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29 avril 2013

De Carthage à Jérusalem : la communauté juive de Tunis

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La Tunisie au gré des conflits

Culture et patrimoine

De Carthage à Jérusalem : la communauté juive de Tunis

 

 

Par Robert Attal et Claude Sitbon

Les juifs de Tunisie ont constitué pendant des siècles l’une des plus anciennes communautés de la diaspora, jouant un rôle de carrefour, attirant et assimilant les apports ethniques de tous les horizons. L’écrivain Albert Memmi, originaire de cette communauté, écrit :  » Quand je sus un peu d’histoire, j’en eus le vertige ; Phéniciens, Romains, Vandales, Byzantins, Berbères, Arabes, Espagnols, Turcs, Italiens, Français, j’en oublie et je dois en confondre. Cinq cents pas de promenade et l’on change de civilisation. »

Les origines

On ne peut dater avec certitude les premiers établissements juifs à l’est du Maghreb. Peut-on les faire remonter à l’époque où la flotte du roi Salomon s’associait à celle de Hiram, roi de Tyr, pour entreprendre de lointaines expéditions vers le pays de Tarshish ? Peut-on attribuer leur installation à la destruction, en 586 av. J.-C. du Premier Temple par Nabuchodonosor qui força les juifs à prendre le chemin de l’exil et à s’établir en Babylonie, et Égypte et ailleurs ? Doit-on plutôt la rattacher au mouvement d’émigration qui se développa au lendemain de la conquête de la Judée par Alexandre, à la faveur de l’hellénisation du monde antique ?

Après la conquête romaine en 146 av. J.-C., la population juive de la province d’Afrique se fit plus nombreuse. À ceux déjà implantés dans le pays s’ajoutèrent ceux venus de Rome où une colonie juive est attestée depuis la fin du IIe siècle avant l’ère chrétienne et ceux de Judée après la prise de Jérusalem par Titus en 70 ou de Cyrénaïque après l’écrasement de la révolte juive de 115-117. La population juive s’accrut encore par la conversion d’autochtones de race berbère, parmi lesquels les juifs de souche avaient déployé un vigoureux effort de prosélytisme.

La présence de juifs dans l’Afrique romaine est évoquée par des auteurs comme Tertullien et Saint Augustin ; par les inscriptions juives ou judaïsantes que l’on a retrouvées dans plusieurs endroits ; par les vestiges de la nécropole juive de Carthage et de la synagogue de Naro ; ou encore par le Talmud de Babylone et celui de Jérusalem qui rapportent les opinions de rabbins de Carthage, R. Abba et R. Hanina.

Les juifs jouirent longtemps dans l’Afrique romaine d’un statut favorable qui leur reconnaissait des droits égaux à ceux des païens et leur permettait de se conformer en tous points aux prescriptions de leur religion. Il n’en fut plus de même lorsque le christianisme fut érigé en religion d’État. Ils firent alors l’objet de diverses mesures discriminatoires, furent exclus de toutes les fonctions publiques, leur prosélytisme puni de lourdes peines et la construction de nouvelles synagogues interdite.

Sous la domination vandale au Ve siècle, toutes ces mesures furent abrogées. Mais la reconquête byzantine fut suivie d’une politique d’intolérance : les anciennes mesures discriminatoires furent remises en vigueur, les synagogues transformées en églises, le culte juif proscrit et les juifs contraints de se convertir au christianisme. Persécutés dans les territoires sous hégémonie byzantine, ils quittèrent alors les grandes villes pour aller s’établir dans les régions montagneuses et aux confins du désert, au milieu des populations berbères, et firent parmi elles de nouvelles conversions au judaïsme.

Après la conquête arabe

La conquête arabe du VIIe siècle se heurta longtemps à la résistance farouche des Berbères. À la lutte contre les envahisseurs prirent une part active des tribus berbères judaïsées avec, à leur tête, la reine de l’Aurès, la Kahéna, dont l’historien Ibn Khaldoun affirme qu’elle était juive. Les conquérants arabes finirent par se rendre maîtres du pays. Ils contraignirent par la force des armes les populations païennes locales à se convertir à l’islam, mais reconnurent aux  » Hommes du Livre « , adeptes du monothéisme – juifs et chrétiens – le droit de pratiquer leur religion à condition de verser une capitation, la jezya, en retour de la protection ou dhimma, et d’un statut inférieur à celui des musulmans.

Les juifs de l’ancienne province romaine d’Afrique – l’Ifriqiya – bénéficièrent de conditions de vie clémentes sous les dynasties aghlabite, fatimide et ziride. Ils vivaient dans la capitale, Kairouan – où des textes font mention d’une hara al-yehoud – mais aussi à Sousse, Mahdia et Gabès. Les innombrables documents de la Geniza du Caire, qui ont renouvelé nos connaissances du monde musulman au Moyen Age, témoignent du rôle que jouaient les juifs dans l’économie de l’Ifriqiya et plus particulièrement dans ses échanges par terre et par mer avec Erets-Israël, l’Espagne et la Sicile, ‘Egypte et l’Inde. Les études talmudiques s’épanouirent sous l´impulsion de Houshiel b. lhanan ; le médecin et philosophe Itzhak b. Sulayman Israeli, né au Caire mais établi à Kairouan, attacha son nom à des traités médicaux qui firent longtemps autorité et à des œuvres philosophiques d’inspiration néo-platonicienne. Son disciple, Dounash ben Tamim, grammairien et philosophe, composa un important commentaire du Sefer Hayetsira, l´un des plus anciens monuments de la Kabbale ; le savant Nissim b. Jacob a laissé, entre autres, un recueil de contes édifiants intitulé Hibbur yaffe meha-yeshua (ou  » Livre de la consolation « ) qui constitue le premier livre de contes de la littérature juive médiévale.

Vers le milieu du XIe siècle, l’Ifriqiya fut secouée par l’invasion hilalienne. Les tribus des Bani-Hilal, cantonnées jusque-là en Basse-Egypte, s’abattirent sur l’Ifriqiya, dévastant tout sur leur passage. Les Arabes hilaliens parvinrent en 1057 à s’emparer de Kairouan en forçant la plupart de ses habitants juifs et musulmans à se réfugier dans les villes côtières : Mahdia, Sousse et Tunis. C’est alors, semble-t-il, que la communauté juive de Tunis qui, selon la tradition orale, s’était formée à l’époque du jurisconsulte Sidi Mahrez (c. 1022), s’épanouit à la faveur de la paix relative dont jouissait la ville tandis que le reste du pays était en proie à l’anarchie.

Vers le milieu du XIIe siècle, le souverain marocain Abd el-Moumen gagné à la doctrine intransigeante almohade et décidé à la faire triompher, entreprit la conquête de tout le Maghreb. Ayant franchi les frontières de l’Ifriqiya, il n’eut pas de peine à s’en rendre maître en 1160.Dans toutes les villes soumises à son autorité il invita les juifs comme les chrétiens à choisir entre la mort et la conversion à l’islam.

Des additions à une élégie du poète Abraham Ibn Ezra font état des épreuves que traversèrent alors les communautés de Tunis, Sousse, Mahdia, Sfax, Gafsa, Gabès et Djerba. Partout les juifs furent contraints de se convertir et tout en professant extérieurement l’islam, ils restèrent fidèles au judaïsme qu’ils continuèrent d’observer en secret. Les Almohades imposèrent à tous les juifs du Maghreb un signe distinctif, la shikla, et des vêtements de forme et de couleur spéciales permettant de les reconnaître.

Maïmonide qui traversa la Méditerranée vers 1165 pour se rendre en Egypte, fit escale à Djerba. Il mentionnera brièvement la communauté juive résidant dans l’île et en dira peu de bien. Aux XIIIe et XIVe siècles, la dynastie des Hafsides présida aux destinées du pays, faisant de Tunis leur capitale. Ses souverains revinrent à une conception plus libérale de l’islam. Juifs comme chrétiens furent de nouveau soumis au statut traditionnel des dhimmis : astreints à la capitation et objets de discriminations vestimentaires, mais ne subissant pas d’entraves à leurs activités professionnelles. Ils exerçaient les métiers d’orfèvres, de teinturiers, de tailleurs, comme en témoigne l’onomastique juive; ils jouaient un rôle notable dans les relations avec l’étranger ; ils étaient appelés à exercer certaines charges officielles, telle celle de  » grand douanier  » généralement confiée à un juif. Ils pouvaient en toute liberté exercer leur culte. Comme aux premiers siècles de l’islam, les communautés juives bénéficiaient d’une relative autonomie qui leur permettait de s’administrer et de satisfaire leurs besoins en matière cultuelle et sociale. Les études talmudiques furent favorisées par les contacts qui s’établirent avec les savants rabbins d’Alger, consultés par les communautés tunisiennes sur de nombreux points de droit. Ce sont d’ailleurs les «  responsa  » des décisionnaires d’Alger qui constituent l’une des meilleures sources d’information sur les juifs de Tunisie sous les Hafsides.

A la fin du XVe siècle, les juifs chassés d’Espagne et du Portugal par les rois chrétiens furent nombreux à trouver un refuge dans le Maghreb musulman. Mais les judéo-espagnols se portèrent davantage vers le Maghreb oriental. Le petit nombre de ceux qui vinrent s’établir en Tunisie expliquent qu’ils n’aient pas tardé à se fondre dans la masse des juifs indigènes.

Au XVIe siècle, Turcs et Espagnols se disputèrent la possession de la Berbérie orientale. Les juifs furent éprouvés au cours des combats que se livrèrent les deux puissances ennemies, mais ni plus ni moins que les autres segments de la population locale. Lors de la prise de Tunis par les Espagnols en 1535, de nombreux juifs furent faits prisonniers et vendus comme esclaves dans plusieurs pays chrétiens. Cependant, durant les quelque quarante ans que dura l’occupation espagnole, il ne semble pas qu’elle ait donné lieu à la persécution systématique des juifs.

Les deys et les beys

Après la victoire des Turcs sur les Espagnols en 1574, la Tunisie devint une province de L’Empire ottoman qui accéda peu à peu à une autonomie de fait sous les premiers deys, les beys de la dynastie mouradite et ceux de la dynastie husseinite.

Sous les deys et les beys les juifs jouèrent un grand rôle dans les échanges commerciaux avec l’étranger. En relation d’affaires avec l’Europe, ils sont des intermédiaires efficaces dans la rédemption des chrétiens capturés par les corsaires barbaresques et réduits en esclavage. Ils sont les seuls à exercer les métiers d’orfèvre, de bijoutier et de joaillier, mais exercent aussi, comme les musulmans, ceux de tailleur, teinturier, cordonnier ou menuisier. Les souverains font souvent appel à eux, leur confient même le monnayage de l’or et de l’argent.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les juifs faisaient toujours l’objet de mesures discriminatoires : la chechia qui leur servait de coiffe devait être de couleur noire à la différence de celle des musulmans, rouge. Les juifs italiens qui s’habillaient à l’européenne, portaient des chapeaux ronds comme les marchands chrétiens mais au début du XIXe un bey leur imposa le port d’une calotte blanche. Les juifs étaient toujours astreints au paiement de la capitation. Ils devaient s’acquitter d’impositions supplémentaires chaque fois que le Trésor du prince était en difficulté. De plus, ils étaient périodiquement requis d’accomplir des travaux d’utilité publique et se voyaient imposer des corvées. A la fin du XVIIIe Hammouda Bey alla jusqu´à leur dénier le droit d’acquérir et de posséder des propriétés immobilières.

De nombreux juifs d’origine espagnole ou portugaise établis à Livourne entretenaient des relations commerciales avec la Tunisie, où certains venaient résider et faire souche. Ces  » Livournais  » ou Grana se firent de plus en plus nombreux au cours du XVIIe siècle et prirent une large part aux activités de la population juive. Comme dans le passé ils pouvaient professer leur religion sans entraves, s’organiser en communautés pour faire face à toutes leurs dépenses en matière de culte et d’assistance. Cependant, confinés avec les juifs indigènes dans les venelles étroites de la hara de unis, les Livournais supportent mal cette promiscuité. La méfiance des autochtones à leur endroit et les incompatibilités de mœurs seront à la source d’une séparation de fait des deux communautés en présence, les Twansa (ou Tunisiens) d’un côté, les Grana (ou Livournais) de l’autre. Véritable schisme qui aura lieu en 1741 : chaque communauté aura désormais ses synagogues, ses écoles, ses boucheries rituelles, son tribunal rabbinique, sa caisse de secours et son cimetière. Dans les autres villes de Tunisie, toutefois, les mêmes institutions communautaires continuèrent à servir l’ensemble de tous les fidèles.

Le XVIIIe siècle vit l’essor des études talmudiques dans toutes les communautés de Tunisie, et plus particulièrement à Tunis. C’est alors que les juifs de Tunis se rendront à Livourne pour faire imprimer, parrainés par des mécènes tels les Roa et les Chemama, les oeuvres manuscrites de leurs maîtres. Plus de cent ouvrages verront le jour du XVIIIe au XIXe siècle, à une cadence annuelle de deux à trois volumes.

Lorsque les imprimeries juives locales commencèrent à fonctionner, on imprima sur place des œuvres traitant pour la plupart avec maîtrise et érudition, de commentaires talmudiques et de casuistique. De savants rabbins, tels Itszhak Lumbroso (mort en 1752), Messaoud El Fassi (mort en 1774) et Uziel el-Haïk (mort en 1810) ont attaché leur nom à des œuvres qui furent imprimées à Livourne bien après leur mort. Rappelons que c’est en 1768 que fut imprimé à Tunis le premier livre hébraïque, Zera Itshak du rabbin Itshak Lumbroso. A la fin du XVIIIe, le rabbin émissaire de Hébron, Haïm Yossef David Azoulay, qui séjourna dans le pays des beys, rendra hommage à la science des rabbins de Tunis,  » grande ville de savants et d’écrivains. »

Au XIXe siècle, la Tunisie des beys s’ouvre de plus en plus largement aux influences européennes. Le souverain Ahmed Bey (1837-1855) entreprend de moderniser son administration et son armée et inaugure une politique de réformes. En vertu d’un accord signé au cours de l’année 1846, les juifs de Toscane qui se sont établis en Tunisie à une date récente ou qui viendront s’y établir à l’avenir, obtiennent le droit de conserver la qualité de Toscans sans limitation de temps. Cette disposition encourage nombre de juifs de Livourne à venir s’installer en Tunisie où ils constituent, à la différence des Livournais arrivés au XVIIe siècle, une minorité étrangère placée sous la protection du consul de Toscane. La presque totalité des juifs du pays n’en continue pas moins à faire partie des sujets du Bey et à être soumise au statut de dhimmis.

C’est ce statut qui allait être mis en question par ce qu’il faut bien appeler une manifestation de fanatisme. Un cocher juif du nom de Batou Sfez, en état d’ivresse, eut une altercation avec un musulman. Celui-ci l’accusa d’avoir maudit la religion du Prophète. Il n’en fallut pas davantage pour que le cocher juif malmené par une foule fanatisée, fût arrêté, jugé et, conformément au droit musulman qui punit de mort le blasphème, condamné à la peine capitale et exécuté le 24 juin 1857. La rigueur de la peine, sans commune mesure avec la faute imputée, soulève une vive émotion au sein de la population juive. Les consuls de France et d’Angleterre à Tunis en tirent argument pour demander à Mohamed Bey de s’engager dans la voie de réformes libérales, analogues à celles décrétées dans l’Empire ottoman. Des pressions de plus en plus vives amènent Mohamed Bey à proclamer le 10 septembre 1857, sous le nom de Pacte Fondamental, une déclaration de principes accordant de larges garanties à tous : nationaux et étrangers, qu’ils soient musulmans, juifs ou chrétiens. Son successeur, Mohamed es-Sadok Bey y ajoute une constitution en date du 26 avril 1861 qui fit du pays une manière de monarchie parlementaire. Ces textes novateurs mettent fin à toutes les mesures discriminatoires officielles dont les juifs pâtirent dans le passé, en leur reconnaissant les mêmes droits et les mêmes devoirs qu’aux musulmans.

Les réformes introduites par ces beys ne tardèrent pas à grever les finances publiques. Pour y faire face, les beys furent amenés à majorer les impôts en vigueur, en exaspérant les masses. La révolte de 1864 amena le pouvoir à suspendre l’application de la constitution et à donner un coup d’arrêt aux réformes. Mais les juifs n’eurent pas à souffrir d’une remise en vigueur des anciennes discriminations. Pour venir à bout de la révolte populaire, le bey avait dû contracter un certain nombre d’emprunts dont les arrérages pesaient lourdement sur le budget. Ne pouvant plus honorer ses engagements, la Tunisie se vit imposer en 1869 la création d’une Commission financière internationale. Dès lors le pays devint le théâtre de la lutte d’influence des puissances et la pénétration économique de la France, de l’Angleterre et de l’Italie s’intensifia. Un certain nombre de juifs tunisiens qui entretenaient des relations commerciales avec les puissances européennes obtinrent leur protection, ce qui leur permettait, tout en conservant la nationalité tunisienne et le statut ersonnel défini par le droit mosaïque, de devenir justiciables des juridictions consulaires, à l’égal des ressortissants étrangers, échappant ainsi à l’arbitraire de l’administration beylicale. L’influence de l’Europe s’exerçait également sur le plan culturel. Les enfants des familles de la bourgeoisie tunisoise fréquentaient des écoles protestantes. L’école ouverte à Tunis par l’Alliance israélite universelle en 1878 permit aux familles juives de toutes les classes sociales d’y envoyer leurs enfants. Tout en faisant une place à l’histoire juive et à l’enseignement de l’hébreu, celle-ci dispensait les programmes des écoles françaises. Dès lors s’amorça une évolution de la population juive qui devait s’amplifier sous le Protectorat français institué le 12 mai 1881 par le traité du Bardo.

Le protectorat français

Le protectorat français fut accueilli avec un certain enthousiasme par des juifs de Tunisie, convaincus que leur condition s’améliorerait sous l’égide d’une France qui avait été la première nation à émanciper les juifs. Et de fait, la situation économique de la communauté juive prospéra à la faveur de l’économie coloniale. À la première école de l’Alliance israélite s’en ajoutèrent de nouvelles à Tunis, Sousse et Sfax. Mais la jeunesse juive fut aussi de plus en plus nombreuse à fréquenter les écoles publiques ouvertes dans les villes de Tunisie. La scolarisation des nouvelles générations engendra l’acculturation de la population juive. Les familles juives aisées abandonnèrent la hara pour s’installer dans les nouveaux quartiers  » européens « . Des imprimeries juives furent créées qui permirent l’impression de livres de prière et de traités talmudiques composés par des rabbins tunisiens, mais aussi de publications en judéo-arabe.

Une littérature populaire en judéo-arabe (rédigée en caractères hébraïques) se développa vers 1860 avant de s’éteindre complètement en 1960. Comme toute littérature naissante, elle était composée d’œuvres d’emprunts, de traductions ou d’imitations de l’arabe, de l’hébreu et du français. Près de 1200 écrits verront le jour durant cette période : nouvelles, contes, élégies, chansons bédouines ou égyptiennes, polémiques, faits divers et problèmes d’actualité. À cette production, il faut ajouter plus de soixante journaux quotidiens, hebdomadaires ou bulletins éphémères. À son apogée, cette littérature locale dont le but était de divertir et d’instruire les masses dépassera les frontières de la Tunisie et sera lue dans tout le Maghreb, de Benghazi à Casablanca.

Les liens entretenus par la communauté juive de Tunisie avec celle de Palestine ne se démentirent jamais. L’émergence du mouvement sioniste en Europe inspira la formation de plusieurs organismes sionistes : Agoudat Sion, Yoshevet Sion, Terahem Sion qui, en 1920, s’unifièrent en une Fédération sioniste officielle. Des cours d’hébreu moderne sont dispensés, et un grand intérêt est manifesté pour les problèmes sociaux, économiques et politiques vécus par la communauté juive de Palestine. Dès 1929 est créé en Tunisie le mouvement pionnier Hashomer Hatsaïr, suivi, en 1933 du mouvement révisionniste Betar qui sera appelé à devenir la base de l’impulsion sioniste future en Tunisie.

L’adoption des mœurs et de la culture françaises s’intensifie. L’occidentalisation se traduit encore par l’adoption de nouveaux modèles familiaux et l’affaiblissement des pratiques religieuses dans les classes dites  » évoluées « . Désormais les publications en judéo-arabe sont délaissées pour les journaux et revues en français, langue dans laquelle les écrivains juifs tunisiens d’après la Première Guerre mondiale publient leurs propres œuvres.

La loi française du 20 décembre 1923 ayant rendu plus aisées les conditions d’accès à la nationalité française, des juifs tunisiens demandent et obtiennent leur naturalisation. Prônée par les assimilationnistes, la naturalisation est combattue par les traditionalistes parce qu’elle leur semble accélérer la déjudaïsation, par les sionistes qui militent en faveur d’une solution nationale de la question juive et par les marxistes qui souhaitent que les juifs lient leur destin à celui de leurs compatriotes musulmans.

Si les juifs tunisiens mettent moins d’empressement à vouloir devenir Français, c’est sans doute parce que leur condition juridique s’est améliorée : au lendemain de la Première Guerre mondiale en effet la communauté juive avait été dotée d’un conseil d’administration élu au suffrage universel avec représentation proportionnelle des  » Livournais  » et des  » Tunisiens « , par le décret beylical du 20 août 1921. Dans toutes les villes la population juive était en mesure de pourvoir à ses besoins en matière de culte et d’assistance. Le statut personnel des juifs de nationalité tunisienne était réglementé par le droit mosaïque et les tribunaux rabbiniques étaient les seuls compétents dans ce domaine. De plus, la population juive se trouvait représentée dans toutes les assemblées consultatives du pays : chambres économiques, conseils de caïdats, Grand Conseil. Si elle ne constituait qu’une faible minorité de la population totale de Tunisie – moins de 2,5 % en 1936 – elle possédait néanmoins tous les droits d’une minorité. Cette période portera en germe tous les signes des mutations futures de cette communauté que la Deuxième Guerre mondiale viendra perturber.

 

La deuxième guerre mondiale

Après la défaite de juin 1940 et l’établissement du régime de Vichy, les juifs de nationalité tunisienne comme ceux qui avaient acquis la nationalité française firent l’objet de toutes les mesures discriminatoires édictées en France : exclus de toutes les fonctions publiques, les professions d’avocats et de médecins limitées par le numerus clausus. La gestion de leurs entreprises leur fut retirée et confiée à des administrateurs provisoires  » aryens « . En pleine application de ces mesures, la Tunisie fut occupée par les armées de l’Axe, suite au débarquement allié du 8 novembre 1943. Pendant six mois, de novembre 1942 à mai 1943, les juifs de Tunisie furent considérés par les forces d’occupation comme des ennemis et traités en ennemis. Ayant pris en otages une centaine de notables juifs qu’il menaçait d’exécuter, le Haut Commandement allemand força la communauté juive de Tunis à fournir 3000 hommes qui furent dirigés vers les camps de travail obligatoire. Outre les pénuries alimentaires et les bombardements intensifs des armées alliées, lot de toute la population tunisienne, la population juive supporta le poids de toutes les réquisitions militaires et fut frappée

D’exorbitantes amendes collectives pour indemniser les victimes d’une guerre dont la responsabilité était attribuée à la  » juiverie internationale « . Des exécutions sommaires et des déportations individuelles dans des camps de concentration européens punirent les contraventions à l’ordre allemand, mais la victoire des alliés empêcha les nazis d’appliquer aux juifs de Tunisie leur «  solution finale « . Peu de temps après la libération du pays par les armées alliées, le 7 mai 1943, les dispositions édictées contre les juifs furent peu à peu abrogées et les juifs bénéficièrent alors de conditions favorables à leur essor. En 1946 ils étaient 70 000 de nationalité tunisienne sans compter les 20 à 25 000 juifs de nationalités française, italienne ou autre.

La communauté de Tunis, réorganisée par un décret du 13 mars 1947, et celles de «  l’intérieur  » secondées par des œuvres sociales telles l’OSE, le JOINT et de nombreux organismes locaux font reculer d’année en année le paupérisme juif. Certes, il reste à l’intérieur du pays des communautés qui ont conservé dans de nombreux domaines leur mode de vie traditionnel, mais la diffusion quasiment généralisée de la langue et de la culture françaises contribuent à la modernisation d’une part croissante de la population juive.

Désormais, l’émancipation passe aussi par le sionisme, défendu par des journaux comme La Voix juive et la Gazette d’Israël. Dès 1945 des jeunes émigrent pour aller grossir les effectifs des pionniers d’Israël. Après l’Indépendance de l’État d’Israël, l’émigration devient massive : quelque 25 000 juifs partiront pour Israël entre 1948 et 1955, surtout les éléments traditionalistes de la population juive tunisienne. Les plus occidentalisés des classes aisées se dirigeront vers la France.

Depuis l’indépendance

Après l’indépendance proclamée le 20 mars 1956, les dirigeants du pays, avec Habib Bourguiba à leur tête, s’attachent à intégrer les juifs dans la nation tunisienne en abrogeant tout ce qui pouvait les séparer de leurs compatriotes musulmans.

Quelques jours plus tard les citoyens tunisiens juifs et musulmans sont appelés à élire la première Assemblée constituante. Le premier gouvernement tunisien compte un ministre juif. Le 25 juillet 1957, l’abolition du beylicat est votée à l’unanimité et Bourguiba proclamé président de la République. Les réformes entreprises touchent aussi la population juive : le 27 septembre 1957, le tribunal rabbinique est supprimé et remplacé par une Chambre de statut personnel intégrée dans les juridictions civiles. Onze magistrats juifs sont nommés qui occupent, pour la première fois, de hautes fonctions judiciaires.

Dans l’ensemble, la politique de la République tunisienne sera libérale, mais la situation (la constitution tunisienne édictant que la Tunisie est un pays musulman, les discriminations positives qui excluaient les jeunes juifs du service militaire, des passe-droits de plus en plus fréquents, ajoutés au marasme économique notamment) mènera au départ de la plupart des juifs qui avaient choisi de rester dans leur pays après l’indépendance.

La crise de Bizerte, en 1961, provoquée par le maintien de troupes françaises dans cette base navale sans l’assentiment de la Tunisie, cinq ans après l’indépendance, donne lieu à de sanglants incidents qui, curieusement, engendrent une brutale flambée d’antisémitisme chez une partie de la population musulmane. Elle fut suivie lors de la guerre de Six-Jours (1967) par la mise à sac de boutiques juives et l’incendie de la grande synagogue de Tunis. En 1971, l’assassinat d’un rabbin en plein cœur de la capitale déclenche une nouvelle vague d’émigration.

La population juive de Tunisie se réduit à quelque 3 000 âmes à l’heure actuelle. Les originaires de ce pays se sont dirigés les uns vers Israël (50 000), les autres vers la France (35 000). Partagés entre ces deux pays où ils se sont donné une nouvelle vie, ils sont restés liés à la Tunisie par 2000 ans d’histoire.

Robert A. Attal, né à Paris en 1927, Claude Sitbon, né à Tunis en 1943.

 http://www.chemla.org/Tunisie.html  

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La Tunisie au gré des conflits

Culture et patrimoine

 

 

 

 

28 avril 2013

L’économie tunisienne en 1945 – Robert Tinthoin

Classé sous — milguerres @ 20 h 13 min

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La Tunisie au gré des conflits

L’économie tunisienne en 1945

Robert Tinthoin 

source : L’information géographique  lien   Année   1946   lien Volume   10   lien Numéro   10-5   lien pp. 180-183 (http://www.persee.fr

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La Régence de Tunis, ouverte au monde moderne à la fin du XIXe siècle (1881),

ne possédait alors qu’un équipement économique rudimentaire et désuet.

 

I. — LE POTENTIEL ÉCONOMIQUE EN 1939

Avec l’aide de la nation protectrice, la Tunisie est parvenue, en 1939, à faire figure de nation moderne. C’était à la fois « un pays très jeune par sa formation et son équipement économique et très vieux par son histoire ».

Peuplée de 2.600.000 habitants (2) dont 8 % d’Européens (Français : 4,1 %, Italiens : 3,6 %) et 2,3 % d’Israélites, c’est un pays naturellement assez peu avantagé par une nature ingrate et aride. Sur une superficie totale de 125.000 km2, elle n’offre que 26 % de terres labourables et 8 % de bois et forêts contre 36 % de terres de parcours et 28 % de terrains improductifs. Contrairement à l’Algérie, elle ne possède pas de Tell littoral et les plis atlasiques s’y resserrent en laissant peu de place pour les plaines et les plateaux.

Son Agriculture est représentée par des produits méditerranéens (céréales, oliviers, vigne) et africains (dattes, alfa). La superficie cultivée en céréales a doublé depuis 1881 (9.700.000 ha en blé, 616.000 ha en orge), en 1939, grâce à la motoculture et à la pratique de la jachère travaillée. La Tunisie produisait en 1939: 2.160.000 qx de blé dur (3 fois plus qu’en 1881), 1.750.000 qx de blé tendre, dit « de force » (introduit depuis une trentaine d’années), 1.700.000 qx d’orge (augmentation du quart), 320.000 qx de céréales secondaires (avoine, maïs et sorgho, 11 fois plus).

Sous l’impulsion donnée par Paul Bourde, à partir de 1890, le nombre des oliviers a triplé (19 millions d’arbres), ils produisent 400 millions de kgs de fruits donnant 80 millions de kg d’huile. Le vignoble, peu important il y a 60 ans (1.200 ha), couvre en 1939 48.000 ha (40 fois plus) et produit 2 millions d’hectolitres de vin. Les plantations de tabac ont centuplé de superficie depuis 1891 (400 hectares). Les cultures maraîchères et fruitières étaient localisées presque exclusivement dans la zone Nord et Nord-Est, la basse vallée de Medjerda, le cap Bon et le Sahel (450.000 agrumes et 1.235.000 amandiers, plantés depuis 1881). Les oasis comptent 2.700.000 dattiers (la moitié en plus qu’en 1881) produisant 258.000 qx de fruits. Enfin, 900.000 ha de nappes alfatières — autrefois presque uniquement utilisées en terrains de parcours — donnent 1.290.000 qx d’a//a. Les forêts couvrent un million d’hectares, fournissant 45.000 qx de liège, 40.000 qx de bois de chauffage ou d’industrie, 130.000 mètres d’étais de mine. « La colonisation n’a pas entraîné une diminution des cultures indigènes : elle a surtout conquis des terres sur la brousse » (73.000 ha défrichés de 1921 à 1924).

La deuxième grande ressource de la Tunisie est Y élevage, qui a triplé d’importance en 60 ans : 2.740.000 moutons, 1.670.000 chèvres, 480.000 bovins, 300.000 équidés et 35.000 porcins en 1939.

Parmi les autres sources de richesse, les Mines (38 en activité en 1938) emploient 15.000 ouvriers extrayant 2.000.000 de tonnes de phosphates, 828.000 tonnes de fer, 31.000 tonnes de plomb et 3.500 tonnes de zinc, mercure et fluorine.

La PÊCHE, utilisant 3.800 barques de 10.000 tonneaux, montées par 15.000 hommes d’équipage, rapporte annuellement 200.000 kg d’épongé et 12 millions de kg de poisson.

Enfin, à côté des Industries anciennes modernisées (tapis, cuirs brodés et carreaux de faïence ) et des industries artisanales familiales (soieries, brocarts, dentelles, dinanderies, poterie d’art, tissus de laine et de poil de chameau, tapis : 30.000 m2, chéchias : 600.000), des usines européennes ont été construites récemment.

En 1939, la Tunisie compte : 21 minoteries modernes, 113 fabriques de pâtes alimentaires, 550 moulins, 1.310 huileries, 4 distilleries d’essences et de parfums, des conserves de produits alimentaires, surtout de poissons (3). Des tanneries traitent mensuellement 36 tonnes de peaux de bovidés, de moutons et de chèvres, tandis qu’on extrait des carrières un million de tonnes de produits; les fabriques de chaux fournissent 50.000 tonnes et celles de ciment 45.000 tonnes de ciment par an.

L’Équipement routier, ferroviaire ET portuaire est représenté par 6.600 km de routes (contre 4 en 1881), 8.000 km de pistes carrossables; 2.100 km de voies ferrées (contre 200 en 1881), transportant 10 millions de voyageurs, 4.200.000 tonnes de marchandises, 200.000 km, trains d’autorails; 250 ha de ports assurant un trafic de 160.000 passagers, 4 millions et demi de tonnes de marchandises et recevant 1.500 navires entrés et sortis d’un tonnage de 10 millions de tonneaux. La Tunisie possède un parc automobile de 9 à 10.000 tonnes : 200 autocars et 700 voitures de louage. Unaéroport de Tunis enregistre : 2.300 départs et arrivées d’appareils qui transportent 10.000 passagers, 22.000 kg de courrier et 17.000 kg de marchandises. Il faut ajouter : 56.000 km de lignes téléphoniques et 17.300 km de lignes télégraphiques.

L’ÉQUIPEMENT hydraulique est assuré par le grand barrage de l’oued Kebir (20 millions de m3 de retenue), par le barrage de dérivation à vannes d’El Bathan sur la Medjerda pour irriguer la forêt d’oliviers de Tebourba (100.000 arbres), par 15.000 points d’eau aménagés et de nombreux puits artésiens forés (débit total : 2.743 1/sec). 70 % des centres urbains, groupant 90 % de la population citadine, bénéficient d’une distribution d’eau potable assurée par 1.800 km de conduites (une seule ville, Tunis, en 1881).

L’équipement Électrique dispose de 9 centrales fournissant une puissance de 57.300 kW et débitant annuellement 62 millions de kW, grâce à 1.400 km de lignes à haute tension et 800 km de lignes à basse tension.

Au point de vue Pétrole, on n’a procédé qu’à des recherches sporadiques de 1909 à 1931. A partir de cette dernière date, quelques résultats ont été obtenus dans la région de Bizerte (Djebel Kébir)), la Tunisie centrale (Aïn Rhelal), près de Sbeïtla (Djebel Zaouia).

L’effort réalisé pour la mise en valeur agricole et industrielle se traduit par une consommation douole des blés dur et tendre, d’orge, d huile et de viande de mouton, quadruple du sucre, témoignages de l’élévation certaine du niveau de vie.

D’autres faits tendent à illustrer cette amélioration : c’est la valeur annuelle des divers produits du sol et du sous-sol : un milliard de francs d’huile, 417 millions de produits miniers, 90 millions de dattes, 50 d’alfa, 46 de poissons, 6 de produits forestiers, 3.500.000 de produits industriels, 3.500.000 de conserves de poissons, 190 millions de recettes douanières. Il faut ajouter 50 millions de francs-or investis dans l’alimentation en eau potable, 200 millions dans les industries minières, les capitaux des sociétés d’électricité, de chemins de fer, de transports routiers, la valeur des bâtiments publics et privés… pour un total de 750 millions de francs.

La richesse de la Tunisie est attestée par une balance commerciale assez bien équilibrée : 1.560 millions de francs aux importations (950.000 tonnes de produits divers, houille, bois, riz, sucre) contre 1.355 millions aux exportations (3.175.000 tonnes de phosphates, produits divers, céréales, vins, huile d’olives).

Cette prospérité fut gravement compromise en 1942 par le blocus des côtes d’Afrique du Nord, l’invasion allemande et les opérations militaires, au point qu’un moment, l’activité économique du pays fut pratiquement arrêtée.

H. — LES DESTRUCTIONS

Le 8 mai 1942, lors de la libération du territoire tunisien, la situation était la suivante : Sousse, Gabès, Bizerte, Tunis, Sfax, Tebourba, Medjez el Bab, Béja et d’autres agglomérations, les ports de Bizerte, la Goulette, Tunis, Sousse et Sfax, des chemins de fer, des centrales électriques, des ponts, sont en partie détruits et ont souffert des bombardements aériens, les routes, les locomotives et le matériel roulant ont subi une usure anormale par suite des besoins militaires. Au total, 235 km de voies ferrées, 268 p’onts, 1.572 km de routes sont défoncés, 5 centrales sur 9 mises totalement hors d’usage, la puissance électrique disponible est tombée à 1.800 kW; 530 km de lignes de transport et de distribution électrique avariés, le tonnage utile disponible pour le transport des marchandises est descendu à 1.100 tonnes par des camions très fatigués, à 10 tonnes par jour par chemin de fer. Les moyens de transport en commun de voyageurs par rail et par route ont pratiquement disparu : il ne reste qu’un parc automobile de 1.000 tonnes et 95 autocars en mauvais état dont 35 irréparables.

L’économie tunisienne est épuisée. Tout manque dans les centres urbains. Les marchés sont vides. Les céréales sont sur champs. Les ateliers sont détruits ou réquisitionnés. Plus de carburant, plus de force motrice. Au taux actuel, on peut évaluer la perte subie par l’outillage public à plus de 3 milliards de francs et l’ensemble des destructions consécutives aux opérations militaires à environ 30 milliards.

III. — LES RECONSTRUCTIONS

L’œuvre à accomplir était immense et exigeait une action créatrice pour réaliser du neuf, selon les données les plus récentes de la science et de l’art, dans un esprit de rénovation et d’union entre les divers éléments tunisiens ou français, musulmans, juifs ou chrétiens de la Régence.

Les principaux services reconstructeurs s’inspirèrent de la technique de l’urbanisme et de l’équipement régional le plus moderne.

En décembre 1944, dix-huit mois après l’expulsion des Allemands, des plans d’urbanisme sont établis pour les cités détruites (4), l’outillage public reconstitué, les centrales électriques tournent à nouveau (5), les routes à grands parcours permettent une circulation aisée, les ouvrages d’art sont terminés ou en cours d’achèvement, les ports de Sfax et de la Goulette praticables, les liaisons téléphoniques et télégraphiques possibles, les silos et les piles à huile reconstruits en partie, les déblaiements achevés, les opérations de déminage poursuivis. Les besoins essentiels de l’économie civile et l’effort de guerre ont pu être satisfaits, la campagne oléicole assurée à Sousse et Sfax, l’exploitation des mines de lignite (6), du cap Bon et les industries essentielles mises en marche (7).

Un travail considérable reste encore à accomplir pour réparer les ruines accumulées par la guerre et l’on n’a encore rempli à cette date que le dixième de cette tâche.

IV. — LA REPRISE ÉCONOMIQUE

Pratiquement isolée par les événements, la Tunisie, durant les six mois d’occupation, avait vécu de ses modestes réserves sous la contrainte et repliée sur elle-même.

L’eau a été de tout temps, l’élément le plus précieux de la mise en valeur de la Tunisie, comme de tous les pays du Moghreb, à faible pluviométrie. De l’équipement hydraulique dépend le développement rapide de la production agricole tunisienne. Une nouvelle politique de l’eau doit s’inspirer des expériences historiques basées sur le captage des sources, le barrage des oueds à l’origine de leurs cônes de déjection par des ouvrages peu coûteux et le développement de zones d’épandage dans la plaine, l’aménagement des pentes en terrasses étagées retenues par des murs en pierre sèche. Elle doit tenir compte également de la technique moderne des grands barrages- réservoirs et des forages.

L’irrigation a un rôle social : seule les cultures irriguées peuvent permettre d’améliorer le régime alimentaire des populations indigènes, en mettant à leur disposition des denrées d’un volume, d’une diversité et d’un pouvoir nutritif accrus. Le but à atteindre est de développer de nombreux périmètres irrigables, de fertiliser des terrains encore incultes et de redistribuer les terres irrigables. 

On prévoit l’aménagement de 50.000 hectares dans la région de Kasserine (8), 40.000 ha dans la basse vallée de la Medjerda et la région de Tunis, 1 millier d’ha dans la région de Gabès, dans le centre, la plaine à l’Ouest de Kairouan, au cap Bon, dans la plaine de la Foussana, la vallée de l’oued Marouf.

La Production agricole a subi les incidences des événements. Depuis 1940, on constate une régression marquée des superficies emblavées (près de 50 %), par suite de l’extension des zones minées, de la sécheresse persistante, du manque de matériel, de pièces de rechange, de carburants, de superphosphates, entraînant une préparation insuffisante du sol et une diminution des rendements. La situation semble devoir s’améliorer par l’importation de carburants, tracteurs et pièces de rechange et par une pluviométrie accrue.

Malgré la guerre, les plantations d’oliviers ont augmenté. On compte actuellement 22 millions d’arbres dont 14 millions en production, ce qui entraîne une progression constante du volume d’huile produite.

Atteint massivement par le phylloxera en 1936, le vignoble tunisien est en voie de reconstitution. Grâce aux efforts des arboriculteurs et des maraîchers, les cultures d’arbres fruitiers et de légumes ont dépassé 15.000 ha en 1 944, avec une production évaluée à 120.000 tonnes.

Les réquisitions, surtout sous l’occupation allemande, la pénurie des fourrages à cause de la sécheresse et diverses difficultés ont amené une diminution de 15 % de l’ensemble du cheptel depuis 1942. On s’efforce d’y porter remède par la protection, l’amélioration et la reconstitution du troupeau, la création de points d’eau, l’augmentation de la production fourragère et l’aménagement de réserves fourragères pour les années de disette.

L’équipement ferroviaire actuel a permis, en 1946, le transport d’un nombre double de voyageurs par rapport à 1939, malgré une réduction sensible du parcours des trains (12 millions de voyageurs par an contre 6); mais, parallèlement, le transport des marchandises n’atteint plus que le quart du trafic total. Pour l’avenir, on prévoit le renforcement des voies pour augmenter la vitesse des trains surtout sur les lignes impériales, l’acquisition de matériel neuf, notamment d’autorails et de Tocotracteurs électriques (9).

V. — CONCLUSION

Cruellement atteinte dans ses œuvres vives par la guerre portée sur son territoire, la Tunisie s’est rapidement ressaisie, grandie par l’épreuve qui a stimulé les énergies et modernisé les méthodes en vue d’assurer un? remise en état rapide et une rénovation génératrice de richesse.

Dès l’avant-guerre, la stabilité politique et sociale de la Tunisie avait été troublée par son intégration dans la vie économique européenne. Les habitudes ancestrales, nourries de l’esprit conservateur islamique et le développement de l’artisanat familial, ont été bousculées par la circulation accélérée des richesses, l’introduction de méthodes agricoles et industrielles nouvelles. Il en est résulté des inconvénients : le développement d’un prolétariat urbain et minier, la transformation des classes sociales, mais aussi des avantages : la revalorisation de la terre et de ses produits grâce à la colonisation agricole, l’accession de la petite bourgeoisie et la formation d’une élite intellectuelle moderne. L’étroitesse des débouchés réservés à cette élite, le sentiment de communauté islamique, un certain racisme exacerbé et le développement d’un particularisme local, le tout développé par la civilisation française, ont parfois égaré l’élite urbaine tandis que les masses rurales bédouines restaient assez calmes, satisfaites par l’amélioration de leur niveau de vie, la paix intérieure et le respect de leurs traditions dans le cadre du protectorat.

La guerre a retourné la situation. L’élite et la petite bourgeoisie ont observé à notre égard une attitude franche, loyale et sympathique. Depuis la libération, une sage politique de réformes a rétabli une atmosphère de compréhension réciproque. La France cherche a reconnaître la part qui revient au Tunisien dans la direction du pays mais lui demande de s’adapter et collaborer avec les éléments européens sous sous l’égide de la culture française. 

Robert Finthoin.

 

_____

Notes 

(1) Nous avons consulté notamment : L’œuvre de la France en Tunisie. Imprimerie Laporte. Tunis, 1941, in-8, 47 p., nombreuses illustrations, 1 carie h.-t. — Tunisie 45. Imp. Artypo, Aloccio, Bascone et Muscat, Tunis, 1Q45, in-4″, 75 p., 72 grav. h.-t. — R. F. Présidence du Conseil. Direction de la Statistique générale et de 3a documentation. Annuaire statistique, 54e vol., 1938, Paris, Imp. nat., 1939, in-S, section 6 C, Tunisie, p. 270-276.

(2) De 1921 à 1936, la population a augmenté de plus de 475.000 habitants.

(3) Livrant, suivant la pêche, 100.000 à 400.000 kg de thon à l’huile, 10.000 à 80.000 kg de thon salé, plus 1 80 de 150,000 kg de poissons divers à l’huile, 140.000 kg de poisson salé,

(3 bis) D’autres résultats modérés sont attendus pour l’avenir, mais il faudra un très gros effort en techniciens, capitaux et matériel. Ministère Economie nationale. Evolution de la situation économique française, Paris, 1946, n° 58, pp. 27-28. 1 S 1

(4) Dans Tunis, ville bâtie au-dessus de la boue conquise sur le lac, les lotissements suburbains se sont développés le long du golfe, depuis la Marsa jusqu’à Hammam Lif. On prévoit le maintien à Tunis du cent/e des affaires et du centre de commerce à proximité de la ville arabe, création de groupements urbains résidentiels, zone de repos et d’agrément le long du golfe, protection du site de Carthage, zones de travail intellectuel et portuaire.. A Blzerte, la nouvelle ville se développe à proximité d’une plage bien exposée et d’une forêt de pins, vers le lac.

(5) Pour l’avenir, on prévoit l’équipement de 150 millions de kWh sur un total de 350 millions que roule annuellement la Medjerdah. Dans trois à sept ans, on achèvera l’aménagement de l’oued el Lil (barrage de Ben Métir : 50 millions de m:i; trois usines de 14 millions de kWh; envoi à Tunis de 100.000 m3 d’eau potable; 8.000 ha irrigables) et celui de l’oued Mellègue (barrage de Kzar ez Zit : 400 millions de m3; 90.000 volts alimenteront Tunis et les mines du Centre tunisien; 40.000 ha irrigables). Construction de nouvelles centrales hydroélectriques alimentées par de vastes réservoirs, d’un réseau de transport et de distribution d’énergie électrique et d’interconnexion régionale et impériale (avec l’Algérie), augmentation de la puissance des centrales thermiques de la Goulette, Sfax, Gabès et Gafsa. (Ministère Economie nationale, Evolution de la situation économique française, Paris, 1946, n° 60, p. 29.)

(6) L’exploitation, commencée au cours de la guerre 1914-1918, a été reprise en 1939; on prévoyait une production de 300 tonnes par jour pour 1941 et 300.000 tonnes par an pour l’avenir. Une nouvelle usine de distillation devait en tirer de l’essence, semi-coke, brais, goudron et soufre.

(7) Par rapport à la valeur moyenne de 1942, le tonnage kilométrique mensuel des chemins de fer pour les marchandises atteint 40 %, le total des transports routiers et ferroviaires 70 %, le nombre mensuel de places kilométriques par route 41 %, la production d’énergie électrique 88 %, la production des lignites 6.000 tonnes 1 82 par jour contre 300 en 1941.

(8) Le plan d’aménagement rural de la région de Kasserine fournit un exemple typique. On compte mettre en valeur un périmètre de 50.000 ha où l’on pourra irriguer 4.000 ha qui nourriront une population quatre à cinq fois supérieure à la population actuelle du territoire. L’aménagement des pentes en terrasses permettra de planter oliviers et arbres fruitrers en laissant 10.000 ha de pâturages et 4.000 ha de cactus. Ce périmètre produira annuellement : 31.700 quintaux de céréales. 630 tonnes d’huile d’olive. 875.000 kg de viande, 1.600.000 kg de légumes, 2 millions de kg de fruits.

(91 Revue de la vie tunisienne, n » 14, lev. 1946, pp. 17 et 18, A. de Kluguenau. 183

source : http://www.persee.fr

 

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26 avril 2013

L’amiral Émile Lacroix

Classé sous — milguerres @ 0 h 32 min

 

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Ceux que l’on maudirait !

 Une histoire : Bizerte et la France

L’amiral Émile Lacroix
(1883-1949)

Auteur
Christophe Lacroix 
Institut Pierre-Renouvin, Université de Paris 1.

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 notes L’Amiral Emile Lacroix-www cairn info

RÉSUMÉ
Né en 1883, dans les Côtes-du-Nord, l’amiral Émile Lacroix est le fils d’un gendarme. Entré à l’École navale en 1900, il fait une carrière maritime. En 1939, contre-amiral, il commande les contre-torpilleurs de l’escadre de l’Atlantique. Son navire est gravement touché à Mers el-Kébir. Promu vice-amiral et commandant de la 3e escadre à Toulon, avec autorité tactique sur la 4e escadre, il est envoyé le 21 septembre 1940 à Dakar pour prendre la tête de la Force Y, où il combat à nouveau les Britanniques. Vice-amiral d’escadre en mars 1941, il commande la 1re escadre des croiseurs à Toulon, second de l’amiral de Laborde. C’est à ce poste qu’il donne l’ordre de sabotage de ses navires. Retiré à Paris, il n’est pas touché par l’épuration et meurt le 1er août 1949.

• Aux origines de l’amiral
• L’aéronavale
• La 2e Escadre légère, la guerre et Mers el-Kébir
• Le commandement de l’Escadre de l’Armistice
• Dakar
• Toulon et le sabordage
• Le marin devient éléphant37, ou l’exil au milieu de la société

Quel parcours plus emblématique du destin tragique de la marine française durant la Seconde Guerre mondiale que celui de l’amiral Lacroix ? Emblématique au point d’avoir vécu comme siens les principaux drames endurés par la plus belle Marine depuis la fin du XVIIIe siècle : avec son navire-amiral, le Mogador, blessé à mort à Mers el-Kébir ; la réponse au défi britannique et à la nécessité de protection de l’Empire français face aux prétentions gaullistes avec le commandement en chef à Dakar ; et enfin le sabordage de ses navires à Toulon, le 27 novembre 1942. Emblématique aussi par son parcours à la fois classique, par son adhésion au gouvernement légal de Vichy et à sa politique, par sa conception intransigeante de la discipline, son amitié avec le chef de la Marine et dauphin du maréchal Pétain, l’amiral Darlan, et atypique, du moins dans les idées reçues, par son origine modeste, son caractère très marin, sa passion pour l’aéronavale, son refus de toute compromission avec les clientèles ou les politiques, son anglophilie, son désir (contenu) de faire appareiller les Forces de Haute Mer à Toulon.
2On l’aura compris, une biographie de l’amiral Lacroix est une invitation à dresser une nouvelle évaluation de l’histoire du corps des officiers de Marine, donc de la Marine en général, du conflit qui vit la disparition provisoire de cette dernière. Point de vue d’autant plus fort qu’il se constitue à partir du parangon d’un marin arrivé au sommet de la hiérarchie, au cœur des événements, à la popularité certaine, mais resté méconnu[1] 

. Mais dans cette même logique, pour bien le comprendre, il ne faut pas l’enfermer dans l’amiral de la Seconde Guerre mondiale, « l’amiral Mers el-Kébir – Dakar – Toulon », et se souvenir qu’il n’aurait pas dû devenir marin.

Aux origines de l’amiral
3Bien que né en Bretagne en 1883, ses origines ne prédisposaient pas Lacroix à embrasser la carrière d’officier de la Royale. Son grand-père, mort avant la naissance de son fils, était cultivateur à Valempoulières, situé dans les moyennes montagnes jurassiennes. Hauteurs qu’a quittées Jean-Pierre Lacroix, le père de l’amiral, pour ne plus y revenir, en s’installant dans les Côtes-du-Nord, après sept années de conscription dans la cavalerie impériale, lorsqu’on lui a proposé un emploi dans la gendarmerie à cheval, à Bégard. C’est dans ce petit village de l’intérieur des terres qu’il rencontre sa femme et installe les Lacroix dans un environnement bretonnant, simple et paysan.
4Émile Lacroix, après avoir perdu son père à l’âge de 10 ans, est pris en charge par le mari de sa sœur, Louis Le Razavet, qui lui fait découvrir, à l’occasion de vacances chez un cousin, la mer qui devient sa passion. Au point que le jeune homme profitera désormais de chaque congé pour la rejoindre, effectuant seul à pied les 25 km séparant Bégard de la ferme familiale des Le Razavet. L’adolescent sait tôt sa vocation : être marin.
5Ses brillants résultats lui permettent d’envisager la carrière d’officier de Marine. Après avoir fait sa scolarité au lycée public de Saint-Brieuc, il intègre la Flotte[2] 
de Brest, bien que son directeur ait tenté de lui faire préparer Polytechnique, ce qui lui a valu cette réponse ferme, pour 15 ans : « J’ai décidé d’être marin. Si je ne suis pas capable de devenir officier, j’en saurai toujours assez pour être matelot. »
6Après deux années de scolarité, Lacroix intègre, à la 30e place sur 101, l’École navale, sur le Borda (résumé à lui tout seul de la « vieille Marine » qui imprègne encore l’institution de la Royale à cette époque)[3] 
Cette École navale dont l’environnement est encore peu démocratisé et qui se situe entre Fachoda et l’Entente cordiale. Aspects peu anodins au sujet d’un outil de socialisation primaire au pouvoir structurant. Son entrée, permise par la politique méritocratique de la IIIe République, consacre une élévation sociale pour le jeune élève officier, « fils de simple gendarme, boursier et républicain »[4] 
. Ses camarades sont les futurs amiraux Derrien, Moreau, d’Harcourt et Marquis ; ses anciens sont Sablé, Darlan, Muselier, Le Bigot ; ses « fistots » Decoux et Godfroy. On retrouve parmi ceux-ci les principaux acteurs de la Marine du second conflit mondial. Plus particulièrement, Émile Lacroix va se lier d’amitié avec un certain nombre d’entre eux, dont François Darlan, qu’il invite chez lui à Bégard. Ces amis vont constituer le premier groupe dont s’entourera le futur amiral de la Flotte, ce que l’on appellera plus tard les Amis de Darlan, à la différence qu’ils ne lui devront pas leur carrière et qu’ils ne seront véritablement que sur le tard un relais du système Darlan.
7Du point de vue scolaire, l’École navale confirme les efforts d’Émile Lacroix. Il arrive rapidement à la 4e place et échoue au pied du podium, 5e, à cause d’un séjour d’un mois à l’hôpital. Il est durant les deux années premier en anglais. L’École d’application se passe beaucoup moins bien. Il y est sévèrement noté par son commandant, le c. v. Berryer, qui juge son intelligence « plus théorique que pratique » (ce que sa carrière démentira). Ce qui le fait chuter dans le classement et l’empêche d’être affecté, avec les meilleurs ou les mieux aidés, en Extrême-Orient. L’aspirant Lacroix embarque, en 1903, dans l’océan Indien, jusqu’en 1907, puis en Méditerranée. Il retrouve la Bretagne en 1909, comme second d’un torpilleur. En 1911, il passe une année de croisière le long des côtes américaines avec le vieux croiseur d’Estrées, affectation très maritime. Durant toute cette période où un officier prépare son premier commandement, l’enseigne de vaisseau ne fait, curieusement, pas de spécialité. Ce qui lui permettra d’avoir une carrière plus ouverte que l’ordinaire des officiers.

8En 1912, la campagne du Maroc lui offre la première occasion de se distinguer. Sur le croiseur Friant, puis sur le Du Chayla, il est ensuite détaché au port de Méhédiya, qui joue un rôle important dans le ravitaillement de Fez par la rivière du Sébou. Enfin, il est envoyé sur le croiseur Cassard, navire du commandant de la Division navale du Maroc, le c. v. Simon. En juillet 1913, il prend Forti, au nord d’Agadir. Cette action lui vaut la Légion d’honneur et la promotion au grade de lieutenant de vaisseau. Remarqué par Simon, il devient son adjoint de division, l’équivalent, pour une division, de chef d’état-major. En janvier 1914, il reçoit des félicitations du ministre pour son travail sur la prévision de la houle au Maroc et pour son étude sur les ports du même pays.
9En 1915, il obtient son premier commandement, une escadrille de chalutiers de l’Océan, qu’il est aussi chargé de mettre en état afin de les rendre aptes à la lutte anti-sous-marine dans la Manche. En 1916, il prend le commandement de la Somme, un chalutier, dans les Patrouilles de la Méditerranée orientale. Lacroix se distingue au point de recevoir cette note flatteuse du commandant des Patrouilles Fatou : « Malgré la concurrence de nombreux et excellents collègues, il s’est mis tout à fait en vedette dans la division des patrouilles, par son entrain et son mordant. Cet officier n’est heureux que quand il agit[5] et ses chefs partagent ce sentiment de satisfaction, car ils savent qu’il n’est pas une mission, pas une action de guerre qui puisse être mise entre de meilleures mains que les siennes. » En 1917, il est nommé adjoint à la base de Patrouilles de Patras et de Corinthe, avant de gagner au même poste la base de Corfou (base très importante, car point de ravitaillement des navires assurant le blocus de l’Autriche en Adriatique et point de passage de toutes les troupes rejoignant le front oriental). Ces fonctions lui valent cinq témoignages de satisfaction.

10En novembre 1918, à Bougie, en Algérie, un ami du Borda lui fait rencontrer sa future femme, Blanche Chichillianne, divorcée. Ils se marient en août de l’année suivante et Pierre (prénommé ainsi comme tous les aînés Lacroix) naît en mars 1920 à Toulon.
11En mai 1919, il est nommé capitaine de corvette et commandant de l’aviso Toul. Peu de temps après les mutineries, il est envoyé en Crimée, où il doit notamment participer à l’évacuation des troupes blanches, ce qui lui vaut des félicitations du ministre. En février 1921, il engage près d’Anapa, « faisant preuve de belles qualités militaires et de décision et de vigueur » dit la citation, le combat avec un bâtiment bolchevique qui l’avait attaqué inopinément. Il méritera durant cette campagne quatre citations.
12Après le combat d’Anapa, le Toul est en gardiennage et Lacroix est désigné pour prendre le commandement de l’aviso Du Couëdic. Mais il ne reste pas longtemps sur ce navire, lui aussi en carénage, et part à Cherbourg prendre le commandement du torpilleur Chastang. À ce poste, il s’occupe de la remise en état des torpilleurs livrés par l’Allemagne.
13Mais la Marine subit une grave crise après la guerre. De nombreux officiers doivent rester à terre, faute de pouvoir servir en mer. De bonnes appréciations lui permettent d’embarquer, mais il doit demander, pour continuer, à être maintenu comme commandant en second seulement sur le même Chastang. Cette attitude lui vaut d’être bien vu du commandant de la 2e flottille de torpilleurs, qui en fait son adjoint, sur leMécanicien Principal Lestin. Après un commandement en mer ininterrompu depuis la fin de la guerre, le capitaine de frégate Lacroix, depuis juin 1923, est obligé de travailler à la recherche d’une affectation intéressante à terre. La vacance du poste de sous-directeur du port de Brest l’amène à intervenir auprès du directeur Bréart de Boisanger, Breton franc à la brillante carrière de marin, à la Noël[6]

Cet exemple traduit la crise traversée par le métier d’officier de Marine au début des années 1920, lorsque la Marine doit accepter de se sacrifier au profit de l’Armée et de l’arme nouvelle de l’Air, prioritaires.

