camarades de la garnison de Tulle » ; il leur annonce, alors que la rafle a déjà commencé, la mise en arrestation de tous les hommes de seize à soixante ans et autorise « la libération de tous les indispensables après vérification de leur attitude32 ». Selon Trouillé et Roche, Kowatsch prend ses ordres directement auprès du général Heinz Lammerding, vraisemblablement par radio. La rafle touche une population désemparée par les événements : « par petits groupes, les SS ratissent les quartiers et les rues ; ils entrent dans les logements, examinent les hommes qu’ils font sortir ; aux femmes, ils affirment qu’il s’agit d’un contrôle d’identité, que l’absence de leur époux, fils ou frère ne sera pas longue et qu’il est inutile d’emporter des provisions33. » « Encadrés par les S.S. nous descendons le quai de Rigny. [...] Un groupe plus important s’amalgame au nôtre. [...] Nous gagnons lentement Souilhac : des auto-chenilles, des tanks sont en bon ordre, rangés le long des trottoirs. [...] Notre groupe se joint à d’autres ; d’autres groupes se joignent au nôtre ; et comme l’inquiétude rapproche, les mains se serrent. [...] Nous marchons la tête haute, dissimulant au mieux notre angoisse34. » Les membres des chantiers de Jeunesse, rassemblés dans la caserne des Enfants de troupe, sont également emmenés vers la manufacture d’armes35. Au total, près de 5 000 hommes et jeunes gens sont regroupés devant la manufacture35.

Le tri

Conformément à l’accord passé avec Kowatsch qui avait autorisé la libération des personnes indispensables à la reprise d’une activité normale dans la ville, des responsables français se rendent à la manufacture d’armes pour négocier l’élargissement d’une partie des personnes raflées. « On remarqua bientôt le maire (le colonel Bouty) accompagné de plusieurs personnages, des chefs de service, le directeur de l’énergie industrielle, le chef de gare et d’autres employés avec leurs larges casquettes dorées, l’inspecteur d’Académie – parmi nous – mais ces messieurs restèrent là-haut, sur la chaussées, en compagnie des officiers allemands… Cela sentait la collaboration36. » Les représentants des autorités françaises obtiennent la libération de 3 500 des 5 000 hommes et jeunes gens37. Parmi eux, les employés de l’État et de la préfecture, de la mairie, des PTT, du gaz, des services des eaux, financiers et des colonies de vacances, des électriciens, des chefs d’atelier et agents de maîtrise de l’usine de La Marque et de la manufacture d’armes, des électriciens, des boulangers, des épiciers, des maraîchers, les médecins… mais ni les dentistes, ni les enseignants37… « Cette première partie de la sélection des otages avait été conçue par les SS pour compromettre les autorités locales ; Lammerding s’en souviendra lorsqu’il sera interrogé en 1962, il affirmera que le maire désigna les maquisards37. »

Après l’intervention des autorités françaises une seconde sélection est effectuée parmi les otages, sélection menée par les Allemands et eux seuls. Le principal responsable de ce deuxième tri est l’interprète du kommando du Sipo-SDWalter Schmald, qui a survécu aux combats des deux jours précédents. Si Schmald n’a sans doute pas agi seul et s’il a vraisemblablement été assisté par d’autres membres du SD venus de Limoges38, sa présence et son action ont frappé tous les témoins, pour lesquels Schmald incarne le processus de désignation des victimes. Aux côtés de Schmald, « le bossu » ou « le chacal38 », Paula Geissler, interprète de la Wehrmacht attachée au directeur allemand de la manufacture d’armes, surnommée « la chienne », participe également au tri et fait libérer seize à dix-sept otages, des ingénieurs de la manufacture ou des hommes qu’elle connaissait, dont le fils d’un pharmacienNote 4,39.

L’abbé Jean Espinasse, arrêté chez lui vers neuf heures trente, décrit Schmald comme « un allemand revêtu d’une vieille capote défraîchie, sans galon ni insigne d’aucune sorte, la tête découverte, l’air fatigué » et qui s’adresse à lui « dans un excellent français » en lui déclarant : « Je suis un des quatre survivants du combat d’hier. [...] Nous étions presque tous des Rhénans catholiques. Nous aurions bien voulu avoir un prêtre pour nous assister40. » Pour Antoine Soulier, il a de longs cheveux blonds avec des reflets fauves et ramenés en arrière, le visage rasé, le teint mat, 30 ans environ, [les] yeux toujours demi-fermés pour mieux voir, et surtout la demi-lèvre supérieure droite toujours relevée, comme gonflée de venin41.