L’aéronavale
14Mais pour Lacroix cette période est davantage marquée par la perte de son second fils, Jacques, né le jour de Noël 1921 et mort le jour de Noël suivant. L’homme, sensible, n’arrive pas à s’en remettre (jusqu’à appeler sa fille Jacqueline et ne pas oublier Jacques dans son testament)[7] . Si les notes ne font pas apparaître une baisse de la qualité de son service (il reçoit en décembre 1923 un nouveau témoignage de satisfaction pour le concours d’honneur des torpilleurs), la famille Lacroix a suffisamment ressenti cette épreuve pour prêter à Darlan une tentative de remotivation, grâce à un nouveau centre d’intérêt : l’aéronavale[8] 

15Si l’on ne peut exactement expliquer l’origine de ce qui va constituer une de ses grandes passions et occuper le quart de sa carrière, en 1924, il s’intéresse aux essais effectués au sein du port de Brest. Le 1er décembre de la même année, il prend le commandement de l’Aéronautique maritime du 2e arrondissement (celui de Brest) et devient membre de la Commission d’études pratiques de l’aéronautique. En 1925, il crée, en prenant le premier commandement, l’École supérieure de la navigation aérienne. Le c. f. Lacroix reçoit pour cela deux lettres de félicitations du ministre. Enfin, en 1926, il est nommé commandant de l’aviation maritime de la 4e région, à la base aéronavale de Karouba (Bizerte).

16En 1928, souhaitant reprendre la mer, après avoir perdu l’habitude du commandement durant toutes ces années où il s’est occupé de l’aéronavale, il demande à être mis sur la liste des officiers désireux de servir en mer. Il est nommé commandant en second du nouveau croiseur lourd Duquesne. Promu en janvier 1930 capitaine de vaisseau, il devient auditeur au Centre des hautes études navales (CHEN), réservé aux officiers destinés à occuper les hautes fonctions de commandement. Le vice-amiral Bréart de Boisanger, commandant du CHEN depuis peu, qui avait demandé en 1925 que le c. f. Lacroix y entre, n’y est probablement pas étranger. Appréciant Lacroix, il le classe premier de sa promotion pour un commandement. Ainsi, en juillet 1930, celui-ci prend le commandement du récent et beau croiseur de 10 000 t Suffren, dans la 1re Division de croiseurs du contre-amiral Descotte-Genon. Il récupère, avec les deux autres croiseurs de la division, les élèves de l’école d’application, perdue en mer. Si pour le « pacha » le pouvoir de former l’avenir de la Marine constitue une joie réelle, l’expérience est un échec, à cause de la mauvaise volonté des officiers du bord de s’en occuper, en plus du service habituel[9] 

En juin 1931, le c.-a. Darlan succède à Descotte-Génon. En octobre, le Suffren fait partie de la représentation de la France lors des cérémonies du cent cinquantenaire de la bataille de Yorktown, aux États-Unis. Il reçoit à son bord le maréchal Pétain, représentant la France, pour la traversée de l’Atlantique. Cet embarquement laissera d’ailleurs un goût amer à la Marine, Pétain ayant tenu, en bon terrien, des propos désagréables sur un bâtiment incapable d’être constamment prêt à se battre, suite à une avarie qui l’avait immobilisé. Cependant, le c. v. Lacroix n’en gardera pas un mauvais souvenir, au point, plus tard, de faire trôner dans son salon la photographie, autographiée à l’occasion, du vainqueur de Verdun. Cet intermède maritime lui permet d’être absent de l’aéronavale pendant la période la plus vive de l’affrontement avec le ministère de l’Air. Il ne sera donc jamais vraiment inquiété par la menace d’un transfert des personnels entre les ministères.

17En juin 1932, il prend le commandement du porte-avions Béarn. Il retrouve l’aéronavale, mais en tant que commandant d’un navire cette fois-ci. Son service, prévu pour durer une année, est prolongé suite à une demande du v.-a. Dubois, commandant la 1re Escadre, au chef d’état-major général Durand-Viel, car le Béarn a bien progressé sous sa direction et Lacroix a « son bateau et ses marins bien en main »[10]. En 1934, il quitte le porte-aéronefs pour la base aéronavale de Berre, le temps d’un été. En septembre, il est à la tête de l’aviation de la 3e Région maritime, la plus importante, celle de Toulon. Promu, le 20 mai, contre-amiral, il est nommé quelques jours plus tard par Durand-Viel à ce qui sera le sommet de sa carrière dans l’aéronavale, la direction du service aéronautique à l’état-major.

18L’aéronavale, contrairement à une idée reçue, commence à être prise en considération. Lacroix succède et précède des éléments brillants de la Marine, Godfroy et Michelier, très proches des chefs d’état-major général Durand-Viel et Darlan, témoignant de leur part d’une prise de conscience plus précoce qu’on a voulu le dire. Le problème est d’ordres budgétaire, politique, industriel et stratégique. La Marine doit, dans la perspective du conflit à venir, s’orienter vers une guerre de liaison (méditerranéenne pour la France), nécessitant la construction prioritaire de navires de ligne. La crainte de voir certains projets confisqués par l’armée de l’Air l’incite à ne pas trop s’engager en avant, d’autant qu’elle n’arrive pas toujours à des résultats concluants dans sa production (à cause notamment des grèves du Front populaire, de l’échantillonnage)[11] 
Les deux années de Lacroix (favorisées par une conjoncture permettant des moyens supplémentaires et une menace de l’Air qui commence à se dissiper) entament la recherche d’une nouvelle cohérence stratégique de l’arme aéronautique, avec des armes de projection offensives (les hydravions torpilleurs lourds et les projets de porte-avions), avec l’abandon progressif du dogme de l’hydravion (avec les Dewoitine) et la prise en compte de la Défense contre avions à tir rapide (les 20 mm auront cependant besoin d’être complétés par du 37 mm). La rédaction d’un règlement de bord spécifique marque également un souci de rationalisation. Il restera toutefois de nombreuses imperfections au début de la guerre.
19Lacroix est donc, pendant ces quinze ans, présent à tous les postes de l’aéronautique maritime. Si on ne peut exactement le qualifier de pionnier, au sens où il s’est engagé dans l’aéronavale lorsque celle-ci existait déjà en tant qu’organisation, il est un des artisans les plus importants de l’élaboration de l’outil aéronaval français. Appartenance appuyée par des ailes d’observateur d’aviation, portées sur l’uniforme, fièrement affichées.

La 2e Escadre légère, la guerre et Mers el-Kébir

20Après son refus d’une promotion à l’état-major, Darlan, chef d’état-major général depuis janvier 1937, lui donne le commandement de la 2e Escadre légère (EL), constituée de contre-torpilleurs qui sont parmi les meilleurs du monde. Son navire amiral est le beau Mogador[12] 
Il est basé à Brest, avec l’escadre de l’Atlantique, sous les ordres de l’amiral Gensoul.
21À ce poste, il doit d’abord assurer à la tête de cette escadre, fierté de la Marine, un travail de représentation sur les côtes bretonnes, mais aussi sur les côtes ibériques. Il en profite pour observer le mouvement des navires allemands dans les ports espagnols. Lors de la déclaration de guerre, la 2e EL escorte les convois dans l’Atlantique et est endivisionnée avec les Anglais. Le c.-a. Lacroix participe notamment à la poursuite duGraf Spee, prenant un temps la tête d’un groupe franco-britannique. Avec la mise en application de la nouvelle répartition des forces navales alliées, la Force de Raid, constituée après la recomposition de l’escadre de l’Atlantique, gagne la Méditerranée et mouille dans le port de Mers el-Kébir, à partir du 28 avril.

22La guerre ne s’arrête pas avec la demande d’armistice du 17 juin. La 2e Escadre légère effectue des sorties, cherchant vainement une flotte italienne. À partir du 25 juin, les navires sont immobilisés, attendant la démobilisation des réservistes. L’Amirauté a donné des consignes pour le sabordage des navires, en cas de tentative d’une puissance étrangère de s’en emparer. Les relations franco-britanniques se sont dégradées et la visite à l’amiral Gensoul de l’amiral anglais North, dans le but d’obtenir un ralliement à laRoyal Navy, accentue l’inquiétude. Nombreux sont ceux qui, comme Lacroix, croient en la possibilité d’une attaque[13] 
23Les sentiments du contre-amiral Lacroix, à ce moment, nous sont connus grâce à un déjeuner pris à bord du Mogador, le 1er juillet, par son neveu Émile Le Razavet. La conversation porte sur l’état moral des marins de Mers el-Kebir et Lacroix regrette de ne pas avoir, à cause des conditions d’armistice, de grand-garde au large ou de surveillance aérienne. Il ajoute que sa seule source d’information est le centre naval de Nemours[14
Il est obsédé par l’exemple d’Aboukir, évoqué à nombreuses reprises, et craint d’être « coincé » dans le port, sans pouvoir réagir[15] 

Et ce n’est pas l’attitude de « cet amiral [Gensoul] coincé dans son Dunkerque », avec lequel il n’a eu aucun contact depuis plus de trois jours, qui le rassure[16
24Mais il est surpris quand il reçoit, le 3 juillet à 7 h 30 GMT, l’ordre de prendre les dispositions de combat. Il semble qu’il ait alors donné la consigne de préparer l’appareillage des contre-torpilleurs (qui est l’étape suivante et qui implique de pousser les feux), une heure en avance[17] 
À 9 h 30, il participe à la réunion des amiraux autour de Gensoul et déclare : « Ces gens-là [les Anglais] considèrent tout ce qui flotte comme un ennemi en puissance… ; ils vont nous couler ! »[18] 

Vers 15 h 30, il croit que la pose de mines à l’entrée du port d’Oran, par des hydravions, est une attaque à la torpille. Si celle-ci est infirmée, le mouvement ne peut que le renforcer dans son idée[19] 
À 16 h 18, le Mogador intercepte le dernier ultimatum britannique : « Si une des propositions n’est pas acceptée pour 16 h 30, il faut que je coule vos bâtiments. » À 16 h 28, les contre-torpilleurs reçoivent la consigne « appareillez tous immédiatement », qu’ils commencent à exécuter. Le Volta retransmet aussitôt le message du commandant en chef : « Prenez poste de mouillage prévu. » Lacroix répercute l’ordre, avant de l’annuler, « jugeant préférable de ne pas les faire mouiller [jeter l’ancre] ». Il veut pouvoir sortir le plus rapidement possible. À 16 h 56, les premiers obus tombent sur la rade. Le Mogador, à toute allure, montre la voie, mais il est obligé de s’arrêter pour éviter un remorqueur, qui dégage les filets de la porte. Un obus anglais de 380 tombe sur les grenades anti-sous-marines et volatilise le quart arrière du navire. L’amiral Lacroix, qui avait été renversé, légèrement ensanglanté par la déflagration, se lève et fait signe aux autres contre-torpilleurs, des mains, de continuer sans lui. Désormais, il va s’occuper de sauvegarder le navire et d’apporter les premiers secours.
25Huit jours plus tard, il revoit son neveu à Alger, avant de gagner Toulon. Il évoque les Anglais seulement pour dire qu’il avait des amis en face et regrette d’avoir perdu, avec sa cabine, sa collection de Shakespeare !

Le commandement de l’Escadre de l’Armistice
26Mais la carrière de l’amiral Lacroix va prendre un tournant historique après Mers el-Kébir, plus précisément le 10 juillet 1940, lorsqu’il est nommé chef de la 3e Escadre, avec autorité tactique sur la 4e escadre et la 2e Escadre légère, sous les ordres théoriques de l’amiral Gensoul[20] 

Promu vice-amiral, le 29 juillet, il est confirmé à son poste le 10 août, au moment du départ de son ancien chef. Derrière cette fonction apparaît en fait un commandement unique (au statut provisoire, à cause des négociations avec la Commission d’armistice et de l’incertitude sur l’avenir de la flotte), sous les ordres directs et indirects de Lacroix, de toutes les forces navales opérationnelles de métropole et d’Afrique (une partie importante est indisponible, soit à cause du blocus britannique, soit à cause de dommages), qui auraient dû constituer l’escadre de la Flotte de l’armistice. Ce commandement ne prendra forme qu’avec la constitution, le 24 septembre, des Forces de Haute Mer[21] 

27Cette fonction récompense des qualités de commandement opérationnel. L’amiral Lacroix est un chef de guerre, à l’image et à la popularité fortes (consacrées par les surnoms « Mimile » et « Lagadec »[22] et nécessaires dans une période qui a besoin de personnalités capables de susciter l’adhésion. Elle est aussi opportuniste, à cause des relations amicales entre Darlan et Lacroix et de l’absence, pour causes diverses, de nombreux cadres qui auraient pu prétendre à cette affectation.
Dakar
28Le hasard des événements va encore rattraper le v.-a. Lacroix et l’obliger à s’affronter à nouveau avec les Alliés d’hier. Le 21 septembre, il est nommé dans l’urgence à la tête de la Force Y, qui était commandée par le c.-a. Bourragué. Celui-ci, sous la contrainte d’un affrontement en situation d’infériorité avec les Britanniques, a dû renoncer au projet de reconquérir les colonies passées à la dissidence et revenir à Dakar. L’amiral de la Flotte a pris, sur l’instant, ce geste pour un acte de faiblesse et l’a démis de ses fonctions, au profit de son supérieur hiérarchique, dont l’assurance d’un esprit ferme et dévoué au service du gouvernement français, l’autorité charismatique, maritime et guerrière sont autant de garanties pour la réussite d’une mission de guerre et de maintien du territoire au sein de l’Empire.

29Quand l’amiral Lacroix arrive à l’aéroport de Ouakam, il s’informe de la situation auprès du contre-amiral Landriau, commandant de Marine Dakar. Il rend compte à l’Amirauté de ses impressions :
30« De l’ultimatum anglais [adressé à Bourragué lorsqu’il essayait de regagner la base] se dégage notion que toute force réunie à Dakar gêne Britanniques. Stop. Logiquement cela doit conduire soit à blocus soit à attaque Dakar. Pour le moment attaque paraît aléatoire. Stop. Par contre blocus possible et conduit à étouffement complet AOF. Stop. Ce blocus ne peut être qu’accéléré par acte hostile ou attitude déloyale de notre part.Quarto. J’estime, étant donné nos moyens, que seule solution est, sur le plan gouvernemental, établir avec les Britanniques un accord au moins tacite permettant passage transports prévus en personnel et ravitaillement question vitale pour nous, et tout faire pour éviter hostilités ouvertes entre France et Angleterre. »[23]
31On voit bien que, si le diagnostic est visiblement erroné, on est loin du bouffeur deyoums[24] que des historiens britanniques ont voulu décrire en parlant de lui[25] 

On peut aussi noter l’accord parfait avec la politique de modus vivendi recherchée par le gouvernement avec la « Perfide Albion ».
32Au niveau opérationnel, le premier souci du commandant en chef des forces navales et, compte tenu du rôle de la Marine, du responsable de la défense de la base, est de rendre ses navires manœuvrables, pour éviter le piège de Mers el-Kébir, en les faisant mouiller dans la baie de Rufisque, qui deviendra le « ratodrome », lorsque les croiseurs seront encadrés des heures durant dans cet espace réduit. Incapables d’atteindre les bâtiments de la Force Y, qui empêchent tout débarquement, et touchés par le tir des batteries côtières, les navires britanniques sont obligés de se retirer. Dakar est la dernière grande bataille navale française et une victoire à l’importance stratégique, car elle permet au gouvernement français d’assurer son influence sur l’AOF. face aux visées gaullistes et d’être en meilleure posture dans les négociations avec l’Allemagne.
33Mais chaque médaille a son revers. L’Amirauté, envisageant au moment de la bataille d’employer les forces navales disponibles à Toulon contre les Anglais, a rappelé en activité l’amiral de Laborde (qui intégrait la réserve) et donné à celui-ci l’autorité qui était celle de Lacroix, constituée organiquement en Forces de Haute Mer. Il est impossible de renvoyer Laborde dans ses foyers immédiatement. Le v.-a. Lacroix doit rester à Dakar.

Toulon et le sabordage
34Le 25 mars 1941, il est promu vice-amiral d’escadre, commandant la 1re Escadre de croiseurs à Toulon, sur l’Algérie, sous les ordres de l’amiral de Laborde. On peut s’étonner du maintien de celui-ci, aux dépens d’un chef populaire, aux qualités maritimes certaines et ami, lui, du chef de gouvernement Darlan. Mais ce dernier doit composer avec les Allemands, leur donner le maximum de garanties pour obtenir des avantages, et de ce point de vue-là Laborde est bien mieux placé que Lacroix, qui ne dispose pas de relais dans les milieux de décision[26] 

De plus, le commandant des Forces de Haute Mer l’a assuré de sa fidélité[27] 
Rien n’impose donc son départ. Au contraire, Darlan veut mettre à profit ce délai pour installer aux commandes de la flotte une nouvelle génération, toute dévouée à sa personne, avec les amiraux Gouton et Bléhaut, pour l’automne 1942, juste avant un changement de situation qu’il entrevoit pour le printemps 1943. L’amiral Lacroix, qui arrive près de la limite d’âge, est sacrifié. Le destin a décidé qu’il devrait vivre sa plus grande souffrance, couler ses navires.
35Le débarquement allié en Afrique du Nord a pour première conséquence à Toulon de repousser la cérémonie de passation de commandement, qui devait avoir lieu le 13 novembre. Le commandant de la 1re Escadre de croiseurs, qui aurait dû céder sa place au c.-a. Bléhaut, vit difficilement ces jours de novembre si particuliers, où il est difficile de savoir où est son devoir. Beaucoup veulent aller au devant des Anglo-Américains pour venger leurs camarades morts à Casablanca. D’autres, probablement la majorité (mais les sentiments étaient mélangés), souhaitent un renversement d’alliances, sans autant définir une attitude politique précise, faisant confiance pour cela au Maréchal. Le désarroi prime. L’atmosphère devient difficile au sein des Forces de Haute Mer. Pour la première fois depuis les mutineries de la mer Noire, des manifestations ont lieu sur les bâtiments pour demander un appareillage, même sur l’Algérie de Lacroix, dont la personnalité imposait pourtant. Depuis la réponse négative de l’amiral de Laborde à l’appel de l’amiral Darlan de le rejoindre à Alger, les marins savent qu’ils sont dans l’impasse, coincés entre les Allemands et l’impossibilité de rejoindre les Alliés, tant qu’une solution politique n’aura pas assuré le renversement d’alliance et évité ainsi un deuxième Mers el-Kébir[28] 

Mais c’est le « Comte Jean » (de Laborde) qui tient les cartes en main.
36Laborde, avec lequel Lacroix a de mauvaises relations[29]
. Outre leurs éducations différentes, qui se retrouvent dans leurs façons de traiter les subordonnés, les « humbles », leur lecture politique des événements n’est pas la même. Le v.-a. e. Lacroix veut, sinon rejoindre Darlan (ce qui est cependant probable, mais non prouvé), du moins appareiller. L’amiral Darrieus (qui servait alors dans les Forces de Haute Mer) raconte ce souvenir d’enseigne : « Les jeunes officiers et les jeunes marins voudraient partir, certains le confient. Mais à mesure que l’on grimpe dans la hiérarchie l’ardeur combative diminue. Il y a des exceptions et je vois encore la tête de l’amiral Lacroix, furieux de rester. »[30] 
Ce témoignage est confirmé par ceux d’autres officiers de la flotte de Toulon, sans même compter l’impression qu’il a laissée dans sa famille[31] 

Le commandant de la 1re Escadre n’est pas cependant allé au-delà, jusqu’au conflit public avec l’amiral de Laborde. Son sens de la discipline, son respect du supérieur, qui l’a toujours obligé à ne pas mettre en doute ses décisions (ce qui l’amènera à ne pas participer à l’opprobre jeté sur Gensoul), sa volonté de ne pas laisser les divisions s’installer au sein de la Marine empêchaient un tel acte d’insubordination, assimilable à une mutinerie. La réalité des moyens était aussi un obstacle, même s’il était le seul à pouvoir le faire, par son élévation hiérarchique, son autorité, sa popularité[32] 

Si l’on dépasse les difficultés d’appareillage à proximité des Allemands (mais la menace n’était encore pas trop sérieuse au 13 novembre), la « vigilance » britannique qui aurait pu amener une bataille en pleine mer, à cause de la présence du vainqueur de Dakar à la tête des navires ayant appareillé, il n’est pas sûr qu’une tentative ait pu réussir, car le second de la Flotte aurait pu ne pas être suivi par tous ses marins (et la marche d’un navire ne tolère aucune défaillance) et le commandant des Forces de Haute Mer, ayant pris des dispositions pour se protéger d’une tentative de s’emparer de lui, n’aurait pas hésité à prendre des mesures préventives s’il n’avait pas eu confiance en son subordonné. Quelles que soient les tentatives de réécrire l’histoire, la tragédie était écrite pour Lacroix et la Flotte.

37Le 27 novembre 1942, à 5 heures, le v.-a. e. Lacroix est réveillé par le commandant adjoint de l’Algérie, le c. f. Bergot[33]
Il interprète d’abord l’ordre de prendre les dispositions finales lors du sabordage, accompagnées de l’allumage des feux, comme une consigne d’appareillage, qui contredit le premier élément. Il demande une confirmation écrite et donne ensuite la consigne d’évacuer les croiseurs. Un officier allemand se présente à l’échelle de coupée. Le commandant Malgouzou doit le retarder afin d’achever le sabordage du navire, pendant que l’amiral Lacroix détruit lui-même le système radar installé clandestinement[34] 
Il les rejoint, après avoir ostensiblement salué une dernière fois les couleurs, et tente lui aussi de gagner du temps. Lacroix est fait prisonnier et emmené. Daniel Jeanlebœuf, du Strasbourg, raconte :
38« J’ai vu passer la voiture bien encadrée de l’amiral Émile Lacroix. Il faisait froid, un officier allemand a voulu lui mettre une couverture sur les épaules. Il l’a rejetée d’un geste brusque. Lorsque le véhicule roula le long des quais, on entendit : “Garde-à-vous ! L’amiral !” Et plusieurs marins criaient : “Vive Mimile !” en agitant leur bonnet. Mais d’autres pleuraient. »[35] 

39Il est retenu deux jours avec certains amiraux et commandants de vaisseaux. Passé dans la 2e section, il se retire avec sa famille à Paris et quitte la Marine sur le sabordage de ses navires. Il doit tenter de démarrer une nouvelle vie, loin de ce qui a été toute sa vie[36] 

Le marin devient éléphant[37] ou l’exil au milieu de la société
40Émile Lacroix tente d’abord de diriger une entreprise de renflouement de bateaux. Mais la découverte de malversations lui fait demander un audit et démissionner. Cette affaire ne fait rien pour relever à ses yeux l’image qu’il se fait du monde civil. Cela dans une ambiance de fin de régime, de la découverte de la politique répressive visible (les milieux maritimes de Dakar et de Toulon étaient préservés) et de la dérive milicienne du gouvernement. Malheureusement, de cette confrontation avec une réalité politique, il n’est resté aucune trace, Lacroix ayant toujours gardé une grande réserve vis-à-vis des affaires politiques, correspondant trop peu aux principes simples qui ont dicté sa vie. S’il a adhéré sans réserve à la Révolution nationale, qui répondait à sa conception traditionnelle de la société, son jugement est aussi celui du fils de la IIIe République, radical devenu conservateur, soucieux d’égalité. C’est dans ce sens qu’il condamne la franc-maçonnerie, symbole pour lui du copinage méprisant la valeur, et ressent un déséquilibre de la représentation juive aux postes de responsabilité par rapport au poids démographique de la population israélite. Cet abord républicain nous oblige à ne pas avoir cette vision caricaturale de l’officier de la Royale, à l’image de la pratique religieuse de ce croyant sans foi (mais dont les enfants seront profondément religieux).

41La période est aussi difficile pour le marin dans l’âme, qui doit vivre avec le sabordage de ses navires, la brutale fin d’activité, loin de la mer. Dans une ambiance de persécution pour la Marine qu’il a connue et aimée. À la Libération, il n’est pas jugé par la Haute Cour de justice, grâce à une intervention du gouvernement britannique pour que Dakar ne soit pas évoqué et grâce à la faible insistance de son ami le président de la Commission d’épuration de la Marine, l’amiral Sablé[38] 
Mais il constitue une exception. Ses camarades sont déchus de leurs droits, jugés, voire emprisonnés dans des conditions inhumaines (Esteva et Derrien en mourront). Ce martyre des amiraux de Vichy les pousse, en plus de leur habituelle proximité sociale, à se réunir, plus particulièrement dans une action de révision du procès du maréchal Pétain, notamment par une écriture de l’histoire de Vichy (c’est ce que nous avons appelé le « complot des amiraux », qui est une partie d’une organisation très structurée plus vaste, à l’origine de la thématique du « double jeu », de l’historiographie vichyste de Vichy)[39] 

42Le crépuscule moral est également physique. Lacroix souffre d’un long et douloureux cancer. Toussant, régulièrement mal, très amaigri, il n’est plus le marin énergique, solide, capable d’affronter les pires tempêtes, qu’il était (une photographie prise lors du mariage de son fils aîné, en 1948, le montre méconnaissable). La nuit, à l’hôpital du Val-de-Grâce, il revit, rapportèrent les infirmières, ses commandements. Il attend désormais de retrouver Jacques. Ce qu’il fait le 1er août 1949. Sa femme, de chagrin, le rejoindra trois mois plus tard.

NOTES
[ 1]Méconnu, comme nous le verrons plus tard, notamment à cause de son refus (exprimé à son entourage maritime et familial) que l’on parle de lui, imputable à une réelle modestie et à une conception désintéressée du devoir. C’est ce qui explique en grande partie l’originalité de ce travail, qui ne s’appuie pas sur des archives privées (qui n’existent plus), mais sur des archives administratives du Service historique de la Marine ou sur la mémoire individuelle (écrite et orale). 
[ 2]Nom de la classe préparatoire à l’École navale. 
[ 3]Dossier personnel de l’amiral Lacroix, Service historique de la Marine (SHM), CC7 4o Moderne 1071 (2). 
[ 4]C’est ainsi que l’amiral Lacroix décrivait le jeune homme qu’il était, confronté à la morgue aristocratique d’une minorité. Une anecdote de l’amiral Decoux met dans la bouche du commandant, souhaitant mettre en avant auprès du ministre radical Pelletan un élève d’origine modeste auquel il s’intéresse « tout spécialement », l’expression de fils de « simple gendarme » ; v.-a. E. Decoux, Adieu, Marine, Paris, Plon, 1957, p. 21.
Abréviations des grades : v.-a., vice-amiral ; v.-a. e., vice-amiral d’escadre ; c.-a., contre-amiral ; c. v., capitaine de vaisseau ; c. f., capitaine de frégate. 
[ 5]Souligné par le c.-a. Fatou. 
[ 6]Dossier personnel Lacroix, op. cit. 
[ 7]Testament amiral Lacroix, archives privées. 
[ 8]Cf. partie consacrée au choix de l’aéronavale : Christophe Lacroix, L’amiral Lacroix, exemple de l’officier de Marine, mémoire de maîtrise à l’université de Paris I, sous la direction du Pr Robert Frank, 2002, p. 74-78. 
[ 9]V. A. Philippon, Le métier de la mer, Paris, France-Empire, 1971, p. 30-31 ; C. A. Auphan, L’honneur de servir, Paris, France-Empire, 1978, p. 142-144. 
[ 10]Fonds privé amiral Durand-Viel, SHM, 120 GG2, lettre de l’amiral Dubois du 5 juin 1933, p. 226. 
[ 11]Huan et Coutau-Bégarie, op. cit., p. 142-143. 
[ 12]Beau, du moins dans sa conception. En pratique, par faute d’avoir voulu insérer trop d’innovations en même temps, le Mogador n’a jamais pu atteindre son rendement théorique et a souvent dû être caréné pour réparations ; cf. Jean Lassaque, Les contre-torpilleurs de 2 880 tonnes type Mogador (1936-1945), Marines éditions, 1996. 
[ 13]Contrairement à ce qu’écrit Gensoul dans son rapport, en plus de la visite de North, les survols de la base par des avions britanniques les 28 juin et 1er juillet (pour contrôler la disposition des navires), pour les éléments dont on est sûr, suffisaient à l’installation d’une certaine méfiance. Rapport de l’amiral Gensoul, SHM, série TTO 1.
[ 14]Nemours était un centre d’espionnage secret situé à la frontière marocaine, donc près du détroit de Gibraltar et de la base éponyme. 
[ 15]Lettre d’É. Le Razavet à l’auteur, le 11 juillet 2001. 
[ 16]Entretien de l’auteur avec Michel Béguin, le 13 mars 2002. Émile Le Razavet avait dit, il y a de nombreuses années, cet élément, oublié au moment de la correspondance avec l’auteur, à Michel Béguin. 
[ 17]Pour les questions posées par l’attitude de Lacroix à Mers el-Kébir, se référer à C. Lacroix,op. cit., p. 105-109. 
[ 18]Commandant Vulliez, Mers el-Kébir, Paris, France-Empire, 1975, p. 137-138. 
[ 19]Rapport de l’amiral Lacroix à l’amiral Gensoul, le 31 juillet 1940, SHM, série TTO 1. L’action de Lacroix pendant cette journée est, sauf mention contraire, issue de ce rapport. 
[ 20]Pour le commandement intérimaire de juillet, lire les télégrammes 3577, 3590 et 3591 du 10 juillet 1940 de l’Amirauté, SHM, série TTE 87-88 Grands Commandements, Flotte de l’Atlantique. À compléter par la série TTF 82 Divisions navales, 3e escadre ; pour le commandement confirmé du 10 août, voir l’organisation définie par les Instructions générales 1496 FMF 3 (sur le commandement des forces maritimes) et 1497 FMF 3 (sur l’organisation des forces navales) dans ce même carton ; pour l’autorité tactique sur la 4e escadre en juillet, consulter la série TTF 82 4e escadre SHM. 
[ 21]Ibid., série TTE 112, télégramme FMF 3 2024. 
[ 22]L’amiral Lacroix était appelé, affectueusement, « Mimile » par les matelots, car il leur prêtait une véritable attention, due sans doute à son origine semblable. « Lagadec », qui veut dire en breton « grand œil », employé surtout par les officiers, venait d’un de ses tics de langage : « mon œil ! », le geste joignant la parole. 
[ 23]Mordal, La bataille de Dakar, Ozanne, 1956, p. 161. 
[ 24]Anglais en argot baille. 
[ 25]Le général Watson, qui était de l’expédition franco-britannique dit que « l’amiral Lacroix arriva à Dakar par avion pour prendre le commandement et qu’il était particulièrement “monté” contre les Anglais, ayant perdu un neveu à Mers el-Kébir [le c. v. Pierre Lacroix était encore bien vivant à Dakar en septembre 1940 !] » (J. A. Watson, Échec à Dakar, Paris, Robert Laffont, 1968, p. 220). L’historien Arthur Marder, lui, a sa façon de traduire : « Une source française décrit Lacroix comme un personnage ordurier “vieux loup de mer hirsute, qui paraissait taillé au couteau. Il avait la réputation d’être un Amoureux de la guerre [War lover]” » (A. Marder, Operation Menace, The Dakar Expedition and the Dudley North Affair, Londres, Oxford University Press, 1976, p. 108). Le terme de warrior aurait été tout à fait juste. 
[ 26]L’amiral de Laborde ira même, le 7 novembre 1942, jusqu’à des discussions pour tenter de monter une expédition au Tchad, avec des armes et des uniformes allemands, qu’il aurait dirigée pour reprendre les territoires perdus. Il avait donc noué des relations très proches avec les autorités occupantes. Cf. Huan et Coutau-Bégarie, op. cit., p. 569. 
[ 27]Cdt. Vulliez, Les 20 derniers jours de la Flotte, Presses de la Cité, 1963, p. 37-38. 
[ 28]Les Forces de Haute Mer étaient en effet attendues par une flotte anglaise et des sous-marins allemands. 
[ 29]Cf. partie consacrée aux rapports entre les amiraux de Laborde et Lacroix, (C. Lacroix, op. cit.,p. 109-116). 
[ 30]A. Henri Darrieus et c. v. Jean Quéguiner, Historique de la Marine française (1922-1942), L’Ancre de Marine, 1996, p. 368. 
[ 31]Lettres du c. v. Vaury à l’auteur, les 21 octobre et 10 novembre 2001, archives privées. Entretiens avec Alex Wassilieff, le 19 octobre 2001, et le cdt. Gaydon, le 28 octobre 2001. 
[ 32]Le v.-a. Marquis, préfet maritime, n’avait d’autorité que sur les bâtiments de protection du port, de faible valeur, et sur les navires en gardiennage d’armistice jusqu’à 20 milles des côtes. Au-delà elle appartenait aux FHM. 
[ 33]Rapport de l’amiral Lacroix sur le Sabordage, SHM, TTD 273. On peut noter l’abandon dans ce document administratif de son habituel silence. Signe d’émotion. 
[ 34]Lettre d’É. Le Razavet à l’auteur, le 27 juin 2001, archives privées. 
[ 35]Antier, op. cit., p. 233. 
[ 36]Il refusera désormais de remonter sur un bateau, même lors de vacances en Bretagne, se contentant de pêcher à pied. On en imagine sans peine la signification pour cet amoureux de la mer. 
[ 37]Civil en langage baille. 
[ 38]Émile Le Razavet s’est rendu au domicile de l’amiral juste après que Sablé lui a montré la lettre britannique. Lettre d’É. Le Razavet à l’auteur, le 6 mai 2000, archives privées. 
[ 39]Voir le petit développement que nous avons fait dans notre mémoire de maîtrise, op. cit., p. 171-175. 

POUR CITER CET ARTICLE
Christophe Lacroix « L’amiral Émile Lacroix », Guerres mondiales et conflits contemporains1/2004 (n° 213), p. 25-38.
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2004-1-page-25.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.213.0025.

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Ceux que l’on maudirait !

 Une histoire : Bizerte et la France

 

 

21 avril 2013

L’Algérie en 1881 – au gré de l’incursion française

Classé sous — milguerres @ 22 h 43 min

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La Tunisie au gré des conflits

 Une histoire : la Tunisie et la France

Titre : Les Tirailleurs algériens dans le Sahara, récits faits par trois survivants de la mission Flatters et recueillis par F. Patorni,…
Auteur : Patorni, Fernand (1842-1904)
Éditeur : impr. de L. Marle (Constantine)
Date d’édition : 1884
SOURCE BNF 

A CONSULTER INTEGRALEMENT EN LIGNE
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L’Algérie en 1881 – au gré de l’incursion française 

 

La France à la même époque prenait le Fort de BIZERTE
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L’affaire de Géryville et le Sous-Lieutenant Weinbrenner
Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8TOUT L’ARTICLE CI-DESSOUS disponible sous format word à télécharger -> L’Algérie en 1881 – au gré de l’incursion française

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8

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Partie 1

L’ODYSSÉE D’UNE TRIBU SAHARIENNE : LES DJERAMNA (1881-1929)
-
Pierre Boyer 
-
Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée 
Année 1971 Volume 10 Numéro 10 pp. 27-54

Le 4 septembre 1928, un arrêté du Gouverneur Général de l’Algérie réintégrait dans la Tribu des Ouled Ziad Cheraga, appartenant à la Confédération des Traffi, la fraction Djeramna qui l’avait abandonnée quarante huit ans plus tôt pour se lancer dans une étonnante aventure.
Celle-ci, selon l’humeur du lecteur apparaîtra comme une sorte de western saharien au cours duquel une tribu nomade s’enfonce de plus en plus dans le désert pour sauvegarder sa liberté, avant de revenir, après un long périple, sur les terres de ses ancêtres ; ou bien il trouvera matière à tragédie grecque et se remémorera Ulysse et ses compagnons fuyant devant la colère d’Héra.

Soyons plus précis et examinons ce qui conduisit les Djeramna à assassiner un officier français, le 21 avril 1881, puis à gagner successivement le Sud-Marocain, la région d’El-Goléa, le Gourara, le Touat, Aoulef, les Touareg Ajjer, Ghadamès, le Fezzan, pour finalement revenir aux environs d’El Abiod Sidi Cheikh, en passant par le Sud Tunisien et les régions d’Ouargla et d’El Goléa.

_______

En 1881, le Sud Oranais échappait encore au contrôle de l’administration française. On trouvait bien un Bureau Arabe à Géryville, mais son influence ne dépassait guère soixante kilomètres à la ronde. Les postes de Méchéria, Ain Sefra, du Khreider, n’existaient pas. Une maigre garnison de disciplinaires de la Légion occupait le bordj de Sfissifa ; son rôle politique était nul. On ne disposait que d’une seule piste carrossable reliant Géryville à Saïda. Tous les transports se faisaient encore à dos de chameau.
Dans ces immenses étendues, les tribus vivaient comme elles avaient vécu à l’époque turque, estimant, l’impôt payé, pouvoir agir à leur guise.
Or, ces tribus étaient loin d’être paisibles. Sous la conduite de leurs Chefs religieux, les Ouled Sidi Cheikh, elles s’étaient révoltées en 1864 ; et si la majorité d’entr’elles, dont les Djeramna, était rentrée en 1866, quelques familles étaient encore en dissidence sur les confins Algéro-Marocains ou dans l’Extrême Sud1.

 

L'Algérie en 1881 - au gré de l'incursion française  migrat10

Les contacts fréquents avec ces insoumis entretenaient un esprit de rebellion larvé qui n’attendait que l’occasion pour s’affirmer par les armes.
A partir de l878, une série d’incidents caractéristiques se produisait.
D’abord, le jeune Si Hamza, héritier direct de la baraka des Ouled Sidi Cheikh, qui venait de rentrer dans les Territoires contrôlés par l’administration française, s’évadait vers les confins Algéro-Marocains. Ensuite, à l’annonce de l’établissement d’une voie ferrée à travers leurs territoires, les Traffï bloquaient à Tyout la mission d’étude du Transsaharien qui devait rebrousser chemin devant l’hostilité des tribus.
Mais surtout l’action d’un jeune marabout, Bou Amama, allait raviver les vieilles espérances. Ce saint personnage, né vers 1838/40 dans la région de Figuig, était d’origine très modeste. Il appartenait aux Ouled Sidi Taj, fraction des Ouled Sidi Cheikh Gharaba. Son grand-père avait joui, cependant, d’un certain prestige religieux. En 1875, il se fixait à Moghar, en territoire algérien où sa piété le fit remarquer. En 1878, il y fondait une zaouïa et commençait, selon l’usage, à envoyer des missionnaires dans les tribus.
Poursuivait-il un but religieux ou un but politique ? Les renseignements recueillis sont contradictoires car les événements qu’il déclencha servirent de prétexte à polémique dans la presse algérienne. Le parti civil en fît un agitateur sans scrupule, le parti militaire un honnête marabout qui aurait mal tourné2. De toutes façons, c’était jouer avec le feu et cette prédication religieuse glissa rapidement à l’appel à la révolte.

L’administration militaire signalait bien le danger mais le Gouverneur Général,A lbert Grevy, avait proclamé en 1879 que « l’ère des insurrections était close » et il lui était difficile de se déjuger en organisant une expédition dans le Sud-Oranais. Bou Amama put ainsi développer en toute tranquilité son action. Ses moqqadem avaient reçu un excellent accueil chez les Traffi et particulièrement chez les Djeramna des Ouled Ziad 3. Un de ces derniers, Tayeb el Djeramni, avait même été chargé d’aller à son tour porter la bonne parole chez Ouled Addou du Cercle de Tiaret.

Au début de 1881, cependant, les renseignements affluent rapportant l’imminence d’un soulèvement. Le 3 mars, 11 familles d’Ouled Sidi Cheikh Gharaba, entrées en territoire algérien en 1877, vont rejoindre Bou Amama. Survient, le 13, l’annonce du massacre de la Mission Flatters qu’apporte un Chambaa d’Ouargla.

Le 6 avril, le Bachaga de Frendah, Si Ahmed Ouled Cadi, dont la loyauté est connue, annonce que Bou Amama a envoyé des émissaires dans les tribus pour prêcher la guerre sainte.
Cette fois, on s’inquiète en haut lieu, d’autant que la prochaine campagne de Tunisie a vidé l’Oranie de ses troupes 4, On convoque les Caïds pour les inviter à secouer leur torpeur et ordre est donné aux Officiers des Bureaux Arabes d’arrêter en tribu les émissaires du Marabout.

Dans le Cercle de Géryville, l’attention se porte sur la fraction des Djeramna dont les deux chefs Eddin ben Mohammed et Dahmane ben Cheikh sont acquis à Bou Amama et dont est originaire le moqqadem Tayeb el Djeramni. L’opération est délicate et il est certain que l’envoi d’officiers sans troupes au milieu de tribus en semi rebellion frise l’inconscience 5.
Pour comble de malchance, Géryville n’asous la main qu’un jeune sous-lieutenant, affecté depuis peu aux affaires arabes, ne connaissant pas les réactions des nomades. Aussi, avant d’être envoyé le S/Lieutenant Weinbrenner est-il longuement chapitré. On lui adjoint un maréchal des logis confirmé, Lakhdar Ould bou Arfa et trois spahis. 

Pour plus de sûreté,son chef lui demande d’agir en liaison étroite avec le Caïd de la tribu.
Malheureusement, rien n’y fera. Weinbrenner, esclave de la consigne, exige la livraison d’Eddin et de Dahmane, Tayeb étant encore chez les Ouled Addou.

Ceux-ci font mine d’accepter et alors que l’officier et ses spahis goûtent aux dattes et au lait du repas de réconciliation, ils sont assaillis par leurs hôtes. Eddin assomme Weinbrenner ; deux spahis sont tués, le maréchal des logis et le Caïd des Ouled Ziad Cheraga, qui avait rejoint l’officier, sont blessés mais parviendront à s’enfuir.
Il est assez difficile d’expliquer l’attitude des Djeramna en l’occurence.
D’abord les circonstances du meurtre. On ne tue pas un hôte à qui l’on offre le lait et les dattes. On attend au moins qu’il ait quitté le campement.
D’autre part, cette initiative n’est pas conforme aux plans des conspirateurs.

Il est certain que Bou Amama n’envisageait pas de soulèvement avant que les récoltes ne soient rentrées, c’est-à-dire, la fin mai. Cette erreur le contraindra à piller en automne les silos de tribus sympathisantes, les rendant aussitôt hostiles à sa cause.
Ce fut, pensons-nous, un concours de hasards malheureux : inexpérience de Weinbrenner qui choque les Djeramna,6 exhaltation religieuse de ces derniers et refus des deux chefs d’être arrêtés avant le déclanchement de la révolte qu’ils appellent de tous leurs voeux.
Toujours est-il que sitôt les cadavres dépouillés, on rassembla les troupeaux, on démonta les tentes et bientôt Djeramna et Djeramna Aouachir, en une longue caravane, s’enfoncèrent vers l’Est, La grande aventure commençait.

Dans l’esprit des Djeramna, leur action devait être le signal de la grande insurrection victorieuse, aussi se dirigèrent-ils vers les Harrar du Cercle de Tiaret, qu’avait « travaillés » leur contribute, Tayeb el Djeramni. Mais ces derniers gardèrent une attitude expectative. Seuls, les Ouled Addou qui hébergeaient Si Tayeb les suivirent. Ils se dirigèrent alors vers le sud pour rejoindre Bou Amama.
Nous n’avons pas à faire ici l’historique de ce que l’on a appelé la révolte de Bou Amama. Disons en gros que les responsables militaires, du fait des départs de troupes pour la Tunisie, ne purent tout d’abord opposer aux insurgés que des goum assez indécis. 
Peu à peu, la situation s’améliora. Les trois incursions de Bou Amama dans les zones soumises firent long feu. Mais il put assurer le ravitaillement en grain de ses partisans, compromis par l’action prématurée des Djeramna. 
En décembre 1881, BouAmama, déconsidéré, était abandonné de ses partisans. Ceux-ci passaient au Maroc ou s’intégraient aux vieilles bandes rebelles groupées autour des deux chefs des Ouled Sidi Cheikh qui tenaient la campagne depuis 1864, Si Slimane des Ouled Sidi Cheikh Gharaba et Si Kaddour des Ouled Sidi Cheikh Cheraga.

Les Djeramna, qui appartenaient aux Ouled Ziad, rejoignirent tout naturellement Si Kaddour. Mais ils songèrent d’abord à mettre en sûreté leurs troupeaux et leurs familles dans la zone des confins marocains. Or, ils arrivaient là en intrus, d’autant que la grande tribu frontalière des Doui Menia ne portait pas les Ouled Sidi Cheikh Cheraga dans son coeur. On assista pendant toute l’année 1882 à une succession de rezzou et de contre rezzou entre Doui Menia et gens de Si Kaddour. C’est ainsi qu’en août les Djeramna participent à l’attaque d’une caravane de Doui Menia, et leur tuent 18 hommes. 

Dans cette affaire, celui qui avait déclenché tous ces événements, Eddin ben Mohammed, l’assassin de Weinbrenner, trouvait la mort 7.

Il semble que ce décès troubla les Djeramna au point de leur faire quitter Si Kaddour. La fraction décampa en direction du Touat. Mais Si Kaddour ne l’entendait pas de cette oreille. Il fit poursuivre les fugitifs par le goum de son neveu Bou Bekeur. Les Djeramna tuèrent ce dernier mais ils durent céder à la force et regagner les campements de Si Kaddour qui en fit fusiller cinq, en punition du meurtre de son neveu 8.

Il faut voir, pensons-nous, dans ce sanglant incident, un aspect de la lutte d’influence que se livraient le grand Marabout qu’était Si Kaddour, et le nouveau venu aux dents longues, Bou Amama, qui se maintenait au Gourara.
Les Djeramna reprirent donc leur existence aventureuse sur les confins marocains. En février 1883, on signale des incidents lors du partage des dépouilles d’une razzia faite sur les Ouled Djerir 9 par les gens de Si Kaddour, et bientôt la question de l’aman oppose les insurgés entr’eux. 

En gros, les Ouled Sidi Cheikh Cheraga et les Laghouat Ksel veulent retourner auprès du neveu de Si Kaddour, Si Hamza, qui négocie sa soumission aux Français. Les Traffi (dont les Djeramna) restent fidèles à Si Kaddour 10.
En effet, pendant ce temps, le Gouvernement français s’efforçait de mettre fin, par la négociation, à cette malencontreuse insurrection. Divers plans étaient étudiés. Finalement, on s’arrêta à celui du Général Thomassin, commandant la Division d’Oran, qui préconisait la reconstitution d’un grand commandement en faveur d’un représentant des Ouled Hamza, famille dominante des Ouled Sidi Cheikh, l’octroi d’une subvention de 60 000 F. aux mêmes Ouled Hamza et enfin la reconstruction solennelle de la Koubba de l’ancêtre, détruite lors des opérations militaires. Le candidat du Général Thomassin était le jeune Si Hamza ben Bou Bekeur, héritier légitime de la baraka, qui s’était enfui en 1878.

L’année 1883 se passera en négociations avec Si Hamza et Si Kaddour, pendant que les Djeramna, comme les autres tribus insurgées, nomadisent entre Hassi BouZid et le Touat * l . Finalement, un accord est conclu : Si Hamza et la majorité des dissidents regagneront le cercle de Géryville Les partisans de Si Kaddour nomadiseront au sud d’El Goléa après une soumission toute théorique.
Mais ils s’abstiendront de toute action 12. En mai, la situation s’était décantée . Les Ouled Sidi Cheikh formaient désormais trois groupes :
— dans la zone d’El Hassi, 1 500 tentes, sous le commandement de Si Hamza, attendaient l’autorisation de rentrer ;
— dans l’Oued Meguiden, les attentistes, et parmi eux les Djeramna, se regroupaient autour de Si Kaddour ;
— dans le Gourara enfin, Si Slimane, des Ouled Sidi Cheikh Gheraba, essayait de reprendre en main les irréductibles13.
On peut, naturellement, se demander pourquoi les Djeramna restaient avec Si Kaddour au lieu de rejoindre Si Slimane. Les explications sont multiples.
D’abord il est probable qu’ils restaient contraints et forcés. Ensuite, Si Slimane appartenait aux Ouled Sidi Cheikh Gharaba, des frères ennemis, alliés des Doui Menia et des Ouled Djerir. Enfin, les Djeramna espéraient sans doute pouvoir bénéficier d’un répit dans l’existence agitée qu’ils menaient depuis trois ans.
Un événement fortuit allait tout remettre en cause. En effet, en 1883, une épidémie de choléra est signalée et l’Algérie installe un cordon sanitaire entre les territoires contrôlés et les campements insoumis. Ce cordon sanitaire sépare les gens de Si Kaddour d’El Goléa et compromet, de ce fait, le ravitaillement. Les Djeramna sont les premiers à proposer alors un départ vers le Gourara, ce Gourara dont Si Kaddour leur avait brutalement interdit l’accès en décembre 1882.
En octobre, le cordon sanitaire était levé, mais Si Kaddour, suivant l’avis des Djeramna, était déjà en route pour le sud.
Les Djeramna devaient rester au Gourara pendant les années 1884 et 1885.
Leur souhait se trouvait réalisé et ils se gardent bien de remonter vers le nord, même pour l’estivage. En 1885, ils passent encore l’été au Gourara14.

Le Lieutenant Palat, parti seul en exploration vers le Touat, pour un lointain Soudan, et qui devait trouver la mort quelques jours après, mentionne dans son journal de route à la date du 21 janvier 1886 l’apparition de quelques Djeramna :
« Encore une alerte. Six hommes des Ouled Boudouïa et des Djeramna sont venus s’installer à 2 km à l’est de Semotals ». .
Ainsi, la mort du Lieutenant Palat se trouve liée, elle aussi, au destin des Djeramna, bien qu’ils n’aient été certainement pour rien dans cette affaire.
L’Administration française venait d’intimer entre temps à Si Kaddour l’ordre d’accompagner le Lieutenant Palat et de se séparer des tentes Djeramna, sur qui pesait toujours l’assassinat de 1881.

Pour Palat, il était trop tard. Mais pour les Djeramna il lui convenait de prendre une décision.
Il est difficile de savoir quelle fut la réaction intime de Si Kaddour. On doit simplement constater, à partir de mars, une remontée des tentes Djeramna vers le nord. Etait-ce l’effet de l’ordre de Si Kaddour ? Etait-ce la reprise d’un traditionriel mouvement d’estivage, légèrement anticipé, vu les circonstances ? Toujours est-il que cette incursion, en ordre dispersé, vers le nord fut, pour les Djeramna, l’occasion de constater que l’administration française n’avait pas oublié le meurtre de 1881

En effet, peu après, cinq tentes de Djeramna qui s’étaient jointes aux troupeaux des Saïd Otba, d’Ouargla, étaient enlevées par le Makhzen de Ghardaîa.
Deux tentes pouvaient s’échapper grâce à la complicité des Chambaa Brezga, mais les trois chefs de tente restant : Bou Hafs bel Arbi, Naïmi ben Cheikh et Larbi Ould Mohammed furent envoyés en Corse, au pénitencier de Calvi 16.
Un sort analogue failli être celui des neuf tentes Djeramna campées au début mai entre Sbei et Hassi Bou Zid. Comme cette zone dépendait de la Division d’Oran, le Makhzen deGhardafa demanda l’autorisation au Gouverneur Général,par télégramme du 11 mai, de procéder au coup de main. Mais le Gouverneur crut à son tour devoir prendre l’avis d’Oran. D’où un échange de télégrammes relevant de la pure tradition courtelinesque. Finalement le 17 mai, latitude était donnée à Ghardaîa d’enlever le campement à condition de s’assurer auparavant qu’il ne renfermait que des Djeramna. Le temps de s’en assurer, les Djeramna avaient évidemment décampé 17.
Finalement, il semble que les Djeramna ainsi dispersés se regroupèrent autour de Si Kaddour, qui venait à son tour en estivage dans le nord, mais en restant à une certaine distance pour sauver les apparences. Ainsi, en juin, un informateur décompte 52 tentes Djeramna à proximité des 169 tentes du campement de Si Kaddour18. D’autres détails fournis par lui permettent de constater l’état de pauvreté où sont tombés les Djeramna. Ils n’ont, avec un groupe de Chambaa dissidents, que 80 chameaux et 6 chevaux.

Cette situation allait durer encore un mois. Finalement par dépêche du 15 juillet, Si Kaddour était avisé que les subsides qui lui étaient versés depuis l’accord de 1883 seraient bloqués tant que les Djeramna resteraient avec lui.
S iKaddour fut certainement sensible à cette menace, mais il semble qu’il ait surtout cédé aux pressions des Ouled Hamza ralliés. Ceux-ci avaient vite compris que les autorités françaises ne pouvaient passer l’éponge sur le meurtre de Weinbrenner étant donné l’exploitation politique faite de la révolte de Bou Amama par le parti des « civils ».

Notes :
1. Cette Confédération maraboutique était divisée en deux tribus ; les Ouled Sidi Cheikh
Cheraga, vivant en territoire Algérien et les Ouled Sidi Cheikh Gheraba, placés, théoriquement,
sous le contrôle du Sultan du Maroc. Mais la question de nationalité n’avait guère d’importance
pour les intéressés qui nomadisaient selon leur gré. Cf. 33 JJ 15. Archives d’Outre-Mer, Aix
(A.O.M.).
Avant d’aller plus loin, nous rappelons ici l’articulation des circonscriptions administratives
Sahariennes : Poste, Cercle, Annexe et, i partir de 1903, Territoire.
2. Ces deux positions sont représentées par :
— Bezy, L ‘Insurrection du Sud Oranais — Oran, s.d., et
— Commandant Graulle, L’insurrection de Bou Amama — Paris, Lavauzelle, 1905. Ageron,
dans son ouvrage « Les Algériens et la France » se rallie à l’opinion des militaires et dénonce
l’exploitation que la presse des colons fit de cette révolte. Ce qui l’amène, par un excès
contraire, à l’assimiler à « un rezzou de vaste ampleur », reprenant ainsi l’expression d’A.
Bernard. Or, comme nous le verrons, un rezzou ne se prépare pas par trois années d’agitation
politique en tribu et ne dure pas huit mois. La justification qu’il en donne (pillage des silos de
tribus limitrophes) n’est qu’un côté secondaire de l’affaire, conséquence du fait que les tribus
insurgées n’avaient pas eu le temps de s’approvisionner en grains par suite du déclanchement
prématuré de la révolte. Les documents conservés ou publiés sont suffisamment nombreux pour
affirmer que le but poursuivi par Bou Amama n’était pas si limité.
D’autre part Weinbrenner n’était pas le chef du bureau arabe de Géryville (p. 62) mais un
jeune S/Lieutenant, nouvellement affecté.
3. Les Djeramna se composaient de 2 sous-fractions :
— Djeramna proprement dits
— Djeramna El Aouachir.
4. Les opérations commencent le 24 avril 1881.
5. Ce fut au moins l’opinion des intéressés. Cf. Cdt Graulle, op. cit.
6. C’est ainsi qu’il avait déchiré le rideau séparant la partie réservée aux femmes dans la
tente de Tayeb el Djeramni pour voir si ce dernier ne s’y cachait pas.
7. 22 H S — Correspondance du Service Central des Affaires Indigènes. Toutes les cotes
d’archives citées renvoient aux Archives d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence.
8. 11 H 21 – Le Général Cdt la Division d’Oran au Gouverneur Général – Lettre du
13.12.1882.
9. Grande tribu marocaine dont le territoire est contigu i celui des Doui Menia.
10. 11 H 21 — Le Général Cdt la Division d’Oran au Gouverneur Général — Lettre du
14 Février.
11. 1 1 H 21 – Situation politique – Lettres du 14 février, 9 avril, 12 avriL
12. Le Général Cdt la Division d’Alger devait protester contre le choix d’El Goléa, par
crainte d’une contamination des Chambaa Cf. 22 H 5 — Lettre du 4 mars.
13. 22 H S – Lettres du 31 août et du 8 septembre.
14. 22 H 9 – Cne Pansard, Histoire des Ouled Sidi Cheikh (Mss).
15. Lieut Palat – Journal de route – Paris 1886, p. 306.
16. 22 H 8 – Lettre du 11 avril et suivantes.
17. 22 H 8 – Lettres et télégrammes du 1 1 au 20 mal
18. 22 H 7 – Lettre du 7 juin.

Article sur l’Affaire de Géryville
publié le 05 Mai 1881 sur
Journal de Fourmies : Hebdomadaire non politique ["puis" Hebdomadaire indépendant], littéraire, scientifique, industriel et commercial…

expor112

source 
Titre : Journal de Fourmies : Hebdomadaire non politique ["puis" Hebdomadaire indépendant], littéraire, scientifique, industriel et commercial…
Éditeur : [s.n.] (Fourmies)
Date d’édition : 1876
Identifiant : ISSN 21303630
Source : Bibliothèque nationale de France, département Droit, économie, politique, JO-85875
Description : Variante(s) de titre : Journal de Fourmies et des arrondissements d’Avesnes et de Vervins

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Partie 2 - L’Odyssée d’une tribu saharienne Les Djeramna 1881-1929
http://www.persee.fr/
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D’autre part, toute compromission entre les Ouled Sidi Cheikh et les Djeramna empêchait l’aboutissement du grand projet que l’on caressait depuis longtemps à Alger, et dont les Ouled Sidi Cheikh ne pouvaient que profiter. Il s’agissait, en effet, d’utiliser l’influence des Ouled Sidi Cheikh dans certaines zones sahariennes pour amener les populations locales à se rallier à la France. Cela se traduisait par l’accroissement des Commandements, des dignités, des subsides et le rétablissement de la situation matérielle des Ouled Hamza, ruinés par la révolte de 1864.
Si Eddin, frère rallié de SiKaddour, avait déjà proposé en octobre 1885, de capturer les Djeramna, alors qu’ils étaient au Touat. Estimant que l’opération présentait plus d’inconvénients que d’avantages, Alger refusa. En 1886, Si Eddin renouvelait sa proposition et suggérait, au cas où elle ne serait pas retenue, que l’on intime fermement à Si Kaddour l’ordre de les chasser19. Ce dernier, pour son honneur, mit assez longtemps à se décider et ce n’est qu’en octobre qu’il leva ses campements d’Hassi bou Zid pour l’Oued Gharbi, tandis que les Djeramna s’enfonçaient dans le Gourara 20.
Le problème de l’avenir se posait désormais pour eux et pour eux seuls.
Qu’allaient-ils devenir ?
Ils ne pouvaient revenir sur leurs anciens territoires contrôlés par la France.
Le Gourara et le Touat, soumis aux Ouled Sidi Cheikh leurs étaient également interdits, à . l’exception peut-être de la zone de Deldoul qui reconnaissait Bou Amama. Mais leurs rapports avec ce dernier étaient, semble-t-il, médiocres depuis 1882. Il n’était pas non plus question de passer au Maroc. Les Ouled Djerir et les Doui Menia n’oubliaient pas les razzia de 1882-1883. 
Les Chambaa d’autre part étaient trop divisés entr’eux pour offrir longtemps un refuge. Ils étaient enfin dans l’orbe religieux des Ouled Sidi Cheikh.
Tout bien pesé, les Djeramna résolurent d’aller à Deldoul chez Bou Amama.
Mais pour certains, ce n’était qu’une solution provisoire. Déjà en octobre, ils envisageaient une solution beaucoup plus radicale, l’émigration chez les Touaregs.

Pourquoi les Touaregs ? Parce que dans tout le Sahara les Touaregs sont alors les seuls à apparaître comme les adversaires irréconciliables des Français. Le massacre de la mission Flatters a soulevé l’enthousiasme des irréductibles, d’autant plus qu’il a été présenté comme l’extermination d’une armée française. Ce ne sont pas, d’autre part, des inconnus. Des caravanes touarègues viennent assez régulièrement au Touat pour s’approvisionner en dattes, vendre des escla ves,etc … Seuls ils échappent à l’influence religieuse des Ouled Sid-Cheikh qui rend les Chambaa douteux et les Ksouriens hostiles.

Il semble cependant certain que si les Djeramna avaient pu s’entendre avec Bou Amama, la tribu (car ils forment désormais une tribu indépendante) serait restée dans le Gourara de Deldoul. Il n’en fut rien. Fin novembre, une partie des Djeramna quittait Deldoul pour se rendre au Touat par Sali et Bou Ali 21. Les autres restaient autour de Bou Amama, faute de mieux. Le bruit courait cependant qu’ils comptaient se rendre ultérieurement en Tripolitaine en se joignant à la caravane des pèlerins de La Mecque 22. 
Les mois passèrent. Puis en juin 1887, la majeure partie de la tribu allait se regrouper dans le Touat méridionnal à l’appel du Cheikh d’In Salah, Si El Hadj Abd-el-Kader Bajouda. Ce dernier apparaissait, au même titre que les Touaregs, comme un adversaire irréconciliable de la France 23.
Bien que la chose n’ait pas été prouvée, il est à peu près certain qu’il avait été l’instigateur de l’assassinat du Lieutenant Palat en 1886. Il est évident que cet appel s’inscrivait dans une politique de défense de l’oasis contre une attaque française. Or, les Djeramna ne tenaient pas du tout à se voir confronté aux Armées françaises, se doutant bien qu’ils feraient toujours les frais de l’accord final.

C’est à cette époque, dans le Touat méridional, que fut prise la grande décision : le passage chez les Touaregs, dont on discutait depuis plusieurs mois, fut approuvé par la majorité, mais non par la totalité des Djeramna. Ce départ n’était pas une petite affaire. Sans parler des fatigues du voyage, c’était l’entrée dans un monde saharien, bien différent de celui qu’ils connaissaient. La langue, les moeurs, les races n’étaient plus les mêmes. Aussi est-il naturel que ceux des Djeramna qui se jugeaient les moins compromis vis-à-vis de l’autorité française, et en particulier, les Djeramna el Aouachir, aient renoncé au saut dans l’inconnu et décidé de rester sous la protection lointaine de SiKaddour. C’est ainsi que les rapports de 1887 et 1888 continueront de mentionner la présence de quelques tentes Djeramna autour de lui. Celles-ci finirent d’ailleurs par rentrer sur leur ancien territoire, l’aman ayant été accordé, mais les Autorités françaises, par prudence, les rattachèrent non à leur ancienne Tribu, les Ouled Ziad Cheraga, mais aux Ouled Sidi Bou Hafs 24.

Certains, enfin, préférèrent tenter leur chance individuellement sur les confins algéro-marocains, avec Bou Amama. En 1889, un Djeramna figure dans un rezzou de dissidents Chambaa conduit par le fameux Bou Khechba qui, parti de Tabelkoza, dans le Gourara, enlève sur la piste Ghadamès-Ghat, un convoi de chameaux fezzanais conduit par des Touaregs Ajjer25. On capturera, en décembre 1896, un jeune Djeramna dont les parents avaient rejoint Si Slimane 26. Son cas fera l’objet d’un examen approfondi, mais il échappera au pénitencier étant donné qu’il n’avait que cinq ans lors de l’assassinat de Weinbrenner.

De toutes façons, le départ pour le Sahara oriental n’était pas une petite affaire. Il convenait en particulier d’avoir un cheptel camelin suffisant. Or, nous avons vu que celui des Djeramna était des plus médiocres. On peut donc supposer qu’ils firent le nécessaire pour se procurer les animaux indispensables en les prenant où ils les trouvaient. La tradition orale des Djeramna, recueillie par le Lieutenant de Bruce, lors de leur retour en 1926, semble confirmer la chose 27.
D’après celle-ci, ils furent « très mal accueillis par les gens du bas Touat où ils ne restèrent que deux mois, parlant en maîtres et razziant à l’occasion ». On peut penser que la région d’Aoulef eut spécialement à souffrir de leurs exactions. Puis, leur caravane constituée, les Djeramna prirent la piste de Messeguem, avec, comme but lointain, l’oasis de Témassinine 28.
En janvier 1888, des migrants étaient arrivés au Fezzan, chez les Ouled Boucif 29.
Jusque là les autorités françaises avaient pu suivre grosso modo les déplace ments de la Tribu. A partir de ce moment, un rideau tombe sur ses agissements.

Seule la tradition orale nous fournit quelques vagues précisions. Et il convient de l’accueillir avec réserve. Selon elle, en effet, les Touaregs auraient, au début, reçu avec cordialité les Djeramna, mais peu à peu, les choses vont se gâter : « A leur arrivée, ils s’entendent très bien avec eux, mais rapidement ceux-ci (les Touaregs) deviennent exigeants et prennent l’habitude de se servir de leurs chameaux comme s’ils leurs avaient appartenu ». A certaines fêtes, racontent les Djeramna, les Touaregs leur enlevaient leurs animaux les plus gras sans jamais parler de les payer 30.
Aussi, les Djeramna cherchent-ils à s’éloigner de ces protecteurs trop avides et finissent par se fixer dans la région de l’Oued Tarât, en bordure du Fezzan. Là ils prennent l’habitude de se ravitailler à Ghat ou dans les Oasis tripolitaines et, cédant aux avances des autorités turques, ils finissent par s’établir dans cette province.
La tradition Djeramna évoque avec émotion cette époque bénie : « Les Djeramna », écrit de Bruce, « parlent toujours avec plaisir des heureuses années qu’ils passèrent sous l’autorité toute nominale du Sultan de Constantinople. Ils vivaient alors à leur guise, sans contrainte aucune, sans impôts, sans caïd . . . Les Djeramna allaient acheter à Ghadamès quelques articles manufacturés venant d’Europe et recevaient du Soudan, par caravanes, les nègres, la poudre d’or et les étoffes dont ils pouvaient avoir besoin 31″.
Les documents dont nous disposons pour la période postérieure nous laissent assez sceptiques sur l’indépendance réelle des Djeramna. Il est également étonnant qu’à leur arrivée parmi eux, les Touaregs n’aient pas été tentés de monnayer la protection accordée. Nous pensons qu’ils affectèrent implicitement aux Djeramna le statut de tribu vassale, mais libre, ce qui expliquerait les prélèvements désinvoltes opérés sur son cheptel. Et la preuve en serait qu’on les voit par la suite continuellement marcher aux côtés des Touaregs Imanghassaten, et ce jusqu’à leur retour en territoire algérien. 
Les Imanghassaten constituaient un des trois clans nobles des Ajjer. C’était à eux qu’appartenaient, par tradition, les pâturages de l’Oued Tarât où nous voyons les Djeramna s’installer avant de passer en Tripolitaine 32. Il est donc probable que l’alliance qui semble avoir été la leur, comportait une certaine subordination de la part des Djeramna. L’attitude de ces derniers, lors de la séparation de 1926, apporte encore de l’eau à notre moulin, comme nous le verrons plus loin.

De toutes façons, les motifs d’entente étaient nombreux. D’abord ces Imanghassaten étaient fortement arabisés. On les disait d’ailleurs descendants des Megarha, arabes de l’Oued Chiatti, au Fezzan 33. Ensuite, ils apparaissaient comme les plus hostiles à la France de tous les Ajjer 34. On leur attribuait avec raison le massacre des R.P. Richard, Morat et Pouplard, à quelques kilomètres de Ghadamès en 1882. En 1924, plutôt que de se soumettre aux autorités de Fort Flatters, une partie d’entr’eux fera soumission aux Italiens de Ghadamès.

Pendant près de vingt ans Djeramna et Imanghassaten allaient partager la bonne comme la mauvaise fortune, au Fezzan et le long des confins algérotripolitains.

Néanmoins les Djeramna n’appararaissent pas dans les archives de la décennie 1887-1897, alors qu’elles signalent, lors des rezzou et contre rezzou, diverses tribus fezzanaises, sans parler des fractions touarègues sur lesquelles nous sommes désormais bien renseignés. Faut-il penser que les Djeramna, encore inquiets, préfèrent se tenir loin des zones soumises et commercer entre Mourzouk et le Soudan. Ou bien les services français ne les ont-ils pas encore identifiés ? 35 Ce n’est semble-t-il qu’à partir de 1 895/6 que la tribu glisse vers la Hamada el Homra et la frontière algéro-fezzanaise. Peut-être font-ils partie du rezzou qui, à la fin 1895, enlève 800 chameaux à une fraction Ifoghas allant faire soumission aux autorités d’Ouargla.
C’est à cette remontée vers nos postes que l’on doit de retrouver dans les Archives le nom des Djeramna après une éclipse* de près de 10 ans :
En mai 1897, ils font partie d’un rezzou au sud de Berresof, sur des tribus tunisiennes soumises 36 . Désormais nos services les suivront à la trace. En juillet de la même année, la tribu est signalée aux environs de Derdj avec les Imanghassaten et 12 tentes de dissidents Chambaa 37. En février, des Djeramna enlèvent des troupeaux au sud de Ouargla. Craignant l’incident, les autorités turques tentent de les intercepter, tandis qu’un goum français en profite pour faire une incursion au Fezzan 38.

En 1898, un groupe d’Imanghassaten et de Djeramna assassinent deux Chambaa d’El Oued qui s’étaient infiltrés près de Derdj. Ce meurtre provoquera le grand rezzou de 1 900 où les Chambaa enlèveront, sur la Hamada el Homra, les troupeaux Djeramna et Imanghassaten. La perte dut être particulièrement lourde car le Cheikh des Djeramna maudit à cette occasion les Chambaa d’El Oued et abandonna la confrérie religieuse des Qadrya, à laquelle ces derniers étaient également affiliés, par représailles 39.
Ce rezzou était d’ailleurs, en quelque sorte un rezzou officiel. Il avait été autorisé par les autorités françaises.

En effet, les exactions des tribus des confins s’intégraient peu à peu dans des querelles nationales et entraînaient immanquablement des conséquences diplomatiques.
La convention franco-anglaise du 21 mars 1899, avait laissé le Sahara Oriental à la France, tout en confirmant les droits de la Turquie sur la Tripolitaine et son hinterland. Mais qu’était cet hinterland ?

Pour les tribus jusque-là indépendantes, cela signifiait que leurs zones de sécurité allaient se rétrécir comme peau de chagrin. La prise d’In Salah, le 31 décembre 1899 avait matérialisé la menace. Les Hoggar avaient été particulièrement touchés car ils se ravitaillaient en dattes au Tidikelt. 
Mais pour tous c’était la crainte d’avoir à rendre des comptes pour les meurtres d’Européens restés impunis au cours des dernières années : Mission Flatters, Pères Blancs et plus récemment Marquis de Mores.
Aussi, un grand rassemblement réunissant Hoggar et Ajjer, se tint-il en 1901 entre Tarât et Ghat, pour décider de la conduite à venir. 
Les Djeramna participent à ce conseil de guerre, ce qui prouverait, s’il en était besoin, leur intégration à la Société Targuie 40.
A cette occasion, la lutte à mort est décidée et un appel lancé au Pacha de Tripoli. Pour la Turquie, l’hinterland de la Tripolitaine s’étend en effet sur le pays Ajjer et le Hoggar méridional qui assure la liaison avec l’Air et le Soudan et le fructueux commerce transsaharien dont Ghadames est la plaque tournante. On pouvait donc penser qu’elle s’opposerait aux ambitions françaises.

Malheureusement, le combat imprévu de Tit (7 mai 1902) entraîne la défection des Hoggar. Les Ajjer n’ont plus qu’à se réfugier en Tripolitaine. Les Djeramna et les Imanghassaten campent alors au sud de Mourzouk. Mais ce sont des voisins incommodes et devant l’hostilité des Fezzanais, ils doivent regagner leurs anciens terrains de parcours de Derjd et de la Hamada el Homra41. Puis se trouvant sans doute trop près des Chambaa d’ElOued, ils remontent chez les Ouled Zentan, dans le Djebel Tripolitain 42.

L’administration turque, pour soutenir ses prétentions, se trouve désormais dans l’obligation de les défendre. Alors qu’autrefois un rezzou n’entraînait qu’un contre rezzou, la même opération déchaîne maintenant une pluie de notes diplomatiques. 
Dans un aide mémoire destiné à fournir les éléments de réponse au Ministre des Affaires Etrangères, le Général Monnot, commandant la Division de Constantine énumère les différents groupes de dissidents réfugiés sous le pavillon Ottoman, qui sont à l’origine de la plupart des incidents. Et ne soyons pas étonnés s’il cite en premier lieu les Djeramna :
« 1) Les Djeramna de Geryville, meurtriers du Lieutenant Weinbrenner qui se sont enfuis du Territoire algérien après l’insurrection de Bou Amama. Bien que peu nombreux et par suite peu redoutables, ils ne nous en témoignent pas moins leur haine chaque fois qu’ils le peuvent. Leur dernier exploit a été l’assassinat en juillet 1900, à une journée de Ghadamès, du nommé El Hadj Mohammed Bekkar ben bou Khechime, des Achèches, qu’ils savaient être un des émissaires que nous chargions de recueillir des renseignements sur l’affaire de Mores ».

Dans le même aide-mémoire, le Général Monnot rappelait que les Iman ghassaten n’avaient aucun droit à se prétendre sujets du Sultan puisque leur territoire traditionnel relevait de la zone d’influence française 43.
Cette argumentation était reprise par le Gouverneur Général Jonnart, qui, après avoir énuméré les crimes et exactions reprochés successivement aux Djeramna, Chambaa dissidents, Zoua dissidents et Touaregs des diverses confédérations, ajoutait :
« Si la Turquie reconnaissait à ces divers malfaiteurs, la qualité de sujets ottomans nous serions en droit de lui présenter une note diplomatique au sujet de leurs agressions continues »44. Un état mentionnant six rezzou effectués par les intéressés, d’octobre 1901 à janvier 1904, était joint à la note. Il était visible que les autorités algériennes durcissaient leur position.
En mars 1905, Djeramna et Imanghassaten sont campés au Fezzan, vers Terbou, à l’est de Mourzouk. Mais l’éloignement ne les met pas à l’abri des forces françaises. Celles-ci, sous forme d’un contre rezzou Chambaa, pénètrent en Tripolitaine, puis au Fezzan, à la recherche des douars dissidents.
Au retour, elles échappent aux forces turques près d’Hassi Imoulay45. Le Gouvernement français fera rendre les chameaux appartenant aux Fezzanais, mais repoussera les réclamations présentées par les Ottomans au nom des Djeramna et des Imanghassaten. .

Au cours de ce rezzou, les Chambaa ont en effet capturé près d’El Hassy, entre Ghadamès et Mourzouk, une caravane Djeramna qui se rendait au Soudan.
Pour comble de malchance, les Turcs, campés à Hassi Imoulay, ont pris, pendant un moment, les Djeramna qui tentaient de récupérer leur bien sur les Chambaa, pour les Chambaa eux-mêmes et ils leur ont blessé trois hommes, les fils du meurtrier du Lieutenant Weinbrenner.
L’anarchie croissante régnant en Tripolitaine ne plaisait pas cependant à tous.
C’est ainsi qu’en mai 1908 une petite fraction Imanghassaten prenait contact avec les autorités françaises pour s’établir dans le Souf. Mais la chose n’eut pas de suite 46. Néanmoins, il semble que la leçon de 1905, montrant que les Chambaa pouvaient, avec l’accord des autorités françaises, pénétrer au coeur du Fezzan, calma les ardeurs pillardes des Djeramna et des Imanghassaten. Les archives françaises ne signalent aucune incursion de leur part dans les années suivantes.
D’un autre côté, la vigueur des réactions turques tempérait les ardeurs des Chambaa.
Alors qu’un modus vivendi semblait devoir s’établir, on annonçait le 9 octobre 1911, la déclaration de guerre de l’Italie à la Turquie et le début des opérations militaires en Tripolitaine. Aussitôt, la France occupait les points encore litigieux de la frontière, dont Djanet 47.
En juillet 1912, les troupes italiennes reprenaient l’offensive, stoppée après la prise de Tripoli. 
Aussitôt, des Djeramna, campant le long de la Tunisie, faisaient des ouvertures au Résident Général de France pour que la tribu soit autorisée à franchir la frontière. Les chiffres donnés alors sont de 65 tentes, 400 chameaux et 300 chèvres 48 . Tunis contacta Alger car les Djeramna, du fait de l’assassinat du Lieutenant Weinbrenner, posaient un problème. 

Finalement, après consultation de Géryville, on se mit d’accord sur une dyia (prix du sang) de 6 000 F. Moyennant quoi ils pouvaient réintégrer leur tribu d’origine, les Ouled Ziad49. Les négociations se poursuivirent mais il fallut attendre mars 1914 pour que des contacts soient repris 50 ; en juin on annonçait qu’un groupe de 195 individus et 4 négresses (sic), accompagné de 224 chameaux et de nombreux troupeaux, se mettait en marche vers la frontière 51. Il ne devait jamais l’atteindre du fait des dissentions régnant parmi les intéressés.
Ces hésitations des Djeramna s’expliquent assez bien, en fonction des événements politiques du pays. Ayant lié leur sort à ces pillards invétérés qui constituent la fraction Imanghassaten, les Djeramna vivent au milieu de tribus hostiles et ne se sentent en sécurité qu’auprès des autorités turques. Leurs campements préférés sont à Derdj, près de Ghadamès, ou sous la garnison de Mourzouk. L’arrivée des Italiens bouleverse un équilibre précaire. C’est ce qui explique, à notre avis, la demande d’aman de 1912. Puis les opérations s’enlisant, l’émigration en Algérie apparaît moins urgente. Mais la prise de Ghadamès en avril 1913 prive les Djeramna de leur base traditionnelle. Les négociations reprennent donc. 
Dès le début de l’année suivante, les bruits d’occupation de Mourzouk et de Ghat se précisent, d’où les contacts de mars 1914 qui se traduisent par le mouvement de la tribu vers le Sahara algérien en juin 1914.
L’arrêt de cette émigration eut pour cause, certainement, les dissentions entre les chefs. Mais l’abandon de Ghadamès par les Italiens, en novembre 1914, en fut sans doute la raison principale 52 . 

Notes
19. 22 H 8 – Lettre du 26 août 1886.
20. 22 H 7 — Lettre du 1/11/1886. – Si Kaddour fera d’ailleurs toujours preuve de la plus
grande réserve vis-à-vis des autorités françaises. Il continuera de protéger les Djeramna Aouachir
et devra attendre plusieurs années le rétablissement de sa subvention.
21. 22 H 7 – Lettre du 21 novembre 1886.
22. 22 H 8 – Lettre du 5 janvier 1887.
23. 11 H 39 – Situation politique de juin 1887.
24. Sa 30 — Rapport du Commandant Gautier, Chef d’annexé de Géryville (s.d.).
25. 34 H 2 – Correspondance du 27 janvier 1890.
26. 22 H 53 – Lettre du 18 décembre 1896.
27. Sa 30 — Les Djeramna en dissidence, par le Lieutenant de Bruce, mss. 1.12.1926.
28. Sa 30 – Lieut, de Bruce, op. cit.
29. 11 H 39.
30. Sa 30 – de Bruce, op. cit.
31. Sa 30 – de Bruce, op. cit.
32. G. Gardel, Les Touaregs Ajjer. – Alger, 1962, p. 136.
33. G. Gardel, op. cit. p. 49.
34. Foureau, Rapport sur ma mission au Sahara – Paris, 1894, p. 21 S.
35. Voir note 38.
36. 22 H 43 – Correspondance du 21 mai 1897.
37. Derdj est une oasis fezzanaise i l’est de Ghadames. — 22 H 43 — Correspondance du
5 juillet.
38. Martel, Les confins Saharo-Tripolitains de la Tunisie. – P.U.F., 1965, p. 740. Les Djeramna
sont donnés pour Chambaa dissidents ; l’administration française ayant, en dix ans, oublié leur
filiation exacte.
39. de Bruce, op. cit. — Sa 30.
40. Gardel, op. cit., p. 198.
41. Martel, op. cit., T. II, p. 220.
42. 23 H 1 — Rapport mensuel des Territoires du Sud, 1904.
43. 34 H 2 – Correspondance du 13 avril 1904.
44. 34 H 2 — Correspondance du 7 mai
45. Martel, op. cit., T. II, p. 237.
46. Gardel, op. cit., p. 303.
47. Gardel, op. cit., p. 315.
48. Sa 30 — Rapport du Commandant Supérieur du Cercle de Géryville, non daté. (Août
1924 ? ).
49. Sa 30 — Rapport du Commandant Supérieur du Cercle de Géryville, non daté (août
1924 ? )
50. 23 H 1 — Correspondance.
51. Sa 30 — Rapport du Commandant supérieur du Cercle de Géryville.

Partie 3 – L’Odyssée d’une tribu saharienne Les Djeramna 1881-1929
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Nouveau coup de théâtre, l’Italie entre en 1915 dans la guerre européenne.
Rapidement, elle abandonne les postes de l’intérieur. Mourzouk, Ghat, Ghadamès deviennent l’enjeu d’une compétition entre Turcs et Senoussistes. Les Djeramna, après avoir un moment rallié le camp des Turcs qui tentent de retrouver leur influence, passent, avec les Imanghassaten, sous la bannière du Senoussi, qui permet de fructueux rezzou. Il semble qu’à partir de cette période de troubles, la tribu, jusque là bien groupée, se divise en plusieurs fractions qui tentent chacune leur chance. On trouve ainsi des Djeramna, en avril 1916, dans la Harka d’Ahmed Zerroug, Caïmakan de Ghadamès pour le compte des Senoussistes, en compagnie d’Ifoghas-53. C’est ce même groupement sans doute qui est signalé en février 1917 (Djeramna et Ifoghas) campant au puits de Nahia54.
Une autre fraction suit le Sultan Ahmoud, l’ex-maître de Djanet, qui livre de sanglants combats sous Fort Flatters en mai 19 17 55.
Mais la suzeraineté des Senoussistes pèse de plus en plus aux Djeramna.

D’abord ils doivent l’impôt : 1 chamellon pour 20 chameaux et une chèvre pour 5 chameaux. Ensuite ils les voient avec irritation se mêler de leurs affaires personnelles. A la suite d’un meurtre commis par un Djeramni sur un de ses cousins, une amende de 180 chameaux est imposée, ce qui diminue d’autant le patrimoine de la tribu.
Il est difficile de dire dans quelles conditions les Djeramna abandonnèrent les Senoussistes. Leur tradition orale déclare que ce fut à la suite du décès de Si Ali Lecheb, oncle de Si Labed. Ce dernier, frère cadet du chef de la Senoussyia, contrôlait le Fezzan et le sud Tripolitain. En décembre 1917, les Djeramna se retirent vers la frontière tunisienne, à Ouezzen, à 200 km au nord de Ghadamès, dans une région échappant à l’emprise Senoussiste. Quelqu’ait été le motif de la volte face, dès septembre 1917 des contacts sont pris avec un Caïd du Territoire de Touggourt en vue d’une éventuelle soumission aux Autorités Françaises.
Mais en février 1918, on les signale au Fezzan. Sans doute n’est-ce qu’une fraction de la tribu et son isolement la met à la merci de ses nombreux ennemis : 200 chamelles lui sont enlevées à Hassi Nehaîa par des Ajjer et des Fezzanais.
Trois des siens sont tués à cette occasion56. Cette hostilité amène les Djeramna à se regrouper sous les murs de Ghadamès, en se rapprochant encore plus des fractions Ifoghas que commande Hadj Ahmed Ben Ahmed.

L’avenir apparaît si sombre aux Djeramna qu’ils renouvellent en avril leur demande d’aman 57. Alger et Ouargla étudient à nouveau la question, ce qui nous vaut un rapport assez complet sur la tribu58. Celle-ci comprend à cette époque 90 tentes. Elle dispose de 150 fusils, chiffre qui peut être porté â 200 si on arme les bergers et les nègres. Elle possède 800 chameaux et 8 000 moutons. Elle s’est scindée en deux fractions ; celle du Fezzan, les Ouled Sidi Slimane (razziée à Hassi Nehaîa), comprend 30 tentes, 70 fusils, 300 chameaux et 3 000 moutons. Elle est commandée par le vieux SiTayeb, un survivant des événements de 1881. La seconde, celle des Ouled Maamar, commandée par El Hadj Abderrahmane, vit autour de Ghadamès, et plus particulièrement à Derdj. Elle compte 60 tentes,80 fusils, 500 chameaux et 5 000 moutons.
Les Autorités françaises, désireuses de régler une fois pour toutes la question, font des propositions avantageuses : le prix du sang (6 000 F), fixé en 1914, est abandonné. C’est le pardon pur et simple. Les Djeramna peuvent rentrer lorsqu’ils le désirent. On leur promet également de respecter leur cadre de tribu indépen dante et de leur conserver leurs chefs. Bien mieux, pour leur faciliter le passage, le Ministre français des Affaires Etrangères obtient de son collègue italien l’assurance que les autorités locales ne s’opposeront pas au transfert, à condition que ce dernier s’effectue en bloc 59.

Alors que tout semblait réglé, les Djeramna font traîner les négociations.
Cette versatilité des Djeramna n’allait pas sans susciter de vigoureuses critiques chez certains officiers. L’attitude du Commandant Fournier, Commandant supé rieur du Cercle de Touggourt est nette. Le 7 octobre 19 19, il écrit : « Les Djeramna se moquent de nous », et de relever les quatre tentatives de 1906, 1910, 1914 et 1918, accompagnées, chaque fois, de concessions plus larges de notre part. Pour lui, les Djeramna étaient irrécupérables et leurs instincts pillards ne feraient que jeter la perturbation dans les tribus tranquilles60. Mais il reconnaissait lui-même que l’administration supérieure était loin de partager son point de vue. Il devait, lors des négociations de 1923, répéter sans succès cette mise en garde.

Les faits semblaient, pour l’instant, lui donner raison. Le danger passé et les chameaux reposés, les Djeramna retrouvent leur existence de naguère. En octobre 1919, les hommes partent en caravane pour Ghat et le Soudan, reprenant le rythme du commerce saharien interrompu par les hostilités. Bien mieux, il semble que la belle vie doive reprendre comme avant. Les Djeramna font à nouveau équipe avec les Imanghassaten et en septembre 1919 ils razzient quatre troupeaux de chameaux appartenant aux Chambaa d’El Oued et aux Achèche.
Et c’est le contre rezzou dont font les frais les troupeaux de l’Oued Chiatti, appartenant à des Fezzanais et des gens de Ghadamès. Ceux-ci en demanderont vainement la restitution aux autorités françaises de Fort Flatters, puis d’Ouargla 61. L’année suivante 26 Djeramna des Ouled Sidi Slimane font partie de la harka de 700 fusils qui attaque le Goum d’El Oued, tuant 26 mokhazni à Ghourd Loucif62.

Néanmoins, la belle période est bien finie. Le retour annoncé des Italiens et sans doute l’hostilité croissante des tribus fezzanaises, victimes indirectes de leurs exactions, amènent des groupements tenus pour irréconciliables à négocier avec les autorités françaises.
En juillet 1921, Ifoghas et Imanghassaten s’approchent de l’annexe des Ajjer et entament des pourparlers. Le Chef Djeramni El Hadj Abderrahmane, qui devait y prendre part, s’égare dans le désert et meurt de soif. Mais en août, de nouveaux délégués sont réunis à Djanet autour du chef d’annexé. Une fois de plus les pourparlers tirent en longueur, mais sans qu’il soit question de rompre 63.
En mars 1923, un goum français en nomadisation rencontre à Messaouda, dans l’Erg, au Nord-ouest de Ghadamès, des tentes Djeramna et Imanghassaten, qui l’assurent de leurs sentiments pacifiques 64.

En réalité, l’arrivée des Italiens à Ghadamès, réoccupé au début 1924, rend plus urgente une décision de leur part. Mais il est non moins évident que les Djeramna hésitent toujours à franchir le pas. Ils se ralient donc à une solution d’attente.
Les Ouled Maamar, qui nomadisent autour de Ghadamès font soumission aux Italiens. Certains passent même à leur service. L’un d’eux, Maamar el Haïdoug, devient l’homme de confiance du Commandant de la place. Les Ouled Sidi Slimane, de leur côté, continuent au Fezzan leur existence indépendante. En
novembre, les Italiens occupent Derdj, ce qui met désormais les Ouled Maamar à leur merci. Leur chef est intronisé Moudir (Caïd) par les autorités de Ghadamès,
qui lui accordent une solde mensuelle de 500 lires. En revanche, les siens doivent
fournir des chameaux pour les transports et payer l’impôt (8 lires par chameau, 2 par mouton, 1,5 par chèvre).
Mais un concours de circonstances dû à l’inconfortable position de la tribu, dont une fraction est ralliée aux Italiens et l’autre, celle des Ouled Sidi Slimane, indépendante, va obliger les Djeramna à prendre la décision définitive. En 1925, un rezzou de dissidents tripolitains avait enlevé des troupeaux sous le nez de la garnison de Ghadamès. Celle-ci organisa aussitôt un contre rezzou, auquel prirent part des Djeramna ralliés. Ce contre rezzou atteignit la zone du Fezzan où nomadisaient des tribus insoumises, et en particulier les Imanghassaten et les Djeramna Ouled Sidi Slimane, et y razzia 300 chamelles, en évitant soigneusement d’enlever celles qui appartenaient aux Ouled Sidi Slimane. Ce ménagement fit naturellement accuser ces derniers de connivence avec les Italiens et ils furent mis en demeure de remplacer les bêtes volées. Certains étaient d’avis de le faire, mais la majorité préféra cette fois passer en Territoire algérien, étant donné que la situation respective des deux fractions ne pouvait que multiplier les incidents de cet ordre.

Il fallait toutefois opérer dans le secret et éviter d’alerter l’attention de ceux qui se considéraient comme leurs créanciers. Les Djeramna firent mine de reconnaître la dette et donnèrent à la fraction Imanghassaten qu’ils suivaient depuis près de 20 ans, victime elle aussi du rezzou, cinquante chameaux pour lui permettre de partir à la recherche de nouveaux pâturages. 
Sitôt les derniers trainards disparus â l’horizon, la tribu leva précipitamment le camp et à marches forcées prit la direction du Sud-Ouest.
Le 29 juillet 1925, l’adjudant-chef, commandant Fort Polignac, voyait arriver deux mehara montés par des Djeramna, envoyés en avant garde, qui lui demandaient l’autorisation pour leur fraction de passer en Territoire français. Les parlementaires avaient en main la lettre du Lieutenant Gieu, du Territoire d’Ouargla, leur accordant l’aman en 1919. Une trentaine de tentes comprenant 200 personnes et conduisant 1 000 chameaux attendaient leur retour. Djanet, contacté, envoya un Officier sur place et ce dernier put constater l’impatience manifestée par les messagers et leur désir de s’abriter assez profon dément en Territoire Français pour échapper au ressentiment, disaient-ils, de leurs anciens alliés, Zentanes, Rejbanes, etc …
Satisfaction leur fut donnée, bien que l’argument n’ait guère été pris au sérieux, car on ignorait encore l’affaire du contre rezzou italien. 

Les autorités françaises crurent à un vol de chameaux, mais s’étonnèrent de ne recevoir aucune plainte des Fezzanais par la suite.
Les Djeramna Ouled Sidi Slimane furent donc regroupés à Ed-Ihan, à 60 km à l’ouest de Fort Polignac. Selon une statistique, aussitôt dressée, la fraction comprenait :
— 37 tentes,
— 44 hommes,
— 50 femmes,
— 80 enfants,
— 8 « domestiques », probablement des esclaves noirs.
Elle possédait 44 fusils italiens. Son cheptel se composait de 920 chameaux, 180 moutons et chèvres et d’un cheval. La médiocrité du troupeau d’ovins et de caprins provenait à la fois d’une consommation abusive, faute d’autres ressources, et des pertes subies pendant l’expédition de retour.
Le problème du ravitaillement de cette population se posait, mais sans présenter de caractère angoissant. Une caravane fut envoyée à Djanet, une autre à Tatahouine, pour acheter des dattes. C’étaient les marchés les plus proches de ceux auxquels elle avait l’habitude de se rendre puisque Ghat et Ghadamès lui étaient désormais interdits. Mais le choix de Tatahouine avait semble-t-il d’autres raisons.
L’alimentation quotidienne réglée, des questions d’un autre ordre se posèrent.
D’abord le cas de trois membres de la fraction, encore à Ghadamès. Les Djeramna demandèrent aux autorités françaises d’intervenir auprès des Italiens pour qu’il leur soit permis de rejoindre les leurs, ce qui fut fait. Ensuite, car il faut bien qu’un élément comique se glisse dans les affaires les plus sérieuses, on évoqua le cas d’Abd el Kader Fromage. Ce dernier était un Mekhadma déserteur, d’où son surnom récolté lors de son passage au Makhzen d’Ouargla ; il avait épousé une Djeramnia et tous le considéraient désormais comme un des leurs. A ce titre, il devait avoir droit à l’aman pensaient-ils. Une correspondance officielle s’engagea donc. Notes confidentielles, voire télégrammes chiffrés, rappelèrent aux hautes autorités françaises, l’existence de Fromage et ses malheurs. Nous ignorons la décision finale, mais des suggestions émises, on peut préjuger que Fromage put continuer à vivre en paix au sein des Djeramna 65.

que devait se faire la liaison entre les Djeramna Ouled Sidi Slimane, déjà rentrés, et leurs frères, les Ouled Maamar, toujours campés vers Ghadamès. Le 17 octobre, le Goum Saharien de Tunisie y recevait la visite de huit Djeramna Ouled Maamar, convoyant 94 chameaux. Ils se présentaient comme les précurseurs de la fraction. Les animaux vendus, ils repartirent munis de tous les renseignements nécessaires 66.
Entre temps, le commandant italien de Ghadamès, qui n’avait guère apprécié le départ subit des Djeramna Ouled Slimane, avait pris des mesures, sinon pour interdire, puisque les deux Gouvernements étaient d’accord, mais au moins pour freiner les velléités de retour des Djeramna de Ghadamès. D’abord la fraction avait été désarmée, ce qui n’était d’ailleurs guère habile ; ensuite on lui avait interdit les pâturages d’Hassi Imoulay, jugés trop proches de la frontière. La fraction nomadisait donc dans la région de Bir Zoghar, attendant une occasion67. Par la suite, elle fut consignée dans la région de Derdj. Si l’on en croit leurs plaintes, les Djeramna passèrent alors des mois pénibles. Gardés par des Ascaris « Ethiopiens »,en butte aux réquisitions administratives abusives, condamnés systématiquement lors de leurs conflits avec d’autres tribus, ils furent, au printemps 1926, rejetés vers le Nord, dans la région de Nabout, au milieu de populations hostiles. Là, les Djeramna, tout en protestant de leurs bonnes intentions, préparèrent leur fuite.
D’abord ils se débarassèrent de tous les chameaux razziés en territoire algérien, qui auraient pu leur créer des difficultés avec les Chambaa. Puis ils vendirent la majeure partie du petit chaptel, chèvres et moutons, incapable de suivre un train soutenu.
Une maladresse italienne (réquisition abusive de chameaux) les décida définitivement. Profitant de l’absence momentanée de ses gardes éthiopiens, la fraction levait le camp et gagnait à marches forcées la frontière tunisienne qu’elle franchissait le 3 mai 1926.
Cette fraction fut aussitôt désarmée. Mais elle ne possédait plus que quatre fusils, échappés aux contrôles italiens. Composée de 28 tentes, elle groupait 45 hommes, 32 femmes et 81 enfants. Son cheptel comprenait 700 chameaux et 150 moutons ou chèvres68; elle n’était malheureusement pas au complet. Trois des siens engagés au Makhzen de Ghadamès, avaient pu déserter à temps et la rejoindre. Mais un quatrième avait été aussitôt jeté en prison. Enfin, la famille du nommé Maamar, soit quatre hommes, huit femmes et neuf enfants, était retenue par les Italiens qui l’avaient frappée d’une amende de 4 000 lires. Là encore l’administration française devait intervenir et finalement les choses s’arrangèrent 69.
Les Ouled Maamar ne pouvaient, pour de multiples raisons, rester en Territoire Tunisien. Il leur fut accordé 25 jours pour procéder aux préparatifs de départ en vue du long voyage qui devait les conduire dans le territoire des Oasis.
L’itinéraire retenu avait été Bordj Leboeuf — Bir Aouin — Larache. Heureusement une reconnaissance faite à temps prouva que les points d’eau étaient insuffisants pour cette masse de gens et de chameaux. On lui en substitua un autre, plus long, qui contournait l’Erg par le nord, mais plus sûr : Bir Amir, Bir Touil, Bir Choueya, Chabet Hennia Khechba, où ils arrivèrent du 7 au 10 août. Là un repos de trois semaines leur fut accordé; la fraction avait couvert près de 400 km depuis Nalout, sans perte d’animaux 70.
II ne restait plus qu’à regrouper la tribu, lui assigner des terrains de parcours, l’affecter à une annexe ou à un cercle et lui donner enfin un chef officiellement investi par nous.
Lors des premiers contacts de 1912, le voeu émis par les Djeramna était de revenir sur les lieux que leurs pères avaient dû quitter en 1881, c’est-à-dire la région d’El Abiod Sidi Cheikh dans l’annexe de Geryville. Mais depuis les jeunes, nés en Tripolitaine, avaient grandi et le retour au pays des ancêtres les laissait assez froids.
La tribu préférait, semblait-il, vivre dans le Sahara Oriental. D’ailleurs certains faisaient remarquer, à juste titre, que les chameaux, habitués à la Hamada, s’acclimateraient mal dans l’Erg. Les Djeramna ne tenaient pas non plus à séjourner dans l’annexe des Ajjer, car ils déclaraient mal s’entendre avec ces derniers, ce qui était compréhensible étant donné le tour qu’ils avaient joués à leurs amis Imanghassaten.
De son côté, le Chef du Territoire des Oasis proposait leur affectation à l’annexe d’Ouargla, et ce pour des raisons économico-administratives. Une tribu possédant un tel cheptel camelin arrivait à point. En effet, de mauvaises conditions atmosphériques avaient sérieusement éprouvé les troupeaux locaux. Les services officiels (courriers, transports de ravitaillement) n’étaient assurés qu’avec beaucoup de difficultés. Les 4 000 chameaux des Djeramna devaient permettre de régler pas mal de problèmes.
Arrêtons-nous un moment sur ce chiffre. Il figure dans trois rapports successifs de l’annexe de Ouargla. Or, si nous nous en tenons au dénombrement de 1925 (rapport du 16 septembre) effectué par le Lieutenant Habert, de Fort Polignac, nous voyons que les Djeramna Sidi Slimane du Fezzan possèdent 920 chameaux et les Ouled Maamar de Ghadamès 500 (approximation sur renseignements). Ce dernier chiffre de 500 pour les Ouled Maamar est porté à 700 dans les rapports d’Ouargla de 1926. C’est donc que le cheptel des Ouled Slimane serait passé de 920 à plus de 3 000 en moins d’un an ? 71 Si le chiffre donné de 4 000 chameaux paraît quelque peu gonflé, il est certain que les Djeramna possédaient un cheptel important. D’où le premier problème : où faire pâturer ces chameaux ? L’administration française pensa qu’il serait possible de les regrouper dans l’annexe d’Ouargla, entre Fort Lallemand et Gassi Touil, dans l’Oued Igharghar et l’Oued Seoudi.
La réalisation de tous ces projets allait dépendre naturellement de la façon dont les Djeramna envisageaient leurs rapports avec l’Administration Française. Un demi siècle d’indépendance avait évidemment conditionné les mentalités. Cependant les premiers contacts parurent satisfaisants, les Djeramna prenant volontiers contact avec nos officiers et n’étant pas avares de promesses.
En réalité, ils continuaient de n’en faire qu’à leur tête, d’autant plus que la paix régnant en zone française, les dispensait d’avoir à se regrouper pour se défendre. Un rapport d’octobre 1926 montre que la fraction des Ouled Sidi Slimane s’est déjà singulièrement éparpillée : 5 tentes à Ain Belda, 6 tentes à Rouissat, 3 tentes chez les Mekhadma dans la région d’Ouargla, 8 tentes à Ghourd Zina au N.E. de Fort Lallemand, 10 tentes à Hassi Khellal, 5 à 6 près de Fort Polignac, en territoire Aijer. Quant aux Ouled Maamar, encore dans l’annexe d’El Oued, et de ce fait directement contrôlés, ils ne cessaient de solliciter des autorisations de changer d’emplacements, voire de se rendre à Ouargla72.
En février, le Chef de l’annexe des Ajjer faisait entendre le premier son de cloche défavorable : Les Djeramna circulent d’Ouargla sur In Salah ou Tatahouine, sans la moindre autorisation. Ils font preuve de mauvaise volonté pour les convois et opposent la force d’inertie. Bref ce sont des « indésirables » 73. Ils n’abandonnaienptas non plus leur attitude guerrière. C’est ainsi que les Ouled Maamar, bien que deux fois désarmés, une fois par les Italiens, au moment du départ, une seconde fois par les autorités françaises, à leur entrée en Tunisie, se retrouvaient six mois après, tous pourvus d’un fusil italien, bien approvisionnés en munitions74.
Le problème de leur organisation administrative restait posé. Dès 1926, le Commandant Supérieur de l’annexe d’Ouargla avait suggéré qu’ils soient constitués en une tribu de deux fractions. Le Gouverneur Général répondit favorablement le 7 janvier 1927 à cette proposition et félicita par la même occasion les autorités locales qui avaient permis de mettre un point final à l’émigration des Djeramna75.
Ceux-ci furent reconnus comme tribu indépendante et soumis à un Caïd Djeramni selon leurs voeux. Le choix, faute d’autre candidat valable, se porta sur Tex- Mouidir des Italiens, Mohammed ben Naïmi. Les deux fractions furent également conservées, mais on en changea les noms. Les Ouled Maamar devinrent les Ouled Cheikh et les Ouled Sidi Slimane, les Ouled el Hadj.
D’autre part, le problème des terrains de parcours allait recevoir une solution inattendue. En effet, entre temps, le commandement du Territoire des Oasis était passé en d’autres mains. Un premier projet, qui consistait à installer les Djeramna autour d’Hassi Mey, fut abandonné ; peut-être parce que les Chambaa d’Ouargla, si souvent razziés naguère par les Djeramna, voyaient d’un mauvais oeil leur installation parmi eux. Toujours est-il que le nouveau responsable des Oasis leur fit quitter les régions de l’Oued Igharghar et d’Hassi Berkane, où se trouvaient respectivement les deux fractions et leur assigna des pâturages à l’Ouest d’El Goléa, poste qui, à cette époque, dépendait encore d’Ouargla. Cette mesure avait l’avantage de les éloigner des frontières tripolitaines. Elle devait être très bien comprise à Alger où il semble que l’on avait accepté avec réticence le maintien des Djeramna dans le Territoire des Oasis. Dans sa lettre du 18 mars 1927, officialisant l’organisation des Djeramna, le Gouverneur Général rappelait qu’il ne verrait qu’avantages au retour des Djeramna dans l’annexe des Geryville et soulignait que leur établissement à l’Ouest d’El Goléa lui paraissait être un premier pas dans ce sens 76.
La question des impôts allait hâter ce processus. En effet, la dispersion des tentes Djeramna pendant l’année 1927, dispersion qui s’était accentuée puisque l’on trouvait des Djeramna aussi bien dans l’annexe des Ajjer que dans celle d’Ouargla, dans l’annexe d’ElGoléa comme dans le cercle de Géryville, avait fourni un bon prétexte au Caïd pour retarder sa tournée de perception. Ce dernier ne semblait d’ailleurs pas conscient du caractère inéluctable de l’opération.
Rendant compte le 8 avril 1927 de ses contacts avec les différents campements, il écrivait au Capitaine, Chef d’annexé d’Ouargla : « Lorsque nous leur avons parlé du recensement de l’impôt et des convois, nous avons constaté qu’ils n’étaient pas satisfaits » (sic). Le mois suivant, en réponse à la demande de prêt de 216 chameaux pour les convois, il poursuivait : « Vous savez que mes gens ne sont pas encore familiarisés avec les questions de service et qu’il importe de les mener avec tact 77″.
Coïncidence ou conséquence, les Djeramna, pour échapper aux exigences de leur Caïd contraint de résider dans l’Annexe d’Ouargla, se dirigèrent peu à peu vers l’Ouest et quittèrent El Goléa pour le Cercle de Géryville. D’où une correspondance entre les Chefs d’annexé d’Ouargla et de Géryville qui aboutit à la conférence d’Hassi Bouzid, le 20 janvier 1928, rassemblant un Officier de chaque annexe et les responsables de la tribu. Il apparu que le Caïd nommé par nous n’avait aucune autorité et suscitait même la défiance de ses contributes. Ceux-ci acceptèrent, en effet, moyennant uti délai de trois mois, de payer les impôts dus pour 1927, mais entre les mains des Caïds des Ouled Sidi Cheikh78. Cette exigence fut interprétée par l’Administration française comme la preuve que les Djeramna ne tenaient plus tellement à constituer une tribu séparée, mais souhaitaient, au contraire, revenir à leur statut de 1881.
Un second argument, d’ordre politique, allait travailler dans le même sens.
Malgré les avertissements répétés de certains chefs d’annexés, la Direction des Territoires du Sud avait accordé crédit aux bonnes intentions manifestées par les Djeramna, et plus récemment elle avait pensé que Féloignement de la frontière Tripolitaine suffirait à transformer ces razzieurs quasi professionnels en paisibles nomades. Il fallut déchanter.
Le 6 novembre 1926, alors que la tribu venait juste de se regrouper en territoire français, deux Djeramna, nomadisant entre la frontière Algéro-Tunisienne et Ghadamès, capturaient 5 chamelles appartenant à des Ghadamsi. L’affaire n’eut pas de suite, malgré les protestations italiennes, faute de preuves suffisantes.
En juin 1928, le Territoire des Oasis signalait que six Djeramna avaient été aperçus faisant route vers le Fezzan. On pensait qu’ils allaient y razzier quelques bêtes. Un renforcement des postes frontières fut prévu pour les arrêter à leur retour. Or, ces Djeramna venaient des régions de l’Oued Zergoum et de Ba Messaoud, dans l’annexe de Géryville. C’est-à-dire à plus de 1 000 kilomètres à vol d’oiseau. La suite des événements se passa comme prévue. Les Djeramna furent repérés alors qu’ils rentraient en Territoire Algérien et conduits à Fort Polignac.

Ils ramenaient 39 chamelles, prises sur les Ouled Zentane. Dix, qui leur avaient été précédemment enlevées par les mêmes Zentanes, leur furent laissées. Les 29 autres confisquées en attendant que leurs légitimes propriétaires viennent les réclamer.
Les 6 Djeramna de leur côté furent consignés au bordj.
La réaction des Zentanes ne se fit pas attendre. Un contre rezzou de 60 méhari razziait, en août, des troupeaux de l’Oued Tarât et parvenait à regagner le Fezzan au prix de quelques pertes.
Mais les conséquences du rezzou de juin ne s’arrêtèrent pas là. En effet, le 14 septembre, cinq des six Djeramna s’évadèrent de Fort Polignac et n’eurent rien de plus pressé que de repartir vers Ghadamès en quête d’un second coup de main.
Le 4 octobre ils rencontraient quatre méharistes italiens, sous les murs de l’agglomération, tuaient le brigadier-chef qui les commandait, et s’enfuyaient avec son mousqueton et les 24 chameaux de l’armée qu’il convoyait.

Une fois de plus, les exactions des Djeramna débouchaient sur des complications internationales. L’Italie protestait et demandait l’extradition des coupables.
Nous la refusions, avec arguments juridiques à l’appui. Mais tout était fait pour s’emparer de ces individus trop compromettants. Le Goum d’Ouargla, sous les ordres du Caïd M’hammed ben Kaddour, entama une poursuite de 550 kilomètres en cinq jours et finit par rejoindre les fuyards à 1 50 km au N.O d’El Goléa. Deux d’entre eux furent tués, un troisième grièvement blessé, les autres capturés lors de leur retour à Géryville.

Cette dramatique aventure allait mettre le point final à l’épopée des Djeramna. Ils étaient déjà retournés dans la région de leurs ancêtres, ils allaient maintenant y retrouver leur statut de 1881. En effet, il apparut à l’Administration .française que l’affaire n’avait pu se dérouler sans que les Chefs Djeramna, déjà incapables de faire rentrer l’impôt, n’aient été au courant. Il y avait donc de leur part, sinon complicité, tout au moins complaisance. La sanction fut leur révocation et la suppression administrative de la tribu. Les deux fractions Djeramna reprirent place après une absence de près d’un demi siècle, dans la tribu des Ouled Ziad Cheraga, après avoir perdu, avec leur caïd, leur autonomie 79. Les survivants du rezzou, en revanche, devaient s’en tirer à bon compte. Leur cas posait en effet un problème de procédure criminelle quasi insoluble, étant donné que le meurtre avait été commis en territoire étranger et que, pour des raisons également valables, nous avions refusé à l’Italie leur extradition. Successivement le Conseil de Guerre, le Tribunal militaire, puis les Assises furent récusés.
Finalement les prisonniers, internés à El Goléa, furent remis en liberté à la fin de l’année 1929.

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II serait naturellement tentant de chercher à savoir comment les Djeramna avaient supporté ces longues aventures, et en particulier quelles en avaient été les conséquences sur l’économie interne de la tribu. Faute de statistiques valables, on ne peut tenter que des approximations.
Lors du départ en dissidence, les deux fractions Djeramna et Djeramna El Aouachir comprennent 67 tentes. Mais rapidement les El Aouachir moins compromis abandonnent la lutte ; 7 tentes font soumission la même année80. De 1885 à 1888 le chiffre le plus souvent avancé est celui de 52 tentes en dissidence.
Compte tenu de l’éclatement partiel de la tribu lors du grand départ pour le Fezzan, on peut penser que ce chiffre dut encore diminuer. Certaines tentes restent avec Si Kaddour. D’autres passent au Maroc. Finalement il est peu probable que plus de 40 tentes soient passées au Fezzan, tentes misérables, pauvres en cheptel. Que deviennent les Djeramna pendant les 10 années suivantes, nous l’ignorerons toujours. Il faut attendre la reprise des contacts avec nos postes.
A partir de ce moment-là, les statistiques dont nous disposons sont plus précises, quoique tardives. Mais elles confirment l’opinion rapportée par la tradition orale sur l’euphorie du séjour tripolitain. En 1912, les Djeramna comptaient déjà 65 tentes et possédaient 400 chameaux et 300 moutons ou chèvres.

En 1918, ils atteignent 90 tentes, 800 chameaux et 8 000 moutons et chèvres. Les chiffres valent ce qu’ils valent. On peut néanmoins en déduire que la tribu sut profiter au mieux de l’anarchie provoquée par la main mise italienne sur le pays.
En revanche, les états de 1925 et 1926 montrent un déclin démographique.
Les tentes passent de 90 à 73, puis à 67. Faut-il y voir les conséquences des opérations militaires italiennes, des règlements de compte après l’effondrement senoussiste, d’une épidémie 81 ?

Le cheptel camelin, lui, ne cesse au contraire de croître : 1 420 chameaux en 1925, 4 000 en 1926. Mais nous avons déjà dit ce que nous pensions de cette dernière estimation. L’effondrement parallèle du petit cheptel : 8 000 têtes en 1918, 330 en 1925, laisse penser à une conversion motivée par l’exode envisagé, vers l’Algérie.
Cette richesse est assez inégalement répartie. D’abord déséquilibre entre les deux fractions : 700 chameaux pour 32 tentes chez les Ouled Maamar, soit grosso modo 22 chameaux par tente ; 3 000 chameaux pour les Ouled Sidi Slimane pour 35 tentes, soit presque 86 par tente.
La répartition interne est également inégale. Chez les premiers, le nommé Maamar, l’homme de confiance des Italiens de Ghadamès, est réputé posséder seulement 35 animaux. La fortune du Mouidir, Ben Naïmi semble plutôt composée d’argent liquide. Il est en effet permis de supposer que, plus intégrés que les autres dans la vie citadine, les chefs de la fraction de Ghadamès ne convertissaient pas tous leurs biens en chameaux. Nous avons des détails plus précis sur les Ouled Slimane. Les troupeaux les plus médiocres y sont de 50 bêtes. On signale trois possesseurs de plus de 500 chameaux. La tradition nomade est là, strictement respectée.
En 1929, lorsqu’ils ont « bouclé la boucle », les Djeramna sont estimés par Géryville à une soixantaine de tentes. C’est pratiquement le chiffre de 1926, étant donné que 5 tentes sont à Fort Polignac ; mais on ne nous fournit pas d’évaluation du cheptel.
En résumé, nous constatons donc d’abord une période de déclin entre 1881 et 1888. Cause ou conséquence, la Tribu ne présente pas alors de front commun.
Certaines tentes se rallient, d’autres vont au Maroc, d’autres Dieu sait où. Au contraire, la période faste coïncide avec une tribu faisant bloc. Tous les rapports insistent sur la solidarité absolue des deux fractions. Celle-ci apparaît dans les interminables négociations pour le retour. Le fléchissement constaté en 1925 pourrait alors s’expliquer par la rupture partielle de l’unité. La fraction de Ghadamès se soumettant aux Italiens tandis que celle du Fezzan reste indépendante.
Coïncidence ? la fraction Ghadamsienne des Ouled Maamar, jadis la plus riche, voit alors son cheptel camelin se stabiliser tandis que celui des Ouled Sidi
Slimane du- Fezzan s’accroît très rapidement :
— Ouled Maamar: 500 chameaux en 1918; 500 chameaux en 1925; 700 chameaux en 1926.
- Ouled Sidi Slimane : 300 chameaux en 1918 ; 920 en 1925 ; 3 200 en 1926.
Une explication vient naturellement sous la plume. Les Ouled Maamar, en zone soumise, ne pouvaient plus razzier à leur gré, alors que les Ouled Sidi Slimane continuaient de s’en donner à coeur joie. La chose est probable quoiqu’une autre raison puisse être avancée à propos des Ouled Maamar. Mais les razzieurs étaient eux-mêmes exposés à des contre rezzou. En revanche il est certain que la possibilité de choisir librement les pâturages hors des circuits imposés améliorait le rendement du cheptel. Tribu d’éleveurs à l’origine, les Djeramna avaient en effet certainement poursuivi cette activité, avec d’autant plus de profit peut-être que leurs alliés traditionnels, les Imanghassaten, tribu noble, durent leur confier plus d’une fois la surveillance de leurs troupeaux.
Enfin, troisième source de profits, le commerce caravanier. Plusieurs mentions font état de caravanes Djeramna allant de Ghadamès au Soudan et retour. Il est probable que ce fut là source de bénéfice non négligeable. Leurs bonnes relations avec les autorités turques d’une part, leur intégration à certains clans Ajjer contrôlant l’itinéraire d’autre part, (Imanghassaten et Ifoghas) les mettaient certainement en situation privilégiée. Il faut croire aussi que le sens commercial ne leur faisait pas défaut. Dès leur rentrée en territoire algérien, nous les voyons lancer des caravanes sur In Salah parce que les dattes y sont moins chères qu’ailleurs et louer leurs bêtes à des convoyeurs chambaa, faute de pouvoir sans doute prendre immédiatement leur place. Et l’on peut penser qu’au commerce traditionnel, poudre d’or, plumes d’autruche, esclaves, contre objets manufacturés, s’ajouta rapidement la contrebande des armes. Les rapports de la période 1895 — 1919 font fréquemment allusion à un trafic régulier vers le Ouadal.
Quelle fut d’autre part l’évolution des sentiments « politiques » de la tribu ? Comment la « haine » manifestée vis à vis des autorités françaises évolue-t-elle en quelques années vers une demande d’aman ? Le problème paraît complexe. On peut avancer que les jeunes générations nées en Tripolitaine, n’héritent point de ces ressentiments. Malheureusement on constate que ce sont les « vieux » c’està- dire les adolescents de 1881, qui souhaitent le retour ayant gardé du pays des ancêtres une vision peut-être enjolivée par les souvenirs d’enfance. El Hadj’ Abderrahmane qui engage les pourparlers de 1918 et 1921 avait entre 10 et 20 ans lors de l’entrée en dissidence.