Les otages sont répartis en trois groupes, de taille et de composition variable au fur et à mesure de la sélection qui débouche sur la constitution de deux groupes de soixante hommes, suspects, selon Schmald, de participation à la Résistance en se fondant sur des éléments comme le fait qu’ils soient mal rasés ou que leurs chaussures ne soient pas cirées42. Pour J. Espinasse, si Schmald demande à vérifier certaines cartes d’identité, [il] juge les gens sur la mine et, on ne sait pourquoi, les désigne pour faire part du petit groupe de gauche [les futures victimes]43. Selon Trouillé, « les trois groupes sont constamment modifiés, soit par le jeu des libérations, soit par le choix de quelques S.S. dont Walter, le ténébreux Walter44 ». Schmald veille à maintenir le chiffre de 120 hommes destinés à l’exécution, qui n’est pas encore annoncée : lorsque diverses interventions aboutissent à faire libérer l’un de ceux-ci, Schmald en sélectionne un autre dans le groupe principal : « sauver un ami, c’était du même coup condamner un autre homme, inconnu [...] avec pour résultat de ne laisser aux mains des bourreaux que les plus vulnérables, les plus solitaires, les plus faibles ou les plus malchanceux, ceux qui avaient le plus besoin d’être défendus45. » Ce processus débouche sur la réflexion suivante de l’un des survivants, Jean-Louis Bourdelle : « Je m’étonne douloureusement d’apprendre que des Français ou des Allemands tirent vanité d’avoir fait libérer des otages, ils semblent les malheureux, ne pas se rendre compte qu’ils avouent ainsi avoir pris part aux exécutions. Je me rappelle en effet avec quelle terreur mes camarades et moi voyions, après chaque libération, le lieutenant Walter s’approcher de notre groupe et faire un nouveau choix pour compléter le peloton des futures victimes46. »
Conformément à la note de Lammerding du 5 juin et à l’ordre donné par celui-ci arrivé à Tulle en fin de matinée du 9, ces cent-vingt hommes sont voués à la mort par pendaison.

Les pendaisons

« Quarante soldats allemands ont été assassinés de la façon la plus abominable par les bandes communistes. [...] Pour les maquis et ceux qui les aident, il n’y a qu’une peine, le supplice de la pendaison. [...] Quarante soldats allemands ont été assassinés par le maquis, cent vingt maquis ou leurs complices seront pendus. Leurs corps seront jetés dans le fleuve. »

— Affiche signée par le général commandant des troupes allemandes, placardée à Tulle47.

Vers quinze heures trente48, Kowatsch en réponse à une dernière intervention du préfet qui demande que les exécutions n’aient pas lieu par pendaison, lui répond que « nous avons pris en Russie l’habitude de pendre, nous avons pendu plus de cent mille hommes à Kharkov et à Kiev, ce n’est rien pour nous. » Il demande au colonel Bouty, président de la délégation spéciale, d’annoncer au groupe principal de prisonniers qu’ils doivent assister aux exécutions. Avant que ceux-ci soient conduits sur la place de Souilhac, Bouty leur déclare : « J’ai une nouvelle bien pénible à vous annoncer : vous allez assister à une exécution. Je vous demande le plus grand calme. Ne faites pas un geste, ne dites pas une parole49. » À leur arrivée, les prisonniers découvrent, sur plusieurs centaines de mètres, des cordes terminées par un nœud coulant accrochées aux arbres, aux réverbères et aux balcons. Les préparatifs ont été assurés, dès la fin de la matinée, par le SS-Hauptsturmführer Wulf, chef du bataillon de reconnaissance et par son adjoint, l’Oberscharführer Hoff, chef de la section de pionniers, qui fait appel à des volontaires pour effectuer les pendaisons50.

Les victimes désignées pour la pendaison sont conduites sur les lieux de leur exécution par groupe de dix. « Chacun d’eux se trouva bientôt au pied d’une échelle, entre les mains de deux des bourreaux. Deux SS se tenaient près de chaque corde ; l’un d’eux gravissait les degrés d’une seconde échelle ou d’un escabeau en même temps que le condamné. Dès que celui-ci atteignait la hauteur voulue, il lui passait le nœud coulant, le serrait, et le second SS enlevait brutalement l’échelle du supplicié51. » Dans certains cas, les bourreaux, tous volontaires, se suspendent aux jambes de leur victime, le frappent ou l’achèvent à la mitraillette ou au pistolet. « Parfois, pour accélérer l’exécution, les barbares poussent leur victime à coups de crosse et avec des cris terribles donnent des coups de pied à l’échelle qui tombe52. » Suite à l’intervention du colonel Bouty auprès d’un officier allemand, l’abbé Espinasse a été autorisé à offrir son ministère à ceux qui vont mourir. Il assiste aux premières exécutions. Lors de celle du premier groupe, « dans un cas [...], la victime, mal pendue sans doute, s’agite par spasmes ; alors, je vois le soldat qui venait d’ôter l’échelle s’en servir pour frapper le supplicié jusqu’à son immobilisation complète » ; par la suite, il constate que « le peloton d’exécution presse la marche des condamnés, et non sans violence ; je vois encore le soldat brisant, d’un geste rageur, la crosse de sa mitraillette sur le dos d’une victime qui a un mouvement d’horreur et d’arrêt à la vue des pendus53. » « Pouvons-nous imaginer la scène? Des hommes immobiles sous la contrainte, des soldats en dessous des potences, des groupes d’otages conduits au supplice, et le silence50. » Pendant toute l’opération, Paula Geissler et un groupe de SS, assistent aux pendaisons en vidant de bonnes bouteilles à la terrasse du café Tivoli, au son d’un phonographe50.

99 victimes

« Pourquoi les exécutions ont-elles été arrêtées à 99 victimes? [...] 99 est un chiffre incompréhensible qu’on ne peut raccorder à rien. Par son absence de signification, le nombre des victimes restera un mystère »

— Jean-Jacques Fouché et Gilbert Beaubatie54.

Dans les versions successives de son témoignage, l’abbé Espinasse s’attribue, et à lui seul, le mérite d’avoir fait arrêter les pendaisons. Selon lui, alors que neuf groupes, soit quatre-vingt dix hommes, ont déjà été pendus, et après avoir été ramené dans la cour de la manufacture d’armes après le meurtre de vingt ou trente Tullistes, il constate que le dixième groupe comporte treize hommes. Il intervient auprès de Walter Schmald et obtient non seulement que quatre hommes soient extraits du groupe, mais aussi que celui-ci soit le dernier à marcher vers la pendaison. Le nombre des victimes s’arrête donc à quatre-vingt-dix-neuf55 ,Note 5.

Cette version, reprise par de nombreux auteurs, est radicalement remise en cause par Bruno Kartheuser, qui juge ce récit incohérent et peu plausible. Kartheuser souligne tout d’abord que l’intervention décisive que s’attribue l’abbé Jean Espinasse n’est confirmée par aucun témoin, alors que plusieurs centaines de personnes sont rassemblées dans la cour de la manufacture ; cette intervention n’est pas mentionnée dans la déclaration faite en 1948 par le président de la délégation spéciale de Tulle, le colonel Bouty, qui attribue interventions et sauvetages au directeur des Établissements Brandt – Usine de la Marque, Henri Vogel, au directeur adjoint de la Manufacture d’armes de Tulle, Laborie et à l’ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, LajugieNote 6. Trouillé n’attribue à l’abbé que la grâce de trois hommes, « Vogel s’est magnifiquement débattu avec les officiers SS en vue de libérer quelques-uns de ses ouvriers condamnés au supplice [...]. De la sorte, il a obtenu quatre grâces et a permis au sous-directeur de la manufacture d’armes, Laborie, d’en réclamer et d’en enlever autant ; Lajugie, ingénieur en chef du service vicinal [...] est encore épuisé des efforts déployés en vain pour sauver du supplice un ingénieur de son service56. » L’« intervention décisive » d’Espinasse n’est également pas reprise dans la citation lors de la remise à l’abbé de la Médaille d’argent de la Croix-Rouge française, en 1945, qui n’évoque que ses mérites sacerdotaux et l’assistance matérielle qu’il a apportée aux suppliciés. Enfin, pour Kartheuser, compte tenu du strict respect de la hiérarchie en vigueur dans la SS, il n’est pas possible que Schmald ait pris la décision d’arrêter les exécutions, alors que celles-ci avaient été ordonnées par le général Lammerding (qui déclare après guerre que c’est sur son ordre que les pendaisons ont été arrêtées avant les 120 victimes prévues), que les pendaisons avaient été supervisées par Kowatsch et que l’un des supérieurs de Schmald au SD (Korten ou Butsch) était présent sur les lieux57.

Pour J.J. Fouché et G. Beaubatie, « le nombre de 99 victimes a été la conséquence d’une accumulation de données matérielles indépendantes les unes des autres [...] Mais plus encore que le nombre, la mise en scène des pendaisons devait renforcer la terreur de longue durée. L’efficacité n’était pas liée à un chiffre précis, mais bien plus encore, à la mise en spectacle de la violence destinée à humilier les hommes58. »
Les corps des suppliciés sont dépendus en début de soirée par des membres des chantiers de jeunesse, sous les ordres d’hommes de la 4e compagnie du bataillon d’éclaireurs ; malgré l’intervention des autorités locales, ils sont enterrés sur le site d’une décharge publique, à Cueille, sans aucune procédure d’identification, avec une brève cérémonie improvisée et écourtée par les Allemands, au cours de laquelle l’abbé Espinasse, en présence du préfet en uniforme et de son directeur de cabinet, bénit les corps59.

Les déportations

Le 10 juin, les otages restés à la Manufacture des armes de Tulle sont traités de la même manière que lors de la sélection, la veille, des victimes des pendaisons : négociations entre membres de la Das Reich et du SD, dont Walter Schmald, et les autorités françaises, formation de groupes promis à la déportation, libération d’otages suite à des interventionsNote 7. 311 hommes et 660 jeunes membres des Chantiers de Jeunesse sont transférés de Tulle à Limoges. Après un nouveau tri, dans lequel des membres de la Milice jouent un rôle essentiel, 162 hommes et tous les membres des Chantiers de Jeunesse sont libérés ; 149 prisonniers sont transférés à Poitiers, puis à Compiègne, d’où ils partent vers Dachau le 2 juillet : 101 ne survivent pas au voyage ou à la déportation60.