Pour eux, la rentrée en zone française signifie le retour à Géryville, les retrouvailles avec l’ancienne tribu 82. On efface les cinquante ans de dissidence et l’on repart en 1881. Le plus âgé des Ouled Sidi Slimane, Tayeb ben Cheikh réclame même le commandement de la fraction pour avoir, avant de déserter, servi 7 ans au makhzen de Géryville. Simplement, par délicatesse, il déclare n’avoir rej’oint les révoltés de 1881 que huit jours après les meurtres, alors qu’il était prouvé qu’il y participa.
Mais en 1925, c’est la nouvelle génération qui est au pouvoir (le Moudir, Mohammed ben Naïmi, est qualifié de « jeune, l’esprit ouvert . . . *’83.) Le retour à Géryville l’intéresse peu. Elle préfère ne pas s’éloigner de la zone qu’elle connaît et n’est poussée à rentrer par aucun argument sentimental.

L’évolution des Djeramna est finalement très simple. La génération compromise dans le meurtre de 1881 a disparu, ou n’est plus majoritaire en 1912, date des premiers contacts. L’arrivée en Tripolitaine d’un colonisateur mal connu, l’Italien, et les premières difficultés qui naissent, provoquent chez les Djeramna, tribu nomade, le réflexe classique : aller ailleurs. Malheureusement, toutes les issues sont bouchées. Le Soudan septentrional qui les aurait certainement tenté est sous contrôle français. Là-dessus, les nostalgies des adolescents de 1881 emportent la décision et ce sont les premiers contacts avec Ouargla. Puis les choses évoluent de telle façon que le péril redouté s’estompe. Les Djeramna restent en Tripolitaine et la jeune génération s’accomode tant bien que mal avec les Italiens (nominationde Ben Naîmi comme Moudir).

L’éventualité d’un départ est mise en réserve au cas d’une aggravation de la situation. Les contacts ne sont jamais rompus. Mais les Djeramna qui, en bons nomades, se préoccupent avant tout de l’intérêt immédiat de leur tribu, ont été amenés à abandonner successivement les Italiens, les Senoussistes et les Turcs. Le règlement de comptes risque d’être pénible. 
Un concours de circonstances fortuit pousse la fraction du Fezzan à sauter le pas. La solidarité tribale joue alors automatiquement et la fraction de Ghadamès n’aura de cesse de passer à son tour la frontière.
La majorité des Djeramna n’envisage pas d’aller plus loin et pense pouvoir s’installer dans l’annexe d’Ouargla. Mais sans doute n’y trouve-t-elle pas de la part des autres tribus l’accueil souhaité. Aussi prête-t-elle l’oreille à l’avis des anciens qui ne cessent de décrire l’annexe de Géryville avec les couleurs que l’on sait.
L’administration locale de son côté est revenue de ses premières illusions et pousse au départ. Les embarras nés des rezzou de 1928 décident enfin le Gouvernement Général à sanctionner l’évolution constatée.
De nos jours, les Djeramna nomadisent encore dans le Sud Oranais. Ils n’ont pas oublié leur histoire et peut-être certains vieillards regrettent-ils, à leur tour, le temps de leur adolescence, les folles méharées vers des troupeaux mal gardés, les lentes caravanes qui revenaient du Soudan, riches de poudre d’or et d’esclaves.

Pierre BOYER
Conservateur en Chef des Archives d’Outre-Mer Aix-en-Provence

Notes
52. Ghadamès devait être réoccupé en février 19 15 puis abandonné i nouveau en juillet de
la même année.
53. 16 H 70 — Répertoire des Chefs Senoussis en Tripolitaine.
54. 23 H 1 – Rapport mensuel des Territoires du Sud, février 1917.
55. 23 H 1 – Rapport mensuel des T.D.S. – Mai 1917.
A leur rentrée, les Djeramna devaient nier toute participation à cette opération, et
reconnaître uniquement deux rezzou contre les Chambaa.
56. 23 H 1 — Rapport mensuel des Territoires du Sud — Décembre 1917 et Sa 30 —
Rapport du Capitaine Thraen (Touggourt) du 14 octobre 1918.
57. De la part du Cheikh El Hadj Abderrahmane des Djeramna à Monsieur le Commandant
Supérieur d’Ouargla.
Après les compliments d’usage . . .
Nous nous trouvons ici dans une situation extrêmement pénible car les habitants du pays
ayant appris que nous, Tribu des Djeramna, avions l’intention de retourner dans votre région,
nous avons à endurer beaucoup de mal et de dommage de la part de nos voisins immédiats et
de toute la population de l’endroit Ces gens, en effet, sont toujours dans l’agitation.
Précédemment les Djeramna n’étaient pas disposés à revenir vers vous, mais quand ils m’on vu
déterminé et résolu, ils se sont à leur tour décidés à me suivre.
Nous faisons en ce moment nos préparatifs de départ, et, s’il plait à Dieu, d’ici peu nous
arriverons. Salut.
Sachez que nous sommes capables de tenir ce pays, Territoire et habitants, [comme on tient un cheval par la bride].
Salut. A la date du 28 Djoumada second.
El Hadj Abderrahmane des Djeramna.
58. Sa 30 – Rapport du Capitaine Thraen, op. cit.
59. Sa 30 – Rapport de Bruce.
61. 23 H 1 — Rapport mensuel de la D.T.S., septembre et novembre 1919.
62. Sa 47.
63. S23 H 1 – Rapports mensuels.
64. 23 H 1 — Rapports mensuels — Peut-être ces tentes sont-elles celles qu’un rapport de
juin 1924 présente comme réfugiées en Territoire algérien. Notons i ce propos la réflexion du
Commandant Fournier, de Touggourt : « Djeramna, Imanghassaten et autres, viennent annoncer
des négociations, soit de paix, soit de soumission, périodiquement, lorsque la nécessité les chasse
de l’arrière-pays et les oblige i vivre quelque temps i notre portée. Ils se sont rendus compte de
longue date que pendant ces pourparlers nous observons scrupuleusement la neutralité la plus
bienveillante, leur donnant ainsi la tranquillité d’esprit dont ils ont besoin pendant cette période
difficile. Puis lorsque l’arrière-pays est devenu habitable, ils reprennent le large, rompant toute
négociation et parfois emmenant le butin de quelque razzia d’adieu faite chez nous ». Sa 44.
65. Sa 30.
66. 34 H 8 B.R. du Commandant de Tatahouine.
67. 34 H 8 B.R. du Goum Saharien de Tunisie.
68. Les chiffres de ces estimations varient d’un rapport i l’autre. Nous en reparlerons plus
loin.
69. Sa 30 – 2e rapport de Bruce.
70. Sa 30 – Rapport du Lieutenant de Bellenet du 13.8.1926
71. S.A. 30
72. S,A. 30
73. S.A. 30
74. S.A. 30 – Rapport de Bruce du 25.11.1926.
75. H.H. 7.1.27
76. H.H. 18.3.1927
77. Sa 30 – 3 mai 1927.
78. Sa 30 – Rapport Carbillet du 4.2.1928.
79. Arrêté du 4 septembre 1929.
80. 33 JJ 15 – rapport annuel 1882.
81. Peut être y eut-il aussi une sédentarisation qui échappa aux observateurs.
En effet, il est signalé, en 1952, un village Jeramna, i l’écart des autres quartiers formant
l’oasis de Ghat. Il est bien précisé que ces Jeramna sont des Arabes, originaire de Geryville. Or,’
il est peu probable que ces Djeramna soient venus s’installer i Ghat après leur retour dans
l’annexe de Geryville ; la chose aurait été relevée. Il faut donc conclure i une sédentarisation de
certaines familles antérieurement i 1926. Cf. Rapport de stage des A.L 1952.
82. Sa 30/ Ie rapport de Bruce.
83. Sa 30/2e rapport de Bruce.

 Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8

Recherche concernant l’Affaire de Géryville.
L’assassinat du Sous-Lieutenant au 2° Zouaves. Weinbrenner (François-Xavier) 1881 en explique la raison de cette affaire !

_________
Articles évoquant des faits autour de son assassinat …

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source
1881/04/28. Note : édition de Paris (matin)
Titre : Journal des débats politiques et littéraires
Éditeur : [s.n.] (Paris)
Date d’édition : 1814-1944
Identifiant : ISSN 1770619X
Source : Bibliothèque nationale de France
Description : Variante(s) de titre : Journal des débats, politique et littéraire
Description : Variante(s) de titre : Journal de l’Empire
Provenance : bnf.fr

Sous-Lieutenant au 2° Zouaves Weinbrenner
Journal des débats politiques et littéraires 1881/05/02.

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autre évènement évoqué… à quelques kilomètres … dans une ville qui m’est chère : 

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source
Titre : Journal des débats politiques et littéraires 1881/05/02. Note : édition de Paris (matin). 
Éditeur : [s.n.] (Paris)
Date d’édition : 1814-1944
Identifiant : ISSN 1770619X
Source : Bibliothèque nationale de France
Description : Etat de collection : 01/04/1814-
Provenance : bnf.fr

__________________________________________________________________________________________________________

Journal des débats politiques et littéraires 1881/06/06-1881/06/07. Note : édition de Paris (matin
…Le massacre du brigadier Bringard et de son escorte venant
s’ajouter à si bref délai, à celui du lieutenant Weinbrenner et
à celui de la mission du Colonnel Patters, porterait une atteinte sérieuse au respect
du nom français et à son prestige dans tout le Sahara…

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Transcription complète de l’article illisible (impossible d’obtenir une meilleure qualité)

Les contingens révoltés des Trafis, sous la conduite de Bou-Amema ont supris, il y a deux jours
le brigader Bringard, surveillant de la ligne télégraphique qui relie Géryville à Frendah, et l’ont 
massécré avec 25 hommes de son escorte. 
Les autres plus ou moins grièvement blessés, on put gagner Frendah, où ils ont apporté la triste 
nouvelle. Les colonnes qui poursuivainet Bou-Amea ont dû, comme on sait, arrêter leur marche
sans dépasser Chellala par suite de la chaleur et du manque d’eau.
Elles ont même remonté vers le nord, laissant Géryville à ses propres forces.
Bou-Amema en a profité aussitôt pour suivre ce mouvement, et il y a cinq ou six jours il passait
à portée de canon de Géryville, dont le commandant faisait faire feu à longue distance sur ses 
contingens*. Peut-être était-ce la même cause, c’est-à-dire le manque d’eau qui forçait les tribus
révoltées à revenir également vers le nord ; peut-être Bou-Amema a-t-il voulu essayer à nouveau de
soulever les tribus restées sourdes jusqu’ici à ses excitations. 
Toujours est-il qu’il est venu audacieusement se placer entre Géryville et Frendah, interrompant
les communications entre ces deux cilles et massacrant tout ce qu’il trouvait sur son chemin. 
Sa situation, entre les quatre colonnes dont il est actuellement l’objectif, devrait être désespérée, 
et il ne devrait pouvoir s’échapper d’aucun côté.
Cependant, on semble avoir encore quelque doute à Alger sur ce résultat, et l’on considère comme possible
qu’il parvienne à se ravitailler et à filer par le nort-est avant d’être cerné. Si les tribus dissidentes
parvenaient à éviter nos colonnes et si le sévère châtiment que méritent leurs actes criminels ne leur était 
pas infligé, il y aurait là un précédent absolument déplorable, et dont les effets se feraient certainement 
sentir longtemps dans le sud de nos possessions africaines. 
Le massacre du brigadier Bringard et de son escorte venant s’ajouter à si bref délai à celui du
lieutenant Weinbrenner et à celui de la mission du colonel Flatters, porterait une atteinte sérieuse
au respect du nom français et à son prestige dans tout le Sahara.
Il est donc absolument nécessaire que les opérations contre Bou-Amema soient menées de telle façon
qu’elles donnent un prompt résultat. On dit le général Détrie énergique et très résolu.
Il faut alors espérer qu’il n’y aura plus de temps perdu et que les premières fautes commises
soient prochainement réparées.

Titre : Journal des débats politiques et littéraires
Éditeur : [s.n.] (Paris)
Date d’édition : 1814-1944
Identifiant : ISSN 1770619X
Description : Variante(s) de titre : Journal des débats, politique et littéraire
Description : Variante(s) de titre : Journal de l’Empire
Description : Etat de collection : 01/04/1814-
Provenance : bnf.fr

ps : contingens* écrit sous cette forme dans l’article scratch

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La Tunisie au gré des conflits

Une histoire : la Tunisie et la France


15 avril 2013

Communautés méditerranéennes de Tunisie. Les Grecs de Tunisie

Classé sous — milguerres @ 22 h 56 min

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La Tunisie au gré des conflits

Culture et patrimoine 

-

95-98 | avril 2002
Débats intellectuels au Moyen-Orient dans l’entre-deux-guerres

I. Études libres

Communautés méditerranéennes de Tunisie.

Les Grecs de Tunisie : du Millet-i-rum à l’assimilation française (XVIIe-XXe siècles)1

Habib Kazdaghli

p. 449-476

http://remmm.revues.org/243#ndlr

 

 

fleche-boule8 dans pour une meilleure lecture, vous pouvez télécharger les 

Notes pour Communautés méditerranéennes de Tunisie Grecs de Tunisie numérotées de 1 à 117

Plan

  • Aux origines de la présence des Grecs en Tunisie : des membres du Millet i-Rum (XVIIe-XIXe siècles)
  • De membres du Millet i-Rum à celui de protégés des Consuls européens (1830-1880)
  • Les Grecs sous la protection du Consulat Hellénique à Tunis : comment avoir sa part du gâteau (1880-1898) ?
  • Une communauté loin des regards : de 1898 à 1923
  • Les années charnières de la communauté grecque de Tunisie (1923-1933)
  • Le voyage du Patriarche d’Alexandrie Meltios II en Tunisie
  • Prolongement du voyage du Patriarche d’Alexandrie : la nomination d’un évêque orthodoxe pour l’Afrique du Nord
  • La contre-offensive des Grecs « francisés » pour la reprise en main de la direction de la communauté
  • La perte d’identité et la francisation progressive de la communauté (1933-1960)

 

Texte intégral

Au numéro 5 de la rue de Rome à Tunis, se dresse toujours une église de style byzantin qui rappelle l’existence d’une communauté grecque, qui a presque entièrement disparu aujourd’hui. Ce fut et reste un lieu de culte, bien entretenu et dirigé par un évêque grec-orthodoxe, originaire d’Egypte. Ce dernier reçoit chaleureusement ses visiteurs, il se présente sous son nom grec Irénos et se plaît à le traduire en arabe avec un accent égyptien sous le vocable d’Abou-Salama. Il évoque son affiliation à l’Eglise grecque-orthodoxe d’Alexandrie et d’Afrique et fait remarquer, qu’à ce titre, il s’occupe en même temps des fidèles de cette Église depuis Dar es-Salâm, au Kenya, jusqu’à Casablanca au Maroc. Il réserve à chacune de ces petites communautés quelques semaines par an. Il a été nommé à Tunis par le patriarche d’Alexandrie. Lorsqu’il est à Tunis, il préside la messe tous les dimanches et reçoit quotidiennement les visiteurs et curieux, qui imaginent mal aujourd’hui que les Grecs aient eu en Tunisie une présence aussi longue.

Au début de la visite, il se plaît à montrer une plaque en marbre encastrée dans le mur de l’immeuble qui se dresse sur le côté gauche du jardin ; elle porte une inscription en grec qui rappelle que la première église Saint-Georges fut construite par les Grecs de Tunis en 18472 avant de préciser que l’installation du premier noyau grec dans la Régence remonte au XVIIe siècle, lequel groupe a été reconnu par le Patriarche d’Alexandrie en 1645. Au côté droit du jardin s’élève un monument, beaucoup plus récent, sur lequel est gravée une liste des Grecs de Tunisie morts pour la libération de la France au cours de la seconde guerre mondiale3. Ces deux symboles de la mémoire résument bien tout l’itinéraire et le destin de cette communauté méditerranéenne et illustrent les mutations identitaires subies par les Grecs tout au long de leur présence en Tunisie.

Aux origines de la présence des Grecs en Tunisie : des membres du Millet i-Rum (XVIIe-XIXe siècles)

Les migrations grecques de l’époque moderne sont la conséquence de la conquête ottomane au XVe siècle et de sa poursuite pendant les deux siècles suivants avec l’occupation de Chypre en 1571 et de la Crète en 1669. À la domination étrangère, vont s’ajouter les facteurs économiques et démographiques ayant provoqué un déséquilibre entre les ressources naturelles et les effectifs humains dans les îles de la Mer d’Egée, ainsi que dans la Grèce actuelle.

Les pays d’accueil des Grecs furent surtout européens tels les États italiens, l’Autriche-Hongrie mais aussi la Russie, la Pologne, l’Allemagne. Les autres Grecs, ceux qui étaient restés aussi bien dans les Balkans que dans les provinces musulmanes de l’Empire ottoman, l’Egypte, la Tripolitaine et la Régence de Tunis, feront partie du millet grec-orthodoxe. En effet, le terme millet, au départ, désignait une confession, une communauté religieuse y compris lorsqu’il s’agissait de musulmans. Au temps de l’Empire ottoman, ce mot a connu une évolution sémantique pour devenir un terme technique et a fini par désigner « les groupes religieux antérieurement autonomes au sein de l’Empire tel que les Juifs, les Arméniens, les Grecs-orthodoxes ou Millet i-Rum » (Troupeau, 1990 : VII, 61). Accepté en tant que tel par le pouvoir central, ce terme va donner droit à la protection et à un même traitement, aux membres du Millet à travers tout l’Empire.

Le statut de membre du Millet, ainsi défini, apparaît supérieur à celui qu’accordaient les capitulations, précisant les privilèges des chrétiens établis dans les provinces de l’Empire, considérés comme « étrangers » (Soumille, 1988 : 229-239). En effet, parmi les non-musulmans qui restèrent au sein de l’Empire ottoman, la situation des grecs-orthodoxes ne fut pas difficile à supporter car ils avaient bénéficié de la qualité de second peuple de l’Empire et surtout d’une certaine autonomie au niveau de la gestion de la communauté (Kitsikis, 1985 : VIII, 1002). D’après un document émanant de l’Église grecque-orthodoxe d’Alexandrie : « C’est le Patriarche Ionnikios qui avait décidé en 1645 d’en-voyer un Pope à Tunis et que les Grecs de cette ville devaient lui payer, à cette époque, trois cents piastres par an »4. Ainsi, il semble que la petite communauté grecque-orthodoxe de Tunis avait été dirigée par un pope dépendant du patriarche d’Alexandrie, ce dernier étant lui-même placé sous l’autorité du Grand Patriarche d’Istanbul (Constantinople). Conformément aux dispositions des firman-s de la Sublime Porte, tout chrétien orthodoxe fut assimilé, par la volonté du sultan, au millet grec-orthodoxe, dont le chef, le Patriarche grec-orthodoxe, se trouvait à côté de ce dernier, à Istanbul5. Le sultan reconnaissait au Patriarche certains privilèges administratifs sur ses fidèles, même lorsqu’ils étaient dans les « provinces » de l’Empire.

Les quelques centaines de Grecs de la Régence de Tunis, établis depuis le XVIIe siècle, semblent avoir connu une situation privilégiée. En effet, les migrations grecques, à cette époque, étaient surtout le fait de familles aisées venues de Thessalie, de Macédoine, de Crète, de Chypre et d’autres petites îles de la mer d’Egée. Tous ces territoires faisaient partie intégrante de l’Empire ottoman. Ces Grecs s’adonnaient surtout au négoce entre Tunis et les divers ports de la Méditerranée orientale. Plus tard, d’autres occuperont des rôles dans l’ad-ministration et dans l’armée beylicale. De par leur rôle économique et leur statut ethno-confessionnel, ils avaient des rapports privilégiés avec les gouverneurs de la Régence. C’est ainsi qu’ils avaient pu exercer, sans difficulté, leur culte en tant que sujet (raîyd) du Sultan.

Cette communauté, dont le nombre n’a jamais dépassé quelques centaines de personnes, était bien visible au début du XVIIe siècle. Boyer de Saint Gervais, consul de France à Tunis de 1729 à 1734, notait déjà dans ses mémoires que : « Les Grecs ont une église où le service se fait tout à la grecque »6. Cette première église se trouvait dans le quartier franc, dans la partie basse de la ville de Tunis. D’après une tradition transmise par les Grecs de Tunis, elle aurait été placée sous le vocable de Saint-Georges et se trouvait rue de la Verrerie ; elle ne fut désaffectée qu’en 1901 (Kharalambis, 1926 : 153). En plus de ce lieu de culte, il semble que les Grecs aient reçu d’un des beys de Tunis la cessation, en toute propriété, d’un vaste terrain situé à l’extérieur des murailles de la ville pour servir de cimetière7. Sur ce terrain, ils devaient édifier une petite chapelle portant le nom Saint-Antoine8. L’existence d’un lieu de culte grec intra muros et d’un cimetière extra muros sont confirmées par le voyageur genevois Henry Dunant (1975 : 233)9, qui visita la Tunisie en 1856, juste une année après la mort d’Ahmed Bey. En effet, le règne de ce bey (1837-1855), fut marqué par plusieurs initiatives qui furent interprétées par les observateurs européens de l’époque comme le produit d’un esprit animé par une « grande tolérance »10. À cela, il faut ajouter les arguments avancés par Ibn Abi Dhiaf, témoin de l’époque et qui faisait partie de l’entourage du bey. En effet, cet auteur averti, avait vu dans cette politique en faveur des chrétiens l’expression d’un pragmatisme qui tient compte avant tout des intérêts économiques de la régence (Ibn Abi Dhyaf, éd. 1988 : IV, 89)11. En même temps, il faut ajouter que de pareilles mesures prises en faveur des chrétiens installés à Tunis, furent souvent le résultat de réclamations répétées de la part des représentants des puissances européennes (Chater, 1984 : 524). Cependant, nous excluons que le geste pris par Ahmed Bey, en faveur des Grecs en 184012, soit le résultat d’une quelconque pression étrangère. Car, pour le cas des Grecs dont le nombre ne dépassait guère, selon les témoins de l’époque, les deux cent cinquante personnes (Dunant, 1975 : 233 ; Ganiage, 1968 : 41)13, il s’agissait beaucoup plus d’un acte en faveur d’un groupe confessionnel endogène et non étranger. Mais il semble que ce geste était venu dans une conjoncture où les Grecs avaient déjà entamé, depuis un moment, le processus de leur détachement du système du Millet ottoman. Désormais, c’est auprès des consuls des puissances occidentales accrédités à Tunis que leurs regards vont s’orienter, pour chercher protection.

De membres du Millet i-Rum à celui de protégés des Consuls européens (1830-1880)

Faisant suite à la défaite de Mohamed Ali d’Egypte dans la Bataille de Navarin14 et à la guerre russo-turque (1828-1829), un Etat grec indépendant va naître, sur une petite partie de la péninsule, ne dépassant pas les limites de la Morée et se réclamant de la nationalité hellénique. Ce nouvel État fut vite placé sous la protection des puissances européennes et particulièrement de l’Angleterre (Traité de Londres 1830) et fut reconnu par la Sublime Porte par le traité de 1832.

Même si la création de cet Etat national hellénique ne concernait qu’une partie exiguë du territoire, ne comprenant qu’une petite fraction de la « nation grecque », cette nouvelle situation, eut des répercussions sur les Grecs de Tunis et des autres provinces ottomanes15. Mais les autorités beylicales, comme nous l’avons signalé plus haut, refusèrent de considérer les Grecs établis dans la Régence comme des ressortissants d’un quelconque Etat indépendant. Durant plus de trois siècles et jusqu’en 1827, les Grecs avaient été groupés en millet ex relevaient d’un cadi ou d’unshaykh. Le dernier qui assuma cette charge fut Theodoras Tsetses (Dessort, 1926 : 153). Même après cette date, les beys continuèrent à refuser d’accorder une représentation consulaire au nouvel Etat.

Au milieu du XIXe siècle, malgré l’arrêt définitif de la course, la cour des beys de Tunis comptait toujours un nombre important de convertis(renégats) et de mamelouks dont ceux d’origine grecque. Certains occupaient des hautes charges dans l’Etat ; les cas les plus connus sont le Premier ministre Mustafa Khaznadar16 qui aida les Grecs de Tunis à acquérir une seconde donation beylicale, comme nous le verrons plus loin et Elias Mussali17 qui avait commencé, son ascension à cette époque, mais sans être pour autant ni mamelouk, ni converti. Mais beaucoup parmi les Grecs de la petite communauté orthodoxe de Tunis avaient déjà la pensée ailleurs.

En effet, ces derniers seront de plus en plus sensibles à la nouvelle conjoncture méditerranéenne. Ils vont essayer de tirer le maximum de profit des interventions des représentants des puissances européennes dans les affaires intérieures de la Régence, pour accéder au statut de protégés d’un des consuls européens établis à Tunis. La quête de la protection européenne commence à être signalée dès 1829. Au cours de cette année, marquée par la proclamation de l’indépendance de la Grèce, les Grecs qui avaient désiré retourner dans leur pays s’adressèrent au consul de France, M. de Lesseps, pour demander son intervention auprès du bey Hassine en vue l’obtention du teskera, ou passeport, leur permettant de quitter le pays. Pour les uns, il s’agissait avant tout de s’affranchir de l’esclavage et de retrouver une liberté perdue18. Pour d’autres, la recherche de la protection des consuls était un moyen pour exiger, en guise de revanche, le châtiment d’un sujet du bey ayant agressé un Grec19. Dans la même requête qui était présentée au bey par le consul de France, ce dernier profitait de l’occasion pour s’exprimer au nom de tous les Européens installés à Tunis et demander « l’établissement définitif dans le quartier franc d’un corps de garde devenu indispensable à la sûreté des Européens, journellement menacés »20. En 1844, le consul de France Lagau, exigea un châtiment exemplaire pour l’assassin du grec Dimitri, protégé français, par un Tunisien. L’assassin fut jugé, condamné à mort et exécuté dans les quarante huit heures (Chater, 1984 : 522)21. Un autre sujet de litige, qui va pousser les Grecs à rechercher la protection des consuls européens, est l’acquittement des dettes22 contractées envers eux par des Tunisiens. Ces litiges nous renseignent sur l’état de richesse de ces Grecs — même si nous restons sur notre faim, à propos des sommes en question —, sur la place réelle occupée par les créanciers grecs dans l’économie de la Régence et sur le type de relations qu’ils entretenaient avec la population autochtone. En effet, les documents consulaires ne retiennent que les contentieux que les consuls s’empressaient23 d’exploiter pour appuyer leurs propres revendications. Mais il faut préciser que les Grecs n’étaient pas toujours des victimes innocentes. Les registres de la préfecture de police de la ville de Tunis la Zaptié24qui fut créé en 1861, nous renseignent sur des cas d’agressions meurtrières perpétrées sur des sujets du bey, par des Grecs25.

Même si les archives de police nous font apparaître les relations intercommunautaires, entre Grecs et autochtones, le plus souvent sous un prisme conflictuel et chaotique, il est à signaler, en revanche, que les autorités beylicales continuent à accorder aux Grecs une place privilégiée, surtout lorsqu’il s’agit de dispositions relatives à l’exercice du culte. C’est dans ce contexte qu’un terrain26 fut vendu par enzelkla. fin de 1863 par Mohamed-Sadok Bey (1859-1882), opération faite par l’entremise de son ministre Mustafa Khaznadar. Cette nouvelle acquisition par la communauté grecque de Tunis, se fera sous la forme d’une transaction entre le bey et un représentant des Grecs Elia Manidachi, en vue d’agrandir le cimetière et d’ériger une église orthodoxe27. L’opération relative à ce terrain « fut passée au consulat Impérial de Russie à Tunis »28, car le nommé Elia Manidachi, était à l’époque, protégé russe :

« La majorité des Grecs tunisois invoqua la protection consulaire russe à cause de la communauté de religion et aussi de la grande influence exercée sur l’esprit du bey par le consul de Russie Charles Nyssen. Ce dernier exerça les fonctions de consul de Russie pendant 60 années consécutives et mourut à Tunis en 1886 » (Khara-lambis,1926 : 153).

L’objectif de cet acte était de :

« les autoriser (les Grecs) à agrandir leur église ou à élever une construction identique consacrée à l’exercice de leur culte »29.

Mais ce nouveau geste des autorités de la Régence sera la source d’une incompréhension. Par cette dernière cession, le souverain entendait « être agréable » aux yeux des chrétiens de rite grec-orthodoxe, qui continuaient, selon lui, à être des sujets du sultan et non des nationaux hellènes. Cette bonne disposition manifestée à l’égard des Grecs de la Régence semble avoir été interprétée par certains membres de la communauté et par des fonctionnaires du nouvel État hellénique comme des signes encourageants pour relancer la question de l’établissement de relations diplomatiques directes entre Athènes et Tunis.

En effet, c’étaient les Grecs de Tunis qui avaient incité un fonctionnaire du gouvernement d’Athènes à entreprendre de pareilles démarches30. De même, en 1867, la question des décorations, à apporter d’Athènes pour le bey, est évoquée en tant que pression en vue de la récupération par un Grec de Tunis d’une dette évaluée à 15 000 piastres accordée à un sujet tunisien : le fils de Hajj Has-sine Ben Abbâs31. Le créancier grec, Basilio Kostandinis, affirmait vouloir utiliser la somme en question pour se rendre à Athènes et ramener les présents offerts par le Roi de Grèce, Grégoire, au bey de Tunis. En 1868, c’est le consul de l’État grec dans l’île de Chio, Spiridiov Logiatadios, d’où était originaire le Premier ministre tunisien, Mustafa Khaznadar, qui avait pris l’initiative d’écrire à ce dernier pour lui rappeler la nécessité de l’établissement de relations consulaires entre la Régence de Tunis et le Royaume de Grèce. Dans sa lettre, le consul prenait la précaution d’indiquer qu’il avait pris connaissance de « ses sentiments philhellènes grâce aux recommandations d’un des habitants de Chio le nommé ‘ Michel Coutsoudis »32, lequel avait des relations commerciales avec la régence de Tunis. Il lui avait également écrit qu’il avait cru important de rapporter l’information au gouvernement hellénique à Athènes tout en recommandant qu’une décoration devrait être décernée au bey de Tunis et à son Premier ministre, en signe de reconnaissance pour

« les sentiments philhellènes et le bon accueil qu’il a daigné porter aux intérêts des sujets hellènes qui se trouvent ou se rendent à Tunis »33.

Le consul grec ne laisse pas échapper une occasion de déplorer l’inexistence de traité entre le gouvernement de Tunis et celui d’Athènes ni de rappeler le vif désir exprimé, y compris par les parents du ministre qui vivaient toujours dans l’île, pour

« qu’un traité commercial soit signé respectivement… car c’est en vertu de cet (éventuel) traité que les représentants consulaires pourraient être nommés en les villes et les échelles des deux États… »34.

Ces différentes tentatives pour tisser des liens directs entre Athènes et Tunis ne pouvaient connaître un dénouement heureux dans une conjoncture méditerranéenne marquée par la persistance des tensions et des affrontements entre l’ancienne métropole ottomane et le jeune Etat gtec, lui même souvent intégré dans les diverses stratégies occidentales adoptées par les puissances à l’égard de la Sublime Porte. C’est ainsi que la situation des Grecs de Tunisie a continué à osciller entre la recherche de l’installation d’un consulat capable de les protéger et le recours individuel à la protection des consuls d’Angleterre35, de Russie36et parfois de France. L’ouverture d’un consulat de Grèce à Tunis ne se fera que quelques mois avant l’établissement du Protectorat français en Tunisie, en 1881.

Les Grecs sous la protection du Consulat Hellénique à Tunis : comment avoir sa part du gâteau (1880-1898) ?

Le premier document indiquant l’existence d’un « Consulat Royal Hellénique » à Tunis, ne remonte guère au-delà du mois d’août 1880. Les documents que j’ai pu consulter aux archives ne m’ont pas permis de savoir dans quel contexte ce consulat a été autorisé à entrer en action dans la Régence. La lettre accréditant37 le nouveau consul auprès du bey a été envoyée d’Athènes, le 11 juin 1880. Quant au premier document que nous avons pu consulter et qui atteste implicitement, la reconnaissance par le gouvernement tunisien, de cette mission et de son rôle dans la protection des Grecs, date de février 188138. Cependant, d’après Kharalambis Poulos (1926 : 153), le consulat de Grèce fut créé en 1878 et le premier consul fut M. Iscomacos qui devait présider un Tribunal consulaire qui avait fonctionné jusqu’en 1884. Aux archives nationales, plu-sieurs dossiers confirment l’activité débordante entreprise par cette institution durant les mois qui précédèrent l’entrée des troupes françaises en Tunisie. En effet, dès le mois de janvier 1881, le gérant du consulat allait procéder à la nomination de plusieurs agents consulaires dans les principales villes portuaires de la Régence : Bizerte, Sousse, Monastir39. D’un autre côté, le gérant du consulat devait s’activer pour prendre en charge la défense des Grecs de Tunisie40et prendre la relève, même dans les affaires qui avaient précédé la création du consulat, lorsque ces derniers étaient encore des protégés des consuls des puissances européennes41.

L’établissement du Protectorat français en Tunisie durant l’été 1881 ne semble pas avoir dérangé le gérant du consulat qui s’était vite adapté à la nouvelle situation. Ainsi, pour évoquer l’assassinat d’un Grec âgé de 86 ans, commis le 14 juillet 1881 par « les Arabes » insurgés, le consul s’était directement adressé aux nouvelles autorités fraîchement débarquées en Tunisie42. D’un autre côté comme si de rien n’était, il alla poursuivre l’installation d’agents consulaires dans les villes qui n’en avaient pas été pourvues, telles que Gabès43, Mahdia44, où il nomma respectivement Haï Haded, sujet français, Elia Sitbon, sujet italien. Chaque agent consulaire était secondé le plus souvent par deux courtiers tunisiens, pour lesquels il devait recevoir un accord préalable des autorités centrales. Ces dernières s’étaient donné un droit de regard sur les éventuels candidats à ces postes45. Ce contrôle rigoureux, mené par les autorités du Protectorat à l’encontre des représentations consulaires étrangères, laisse présager les nouvelles dispositions qu’elles n’ont pas tardé à prendre, en vue d’organiser la présence des différentes communautés étrangères établies en Tunisie.

C’est ainsi qu’elles promulguèrent, en septembre 1888, un décret sur les associations46. Mais la communauté grecque ne souscrivit d’une manière claire à cette loi, qu’en 1898. D’un autre côté, en 1890, suite à un accord entre les gouvernements grec et français, une décision fut prise pour la suppression47 des différentes représentations consulaires grecques installées, depuis 1880, dans plusieurs villes portuaires de la Régence. Les différents courtiers tunisiens qui y travaillaient furent appelés à arrêter toute collaboration avec ces agences et à se considérer comme soumis au même régime administratif que le reste de leurs concitoyens48.

Cette démarche s’inscrivit dans le cadre de la mise en place du régime du protectorat qui s’était concrétisée par la suppression des juridictions consulaires en vue de doter le pays d’une nouvelle organisation de la justice. En effet, la loi du 18 avril 1883 vint organiser la justice française en Tunisie. Le décret beylical du 5 mai 1883 stipulait que :

« les nationaux des puissances amies dont les tribunaux consulaires seraient supprimés, deviennent justiciables des tribunaux français dans les mêmes conditions que les Français eux-mêmes » (Mahjoubi, 1977 : 176).

Ces différentes dispositions visaient à assurer l’hégémonie de la France dans la gestion de la Régence et à écarter une éventuelle visée italienne sur la Tunisie.

En effet, la question du déséquilibre démographique en faveur de l’élément italien au sein de la population européenne de Tunisie avait constitué un sujet qui avait longtemps préoccupé les autorités françaises. Celles-ci avaient mis presqu’un demi siècle pour faire basculer la situation démographique en leur faveur. Elles utilisèrent, comme nous le verrons plus loin, les autres Européens et leurs descendants, parmi lesquels nous trouvons les Grecs, pour augmenter le nombre des membres de la colonie française. Mais, au départ, il fallait agir prudemment et essayer de régler par étapes la question de la présence italienne en Tunisie. La première phase fut la signature des conventions franco-italiennes de 1896. Une année auparavant, en 1895, le gouvernement français, agissant au nom du bey, avait dénoncé le traité tuniso-italien de 1868. Par ces nouvelles conventions, l’Italie s’était décidée à reconnaître officiellement l’établissement du Protectorat français en Tunisie. En contrepartie la France reconnaissait le principe de l’égalité de traitement dans l’exercice des droits civils entres Français, Tunisiens et Italiens (Davi, oct. 1996 : 8)49.

De leur côté, les Grecs étaient considérés comme des étrangers50, ils étaient justiciables des tribunaux français, et n’avaient pas la jouissance de droits politiques en Tunisie. En vue de pratiquer leur culte grec-orthodoxe, ils étaient autorisés à former une association cultuelle. Avant même la promulgation officielle en Tunisie de la Loi sur les associations du 15 septembre 1888, les Grecs, de leur côté, avaient soumis leur association aux lois grecques en obtenant du roi Georges Premier un décret en date 7 septembre 1888 qui les définit ainsi :

« La communauté hellénique (qui est) à Tunis, se compose de tous ceux de même origine, libres hellènes ou non (libres) qui en sont des constituants réguliers »51.

Les autorités du protectorat, qui n’avaient pas manqué de relever des incohérences dans cette définition52, s’étaient contentées, dans une première période, de suivre l’évolution de la situation. Cette attitude « tolérante » s’explique par le nombre peu important des Grecs se trouvant en Tunisie. En effet, le dénombrement des étrangers établis en Tunisie, effectué en 1906, n’a recensé que quelques 733 Grecs dans toute la Régence. Les autorités du Protectorat devaient surtout faire face à l’acuité du problème italien. Ainsi, la communauté grecque évoluera dans le cadre du Protectorat, elle saura même tirer profit de sa situation marginale et loin des regards pour accumuler une certaine richesse immobilière.

Une communauté loin des regards : de 1898 à 1923

Étant donnée la position particulière héritée de son statut de millet ottomane, la communauté grecque de Tunisie apparaissait, au début du Protectorat français, dans une situation de privilégiée. Ce qui n’a pas manqué de créer des manifestations de jalousie de la part de l’autre Église chrétienne rivale, l’évêché catholique de Tunisie. En effet, il faut rappeler que la donation par enzel, octroyée aux Grecs de Tunis en 1863, leur avait permis de mettre la main sur un terrain couvrant 3 089 mètres carrés. Une portion du terrain acheté couvrait la façade principale du cimetière catholique qui existait à l’endroit de l’actuelle cathédrale. L’évêque Sutter53, de la mission catholique, avait fait des démarches auprès du Premier ministre tunisien et avait pu obtenir le rachat de cette portion de terrain qui s’étendait sur 1 362 mètres carrés54.

Cependant, l’Église catholique, forte de la situation qu’elle avait conquise en Tunisie suite à l’établissement du Protectorat français, allait, d’une part, commencer à édifier, en 1890, sa grande cathédrale sur les lieux du cimetière chrétien et sur le terrain racheté auprès des Grecs et, d’autre part, leur intenter un procès en 1895. En effet, l’archevêché de Carthage avait contesté à l’Église grecque le droit de construire sur la rue de Rome des magasins et des logements qui auraient masqué l’une des façades de la cathédrale. À cause d’un vice de forme, la démarche auprès du tribunal n’avait pas pu aboutir55. C’est le « gouvernement tunisien » qui vola au secours de la cathédrale et prit à son compte les griefs portés par l’archevêché à l’encontre des Grecs. Dans ces conditions, la colonie grecque se trouva dans l’obligation de procéder à un arrangement à l’amiable. Elle céda les constructions, objet du litige, au gouvernement tunisien, moyennant une somme qu’elle fut obligée d’utiliser pour l’achèvement de la construction de sa propre église56.

Il est probable que ces pressions, exercées par les autorités du Protectorat, ont contribué à contraindre la communauté grecque à régulariser sa situation juridique en conformité avec la loi du 15 septembre 1888, relative aux associations. En fait, c’est seulement en 1898 que ses responsables se décidèrent à soumettre le texte au roi de Grèce57 qui l’approuva par décret, le 3 février 1898. En même temps, ces statuts furent déposés au parquet et au gouvernement tunisien qui leur donna son autorisation, par arrêté du 30 mai 1898. Dans une lettre de mise au point, le Résident général fit remarquer trente ans plus tard que :

« même s’il n’y a pas eu exactitude entre les textes français et les textes grecs, les autorités ont laissé faire vu le nombre limité de la colonie et vu qu’elle n’était effectivement constituée que par des sujets hellènes »58.

La constitution de l’association de la communauté grecque orthodoxe de Tunis a consacré une évolution du statut de ses membres qui se sont érigés, désormais, en groupement cultuel ayant pour mission de gérer des biens liés à la pratique du culte : église, école, aides aux démunis… Cette association est régie par le droit laïc puisqu’elle est dirigée par un bureau élu tous les trois ans. Cependant, ce groupe humain, constitué à son origine sur des bases confessionnelles, va connaître, au fil des années, une certaine évolution. En effet, pendant longtemps, l’identification s’est surtout basée sur une certaine affiliation, plus ou moins réelle, aux patriarches d’Alexandrie et de Constantinople. Ces derniers avaient eux-mêmes accepté, durant des siècles, de faire allégeance aux sultans ottomans. Cependant, le mouvement hellénique et l’indépendance progressive de la Grèce, à partir de 1830, n’ont pas manqué d’avoir leurs répercussions sur l’état d’esprit de la communauté grecque de Tunisie et d’ailleurs, comme nous l’avons vu plus haut. Ainsi, l’identité de cette dernière va évoluer de la base ethno-confessionnelle pour faire intégrer la dimension nationale. Les liens privilégiés qu’elle avait tissés avec le consulat de Grèce, depuis son installation à Tunis, ont été souvent avancés par les autorités françaises de Tunisie, comme une preuve « des tendances irrédentistes »59 au sein de cette communauté.

30Ces différentes mutations ne pouvaient échapper à des autorités pleinement conscientes des dangers d’un cosmopolitisme non contrôlé, surtout au cas il serait mis à profit par une autre puissance européenne, qui chercherait à rivaliser avec la France en Tunisie. Certes, au lendemain de la première guerre mondiale, c’est « du péril italien » et de « l’agitation indigène » qu’il a été souvent question, mais la surveillance a dû concerner tout le monde. En effet, même si ce fut moins spectaculaire qu’en Italie, la Grèce connut au lendemain de la guerre des évolutions politiques successives dont il importerait de voir les prolongements en Tunisie. Cependant, l’événement majeur auquel il faut prêter attention, fut la naturalisation française au sein de la communauté grecque de Tunisie, à la suite des décrets de décembre 1923 qui l’encourageaient.

Les années charnières de la communauté grecque de Tunisie (1923-1933)

  • 60  La dénonciation officielle ne se fera qu’en 1943 ; cependant des pressions indirectes furent exerc (…)

31Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le problème relatif au déséquilibre engendré par la faiblesse en nombre de la colonie française par rapport à celle des Italiens était loin d’être résolu. Le recensement de 1921 n’avait fait que confirmer les appréhensions antérieures des autorités. Le nombre des Italiens était de 84799 alors que celui des Français était de 54476, les Maltais 12 520 et les autres étrangers 12 520. L’appel lancé aux métropolitains pour venir s’installer en Tunisie n’avait pas eu de résultats tangibles, malgré les privilèges et les encouragements qui furent prodigués. En effet, ils pouvaient aspirer à profiter d’avantages et faveurs auxquels les autres Européens ne pouvaient accéder (Kraïem, 1976 : 80). Face à cette situation, deux solutions furent envisagées : d’une part, la dénonciation progressive et de fait60, par la France, des conventions signées avec l’Italie en 1896. L’objectif était de rendre précaire la situation des Italiens de Tunisie et les inciter indirectement à se naturaliser. D’autre part, une loi sur la naturalisation, promulguée le 20 décembre 1923, était destinée à assurer la prépondérance de la colonie française dans la Régence et à contrecarrer la supériorité numérique des ressortissants italiens qui pourrait servir de prétexte pour la concrétisation des convoitises italiennes en Tunisie, depuis l’avènement de Mussolini au pouvoir en 1922 (Mahjoubi, 1982 : 346).

Certes, la nouvelle loi facilitait l’octroi de la nationalité française aux Tunisiens61, mais, surtout, elle la rendait automatique pour toute personne non Tunisienne née en Tunisie de parents qui y étaient eux-mêmes nés. Ainsi, la colonie française va s’ouvrir aux autres étrangers établis en Tunisie, tels que les Maltais, les Grecs et autres Européens, alors que les Italiens vont continuer à être régis officiellement par les conventions de 1896. À vrai dire, les nouvelles dispositions avaient pour but, avant tout, d’accroître, dans l’immédiat, le nombre des Français, par les membres des communautés « intermédiaires » qui pouvaient intégrer la communauté française sans apporter avec eux une charge identitaire marquée, comme c’était le cas des autochtones ou des Italiens.

C’est ainsi que la nouvelle législation a intégré dans la nationalité française la majorité des Maltais, malgré les réserves exprimées par la Grande Bretagne62dont relevait cette colonie. Également, plusieurs dizaines de familles grecques accédèrent automatiquement à la nationalité française. Cette nouvelle donne créa une situation inédite au sein de la communauté qui va entrer irrémédiablement dans une crise d’identité de laquelle elle ne se remettra jamais, malgré les multiples tentatives de réconciliation et de compromis.

Les premiers signes de difficulté vont commencer à apparaître en 1928. En effet, suite aux nombreuses naturalisations consenties par les Grecs,

« les nouveaux éléments (naturalisés) qui constituent désormais la communauté ne peuvent plus s’accommoder aux anciens statuts »63.

D’après le Résident général, la principale raison qui explique ces difficultés, est que l’association cultuelle est devenue, depuis 1918, multinationale puisqu’elle comprend : 32 citoyens hellènes contre 24 français, 2 gréco-albanais et 2 gréco-ottomans64. Toujours d’après le même rapport, les Grecs de Tunis

« ne demeurent unis qu’autour de l’autel orthodoxe et autour du patrimoine foncier dont l’association a hérité »65.

36En effet, l’importance de ce patrimoine va même éveiller des appétits extérieurs qui veulent le rentabiliser dans des œuvres culturelles66. À l’intérieur, la gestion des profits de cette richesse immobilière a été un facteur supplémentaire des tensions qui sont apparues entre les membres de la communauté grecque. La ligne de démarcation, réelle ou fictive, entre les deux groupes, a été la question de la naturalisation.

Après une contestation interne, déclenchée, semble-t-il, suite à l’élection d’un nouveau bureau de l’association au mois de mai 1928, un conflit est apparu au grand jour entre les membres de la communauté. Le dimanche 16 février, à la sortie de la messe, des incidents eurent lieu devant l’église de la rue de Rome, entre les membres du nouveau bureau élu au mois de mai 1928 et trois anciens membres, qui avaient fait partie de tous les bureaux qui s’étaient succédés de 1910 à 192867. Ces derniers avaient reproché aux membres du bureau leur mauvaise gestion des biens de la communauté68.

Quelques mois plus tard, la contestation connut un nouveau rebondissement. Les opposants avaient présenté un recours à l’administration par le biais d’une pétition signée par 29 Grecs, tous membres de la communauté grecque de Tunis et qui fut adressée au Résident général69. Après avoir rappelé les conditions dans lesquelles s’étaient tenues les élections de mai 1928 et les irrégularités commises

« notamment en prétendant éliminer des élections les membres naturalisés français, qui ne furent admis qu’au dernier moment »,les signataires de la pétition avaient relevé 3 faits majeurs qu’ils reprochaient au bureau directeur de la communauté :

La vente d’un vaste terrain de 9 000 mètres carrés70, faisant partie du cimetière grec situé près du quartier de Jeanne d’Arc, moyennant le prix de 16 F le mètre carré, alors que les propriétaires des terrains voisins, déclinent les offres de vente à 80 F, le mètre carré.

La vente à deux Israélites de deux immeubles, sis rue de la Kasbah et rue de la Verrerie, appartenant à la communauté grecque.

D’avoir surélevé une petite construction sise rue de Rome de deux étages et dans l’immeuble de la rue de Naples, d’un étage, au prix de 900 F le mètre carré, alors que le cours de la construction est au maximum entre 650 et 700 F.

Outre les griefs reprochés au bureau, la pétition constitue un document d’une grande valeur historique. En effet, elle nous livre un échantillon représentatif qui nous donne des informations précises sur la situation professionnelle de chaque signataire. C’est ainsi que nous avons relevé l’existence de 9 commerçants, autant de propriétaires industriels et agricoles et de 4 fonctionnaires71. Le même document nous permet également de faire ressortir les mutations des membres de cette communauté par rapport à la question de la naturalisation. En effet, en cette année 1930, sur les 29 signataires, nous en remarquons quinze qui maintenaient toujours la nationalité grecque, alors que les quatorze autres ont désormais la nationalité française.

En effet, cette tendance est confirmée par le Dénombrement de la population civile européenne et indigène de Tunisie, réalisé au mois de mars 1931, et qui fait ressortir une baisse de la population grecque de Tunisie qui tombe à 463 alors qu’elle était de 646 personnes au dénombrement de 1926 et de 683, au recensement du 16 décembre 1906 qui n’avait concerné à l’époque que la population européenne civile de la Tunisie (Bulletin,1907 : 169). Cette chute du nombre se remarque dans les trois principaux centres urbains qui regroupent la majorité des Grecs. La ville de Sfax où le nombre des Grecs tombe à 224 contre 343 en 1926. La même baisse se constate également dans la ville de Tunis où le nombre de Grecs tombe à 162 alors qu’il était de 187 en 1926.À Djerba, la baisse est encore plus évidente puisque le nombre est tombé à 6 alors qu’il était de 28 en 1926. Le seul facteur qui explique cette baisse du tiers du nombre de la communauté grecque, au cours d’une période aussi courte, est le mouvement de naturalisation. Ce fait confirme le début d’une certaine fracture au niveau de l’identité collective de cette communauté, dont les membres avaient commencé à se définir par rapport à des intérêts matériels, immédiats et futurs, beaucoup plus qu’à une référence ethnique et confessionnelle.

Ainsi il est important de noter que cette mutation sociale va donner lieu à des changements de comportement et à la cristallisation de positions qui ne tardèrent pas à se manifester au sein du cadre associatif, seul espace de rencontre et d’identification des Grecs de Tunisie. La pétition citée plus haut fut le premier signal de ce changement identitaire qui était en train de se dessiner au sein de cette petite communauté. Mais, malgré la sollicitude manifestée par ce groupe contestataire, l’administration coloniale ne s’empressa pas d’intervenir, considérant que l’affaire était d’ordre privé et qu’il appartenait aux signataires de la pétition de porter plainte, s’ils le jugeaient nécessaire, devant les tribunaux compétents72. En réalité, comme nous l’avons vu plus haut, l’affaire était déjà devant les tribunaux et les autorités auraient pu exiger la tenue de l’assemblée générale de l’association à la date prévue – mai 1931 – lorsque le bureau, élu au mois de mai 1928, arriva au terme de son mandat. En ratant cette occasion, ces dernières avaient laissé la voie libre à une intervention extérieure dans les affaires de la communauté grecque de Tunisie. En effet, ce fut le Patriarche d’Alexandrie Meltios II (1926-1935), qui annonça son arrivée au mois de juillet 1931. L’objectif assigné à cette visite était d’essayer d’aider la communauté grecque de Tunis à dépasser ses dissensions et divisions et, en même temps, de faire tout ce qui était possible en vue de regrouper les fidèles autour du patriarcat grec-orthodoxe. Il semble que l’Etat grec n’ait pas été étranger à cette initiative73.

Le voyage du Patriarche d’Alexandrie Meltios II en Tunisie

Le séjour du Patriarche d’Alexandrie en Tunisie avait commencé par deux messes qui furent célébrées à Sfax le 23 juillet et àTunis le 26 juillet 1931. Le Résident général, les autorités militaires et civiles ainsi que le corps consulaire avaient assisté à la cérémonie de Tunis. Au cours de cette messe,

« le Patriarche a prodigué ses conseils à ses fidèles leur recommandant avant tout, de se montrer respectueux des autorités du Protectorat et dignes de la protection que la France leur accorde. Il s’est borné à les inviter à se montrer fidèles à l’Eglise orthodoxe »

À côté des aspects protocolaires, le Patriarche avait consacré l’essentiel de son séjour à surmonter les divergences apparues entre les Grecs de Tunisie et à obtenir la réorganisation légale de la communauté. C’était dans ce but qu’il avait présidé une assemblée générale, le 31 juillet 1931, à laquelle avaient assisté 33 notables grecs75. Cette réunion avait pour but de

« prier Sa Sainteté le Patriarche de nommer un conseil de 6 Epitropes et Ephores extraordinaires sous la présidence du délégué ecclésiastique de sa sainteté le Patriarche »76.

En effet, quelques jours après et avant son retour en Egypte, le Pape et Patriarche d’Alexandrie et d’Afrique, avait procédé à la nomination de l’Archimandrite Anthimos au poste de Président du Conseil extraordinaire de la communauté, conformément au vote de l’assemblée générale du 31 juillet 193177.

Par ses différentes démarches entreprises à Tunis, surtout au terme de son voyage, le Patriarche d’Alexandrie dévoila ses véritables intentions. Ainsi, il condamna la séparation qui s’était faite en 1888, entre le culte qui était devenu du ressort des popes et la gestion des biens de l’Église, confiée à une association dépendante d’Athènes78. Il considéra que ce mode d’organisation, adopté à partir de 1888

« était contraire à l’histoire de l’Eglise grecque de Tunis comme aux conceptions du patriarcat »79.

Il envisagea tout simplement de revenir à une gestion cléricale de

« l’église Saint-Georges qui fonctionnait depuis trois siècles et qui s’est vue rabaissée au rang d’une association civile, soumise à la législation spéciale du décret de 1888 »80.

En un mot, il demande :

« l’abrogation de l’arrêté du 30 mai 1898 et le retour à un fonctionnement conforme aux règles de notre religion »81.

Ainsi, il apparaît clairement que le véritable objectif du voyage du patriarche d’Alexandrie en Tunisie était de profiter de la crise interne de la communauté pour changer le caractère laïc de sa gestion et la mettre sous son regard direct par la cooptation de son délégué religieux comme président de la communauté.

Cette nouvelle situation va pousser les autorités du Protectorat à essayer de reprendre en main le dossier des Grecs de Tunis et surtout de faire barrage au projet du Patriarche qui vise à voir

« la communauté orthodoxe rangée sous sa dépendance directe »82.

Cependant, le tribunal, qui avait entre ses mains le contentieux relatif à la communauté, va encore compliquer les choses pour ceux qui avaient des préoccupations d’ordre public et laïc. Le tribunal, qui avait été déjà saisi, comme nous l’avons vu plus haut, par les opposants au bureau élu en 1928, crut bon de souscrire, lui aussi, aux solutions trouvées le 31 juillet 1931 en présence du Patriarche. Un jugement sur la requête fut prononcé le 30 septembre 1931. Il demandait la publication d’un arrêté qui officialise les nominations faites lors de l’assemblée de juillet en présence du Patriarche83. L’arrêté en question ne parut que le 20 février 1932 ; il stipulait que la communauté serait gérée provisoirement par une commission de 7 membres. Laquelle commission est chargée de procéder à la réforme du statut dans un délai de 6 mois84. Mais, pour assurer un suivi aux décisions prises lors de son voyage, le Patriarche désigna un représentant qui sera dépêché d’Egypte pour veiller sur ses fidèles en Afrique du Nord.

Prolongement du voyage du Patriarche d’Alexandrie : la nomination d’un évêque orthodoxe pour l’Afrique du Nord

Ce regain d’intérêt du Patriarcat d’Alexandrie pour les Grecs-orthodoxes, allait s’illustrer encore mieux, en février 1932, par la nomination d’un évêque orthodoxe pour la Tunisie, l’Algérie et le Maroc85. L’envoyé du Patriarche entendait à la fois exercer des fonctions spirituelles et veiller à l’administration du conseil de la communauté orthodoxe dont la présidence sera de sa compétence86. Ainsi, le nouveau responsable religieux arriva presque au moment de la publication de l’arrêté légitimant les décisions de l’assemblée de juillet 1931. Lors des premiers contacts de l’Évêque, les responsables du Protectorat lui rappelèrent, d’une manière ferme, que la communauté devait être maintenue dans le cadre de la législation tunisienne et du décret sur les associations du 15 septembre 188887.

Dans un premier temps, l’archevêque entendit mener pleinement son rôle de chef spirituel et temporel. Au cours de la première semaine d’avril, il se rendit à Sfax pour présider une messe solennelle dans l’Église de cette ville88 qui regroupait encore en 1932, malgré la baisse constatée plus haut, la plus forte concentration de Grecs du pays. Quelques jours plus tard, il tint à être reçu par le Résident général en sa qualité de chef spirituel des fidèles Grecs-orthodoxes de l’Afrique du Nord et lui remit « la Croix de Saint-Marc, symbole de l’Eglise grecque-orthodoxe d’Alexandrie »89. D’un autre côté, agissant en tant que Président du conseil d’administration de la communauté, Mgr Constantin Catzarakis convoqua une assemblée générale qui se tint le 29 mai 1932, en présence de 39 membres sur les 52, lesquels avaient été inscrits sur la liste ouverte spécialement, 15 jours avant cette date. La réunion avait pour objet d’approuver les nouveaux statuts qui avaient été préparés par le conseil d’administration, conformément à la mission qu’il avait reçue par l’assemblée générale du 31 juillet 193190. Les nouveaux statuts consacraient le point de vue exprimé par le patriarche lors de sa visite en Tunisie. Nous avons vu plus haut comment ce dernier avait refusé toute séparation entre les responsables du culte et ceux qui s’occupent de la gestion des biens de l’Église. Ainsi, d’après les nouveaux statuts présentés par Catzarakis, c’est l’archevêque qui deviendrait président de la communauté91.