Le 11 ou le 12 juin, la division entame sa remontée vers le front de Normandie. Avec le massacre de Tulle et celui d’Oradour-sur-Glane, et de nombreuses autres tueries, elle a fait 4 000 victimes, dont de nombreux civils61.

La répression se poursuit à Tulle pendant les semaines qui suivent les pendaisons. Du 11 juin au 31 juillet, le laboratoire de la manufacture d’armes est utilisé comme centre de torture, où opèrent des miliciens en coopération avec Walter Schmald. Le 21 juin, le préfet Trouillé y voit trois miliciens âgés au plus de vingt ans, verser de l’acide sur les plaies du visage d’un homme qu’ils venaient de frapper à coups de nerf de bœuf62. Tulle connaît également une nouvelle rafle, le 21 juin, à la suite de laquelle 80 hommes sont envoyés en travail forcé en Autriche63. Les troupes allemandes en Corrèze se rendent le 16 août 194464.

Au total, les crimes de la Wehrmacht, de la Waffen-SS et du Sipo-SD ont fait 218 victimes civiles à Tulle. « D’une certaine façon, le général SS a atteint son objectif : la discrimination des résistants et la terreur de la population65. »

Analyse

L’analyse des historiens

Les proclamations publiques et les explications allemandes auprès des autorités françaises font systématiquement référence aux éventuels sévices et à l’assassinat de soldats allemands désarmés. Selon la thèse allemande, les représailles sont conformes au droit militaire international, au traité d’armistice et aux conventions de La Haye. Suite aux procès menés en Belgique concernant l’exécution d’otages par les troupes allemandes et à celui mené en Italie pour le massacre des Fosses ardéatines, on peut conclure que le massacre de Tulle a bien été effectué en violation du droit des conflits armés66, notamment des articles 40, 41, 46 et 50 du règlement annexe à la 4e convention de La Haye de 1907 concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre67 ainsi que la « clause Martens » du préambule de cette conventionNote 8,68. Bruno Kertheuser conteste quant à lui l’usage même du terme représailles : « le meurtre et la déportation de quelques centaines d’habitants de Tulle les 9 et 10 juin relèvent très clairement du crime de guerre. Toute autre appellation, comme celle de représailles, d’épuration ou de mesure expiatoire, appartient au jargon des auteurs de ces crimes et participe de leur logique à eux »69.

Le massacre de Tulle avait pour but de punir une des capitales du maquis, pour terroriser d’autres régions, conformément aux pratiques mises en œuvre par la Wehrmacht et laWaffen-SS sur le front de l’est ; il résulte « de l’action et de l’inaction de beaucoup de personnes », qu’il s’agisse de membres de la Wehrmacht, de la Waffen-SS ou duSicherheitsdienst70.

La thèse révisionniste

Selon le récit auto-publié du SS-Sturmbannführer Otto Weidinger, plusieurs dizaines de soldats allemands auraient été abattus après leur reddition et de nombreux cadavres auraient porté des traces de mutilations71. Cette thèse est reprise et amplifiée par deux autres révisionnistes, Sadi Schneid72, pseudonyme d’un ancien Waffen-SS Elimar Schneider73, et Herbert Taege, ancien fonctionnaire des Jeunesses hitlériennes73,74.

Pour les historiens, le récit de Weidinger n’a aucun crédit. Eberhard Jaeckel « doute de la véracité de ces affirmations et se demande si les atrocités alléguées n’ont pas servi de justification au comportement des SS75 ». Pour G. Penaud, « divers témoignages de militaires ou de civils allemands retrouvés par Bruno Kartheuser sont assez contradictoires sur la question des mutilations dont auraient été victimes, d’après la rumeur, les victimes allemandes ; à vrai dire, à la lecture des déclarations ultérieures de SS, il n’a pas trouvé une seule qui rapporte un témoignage direct de ces atrocités : tous ceux qui exprimèrent ce reproche [...] colportèrent indirectement les dires de témoins dont il semble difficile de soutenir la crédibilité76 ».

B. Kartheuser a réfuté point par point ces thèses révisionnistes. Le seul fait contraire à l’article 23c et 23d de l’annexe à la Convention de La Haye de 1907 concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre77 qui stipule qu’«  il est notamment interdit [...] de tuer ou de blesser un ennemi qui, ayant mis bas les armes ou n’ayant plus les moyens de se défendre, s’est rendu à discrétion [ainsi que] de déclarer qu’il ne sera pas fait de quartier », consiste en l’exécution sans jugement de neuf membres du SD et Gestapistes en fin de l’après-midi du 8 juin78. Quant aux prétendues mutilations, il ne s’agit que des traces d’impact de mitrailleuse. Selon un témoin, Robert Lajugie, « dès la reddition des assiégés, j’ai vu les corps des victimes. Certains, assurément, étaient abîmés et il est exact que des crânes laissaient échapper leur cervelle, mais c’était là le résultat d’une concentration des tirs d’armes automatiques. [...] C’est dans cet état que les éléments de la 2e panzerdivision SS Das Reich trouvèrent leurs compatriotes avec, en plus, cette aggravation que les camions venus enlever les cadavres furent pris par les arrivants, fous furieux, pour les instruments dont on se fût servi pour écraser les corps ou les têtes79. » Ce récit est confirmé par le Dr. Heinz Schmidt, médecin du 3e bataillon du 95e régiment de sécurité : « Parce qu’on voulait avoir une justification présentable d’une certaine manière au niveau international pour les mesures de représailles, je fus cité en qualité de médecin de la place auprès du médecin principal de la division Das Reich. Il me demanda si j’avais constaté des mutilations sur les cadavres de nos soldats tombés la veille. Contrairement aux affirmations disant que cela avait été le cas, j’ai déclaré énergiquement que je n’avais pas constaté de mutilations sur les soixante morts que j’avais vus80. »

À propos du livre de Schneid, Kartheuser écrit qu’il « formule, de la manière la plus grossière entre toutes les versions qui ont circulé, les reproches de mutilations voulues opérées sur certains cadavres allemands. Schneider n’évoque pas ce qu’il a vu. [...] Il ne fait que colporter une version qui fut répandue dès les premiers jours, entre autres par les milieux SS et nazis d’époque mais également par la propagande officielle81. » Il remarque également que Weidinger et Taege ne se basent, eux aussi, sur aucun témoin direct81.

Les suites du massacre

Walter Schmald, du SIPO-SD est capturé par des maquisards à Brive le 15 août 1944, et exécuté par ceux-ci le 22 août, sans avoir fait l’objet d’un procès82.

Otto Weidinger, dernier commandant du régiment Der Führer est interrogé au sujet du massacre pendant sa détention de 1947 à 1951. Il ne fait l’objet de poursuites que pour son adhésion volontaire à la Waffen-SS, jugée comme organisation criminelle lors du procès de Nuremberg, et est acquitté83. Après sa libération, il écrit de nombreux ouvrages sur la2e panzerdivision SS Das Reich, considérés en France comme révisionnistes.

La première enquête, qui porte sur l’assassinat de dix-huit gardes-voies est clôturée 25 mars 1948, et fonde le procès qui s’ouvre à Bordeaux le 29 mars 1949, où comparaissent dix membres du 95e régiment de sécurité, responsable du meurtre de dix-huit gardes-voies, sous les ordres du capitaine Franz Reichmann, commandant du 3e bataillon. Les trois officiers inculpés sont condamnés à quinze (Franz Reichmann, Willi Schlewski) ou dix (Jean Retzer) ans de travaux forcés ; 4 inculpés sont reconnus coupables mais libérés sous l’excuse absolutrice d’avoir agi sur ordre et trois sont acquittés. Schlewski et Retzer sont libérés le 18 septembre 1952 et Reichmann le 25 janvier 195384

L’information judiciaire ouverte le 18 juin 1947 sur les pendaisons de Tulle débouche notamment sur un rapport provisoire rédigé par le commissaire de police criminelle Félix Hugonnaud, qui conclut que les pendaisons furent apparemment commandées par le SS-Gruppenführer Heinz Lammerding, à l’encontre duquel trois mandats d’arrêts successifs sont décernés. Le procès (affaire contre Kahn et autres. Pendaisons de Tulle) s’ouvre à Bordeaux le 4 juillet 1951 et le verdict est prononcé le lendemain. Seules cinq personnes y sont accusées : quatre officiers de la division Das Reich - Lammerding, Aurel Kowatsch, chef d’état-major de la division, Heinrich Wulf, commandant de la section de reconnaissance, Otto Hoff, commandant de la section de pionniers qui a procédé aux pendaisons, et une employée allemande de la Manufacture d’armes de Tulle, Paula Geissler. Cette dernière n’est accusée que de n’avoir pas sauvé un ingénieur de la MAT, ce qu’elle aurait pu faire sans courir de risque personnel. Curieusement, le tribunal omet de mettre en accusation la centaine d’acteurs, les membres du commando d’exécution qui auraient pu être décelés facilement.