Cette proposition ne pouvait être acceptée par l’administration car elle était en contradiction avec la loi sur les associations qui stipule que ces dernières doivent être gérées par des bureaux élus. D’un autre côté, le cumul des deux responsabilités, mettrait les Grecs de Tunisie sous la tutelle directe du patriarche d’Alexandrie, qui aurait géré la communauté par l’intermédiaire de l’archevêque qu’il avait envoyé en Tunisie. Informés du contenu du nouveau projet, quelques membres alertèrent les autorités, avant même la tenue de l’Assemblée qui devait ratifier les projets, considérant qu’il s’agissait de manœuvres qui tendaient « à mettre notre communauté sous le joug du Patriarcat d’Alexandrie… »92 Ce projet comportait également des risques politiques, car les dignitaires de cette Église et le patriarche lui-même, « étaient des sujets de S. M. Fouad Ier »93. C’est ainsi que certains membres de la communauté, en parfaite complicité avec l’administration du Protectorat, déclenchèrent une contre-offensive afin d’éviter ce qu’ils considèrent « comme ingérence du Patriarcat dans notre communauté »94.

La contre-offensive des Grecs « francisés » pour la reprise en main de la direction de la communauté

Une opposition à l’amendement des statuts s’était manifestée, sans grand succès, au cours de l’assemblée générale du 29 mai 193295. De son côté, l’administration, qui avait été mise au courant du contenu du nouveau projet de statut, allait commencer à mettre des freins pour empêcher sa concrétisation96. Cependant, ce fut vers la fin du mois d’août 1932 que la contestation arriva à s’organiser et à marquer un point ; il est difficile de ne pas y deviner la main des autorités du Protectorat. En effet, le 27 août, quatre membres97 du bureau provisoire, tous naturalisés Français mais d’origine grecque98, donnèrent leur démission. Outre les objections qu’ils firent aux autres membres du bureau,99 par leur coup de force « démocratique », les démissionnaires, mirent cette instance dans « l’impossibilité de convoquer une assemblée régulière »100.

Par cette démission en bloc, un coup sérieux avait été porté aux démarches de la tendance ecclésiastique en vue d’assurer son hégémonie sur la communauté grecque. En effet, le 3 juin 1932, au nom de cette dernière, l’archevêque Catzarakis avait déposé au Contrôle Civil un nouveau projet de statuts. Un mois plus tard, le 10 juillet, un autre groupe important de membres de la communauté, en opposition avec la première tendance, et dirigé par quatre membres du comité provisoire, déposa lui aussi un autre projet de statut101. Ainsi, une occasion en or fut offerte à l’administration pour qu’elle apparaisse dans une position de neutralité. En réalité, elle allait se baser sur la démission des quatre membres à la fin du mois d’août pour publier un nouvel arrêté sur la communauté grecque102. Ce dernier texte considère que la nouvelle situation, née de cette démission, lui impose de pourvoir aux sièges vides par la réorganisation de la commission de gestion qui sera composée des membres suivants : Alexandre Alexandroupoulos, Eustache Djivas et Dimi-tri Coyoutopoulo, Jean Manzouni, Thomas Temmos103. Avant la publication de cet arrêté les autorités avaient pris soin d’avertir Mgr Catzaralds qu’elles « ne pouvaient consentir à ce que, dans les nouveaux statuts, il fût spécifié que l’archevêque ait la présidence effective, ni même la présidence d’honneur104 ».

La commission de conciliation désignée par l’arrêté de décembre 1932 arriva à présenter de nouveaux statuts au mois de mars 1933. Le comité qui fut élu à cette date confirme la prise en main des destinées de la communauté par les éléments « réalistes » qui avaient accepté de se conformer aux dispositions de la loi sur les associations qui sépare la responsabilité du culte et la gestion des biens, cette dernière étant du ressort d’association qui doit se conformer aux lois. Cette évolution consacre définitivement la supériorité numérique des naturalisés français parmi les activistes de la communauté grecque, et une nette évolution progressive de cette dernière vers son assimilation dans la civilisation française.

La perte d’identité et la francisation progressive de la communauté (1933-1960)

À partir de mars 1933, la communauté fut présidée par Jean Manzuni. Ce dernier se présentait en septembre 1938 « comme un natif de Tunisie et d’y avoir vécu depuis sa naissance, d’avoir eu l’honneur de s’engager volontairement dans l’armée française pendant la Grande Guerre, sans aucune obligation militaire, d’accroître la famille française par mes enfants dont l’un est prêt à partir sous les drapeaux de la France comme élève sous-officier et enfin d’être administrateur et directeur commercial depuis 1922 d’une maison de commerce… »105.

Un tel autoportrait en dit long sur l’évolution d’une partie des membres de la communauté grecque et de leur désir d’assimilation dans la nation française, à tel point qu’un des détracteurs de Jean Manzuni l’accusa de ne « connaître aucun mot de grec, ni en parlé ni en écriture »106..

Hormis ces quelques petites oppositions qui surgissaient de temps à autre entre ses membres, la communauté grecque semble avoir retrouvé son calme et sa « liberté pour l’administration de ses biens ». En effet, en raison des dissensions et de la mauvaise gestion qui avaient marqué les années 1928-1931, les revenus de l’association furent placés, depuis la fin de 1931, sous séquestre, jusqu’à la fin de 1937. Dans le rapport d’activité édité en 1938, le président Manzuni, annonce avec fierté « la réouverture définitive de l’église le 6 mars »107. Cette dernière était restée sans desservant depuis le départ, au mois de décembre 1932, de l’archevêque Catzara-kis. C’est l’archimandrite Dimitrios Lancouvardos108 qui fut choisi pour le desservir. Le président annonce également la réparation de la coupole de l’église qui menace ruine, vu qu’elle était restée pendant six années consécutives sans être entretenue109.

Ainsi, à la veille de la seconde guerre, la communauté semble accepter, dans sa majorité, son intégration dans « l’œuvre française en Tunisie ». La référence à la culture grecque-orthodoxe est devenue désormais d’ordre cultuel et c’est le rôle de l’association d’assurer cette fonction tout en refusant toute ingérence extérieure dans son fonctionnement. C’est ainsi qu’après qu’il fut coupé court à toute intervention en provenance du Patriarcat d’Alexandrie, c’est le Consul de Grèce qui se vit rappeler la nouvelle réalité, c’est-à-dire que le plus grand nombre des membres de la communauté était de nationalité française110. Et par souci de garantir l’hégémonie des naturalisés français au sein du bureau directeur de la communauté, le président crut de son devoir de demander l’avis des autorités sur l’opportunité de la convocation d’une assemblée élective prévue pour le 7 mai 1939. Il lui fit remarquer qu’à « cause des événements actuels, certains membres français, qui ont droit au vote, sont mobilisés »111. Ce lien avec la France va se raffermir encore dans la conjoncture de la Seconde Guerre et celle de la Résistance. Ainsi, le sort de la communauté se joua avec celui de l’avenir de la présence française en Tunisie.

Avec l’indépendance de la Tunisie, il était devenu impossible pour la communauté grecque d’assurer la continuité d’une présence qui avait pourtant duré pendant plus de trois siècles. Les Grecs naturalisés Français et travaillant dans la fonction publique étaient les premiers appelés à partir. Les autres, commerçants, industriels et entrepreneurs, tentèrent d’assurer la continuité de leur communauté dans une Tunisie qui se préparait à l’indépendance. Ainsi, dès que l’autonomie interne fut proclamée, ils firent valider les statuts par le gouvernement tunisien112. Cependant, acquis à la culture française, ayant souvent la nationalité française, c’était en France que la majorité des Grecs avaient envoyé leurs enfants poursuivre leurs études supérieures. Ces derniers s’étaient installés en France après leurs études, et c’était ensuite aux parents de les rejoindre. Seule une infime minorité parmi les membres de la communauté était rentrée en Grèce. Enfin quelques cas isolés s’étaient intégrés, par le mariage, avec les musulmans113.

Aujourd’hui, seules les trois églises de Tunis114, de Sfax115 et de Djerba116continuent de rappeler le passé d’une communauté grecque dont les membres avaient entamé leur présence au XVIIe siècle, à Tunis et dans d’autres villes côtières, comme faisant partie du système du Milletottoman, mais au terme de trois siècles de contact, d’acculturation et de jeux d’influences, la majorité de ses descendants, avait choisi l’assimilation française, tout en gardant une belle place pour la Tunisie dans leurs mémoires et dans leurs activités professionnelles117. Enfin, il est à rappeler aussi, que beaucoup de produits qui sont, aujourd’hui, partie intégrante de l’art culinaire tunisien, ont été introduits par les Grecs : le raisin sec, les olives salées, les poissons salés, les sirops de tamarins et d’orgeat, les halwas, le rahat-loukoum, le mastic (Kharalam-bis, 1926 : 154)…

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Notes

1  Une première ébauche de cette recherche a été présentée au colloque : La Tunisie et ses étrangers, organisé les 1er et 2 novembre 1996, par le Professeur Mounira Chapoutot-Remadi, à la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis. L’actuelle version a été présentée à la 11econférence de l’American Institute of Maghrib Studies (A.I.M.S) qui s’est tenue à Tunis du 28 au 30 mai 1998.

2  Cette première église se trouvait Rue de la Verrerie, à l’intérieur des murailles de la ville, en plein quartier franc ; elle avait fonctionné jusqu’en 1901.

3  L’inscription est gravée en grec et en français : « In memoriam du bataillon sacré grec 1942-1945, combattant pour la libération de sa patrie, il a participé aux combats de Tunisie : Morts, 3 officiers ; Blessés 7 ; Disparus 2 »

4  Archives Nationales de Tunisie (ANT), Série E, C. 503, D. 5 ; Profession de foi datée de 1932, mais non signée, mais il est certain qu’il s’agit d’un document du Secrétariat général du gouvernement tunisien.

5  Il faut noter que, malgré leurs efforts, les Ottomans n’ont pas pu rester les seuls héritiers de Byzance. En effet, certains fidèles vont se diriger vers la Russie, puissance orthodoxe montante, à partir du XVe siècle. Cette dernière va prendre le flambeau de l’orthodoxie et adopter l’aigle bicéphale, symbole de l’hellénisme.

6  De Saint Gervais note qu’à la même époque, la situation meilleure des grecs, par rapport à celle des catholiques. Ces derniers, écrit-il, quoique tolérés : « sont logés dans une maison obscure, qui ressemble à une vraie prison, dont ils payent, cependant, un loyer assez considérable ».

7  Idem. L’auteur affirme l’existence d’un titre déposé aux archives du consulat de Grèce à Tunis où il est indiqué que le nommé Raftopoulos, hellène orthodoxe, originaire du Péloponnèse, obtint, ce terrain, du bey régnant (sic), en reconnaissance des services rendus.

8  Ibidem. Notre auteur remarque que cette église « était coquette, de style byzantin avec coupoles, et dont la décoration intérieure était fort originale ». Au moment de la construction de l’actuelle Eglise en 1898, cette petite chapelle a été complètement démolie et remplacée par un immeuble. C’est sur le mur de ce dernier qu’on trouve raccroché, aujourd’hui, la plaque en marbre portant l’inscription : « Eglise Saint-Georges » en mémoire du lieu de culte qui existait à la rue de la Verrerie et qui fut désaffecté, en 1901, avec l’inauguration de la nouvelle église, de la rue de Rome.

9  L’auteur mentionne que « Les Grecs-orthodoxes possèdent une chapelle dans Tunis, avec deux popes ».

10  Idem.

11  L’auteur signale l’autorisation accordée par Ahmed Bey le 10 janvier 1845 aux catholiques de Tunis pour l’extension de leur église et précise que ce geste s’explique par le désir d’approfondir les bonnes relations qui existaient entre les négociants européens et l’Etat tunisien.

12  Malheureusement cette mesure en faveur des Grecs n’a été signalée que par des sources ultérieures.

13  Ganiage signale le même chiffre sans citer de sources. D’autres part il mentionne que d’après la mission catholique de Tunisie, le chiffre des européens était estimé à 12 000. Les plus nombreux étaient les Maltais avec 7 000 âmes, les Italiens avec environ 4 000 et les Français de 50 à 60 familles.

14  Port de Grèce dans le Péloponnèse, sur la mer Ionienne. La bataille de Navarin a eu lieu le 27 octobre 1827 et s’est achevée par la défaite de la flotte turco-égyptienne par une escadre anglo-franco-russe au cours d’une guerre qui a marqué le début du processus de l’indépendance de la Grèce.

15  R. Ilbert signale (1996 : I, 70) que les Grecs d’Egypte, originaires des régions libérées de la domination ottomane, s’étaient considérés comme hellènes et que « le gouvernement d’Athènes entendait bien élargir ses prétentions à l’ensemble de la population de race grecque ». Au cours des années 1830, le nouvel État grec était représenté en Egypte par Michel Tossiza, un consul très actif et ami personnel de Mohamed Ali.

16  Khaznadar (Mustafa), mamelouk tunisien, d’origine grecque et natif de l’île grecque de Chio vers 1817, mort à Tunis en 1878. Esclave de Hussein Bey (1824-1835). Beau-frère et favoti de Ahmed Bey qui l’éleva aux fonctions de trésorier (khaznadâr), il devait se maintenit pendant plus de trente six ans à un poste ou un autre, au service de cinq beys. (Ganiage, 1968 : 595).

17  Mussalli (Elias), Grec melchite catholique romain, né au Caire en 1829 d’une famille originaire de Syrie, mort à Tunis, en 1892. Entré en 1847 au service du bey, comme second, puis premier interprète en 1854 ; sous-directeur au ministère des Affaires étrangères en 1860, il devait conserver ces fonctions jusqu’en 1872 (Ganiage, 1968 : 593).

18  A.N.T. Série H. C. 252 D. 694. Lettre, en date 22 août 1833, du consul de France A. Duval, au bey Hassine qui se base sur le traité signé le 8 août 1830 entre la France et le bey pour réclamer l’affranchissement d’une certaine Khédija, grecque d’origine et qui s’est faite protégée française. Cette femme a été réduite à l’esclavage avec son fils depuis 13 ans. Toujours d’après la même lettre, il ressort que le bey a accepté de la libérer mais n’a accepté de la laisser s’embarquer vers le Levant que dans un bateau ottoman et non dans un bateau grec comme elle l’avait demandé.

19  A.N.T, Série H. C. 252 bis, D. 6. Lettre en date du 13 mars 1839 du Consul de France au bey Ahmed dans laquelle il demande la punition du nommé Gorgab (sic) qui a porté un coup de couteau à Michel, un Grec, « protégé Français ».

20  Idem.

21  L’auteur se réfère à une lettre adressée de Tunis, le 15 nov. 1844 par le consul Lagau à Gui-zot (Archives de Affaires étrangères, Quai d’Orsay C. C. Tunis 54).

22  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 1 ; l’affaire du Grec Bazil, protégé anglais, qui demande d’être acquitté de la dette qu’il a accordée à Hajj Muhammad b. Ahmad au mois de Rajab 1277H. Une autre affaire est évoquée le 10 décembre 1859 par le consul d’Angleterre, elle concerne une dette de 3 000 piastres que doit rembourser Mahmoud Ben Ammar au sieur Papa Costantino, négociant domicilié à Tunis, fondé de pouvoir de Panayotti Théodore, sujet anglais (voir A.N.T. Série H. C. 252 bis D. 1.).

23  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 5. Dans une lettre date du 21 janvier 1860, adressée par les membres du clergé grec au consul de France Léon Roches, ils écrivent : « Les grecs domiciliés à Tunis, connaissent déjà l’empressement et le zèle avec lequel vous avez toujours défendu leurs intérêts… ».

24  Ben Rejab (Rida), al-sburta wa amn al-hâdira min khilâl wathâiq majlis al-dhabtyya 1861-1864, (La police et la sécurité de la capitale d’après les registres de la préfecture de police), Mémoire pour le C.A.R. (ronéotypé), sous la direction de Abdelhamid Larguèche, Faculté des Sciences Humaines et Sociales, Tunis, 1992.

25  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 2. Affaire du Grec Nicolas, protégé anglais, accusé d’agression, coups et blessures à l’encontre de soldats de l’armée du bey. Toujours dans la série H. C. 252 bis, D. 7, l’affaire du Grec Andréa accusé d’avoir assassiné le laitier ‘Alî b. Ahmad Bûssen El-Ouarchafânî (Registre de la Zaptié en date du 17 Safar El Khair 1287H).

26  Le terrain en question est situé le long du boulevard de la Marine, il s’étend sur 3 089 mètres carrés. Il était limitrophe du cimetière catholique Saint-Antoine. Par la suite, il a connu des ventes et des aménagements. Seule une partie est restée à la communauté grecque, elle y construira en 1898, la nouvelle Église Saint-Georges et, plus tard, les immeubles ouvrant sur la rue de Naples (actuelle rue Mokhtar Attia) dont il sera question plus loin.

27  A.N.T, Série Historique, C. 252, D. 692/1. Lettre en date 21 février 1878 de Charles Nyssen, Consul général de Russie à Tunis à son homologue, le Consul général de l’Empire d’Allemagne à Tunis où il dresse un rappel des différentes phases de l’acquisition de ce terrain par les Grecs.

28  Idem.

29  A.N.T. Série E, C. 503, D. 5. Un rapport de 8 pages en date du 4 avril 1940, résumant l’historique de la communauté grecque de Tunisie et qui remonte jusqu’à la prise de Byzance par les Turcs en 1453.

30  A.N.T. Série H. C ; 252, D. 692. Lettre en date 17 novembre 1866 envoyée par Seigneur Felice, fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères de la Grèce, aux Grecs de Tunis, en réponse à une lettre que ces derniers lui avaient adressée et dans laquelle ils lui avaient demandé d’envoyer des décorations au bey de Tunis « en signe de reconnaissance pour la bonne attitude qu’il exprimait à leur égard ».

31  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692. Lettreen du 28 avril 1867, de Basilio Kostandinis au Premier ministre Mustafa Khaznadar.

32  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692. Lettre en date du 20 novembre 1868, de Spiridiov Logiatadios, consul de Grèce à Chio, à son excellence Mustafa, Premier ministre.

33  Idem.

34  Ibidem.

35  A.N.T. Série H, C. 252 bis, D. 3. Lettre en date du 22/06/1868, du consul d’Angleterre Richard Wood, au Premier ministre Mustafa Khaznadar pour défendre les intérêts de Basilio, Grec, protégé anglais, dans une affaire de succession, suite au décès de son associé tunisien, le nommé Slimane El Fray.

36  A.N.T., Série H. C. 252 bis, D. 10. Lettre en date du 8 novembre 1877, de Charles Nys-sen, consul des intérêts russes à Tunis au Premier ministre, l’informant de l’assassinat perpétré sur la personne de Georges Hallaris, Grec, protégé russe, par le nommé Mustafa Ben Has-sen, sujet tunisien. Dans une autre lettre en date du 11 novembre 1879 (probablement après le départ du Premier ministre Kheireddine), le Consul russe confirme « … Qu’en vertu des instructions reçues du Cabinet de Saint-Pétersbourg, le consulat impérial de Russie à Tunis est autorisé à continuer d’accorder la protection aux Grecs » (A.N.T. Série H, C. 252, D. 692).

37  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692/2. Lettre du ministère des Affaires étrangères de Grèce au ministre des Affaires étrangères du bey de Tunis dans laquelle il lui indique le nom du consul : Vasiliades.

38  A.N.T Série H, C. 252, D. 692/1. Lettre en date du 16 février 1881, du gérant du consulat hellénique à Tunis au Premier ministre Mustafa Ben Ismaïl. Il s’agit d’une lettre-réponse à un courrier qui a été adressé au consul par le Premier ministre au sujet de la vente de la maison de Basile Camellopoulos, sujet hellène, débiteur du sujet tunisien Sedli (sic).

39  A.N.T Série H. C. 252, D. 692/2. Lettre en date du 28 janvier 1881, du gérant du consulat royal hellénique à Tunis à Mustafa Ben Ismaïl, Premier ministre. Il l’informe que « le gouvernement hellénique vient de nommer, en qualité d’agents consulaires de Grèce, le sieur Vito Pellegrino à Biserte (sic), le sieur Philippe Rosso à Souse (sic) et Antoine Rosso à Monastier (sic) ».

40  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692/1. Lettre en date 2 mars 1881, du gérant du consulat hellénique au Premier ministre Mustafa Ben Ismaïl de l’affaire de Denis Sotirpoulos sujet hellène et propriétaire d’un café à Tunis, grièvement blessé par un sujet tunisien, le nommé Haz Aly Bakkas (sic).

41  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 10. Lettre en date 31 août 1880 du gérant du consulat hellénique à propos du contentieux d’Elia Manidachi, autrefois sous protection russe, avec l’ex-premier ministre, Mustafa Khaznadar, au sujet d’un terrain sis à la Marine.

42  A.N.T Série H. C. 252, D. 692/1.Lettre en date du 11 septembre 1881, du gérant du consulat hellénique au délégué par intérim à la Résidence de République française à Tunis. Après l’avoir informé du crime perpétré contre son administré, il lui demande de « faire auprès du gouvernement tunisien les démarches nécessaires afin que de sévères mesures soient prises à l’effet de découvrir les coupables et indemniser en même temps les parents de la victime ».

43  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/6. Lettre en date du 6 avril 1883, de l’Agent consulaire grec, au Résident général Paul Cambon.

44  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/9. Lettre en date du 8 août 1883, de l’Agent consulaire grec, au Chargé d’affaires de la République française, le Baron d’Estournelles.

45  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/8. Lettre en date 27 juillet 1885, du secrétaire général du gouvernement tunisien au consul de Grèce. Il l’informe de son refus d’agréer la nomination d’un troisième courtier à l’Agence consulaire de Djerba. Voir également, A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/10. Lettre en date du 19 avril 1889, du vice-consul de France à Sousse, au Résident général à Tunis. Il lui suggère de refuser la nomination de Frej b. El-Hadjj Muhammad b. ‘Uthmân, proposé pour l’emploi de courtier de l’Agent consulaire grec à Monastir, car il n’a que 17 ans et n’a pas encore satisfait au service militaire.

46  AG. Journal Officiel Tunisien (J.O.T.), Loi du 9 Moharrem 1306, 15 septembre 1888, sur les associations.

47  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/1. Lettre en date du 20 août 1890, du secrétaire général du gouvernement tunisien au Premier ministre et aux caïds de Bizerte, Djerba, Arad (Gabès), Mahdia, Monastir et Sousse.

48  Idem.

49  Au moment de la signature de ces conventions, la population française de Tunisie ne comptait encore que 16 000 membres contre 50 000 italiens.

50  Un décret du 13 avril 1898 allait réglementer l’établissement des étrangers dans la Régence. Tout étranger qui voulait établir sa résidence en Tunisie ou y exercer une profession, un commerce ou une industrie quelconque, devait dans un délai de cinq jours à partir de son arrivée, faire devant l’autorité de police locale une déclaration de résidence en justifiant de son identité.

51  Archives diplomatiques de Nantes (Fonds de Nantes), Série Tunisie, C. 11, D. 9, (Bobine R 382, Institut Supérieur d’Histoire du Mouvement National, I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, du Résident général de France à Tunis au ministre français des Affaires étrangères.

52  Fonds de Nantes, Série Tunisie, C. 11, D. 9 (Bobine R382, I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, op. cit. Le Résident général relève que « le Roi des Grecs légifère, en terre de Protectorat français, à l’égard d’un groupe composé à la fois de ses sujets (Grecs libres) et de ceux qu’il aspire à délivrer du joug de l’étranger (non-libres), c’est-à-dire Grecs d’Europe, d’Asie, ou Grecs sujets tunisiens s’il en reste… ». Ilbert (1996 : 68) constate le phénomène en Egypte où le nouvel État grec avait souvent tendance à associer « orthodoxes », « grecs » et « hellènes », alors que le seul vrai point commun de ces populations était le Patriarcat grec-orthodoxe.

53  Sutter (1796-1883), né à Ferrare (Italie), entré dans les ordres en 1816, nommé à Tunis, le 21 mars 1843 (Soumille, 1994 : 197-231).

54  A.N.T Série H. C. 252, D. 692/1. Lettre en date 21 février 1878, de Charles Nyssen, consul de Russie à Tunis, au Chevalier Tulin, Consul général de l’Empire d’Allemagne à Tunis. Le consul Nyssen était au courant des détails de cette transaction, car à l’époque de son accomplissement, le bénéficiaire du terrain le Grec Elia Manidachi, était un protégé russe. De même, cette lettre nous apprend qu’un autre grec, Elias Mussalli, Interprète au Ministère tunisien des affaires étrangères et très proche du Consul français Roustan, qui mena les discussions qui eurent lieu au consulat de Russie et qui aboutirent au rachat de la portion de terrain réclamée par Mgr Sutter pour le compte de l’Église Catholique.

55  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Contrat en date du 19 décembre 1896 entre le Secrétaire du gouvernement tunisien, l’Archevêché de Carthage et le Président de la Colonie hellénique de Tunis.

56  Idem. La somme en question s’élevait à 80 000 francs, elle a été payée par le gouvernement tunisien en quatre termes et ce proportionnellement à l’évolution de l’édification de l’église orthodoxe.

57  Fonds de Nantes, Série Tun., C. 11, D. 9 (Bobine R 382,1.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, du Résident général de France à Tunis, au ministre des Affaires étrangères à Paris.

58  Idem

59  Ibidem.

60  La dénonciation officielle ne se fera qu’en 1943 ; cependant des pressions indirectes furent exercées sur les ouvriers italiens, de même que le renouvellement des conventions de trois mois en trois mois, rendait plus précaire la situation des Italiens, incitant certains à demander leur naturalisation (Martin, 1993 : 102).

61  Avant 1923, il existait une loi sur la naturalisation (décret du 3 octobre 1910). Comparée au précédent décret, la loi de 1923 était beaucoup moins exigeante en ce qui concernait la connaissance de la langue française et les diplômes puisque le titre universitaire n’était plus de rigueur.

62  À un certain moment, la Grande Bretagne avait même porté cette affaire devant « la cour permanente de justice internationale de La Haye ». Un compromis fut trouvé par la suite entre les deux puissances.

63  Fonds de Nantes, Série Tun., C. 11, D. 9 (Bobine R 382, I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, du Résident général de France à Tunis, au ministre des Affaires étrangères à Paris. Le Résident informe le ministre qu’un procès est en cours d’instance devant le tribunal civil de Tunis, en annulation des dernière élections de mai 1928.

64  Idem.

65  Ibidem

66  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 4 avril 1929, de l’Ambassadeur de Grèce à Paris à André Honorat, Recteur de l’Université de Paris. L’ambassadeur de Grèce à Paris, mis au courant de l’importance de ce patrimoine, composé des loyers des immeubles et des magasins qui sont la propriété de la communauté de Tunis, demande au ministère français des Affaires étrangères la possibilité d’aliéner le produit de quelques-uns pour achever la construction de la maison de Grèce à la Cité Universitaire Internationale de Paris.

67  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 22 février 1930, du directeur de la Sûreté publique au Directeur général de l’Intérieur. La lettre donne les noms des trois anciens membres du bureau : Dimitri Couyotopoulo, limonadier, au 7 rue de Rome, J. Carmanis, pâtissier, rue de l’Eglise, E. Dzivas, épicier à la rue des Glacières.

68  Idem

69  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c (R 382,I.S.H.M.N.). Pétition en date du 3 juin 1930, adressée par 29 Grecs au Résident général de France en Tunisie.

70  Idem. Les signataires ont précisé que ce terrain fut acheté en 1890 par des fonds provenant d’une souscription des membres de la communauté, achat fait dans un but exclusifs savoir l’aménagement d’un cimetière.

71  Ibidem.

72  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c, (R 382, I.S.H.M.N.). Lettre-réponse en date du 21 août 1930, adressée par le Résident général à M. A. Saganakis, interprète et expert près du Tribunal de Tunis, qui semble être le porte-parole des pétitionnaires.

73  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D.2 (R 382, I.S.H.M.N.). Télégramme en date du 16 juillet 1931, du ministre français des Affaires étrangères au Résidenr général. Dans ce message, il le met au courant que l’Ambassadeur de Grèce à Paris l’a informé que le Patriarche d’Alexandrie arriverait à Sfax, venant de Tripolitaine, vers le 25 juillet 1931 et se rendrait ensuite à Tunis où il recevrait les délégués des communautés grecques d’Algérie et du Maroc.

74  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. 2, (R 382,I.S.H.M.N.). Rapport en date du 29 juillet 1931, adressé par le Résident général au ministre de Affaires étrangères. Outre la description des cérémonies du Patriarche, le Résident informe qu’il a reçu la visite du Patriarche le 27 juillet et que ce dernier était accompagné du Consul de Grèce et de l’Archimandrite Rosemaris.

75  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Rapport du Directeur général de l’Intérieur sur le voyage du Patriarche, adressé au Résident général. Les mêmes informations se trouvent au Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D.2, (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7 août 1931, du Directeur général de l’Intérieur au Résident général.

76  Idem

77  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Nomination de l’Archimandrite Anthimos (texte paru en langue grecque le 4 août 1931 et en langue française le 11 août 1931). Dans ce texte le Patriarche donne mandat de « faire tout ce qui est nécessaire pour ramener la paix au sein de la communauté ».

78  Le Patriarche fait allusion ici au fait que la communauté de Tunis a cherché à se faire légitimer en 1888 par le roi de Grèce, et non par le Patriarcat d’Alexandrie, comme ce fut le cas depuis le XVIIe siècle.

79  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2, (R 382, in I.S.H.M.N.). Lettre en date du 6 août 1931, du Patriarche d’Alexandrie et de toute l’Afrique Melitios II au Résident général de France en Tunisie.

80  Idem.

81  Ibidem.

82  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Noteen date du 7 octobre 1931, du Secrétariat général du gouvernement tunisien. Voir également Kharalambis, 1926 ; Dessort (C.-H-Roger) : 155. L’auteur rapporte que, selon la tradition véhiculée par les Grecs de Tunis, « L’église fut placée dans le giron du Patriarcat Œcuménique d’Alexandrie d’Egypte dont le dernier représentant, dit-on, quitta Tunis en 1853 ».

83  L’arrêté en question a été promulgué le 20 février, sa publication officielle au J.O.T. date 27 février 1932.

84  J.O.T. du 27 février 1932. Arrêté Au Premier ministre du 20 février 1932. La commission de 7 membres est composée de : Charissiadis (Théodore), Couvopoulos (Constantin), Couyotoupoulos (Lycurgue), Pachis (Dr Evangelos), Rosmaris (Archimandrite Anthimos), Siganaki (Alfred), Tso-nides (Paul).

85  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382, I.S.H.M.N.). Télégramme en date du 25 février 1932 du M.A.E. au Résident général. Il l’informe de la décision prise par le synode de l’Église grecque : le titulaire de cet évêché sera Mgr Catsarakis, qui résidera alternativement à Tunis et à Casablanca. Voir également, Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382, in I.S.H.M.N.). Lettre d’introduction en date du 29 février 1932, de la part de la légation de la République française en Egypte, au Résident général de France en Tunisie.

86  Fonds de Nanres, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7 mars 1932 du Patriarche d’Alexandrie au Résident général Mancéron. Il l’informe que Mgr Constantin Catsarakis, « délégué par notre Église pour l’administration de ses fidèles en Tunisie, Algérie et Maroc », aura sa résidence à Tunis.

87  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2, (R 382,I.S.H.M.N.). Note en date du 25 avril 1932 du Directeur général de l’Intérieur, au Résident général.

88  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382, I.S.H.M.N.). Rapport en date du 7 avril 1932 du contrôleur civil de Sfax, au Résident général. Le rapport décrit les différentes activités du Métropolite qui a séjourné à Sfax du 1er au 6 avril.

89  Dépêche Tunisienne, 9 avril 1932. Elle donne une brève information sur la rencontre qui a eu lieu le la veille, 8 avril.

90  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Procès verbalen date du 31 mai 1932, de l’Assemblée générale des membres de la communauté orthodoxe de Tunis, qui a eu lieu le 29 mai 1932.

91  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382,I.S.H.M.N.). Rapport en date du 6 juin 1932, du Directeur général de l’Intérieur, au Résident général.

92  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 27 mai 1932, de Th. Carciadis, membre du Bureau provisoire de la communauté grecque, au Directeur général de l’Intérieur

93  A.N.T, Série E, C. 503, D. 5, Profession de Foi, datée de 1932 et qui retrace sommairement l’historique de la communauté grecque de Tunisie. Le texte n’est pas signé, il est probable qu’il fut rédigé par un fonctionnaire du Secrétariat général du gouvernement tunisien. À ptopos de la nationalité égyptienne des patriarches orthodoxes, voir également Ilbert (1996 : 613), « dès 1926, date de la loi sur la nationalité égyptienne, mais aussi de la mort de Mgr Photios II (1899-1926), le gouvernement égyptien tint à rappeler les règles fondamentales de la communauté. Le patriarche devait être ou devenir Égyptien, il devait être investi par le gouvernement local… C’est ainsi que Meltios II (1926-1935) dut renoncer à la nationalité grecque… »

94  Idem

95  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Procès verbal en date du 31 mai 1932. Le procès évoque deux objections qui ont été faites au cours de cette assemblée : La première, de Djivas Eustache, au sujet de la légalité de l’Assemblée générale (après refus de l’objection, il se retira). Quant à Théodore Cariciadis, il se retira sans aucun motif.

96  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382,I.S.H.M.N.), Note du Directeur général de l’Intérieur en date du 9 juin 1932. Ce responsable écrit que les statuts vont être étudiés, mais qu’ils ne seront approuvés que moyennant certaines satisfactions et garanties à obtenir du patriarche d’Alexandrie. Quant à la visite au bey, Mgr Katzarakis n’a pas à la faire actuellement puisque la question de sa reconnaissance officielle n’est pas résolue.

97  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre de démission en date du 27 août 1932 des quatre membres adressée au Directeur général de l’Intérieur. Il s’agit de Caciadis Théodore, Couvopolo Constantin, Pachis Evangelos et Siganaki Alfred.

98  Nous avons pu nous assurer de ce fait en regardant la nationalité de chacun des signataires, qui a été mentionnée dans la pétition signalée plus haut et qui a été remise au Résident général le 3 juin 1930.

99  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre de démission en date du 27 août 1932. Ils déclarent : « Nous n’avons pas réussi à persuader nos ministres du culte d’abandonner leurs prétentions injustifiées au sujet de l’avenir de notre communauté. Ils cherchent à nous imposer des statuts moyenâgeux, inadmissibles à notre époque ».

100  Idem.

101  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Note rédigée au mois de décembre 1932 par Charles Saumagne, à l’époque Contrôleur général des Affaires indigènes auprès du Secrétaire général du gouvernement.

102 ./. O. T. du 28 décembre 1932. Cet arrêté a été promulgué alors que l’archevêque Catzarakis était en déplacement en Egypte. Il était parti le 3 décembre pour participer aux travaux du Saint Synode.

103  Idem. La présidence du comité a été confiée à son doyen. Le comité a été chargé de la poursuite de l’élaboration des statuts et la gestion du comité qui prit fin le 1er mars 1933.

104  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Aide Mémoire en date du 2 décembre 1932, envoyé à l’archevêque (orthodoxe) de Carthage par le Directeur général de l’Intérieur.

105  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 23 septembre 1938, de Jean Manzuni à Charles Saumagne, Directeur de l’Administration générale et communale.

106  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 7 février 1939. De Georges Lalakis, qui se présente comme Français d’origine grecque, à Charles Saumagne.

107  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Rapport d’activité de la communauté grecque en date du 19 avril 1939. La réouverture a été solennellement célébrée le 6 mars 1938. À côté du nouveau desservant de l’église Mgr Dimitrios Langouvardos, ont assisté Georges Koumoussis, de l’église de Sfax et Mgr l’archiprêtre Constantin Michalowski, de l’église russe de Tunis.

108  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Rapport d’activité de la communauté grecque de Tunis, en date du 23 avril 1938, brochure de 16 pages. À propos du nouveau desservant le Président écrit : « l’Archimandrite Lancouvardos, qui arrive de Casablanca, n’est pas un inconnu, il a desservi la communauté de Sfax durant 18 années consécutives, il y a laissé le meilleur souvenir ».

109  Idem.

110  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 23 septembre 1937, du directeur de l’Administration générale et communale au Secrétaire général du gouvernement tunisien.

111  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 18 avril 1939, du Président de la communauté, au Directeur de l’Administration générale et communale. Il lui demande clairement « s’il doit convoquer cette assemblée ou surseoir en attendant que les absents mobilisés puissent prendre part aux élections ».

112  C’est le cas des Grecs de Sfax qui, dès le 25 mars 1955, déposèrent de nouveaux statuts au gouvernement Ben Ammar, qui l’autorisa par un arrêté en date du 18 juillet 1955. Cette association a été actualisée par Jean Arfaras, dernier président de la communauté, au cours de la dernière assemblée qui a eu lieu à Sfax le 17 novembre 1985. (C’est M. Arfaras qui nous a remis une copie des statuts).

113  Le meilleur exemple est l’actrice de cinéma Hélène Katzaras, née dans la communauté grecque de Djerba et mariée à un Tunisien musulman.

114  Seule l’église Saint Georges, sise au 5 rue de Rome à Tunis, demeure ouverte au public.

115  Jusqu’à la fin de 1996, c’est Jean Arfaras qui s’occupait de l’église « Les trois Hiérarques » construite vers 1892 et située au centre du quartier européen de la ville de Sfax. Au début de l’année 1998, j’ai appris par l’ambassade de Grèce à Tunis que Mr Arfaras est rentré définitivement en Grèce. Le 31 octobre 1996, j’ai enregistré avec lui un entretien, conservé à l’Unité d’Histoire Orale de l’Institut Supérieur d’Histoire du Mouvement National. Mr Arfaras est né en 1920, il a passé toute sa vie à Sfax, il garde jalousement une photo de groupe de la visite du Patriarche d’Alexandrie à Sfax au mois de juillet 1931. Dans cet entretien, il avait affirmé que, malgré la mort de sa femme et le retour de son fils à Athènes, il pense continuer à vivre à Sfax !

116  L’église grecque de l’Ile des « lotophages » est située en face du porr de Houmt-Souk, elle se trouve aujourd’hui dans le jardin de la villa d’une femme tunisienne qui s’appelle M’barka Bent Nacer Ben Aoun, elle est la veuve de Christos Mavrothalassitis, l’un des derniers Grecs de Djerba, mais qui avait la nationalité française. Cette femme fait de temps à autre des travaux d’enrretien pour sauvegarder une église qui n’a plus de fidèles.

117  Je cite le cas de mon ami et collègue Jacques Alexandroupolos, petit fils d’Alexandre Alexan-droupoulos qui fut coopté en décembre 1932 comme membre de la commission de conciliation ; il est actuellement professeur d’histoire à l’Université de Toulouse le Mirail. Il participe souvent aux fouilles archéologiques en Tunisie et ne rate aucune occasion pour développer les échanges entre son université toulousaine et ses collègues des universités tunisiennes. À ce titre il a été l’organisateur, conjointement avec son collègue Patrick Cabanel, du colloque international de Toulouse (14-17 janvier 1997), La Mosaïque Tunisie, diasporas, cosmopolitisme, archéologies de l’identité.

 

Pour citer cet article

Référence électronique

Habib Kazdaghli, « Communautés méditerranéennes de Tunisie. Les Grecs de Tunisie : du Millet-i-rum à l’assimilation française (XVIIe-XXesiècles) », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 95-98 | avril 2002, mis en ligne le 12 mai 2009, consulté le 15 avril 2013. URL : http://remmm.revues.org/243

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Auteur

Habib Kazdaghli

Université de Tunis-Manouba.

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Façade de l’église orthodoxe Saint-Georges

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Communautés méditerranéennes de Tunisie. Les Grecs de Tunisie

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95-98 | avril 2002
Débats intellectuels au Moyen-Orient dans l’entre-deux-guerres

I. Études libres

Communautés méditerranéennes de Tunisie.

Les Grecs de Tunisie : du Millet-i-rum à l’assimilation française (XVIIe-XXe siècles)1

Habib Kazdaghli

p. 449-476

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pour une meilleure lecture, vous pouvez télécharger les Notes pour Communautés méditerranéennes de Tunisie Grecs de Tunisie

Plan

  • Aux origines de la présence des Grecs en Tunisie : des membres du Millet i-Rum (XVIIe-XIXe siècles)
  • De membres du Millet i-Rum à celui de protégés des Consuls européens (1830-1880)
  • Les Grecs sous la protection du Consulat Hellénique à Tunis : comment avoir sa part du gâteau (1880-1898) ?
  • Une communauté loin des regards : de 1898 à 1923
  • Les années charnières de la communauté grecque de Tunisie (1923-1933)
  • Le voyage du Patriarche d’Alexandrie Meltios II en Tunisie
  • Prolongement du voyage du Patriarche d’Alexandrie : la nomination d’un évêque orthodoxe pour l’Afrique du Nord
  • La contre-offensive des Grecs « francisés » pour la reprise en main de la direction de la communauté
  • La perte d’identité et la francisation progressive de la communauté (1933-1960)

 

Texte intégral

Au numéro 5 de la rue de Rome à Tunis, se dresse toujours une église de style byzantin qui rappelle l’existence d’une communauté grecque, qui a presque entièrement disparu aujourd’hui. Ce fut et reste un lieu de culte, bien entretenu et dirigé par un évêque grec-orthodoxe, originaire d’Egypte. Ce dernier reçoit chaleureusement ses visiteurs, il se présente sous son nom grec Irénos et se plaît à le traduire en arabe avec un accent égyptien sous le vocable d’Abou-Salama. Il évoque son affiliation à l’Eglise grecque-orthodoxe d’Alexandrie et d’Afrique et fait remarquer, qu’à ce titre, il s’occupe en même temps des fidèles de cette Église depuis Dar es-Salâm, au Kenya, jusqu’à Casablanca au Maroc. Il réserve à chacune de ces petites communautés quelques semaines par an. Il a été nommé à Tunis par le patriarche d’Alexandrie. Lorsqu’il est à Tunis, il préside la messe tous les dimanches et reçoit quotidiennement les visiteurs et curieux, qui imaginent mal aujourd’hui que les Grecs aient eu en Tunisie une présence aussi longue.

Au début de la visite, il se plaît à montrer une plaque en marbre encastrée dans le mur de l’immeuble qui se dresse sur le côté gauche du jardin ; elle porte une inscription en grec qui rappelle que la première église Saint-Georges fut construite par les Grecs de Tunis en 18472 avant de préciser que l’installation du premier noyau grec dans la Régence remonte au XVIIe siècle, lequel groupe a été reconnu par le Patriarche d’Alexandrie en 1645. Au côté droit du jardin s’élève un monument, beaucoup plus récent, sur lequel est gravée une liste des Grecs de Tunisie morts pour la libération de la France au cours de la seconde guerre mondiale3. Ces deux symboles de la mémoire résument bien tout l’itinéraire et le destin de cette communauté méditerranéenne et illustrent les mutations identitaires subies par les Grecs tout au long de leur présence en Tunisie.

Aux origines de la présence des Grecs en Tunisie : des membres du Millet i-Rum (XVIIe-XIXe siècles)

Les migrations grecques de l’époque moderne sont la conséquence de la conquête ottomane au XVe siècle et de sa poursuite pendant les deux siècles suivants avec l’occupation de Chypre en 1571 et de la Crète en 1669. À la domination étrangère, vont s’ajouter les facteurs économiques et démographiques ayant provoqué un déséquilibre entre les ressources naturelles et les effectifs humains dans les îles de la Mer d’Egée, ainsi que dans la Grèce actuelle.

Les pays d’accueil des Grecs furent surtout européens tels les États italiens, l’Autriche-Hongrie mais aussi la Russie, la Pologne, l’Allemagne. Les autres Grecs, ceux qui étaient restés aussi bien dans les Balkans que dans les provinces musulmanes de l’Empire ottoman, l’Egypte, la Tripolitaine et la Régence de Tunis, feront partie du millet grec-orthodoxe. En effet, le terme millet, au départ, désignait une confession, une communauté religieuse y compris lorsqu’il s’agissait de musulmans. Au temps de l’Empire ottoman, ce mot a connu une évolution sémantique pour devenir un terme technique et a fini par désigner « les groupes religieux antérieurement autonomes au sein de l’Empire tel que les Juifs, les Arméniens, les Grecs-orthodoxes ou Millet i-Rum » (Troupeau, 1990 : VII, 61). Accepté en tant que tel par le pouvoir central, ce terme va donner droit à la protection et à un même traitement, aux membres du Millet à travers tout l’Empire.

Le statut de membre du Millet, ainsi défini, apparaît supérieur à celui qu’accordaient les capitulations, précisant les privilèges des chrétiens établis dans les provinces de l’Empire, considérés comme « étrangers » (Soumille, 1988 : 229-239). En effet, parmi les non-musulmans qui restèrent au sein de l’Empire ottoman, la situation des grecs-orthodoxes ne fut pas difficile à supporter car ils avaient bénéficié de la qualité de second peuple de l’Empire et surtout d’une certaine autonomie au niveau de la gestion de la communauté (Kitsikis, 1985 : VIII, 1002). D’après un document émanant de l’Église grecque-orthodoxe d’Alexandrie : « C’est le Patriarche Ionnikios qui avait décidé en 1645 d’en-voyer un Pope à Tunis et que les Grecs de cette ville devaient lui payer, à cette époque, trois cents piastres par an »4. Ainsi, il semble que la petite communauté grecque-orthodoxe de Tunis avait été dirigée par un pope dépendant du patriarche d’Alexandrie, ce dernier étant lui-même placé sous l’autorité du Grand Patriarche d’Istanbul (Constantinople). Conformément aux dispositions des firman-s de la Sublime Porte, tout chrétien orthodoxe fut assimilé, par la volonté du sultan, au millet grec-orthodoxe, dont le chef, le Patriarche grec-orthodoxe, se trouvait à côté de ce dernier, à Istanbul5. Le sultan reconnaissait au Patriarche certains privilèges administratifs sur ses fidèles, même lorsqu’ils étaient dans les « provinces » de l’Empire.

Les quelques centaines de Grecs de la Régence de Tunis, établis depuis le XVIIe siècle, semblent avoir connu une situation privilégiée. En effet, les migrations grecques, à cette époque, étaient surtout le fait de familles aisées venues de Thessalie, de Macédoine, de Crète, de Chypre et d’autres petites îles de la mer d’Egée. Tous ces territoires faisaient partie intégrante de l’Empire ottoman. Ces Grecs s’adonnaient surtout au négoce entre Tunis et les divers ports de la Méditerranée orientale. Plus tard, d’autres occuperont des rôles dans l’ad-ministration et dans l’armée beylicale. De par leur rôle économique et leur statut ethno-confessionnel, ils avaient des rapports privilégiés avec les gouverneurs de la Régence. C’est ainsi qu’ils avaient pu exercer, sans difficulté, leur culte en tant que sujet (raîyd) du Sultan.

Cette communauté, dont le nombre n’a jamais dépassé quelques centaines de personnes, était bien visible au début du XVIIe siècle. Boyer de Saint Gervais, consul de France à Tunis de 1729 à 1734, notait déjà dans ses mémoires que : « Les Grecs ont une église où le service se fait tout à la grecque »6. Cette première église se trouvait dans le quartier franc, dans la partie basse de la ville de Tunis. D’après une tradition transmise par les Grecs de Tunis, elle aurait été placée sous le vocable de Saint-Georges et se trouvait rue de la Verrerie ; elle ne fut désaffectée qu’en 1901 (Kharalambis, 1926 : 153). En plus de ce lieu de culte, il semble que les Grecs aient reçu d’un des beys de Tunis la cessation, en toute propriété, d’un vaste terrain situé à l’extérieur des murailles de la ville pour servir de cimetière7. Sur ce terrain, ils devaient édifier une petite chapelle portant le nom Saint-Antoine8. L’existence d’un lieu de culte grec intra muros et d’un cimetière extra muros sont confirmées par le voyageur genevois Henry Dunant (1975 : 233)9, qui visita la Tunisie en 1856, juste une année après la mort d’Ahmed Bey. En effet, le règne de ce bey (1837-1855), fut marqué par plusieurs initiatives qui furent interprétées par les observateurs européens de l’époque comme le produit d’un esprit animé par une « grande tolérance »10. À cela, il faut ajouter les arguments avancés par Ibn Abi Dhiaf, témoin de l’époque et qui faisait partie de l’entourage du bey. En effet, cet auteur averti, avait vu dans cette politique en faveur des chrétiens l’expression d’un pragmatisme qui tient compte avant tout des intérêts économiques de la régence (Ibn Abi Dhyaf, éd. 1988 : IV, 89)11. En même temps, il faut ajouter que de pareilles mesures prises en faveur des chrétiens installés à Tunis, furent souvent le résultat de réclamations répétées de la part des représentants des puissances européennes (Chater, 1984 : 524). Cependant, nous excluons que le geste pris par Ahmed Bey, en faveur des Grecs en 184012, soit le résultat d’une quelconque pression étrangère. Car, pour le cas des Grecs dont le nombre ne dépassait guère, selon les témoins de l’époque, les deux cent cinquante personnes (Dunant, 1975 : 233 ; Ganiage, 1968 : 41)13, il s’agissait beaucoup plus d’un acte en faveur d’un groupe confessionnel endogène et non étranger. Mais il semble que ce geste était venu dans une conjoncture où les Grecs avaient déjà entamé, depuis un moment, le processus de leur détachement du système du Millet ottoman. Désormais, c’est auprès des consuls des puissances occidentales accrédités à Tunis que leurs regards vont s’orienter, pour chercher protection.

De membres du Millet i-Rum à celui de protégés des Consuls européens (1830-1880)

Faisant suite à la défaite de Mohamed Ali d’Egypte dans la Bataille de Navarin14 et à la guerre russo-turque (1828-1829), un Etat grec indépendant va naître, sur une petite partie de la péninsule, ne dépassant pas les limites de la Morée et se réclamant de la nationalité hellénique. Ce nouvel État fut vite placé sous la protection des puissances européennes et particulièrement de l’Angleterre (Traité de Londres 1830) et fut reconnu par la Sublime Porte par le traité de 1832.

Même si la création de cet Etat national hellénique ne concernait qu’une partie exiguë du territoire, ne comprenant qu’une petite fraction de la « nation grecque », cette nouvelle situation, eut des répercussions sur les Grecs de Tunis et des autres provinces ottomanes15. Mais les autorités beylicales, comme nous l’avons signalé plus haut, refusèrent de considérer les Grecs établis dans la Régence comme des ressortissants d’un quelconque Etat indépendant. Durant plus de trois siècles et jusqu’en 1827, les Grecs avaient été groupés en millet ex relevaient d’un cadi ou d’un shaykh. Le dernier qui assuma cette charge fut Theodoras Tsetses (Dessort, 1926 : 153). Même après cette date, les beys continuèrent à refuser d’accorder une représentation consulaire au nouvel Etat.

Au milieu du XIXe siècle, malgré l’arrêt définitif de la course, la cour des beys de Tunis comptait toujours un nombre important de convertis (renégats) et de mamelouks dont ceux d’origine grecque. Certains occupaient des hautes charges dans l’Etat ; les cas les plus connus sont le Premier ministre Mustafa Khaznadar16 qui aida les Grecs de Tunis à acquérir une seconde donation beylicale, comme nous le verrons plus loin et Elias Mussali17 qui avait commencé, son ascension à cette époque, mais sans être pour autant ni mamelouk, ni converti. Mais beaucoup parmi les Grecs de la petite communauté orthodoxe de Tunis avaient déjà la pensée ailleurs.

En effet, ces derniers seront de plus en plus sensibles à la nouvelle conjoncture méditerranéenne. Ils vont essayer de tirer le maximum de profit des interventions des représentants des puissances européennes dans les affaires intérieures de la Régence, pour accéder au statut de protégés d’un des consuls européens établis à Tunis. La quête de la protection européenne commence à être signalée dès 1829. Au cours de cette année, marquée par la proclamation de l’indépendance de la Grèce, les Grecs qui avaient désiré retourner dans leur pays s’adressèrent au consul de France, M. de Lesseps, pour demander son intervention auprès du bey Hassine en vue l’obtention du teskera, ou passeport, leur permettant de quitter le pays. Pour les uns, il s’agissait avant tout de s’affranchir de l’esclavage et de retrouver une liberté perdue18. Pour d’autres, la recherche de la protection des consuls était un moyen pour exiger, en guise de revanche, le châtiment d’un sujet du bey ayant agressé un Grec19. Dans la même requête qui était présentée au bey par le consul de France, ce dernier profitait de l’occasion pour s’exprimer au nom de tous les Européens installés à Tunis et demander « l’établissement définitif dans le quartier franc d’un corps de garde devenu indispensable à la sûreté des Européens, journellement menacés »20. En 1844, le consul de France Lagau, exigea un châtiment exemplaire pour l’assassin du grec Dimitri, protégé français, par un Tunisien. L’assassin fut jugé, condamné à mort et exécuté dans les quarante huit heures (Chater, 1984 : 522)21. Un autre sujet de litige, qui va pousser les Grecs à rechercher la protection des consuls européens, est l’acquittement des dettes22 contractées envers eux par des Tunisiens. Ces litiges nous renseignent sur l’état de richesse de ces Grecs — même si nous restons sur notre faim, à propos des sommes en question —, sur la place réelle occupée par les créanciers grecs dans l’économie de la Régence et sur le type de relations qu’ils entretenaient avec la population autochtone. En effet, les documents consulaires ne retiennent que les contentieux que les consuls s’empressaient23 d’exploiter pour appuyer leurs propres revendications. Mais il faut préciser que les Grecs n’étaient pas toujours des victimes innocentes. Les registres de la préfecture de police de la ville de Tunis la Zaptié24, qui fut créé en 1861, nous renseignent sur des cas d’agressions meurtrières perpétrées sur des sujets du bey, par des Grecs25.

Même si les archives de police nous font apparaître les relations intercommunautaires, entre Grecs et autochtones, le plus souvent sous un prisme conflictuel et chaotique, il est à signaler, en revanche, que les autorités beylicales continuent à accorder aux Grecs une place privilégiée, surtout lorsqu’il s’agit de dispositions relatives à l’exercice du culte. C’est dans ce contexte qu’un terrain26 fut vendu par enzelkla. fin de 1863 par Mohamed-Sadok Bey (1859-1882), opération faite par l’entremise de son ministre Mustafa Khaznadar. Cette nouvelle acquisition par la communauté grecque de Tunis, se fera sous la forme d’une transaction entre le bey et un représentant des Grecs Elia Manidachi, en vue d’agrandir le cimetière et d’ériger une église orthodoxe27. L’opération relative à ce terrain « fut passée au consulat Impérial de Russie à Tunis »28, car le nommé Elia Manidachi, était à l’époque, protégé russe :

« La majorité des Grecs tunisois invoqua la protection consulaire russe à cause de la communauté de religion et aussi de la grande influence exercée sur l’esprit du bey par le consul de Russie Charles Nyssen. Ce dernier exerça les fonctions de consul de Russie pendant 60 années consécutives et mourut à Tunis en 1886 » (Khara-lambis,1926 : 153).

L’objectif de cet acte était de :

« les autoriser (les Grecs) à agrandir leur église ou à élever une construction identique consacrée à l’exercice de leur culte »29.

Mais ce nouveau geste des autorités de la Régence sera la source d’une incompréhension. Par cette dernière cession, le souverain entendait « être agréable » aux yeux des chrétiens de rite grec-orthodoxe, qui continuaient, selon lui, à être des sujets du sultan et non des nationaux hellènes. Cette bonne disposition manifestée à l’égard des Grecs de la Régence semble avoir été interprétée par certains membres de la communauté et par des fonctionnaires du nouvel État hellénique comme des signes encourageants pour relancer la question de l’établissement de relations diplomatiques directes entre Athènes et Tunis.

En effet, c’étaient les Grecs de Tunis qui avaient incité un fonctionnaire du gouvernement d’Athènes à entreprendre de pareilles démarches30. De même, en 1867, la question des décorations, à apporter d’Athènes pour le bey, est évoquée en tant que pression en vue de la récupération par un Grec de Tunis d’une dette évaluée à 15 000 piastres accordée à un sujet tunisien : le fils de Hajj Has-sine Ben Abbâs31. Le créancier grec, Basilio Kostandinis, affirmait vouloir utiliser la somme en question pour se rendre à Athènes et ramener les présents offerts par le Roi de Grèce, Grégoire, au bey de Tunis. En 1868, c’est le consul de l’État grec dans l’île de Chio, Spiridiov Logiatadios, d’où était originaire le Premier ministre tunisien, Mustafa Khaznadar, qui avait pris l’initiative d’écrire à ce dernier pour lui rappeler la nécessité de l’établissement de relations consulaires entre la Régence de Tunis et le Royaume de Grèce. Dans sa lettre, le consul prenait la précaution d’indiquer qu’il avait pris connaissance de « ses sentiments philhellènes grâce aux recommandations d’un des habitants de Chio le nommé ‘ Michel Coutsoudis »32, lequel avait des relations commerciales avec la régence de Tunis. Il lui avait également écrit qu’il avait cru important de rapporter l’information au gouvernement hellénique à Athènes tout en recommandant qu’une décoration devrait être décernée au bey de Tunis et à son Premier ministre, en signe de reconnaissance pour

« les sentiments philhellènes et le bon accueil qu’il a daigné porter aux intérêts des sujets hellènes qui se trouvent ou se rendent à Tunis »33.

Le consul grec ne laisse pas échapper une occasion de déplorer l’inexistence de traité entre le gouvernement de Tunis et celui d’Athènes ni de rappeler le vif désir exprimé, y compris par les parents du ministre qui vivaient toujours dans l’île, pour

« qu’un traité commercial soit signé respectivement… car c’est en vertu de cet (éventuel) traité que les représentants consulaires pourraient être nommés en les villes et les échelles des deux États… »34.