Lammerding et Kowatsch, ce dernier tué en mars 1945 à la frontière hongroise, sont condamnés à mort par contumace ; Hoff et Wulf écopent de dix ans de travaux forcés et Paula Geissler de trois ans de prison. Après un appel devant le tribunal de Marseille, la peine de Hoff est réduite, le 27 mai 1952 à cinq ans absorbés par la détention déjà effectuée. Hoff est donc libéré au prononcé du jugement d’appel, comme l’avait été, la semaine précédente, Wulf, gracié par le président de la république Vincent Auriol. Après sa condamnation à mort, Lammerding fait l’objet d’une demande d’extradition du gouvernement français auprès des troupes d’occupation britanniques fin janvier 1953 et le Haut-Commissariat britannique décerne à son tour un mandat d’arrêt à son encontre le 27 février 1953, conformément à la loi n° 10 du Conseil de contrôle allié. Il n’y a aucune suite à ces demandes et Lammerding n’a jamais été inquiété par la justice85.

Jusqu’à sa mort, Lammerding a nié toute responsabilité dans le massacre de Tulle, en déclarant que l’initiative avait été prise par le SS-Sturmbannführer Kowatsch : « connaissant la hiérarchie rigoureuse et la discipline terriblement rigide qui régnaient dans le corps des SS, une telle affirmation ne mérite aucun crédit86. » Après avoir également nié, dans un premier temps, sa présence à Tulle, il a affirmé qu’il n’y était arrivé que tard dans l’après-midi, après les pendaisons : or l’ordre du jour de la division pour le 10 juin 1944 est rédigé par Lammerding à Tulle et daté du 9 juin à douze heures quinze ; cette mention « a été plus tard surchargée à la main en vingt-trois heures quinze86. » La présence de Lammerding à Tulle aux environs de midi le 9 juin est également attestée par le médecin militaire de la garnison allemande, le Dr Schmidt87.

Une procédure est ouverte à l’encontre de Lammerding par le Zentralstelle in Nordrhein-Westfalen en décembre 1961, procédure au cours de laquelle Lammerding est interrogé en février 1962 ; le 9 octobre 1962 le directeur du Zentralstelle des Landes NRW für die Bearbeitung nazionalsozialistischer Massenverbrechen signifie l’arrêt des poursuites en se basant sur la seule version des événements de Lammerding88.

Ce n’est qu’au détour d’une procédure au civil, intentée à Düsseldorf par Lammerding contre l’hebdomadaire communiste Die Tat, qui l’avait accusé dans son édition du17 juillet 1965 d’avoir été condamné à mort en France pour le meurtre de nombreux otages, que la justice allemande établit, sans conséquences concrètes toutefois, la responsabilité de Lammerding dans le massacre de Tulle.
Les attendus du jugement qui déboute Lammerding sont particulièrement clairs : « Un groupe de 120 hommes, la plupart jeunes, furent sélectionnés, leur groupe fut réduit sur l’intervention de plusieurs citoyens français de cette ville au chiffre de 99. Ces 99 furent tués d’une manière cruelle, sans jugement et sans qu’on leur ait prouvé leur participation à l’attaque des partisans la veille. Son affirmation [celle de Lammerding] selon laquelle il se serait agi dans le chef des 99 tués de partisans et non pas d’otages, est inexacte. Par ailleurs, il ne la maintient plus. [...] Ici, les suppliciés ont été tués en vengeance pour des attaques de partisans déjà commises et comme dissuasion pour des attaques de partisans futures. On peut à juste titre appeler la mise à mort de telles personnes civiles de meurtres d’otages, puisque ces mises à mort sont encore plus abjectes que la mise à mort de véritables otages88. »

Une dernière tentative pour traduire Lammerding devant la justice fait suite à la publication de l’ouvrage de Jacques Delarue, Trafics et crimes sous l’occupation, en 1968. À la suite de cette parution, le député-maire socialiste de Tulle, Montalat, demande le 11 octobre 1968 que le gouvernement français exige de la République fédérale allemande d’introduire une procédure en Allemagne contre Lammerding et estime cette procédure d’autant plus impérieuse que le premier volume d’une apologie de la division Das Reich vient de paraître (sous la plume d’Otto Weidinger) en Allemagne. Comme les précédentes, cette tentative reste sans suite88

En 2008, le Sénat a adopté un projet de loi portant adaptation du droit pénal français à celui de la Cour pénale internationale89. Cette adaptation, partielle, stipule entre autres laprescription des crimes de guerre par trente ans (article 462-10). Ce texte a suscité l’indignation du collectif « Maquis de Corrèze », dirigé par le député honoraire Pierre Pranchère, car son adoption aurait pour conséquence directe l’amnistie pour les responsables des massacres de Tulle, Oradour-sur-Glane et Maillé90.

Notes

  1. ↑ ancien commandant des Einsatzkommandos 5, puis 4b de l’Einsatzgruppe C
  2. ↑ Une première réunion a lieu le 17 avril 1944, selon Jean-Jacques Fouché et Gilbert Beaubatie, Tulle. Nouveaux regards sur les pendaisons et les événements de juin 1944, Éditions Lucien Souny, 2008, p. 41
  3. ↑ Ce fait n’est pas mentionné par Trouillé selon lequel les Allemands tentent une sortie en force à coups de mitraillettes et de grenades, P. Trouillé, op. cit., p. 152
  4. ↑ Elle lui rend visite en 1978 lors d’un séjour à Tulle « dans un but touristique », qui déclenche de vives protestations, J.J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 278-279
  5. ↑ Selon Élie Constans, Philomène Joutet, capurée par des éléments de la division SS Das Reich lors du massacre de Gabaudet à Issendolus et dont le fils et la fille avait été massacrés la veille,eut la corde passée au cou mais ne fut pas pendue; elle fit partie des otages libérés, Élie Constans, La tragédie de Gabaudet-Donnadieu, 1994, p. 52-53
  6. ↑ Un otage d’origine alsacienne a été libéré suite à l’intervention d’un membre de la Das Reich, Elimar (Sadi) Schneid, B. Kartheuser, op. cit., t. 3, p. 449
  7. ↑ D’après B. Kartheuser, qui est le seul à mentionner cette hypothèse, certains otages sont sauvés suite à l’action du docteur Pouget et de l’infirmière Arnal, qui leur font une piqûre provoquant une fièvre immédiate, puis les font évacuer sur un brancard en tant que malades
  8. ↑ Les représailles ne sont explicitement interdites que par les 4 Conventions de Genève de 1949 sur la protection des victimes de la guerre