Ces différentes tentatives pour tisser des liens directs entre Athènes et Tunis ne pouvaient connaître un dénouement heureux dans une conjoncture méditerranéenne marquée par la persistance des tensions et des affrontements entre l’ancienne métropole ottomane et le jeune Etat gtec, lui même souvent intégré dans les diverses stratégies occidentales adoptées par les puissances à l’égard de la Sublime Porte. C’est ainsi que la situation des Grecs de Tunisie a continué à osciller entre la recherche de l’installation d’un consulat capable de les protéger et le recours individuel à la protection des consuls d’Angleterre35, de Russie36et parfois de France. L’ouverture d’un consulat de Grèce à Tunis ne se fera que quelques mois avant l’établissement du Protectorat français en Tunisie, en 1881.

Les Grecs sous la protection du Consulat Hellénique à Tunis : comment avoir sa part du gâteau (1880-1898) ?

Le premier document indiquant l’existence d’un « Consulat Royal Hellénique » à Tunis, ne remonte guère au-delà du mois d’août 1880. Les documents que j’ai pu consulter aux archives ne m’ont pas permis de savoir dans quel contexte ce consulat a été autorisé à entrer en action dans la Régence. La lettre accréditant37 le nouveau consul auprès du bey a été envoyée d’Athènes, le 11 juin 1880. Quant au premier document que nous avons pu consulter et qui atteste implicitement, la reconnaissance par le gouvernement tunisien, de cette mission et de son rôle dans la protection des Grecs, date de février 188138. Cependant, d’après Kharalambis Poulos (1926 : 153), le consulat de Grèce fut créé en 1878 et le premier consul fut M. Iscomacos qui devait présider un Tribunal consulaire qui avait fonctionné jusqu’en 1884. Aux archives nationales, plu-sieurs dossiers confirment l’activité débordante entreprise par cette institution durant les mois qui précédèrent l’entrée des troupes françaises en Tunisie. En effet, dès le mois de janvier 1881, le gérant du consulat allait procéder à la nomination de plusieurs agents consulaires dans les principales villes portuaires de la Régence : Bizerte, Sousse, Monastir39. D’un autre côté, le gérant du consulat devait s’activer pour prendre en charge la défense des Grecs de Tunisie40et prendre la relève, même dans les affaires qui avaient précédé la création du consulat, lorsque ces derniers étaient encore des protégés des consuls des puissances européennes41.

L’établissement du Protectorat français en Tunisie durant l’été 1881 ne semble pas avoir dérangé le gérant du consulat qui s’était vite adapté à la nouvelle situation. Ainsi, pour évoquer l’assassinat d’un Grec âgé de 86 ans, commis le 14 juillet 1881 par « les Arabes » insurgés, le consul s’était directement adressé aux nouvelles autorités fraîchement débarquées en Tunisie42. D’un autre côté comme si de rien n’était, il alla poursuivre l’installation d’agents consulaires dans les villes qui n’en avaient pas été pourvues, telles que Gabès43, Mahdia44, où il nomma respectivement Haï Haded, sujet français, Elia Sitbon, sujet italien. Chaque agent consulaire était secondé le plus souvent par deux courtiers tunisiens, pour lesquels il devait recevoir un accord préalable des autorités centrales. Ces dernières s’étaient donné un droit de regard sur les éventuels candidats à ces postes45. Ce contrôle rigoureux, mené par les autorités du Protectorat à l’encontre des représentations consulaires étrangères, laisse présager les nouvelles dispositions qu’elles n’ont pas tardé à prendre, en vue d’organiser la présence des différentes communautés étrangères établies en Tunisie.

C’est ainsi qu’elles promulguèrent, en septembre 1888, un décret sur les associations46. Mais la communauté grecque ne souscrivit d’une manière claire à cette loi, qu’en 1898. D’un autre côté, en 1890, suite à un accord entre les gouvernements grec et français, une décision fut prise pour la suppression47 des différentes représentations consulaires grecques installées, depuis 1880, dans plusieurs villes portuaires de la Régence. Les différents courtiers tunisiens qui y travaillaient furent appelés à arrêter toute collaboration avec ces agences et à se considérer comme soumis au même régime administratif que le reste de leurs concitoyens48.

Cette démarche s’inscrivit dans le cadre de la mise en place du régime du protectorat qui s’était concrétisée par la suppression des juridictions consulaires en vue de doter le pays d’une nouvelle organisation de la justice. En effet, la loi du 18 avril 1883 vint organiser la justice française en Tunisie. Le décret beylical du 5 mai 1883 stipulait que :

« les nationaux des puissances amies dont les tribunaux consulaires seraient supprimés, deviennent justiciables des tribunaux français dans les mêmes conditions que les Français eux-mêmes » (Mahjoubi, 1977 : 176).

Ces différentes dispositions visaient à assurer l’hégémonie de la France dans la gestion de la Régence et à écarter une éventuelle visée italienne sur la Tunisie.

En effet, la question du déséquilibre démographique en faveur de l’élément italien au sein de la population européenne de Tunisie avait constitué un sujet qui avait longtemps préoccupé les autorités françaises. Celles-ci avaient mis presqu’un demi siècle pour faire basculer la situation démographique en leur faveur. Elles utilisèrent, comme nous le verrons plus loin, les autres Européens et leurs descendants, parmi lesquels nous trouvons les Grecs, pour augmenter le nombre des membres de la colonie française. Mais, au départ, il fallait agir prudemment et essayer de régler par étapes la question de la présence italienne en Tunisie. La première phase fut la signature des conventions franco-italiennes de 1896. Une année auparavant, en 1895, le gouvernement français, agissant au nom du bey, avait dénoncé le traité tuniso-italien de 1868. Par ces nouvelles conventions, l’Italie s’était décidée à reconnaître officiellement l’établissement du Protectorat français en Tunisie. En contrepartie la France reconnaissait le principe de l’égalité de traitement dans l’exercice des droits civils entres Français, Tunisiens et Italiens (Davi, oct. 1996 : 8)49.

De leur côté, les Grecs étaient considérés comme des étrangers50, ils étaient justiciables des tribunaux français, et n’avaient pas la jouissance de droits politiques en Tunisie. En vue de pratiquer leur culte grec-orthodoxe, ils étaient autorisés à former une association cultuelle. Avant même la promulgation officielle en Tunisie de la Loi sur les associations du 15 septembre 1888, les Grecs, de leur côté, avaient soumis leur association aux lois grecques en obtenant du roi Georges Premier un décret en date 7 septembre 1888 qui les définit ainsi :

« La communauté hellénique (qui est) à Tunis, se compose de tous ceux de même origine, libres hellènes ou non (libres) qui en sont des constituants réguliers »51.

Les autorités du protectorat, qui n’avaient pas manqué de relever des incohérences dans cette définition52, s’étaient contentées, dans une première période, de suivre l’évolution de la situation. Cette attitude « tolérante » s’explique par le nombre peu important des Grecs se trouvant en Tunisie. En effet, le dénombrement des étrangers établis en Tunisie, effectué en 1906, n’a recensé que quelques 733 Grecs dans toute la Régence. Les autorités du Protectorat devaient surtout faire face à l’acuité du problème italien. Ainsi, la communauté grecque évoluera dans le cadre du Protectorat, elle saura même tirer profit de sa situation marginale et loin des regards pour accumuler une certaine richesse immobilière.

Une communauté loin des regards : de 1898 à 1923

Étant donnée la position particulière héritée de son statut de millet ottomane, la communauté grecque de Tunisie apparaissait, au début du Protectorat français, dans une situation de privilégiée. Ce qui n’a pas manqué de créer des manifestations de jalousie de la part de l’autre Église chrétienne rivale, l’évêché catholique de Tunisie. En effet, il faut rappeler que la donation par enzel, octroyée aux Grecs de Tunis en 1863, leur avait permis de mettre la main sur un terrain couvrant 3 089 mètres carrés. Une portion du terrain acheté couvrait la façade principale du cimetière catholique qui existait à l’endroit de l’actuelle cathédrale. L’évêque Sutter53, de la mission catholique, avait fait des démarches auprès du Premier ministre tunisien et avait pu obtenir le rachat de cette portion de terrain qui s’étendait sur 1 362 mètres carrés54.

Cependant, l’Église catholique, forte de la situation qu’elle avait conquise en Tunisie suite à l’établissement du Protectorat français, allait, d’une part, commencer à édifier, en 1890, sa grande cathédrale sur les lieux du cimetière chrétien et sur le terrain racheté auprès des Grecs et, d’autre part, leur intenter un procès en 1895. En effet, l’archevêché de Carthage avait contesté à l’Église grecque le droit de construire sur la rue de Rome des magasins et des logements qui auraient masqué l’une des façades de la cathédrale. À cause d’un vice de forme, la démarche auprès du tribunal n’avait pas pu aboutir55. C’est le « gouvernement tunisien » qui vola au secours de la cathédrale et prit à son compte les griefs portés par l’archevêché à l’encontre des Grecs. Dans ces conditions, la colonie grecque se trouva dans l’obligation de procéder à un arrangement à l’amiable. Elle céda les constructions, objet du litige, au gouvernement tunisien, moyennant une somme qu’elle fut obligée d’utiliser pour l’achèvement de la construction de sa propre église56.

Il est probable que ces pressions, exercées par les autorités du Protectorat, ont contribué à contraindre la communauté grecque à régulariser sa situation juridique en conformité avec la loi du 15 septembre 1888, relative aux associations. En fait, c’est seulement en 1898 que ses responsables se décidèrent à soumettre le texte au roi de Grèce57 qui l’approuva par décret, le 3 février 1898. En même temps, ces statuts furent déposés au parquet et au gouvernement tunisien qui leur donna son autorisation, par arrêté du 30 mai 1898. Dans une lettre de mise au point, le Résident général fit remarquer trente ans plus tard que :

« même s’il n’y a pas eu exactitude entre les textes français et les textes grecs, les autorités ont laissé faire vu le nombre limité de la colonie et vu qu’elle n’était effectivement constituée que par des sujets hellènes »58.

La constitution de l’association de la communauté grecque orthodoxe de Tunis a consacré une évolution du statut de ses membres qui se sont érigés, désormais, en groupement cultuel ayant pour mission de gérer des biens liés à la pratique du culte : église, école, aides aux démunis… Cette association est régie par le droit laïc puisqu’elle est dirigée par un bureau élu tous les trois ans. Cependant, ce groupe humain, constitué à son origine sur des bases confessionnelles, va connaître, au fil des années, une certaine évolution. En effet, pendant longtemps, l’identification s’est surtout basée sur une certaine affiliation, plus ou moins réelle, aux patriarches d’Alexandrie et de Constantinople. Ces derniers avaient eux-mêmes accepté, durant des siècles, de faire allégeance aux sultans ottomans. Cependant, le mouvement hellénique et l’indépendance progressive de la Grèce, à partir de 1830, n’ont pas manqué d’avoir leurs répercussions sur l’état d’esprit de la communauté grecque de Tunisie et d’ailleurs, comme nous l’avons vu plus haut. Ainsi, l’identité de cette dernière va évoluer de la base ethno-confessionnelle pour faire intégrer la dimension nationale. Les liens privilégiés qu’elle avait tissés avec le consulat de Grèce, depuis son installation à Tunis, ont été souvent avancés par les autorités françaises de Tunisie, comme une preuve « des tendances irrédentistes »59 au sein de cette communauté.

30Ces différentes mutations ne pouvaient échapper à des autorités pleinement conscientes des dangers d’un cosmopolitisme non contrôlé, surtout au cas il serait mis à profit par une autre puissance européenne, qui chercherait à rivaliser avec la France en Tunisie. Certes, au lendemain de la première guerre mondiale, c’est « du péril italien » et de « l’agitation indigène » qu’il a été souvent question, mais la surveillance a dû concerner tout le monde. En effet, même si ce fut moins spectaculaire qu’en Italie, la Grèce connut au lendemain de la guerre des évolutions politiques successives dont il importerait de voir les prolongements en Tunisie. Cependant, l’événement majeur auquel il faut prêter attention, fut la naturalisation française au sein de la communauté grecque de Tunisie, à la suite des décrets de décembre 1923 qui l’encourageaient.

Les années charnières de la communauté grecque de Tunisie (1923-1933)

  • 60  La dénonciation officielle ne se fera qu’en 1943 ; cependant des pressions indirectes furent exerc (…)

31Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le problème relatif au déséquilibre engendré par la faiblesse en nombre de la colonie française par rapport à celle des Italiens était loin d’être résolu. Le recensement de 1921 n’avait fait que confirmer les appréhensions antérieures des autorités. Le nombre des Italiens était de 84799 alors que celui des Français était de 54476, les Maltais 12 520 et les autres étrangers 12 520. L’appel lancé aux métropolitains pour venir s’installer en Tunisie n’avait pas eu de résultats tangibles, malgré les privilèges et les encouragements qui furent prodigués. En effet, ils pouvaient aspirer à profiter d’avantages et faveurs auxquels les autres Européens ne pouvaient accéder (Kraïem, 1976 : 80). Face à cette situation, deux solutions furent envisagées : d’une part, la dénonciation progressive et de fait60, par la France, des conventions signées avec l’Italie en 1896. L’objectif était de rendre précaire la situation des Italiens de Tunisie et les inciter indirectement à se naturaliser. D’autre part, une loi sur la naturalisation, promulguée le 20 décembre 1923, était destinée à assurer la prépondérance de la colonie française dans la Régence et à contrecarrer la supériorité numérique des ressortissants italiens qui pourrait servir de prétexte pour la concrétisation des convoitises italiennes en Tunisie, depuis l’avènement de Mussolini au pouvoir en 1922 (Mahjoubi, 1982 : 346).

Certes, la nouvelle loi facilitait l’octroi de la nationalité française aux Tunisiens61, mais, surtout, elle la rendait automatique pour toute personne non Tunisienne née en Tunisie de parents qui y étaient eux-mêmes nés. Ainsi, la colonie française va s’ouvrir aux autres étrangers établis en Tunisie, tels que les Maltais, les Grecs et autres Européens, alors que les Italiens vont continuer à être régis officiellement par les conventions de 1896. À vrai dire, les nouvelles dispositions avaient pour but, avant tout, d’accroître, dans l’immédiat, le nombre des Français, par les membres des communautés « intermédiaires » qui pouvaient intégrer la communauté française sans apporter avec eux une charge identitaire marquée, comme c’était le cas des autochtones ou des Italiens.

C’est ainsi que la nouvelle législation a intégré dans la nationalité française la majorité des Maltais, malgré les réserves exprimées par la Grande Bretagne62dont relevait cette colonie. Également, plusieurs dizaines de familles grecques accédèrent automatiquement à la nationalité française. Cette nouvelle donne créa une situation inédite au sein de la communauté qui va entrer irrémédiablement dans une crise d’identité de laquelle elle ne se remettra jamais, malgré les multiples tentatives de réconciliation et de compromis.

Les premiers signes de difficulté vont commencer à apparaître en 1928. En effet, suite aux nombreuses naturalisations consenties par les Grecs,

« les nouveaux éléments (naturalisés) qui constituent désormais la communauté ne peuvent plus s’accommoder aux anciens statuts »63.

D’après le Résident général, la principale raison qui explique ces difficultés, est que l’association cultuelle est devenue, depuis 1918, multinationale puisqu’elle comprend : 32 citoyens hellènes contre 24 français, 2 gréco-albanais et 2 gréco-ottomans64. Toujours d’après le même rapport, les Grecs de Tunis

« ne demeurent unis qu’autour de l’autel orthodoxe et autour du patrimoine foncier dont l’association a hérité »65.

36En effet, l’importance de ce patrimoine va même éveiller des appétits extérieurs qui veulent le rentabiliser dans des œuvres culturelles66. À l’intérieur, la gestion des profits de cette richesse immobilière a été un facteur supplémentaire des tensions qui sont apparues entre les membres de la communauté grecque. La ligne de démarcation, réelle ou fictive, entre les deux groupes, a été la question de la naturalisation.

Après une contestation interne, déclenchée, semble-t-il, suite à l’élection d’un nouveau bureau de l’association au mois de mai 1928, un conflit est apparu au grand jour entre les membres de la communauté. Le dimanche 16 février, à la sortie de la messe, des incidents eurent lieu devant l’église de la rue de Rome, entre les membres du nouveau bureau élu au mois de mai 1928 et trois anciens membres, qui avaient fait partie de tous les bureaux qui s’étaient succédés de 1910 à 192867. Ces derniers avaient reproché aux membres du bureau leur mauvaise gestion des biens de la communauté68.

Quelques mois plus tard, la contestation connut un nouveau rebondissement. Les opposants avaient présenté un recours à l’administration par le biais d’une pétition signée par 29 Grecs, tous membres de la communauté grecque de Tunis et qui fut adressée au Résident général69. Après avoir rappelé les conditions dans lesquelles s’étaient tenues les élections de mai 1928 et les irrégularités commises

« notamment en prétendant éliminer des élections les membres naturalisés français, qui ne furent admis qu’au dernier moment »,les signataires de la pétition avaient relevé 3 faits majeurs qu’ils reprochaient au bureau directeur de la communauté :

La vente d’un vaste terrain de 9 000 mètres carrés70, faisant partie du cimetière grec situé près du quartier de Jeanne d’Arc, moyennant le prix de 16 F le mètre carré, alors que les propriétaires des terrains voisins, déclinent les offres de vente à 80 F, le mètre carré.

La vente à deux Israélites de deux immeubles, sis rue de la Kasbah et rue de la Verrerie, appartenant à la communauté grecque.

D’avoir surélevé une petite construction sise rue de Rome de deux étages et dans l’immeuble de la rue de Naples, d’un étage, au prix de 900 F le mètre carré, alors que le cours de la construction est au maximum entre 650 et 700 F.

Outre les griefs reprochés au bureau, la pétition constitue un document d’une grande valeur historique. En effet, elle nous livre un échantillon représentatif qui nous donne des informations précises sur la situation professionnelle de chaque signataire. C’est ainsi que nous avons relevé l’existence de 9 commerçants, autant de propriétaires industriels et agricoles et de 4 fonctionnaires71. Le même document nous permet également de faire ressortir les mutations des membres de cette communauté par rapport à la question de la naturalisation. En effet, en cette année 1930, sur les 29 signataires, nous en remarquons quinze qui maintenaient toujours la nationalité grecque, alors que les quatorze autres ont désormais la nationalité française.

En effet, cette tendance est confirmée par le Dénombrement de la population civile européenne et indigène de Tunisie, réalisé au mois de mars 1931, et qui fait ressortir une baisse de la population grecque de Tunisie qui tombe à 463 alors qu’elle était de 646 personnes au dénombrement de 1926 et de 683, au recensement du 16 décembre 1906 qui n’avait concerné à l’époque que la population européenne civile de la Tunisie (Bulletin, 1907 : 169). Cette chute du nombre se remarque dans les trois principaux centres urbains qui regroupent la majorité des Grecs. La ville de Sfax où le nombre des Grecs tombe à 224 contre 343 en 1926. La même baisse se constate également dans la ville de Tunis où le nombre de Grecs tombe à 162 alors qu’il était de 187 en 1926.À Djerba, la baisse est encore plus évidente puisque le nombre est tombé à 6 alors qu’il était de 28 en 1926. Le seul facteur qui explique cette baisse du tiers du nombre de la communauté grecque, au cours d’une période aussi courte, est le mouvement de naturalisation. Ce fait confirme le début d’une certaine fracture au niveau de l’identité collective de cette communauté, dont les membres avaient commencé à se définir par rapport à des intérêts matériels, immédiats et futurs, beaucoup plus qu’à une référence ethnique et confessionnelle.

Ainsi il est important de noter que cette mutation sociale va donner lieu à des changements de comportement et à la cristallisation de positions qui ne tardèrent pas à se manifester au sein du cadre associatif, seul espace de rencontre et d’identification des Grecs de Tunisie. La pétition citée plus haut fut le premier signal de ce changement identitaire qui était en train de se dessiner au sein de cette petite communauté. Mais, malgré la sollicitude manifestée par ce groupe contestataire, l’administration coloniale ne s’empressa pas d’intervenir, considérant que l’affaire était d’ordre privé et qu’il appartenait aux signataires de la pétition de porter plainte, s’ils le jugeaient nécessaire, devant les tribunaux compétents72. En réalité, comme nous l’avons vu plus haut, l’affaire était déjà devant les tribunaux et les autorités auraient pu exiger la tenue de l’assemblée générale de l’association à la date prévue – mai 1931 – lorsque le bureau, élu au mois de mai 1928, arriva au terme de son mandat. En ratant cette occasion, ces dernières avaient laissé la voie libre à une intervention extérieure dans les affaires de la communauté grecque de Tunisie. En effet, ce fut le Patriarche d’Alexandrie Meltios II (1926-1935), qui annonça son arrivée au mois de juillet 1931. L’objectif assigné à cette visite était d’essayer d’aider la communauté grecque de Tunis à dépasser ses dissensions et divisions et, en même temps, de faire tout ce qui était possible en vue de regrouper les fidèles autour du patriarcat grec-orthodoxe. Il semble que l’Etat grec n’ait pas été étranger à cette initiative73.

Le voyage du Patriarche d’Alexandrie Meltios II en Tunisie

Le séjour du Patriarche d’Alexandrie en Tunisie avait commencé par deux messes qui furent célébrées à Sfax le 23 juillet et àTunis le 26 juillet 1931. Le Résident général, les autorités militaires et civiles ainsi que le corps consulaire avaient assisté à la cérémonie de Tunis. Au cours de cette messe,

« le Patriarche a prodigué ses conseils à ses fidèles leur recommandant avant tout, de se montrer respectueux des autorités du Protectorat et dignes de la protection que la France leur accorde. Il s’est borné à les inviter à se montrer fidèles à l’Eglise orthodoxe »

À côté des aspects protocolaires, le Patriarche avait consacré l’essentiel de son séjour à surmonter les divergences apparues entre les Grecs de Tunisie et à obtenir la réorganisation légale de la communauté. C’était dans ce but qu’il avait présidé une assemblée générale, le 31 juillet 1931, à laquelle avaient assisté 33 notables grecs75. Cette réunion avait pour but de

« prier Sa Sainteté le Patriarche de nommer un conseil de 6 Epitropes et Ephores extraordinaires sous la présidence du délégué ecclésiastique de sa sainteté le Patriarche »76.

En effet, quelques jours après et avant son retour en Egypte, le Pape et Patriarche d’Alexandrie et d’Afrique, avait procédé à la nomination de l’Archimandrite Anthimos au poste de Président du Conseil extraordinaire de la communauté, conformément au vote de l’assemblée générale du 31 juillet 193177.

Par ses différentes démarches entreprises à Tunis, surtout au terme de son voyage, le Patriarche d’Alexandrie dévoila ses véritables intentions. Ainsi, il condamna la séparation qui s’était faite en 1888, entre le culte qui était devenu du ressort des popes et la gestion des biens de l’Église, confiée à une association dépendante d’Athènes78. Il considéra que ce mode d’organisation, adopté à partir de 1888

« était contraire à l’histoire de l’Eglise grecque de Tunis comme aux conceptions du patriarcat »79.

Il envisagea tout simplement de revenir à une gestion cléricale de

« l’église Saint-Georges qui fonctionnait depuis trois siècles et qui s’est vue rabaissée au rang d’une association civile, soumise à la législation spéciale du décret de 1888 »80.

En un mot, il demande :

« l’abrogation de l’arrêté du 30 mai 1898 et le retour à un fonctionnement conforme aux règles de notre religion »81.

Ainsi, il apparaît clairement que le véritable objectif du voyage du patriarche d’Alexandrie en Tunisie était de profiter de la crise interne de la communauté pour changer le caractère laïc de sa gestion et la mettre sous son regard direct par la cooptation de son délégué religieux comme président de la communauté.

Cette nouvelle situation va pousser les autorités du Protectorat à essayer de reprendre en main le dossier des Grecs de Tunis et surtout de faire barrage au projet du Patriarche qui vise à voir

« la communauté orthodoxe rangée sous sa dépendance directe »82.

Cependant, le tribunal, qui avait entre ses mains le contentieux relatif à la communauté, va encore compliquer les choses pour ceux qui avaient des préoccupations d’ordre public et laïc. Le tribunal, qui avait été déjà saisi, comme nous l’avons vu plus haut, par les opposants au bureau élu en 1928, crut bon de souscrire, lui aussi, aux solutions trouvées le 31 juillet 1931 en présence du Patriarche. Un jugement sur la requête fut prononcé le 30 septembre 1931. Il demandait la publication d’un arrêté qui officialise les nominations faites lors de l’assemblée de juillet en présence du Patriarche83. L’arrêté en question ne parut que le 20 février 1932 ; il stipulait que la communauté serait gérée provisoirement par une commission de 7 membres. Laquelle commission est chargée de procéder à la réforme du statut dans un délai de 6 mois84. Mais, pour assurer un suivi aux décisions prises lors de son voyage, le Patriarche désigna un représentant qui sera dépêché d’Egypte pour veiller sur ses fidèles en Afrique du Nord.

Prolongement du voyage du Patriarche d’Alexandrie : la nomination d’un évêque orthodoxe pour l’Afrique du Nord

Ce regain d’intérêt du Patriarcat d’Alexandrie pour les Grecs-orthodoxes, allait s’illustrer encore mieux, en février 1932, par la nomination d’un évêque orthodoxe pour la Tunisie, l’Algérie et le Maroc85. L’envoyé du Patriarche entendait à la fois exercer des fonctions spirituelles et veiller à l’administration du conseil de la communauté orthodoxe dont la présidence sera de sa compétence86. Ainsi, le nouveau responsable religieux arriva presque au moment de la publication de l’arrêté légitimant les décisions de l’assemblée de juillet 1931. Lors des premiers contacts de l’Évêque, les responsables du Protectorat lui rappelèrent, d’une manière ferme, que la communauté devait être maintenue dans le cadre de la législation tunisienne et du décret sur les associations du 15 septembre 188887.

Dans un premier temps, l’archevêque entendit mener pleinement son rôle de chef spirituel et temporel. Au cours de la première semaine d’avril, il se rendit à Sfax pour présider une messe solennelle dans l’Église de cette ville88 qui regroupait encore en 1932, malgré la baisse constatée plus haut, la plus forte concentration de Grecs du pays. Quelques jours plus tard, il tint à être reçu par le Résident général en sa qualité de chef spirituel des fidèles Grecs-orthodoxes de l’Afrique du Nord et lui remit « la Croix de Saint-Marc, symbole de l’Eglise grecque-orthodoxe d’Alexandrie »89. D’un autre côté, agissant en tant que Président du conseil d’administration de la communauté, Mgr Constantin Catzarakis convoqua une assemblée générale qui se tint le 29 mai 1932, en présence de 39 membres sur les 52, lesquels avaient été inscrits sur la liste ouverte spécialement, 15 jours avant cette date. La réunion avait pour objet d’approuver les nouveaux statuts qui avaient été préparés par le conseil d’administration, conformément à la mission qu’il avait reçue par l’assemblée générale du 31 juillet 193190. Les nouveaux statuts consacraient le point de vue exprimé par le patriarche lors de sa visite en Tunisie. Nous avons vu plus haut comment ce dernier avait refusé toute séparation entre les responsables du culte et ceux qui s’occupent de la gestion des biens de l’Église. Ainsi, d’après les nouveaux statuts présentés par Catzarakis, c’est l’archevêque qui deviendrait président de la communauté91.

Cette proposition ne pouvait être acceptée par l’administration car elle était en contradiction avec la loi sur les associations qui stipule que ces dernières doivent être gérées par des bureaux élus. D’un autre côté, le cumul des deux responsabilités, mettrait les Grecs de Tunisie sous la tutelle directe du patriarche d’Alexandrie, qui aurait géré la communauté par l’intermédiaire de l’archevêque qu’il avait envoyé en Tunisie. Informés du contenu du nouveau projet, quelques membres alertèrent les autorités, avant même la tenue de l’Assemblée qui devait ratifier les projets, considérant qu’il s’agissait de manœuvres qui tendaient « à mettre notre communauté sous le joug du Patriarcat d’Alexandrie… »92 Ce projet comportait également des risques politiques, car les dignitaires de cette Église et le patriarche lui-même, « étaient des sujets de S. M. Fouad Ier »93. C’est ainsi que certains membres de la communauté, en parfaite complicité avec l’administration du Protectorat, déclenchèrent une contre-offensive afin d’éviter ce qu’ils considèrent « comme ingérence du Patriarcat dans notre communauté »94.

La contre-offensive des Grecs « francisés » pour la reprise en main de la direction de la communauté

Une opposition à l’amendement des statuts s’était manifestée, sans grand succès, au cours de l’assemblée générale du 29 mai 193295. De son côté, l’administration, qui avait été mise au courant du contenu du nouveau projet de statut, allait commencer à mettre des freins pour empêcher sa concrétisation96. Cependant, ce fut vers la fin du mois d’août 1932 que la contestation arriva à s’organiser et à marquer un point ; il est difficile de ne pas y deviner la main des autorités du Protectorat. En effet, le 27 août, quatre membres97 du bureau provisoire, tous naturalisés Français mais d’origine grecque98, donnèrent leur démission. Outre les objections qu’ils firent aux autres membres du bureau,99 par leur coup de force « démocratique », les démissionnaires, mirent cette instance dans « l’impossibilité de convoquer une assemblée régulière »100.

Par cette démission en bloc, un coup sérieux avait été porté aux démarches de la tendance ecclésiastique en vue d’assurer son hégémonie sur la communauté grecque. En effet, le 3 juin 1932, au nom de cette dernière, l’archevêque Catzarakis avait déposé au Contrôle Civil un nouveau projet de statuts. Un mois plus tard, le 10 juillet, un autre groupe important de membres de la communauté, en opposition avec la première tendance, et dirigé par quatre membres du comité provisoire, déposa lui aussi un autre projet de statut101. Ainsi, une occasion en or fut offerte à l’administration pour qu’elle apparaisse dans une position de neutralité. En réalité, elle allait se baser sur la démission des quatre membres à la fin du mois d’août pour publier un nouvel arrêté sur la communauté grecque102. Ce dernier texte considère que la nouvelle situation, née de cette démission, lui impose de pourvoir aux sièges vides par la réorganisation de la commission de gestion qui sera composée des membres suivants : Alexandre Alexandroupoulos, Eustache Djivas et Dimi-tri Coyoutopoulo, Jean Manzouni, Thomas Temmos103. Avant la publication de cet arrêté les autorités avaient pris soin d’avertir Mgr Catzaralds qu’elles « ne pouvaient consentir à ce que, dans les nouveaux statuts, il fût spécifié que l’archevêque ait la présidence effective, ni même la présidence d’honneur104 ».

La commission de conciliation désignée par l’arrêté de décembre 1932 arriva à présenter de nouveaux statuts au mois de mars 1933. Le comité qui fut élu à cette date confirme la prise en main des destinées de la communauté par les éléments « réalistes » qui avaient accepté de se conformer aux dispositions de la loi sur les associations qui sépare la responsabilité du culte et la gestion des biens, cette dernière étant du ressort d’association qui doit se conformer aux lois. Cette évolution consacre définitivement la supériorité numérique des naturalisés français parmi les activistes de la communauté grecque, et une nette évolution progressive de cette dernière vers son assimilation dans la civilisation française.

La perte d’identité et la francisation progressive de la communauté (1933-1960)

À partir de mars 1933, la communauté fut présidée par Jean Manzuni. Ce dernier se présentait en septembre 1938 « comme un natif de Tunisie et d’y avoir vécu depuis sa naissance, d’avoir eu l’honneur de s’engager volontairement dans l’armée française pendant la Grande Guerre, sans aucune obligation militaire, d’accroître la famille française par mes enfants dont l’un est prêt à partir sous les drapeaux de la France comme élève sous-officier et enfin d’être administrateur et directeur commercial depuis 1922 d’une maison de commerce… »105.

Un tel autoportrait en dit long sur l’évolution d’une partie des membres de la communauté grecque et de leur désir d’assimilation dans la nation française, à tel point qu’un des détracteurs de Jean Manzuni l’accusa de ne « connaître aucun mot de grec, ni en parlé ni en écriture »106..

Hormis ces quelques petites oppositions qui surgissaient de temps à autre entre ses membres, la communauté grecque semble avoir retrouvé son calme et sa « liberté pour l’administration de ses biens ». En effet, en raison des dissensions et de la mauvaise gestion qui avaient marqué les années 1928-1931, les revenus de l’association furent placés, depuis la fin de 1931, sous séquestre, jusqu’à la fin de 1937. Dans le rapport d’activité édité en 1938, le président Manzuni, annonce avec fierté « la réouverture définitive de l’église le 6 mars »107. Cette dernière était restée sans desservant depuis le départ, au mois de décembre 1932, de l’archevêque Catzara-kis. C’est l’archimandrite Dimitrios Lancouvardos108 qui fut choisi pour le desservir. Le président annonce également la réparation de la coupole de l’église qui menace ruine, vu qu’elle était restée pendant six années consécutives sans être entretenue109.

Ainsi, à la veille de la seconde guerre, la communauté semble accepter, dans sa majorité, son intégration dans « l’œuvre française en Tunisie ». La référence à la culture grecque-orthodoxe est devenue désormais d’ordre cultuel et c’est le rôle de l’association d’assurer cette fonction tout en refusant toute ingérence extérieure dans son fonctionnement. C’est ainsi qu’après qu’il fut coupé court à toute intervention en provenance du Patriarcat d’Alexandrie, c’est le Consul de Grèce qui se vit rappeler la nouvelle réalité, c’est-à-dire que le plus grand nombre des membres de la communauté était de nationalité française110. Et par souci de garantir l’hégémonie des naturalisés français au sein du bureau directeur de la communauté, le président crut de son devoir de demander l’avis des autorités sur l’opportunité de la convocation d’une assemblée élective prévue pour le 7 mai 1939. Il lui fit remarquer qu’à « cause des événements actuels, certains membres français, qui ont droit au vote, sont mobilisés »111. Ce lien avec la France va se raffermir encore dans la conjoncture de la Seconde Guerre et celle de la Résistance. Ainsi, le sort de la communauté se joua avec celui de l’avenir de la présence française en Tunisie.

Avec l’indépendance de la Tunisie, il était devenu impossible pour la communauté grecque d’assurer la continuité d’une présence qui avait pourtant duré pendant plus de trois siècles. Les Grecs naturalisés Français et travaillant dans la fonction publique étaient les premiers appelés à partir. Les autres, commerçants, industriels et entrepreneurs, tentèrent d’assurer la continuité de leur communauté dans une Tunisie qui se préparait à l’indépendance. Ainsi, dès que l’autonomie interne fut proclamée, ils firent valider les statuts par le gouvernement tunisien112. Cependant, acquis à la culture française, ayant souvent la nationalité française, c’était en France que la majorité des Grecs avaient envoyé leurs enfants poursuivre leurs études supérieures. Ces derniers s’étaient installés en France après leurs études, et c’était ensuite aux parents de les rejoindre. Seule une infime minorité parmi les membres de la communauté était rentrée en Grèce. Enfin quelques cas isolés s’étaient intégrés, par le mariage, avec les musulmans113.

Aujourd’hui, seules les trois églises de Tunis114, de Sfax115 et de Djerba116continuent de rappeler le passé d’une communauté grecque dont les membres avaient entamé leur présence au XVIIe siècle, à Tunis et dans d’autres villes côtières, comme faisant partie du système du Millet ottoman, mais au terme de trois siècles de contact, d’acculturation et de jeux d’influences, la majorité de ses descendants, avait choisi l’assimilation française, tout en gardant une belle place pour la Tunisie dans leurs mémoires et dans leurs activités professionnelles117. Enfin, il est à rappeler aussi, que beaucoup de produits qui sont, aujourd’hui, partie intégrante de l’art culinaire tunisien, ont été introduits par les Grecs : le raisin sec, les olives salées, les poissons salés, les sirops de tamarins et d’orgeat, les halwas, le rahat-loukoum, le mastic (Kharalam-bis, 1926 : 154)…

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Notes

1  Une première ébauche de cette recherche a été présentée au colloque : La Tunisie et ses étrangers, organisé les 1er et 2 novembre 1996, par le Professeur Mounira Chapoutot-Remadi, à la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis. L’actuelle version a été présentée à la 11e conférence de l’American Institute of Maghrib Studies (A.I.M.S) qui s’est tenue à Tunis du 28 au 30 mai 1998.

2  Cette première église se trouvait Rue de la Verrerie, à l’intérieur des murailles de la ville, en plein quartier franc ; elle avait fonctionné jusqu’en 1901.

3  L’inscription est gravée en grec et en français : « In memoriam du bataillon sacré grec 1942-1945, combattant pour la libération de sa patrie, il a participé aux combats de Tunisie : Morts, 3 officiers ; Blessés 7 ; Disparus 2 »

4  Archives Nationales de Tunisie (ANT), Série E, C. 503, D. 5 ; Profession de foi datée de 1932, mais non signée, mais il est certain qu’il s’agit d’un document du Secrétariat général du gouvernement tunisien.

5  Il faut noter que, malgré leurs efforts, les Ottomans n’ont pas pu rester les seuls héritiers de Byzance. En effet, certains fidèles vont se diriger vers la Russie, puissance orthodoxe montante, à partir du XVe siècle. Cette dernière va prendre le flambeau de l’orthodoxie et adopter l’aigle bicéphale, symbole de l’hellénisme.

6  De Saint Gervais note qu’à la même époque, la situation meilleure des grecs, par rapport à celle des catholiques. Ces derniers, écrit-il, quoique tolérés : « sont logés dans une maison obscure, qui ressemble à une vraie prison, dont ils payent, cependant, un loyer assez considérable ».

7  Idem. L’auteur affirme l’existence d’un titre déposé aux archives du consulat de Grèce à Tunis où il est indiqué que le nommé Raftopoulos, hellène orthodoxe, originaire du Péloponnèse, obtint, ce terrain, du bey régnant (sic), en reconnaissance des services rendus.

8  Ibidem. Notre auteur remarque que cette église « était coquette, de style byzantin avec coupoles, et dont la décoration intérieure était fort originale ». Au moment de la construction de l’actuelle Eglise en 1898, cette petite chapelle a été complètement démolie et remplacée par un immeuble. C’est sur le mur de ce dernier qu’on trouve raccroché, aujourd’hui, la plaque en marbre portant l’inscription : « Eglise Saint-Georges » en mémoire du lieu de culte qui existait à la rue de la Verrerie et qui fut désaffecté, en 1901, avec l’inauguration de la nouvelle église, de la rue de Rome.

9  L’auteur mentionne que « Les Grecs-orthodoxes possèdent une chapelle dans Tunis, avec deux popes ».

10  Idem.

11  L’auteur signale l’autorisation accordée par Ahmed Bey le 10 janvier 1845 aux catholiques de Tunis pour l’extension de leur église et précise que ce geste s’explique par le désir d’approfondir les bonnes relations qui existaient entre les négociants européens et l’Etat tunisien.

12  Malheureusement cette mesure en faveur des Grecs n’a été signalée que par des sources ultérieures.

13  Ganiage signale le même chiffre sans citer de sources. D’autres part il mentionne que d’après la mission catholique de Tunisie, le chiffre des européens était estimé à 12 000. Les plus nombreux étaient les Maltais avec 7 000 âmes, les Italiens avec environ 4 000 et les Français de 50 à 60 familles.

14  Port de Grèce dans le Péloponnèse, sur la mer Ionienne. La bataille de Navarin a eu lieu le 27 octobre 1827 et s’est achevée par la défaite de la flotte turco-égyptienne par une escadre anglo-franco-russe au cours d’une guerre qui a marqué le début du processus de l’indépendance de la Grèce.

15  R. Ilbert signale (1996 : I, 70) que les Grecs d’Egypte, originaires des régions libérées de la domination ottomane, s’étaient considérés comme hellènes et que « le gouvernement d’Athènes entendait bien élargir ses prétentions à l’ensemble de la population de race grecque ». Au cours des années 1830, le nouvel État grec était représenté en Egypte par Michel Tossiza, un consul très actif et ami personnel de Mohamed Ali.

16  Khaznadar (Mustafa), mamelouk tunisien, d’origine grecque et natif de l’île grecque de Chio vers 1817, mort à Tunis en 1878. Esclave de Hussein Bey (1824-1835). Beau-frère et favoti de Ahmed Bey qui l’éleva aux fonctions de trésorier (khaznadâr), il devait se maintenit pendant plus de trente six ans à un poste ou un autre, au service de cinq beys. (Ganiage, 1968 : 595).

17  Mussalli (Elias), Grec melchite catholique romain, né au Caire en 1829 d’une famille originaire de Syrie, mort à Tunis, en 1892. Entré en 1847 au service du bey, comme second, puis premier interprète en 1854 ; sous-directeur au ministère des Affaires étrangères en 1860, il devait conserver ces fonctions jusqu’en 1872 (Ganiage, 1968 : 593).

18  A.N.T. Série H. C. 252 D. 694. Lettre, en date 22 août 1833, du consul de France A. Duval, au bey Hassine qui se base sur le traité signé le 8 août 1830 entre la France et le bey pour réclamer l’affranchissement d’une certaine Khédija, grecque d’origine et qui s’est faite protégée française. Cette femme a été réduite à l’esclavage avec son fils depuis 13 ans. Toujours d’après la même lettre, il ressort que le bey a accepté de la libérer mais n’a accepté de la laisser s’embarquer vers le Levant que dans un bateau ottoman et non dans un bateau grec comme elle l’avait demandé.

19  A.N.T, Série H. C. 252 bis, D. 6. Lettre en date du 13 mars 1839 du Consul de France au bey Ahmed dans laquelle il demande la punition du nommé Gorgab (sic) qui a porté un coup de couteau à Michel, un Grec, « protégé Français ».

20  Idem.

21  L’auteur se réfère à une lettre adressée de Tunis, le 15 nov. 1844 par le consul Lagau à Gui-zot (Archives de Affaires étrangères, Quai d’Orsay C. C. Tunis 54).

22  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 1 ; l’affaire du Grec Bazil, protégé anglais, qui demande d’être acquitté de la dette qu’il a accordée à Hajj Muhammad b. Ahmad au mois de Rajab 1277H. Une autre affaire est évoquée le 10 décembre 1859 par le consul d’Angleterre, elle concerne une dette de 3 000 piastres que doit rembourser Mahmoud Ben Ammar au sieur Papa Costantino, négociant domicilié à Tunis, fondé de pouvoir de Panayotti Théodore, sujet anglais (voir A.N.T. Série H. C. 252 bis D. 1.).

23  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 5. Dans une lettre date du 21 janvier 1860, adressée par les membres du clergé grec au consul de France Léon Roches, ils écrivent : « Les grecs domiciliés à Tunis, connaissent déjà l’empressement et le zèle avec lequel vous avez toujours défendu leurs intérêts… ».

24  Ben Rejab (Rida), al-sburta wa amn al-hâdira min khilâl wathâiq majlis al-dhabtyya 1861-1864, (La police et la sécurité de la capitale d’après les registres de la préfecture de police), Mémoire pour le C.A.R. (ronéotypé), sous la direction de Abdelhamid Larguèche, Faculté des Sciences Humaines et Sociales, Tunis, 1992.

25  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 2. Affaire du Grec Nicolas, protégé anglais, accusé d’agression, coups et blessures à l’encontre de soldats de l’armée du bey. Toujours dans la série H. C. 252 bis, D. 7, l’affaire du Grec Andréa accusé d’avoir assassiné le laitier ‘Alî b. Ahmad Bûssen El-Ouarchafânî (Registre de la Zaptié en date du 17 Safar El Khair 1287H).

26  Le terrain en question est situé le long du boulevard de la Marine, il s’étend sur 3 089 mètres carrés. Il était limitrophe du cimetière catholique Saint-Antoine. Par la suite, il a connu des ventes et des aménagements. Seule une partie est restée à la communauté grecque, elle y construira en 1898, la nouvelle Église Saint-Georges et, plus tard, les immeubles ouvrant sur la rue de Naples (actuelle rue Mokhtar Attia) dont il sera question plus loin.

27  A.N.T, Série Historique, C. 252, D. 692/1. Lettre en date 21 février 1878 de Charles Nyssen, Consul général de Russie à Tunis à son homologue, le Consul général de l’Empire d’Allemagne à Tunis où il dresse un rappel des différentes phases de l’acquisition de ce terrain par les Grecs.

28  Idem.

29  A.N.T. Série E, C. 503, D. 5. Un rapport de 8 pages en date du 4 avril 1940, résumant l’historique de la communauté grecque de Tunisie et qui remonte jusqu’à la prise de Byzance par les Turcs en 1453.

30  A.N.T. Série H. C ; 252, D. 692. Lettre en date 17 novembre 1866 envoyée par Seigneur Felice, fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères de la Grèce, aux Grecs de Tunis, en réponse à une lettre que ces derniers lui avaient adressée et dans laquelle ils lui avaient demandé d’envoyer des décorations au bey de Tunis « en signe de reconnaissance pour la bonne attitude qu’il exprimait à leur égard ».

31  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692. Lettreen du 28 avril 1867, de Basilio Kostandinis au Premier ministre Mustafa Khaznadar.

32  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692. Lettre en date du 20 novembre 1868, de Spiridiov Logiatadios, consul de Grèce à Chio, à son excellence Mustafa, Premier ministre.

33  Idem.

34  Ibidem.

35  A.N.T. Série H, C. 252 bis, D. 3. Lettre en date du 22/06/1868, du consul d’Angleterre Richard Wood, au Premier ministre Mustafa Khaznadar pour défendre les intérêts de Basilio, Grec, protégé anglais, dans une affaire de succession, suite au décès de son associé tunisien, le nommé Slimane El Fray.

36  A.N.T., Série H. C. 252 bis, D. 10. Lettre en date du 8 novembre 1877, de Charles Nys-sen, consul des intérêts russes à Tunis au Premier ministre, l’informant de l’assassinat perpétré sur la personne de Georges Hallaris, Grec, protégé russe, par le nommé Mustafa Ben Has-sen, sujet tunisien. Dans une autre lettre en date du 11 novembre 1879 (probablement après le départ du Premier ministre Kheireddine), le Consul russe confirme « … Qu’en vertu des instructions reçues du Cabinet de Saint-Pétersbourg, le consulat impérial de Russie à Tunis est autorisé à continuer d’accorder la protection aux Grecs » (A.N.T. Série H, C. 252, D. 692).

37  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692/2. Lettre du ministère des Affaires étrangères de Grèce au ministre des Affaires étrangères du bey de Tunis dans laquelle il lui indique le nom du consul : Vasiliades.

38  A.N.T Série H, C. 252, D. 692/1. Lettre en date du 16 février 1881, du gérant du consulat hellénique à Tunis au Premier ministre Mustafa Ben Ismaïl. Il s’agit d’une lettre-réponse à un courrier qui a été adressé au consul par le Premier ministre au sujet de la vente de la maison de Basile Camellopoulos, sujet hellène, débiteur du sujet tunisien Sedli (sic).

39  A.N.T Série H. C. 252, D. 692/2. Lettre en date du 28 janvier 1881, du gérant du consulat royal hellénique à Tunis à Mustafa Ben Ismaïl, Premier ministre. Il l’informe que « le gouvernement hellénique vient de nommer, en qualité d’agents consulaires de Grèce, le sieur Vito Pellegrino à Biserte (sic), le sieur Philippe Rosso à Souse (sic) et Antoine Rosso à Monastier (sic) ».

40  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692/1. Lettre en date 2 mars 1881, du gérant du consulat hellénique au Premier ministre Mustafa Ben Ismaïl de l’affaire de Denis Sotirpoulos sujet hellène et propriétaire d’un café à Tunis, grièvement blessé par un sujet tunisien, le nommé Haz Aly Bakkas (sic).

41  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 10. Lettre en date 31 août 1880 du gérant du consulat hellénique à propos du contentieux d’Elia Manidachi, autrefois sous protection russe, avec l’ex-premier ministre, Mustafa Khaznadar, au sujet d’un terrain sis à la Marine.

42  A.N.T Série H. C. 252, D. 692/1.Lettre en date du 11 septembre 1881, du gérant du consulat hellénique au délégué par intérim à la Résidence de République française à Tunis. Après l’avoir informé du crime perpétré contre son administré, il lui demande de « faire auprès du gouvernement tunisien les démarches nécessaires afin que de sévères mesures soient prises à l’effet de découvrir les coupables et indemniser en même temps les parents de la victime ».

43  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/6. Lettre en date du 6 avril 1883, de l’Agent consulaire grec, au Résident général Paul Cambon.

44  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/9. Lettre en date du 8 août 1883, de l’Agent consulaire grec, au Chargé d’affaires de la République française, le Baron d’Estournelles.

45  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/8. Lettre en date 27 juillet 1885, du secrétaire général du gouvernement tunisien au consul de Grèce. Il l’informe de son refus d’agréer la nomination d’un troisième courtier à l’Agence consulaire de Djerba. Voir également, A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/10. Lettre en date du 19 avril 1889, du vice-consul de France à Sousse, au Résident général à Tunis. Il lui suggère de refuser la nomination de Frej b. El-Hadjj Muhammad b. ‘Uthmân, proposé pour l’emploi de courtier de l’Agent consulaire grec à Monastir, car il n’a que 17 ans et n’a pas encore satisfait au service militaire.

46  AG. Journal Officiel Tunisien (J.O.T.), Loi du 9 Moharrem 1306, 15 septembre 1888, sur les associations.

47  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/1. Lettre en date du 20 août 1890, du secrétaire général du gouvernement tunisien au Premier ministre et aux caïds de Bizerte, Djerba, Arad (Gabès), Mahdia, Monastir et Sousse.

48  Idem.

49  Au moment de la signature de ces conventions, la population française de Tunisie ne comptait encore que 16 000 membres contre 50 000 italiens.

50  Un décret du 13 avril 1898 allait réglementer l’établissement des étrangers dans la Régence. Tout étranger qui voulait établir sa résidence en Tunisie ou y exercer une profession, un commerce ou une industrie quelconque, devait dans un délai de cinq jours à partir de son arrivée, faire devant l’autorité de police locale une déclaration de résidence en justifiant de son identité.

51  Archives diplomatiques de Nantes (Fonds de Nantes), Série Tunisie, C. 11, D. 9, (Bobine R 382, Institut Supérieur d’Histoire du Mouvement National, I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, du Résident général de France à Tunis au ministre français des Affaires étrangères.

52  Fonds de Nantes, Série Tunisie, C. 11, D. 9 (Bobine R382, I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, op. cit. Le Résident général relève que « le Roi des Grecs légifère, en terre de Protectorat français, à l’égard d’un groupe composé à la fois de ses sujets (Grecs libres) et de ceux qu’il aspire à délivrer du joug de l’étranger (non-libres), c’est-à-dire Grecs d’Europe, d’Asie, ou Grecs sujets tunisiens s’il en reste… ». Ilbert (1996 : 68) constate le phénomène en Egypte où le nouvel État grec avait souvent tendance à associer « orthodoxes », « grecs » et « hellènes », alors que le seul vrai point commun de ces populations était le Patriarcat grec-orthodoxe.

53  Sutter (1796-1883), né à Ferrare (Italie), entré dans les ordres en 1816, nommé à Tunis, le 21 mars 1843 (Soumille, 1994 : 197-231).

54  A.N.T Série H. C. 252, D. 692/1. Lettre en date 21 février 1878, de Charles Nyssen, consul de Russie à Tunis, au Chevalier Tulin, Consul général de l’Empire d’Allemagne à Tunis. Le consul Nyssen était au courant des détails de cette transaction, car à l’époque de son accomplissement, le bénéficiaire du terrain le Grec Elia Manidachi, était un protégé russe. De même, cette lettre nous apprend qu’un autre grec, Elias Mussalli, Interprète au Ministère tunisien des affaires étrangères et très proche du Consul français Roustan, qui mena les discussions qui eurent lieu au consulat de Russie et qui aboutirent au rachat de la portion de terrain réclamée par Mgr Sutter pour le compte de l’Église Catholique.

55  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Contrat en date du 19 décembre 1896 entre le Secrétaire du gouvernement tunisien, l’Archevêché de Carthage et le Président de la Colonie hellénique de Tunis.

56  Idem. La somme en question s’élevait à 80 000 francs, elle a été payée par le gouvernement tunisien en quatre termes et ce proportionnellement à l’évolution de l’édification de l’église orthodoxe.

57  Fonds de Nantes, Série Tun., C. 11, D. 9 (Bobine R 382,1.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, du Résident général de France à Tunis, au ministre des Affaires étrangères à Paris.

58  Idem

59  Ibidem.

60  La dénonciation officielle ne se fera qu’en 1943 ; cependant des pressions indirectes furent exercées sur les ouvriers italiens, de même que le renouvellement des conventions de trois mois en trois mois, rendait plus précaire la situation des Italiens, incitant certains à demander leur naturalisation (Martin, 1993 : 102).

61  Avant 1923, il existait une loi sur la naturalisation (décret du 3 octobre 1910). Comparée au précédent décret, la loi de 1923 était beaucoup moins exigeante en ce qui concernait la connaissance de la langue française et les diplômes puisque le titre universitaire n’était plus de rigueur.

62  À un certain moment, la Grande Bretagne avait même porté cette affaire devant « la cour permanente de justice internationale de La Haye ». Un compromis fut trouvé par la suite entre les deux puissances.

63  Fonds de Nantes, Série Tun., C. 11, D. 9 (Bobine R 382, I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, du Résident général de France à Tunis, au ministre des Affaires étrangères à Paris. Le Résident informe le ministre qu’un procès est en cours d’instance devant le tribunal civil de Tunis, en annulation des dernière élections de mai 1928.

64  Idem.

65  Ibidem

66  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 4 avril 1929, de l’Ambassadeur de Grèce à Paris à André Honorat, Recteur de l’Université de Paris. L’ambassadeur de Grèce à Paris, mis au courant de l’importance de ce patrimoine, composé des loyers des immeubles et des magasins qui sont la propriété de la communauté de Tunis, demande au ministère français des Affaires étrangères la possibilité d’aliéner le produit de quelques-uns pour achever la construction de la maison de Grèce à la Cité Universitaire Internationale de Paris.

67  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 22 février 1930, du directeur de la Sûreté publique au Directeur général de l’Intérieur. La lettre donne les noms des trois anciens membres du bureau : Dimitri Couyotopoulo, limonadier, au 7 rue de Rome, J. Carmanis, pâtissier, rue de l’Eglise, E. Dzivas, épicier à la rue des Glacières.

68  Idem

69  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c (R 382,I.S.H.M.N.). Pétition en date du 3 juin 1930, adressée par 29 Grecs au Résident général de France en Tunisie.

70  Idem. Les signataires ont précisé que ce terrain fut acheté en 1890 par des fonds provenant d’une souscription des membres de la communauté, achat fait dans un but exclusifs savoir l’aménagement d’un cimetière.

71  Ibidem.

72  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c, (R 382, I.S.H.M.N.). Lettre-réponse en date du 21 août 1930, adressée par le Résident général à M. A. Saganakis, interprète et expert près du Tribunal de Tunis, qui semble être le porte-parole des pétitionnaires.

73  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D.2 (R 382, I.S.H.M.N.). Télégramme en date du 16 juillet 1931, du ministre français des Affaires étrangères au Résidenr général. Dans ce message, il le met au courant que l’Ambassadeur de Grèce à Paris l’a informé que le Patriarche d’Alexandrie arriverait à Sfax, venant de Tripolitaine, vers le 25 juillet 1931 et se rendrait ensuite à Tunis où il recevrait les délégués des communautés grecques d’Algérie et du Maroc.

74  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. 2, (R 382,I.S.H.M.N.). Rapport en date du 29 juillet 1931, adressé par le Résident général au ministre de Affaires étrangères. Outre la description des cérémonies du Patriarche, le Résident informe qu’il a reçu la visite du Patriarche le 27 juillet et que ce dernier était accompagné du Consul de Grèce et de l’Archimandrite Rosemaris.

75  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Rapport du Directeur général de l’Intérieur sur le voyage du Patriarche, adressé au Résident général. Les mêmes informations se trouvent au Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D.2, (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7 août 1931, du Directeur général de l’Intérieur au Résident général.

76  Idem

77  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Nomination de l’Archimandrite Anthimos (texte paru en langue grecque le 4 août 1931 et en langue française le 11 août 1931). Dans ce texte le Patriarche donne mandat de « faire tout ce qui est nécessaire pour ramener la paix au sein de la communauté ».

78  Le Patriarche fait allusion ici au fait que la communauté de Tunis a cherché à se faire légitimer en 1888 par le roi de Grèce, et non par le Patriarcat d’Alexandrie, comme ce fut le cas depuis le XVIIe siècle.

79  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2, (R 382, in I.S.H.M.N.). Lettre en date du 6 août 1931, du Patriarche d’Alexandrie et de toute l’Afrique Melitios II au Résident général de France en Tunisie.

80  Idem.

81  Ibidem.

82  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Noteen date du 7 octobre 1931, du Secrétariat général du gouvernement tunisien. Voir également Kharalambis, 1926 ; Dessort (C.-H-Roger) : 155. L’auteur rapporte que, selon la tradition véhiculée par les Grecs de Tunis, « L’église fut placée dans le giron du Patriarcat Œcuménique d’Alexandrie d’Egypte dont le dernier représentant, dit-on, quitta Tunis en 1853 ».

83  L’arrêté en question a été promulgué le 20 février, sa publication officielle au J.O.T. date 27 février 1932.

84  J.O.T. du 27 février 1932. Arrêté Au Premier ministre du 20 février 1932. La commission de 7 membres est composée de : Charissiadis (Théodore), Couvopoulos (Constantin), Couyotoupoulos (Lycurgue), Pachis (Dr Evangelos), Rosmaris (Archimandrite Anthimos), Siganaki (Alfred), Tso-nides (Paul).

85  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382, I.S.H.M.N.). Télégramme en date du 25 février 1932 du M.A.E. au Résident général. Il l’informe de la décision prise par le synode de l’Église grecque : le titulaire de cet évêché sera Mgr Catsarakis, qui résidera alternativement à Tunis et à Casablanca. Voir également, Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382, in I.S.H.M.N.). Lettre d’introduction en date du 29 février 1932, de la part de la légation de la République française en Egypte, au Résident général de France en Tunisie.

86  Fonds de Nanres, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7 mars 1932 du Patriarche d’Alexandrie au Résident général Mancéron. Il l’informe que Mgr Constantin Catsarakis, « délégué par notre Église pour l’administration de ses fidèles en Tunisie, Algérie et Maroc », aura sa résidence à Tunis.

87  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2, (R 382,I.S.H.M.N.). Note en date du 25 avril 1932 du Directeur général de l’Intérieur, au Résident général.

88  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382, I.S.H.M.N.). Rapport en date du 7 avril 1932 du contrôleur civil de Sfax, au Résident général. Le rapport décrit les différentes activités du Métropolite qui a séjourné à Sfax du 1er au 6 avril.

89  Dépêche Tunisienne, 9 avril 1932. Elle donne une brève information sur la rencontre qui a eu lieu le la veille, 8 avril.

90  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Procès verbalen date du 31 mai 1932, de l’Assemblée générale des membres de la communauté orthodoxe de Tunis, qui a eu lieu le 29 mai 1932.

91  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382,I.S.H.M.N.). Rapport en date du 6 juin 1932, du Directeur général de l’Intérieur, au Résident général.

92  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 27 mai 1932, de Th. Carciadis, membre du Bureau provisoire de la communauté grecque, au Directeur général de l’Intérieur

93  A.N.T, Série E, C. 503, D. 5, Profession de Foi, datée de 1932 et qui retrace sommairement l’historique de la communauté grecque de Tunisie. Le texte n’est pas signé, il est probable qu’il fut rédigé par un fonctionnaire du Secrétariat général du gouvernement tunisien. À ptopos de la nationalité égyptienne des patriarches orthodoxes, voir également Ilbert (1996 : 613), « dès 1926, date de la loi sur la nationalité égyptienne, mais aussi de la mort de Mgr Photios II (1899-1926), le gouvernement égyptien tint à rappeler les règles fondamentales de la communauté. Le patriarche devait être ou devenir Égyptien, il devait être investi par le gouvernement local… C’est ainsi que Meltios II (1926-1935) dut renoncer à la nationalité grecque… »

94  Idem

95  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Procès verbal en date du 31 mai 1932. Le procès évoque deux objections qui ont été faites au cours de cette assemblée : La première, de Djivas Eustache, au sujet de la légalité de l’Assemblée générale (après refus de l’objection, il se retira). Quant à Théodore Cariciadis, il se retira sans aucun motif.

96  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382,I.S.H.M.N.), Note du Directeur général de l’Intérieur en date du 9 juin 1932. Ce responsable écrit que les statuts vont être étudiés, mais qu’ils ne seront approuvés que moyennant certaines satisfactions et garanties à obtenir du patriarche d’Alexandrie. Quant à la visite au bey, Mgr Katzarakis n’a pas à la faire actuellement puisque la question de sa reconnaissance officielle n’est pas résolue.

97  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre de démission en date du 27 août 1932 des quatre membres adressée au Directeur général de l’Intérieur. Il s’agit de Caciadis Théodore, Couvopolo Constantin, Pachis Evangelos et Siganaki Alfred.

98  Nous avons pu nous assurer de ce fait en regardant la nationalité de chacun des signataires, qui a été mentionnée dans la pétition signalée plus haut et qui a été remise au Résident général le 3 juin 1930.

99  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre de démission en date du 27 août 1932. Ils déclarent : « Nous n’avons pas réussi à persuader nos ministres du culte d’abandonner leurs prétentions injustifiées au sujet de l’avenir de notre communauté. Ils cherchent à nous imposer des statuts moyenâgeux, inadmissibles à notre époque ».

100  Idem.

101  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Note rédigée au mois de décembre 1932 par Charles Saumagne, à l’époque Contrôleur général des Affaires indigènes auprès du Secrétaire général du gouvernement.

102 ./. O. T. du 28 décembre 1932. Cet arrêté a été promulgué alors que l’archevêque Catzarakis était en déplacement en Egypte. Il était parti le 3 décembre pour participer aux travaux du Saint Synode.

103  Idem. La présidence du comité a été confiée à son doyen. Le comité a été chargé de la poursuite de l’élaboration des statuts et la gestion du comité qui prit fin le 1er mars 1933.

104  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Aide Mémoire en date du 2 décembre 1932, envoyé à l’archevêque (orthodoxe) de Carthage par le Directeur général de l’Intérieur.

105  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 23 septembre 1938, de Jean Manzuni à Charles Saumagne, Directeur de l’Administration générale et communale.

106  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 7 février 1939. De Georges Lalakis, qui se présente comme Français d’origine grecque, à Charles Saumagne.

107  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Rapport d’activité de la communauté grecque en date du 19 avril 1939. La réouverture a été solennellement célébrée le 6 mars 1938. À côté du nouveau desservant de l’église Mgr Dimitrios Langouvardos, ont assisté Georges Koumoussis, de l’église de Sfax et Mgr l’archiprêtre Constantin Michalowski, de l’église russe de Tunis.

108  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Rapport d’activité de la communauté grecque de Tunis, en date du 23 avril 1938, brochure de 16 pages. À propos du nouveau desservant le Président écrit : « l’Archimandrite Lancouvardos, qui arrive de Casablanca, n’est pas un inconnu, il a desservi la communauté de Sfax durant 18 années consécutives, il y a laissé le meilleur souvenir ».

109  Idem.

110  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 23 septembre 1937, du directeur de l’Administration générale et communale au Secrétaire général du gouvernement tunisien.

111  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 18 avril 1939, du Président de la communauté, au Directeur de l’Administration générale et communale. Il lui demande clairement « s’il doit convoquer cette assemblée ou surseoir en attendant que les absents mobilisés puissent prendre part aux élections ».

112  C’est le cas des Grecs de Sfax qui, dès le 25 mars 1955, déposèrent de nouveaux statuts au gouvernement Ben Ammar, qui l’autorisa par un arrêté en date du 18 juillet 1955. Cette association a été actualisée par Jean Arfaras, dernier président de la communauté, au cours de la dernière assemblée qui a eu lieu à Sfax le 17 novembre 1985. (C’est M. Arfaras qui nous a remis une copie des statuts).

113  Le meilleur exemple est l’actrice de cinéma Hélène Katzaras, née dans la communauté grecque de Djerba et mariée à un Tunisien musulman.

114  Seule l’église Saint Georges, sise au 5 rue de Rome à Tunis, demeure ouverte au public.

115  Jusqu’à la fin de 1996, c’est Jean Arfaras qui s’occupait de l’église « Les trois Hiérarques » construite vers 1892 et située au centre du quartier européen de la ville de Sfax. Au début de l’année 1998, j’ai appris par l’ambassade de Grèce à Tunis que Mr Arfaras est rentré définitivement en Grèce. Le 31 octobre 1996, j’ai enregistré avec lui un entretien, conservé à l’Unité d’Histoire Orale de l’Institut Supérieur d’Histoire du Mouvement National. Mr Arfaras est né en 1920, il a passé toute sa vie à Sfax, il garde jalousement une photo de groupe de la visite du Patriarche d’Alexandrie à Sfax au mois de juillet 1931. Dans cet entretien, il avait affirmé que, malgré la mort de sa femme et le retour de son fils à Athènes, il pense continuer à vivre à Sfax !

116  L’église grecque de l’Ile des « lotophages » est située en face du porr de Houmt-Souk, elle se trouve aujourd’hui dans le jardin de la villa d’une femme tunisienne qui s’appelle M’barka Bent Nacer Ben Aoun, elle est la veuve de Christos Mavrothalassitis, l’un des derniers Grecs de Djerba, mais qui avait la nationalité française. Cette femme fait de temps à autre des travaux d’enrretien pour sauvegarder une église qui n’a plus de fidèles.

117  Je cite le cas de mon ami et collègue Jacques Alexandroupolos, petit fils d’Alexandre Alexan-droupoulos qui fut coopté en décembre 1932 comme membre de la commission de conciliation ; il est actuellement professeur d’histoire à l’Université de Toulouse le Mirail. Il participe souvent aux fouilles archéologiques en Tunisie et ne rate aucune occasion pour développer les échanges entre son université toulousaine et ses collègues des universités tunisiennes. À ce titre il a été l’organisateur, conjointement avec son collègue Patrick Cabanel, du colloque international de Toulouse (14-17 janvier 1997), La Mosaïque Tunisie, diasporas, cosmopolitisme, archéologies de l’identité.

 

Pour citer cet article

Référence électronique

Habib Kazdaghli, « Communautés méditerranéennes de Tunisie. Les Grecs de Tunisie : du Millet-i-rum à l’assimilation française (XVIIe-XXe siècles) », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 95-98 | avril 2002, mis en ligne le 12 mai 2009, consulté le 15 avril 2013. URL : http://remmm.revues.org/243

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Auteur

Habib Kazdaghli

Université de Tunis-Manouba.

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Droits d’auteur

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14 avril 2013

L’affaire de Bizerte: Une crise géopolitique méconnue -Sébastien Abis

Classé sous — milguerres @ 21 h 46 min

 

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Une histoire : Bizerte et la France

 

L’affaire de Bizerte

Une crise géopolitique méconnue[1)

Sébastien Abis 

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Dans l’historiographie abondante du processus de décolonisation de l’Afrique du Nord, rarement la question de Bizerte est évoquée parmi les dossiers majeurs ayant fortement animé les relations de la France avec les nouvelles nations maghrébines indépendantes. Or Bizerte, cette ville perchée au Nord de la Tunisie, balcon de l’Afrique sur la Méditerranée, fournit à l’Histoire un témoignage supplémentaire quant au constat implacable qu’aucune indépendance ne se réalise sans douleurs.

Cette base militaire constituait un atout essentiel dans l’échiquier stratégique de la France et de l’Occident. Or pour la Tunisie, la ville de Bizerte, jusqu’en 1963, sera ce territoire manquant à la souveraineté nationale. Quand les bombes et les balles sévissent à Bizerte au cours du mois de juillet 1961, c’est la France et la Tunisie qui s’affrontent dans un rapport asymétrique mais chargé de symboles. Il s’agit pour les Tunisiens de parachever une indépendance déclarée cinq ans plus tôt et donc d’en finir pleinement avec la colonisation. Pour la France, c’est un enjeu déterminant pour sa sécurité et celle de l’Occident, sans oublier l’avantage que procurait une telle position militaire au voisinage immédiat d’une Algérie encore turbulente.

Pour autant, cette affaire franco-tunisienne de Bizerte, qui atteint son paroxysme en 1961, avec la terrible bataille qui frappe la ville du 19 au 23 juillet, s’inscrit dans une longue période de maturation. Si tragique qu’il soit, l’événement, qui est assurément la page la plus noire dans l’histoire contemporaine des relations entre la France et la Tunisie, n’est ni soudain, ni surprenant. En effet, l’historique de la crise de Bizerte remonte assez loin dans le temps, L’affaire s’étale en réalité de 1956, date de l’indépendance tunisienne, à 1963, lorsque enfin, les dernières forces françaises évacuent la base. Sept années où la question de Bizerte et l’enjeu du devenir de la base sont centraux pour les relations entre les deux pays. A force de vouloir temporiser, face à l’échec des négociations, devant la profonde dégradation des relations franco-tunisiennes, sans oublier la dynamique de tensions liées aux interférences périphériques, avec le temps, l’affaire de Bizerte s’est transformée en une crise inévitable.

L’objectif de cet article n’est pas de revenir en détails sur la chronologie de la crise et sur la progressive dégradation des relations franco-tunisiennes, mais au contraire d’essayer d’identifier les facteurs périphériques et conjoncturels ayant pesé sur cette affaire de Bizerte complexe et malheureuse. Complexe car la crise de juillet 1961 n’est pas un accident soudain mais plutôt le volet militaire d’une affaire politique où s’entrechoquent enjeux diplomatiques, manœuvres tactiques et dynamiques géostratégiques. Malheureuse, car les trois jours de combats armés à Bizerte jettent une ombre durable sur le processus de décolonisation tunisien pourtant si souvent lénifié.

BIZERTE, OTAGE DE L’ARGUMENTAIRE SUR LA DÉFENSE DU MONDE LIBRE ?

Le triple choc que constituent les conséquences de la Seconde Guerre mondiale, le début de l’affrontement Est-Ouest et le processus de décolonisation plonge la base stratégique de Bizerte dans une période assez confuse.

De deux choses l’une : la base perd en valeur intrinsèque face aux nouveaux modes opératoires émergents, mais, aux yeux des Occidentaux, son positionnement en territoire non hostile, dans un contexte de crispations internationales, lui confère une valeur géostratégique renouvelée.

Ainsi, en dépit d’une rénovation indispensable et coûteuse, et malgré l’émergence du facteur anticolonial, la France, assistée de la Communauté occidentale, décide de maintenir Bizerte au rang de pilier stratégique dans son propre concept de défense. Tandis que l’indépendance de la Tunisie devient inéluctable, Bizerte n’en constituait pas moins un maillon fort de l’Alliance atlantique en Méditerranée[2] 

Le maintien de cette position représente en effet une garantie stratégique en cas de progression soviétique sur l’ouest du continent européen. De 1949 à 1956, l’Afrique du nord, toujours française, s’impose de facto comme l’arrière-cour stratégique du bloc occidental. Le jeu des alliances, caractéristique de la guerre froide, permet ici de procéder à une extension des zones d’influence (Afrique du nord) ou de contrôle (Algérie et Bizerte). Les Etats-Unis l’avaient d’ailleurs clairement exprimé en juillet 1954[3]

Pour le camp occidental, l’impératif de se fixer à Bizerte tire sa force de cette situation de tensions internationales.

Quand surviennent les indépendances marocaine et tunisienne au printemps 1956, et que simultanément se renforce la rébellion algérienne, la donne est fatalement transformée. D’une part parce que les Etats-Unis, qui, quoiqu’on en dise, pilotaient seuls ou presque l’OTAN, récusent à l’époque la colonisation et l’occupation. D’autre part, parce qu’à partir de 1956, la présence française en Afrique du nord répond davantage pour Paris à des intérêts stratégiques nationaux qu’à des préoccupations occidentales.

Or la France va inlassablement se référer à la défense du monde libre pour tenter de légitimer son ancrage à Bizerte. Jusqu’en 1958, Paris puise dans la menace communiste pour justifier de son important maintien militaire en Tunisie. Concentrée par la suite dans la seule enceinte de Bizerte, cette présence militaire française est supposée protéger le nouvel Etat tunisien des risques de déstabilisation que peuvent causer l’idéologie soviétique ou l’idée panarabe s’exprimant alors en Egypte ou agissant déjà en Algérie.

Par ces syllogismes quelque peu réducteurs, la France obtient du jeune gouvernement tunisien la possibilité de stationner militairement sur son territoire dans le double cadre de la défense du monde libre et du besoin en sécurité d’un Etat tunisien en construction. Ainsi, dans le texte scellant l’indépendance le 20 mars 1956, mention est faite que la France et la Tunisie définissent les modalités d’une « interdépendance dans les domaines où leurs intérêts sont communs, notamment en matière de défense et de relations extérieures ».

Politiquement, cette interdépendance avait été conçue pour Paris de sorte à limiter l’indépendance de la Tunisie sur les plans sécuritaire et international. La détermination d’Habib Bourguiba à rapidement construire l’Etat tunisien l’amène cependant à dépasser les termes de cet accord. Certes, il concédait à ce que Bizerte demeure française le temps d’une période provisoire. Mais, en très peu de temps, il était parvenu à positionner la Tunisie sur la scène internationale.

La France laissait faire, tant l’attitude et les prises de position de Bourguiba allaient dans le sens d’une coopération indéfectible avec l’Occident. Ainsi, dès le 22 mars 1956, Bourguiba s’exprima dans un grand quotidien britannique, révélant son intérêt pour l’OTAN et sa méfiance pour la Ligue Arabe[4] 

Bourguiba joue ainsi la carte des démocraties, ce qui lui vaut l’estime des Américains, mais non des Français, qui mettront longtemps à comprendre que, dans le monde arabe, il représente une chance exceptionnelle d’entente avec l’Occident. En effet, n’oublions pas qu’à cette époque, l’influente Egypte nassérienne flirtait avec l’idéologie communiste tout en prônant un nationalisme pro-arabe vigoureux. Salah Ben Youssef, précisément exilé au Caire, représente non seulement une menace latente pour le régime de Bourguiba mais également une intimidation tenace pour l’Occident, soucieux par conséquent d’asseoir le pouvoir de Bourguiba à Tunis. Savoir Salah Ben Youssef réfugié en Egypte rassure ainsi tout le monde, Bourguiba comme Occidentaux. Le camp occidental parie donc sur un soutien durable de Bourguiba, leader d’une Tunisie dont l’importance stratégique semble revitalisée par le contexte de guerre froide.

La base de Bizerte symbolise ainsi la position occidentale de la Tunisie, devenue le bastion Sud-Est de la défense du monde libre. La France en fait son leitmotiv pour rester présente sur le territoire tunisien après 1956, puis à Bizerte uniquement à partir d’octobre 1958. Car, selon Paris, de son maintien militaire à Bizerte dépendrait la sécurité de l’Occident[5]  : le théâtre stratégique méditerranéen polarisant alors défis et tensions, inconnues et luttes d’influence. Diplomates et militaires français jouent donc autant sur la crainte d’un conflit ouvert entre les deux Blocs que sur le tropisme occidental de Bourguiba pour légitimer l’ancrage à Bizerte. Au final, la revendication tunisienne sur la nécessaire évacuation de la base est prise en otage par deux éléments distincts mais complémentaires : le spectre d’une troisième guerre mondiale et l’antipathie de Bourguiba pour le camp soviétique.

Cette situation piège en quelque sorte la Tunisie. En menaçant de recourir à la force pour récupérer Bizerte et ainsi parfaire son indépendance, le gouvernement tunisien s’expose aux critiques les plus sévères de l’Occident. Comment un pays qui se dit ami du camp occidental pourrait-il fragiliser ce dernier dans une période de vives tensions internationales ? C’est exactement ce que répondra le président John Kennedy à Bahi Ladgham venu chercher le soutien diplomatique des Etats-Unis après la bataille de Bizerte[6] 

Il est révélateur que la puissance américaine opte pour une stricte neutralité dans la bataille diplomatique qui s’engage après les combats de juillet 1961 à Bizerte. Cette attitude de Washington marque tout autant l’incapacité des Américains à soutenir pleinement la Tunisie (l’alliance avec la France prime et il est impossible de condamner Paris devant les Nations-Unies) que le refus américain de cautionner la politique française en Afrique du nord.

Pour Tunis, le maintien français à Bizerte ne peut être que provisoire, même si l’antagonisme Est-Ouest devait perdurer. Prioritairement protunisien avant d’être occidental, Bourguiba cherche à diversifier ses contacts internationaux quand la France décide de suspendre en 1957 son aide économique et militaire à la Tunisie. Le refroidissement des relations franco-tunisiennes, en très grande partie lié aux péripéties du conflit algérien, favorise un renforcement puis une consolidation des liens entre la Tunisie et les Etats-Unis. Ces derniers souhaitent avant tout éviter un rapprochement tunisien avec l’Est. Peu estimé des autorités françaises, Bourguiba, se tournant vers la puissance américaine, n’en demeure pas moins ce leader arabe ouvertement acquis aux idées de l’Occident.

Dans ce cadre, la question algérienne apparaît comme un parasite, altérant considérablement les rapports de Tunis avec Paris et modifiant la perception américaine quant au maintien français à Bizerte. En effet, Washington n’approuve pas la politique française en Algérie[7]  et craint que ce conflit ne déborde sur son voisinage immédiat, c’est-à-dire en Tunisie. Dès le milieu de la décennie 1950, l’OTAN bloque ses financements à Bizerte et conditionne leurs reprises à l’arrêt des hostilités algériennes. Faute de travaux de rénovation et de modernisation, la base plonge dans l’immobilisme et l’inadaptation aux nouvelles réalités stratégiques.

En 1958, alors que la question de Bizerte se complexifie suite à la tragédie de Sakiet Sidi Youssef, l’éventualité de placer la base sous commandement de l’OTAN avait retenu l’attention et même l’approbation de Bourguiba. L’idée fut cependant écartée face au refus catégorique des dirigeants français[8]et face au faible enthousiasme des stratèges de l’Alliance atlantique[9] 

A la fin des années 1950, Bizerte, déclinante et vieillissante, n’a plus l’importance stratégique qu’elle pouvait avoir quelques années plus tôt. Le contexte international a changé, la donné régionale a évolué et les défis stratégique se sont transformés. La base française se situe désormais dans un Etat indépendant et souverain, arabe et non-couvert par l’OTAN.

Or la France persiste et signe : Bizerte donne une profondeur stratégique capitale en Méditerranée pour le camp occidental. La base est donc en 1961 otage de l’argumentaire français quant à la défense du monde libre. Si l’OTAN s’en désintéresse, si la Tunisie martèle son intention de récupérer la base pour parachever la décolonisation de son territoire, pour quelles raisons alors, autres que strictement nationales, la France entend y rester et y imposer son propre calendrier d’évacuation ?

BIZERTE, INSTRUMENT D’UNE STRATÉGIE FRANÇAISE EN MUTATION ?

L’indépendance de la Tunisie le 20 mars 1956 se fait sans Bizerte. Dès cet instant, il est clair pour les nouvelles autorités tunisiennes que tant qu’une partie du territoire tunisien demeure utilisée par une armée étrangère, l’indépendance du pays sera incomplète. En ce sens, la présence militaire française à Bizerte constitue une atteinte grave à la souveraineté du jeune Etat tunisien. De 1956 à l’évacuation de la base en octobre 1963, la question de Bizerte va progressivement cristalliser l’ensemble des contentieux qui rythment l’agenda des relations franco-tunisiennes. Sept années durant lesquelles la politique française sur le sort de la base sera en permanence conditionnée par la conjoncture internationale ou faudrait-il dire par les repositionnements géostratégiques de la France. En effet, si la France reste à Bizerte après l’indépendance de la Tunisie, c’est essentiellement pour des raisons liées à son désengagement difficile et douloureux d’Algérie et pour des considérations liées à l’opérabilité de sa nouvelle doctrine nucléaire.

Derrière le mobile de la défense du monde libre se dissimule en réalité une autre motivation pour la France, sans doute plus profonde, l’enjeu algérien. Il n’est pas nécessaire ici de revenir sur les nombreuses perturbations dans les relations franco-tunisiennes directement conséquentes de la guerre d’Algérie[10] 

Seule suffit la tragédie de Sakiet Sidi Youssef pour témoigner des pesanteurs du conflit algérien sur son voisinage.

Depuis le déclenchement de la Révolution algérienne en novembre 1954, il serait dès lors peu conseillé de nier le rôle, parfois prononcé, que la base de Bizerte a joué dans les opérations militaires françaises en Algérie. Bizerte sert à la fois de plateforme logistique, de point de ravitaillement et de centre de regroupement pour les forces françaises. On ne peut pas comprendre le maintien français à Bizerte sans considérer son intime corrélation avec la guerre d’Algérie. En octobre 1958, au plus fort des combats, les troupes françaises stationnées à Bizerte s’élèvent ainsi à 13000 hommes encore.

A ce titre, il est intéressant de remarquer que l’échec des pourparlers d’Evian en juin 1961, où de réelles perspectives semblaient se dessiner pour un règlement du conflit algérien, précède de très peu le déclenchement de la bataille de Bizerte. Si l’on ajoute à cela le putsch des généraux à Alger en avril 1961, plongeant l’armée française dans le doute ou la radicalisation, le poids du conflit algérien sur l’affaire de Bizerte ne fait que très peu de doutes.

Pour preuve, lorsqu’en 1959, Bourguiba offre à la France d’échanger Bizerte contre la paix et l’indépendance de l’Algérie[11]Paris fait la sourde oreille. Certes, par cette étonnante proposition, le président tunisien souhaitait apparaître comme l’intermédiaire et le protagoniste décisif qui serait capable d’apporter une solution au conflit algérien[12] 

Mais pour autant, la France, qui présentait son maintien de Bizerte au titre d’un impératif de sécurité pour le camp occidental, montre clairement à travers cette attitude que c’est sa présence en Algérie qui détermine son ancrage à Bizerte. Si vraiment la base était capitale dans le dispositif stratégique occidental, Paris, en théorie comme en pratique, aurait dû privilégier un maintien durable à Bizerte plutôt qu’un enlisement prévisible en Algérie, où le processus de décolonisation était viscéralement en marche. Les Etats-Unis n’ont pas manifesté de réactions particulières vis à vis de cette proposition.

Cela laisse du moins à supposer si ce n’est confirme, qu’en 1959 la base de Bizerte[13] ne revêt plus aucune importance pour l’OTAN. Inversement, dans le cadre de sa guerre en Algérie, la France a besoin de Bizerte. Tant que ce conflit durerait, l’armée française devait pouvoir disposer de la base stratégique de Bizerte, y compris par la force.

D’ailleurs, au lendemain des combats sanglants à Bizerte en juillet 1961, la position française quant à l’évacuation de la base évolue parallèlement aux avancées sur le dossier algérien. Au printemps 1962, un tournant s’opère avec les accords d’Evian qui scellent l’indépendance de l’Algérie, officiellement proclamée le 2 juillet 1962. Débarrassée d’un conflit aux douleurs multiples, la France redéfinit l’intégralité de sa politique nord africaine. Ainsi, très symboliquement, la reprise des relations diplomatiques franco-tunisiennes s’effectue le 20 juillet 1962, soit un an après la bataille de Bizerte et quelques jours après l’indépendance algérienne.

Et parce que justement disparaissait le conflit algérien, la présence française à Bizerte n’avait plus lieu d’être. Le 15 octobre 1963, la France évacuait Bizerte, dans un contexte international pourtant pas moins tendu que les années précédentes. La fin de la guerre en Algérie facilite ainsi l’abandon de Bizerte tout autant que la sénescence stratégique de la base en précipite l’évacuation[14] 

C’est ici qu’il faut souligner l’importance du dossier nucléaire dans la stratégie d’évacuation de la base de Bizerte. Les mutations techniques et tactiques opérées par la puissance française concourent à accélérer le départ des militaires de Bizerte.

Au début de la décennie 1960, la doctrine stratégique de la France bascule dans l’ère moderne. Intensifiant ses recherches en matière d’armements nucléaires, Paris vise à préserver sa place et son rôle sur la scène internationale. Facteur de crédibilité et d’indépendance stratégique, la mise au point en 1963 d’une force de dissuasion nucléaire opérationnelle bouleverse ainsi l’ancien concept militaire de la France hérité de l’époque coloniale[15] 

 A l’heure des fusées nucléaires, il s’avère inutile de conserver une base sclérosée comme celle de Bizerte, en dépit d’attentions sentimentales pour l’œuvre de la Marine française ou d’amorce de constructions anti-atomiques au nord de la ville[16] 

De Gaulle, réaliste mais cynique, confirme ainsi en avril 1963 : « Nous partirons de Bizerte parce que Bizerte ne nous servira plus à rien une fois que nous aurons une force atomique. Dès que ce sera le cas, nous évacuerons (…) Et maintenant rien ne s’oppose à ce que nous partions. Nous commençons à disposer d’engins nucléaires. Nous allons être capables de pulvériser Bizerte et Moscou à la fois[17]! »

 A partir de 1961, l’interconnexion entre l’évacuation de la base Bizerte et la mise en place de la politique nucléaire de la France constitue assurément l’une des clefs de lecture finale dans l’affaire globale de Bizerte[18]

Pour couvrir sa posture à Bizerte, la France instrumentalise donc le contexte international de guerre froide et cherche à masquer, tant bien que mal, son souci prioritaire qui est d’opérer en Algérie en s’appuyant et en profitant d’une base toujours utile pour ce conflit. En filigrane de cette motivation, une évacuation des militaires français de Bizerte conditionnée par l’élaboration d’une nouvelle architecture stratégique fondée sur la dissuasion nucléaire. En définitive, au-delà une incontestable préoccupation d’ordre internationale, Bizerte, dès la fin des années 1950, est pour Paris un outil précieux pour agir en Algérie et simultanément, une garantie nécessaire le temps de parachever sa réorientation stratégique.

 

BIZERTE, CAUTION D’UNE INFLUENCE PÉRENNE POUR BOURGUIBA ?

Jean Lacouture, mémorialiste du XXe siècle et chroniqueur avisé du monde arabe, a décrit avec des mots simples mais efficaces la figure historique d’Habib Bourguiba : « De tous les hommes d’État d’une époque qui en vit paraître beaucoup de flamboyants ou d’abusifs, Habib Bourguiba est probablement celui dont le nom se confond le plus totalement avec la fondation et les premiers développements d’un État. Créateur de la première organisation qui posât avec sérieux le problème de l’indépendance tunisienne, chef de parti et d’insurrection, négociateur, prisonnier, fondateur de l’État, « combattant suprême » et guide incontesté, il aura de 1934 à 1987 dominé de sa puissante personnalité la vie du peuple tunisien et pendant un demi-siècle imprimé sa marque, pour le meilleur et pour le pire, sur le nouvel État[19] 

La question de Bizerte constitue assurément l’un des enjeux les plus complexes que le président Bourguiba a eu à gérer dans les premières années de l’indépendance tunisienne. Convaincu que sans Bizerte son objectif de décoloniser la Tunisie n’était pas totalement atteint, Bourguiba multiplie les efforts pour trouver une solution ou un accord sur le statut de la base. Or, face à l’intransigeance française d’évacuer Bizerte, le président tunisien va peu à peu durcir sa position sur une question où finalement il joue sa crédibilité et la pérennité de son régime[20] 

Chahuté par l’opposition yousséfiste pour son alignement occidental, son refus d’entrer en guerre aux côtés des Algériens et son rejet pour le nationalisme pro-arabe, l’assise de Bourguiba sur le pouvoir tunisien reste vulnérable. D’autant plus que sa propre politique étrangère se bride. En effet, l’équilibre convoité entre pro-occidentalisme et médiation au sein du monde arabe s’avère impossible à trouver. A force de ne vouloir ni rompre avec la France et l’Occident ni compromettre les relations de son pays avec ses voisins arabes et le mouvement des non-alignés, Bourguiba finit par fragiliser la position de la Tunisie sur la scène internationale.

Il est vrai que les ambitions de Bourguiba dépassaient largement le périmètre du seul territoire tunisien. Pariant sur une Tunisie qui servirait de guide à une Afrique du nord fédérée, il estimait pouvoir être non seulement l’inspirateur mais le promoteur d’un Maghreb ouvert sur l’Occident. Son objectif majeur était de jouer un rôle de médiateur actif entre l’Occident, auquel le lient sa culture, son histoire et ses convictions, et l’Orient, auquel la Tunisie appartient. Malheureusement ni ses talents diplomatiques ni la position stratégique de son pays lui permettent de réussir dans ce rôle de médiateur régional.

Suspect aux yeux d’une partie du monde arabe pour sa proximité avec le camp occidental (illustrée par les très bons rapports de Tunis avec Washington), Bourguiba semble radicalement opposé à la figure d’un Gamal Abdel Nasser, qui, de son côté, apparaît comme un partisan de l’action immédiate et un ardent défenseur du panarabisme, séduit par l’idéologie communiste.

La faible influence alors de la Tunisie au sein de la Ligue arabe contraste avec l’audience internationale dont le pays peut parfois bénéficier auprès des occidentaux. Si le gouvernement tunisien apporte une aide non négligeable à la révolution algérienne, qui lui vaut les semonces des autorités françaises, ce soutien reste emprunt de méfiance tant Bourguiba fut considéré par les algériens comme un modéré courbant l’échine devant les pressions de l’Occident. L’affaire de Bizerte en est l’incarnation principale : beaucoup condamnent une politique des étapes sur un sujet qui pourtant déborde largement du cadre tunisien. Salah Ben Youssef le répète : Bizerte est la base des français qui attaquent les frères algériens.

Progressivement isolé ou du moins écartelé entre deux impératifs inconciliables, Bourguiba se risque à faire de Bizerte le joker de sa politique. Au début des années 1960, sa position est affaiblie. D’un côté, il subit une salve de critiques de la part du monde arabe. De l’autre, il apparaît désorienté par le refroidissement notable des relations franco-tunisiennes. En perte de vitesse, en quête de prestige, Bourguiba a besoin d’un coup d’éclat pour redorer l’image d’un Combattant suprême autrefois capable d’obtenir par le verbe et l’intimidation le résultat initialement recherché.

41Or le temps passe sans que le président tunisien n’obtienne d’avancées concrètes sur Bizerte. Devenue le vestige de l’époque coloniale, la base de Bizerte limite la portée de l’indépendance tunisienne, inachevée et imparfaite tant que la base demeurait sous tutelle militaire française. Bourguiba ne peut l’accepter.

Malgré l’enthousiasme qui prévalu au moment où le général De Gaulle revint au pouvoir en juin 1958, force est de constater que les deux chefs d’Etat éprouvent une difficulté croissante à s’entendre. Preuve en est de la tentative avortée de livrer bataille à Bizerte en février 1960, épisode au cours duquel les deux hommes se mesurent raisonnablement.

Un an plus tard, à Rambouillet, De Gaulle et Bourguiba s’entretiennent mais ne s’accordent pas. Déterminante dans le mécanisme qui déclenche la crise de Bizerte en juillet 1961, cette rencontre est un échec pour les deux hommes. Pour De Gaulle, c’est un camouflet, car à ses yeux, le président tunisien est venu à Paris pour obtenir beaucoup trop (évacuation de Bizerte, modification du tracé des frontières sud au Sahara pour mettre la main sur des champs pétrolifères[21] et statut de médiateur dans le règlement du conflit franco-algérien). Pour Bourguiba, c’est une déception, car il n’obtient rien de concret. Surtout, le président tunisien procède à une analyse inexacte de la rencontre de Rambouillet[22] 

Les désordres du printemps 1961 précipitent l’affaire de Bizerte dans sa phase critique. Devant une accumulation des difficultés, Bourguiba n’ignore plus l’impasse dans laquelle il se trouve. Il échoue à contrôler Salah Ben Youssef dans une dernière entrevue à Zurich le 3 mars, reste déçu de sa visite officielle à Washington en mai et se vexe de ne pas être convié à la prochaine conférence des pays non-alignés prévue à Belgrade en septembre 1961. Enfin, les tensions en Algérie restent vives, où la paix demeure toujours écartée.

Bourguiba doit donc agir et quitte à risquer sa politique, autant le faire sur ce qu’il s’était depuis toujours fixé comme objectif : l’indépendance complète de la Tunisie. L’évacuation de Bizerte n’est plus simplement l’enjeu de la décolonisation, c’est le défi de son régime et la caution de son avenir à la tête de l’Etat tunisien. S’il ne prétend pas comme Nasser au leadership au sein du monde arabe, en 1961, Bourguiba se trouve marginalisé et n’a pas la place qu’il souhaiterait avoir. Alors comme Nasser qui a eu son Suez, Bourguiba doit avoir son Bizerte.

46Les travaux d’allongement de la piste aérienne de Sidi Ahmed seront le casus belli que Tunis attendait. Reporte sine die, l’épreuve de forces à Bizerte éclate en juillet 1961. Le bourguibisme se dénature et, de tempéré, cède la place au bourguibisme aiguisé, qui ne recule ni devant le combat ni devant l’asymétrie du rapport de force à Bizerte[23] . La politique de Bourguiba franchit donc à Bizerte un palier qu’elle ne connaissait pas : une lutte nationale sanglante[24] 

Il est donc essentiel de distinguer entre un avant et un après Bizerte dans le parcours politique de Bourguiba. A court terme, son action à Bizerte semble payante et préjudiciable à la fois. Payante car la Tunisie obtient par l’internationalisation de l’affaire de Bizerte une victoire diplomatique et morale[25]  et parce que l’image de Bourguiba semble être galvanisée dans le monde arabe et au sein du mouvement tiers-mondiste[26] 

Préjudiciable car jamais les relations de la Tunisie n’ont été aussi altérées avec la France et l’Occident[27]  et parce que certains à Tunis commencent à fustiger la politique du président Bourguiba.

A moyen terme, la crise de Bizerte de juillet 1961 ne règle rien en réalité. Les Français ont renforcé leur contrôle de la base et entendent opérer de manière unilatérale quant au calendrier d’évacuation. La Tunisie de son côté adopte une étonnante passivité après le remous estival. Il est vrai que son leader, par une lecture optimiste et audacieuse de la conférence de presse du général De Gaulle tenue le 5 septembre 1961, apaisa sa revendication sur Bizerte. Il est peu de dire que cette volte-face de Bourguiba irrita une partie de l’opinion tunisienne et certains de ses collaborateurs politiques. Les articles parus dans le journal Afrique-Action à l’automne 1961 en sont la meilleure illustration[28]

C’est entre l’automne 1961 et l’évacuation de Bizerte en 1963 que le président Bourguiba connaît l’une des périodes les plus délicates de son mandat[29]  Des velléités d’atteinte à sa vie sont découvertes, ainsi le complot de Tunis en décembre 1962.

Le Combattant Suprême oublie sans doute alors certains de ses propos, comme ceux prémonitoires prononcés publiquement le 2 mars 1959 : « C’est au chef de l’Etat qu’il appartient de prendre ses responsabilités de juger de la valeur des solutions politiques et de leur opportunité. Quand par mon refus, j’engage le peuple dans une lutte à mort, c’est moi qui porte la responsabilité du sang versé[30] 

Toutefois, sur le plus long terme, nul doute que Bourguiba tire profit de l’évacuation de la base de Bizerte. Effectuée le 15 octobre 1963, celle-ci sera plus solennellement célébrée le 13 décembre 1963, lors d’une importante manifestation organisée à Bizerte. Ce jour-là, Bourguiba est encensé par ses compatriotes tunisiens et vivement félicité par les chefs d’Etat arabes.

Paradant dans un convoi qui traverse la ville au-dessus de Nasser, du président algérien Ahmed Ben Bella, du prince héritier du royaume de Libye Hassan Ridha et d’Abdelhadi Boutaleb représentant le roi marocain Hassan II, le président tunisien tient alors un long discours dont la symbolique finale heurte bruyamment les consciences : « Cette grandiose cérémonie consacre l’indépendance de la Tunisie, confirmée et parachevée par l’évacuation du dernier soldat des troupes d’occupation. J’ai voulu établir la preuve que les jugements quelque peu hâtifs émis à notre endroit ainsi que les nuages qui ont assombri parfois nos rapports avec les responsables du Grand Maghreb, résultaient de malentendus (…) Nous avons toujours considéré que nous faisions partie de la nation arabe (…) Bizerte, qui a lutté pour libérer son sol aura ainsi contribué à une œuvre dont les prolongements se seront fait sentir au-delà des frontières de la Tunisie. Elle aura aidé à rapprocher les arabes. De ce service que Bizerte a rendu, nous avons le droit d’être fiers (…) On ne juge pas une politique sur des propos, mais sur des résultats (…) Telle est la leçon à tirer de cette journée : les martyrs de Bizerte auront servi, au delà de la cause nationale, celle de la Nation arabe, celle de l’humanité[31]

De 1956 à 1963, Bizerte a donc puissamment incarné le processus de décolonisation de la Tunisie. La bataille de Bizerte en juillet 1961 a délesté la Tunisie de son empreinte occidentale, la réinsérant comme pays neutraliste dans le paysage international et la repositionnant au sein du monde arabe. L’évacuation définitive de la base de Bizerte en octobre 1963 consacre l’œuvre de Bourguiba qui a su donner à la Tunisie une indépendance pleine et entière, au prix d’un combat toutefois aussi douloureux que maladroit à Bizerte. Assurément, ce succès lui a permis d’asseoir son pouvoir sur la Tunisie contemporaine pendant trois longues décennies[32]

CONCLUSION

Assurément, il convient d’avoir à l’esprit la dimension plurielle de cette affaire de Bizerte, dont l’examen ne peut ignorer l’interaction permanente entre l’enjeu franco-tunisien d’évacuer la base et les dynamiques géostratégiques régionales et internationales. La crise de Bizerte ne peut être envisagée isolément de son contexte global. Et finalement, l’exemple de Bizerte prouve que le principe de maintien de bases militaires par l’ex-puissance coloniale dans un pays indépendant ne peut être qu’une source de conflits[33] 

 Mais par-dessus tout, deux enseignements fondamentaux doivent être tirés de cette affaire de Bizerte.

Premièrement, que l’indépendance complète et définitive de la Tunisie s’effectue le 15 octobre 1963 et non le 20 mars 1956. La nuance est de taille quand on s’aperçoit, encore aujourd’hui, que rares sont les manuels et les ouvrages où figure cet élément, notamment en France, parce que la décolonisation de la Tunisie y est souvent citée comme exemple.

Deuxièmement et justement, que cette décolonisation tunisienne ne fut pas exempte de tragédies et de douleurs, comme l’ont été et le seront toutes les luttes menées au nom de l’émancipation coloniale.

Bizerte est aujourd’hui devenu un lieu de mémoire nationale en Tunisie et chaque année, le jour du 15 octobre lui est consacré pour que le souvenir ne soit pas effacé par le temps. En France, le devoir de mémoire est souvent évoqué, mais jamais ou presque Bizerte ne figure dans la liste des drames ayant caractérisé le processus de décolonisation. Il importe aujourd’hui d’en donner tout l’écho que cette page d’Histoire mérite. 

 

NOTES

[ 1]Pour une analyse plus complète sur ce thème, lire Sébastien Abis, L’affaire de Bizerte (1956-1963), Tunis, Sud-Editions, 2004, 199 pages.

[ 2]Le rôle stratégique de la Tunisie avait été régulièrement rappelé depuis le début des années 1950 par certains responsables de l’Etat-Major français. Ainsi, le Général Guillaume, commandant en chef de l’armée française pour la zone Afrique du Nord écrivit en 1953 : « En raison de tous les avantages que lui procure sa position, il n’est pas exagéré de dire que l’Afrique du Nord française constitue désormais une pièce maîtresse de l’échiquier mondial (…) Mon propos appelle donc l’attention sur l’importance indéniable de nos territoires nord-africains et sur l’intérêt majeur qui s’attache en conséquence, au maintien nécessaire de la présence de la France dans des pays qui constituent son indispensable complément, et qui au demeurant, sachant qu’ils lui doivent le progrès et la paix, lui restent profondément attachés » (Général Guillaume, « L’importance stratégique de l’Afrique du nord », in Revue de Défense Nationale, Paris, novembre 1953, p 423-430).

[ 3]En juillet 1954, dans le Mémorandum Douglas Dillon, les américains avaient résumé les facilités qu’ils souhaitaient obtenir de la France en Tunisie, et particulièrement à Bizerte. Lire El-Méchat (Samya), Les Etats-Unis et la Tunisie : de l’ambiguïté à l’entente, 1945-1959, Par, l’Harmattan, 1996.

[ 4]Interview de Habib Bourguiba au quotidien londonien The Times, publié dans l’édition du 22 mars 1956, où il avoue : « Si la Tunisie avait à choisir entre l’OTAN et la Ligue Arabe, dans la mesure où cela dépendrait de moi, elle opterait pour l’OTAN… ». Le président tunisien précisera en novembre 1957 dans un discours à Tunis « La coopération avec l’Occident est un impératif qui découle de nos principes, de notre situation géographique et de nos intérêts » (in Bourguiba,Citations, Dar el Amal, Tunis, 1978, p. 492).

[ 5]A titre d’exemple, il suffit de rappeler les propos tenus par De Gaulle devant Bourguiba junior, alors ambassadeur tunisien à Paris, lorsque la Tunisie exhorta la France à évacuer Bizerte en février 1960 au moment même de l’affaire des barricades d’Alger : « Jamais le gouvernement français n’a contesté que Bizerte appartienne à la Tunisie. Ce qui est en cause, c’est un problème stratégique. Le monde est en danger de guerre (…) La France doit donc se défendre, en même temps que contribuer à la défense de l’Occident, dont Monsieur Bourguiba, a reconnu lui-même, que la Tunisie en faisait partie. La situation de la base de Bizerte impose dès lors à la France le devoir de l’entretenir et d’en disposer. Une telle intention, ne signifie nullement que la France veuille dominer la Tunisie (…) S’il devait arriver que, du côté tunisien, on en vienne à des actes hostiles à l’égard des forces françaises, elles y répondraient aussitôt ». Voir De Gaulle (Charles),Lettres, notes et carnets, juin 1958-décembre 1960, « Note sur Bizerte du 3 février 1960 », Paris, Plon, 1980, pp. 324-325.

[ 6]Kennedy recevant Bahi Laghdam à la fin du mois de juillet 1961, se montra fâché devant la précipitation avec laquelle Bourguiba avait déclenché la bataille : « Le moment était mal venu pour un ami de l’Occident de créer de toutes pièces un problème de cette nature », critiquant la méthode d’action employée par Bourguiba à Bizerte (pressions politiques, regroupement de population, blocus). Propos cités in Bessis (Sophie) et Belhassen (Souyhir), Bourguiba, un si long règne, tome n° 2, Paris, Jeune Afrique livres, 1989, p. 33. Il convient de rappeler par ailleurs que l’été 1961 fut une période de très haute tension internationale avec la crise de Berlin.

[ 7]Opposé aux politiques coloniales, Washington dénonçait plus concrètement les opérations françaises en Algérie parce qu’elles réduisaient les forces continentales de l’OTAN en Europe et affaiblissaient les positions diplomatiques des Etats-Unis dans le Tiers-monde.

[ 8]Le ministre français des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, souligna en juillet 1958, que « le gouvernement français ne peut admettre un rattachement de la base de Bizerte au commandement de l’OTAN. Le principe du régime de Bizerte doit être celui d’une association franco-tunisienne, étant donné que Bizerte est un problème franco-tunisien ». Cité in Archives SHAT, Bob. S443, carton 2H247, d3, fiche de l’Etat-Major français sur le maintien indispensable de la position française à Bizerte, 15 juillet 1958.

[ 9]Lire Herreman (Philippe), « Bizerte et l’Occident », in Le Monde Diplomatique, avril 1960, p 6.

[ 10]Lire De La Gorce (Paul-Marie), « La France et la Tunisie à l’aune de la question algérienne », inBourguiba, La trace et l’héritage, Paris, Karthala, octobre 2004, pp. 475-482. Se reporter également à Abis (Sébastien), L’affaire de Bizerte, Tunis, Sud-Editions, mars 2004, pp. 69-80.

[ 11]Voilà ce que propose la président Bourguiba le 17 février 1959 : « Pour l’abandon de Bizerte, la seule contrepartie serait la paix et un règlement négocié du problème algérien […] Nous sommes prêts à faire ce sacrifice, si nous pouvons, avec Bizerte, grâce à Bizerte, aider nos frères algériens, et par la même la France, à mettre fin au conflit […] J’estime qu’on peut accepter une base française si cette occasion peut hâter la paix, faciliter la concorde, et ouvrir des possibilités économiques et politiques qui représenteraient pour la France en Afrique du nord une paix solide… » (in Archives ANOM, Bob. A84, carton 26H25 (2), d 3, f 185, conférence de presse de Bourguiba du 17 février 1959). Bourguiba fixe au gouvernement français une date butoir, le 17 juin 1959. Ce jour-là, il est seul à son rendez-vous et retire son offre. Sa radicalisation sur la question de Bizerte date de ce moment là.

[ 12]Dans le règlement du conflit algérien, Bourguiba aspirait à devenir le médiateur actif entre d’un côté le gouvernement français et de l’autre le Front de Libération Nationale (FLN) algérien. Convaincu de l’impossibilité d’établir une coopération véritable entre la France et les pays du Maghreb tant que duraient les combats en Algérie, Bourguiba n’a pas ménagé ses efforts pour trouver des solutions politiques à ce conflit. Ainsi en 1957 en proposant une conférence des Etats méditerranéens dans le but d’établir un accord de défense régional ou peu après, en suggérant de créer une communauté franco-nord-africaine qui pourrait faciliter le règlement de la guerre en Algérie. Cette lucidité de Bourguiba quant à l’interaction inévitable de la guerre d’Algérie sur les relations franco-tunisiennes était d’ailleurs clairement exprimé dès le mois d’avril 1956 dans une interview donnée à un quotidien français : « De son règlement rapide dépendent le rétablissement de la sécurité intérieure en Tunisie, les réformes économiques et sociales, l’établissement de liens d’interdépendance avec la France. Certes les français sont nos amis, mais les algériens sont nos frères… » (in Le Figaro, 25 avril 1956)

[ 13]Jusqu’aux derniers moments du conflit en Algérie, la fonction de Bizerte ne fait aucun doute. Ainsi, le ministre français des Armées, Pierre Messmer, dans un rapport classé « très secret » daté du 28 novembre 1961 sur l’avenir de la base stratégique de Bizerte, celui-ci écrit : « Une mission particulière de la base de Bizerte est de renseigner sur l’adversaire FLN, mission à laquelle le gouvernement attache une importance toute particulière (…) En toute hypothèse, le seul terme à employer est donc celui de reconversion de la base à l’exclusion de celui d’évacuation ». Ce rapport était adressé aux différents chefs d’Etat-major d’armées et à l’Amiral Vivier (le dernier commandant de la base, du 24 novembre 1961 au 15 octobre 1963 (in Archives SHAT, Bob. S516, carton 2H355, d1, f. 679 à 685)

[ 14]De Gaulle lui-même le souligna lors d’un Conseil des ministres à Paris le 9 octobre 1963 : « Bizerte est de moins en moins utilisable, de plus en plus vulnérable » (in Alain Peyreffite, C’était De Gaulle, Paris, Fallois-Fayard, 1997, tome 2, p. 115).

[ 15]Il convient de préciser néanmoins que la première bombe nucléaire française explosa le 13 février 1960 à Reggane dans le Sahara. Les recherches sur le programme nucléaire avaient été lancées dès 1958 au retour du général De Gaulle au pouvoir.

[ 16]Voir la communication de Damien Cordier-Féron, « L’évolution de la base stratégique de Bizerte, 1943-1961 », présentée lors du colloque annuel de l’Association de sauvegarde de la médina de Bizerte, le 29 juillet 2005.

[ 17]Propos cités in Peyrefitte (Alain), C’était De Gaulle, Paris, Fallois-Fayard, 1995, tome 1, p. 415.

[ 18]Il faut également rappeler le témoignage de Bahi Ladgham : « Je me souviens que la question du retrait des forces françaises de Bizerte a été traité dans la perspective d’une reconversion de la doctrine stratégique du général (…) c’est donc bien la conception gaullienne d’une nouvelle stratégie qui a amené la France à l’évacuation complète de la Tunisie » (in Institut Charles De Gaulle, collectif, L’aventure de la bombe, De Gaulle et la dissuasion nucléaire, Paris, Plon, 1985, pp. 68-69).

[ 19]Lacouture (Jean), « Notice biographique sur Habib Bourguiba », in Encyclopeadia Universalis, édition électronique 7.0, 2000.

[ 20]En 1960, le président tunisien l’affirmait : « Face à cette séquelle de l’ère coloniale [ndlr : Bizerte], je vais risquer ma politique et même ce régime » (Discours de Bourguiba le 8 février 1960, in Archives ANOM, Bob. A84, carton 26H25, d4, f. 415-418).

[ 21]Il convient de mentionner la question du pétrole saharien dans les négociations franco-tunisiennes sur l’évacuation de Bizerte. En effet, Bourguiba demanda à Rambouillet que soient modifier les frontières méridionales de la Tunisie vers la borne 233, de sorte à pouvoir bénéficier de terrains riches en pétrole. De Gaulle refusa logiquement car de la négociation sur les champs de pétrole du Sahara dépendait en partie celle plus large de l’indépendance algérienne. Toutefois, malgré cette requête de Bourguiba repoussée, De Gaulle ne fit aucun geste compensatoire sur la question de Bizerte. Bourguiba, au moment de la crise ouverte à Bizerte en juillet 1961, établira d’ailleurs une pression similaire au Sud autour de la borne 233.

[ 22]Sur le malentendu de la rencontre de Rambouillet du 27 février 1961, se reporter à Abis (Sébastien), op.cit., pp. 155-159. Il faut insister sur la confusion qu’entretient De Gaulle à propos de cet entretien avec Bourguiba, livrant deux témoignages contradictoires sur ce sujet, l’un en 1961, l’autre en 1970.

[ 23]En juillet 1961, il y avait 7000 militaires en poste à Bizerte, 5000 techniciens et 2000 aptes au combat. Le commandant de la base, l’amiral Amman, inquiet des débordements dans la ville et de la pression populaire armée autour des enceintes militaires, demanda que des renforts extérieurs soient acheminés sur Bizerte. Le 19 et 20 juillet, 1600 paras sont acheminés sur Bizerte, en provenance d’Algérie. Ce qui donne un effectif global de 3600 combattants (Décompte donné in Archives SHAT, Bob. S518, carton 2H357, d1, f. 17 à 21, Compte-rendu des opérations militaires entre le 19 et 23 juillet 1961). Pour une approche sur le sentiment qui animait les paras français venus à Bizerte, lire le récit sans détours de Boisseau (Philippe), Les loups sont entrés dans Bizerte, Paris, France-Empire, 1998.

[ 24]Comme le nota l’ancien ministre de la Défense tunisienne Bahi Ladgham : « C’est à Bizerte que pour la première fois du sang tunisien a fertilisé une solidarité nationale… » (Interview dans le magazine tunisien Réalités, n°318 du 11 octobre 1991, p. 31). S’il demeure impossible d’établir un bilan précis des victimes tunisiennes tuées lors des trois jours de combats à Bizerte, ce chiffre oscille vraisemblablement entre 600 et 700 morts. Cette estimation prend en compte le bilan détaillé du colonel Noureddine Boujallabia, commandant des forces tunisiennes à Bizerte à l’époque : 364 militaires, 45 gardes nationaux et 230 civils (in Actes du colloque Histoire orale et relations tuniso-françaises de 1945 à 1962, la parole aux témoins, mai 1996, Tunis, enregistrement de l’ISHMN). Autre argument, le nombre de stèles reposant aujourd’hui au cimetière des martyrs à Bizerte (environ 700). Pour finir sur le bilan des combats, il convient de rappeler que 27 soldats français ont trouvé la mort à Bizerte.

[ 25]L’Assemblée Générale des Nations-Unies adopte le 27 août 1961 la résolution dite afro-asiatique qui « reconnaît le droit souverain de la Tunisie à demander le retrait de toutes les forces armées françaises qui se trouvent sur son territoire sans son consentement ». Cette résolution, aux résonances internationales, constitue un affront diplomatique grave pour la France et un succès réel pour la cause tunisienne, soutenue par le secrétaire général de l’ONU, Dag Hammarskjöld, présent à Bizerte le 26 juillet 1961.

[ 26]Le 3 août 1961, la Tunisie renoue ses relations diplomatiques avec Le Caire et la République Arabe Unie. Le 11, Salah Ben Youssef est exécuté à Francfort sans que Nasser émette le moindre doute sur une responsabilité directe de Carthage. Enfin, Bourguiba reçoit après la bataille de Bizerte une invitation officielle à participer aux travaux de la conférence des Etats non-alignés à Belgrade début septembre. La crise de Bizerte concrétise la réorientation tunisienne en matière de politique étrangère. Autrefois accusée de complicité avec l’Occident, la Tunisie se retrouve neutraliste. Comme le clame alors Bourguiba le 11 août 1961, « La légende d’un Bourguiba indéfectiblement acquis à l’Occident ne repose sur aucun fondement, la bataille de Bizerte l’a clairement démontré ! » (in Bourguiba, Citations, Tunis, Dar-el-Amal, 1978, p. 63).

[ 27]Devant la rupture complète des relations franco-tunisiennes et face à l’immobilisme des Etats-Unis qui refusent de le soutenir, Bourguiba redessine ses alliances dès le lendemain du cessez-le-feu de Bizerte et ne s’en cache pas. Ainsi, dans une interview au magazine américain Newsweek, il déclare le 11 août 1961 : « Ma politique étrangère sera orientée différemment à l’avenir. Dans le passé, l’URSS et la Chine populaire n’ont pas offert d’aider la Tunisie à cause de notre amitié envers l’Occident. C’est le drame pour moi. Mais maintenant, nous devons envisager un nouvel alignement de nos alliances ». Chose invraisemblable auparavant, l’URSS accordera un crédit de 25 millions de dollars à la Tunisie le 5 août 1961.

[ 28]Animés par Béchir Ben Yahmed, Mohamed Ben Smaïl et Mohamed Masmoudi, ce journal fit sensation à l’époque en publiant un éditorial intitulé « Le pouvoir personnel », dans lequel l’étendue du pouvoir de Bourguiba est vivement critiquée. Les trois auteurs s’insurgeaient également contre la volte-face de Bourguiba alors que celui-ci avait engagé une bataille au coût humain terrible pour le peuple tunisien. (Sur ce sujet, lire l’interview de Mohamed Ben Smaïl inBourguiba, La trace et l’héritage, Paris, Karthala, octobre 2004, pp. 558-559, dans laquelle l’ancien rédacteur en chef d’Afrique-Action persiste et signe : « Bizerte était programmé dans la tête de Bourguiba mais il n’avait pas imaginé l’ampleur de la réaction française »).

[ 29]Très agacé par ces agitations internes, Bourguiba procède à plusieurs actions qui marquent un raidissement de sa politique en Tunisie, muselant la presse d’opposition, interdisant le parti communiste tunisien et renforçant son contrôle de l’Etat. Dans un entretien donné au quotidien français Le Monde le 19 janvier 1963, le président tunisien déclare même : « Ce pays a besoin d’une poigne. A ceux qui me disent qu’il faut laisser aller la critique, que c’est grandir Bourguiba et la Tunisie, je réponds que le fiel ne construit rien, que les Tunisiens ont besoin de croire en un homme et en un régime, qu’il ne faut pas les salir à leurs yeux ».

[ 30]Discours de Bourguiba du 2 mars 1959 (in Archives ANOM, Bob. A84, carton 26H25 (2), d3).

[ 31]Discours de Bourguiba du 13 décembre 1963, intégralement disponible in Sayah (Mohamed), La République délivrée 1959-1964, Tunis, Dar el-Amal, 1986, pp. 611-618.