Références

  1.  Peter Lieb, Répression et massacres. L’occupant allemand face à la résistance française, 1943-1944, in Gaël Eismann et Stefan Maertens (dir.), Occupation et répression militaires allemandes, 1939-1945, Autrement, coll. Mémoires/Histoire, Paris, 2006, p. 181
  2.  P. Lieb, op. cit, p.176-177
  3.  Guy Penaud, La « Das Reich » 2e SS Panzer Division, La Lauze, 2005 (ISBN 2912032768), p.65-8, 109-57, 175-231
  4. ↑ a et b Jean-Jacques Fouché, Oradour, Paris, Liana Lévi, 2001, p. 55-56
  5.  G. Penaud, op. cit., p.72-107 et 159-179
  6.  Bruno Kartheuser, Walter, SD à Tulle : la tragédie du 9 juin, t. 3, Les pendaisons de Tulle, Neundorf, Krautgarten, 2004, p. 148-152
  7.  B. Kartheuser, op. cit., t. 3, p. 33
  8. ↑ a et b J.J. Fouché, op. cit., p. 64
  9.  Sur la division Brehmer, voir notamment B. Kartheuser, op. cit., t. 3, p. 75-90
  10.  Jacques Delarue, Crimes et Trafics sous l’occupation, Paris, Fayard, Le livre de poche, 1971, p. 346
  11.  Bruno Kartheuser, op. cit., t. 3, p. 304.
  12.  J. Delarue, op. cit., p. 345.
  13.  J. Delarue, op. cit., p. 347.
  14.  B. Kartheuser, op. cit., t. 3, p. 93.
  15.  J. Delarue, op. cit., pp. 348-50.
  16.  Jean-Jacques Fouché, Gilbert Beaubatie, Tulle. Nouveaux regards sur les pendaisons et les événements de juin 1944, Éditions Lucien Souny, 2008, p. 59.
  17.  Une fusillade nourrie me fait sauter du lit. Le jour point, il est cinq heures, Pierre Trouillé, Journal d’un préfet pendant l’Occupation, Paris, Gallimard, coll. J’ai Lu, 1964, p. 137.
  18. ↑ abcd et e J. Delarue, op. cit., T. 4, pp. 350-59.
  19.  P. Trouillé, op. cit., p. 139
  20.  J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 73.
  21.  J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., pp. 79-80.
  22.  J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p.78
  23.  J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 77
  24.  B. Kartheuser, T. 3, op. cit., p. 320
  25.  P. Trouillé, op. cit., p. 146
  26.  B. Kartheuser, op. cit., t. 3, p. 342
  27.  Sarah Farmer, Oradour : arrêt sur mémoire, Paris, Calmann-Lévy, coll. Essai/histoire, 1994, p. 59
  28.  G. Penaud, op. cit., p.198
  29.  Sauf mention contraire, cette section est écrite sur la base de J. Delarue, op. cit., p.358-365
  30.   »Journal d’un préfet pendant l’occupation ; Corrèze 1944″, Pierre Trouillé, Gallimard, 1964.
  31.  .J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 137
  32.  P. Trouillé, op. cit., p. 168
  33.  J.J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 131
  34.  Jacques-Louis Bourdelle, Départs – Récits, Rougerie, s. l., s. d., p. 28
  35. ↑ a et b J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 1333-136
  36.  A. Soulier, op. cit., p.9-10
  37. ↑ ab et c J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 151-153
  38. ↑ a et b J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 154
  39.  J.J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 158-159
  40.  Jean Espinasse, Tulle le 9 juin 1944, La Table Ronde, 1994, p. 26
  41.  A. Soulier, op. cit., p.12
  42.  J.J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 155
  43.  J. Espinasse, op. cit., p.27
  44.  P. Trouillé, op. cit., p. 172
  45.  J. Delarue, op. cit. , p. 381
  46.  J.L. Bourdelle, cité par J.J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 159
  47.  J. Delarue, op. cit., p. 373-374
  48.  Sauf mention contraire, la présente section est rédigée sur la base de J. Delarue, op. cit., p.382-394
  49.  J. Espinasse, op. cit., p. 29
  50. ↑ ab et c J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 163-170
  51.  J. Delarue, op. cit., p. 385
  52.  Témoignage du colonel Bouty, cité par P. Trouillé, op. cit., p. 176
  53.  J. Espinasse, op. cit..’, p. 33-34
  54.  J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 171
  55.  J. Espinasse, op. cit.’, p. 37 et seq.
  56.  P. Trouillé, op. cit., p.176-183
  57.  Bruno Kartheuser, Walter, SD à Tulle : la tragédie du 9 juin, t. 4, Crime sans châtiment, Neundorf, Krautgarten, 2008, p.197-215
  58.  J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 174
  59.  J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 174-176
  60.  B. Kartheuser, op. cit., t. 3, p.454-457
  61.  P. Lieb, op.cit., p. 181
  62.  P. Trouillé, op. cit., p. 207-208
  63.  B. Kartheuser, op. cit., t. 3., p. 498-506
  64.  P. Trouillé, op. cit., p. 278-279
  65.  J.J. Fouché, op. cit., p. 65″.
  66.  Marjorie Courtoy, La question des otages en Belgique pendant la seconde guerre mondiale, in Gaël Eismann et Stefan Maertens (dir.), Occupation et répression militaires allemandes, 1939-1945, Autrement, coll. Mémoires/Histoire, Paris, 2006, p. 125-126
  67.  Texte de la convention [archive]
  68.  Éric David, Principes de droit des conflits armés, Bruxelles, Bruylant, 2008, p. 143
  69.  B. Kartheuser, T. 3, op. cit, p. 15
  70.  B. Kartheuser, T. 1, op. cit., p. 11
  71.  Otto Weidinger, Tulle et Oradour, une tragédie franco-allemande, s. l., auto-édité, s. d., 62 p.
  72.  Sadi Schneid, SS-Beutedeutscher. Weg und Wandlung eines Elsässers, Lindhorst, Askania, 1979
  73. ↑ a et b B. Kartheuser, T. 3, op. cit., p. 357
  74.  Herbert Taege, Wo ist Kain? Enthüllungen und Dokument zum Komplex Tulle+Oradour, Lindhorst, Askania
  75.  Eberhard, Jaeckel, La France dans l’Europe de Hitler, Paris, Fayard, 1968, cité par S. Farmer, op. cit., p. 59
  76.  G. Penaud, op. cit, p. 195
  77.  Voir le texte de la convention [archive]
  78.  B. Kartheuser, T. 3, op. cit., p. 341-342
  79.  B. Kartheuser, T. 3, op. cit., p.359
  80.  B. Kartheuser, T. 3, op. cit., p. 363
  81. ↑ a et b B. Kartheuser, T. 3, op. cit., p. 357-364
  82.  sauf mention contraire, la présente section est basée sur G. Penaud, op. cit, p 491-499
  83.  G. Penaud, op. cit., p.492
  84.  B. Kartheuser, op.cit., T. 4, p.262
  85.  B. kartheuser, op.cit., T. 4, p. 309-313
  86. ↑ a et b J. Delarue, op. cit., p. 368-370
  87.  J. Delarue, op. cit., p. 377
  88. ↑ ab et c B. Kartheuser, op. cit., T. 4, p. 339-343
  89.  Voir le dossier du Sénat Projet de loi portant adaptation du droit pénal français à la CPI [archive]
  90.  Voir la lettre du collectif « Maquis de la Corrèze » sur le site du PRCFPRCF / Maquis de Corrèze [archive]
  91. ↑ abcdef et g B. Kartheuser, T. 1, op. cit., p.8-10
  92.  B. Kartheuser, T. 4, op. cit., p.197-215
  93.  J. Espinasse, op. cit., p. 47
  94.  J. Espinasse, op. cit., p. 58 et73
  95.  . J. Espinasse, op. cit., p. 69 et 74
  96.  B. Kartheuser, op. cit., t. 4, p.16
  97.  B. Kartheuser, op. cit., t. 3, p. 349
  98.  J.J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 235-243
  99.  Sur cet épisode, voir B. Kartheuser, op. cit., t. 4, p. 343 et sq
  100.  Jean-Macques Marie, Nouveaux regards et vieilles questions…, in La quinzaine littéraire, Paris, septembre 2008
  101.  Google Maps [archive] Rue du 9-Juin-1944, TulleCorrèzeLimousinFrance.
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