[ 32]L’ancien ministre tunisien Tahar Belhodja reconnaissait récemment qu’il fut « tout à fait normal que Bourguiba ait cherché à exploiter la situation et valoriser les morts de Bizerte » (Interview inBourguiba, La trace et l’héritage, Paris, Karthala, octobre 2004, p. 566).

[ 33]Sur ce thème, se reporter à Chneguir (Abdelaziz), La politique extérieure de la Tunisie 1956-1987,Paris, L’Harmattan, mars 2004.

PLAN DE L’ARTICLE

  • Bizerte, otage de l’argumentaire sur la défense du monde libre ?
  • Bizerte, instrument d’une stratégie française en mutation ?
  • Bizerte, caution d’une influence pérenne pour Bourguiba ?
  • Conclusion

 

POUR CITER CET ARTICLE

Sébastien Abis « L’affaire de Bizerte », Confluences Méditerranée 4/2008 (N°67), p. 129-146. 
URL : www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2008-4-page-129.htm
DOI : 10.3917/come.067.0129.

 

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Une histoire : Bizerte et la France

8 avril 2013

Notice sur Porto Farina (Tunisie), (port corsaire et arsenal des beys) : son passé, l’esclavage / par Paul Cézilly

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La Tunisie au gré des conflits

Culture et patrimoine 

 

 

Titre : Notice sur Porto Farina (Tunisie), (port corsaire et arsenal des beys) : son passé, l’esclavage / par Paul Cézilly,… ; avec une étude sur l’état actuel, par A. Canavaggio,…

Auteur : Cézilly, Paul

Auteur : Canavaggio, A.

Éditeur : impr. de Person frères (Paris)

Date d’édition : 1912

 

 Notice sur Porto Farina (Tunisie), (port corsaire et arsenal des beys) : son passé, l'esclavage / par Paul Cézilly,... ; avec une étude sur l'état actuel, par A. Canavaggio,...

Pour une meilleure lecture vous pouvez télécharger le texte ci-dessous, transcrit du document original, appartenant à la BNF

 

 Notice sur Porto Farina (Tunisie), (port corsaire et arsenal des beys) : son passé, l'esclavage / par Paul Cézilly word1 Notice sur Port Farina Tunisie 1912_BNF

 

 

NOTICE SUR PORTO FARINA (Tunisie)

Lors d’un séjour de plusieurs années dans le Nord Tunisien il m’a été donné de demeurer à plusieurs reprises dans la petite ville de Porto- Farina. Située entre Tunis et Bizerte, auprès des ruines d’Utique, ce petit port fameux dans l’antiquité, fréquenté des navigateurs, refuge des corsaires, puis arsenal des Beys, encadré par la montagne, la mer et une riche campagne que beaucoup d’auteurs autorisés considèrent comme l’endroit où Saint Louis rendit le dernier soupir ; mais tombé dans l’oubli absolu, m’a paru digne d’attirer l’attention des touristes. C’est pourquoi j’ai entrepris de redire en quelques lignes son histoire, espérant ainsi faire partager à quelques amateurs d’inédit les impressions toujours vivaces que j’ai conservé de ce joli pays.

 

Porto-Farina, cette petite ville, ou plutôt ce grand village que les Arabes appellent Rar’h el Melah (la caverne, ou la fosse au sel) est située sur le lac du même nom, à 57 kilomètres N. de Tunis et à 44 kilomètres N.-E. de Bizerte,au pied de collines pittoresques de 300 à 350m d’altitude.

Le lac, de 30 kilomètres carrés, alimenté par les débordements de la Medjerdah et communiquant avec la mer par une passe de 500^ qui, malheureusement chaque jour s’ensable davantage, a toujours été très fréquenté.

 

Une belle route bien entretenue, de création récente, rend la visite facile. Quittant à mi-chemin la route de Tunis à Bizerte le voyageur, après avoir aperçu de loin le village si bien nommé de El Alia (l’Elevée), rancienne Cotuza, juchée sur une hauteur qui domine les plaines de Bizerte, son lac et les villages du littoral, arrive peu après

à Ousdja. Il parcourt une fertile région plantée de beaux oliviers et aperçoit ensuite l’emplacement d’Utique et l’embouchure de la Medjerdah.

Traversant longuement des jardins verdoyants et bien entretenus, il longe le lac au pied de la montagne et passe devant les ruines du palais d’Abd el Moumen et le fort Génois pour arriver enfin dans la ville sur une petite place entourée par les ruines du grand palais et le vieux souk si curieux malgré son aspect délabré et l’attitude indifférente des rares vendeurs qui en occupent encore les quelques boutiques demeurées utilisables.

Puis c’est le port, l’arsenal, les casernes, la mosquée et sa fontaine, le grand fort el Oustani, le fort Nadour transformé en bagne, et au loin, blanc sur le ciel bleu, surmonté du drapeau écarlate, heureux mélange de nos trois couleurs, le marabout vénéré de Sidi Ali el Mekki,

Rien n’est plus impressionnant que l’aspect de ces forts majestueux, de ces palais dévastés, des grandes cours abandonnées, des salles aux plafonds écroulés avec leurs fenêtres béantes, leurs portes arrachées, leurs pans de muraille encore revêtus de brillantes céramiques au milieu d’un amoncellement de colonnes brisées, de poutres enchevêtrées, de fers tordus, le tout revêtu d’un fouillis de végétation et malgré les intempéries et les pillages successifs laissant apercevoir çà et là d’anciennes inscriptions ou des débris remarquables de marbres artistement sculptés.

 

En toute saison des bandes d’oiseaux migrateurs s’ébattent sur le lac et les barques des pêcheurs, cinglant vers les poissonneux barrages, évoquent des chasses et des pêches fructueuses. Les grosses ancres abandonnées sur la grève rappellent l’ancienne activité de l’arsenal et du port, cependant que les canons rouilles des forts et leurs façades incrustées de boulets redisent les visites des flottes libératrices, tandis que le bruit des fers de la chiourme qui passe évoquent les labeurs des Pères de la Rédemption. (1)

 

«Porto-Farina fut la Ruscimona ou plutôt Rusucmona punique. Ce mot signifierait en phénicien Promontoire des vivres dont le nom actuel Porto ou Capo Farina serait la traduction littérale.

Ce fut dans sa rade que la flotte carthaginoise alla passer la nuit avant d’attaquer celle de Scipion.

Rusucmona se trouvait, en effet, dans le voisinage d’Utique. Son nom indiquerait aussi qu’elle devait être placée sur ou sous un cap (Rus Esmoun. Cap d’Esmoun, Apollon ou Esculape).

D’après Maltzer, Rusucmona viendrait de Ras tsanan, le Cap Pointu.

Or, Rarh El Melah est précisément située sous le Cap Zebib (Promontorium Àpollinis

des Romains).

 

(1) Bien que le spectacle des déchéances humaines soit toujours

angoissant, le passage fréquent des forçats indigènes enchaînés

courbés nous le joug de la discipline et de la fatalité, est certainement

un des épisodes émotionnants d’une excursion à Porto-Farina.

Une visite du bagne même, redonnerait une vision rétrospective

exacte des captifs dont nous nous efforcerons, plus loin, de retracer

en quelques lignes la vie si agitée.

 

«Cette station maritime, qui ne reparaît pas dans les textes de l’époque romaine, n’était probablement qu’un mouillage dont l’importance, du moins comme centre de la population, ne s’est accru qu’après l’établissement du port d’Utique.

Rarh el Melah était encore, il y a moins d’un siècle, un des principaux arsenaux de la Régence et un centre très actif, alimenté par les exportations de blé de Mateur et de Beja. Nous pensons que les Castra Loelia, placés par Pomponius Mêla dans le golfe d’Utique, ont remplacé Rusucmona après les guerres puniques. L’ordre même dans lequel les localités sont énumérées par Mêla nous paraît justifier cette hypothèse qui explique en outre la disparition du nom de la ville punique.

 

«Inaltero sinusunt Castra Lselia (Porto-Farina).

Castra Cornelia (Kalaat el Oued), Flumen Bagradas (Medjerdah), urbs Utica.

 Le géographe romain procède de l’Ouest à l’Est. Il est à remarquer que Caius Laslius, lieutenant de Scipion, commandait la flotte romaine et avait fait, en 205, une descente heureuse sur cette partie du littoral, puisque les Castra Laelia étaient certainement des Castra Navalia. Située en face du Cap Cornélien et abritée contre les vents qui compromettaient souvent la sécurité du mouillage de Kalaat el Oued, Rusucmona avait dû être occupée, au moins momentanément, par le commandant des flottes romaines. »

 

«La tradition locale semble confirmer la correspondance que nous proposons. La plaine qui s’étend à l’ouest de Rarh el Melah porte le nom de Bahirt el Kalaa (plaine de la forteresse, et ce nom se rattache très probablement au souvenir du campement de Loelius comme celui de Kalaat el Oued (la Forteresse du fleuve) rappelle l’emplacement du camp Cornélien. » (Tissot ; province Romaine d’Afrique.)

Il est certain que Porto-Farina fut un important faubourg d’Utique et remplaça même cette ville après sa ruine. De riches villas devaient s’élever sur les bords du lac et ont dû disparaître au milieu des alluvions du fleuve. Un superbe tombeau, découvert en 1898, et des vestiges nombreux très importants, rencontrés dans les jardins du rivage, témoignent de l’opulence des habitants et de leur amour du beau. Il n’est pas douteux que des fouilles bien dirigées donneraient des résultats fructueux.

 

D’après J.-J. Marcel, membre de l’Institut d’Egypte, Saint Louis mourut à Porto-Farina en 1270 et non à Carthage. «Bientôt, dit-il, une maladie terrible, la peste, se répandit dans le camp de Saint Louis et décima l’élite de son armée. Il en fut lui-même attaqué et transporté de Carthage où il avait son quartier général à Porto-Farina. Il y mourut le 25 août.» Cette opinion est partagée par le Dv Frank, qui fut médecin du Bey de Tunis en 1806 et qui a laissé de très intéressants travaux sur la Tunisie et ses habitants.

« Porto-Farina au fond du golfe formé par le cap que les Maures ont nommé Ras Zebyb, c’est-à-dire Cap des Raisins, est une très petite ville avec un port assez profond qui peut contenir environ vingt-cinq navires.

 

 Le Bey tient toute sa marine, ou pour mieux dire sa petite escadrille, dans ce port pendant tout le temps de l’hiver. On assure que c’est en cet endroit que Saint Louis mourut de la peste à sa seconde croisade. »

Il est très probable, en effet, que la flotte du roi vint se réfugier à Porto-Farina comme le faisaient toutes les flottes qui venaient attaquer Tunis.

Lors de l’expédition de Charles-Quint, en 1535, ses forces séjournèrent dans le lac (Chroniques Belges). L’escadre était, dit encore J.-J. Marcel, composée de 400bâtiments portant 25.000hommes de troupes. Le débarquement s’opéra sans peine, et le quartier général fut établi, sur le lieu même où avait campé Saint Louis.

 

Il ne semble pas qu’à cette époque la plage fut fortifiée où qu’elle l’était en 1573 lors de l’expédition de Don Juan d’Autriche qui reçut l’ordre de raser, comme trop coûteux, les forts précédemment construits par les Espagnols dans la région.

Cet ordre, du reste, ne fut pas exécuté.

Le fondateur de la ville actuelle fut Ousta Moutad, 1637-1640, successeur de Youseff. Ce pacha, célèbre corsaire, voulant empêcher les chrétiens de chercher un refuge dans le lac, ordonna d’y construire un fort, puis, en 1640, d’y aménager un port. Il prescrivit d’y créer une ville et d’y retenir les habitants en faisant des avances et en accordant des libertés à ceux qui viendraient s’y fixer.

Les Andalous s’y établirent en grand nombre, attirés par ces avantages, de même qu’à

Raf-Raf et à Ras Djebel. Le lac, à cette époque, avait une grande profondeur.

Sous le gouvernement de Mustapha Laz, successeur de Mohammed, l’amiral anglais Blake, envoyé par Cromwell, le 8 février 1654, parut devant

Porto-Farina. Hamouda Bey, qui commandait l’armée tunisienne, se hâta d’accourir avec toutes ses forces et l’amiral leva l’ancre sans attaquer, mais il reparut le 3 avril et, le lendemain 4, vint bravement s’embosser avec ses neuf vaisseaux de ligne à une demi-portée de fusil des batteries turques.

Aussitôt elles firent rage. Les bâtiments ripostèrent à leur feu par une canonade effroyable et criblèrent de projectiles les ouvrages de l’ennemi.

L’issue de cette lutte demeurait toutefois indécise, lorsque, profitant de la fumée, l’amiral

mit à la mer quelques chaloupes remplies d’hommes déterminés et leur prescrivit de brûler cinq gros vaisseaux tunisiens dans le port.

 Les flammes de l’incendie achevèrent d’épouvanter les Turcs dont le feu était déjà éteint par celui de l’escadre anglaise. Tunis s’empressa de traiter et le prix de la victoire fut la liberté de tous les Anglais et Hollandais détenus dans les bagnes. Le lac avait alors de neuf à quinze mètres de profondeur.

 

En 1682, Mohammed Tabak est arrêté et son fils Ali Bey le fait étrangler à Porto-Farina. Cette ville, à cette époque, devait posséder une forte garnison de soldats, notamment de zouaoua qui, dotés de chevaux par Ousta Mourad, avaient pris le nom de Sbahiâs(ou spahis). De nombreux esclaves étaient occupés à l’entretien des navires. Le P. Le Vacher fonda alors, à Bizerte, une chapelle pour les chrétiens qui venaient au Cap Zebib pêcher le corail, ainsi que pour ceux détenus à Porto- Farina traités très durement par une population féroce.

Déjà, à cette époque, le fort El Oustani qui servait de nos jours de lazaret, avait la même destination.

En 1671, nous dit le Dr Guyon, « trois navires que Mourad Bey avait envoyés en Turquie pour prendre des troupes, revinrent à Porto-Farina dans les premiers jours de juillet avec un millier de soldats dont quelques-uns atteints de la peste. Le Bey donna, à cette époque, une nouvelle preuve de l’extravagance de son caractère en se rendant à bord des vaisseaux pestiférés en compagnie de plusieurs officiers qu’il contraignit de se mettre en communication avec les malades.

Mourad poussa plus loin la folie, il prit la pipe d’un pestiféré afin sans doute de mettre ses courtisans dans l’alternative d’encourir sa disgrâce ou d’imiter sa coupable témérité. »

Il semble cependant que le premier arsenal digne de ce nom ne date que de 1707.On conserve dans la région, dit le P. Anselme des Arcs, le souvenir des familles André, Cubisol, Gaspary, originaires de la Ciotat, pour la plupart maîtres des travaux et protecteurs des chrétiens.

En 1720, le P. Comelin, de l’ordre des Mathurins, envoyé sur la côte Africaine par la Rédemption des Captifs, fit escale à Porto-Farina.

Voici ce qu’il nous dit de son séjour : « Le 14 février, au matin, on reconnut la Garitte

(Galitte) et le soleil prenant le dessus ne tarda pas à faire apercevoir la côte de Barbarie, ce qui engagea de passer le reste de la nuit sans voiles et de tenir le large. Le capitaine se flattant d’arriver le lendemain à la rade de Porto-Farina fit mettre, dès le mâtin, toutes les voiles, mais le calme qui le prit vers la Tache Blanche (?) le força d’y mouiller et d’y jeter l’ancre. Le 16, au matin, on tira un coup de canon pour faire venir à l’obéissance tous les capitaines et patrons des barques françaises qui se trouvaient dans la rade, ce qui fut exécuté/Mais malgré le secours de toutes les barques et chaloupes, ce ne fut que le lendemain, à la faveur d’un petit vent et d’une sorte de marée, que l’on put remorquer le vaisseau et s’avancer à la bouche du port. Après avoir mis pied à terre et s’être délassé pendant quelques heures des fatigues de la mer, M. Dussault (l’Envoyé), avec les personnes de sa suite, fut rendre visite au gouverneur de Porto-Farina qui le reçut avec toutes les marques de distinction. Mais comme il y fut question de cérémonies ou de salut au vaisseau du Roy à son arrivée dans le port, le gouverneur n’osant saluer le premier sans ordre du Bey qui, pour lors, était au camp, demanda du temps à M. l’Envoyé pour avoir à ce sujet des ordres précis. Le Chancelier de la Nation profita de cet intervalle pour informer pareillement de l’arrivée de M. Dussault. M. Basli, consul à Tunis, qui en partit aussitôt accompagné des principaux de la Nation, pour lors résidants dans cette ville.

Le Gouverneur ne reçut réponse du Bey que le 22 et donna aussitôt les ordres pour le salut qui fut fait de toute l’artillerie des trois châteaux, chacun même par distinction ayant tiré deux coups à boulets.

Le 24, M. Dussault, accompagné du Consul, du Chancelier, 4e deux députés et plusieurs autres de la Nation, prit la route de Tunis où il arriva le soir même quoique par terre, il y ait plus de quinze lieues de Porto-Farina. M.’le Consul avait eu soin de faire porter toutes les provisions nécessaires, sans laquelle précaution ils auraient couru le risque de ne trouver dans toute la route qu’une rivière pour se désaltérer.

Le P. Bernard s’étant cru obligé de rester quelque temps à Porto-Farina pour la consolation et le soulagement des esclaves qu’il y trouva occupés à l’entretien des vaisseaux ne put y rejoindre M. Dussault que le 20 février. »

 

Peysonnel, qui vint en 1724 à Porto-Farina, écrit ; « Nous couchâmes à Porto-Farina que les Turcs appellent Gramela. C’est un petit endroit fameux par sa rade et son port très bon et très sûr, le meilleur et presque le seul qu’il y ait sur toute la côte de Barbarie. Il est situé au-dessous d’une grosse montagne qui forme le Cap Zebibe (Promontorium

Apollonis). Cette montagne le met à l’abri des vents N.-N.-O. et N.-E., les plus dangereux dans ce pays, la rade est un grand bassin, elle a environ une lieue de long sur une demi-lieue de large, l’entrée en est étroite et le devient tous les jours davantage parce que la rivière de Bagradas qui se décharge directement à son entrée, charrie beaucoup de sables et le comble peu à peu. Il est à craindre que dans quelque temps elle ne se ferme complètement. Je me suis convaincu que depuis dix ans le fond avait diminué de plus de dix pieds, de sorte que les. vaisseaux de guerre touchent presque tous en entrant aux endroits où ils passaient autrefois à l’aise. Au fond de cette rade on a posé plusieurs môles qui forment un bassin carré capable de contenir une trentaine de bâtiments en toute sûreté. Cette rade est défendue par quatre châteaux garnis de canons tournés du côté de la terre mais en état de bien défendre l’entrée de la rade. Il n’y a pas plus de soixante ans que l’on a commencé à construire quelques maisons autour de ces châteaux. L’endroit est petit, mal bâti et très irrégulier. C’est là que le Bey de Tunis entretient quatre vaisseaux de guerre et où il créa un arsenal qui n’est pas trop bien fourni ni pour les manœuvres, ni pour le bois de construction, ni même pour l’artillerie.

Le voyageur ajoute : «J’ai trouvé dans les environs de Porto-Farina plusieurs jolies plantes entre autre une très belle espèce de scrofulaires.

« Quelques jours avant mont départ (15 août 1724) le caïd ou chef me fit conduire dans un lieu où il avait découvert une mine abondante de mercure sous le règne d’Ali Bey, père de celui qui gouverne aujourd’hui. Ce prince l’ayant appris la fit boucher en disant : Si les princes chrétiens savaient qu’il y a des mines dans mon royaume je n’y vivrais plus en sûreté (Peyronnel et Desfontaines), lettres publiées en 1838, par Dure au de la Malle). Peyronnel signale des mines importantes à Métline et à Ras Djebel. »

 

L’an 1770, des difficultés éclatèrent entre la France et le Bey Ali, à propos des navires corses capturés par les corsaires tunisiens et des droits méconnus des français occupés à la pêche du corail. De plus, un corsaire fameux, El Djerbi, avait recontré en mer un navire de commerce dont il avait injurié et battu le capitaine.

M. de Broves, envoyé par le roi, vint s’établir à Porto- Farina avec son escadre qui comprenait deux vaisseaux de guerre, l’un de 74, l’autre de 50 canons, deux frégates chacune de 20 canons, deux chebeks chacun de 20 canons, deux galiottes à bombes, une flûte et autres navires fournis par Malte. Trois gros vaisseaux arrivés en mai bloquaient la Goulette. Le bombardement dura deux jours.

 

Le 1er août l’amiral alla attaquer Bizerte, qu’il bombarda un jour et une nuit. Plus de trois cents bombes furent lancées sur la ville, le port fut incendié et les habitants durent se réfugier dans l’intérieur. Un coup de vent obligea l’escadre à quitter Bizerte pour la Goulette. M. de Bjoves attaqua ensuite Sousse et Monastir. Enfin, la paix conclue le 2 juin assura pour la Corse les privilèges accordés à la France. Le droit des pêcheurs de corail français établis à la Calle fut maintenu et les esclaves corses obtinrent leur

liberté.

 

En 1784, l’amiral vénitien Emo parut devant la ville d’où il partit attaquer les autres ports de la Régence. A partir de ce moment le port ne paraît pas avoir reçu la visite de flottes ennemies. A cette époque André est maître constructeur à Porto-Farina. On le voit chargé par le Bey de sauver un navire vénitien naufragé à la Goulette, mais il en est empêché par le Chevalier Quérini, commandant une division vénitienne qui réclame ce droit. Lamarinebeylicale tombe alors en décadence et le Dr Frank, déjà nommé, vingt ans après, écrit dans ses mémoires : « J’appris cependant que la plupart des navires tunisiens étaient stationnés pendant l’hiver à Porto-Farina et je dus rester dans l’incertitude sur la nouvelle force maritime de Tunis jusqu’au jour où ces bâtiments

vinrent se réunir dans la rade devant la Goulette.

Cette escadre si vantée n’était composée que de seize voiles, savoir : une seule frégate, quelques bricks et corvettes et quelques petites pinques à peine armées qui avaient été prises sur les Napolitains.

« Si, à cette marine de l’Etat, on ajoute vingtquatre petits corsaires appartenant à des particuliers montés par quelques mauvais marins et encombrés par autant de soldats qu’il est possible d’y entasser, on aura une idée complète de la marine de la Régence. »

En 1818 par suite de l’ensablement considérable de la passe l’arsenal fut transporté à la Goulette.

Cependant, en 1819, après la destruction de la marine algérienne par Lord Exemouth (1816), le Bey se détermina à mettre sa marine de guerre à l’abri d’un coup de main* « Il résolut de rendre à Porto-Farina son ancienne destination de port militaire, les sables de la mer et ceux charriés par la Medjerdah avaient tellement encombré la passe qu’il fallut employer un nombre considérable d’ouvriers et plusieurs bateaux dragueurs. Au mois de décembre le Bey se rendit à Porto-Farina pour assister à l’entrée dans le lac de plusieurs de ses bâtiments de guerre. Une corvette, une gabarre et une goélette franchirent la barre sans difficulté et vinrent mouiller sous les forts de la place à l’abri de toute entreprise ennemie. Elles furent bientôt rejointes par le reste de la flotte tunisienne composée d’une frégate neuve construite à la Goulette, de deux gabarres, quelques bricks et goélettes et un assez grand nombre de chaloupes canonnières. » (Rousseau, Annales.)

En 1820, l’escadre tunisienne comprenait deux corvettes, deux bricks, deux goélettes et trois gabarres.

Une violente tempête, le 7 et 8 février 1821, détruisit la flotte à la Goulette. A cette époque Porto-Farina était abandonnée.

En 1834, les ateliers de Marseille fournirent au Bey une frégate et deux corvettes. La frégate fut vendue quelques années plus tard. Des deux corvettes l’une fut envoyée au Sultan, l’autre se perdit sur les côtes de France. (Lebault.)

Cet état de choses continua jusqu’en 1837. « C’est alors que le Bey Ahmed, très imbu dés idées européennes et préparant son voyage de France, résolut de créer à Porto-Farina un arsenal à l’européenne et d’établir à Tunis une école polytechnique, pépinière de futurs officiers. Malheureusement ces projets ne purent aboutir. C’est de cette époque que date le réyeil momentané de la Ville».

« Le palais du Bey et de sa suite fut construit à grands frais, les casernes, les magasins surgirent comme par enchantement, les vieux forts furent restaurés, le port nettoyé et aménagé. Une frégate, construite en 1840,ne fut lancée qu’en 1853,

car, malgré l’avis des constructeurs, elle n’avait pas été doublée en cuivre, le taret l’eut bientôt cussonnée au ras de flottaison et l’on dût la démolir en 1868 dans le port qu’elle encombrait. (Rousseau).

En 1846, le Bey Ahmed quitta Porto-Farina à bord du bateau français le Dante pour son voyage en France.

De cette époque date, l’abandon du port qui, mal entretenu, était devenu inaccessible.

Une forte garnison de 10.000 hommes avait été établie dans les casernes, mais elle fut retirée peu à peu.

En 1850, Salah Chiboub, ancien tambour favori du Bey, commandait la province. Des troupes, ainsi que l’indique Dilhau dans son Histoire de la Régence, séjournaient cependant encore en 1857 à Porto-Farina.

Il y avait alors deux régiments qui détachaient des troupes à Bizerte. Les jeunes qui composaient ces régiments n’étaient pas au service au même titre que les autres. Ils se faisaient remplacer et ne servaient que six mois de l’année. C’est vers 1853 qu’une station de missionnaires fut formée à Porto-Farina.

 

Au début de l’occupation française la Compagnie du port de Bizerte tenta de rétablir à la circulation la barre qui ferme le lac Une tempête survint qui rendit le travail inutile. Plusieurs

Compagnies se sont succédées pour exploiter la pêche si abondante et si variée. La difficulté du transport et la conservation du poisson avait rebuté les entrepreneurs. Grâce aux nouvelles routes, aux transports rapides et aux procédés pratiques de congélation il n’est pas douteux que l’on n’obtienne des résultats très satisfaisants.

Autour du Cap étaient autrefois des bancs d’huîtres estimés dont le Bey se réservait le monopole.

Daurades, mulets, loups, maquereaux, merlans, rougets, limandes, soles viennent frayer à différentes époques dans le lac ; ils varient la pêche qui se pratique aux barrages dans des bordigues fort bien installées.

 

Parlant des Etablissements Maritimes Beylicaux M. d’Estournelles de Constant s’exprime en ces termes :

« Porto-Farina n’est rien moins qu’un splendide  établissement militaire et maritime construit à l’européenne. Arsenal, casernes en pierres de taille, rien n’y manque, si ce n’est l’homme; depuis plus de trente ans l’homme et l’eau. Nous eûmes un jour l’occasion d’aller la visiter sur un de ces bateaux qui passent par tous les fonds.

Arrivés dans la baie nous nous préparions à débarquer lorsque à l’entrée même du chenal qui conduit au port nous touchâmes le sable. Il nous fallut rentrer à Tunis, n’ayant pu contempler que de loin, au-delà d’une lagune mélancolique, les grands édifices encore intacts et tous vides que devaient animer dans l’esprit d’Ahmed la présence d’une armée et d’une flotte. En construisant tous ces palais on n’avait pas songé à la Medjerdah qui se jette dans le golfe et qui, abandonnée depuis des siècles à elle-même sur presque tout son parcours dans le nord de la Tunisie, sans quais, sans barrages, sans jetées, emporte chaque année à la mer des plaines entières qu’elle devrait fertiliser.

D’immenses dépôts de limon comblent ainsi son embouchure et se déplacent incessamment, ils obstruent vite le port dont s’enorgueillissaient les Beys. 11 eut fallu, pour diriger la Medjerdah,un travail ingrat et productif, mais peu apparent, profitable surtout aux générations à venir. Ahmed aima mieux construire des édifices inutiles, mais qui lui feraient honneur de son vivant.

« Quand le Bey, dit-il plus loin, abandonne son palais et change de résidence, les fonctionnaires le suivent et déménagent. Sous prétexte d’économies, chacun enlève tout ce qui est transportable, non-seulement les meubles mais les fenêtres, les vitres de couleur, les charpentes, les toitures sont arrachées, seules les pierres ne valent pas le voyage, elles restent debout superposées en solides murailles, mais sans toit, trouées d’ouvertures béantes au travers desquelles on voit du dehors de grandes salles qui ont encore çà et là leurs corniches dorées, leurs peintures et qu’habitent les figuiers sauvages et les ronces ».

 

L’ESCLAVAGE

 

Il est difficile de retracer l’histoire de- Porto- Farina sans dire quelques mots de la piraterie et de l’esclavage puisque ce port fut le berceau de la marine corsaire tunisienne et que ses forts et ses bagnes abritèrent pendant des siècles des malheureux chrétiens dont les religieux et les voyageurs nous retracent à chaque visite la situation si misérable.

Il convient toutefois de bien établir que la piraterie fut surtout l’oeuvre des Algériens dont la marine était plus puissante que celle de Tunis.

Ces marines furent d’ailleurs pendant longtemps intimement unies, et le Maroc contribua pour une large part également aux exploits des corsaires barbaresques.

D’après quelques auteurs (La Condamine) et les récits de quelques captifs peu scrupuleux, débrouillards (d’Aranda) ou d’humeur joyeuse (Régnard) l’esclavage était très supportable, à tel point que l’on vit des captifs revenir de plein gré chez leurs anciens maîtres.

Pour d’autres, les plus nombreux, au contraire, la vie des prisonniers était intolérable.

Il ne faut pas oublier non plus que le nombre et le sort des chrétiens a été très variable. Quand les visites des flottes européennes et leurs énergiques réclamations furent fréquentes, par suite des délivrances forcées, des échanges ou des rachats, le nombre des esclaves diminua considérablement, et leur sort s’améliora ; les musulmans craignant des représailles ou espérant par leurs bons soins obtenir des rachats avantageux ou des échanges plus importants.

En 1634, à Alger, il y avait, dit-on, trente-six mille captifs, dont quinze mille femmes. A Constantinople, leur nombre était plus élevé encore, et le montant du prix représentait plus de vingt millions de livres. Avant cette époque, les corsaires célèbres, Aroudj et Kheired Din, établis à Tunis, firent de cette ville le centre de leurs expéditions.

 

C’est pour abattre leur orgueil que Charles Quint dut entreprendre sa célèbre expédition de 1535. Les vingt-cinq mille esclaves européens enfermés à Tunis lui ouvrirent les portes de cette ville, ceux-là même que Kheir ed Din avait employés à creuser le canal et le port de la Goulette.

Sous les commandements da Salah Raïs, fils de Kheir ed Din, et de Sinan, les esclaves chrétiens ne cessèrent d’encombrer les prisons.

 

En 1802, huit cents habitants de l’île Saint-Pierre, sur les côtes de Sardaigne, furent encore capturés par les Tunisiens, et, dans une lettre datée du 24 mai 1805 de Barletta, sur l’Adriatique, P.-L. Courier écrit: « On ne connaît pas ici de maisons de campagne ou de villages parce que les brigands rendent la campagne inhabitable, il n’y a de cultivé que les environs des villes, le sol est très fertile, et produit presque sans travail une grande quantité de blé qui, avec l’huile, forme tout le commerce du pays sujet à des avanies continuelles tant de la part des gouverneurs que des Barbaresques.

Quoi que ce soit un port, on ne peut y avoir de poissons parce que les pêcheurs sont enlevés jusque sur la côte ».

C’est aux religieux et notamment aux Trinitaires et aux Pères de la Merci que les esclaves doivent l’adoucissement de leur sort. Les récits de ces Rédempteurs bien placés pour connaître leur situation réelle surtout celle des vieillards, des pauvres et des infirmes, nous mettent en droit de penser que l’existence de ces détenus était abominable tant au point de vue moral qu’au point de vue matériel.

Deux ordres religieux se consacraient spécialement à secourir et racheter les esclaves.

D’abord les Trinitaires ou Mathurins, ordre fondé en 1198 par Saint Jean de Matha et Félix de Valois pour la délivrance des chrétiens. Le cheflieu de l’ordre était à Cerfroi (aux confins de la Brie et du Valois). Les frères ne pouvaient manger ni poisson ni viande, si ce n’est le dimanche, et encore fallait-il que cette nourriture eut été donnée en aumône. Ils ne devaient porter que des vêtements grossiers et dans leurs voyages ne pouvaient monter que des ânes, d’où leur nom de Pères aux Anes.

En 1267, la règle fut modifiée par Clément IV qui permit aux Trinitaires l’usage du cheval et modifia le costume. Vêtement blanc avec une croix rouge et bleue sur là poitrine. Ils étaient établis dans une ancienne aumônerie de l’ordre de Saint-Benoît, dédiée à Saint-Mathurin (sur l’emplacement des thermes de Julien, Musée de Cluny) d’où leur appellation commune. On les désignait encore en France sous le nom de Ministres.

Ensuite, les Pères de la Miséricorde ou de la Merci, ordre fondé à Barcelone à l’imitation de celui des Trinitaires (1218) et approuvé en 1235 Par Grégoire IX sous le nom de Congrégation de Notre-Dame de la Miséricorde.

Primitivement, l’ordre était composé de clercs et de chevaliers, puis ne comprit plus que des ecclésiastiques.

Ces Pères allaient pieds nus, pratiquaient la retraite, l’abstinence et la pauvreté. Il y avait quatre provinces, deux en Espagne, une en Sicile, la quatrième en France.

Les Capucins, ordre créé en 1526 par Mathieu Baschi, fondèrent en 1624 une Mission à Tunis, sous le nom de Procureurs des Esclaves et s’établirent en 1636 à Tabarka qui appartenait à la famille Lomellini, de Gênes.

Le Père Le Vacher, qui mourut en août 1682 martyrisé par le fameux corsaire Mezzo Morto qui le fit attacher à la gueule d’un canon, avait construit en 1672 une chapelle à Bizerte pour le service religieux des chrétiens pêcheurs de corail au Cap Zebib. On n’avait pu, en effet, installer des religieux à Porto- Farina tellement la population de ce port était «féroce et versatile capable de détruire en un jour le travail d’une année ». (Da Cesinale.)

Si le sort des détenus était précaire à Bizerte il n’était pas moins insupportable à Porto-

Farina. Parlant d’une visite qu’il rendit au Père Le Vacher, de\ Bizerte, un Père Capucin écrit :

« Parmi les captifs de cet endroit, autres que ceux des galères, nous avons trouvé quarante esclaves en une prison si petite et si étroite qu’ils pouvaient à peine se mouvoir. Il ne recevaient l’air que par un soupirail garni d’une grille placé au haut de la voûte. Ils étaient enchaînés deux par deux et toujours enfermés, toujours occupés à moudre le grain avec un petit moulin à bras et obligés de fournir chaque jour une quantité au-dessus de leurs forces. Il sont véritablement nourris du pain de la douleur et l’on peut littéralement dire qu’ils mangent à la sueur de leurs fronts dans ce lieu si étouffant accablés par un pareil labeur ».

Une grande partie des chrétiens étaient donc employés comme rameurs sur les navires corsaires.

D’après le récit d’un esclave les bâtiments étaient de trois sortes :

1° Les demi-galères construites en bois de sapin de soixante pieds de quille et d’une proportion mince et légère, et hors d’état, par conséquent, de supporter une longue navigation ;

2* Les galiottes, plus longues que les demi-galères et à peu près de même construction, les unes et les autres peuvent porter trois cents personnes;

3° Les chebeks, construits comme un navire à deux mâts et qui s’éloignaient pour faire des voyages en haute mer.

Les équipages étaient composés de rameurs chrétiens, enchaînés à leurs bancs nuit et jour, surveillés par un gardien qui parcourait ces bancs sur une passerelle, frappant à coups redoublés pendant les poursuites qui, souvent, duraient dix, douze et quatorze heures de suite. (Slade.) Les autres matelots pour la manoeuvre des voiles que l’on utilisait le plus possible, étaient des Algériens pour la plupart ou des Marocains de Salé.

 

Les soldats étaient surtout des montagnards de la côte.

On embarquait aussi, mais en petit nombre, des renégats dont on redoutait la trahison. Lors de la grande course un Agha commandait à tous, même au Raïs.

Le corsaire quittait le port, arborant de superbes bannières qu’ils dissimulait ensuite pour hisser le drapeau d’une puissance chrétienne de façon à s’approcher de l’ennemi. Dès qu’il était à portée de voix, un renégat de la nation en vue engageait la conversation pour bien connaître les forces et la valeur de l’adversaire que l’on n’attaquait qu’à bon escient. Quand on capturait un navire de peu de valeur il était pillé puis incendié. Dans

le cas contraire, la prise était envoyé au Dey sous la conduite des chrétiens prisonniers. A l’arrivée on hissait le pavillon du vaincu et l’on saluait le port par un nombre de coups de canon en rapport avec la capture.

Les esclaves débarqués traversaient le port pieds nus et la tête découverte pour être conduits au marché.

Pour le partage des parts, les usages assez variables pouvaient cependant se résumer de la manière suivante : Le Dey choisissait un esclave sur huit et avait droit au huitième de la cargaison (Alger). Le capitaine prenait tout ce qui se trouvait dans la chambre du navire. Le reste était partagé entre les matelots et les soldats.

A Tunis on prélevait : 10 % pour le Pacha1%  pour l’entretien du port, 1%  pour les marabouts, % dont 10, 12, 15 % pour le capitaine et 40, 38 ou 35 % pour les armateurs, soit 62 %Sur les 38 %0 restant dus, il revenait 3 % au chef des soldats,

3 %au lieutenant, 3 %aux soldats, 3 % aux maîtres canonniers (renégats), 3 % aux canonniers, 3 % au pilote, 3 %au contre-maître de manoeuvre de voiles, 3 %au chirurgien (renégat ou chrétien), 2 %au maître de hache, 2 % au calfat, « 2 % aux marins esclaves loués par des maîtres qui touchaient la part de ces esclaves et

8 % au second du navire. (Dilhau.)

Les agrès du grand mât des navires sacrifiés appartenaient aux gardiens du port (droit de caraporta) et les agrès de misaine au capteur. La carcasse du navire était vendue aux enchères. Le Dey en avait le huitième.

Les prisonniers conduits au marché (Batistan) étaient exposés. On les interrogeait sur leur âge, leurs qualités, leurs aptitudes et leurs relations qu’ils devaient s’efforcer de dissimuler, leurs maîtres futurs devant nécessairement profiter de leur fortune ou de leur naissance au cas de rachat ou d’échange. On les faisait courir, sauter, marcher, puis on annonçait à haute voix les enchères au milieu des discussions les plus violentes etles plus ridicules. Il y avait, en effet, deux enchères, la première toute de ruses, car il fallait terminer au palais cette vente, l’enchère la plus élevée du marché devenant la première au palais, car le prix de la vente au marché appartenait aux propriétaires du navire et à l’équipage tandis que l’excédent d’adjudication profitait au Trésor.

Les chrétiens esclaves étaient ensuite logés soit chez leurs maîtres soit dans les bagnes ou bains publics.

Dans quelques villes, au Maroc notamment, ils habitaient les meilleures maisons du quartier Juif. Généralement, dans les bagnes, il se faisait des groupements par nation, et chaque nation avait un chef. Nous savons qu’au lever du jour chaque nation partait au travail jusqu’à midi avec un quart d’heure de repos le matin pour  déjeuner. De midi à une heure l’esclave se reposait, puis il reprenait jusqu’à quatre heures un durlabeur bien souvent prolongé. Ces travaux étaient fort pénibles : construction de murailles et forts, arrosage des champs et des jardins, creusement de canaux et ports, travaux de menuiserie et de décoration.

En certaines régions, les esclaves étaient obligés d’aller, la nuit, garder les bestiaux dans les champs, et n’employaient pour subsister que le vol ou la corruption.

Il semble que les différentes nations n’étaient guère en accord complet. Les Français, les Anglais et les Hollandais aimaient, paraît-il, à se réunir, tandis que les Italiens et les Espagnols faisaient bande à part.

Mais ici, comme pour le reste, on ne peut généraliser. Ces malheureux ne pouvaient correspondre que par l’intermédiaire des marchands ou des religieux de leur nation et bien heureux étaient ceux qui, par leur industrie, pouvaient améliorer leur sort et adoucir leurs gardiens.

Ceux-là parvenaient, par des travaux supplémentaires, confection de chapeaux, corbeilles, coffrets, cordons, à obtenir quelque nourriture supplémentaire qu’ils partageaient avec leurs compagnons infirmes ou malades qui étaient alors complètement abandonnés.

Dans ces bagnes qui, souvent, n’étaient que d’anciennes citernes où l’on descendait de la voûte par une échelle retirée le soir, éclataient des disputes et des rixes continuelles favorisées par le droit de vendre du vin accordé contre patentes considérables aux chefs de ces prisons qui en usaient, ou plutôt en abusaient largement.

Sous l’influence et la direction des religieux la vie de ces bagnes devint parfois plus supportable.

Les Pères y résidaient pour soigner les malades.

Ils y célébraient la messe et prodiguaient les secours matériels et spirituels. Ces bagnes portaient même des noms de saints : Bagnes Sainte-Croix. Saint-Roch, Sainte-Lucie, Saint-Antoine,Saint-Léonard, etc. Chaque chapelle était même administrée par deux esclaves marguilliers. Les Pères pouvaient circuler librement, ainsi que certains esclaves qui appartenaient à des maîtres plus humains auxquels ils rendaient des services comme médecins, scribes ou architectes.

C’est ainsi que Saint-Vincent-de-Paul qui fut esclave à Tunis, de

1605 à 1607 paraît ne pas avoir trop souffert de sa captivité dont il parle fort peu. Il y eut trois maîtres dont le dernier, Savoyard renégat, fut par lui ramené à la foi, et avec lequel il revint en France en 1607.

Tous, cependant, n’obtenaient pas les mêmes traitements et nombreux étaient les. renégats que l’appât d’une vie plus douce conduisit à l’apostasie.

Pour arriver à ce résultat on employait contre les chrétiens différents procédés dont les plus communs étaient l’ivresse, les faux témoins et les femmes. Ce dernier moyen, le plus ordinaire, exposait à une mort horrible l’esclave trouvé en conversation criminelle avec une musulmane.

C’était pour se soustraire aux plus cruels tourments qu’il abandonnait sa religion. Pour abjurer, le chrétien devait prononcer publiquement la formule: « Dieu seul est Dieu et Mahomet est un prophète ». La cérémonie variait ensuite avec les régions. Ici, le renégat prononçait la formule l’index levé vers le ciel, se faisait raser la tête, subissait la circoncision et recevait le turban.

Ailleurs il était promené sur un cheval, tenant entre le pouce et l’index une flèche la pointe dirigée vers le ciel. On lui procurait vingt-cinq écus, une femme, un chien, un chat, un coq et deux poules (Maroc).

Le prix des journées qu’il touchait comme chrétien lui restait toujours alloué et s’il travaillait pour le Dey il recevait une gratification supplémentaire.

Le Juif qui apostasiait devait se faire chrétien et manger du porc.

Néanmoins les renégats était méprisés. Quelques-uns obtinrent, il est vrai, grâce à cette abjuration, une grande indépendance et même des situations élevées puisque plusieurs furent des corsaires réputés, des chefs de l’armée, et des Beys célèbres. Mais pour le plus grand nombre la situation était plutôt équivoque. Ils habitaient un quartier séparé, ne pouvaient s’éloigner sans autorisation de plus de quatre lieues de leur résidence, et les renégats d’origine juive n’étaient enterrés que dans un cimetière particulier.

Seuls les esclaves prêtres ou médecins pouvaient circuler librement. Les autres, pour leurs durs travaux, ne recevaient que deux petits pains à peine cuits, faits de grossière farine, appelés lunes et environ deux sous de notre monnaie, et encore souvent devaient-ils partager avec leurs gardiens.

Ils étaient vêtus de sacs, la tête presque toujours découverte et succombant en foule à de longues et cruelles maladies. B

eaucoup furent battus jusqu’à la mort et noyés, empalés et même livrés aux bêtes (Maroc).

A ce triste sort ils ne pouvaient échapper que par la mort, l’échange ou le rachat. L’échange était rarement employé, néanmoins il était admis à l’échange qu’il fallait deux Maures pour un chrétien, de même qu’il fallait payer 800 piastres pour un Maure tué par un chrétien, et seulement recevoir 500 piastres pour un chrétien tué par un

Maure. On voit que les intérêts matériels n’étaient pas oubliés et que les avantages n’étaient pas du côté chrétien lors des transactions.

Quand les Pères delà Merci ou les Trinitaires avaient recueilli des aumônes suffisantes ils en donnaient avis aux administrateurs des bagnes qui demandaient le passeport des religieux avec déclaration des valeurs ou marchandises qu’ils apportaient. Le Dey prélevait 3  ½  0/0 sur les espèces et 12  1/2  0/0 sur les marchandises et exigeait en outre le rachat de quelques-uns de ses esclaves trop vieux ou incapables.

Les religieux commençaient par racheter les captifs de leur nation, ne rachetant d’autres chrétiens qu’avec l’excédant de leurs ressources.

Une messe d’actions de grâces était alors chantée et les rachetés y assistaient vêtus de vêtements blancs puis partaient en procession pour s’embarquer.

Le rachat avait lieu également par les gouvernements.

C’est ainsi qu’en 1805 Napoléon envoya à Alger son frère Jérôme racheter les esclaves français, italiens et liguriens pour 400.000 frs, de même que furent rachetés en 1798, à Tunis, au prix de 500 piastres d’Espagne par tête les huit cents habitants de Santa-Piétro, soit environ 500.000 francs. Une fois débarqués en France, les captifs partaient en procession, ils avaient laissé croître leurs barbes et marchaient deux à deux vêtus de manteaux blancs portant de lourdes chaînes afin de frapper l’imagination populaire et recueillir d’abondantes aumônes en vue de nouveaux rachats.

Un rachat de chrétiens se payait en moyenne 3.000 francs, Le prix d’une chrétienne était souvent de six cents sequins, soit 7.000 francs.

On payait d’après la valeur physique de l’individu, ses aptitudes et ses relations.

 

En 1627, il y avait à Alger soixante-dix vaisseaux de course et trente-trois corsaires quittèrent le port en 1634. Il y avait alors à Tunis quatorze vaisseaux ronds et vingt-cinq galères.

On peut évaluer à cent cinquante le nombre des vaisseaux qui faisaient la course sur les côtes de la Barbarie lors de la grande période de prospérité des marines corsaires.

La flotte des pirates Tripolitains fut détruite par les Chevaliers de Malte.

Quant à la piraterie Tunisienne sa décadence commença en 1806 et elle disparut quelques années après. A cette époque, dit le Docteur Frank, les navires étaient mal armés et ne quittaient plus la rade qu’en mai pour y rentrer au mois de septembre. Quand cette escadre était en rade aucun navire étranger ne pouvait mettre à la voile avant le départ de cette flotille. Les Tunisiens n’exerçaient plus la piraterie qu’en cas de guerre et envers leurs ennemis, respectant les neutres et les traités; tout au contraire des Algériens qui, à toute époque, pillaient amis et ennemis. Les Algériens, dit le même auteur, traitaient tous les ports en pays conquis et maltraitaient les équipages des nations européennes, les obligeant à leur fournir de l’eau.

Ils vexaient les marines Sardes, Napolitaines, Toscanes, Génoises et Espagnoles et les réclamations des consuls étaient peu ou point écoutées.

En’ 1816, lord Exmouth bombarda Alger et détruisit sa marine corsaire qui avait totalement disparue lors de la conquête française.

En 1817, Moulay Soliman, sultan du Maroc, abolit la course et fit racheter par le gouverneur du Sous les chrétiens captifs retenus par les Maures.

 

En 1818, la piraterie n’était plus qu’un souvenir.

Notre visite à Porto-Farina remontant à quelques années, nous avons pensé utile d’y joindre une étude détaillée sur sa situation actuelle. Nous ne pouvions mieux faire que de reproduire ici un travail inédit de M. Canavaggîo, le sympathique instituteur de cette localité qui, mêlé à la vie intime de la population, était mieux en mesure que quiconque d’en décrire la physionomie toute spéciale.

 

PORTO-FARINA D’AUJOURD’HUI

 

« La montagne qui domine Porto-Farina est le Djebel Nadour. Du sommet du Nadour, et par temps clair, la vue embrase un vaste panorama.

Vers l’ouest, on aperçoit, au loin, le Cap Blanc, Ferryville, Metline, pittoresque village arabe accroché au flanc d’une montagne, l’île des Chiens et son phare, et, plus près, Ras el Djebel et Raf- Raf. Vers l’est et le sud, la vue s’étend sur Zirabra, le Cap Bon, Sidi Bou Saïd, Carthage, La Goulette, une partie de Tunis, Rades, Hammam-Lif,

le Bou Kournin, le Djebel Reçass et, dans le lointain, le Zaghouan.

 

L’altitude et la position du Nadour avaient été utilisées par les Arabes qui, sur son sommet, avaient établi un poste d’observation (un nadour), pour signaler le passage des vaisseaux que les pirates, cachés dans la darse de Porto-Farina, allaient attaquer. Ce Nadour, dont il reste encore des vestiges, a donné son nom à la montagne.

 

Il y a une vingtaine d’années, le génie militaire y construisit un poste optique. Ce poste, occupé chaque année pendant 45 jours, correspond avec ceux du Cap Blanc et de Sidi Bou Saïd. Plnfin, en 1901, la Marine y a fait construire un sémaphore relié télégraphiquement à Bizerte.

Il serait en outre question d’y installer un poste de télégraphie sans fil.

Une piste de près de trois kilomètres de longueur, conduit au sémaphore en côtoyant des ravins très profonds. L’ascension, pas trop pénible, peut se faire en une heure ; vingt minutes suffisent pour redescendre.

Sur les flancs du Djebel Nadour poussent, en abondance, le thym, le romarin, la bruyère, etc.

Ces plantes, continuellement battues par le vent, ne s’élèvent guère au-dessus du sol et forment un immense tapis de verdure qu’émaillent de nombreuses fleurs pendant une grande partie de l’année.

Une seule source jaillit de la montagne, sur le versant de Porto-Farina. Malheureusement son niveau est trop bas et son eau, quoique abondante et de bonne qualité, ne peut être utilisée et se perd dans le lac. Située à plus de deux kilomètres du village elle ne sert qu’à abreuver les nombreuses bêtes de somme des indigènes et des Maltais qui se rendent, les premiers au pèlerinage de Sidi el Mekki, les seconds, dans les jardins qui bordent le lac. Cette source dénommée  » El Aïoun  » pourrait rendre de grands services si elle était captée quelques mètres plus haut.

Quant à l’eau qui alimente Porto-Farina, elle provient d’une source située à 7 kilomètres et jaillissant sur les hauteurs qui dominent le village de Aousdja. De récents travaux, exécutés pour la réfection de la conduite, ont fait découvrir les traces de 7 à 8 anciennes canalisations en maçonnerie, ce qui porte à croire que cette source avait été captée par les Romains.

Pour expliquer la rareté de l’eau dans la montagne, une légende locale veut qu’un cours d’eau souterrain traverse, dans toute sa longueur la chaîne de montagnes dont fait partie le Nadour?

Ce cours d’eau, qui n’existe que dans l’imagination de la population, irait se jeter à la mer à la Pointe Farina en face l’île Plane, où il produirait un fort courant ; la vérité est que la montagne est formée de couches rocheuses, presque verticales, qui ne laissent aucun passage à l’eau. Celle-ci s’en va jaillir sur l’autre versant, qui n’est pas rocheux, et forme plusieurs sources au-dessus de Raf-Raf. Une de ces sources, captée, alimente ce village ; les autres, dont quelques unes à débit très important, servent à irriguer les nombreux vergers qui, avec la vigne, constituent là principale culture de Raf-Raf.

Si la région de Porto-Farina n’a pas beaucoup de sources, elle est, du moins, une des plus favorisées de la Tunisie, sous le rapport de la pluie, qui y tombe régulièrement, et à intervalles assez rapprochés, de fin Septembre à fin Avril. Dans le dernier trimestre 1905, la station météorologique de l’école a enregistré 488 millimètres d’eau.

Enfin, dans les environs du village, la nappe souterraine n’est pas trop difficile à atteindre, et dans quelques propriétés, il a été creusé des puits peu profonds, qui fournissent en grande abondance, de l’eau d’excellente qualité.

Le climat de Porto-Farina est tempéré, la montagne abritant le village contre les vents du nord.

Sa plus basse température enregistrée dans le dernier trimestre 1905 a été de 5 degrés. Pendant l’été de la même année le thermomètre est monté jusqu’à 40 degrés.

Le vent dominant sur la contrée est le vent du nord-ouest qui y souffle, quelque fois, avec une violence extrême.

Pendant l’hiver 1902, une grande statue en marbre qui se trouvait sur l’église, fut renversée par un ouragan du nord-ouest et les caroubiers, brisés par cette tempête, se comptèrent par centaines.

Une barque, ancrée au bord du lac, fut soulevée comme un fétu de paille, lancée à une

vingtaine de mètres, dans un champ d’orge, et réduite en miettes.

Les Romains avaient fondé une colonie à Porto-Farina. A trois kilomètres avant d’arriver au village actuel, on trouve des vestiges d’importantes constructions; si des foirilles bien dirigées, y étaient pratiquées, on ferait certainement des découvertes intéressantes. En 1895, un propriétaire maltais, M. Carmelo Camilleri, faisait creuser un puits dans son jardin. Ses ouvriers découvrirent presque à fleur de terre, un tombeau en marbre entouré des statues des neuf muses. Ce tombeau est au musée du Bardo depuis le mois de Mai 1898.

Non loin du jardin de M. Camilleri, le nommé M’hamed Ksiba a trouvé une base de colonne qui n’a pas moins de 85 centimètres de hauteur et dont la plinthe a 75 centimètres de côté ; cette base supportait une colonne ayant 60 centimètres de diamètre et le monument dont elle faisait partie ne pouvait être que grandiose.

Au pied de la montagne, et au-dessus de Porto-Farina, on remarque des ruines qui semblent provenir d’anciens barrages. Plus bas* dans le village, on trouve, assez fréquemment des traces de canalisations, ce qui fait supposer que les Romains avaient suppléé au manque de sources en créant des réservoirs d’eau de pluie au pied

du Nadour.

Avec les Arabes, Porto-Farina devint un des centres les plus actifs des opérations des corsaires qui y trouvaient, dans la darse et sous la protection de ses trois forts, un refuge contre les vaisseaux qui pouvaient leur donner la chasse. Ces trois forts et la darse, construits, dit-on par des ingénieurs génois, existent encore. L’un d’eux a été transformé en bagne. Des deux autres, l’un servit de lazaret au moment où les pèlerins, au retour de la Mecque, débarquaient à Porto-Farina et y subissaient une quarantaine. Plus tard et jusqu’en Octobre 1904, on y installa une colonie de jeunes détenus indigènes. Enfin, le troisième fort fût transformé en infirmerie pour les forçats : l’humidité qui y règne le fit évacuer et, ainsi que l’ancien lazaret, il ne tardera pas à tomber en ruines. Ce fort, appelé « Borg ËlOustani »0) (le fort du milieu), est encore armé de ses vieux canons et on y voyait, il n’y a pas bien longtemps, une catapulte et son approvisionnement de gros boulets et pierre. La catapulte fut détruite par un agent du service pénitentiaire qui en fit du bois à brûler, quant aux boulets, ils furent enlevés en

1903, par le garde-côte Phlégéton » et transportés à l’arsenal de Sidi Abdallah. Quelques-uns furent envoyés au musée du Bardo, ainsi qu’une grande plaque en marbre qui était placée au-dessus de la porte principale de l’arsenal.

 

(1)  Le Bordj El Oustanï «et occupa actuellement par le poste de police.

 

Cette plaque était couverte d’inscriptions arabes que les plus fins lettrés de Porto-Farina n’ont jamais su déchiffrer.

Quand Ahmed bey résolut de créer un port de guerre à Porto-Farina, d’immenses casernes furent construites autour de la darse. De nombreux ouvriers, tailleurs de pierre, maçons, menuisiers, forgerons, furent employés aux travaux de l’arsenal.

Pour les empêcher de se sauver on prenait, le soir, la précaution de les enchaîner et de les enfermer dans un souterrain qui existe encore.

Dans la journée ils étaient surveillés par des féroces spahis dont le bâton avait vite fait de faire rentrer sur le chantier, celui des ouvriers ou mieux des esclaves, qui auraient voulu le quitter.

Mohamed Badria, maçon, encore vivant, a travaillé dans ces conditions pendant plusieurs années, et les souvenirs qu’il a gardés de cette période de sa vie sont loin d’être gais.

Les travaux terminés, le bey envoya une garnison de vingt mille hommes à Porto-Farina. Un jeune docteur français, le docteur Sorba, originaire de la Corse, remplissait les fonctions de médecin major. Il se maria avec une italienne dont le père, maître de port, était établi dans le pays depuis une vingtaine d’années. Le docteur Sorba est décédé à Porto-Farina à l’âge de 33 ans, ne laissant aucune fortune à sa veuve qui est morte dans la misère.

Le commandement de la garnison de Porto- Farina fut confiée au général Salah Cheboud qui fit édifier de nombreuses constructions pour son usage personnel et pour celui de sa suite.

Quand Ahmed Bey eut résolu d’abandonner Porto-Farina, toutes les constructions qui avaient été édifiées furent abandonnées et, faute d’entretien, ne tardèrent pas à tomber en ruines. Les matériaux utilisables furent, en grande partie, utilisés par les habitants; le gouvernement de son côté, en fit prendre pour construire le Contrôle civil de Bizerte ; le reste fut vendu et, à l’heure qu’il est, tout est détruit.

Seules, des arcades qui longent un côté de la darse, sont encore debout. Ces arcades, derrière lesquelles se trouvent d’immenses magasins, sont dénommées ( » La Kechla  » la caserne).

Comme il a été dit au commencement de cette notice, Porto-Farina se trouve à 57 kilomètres de Tunis et à 44 kilomètres de Bizerte. Des routes carrossables, construites par les forçats, le relient à ces deux villes et à Ras el Djebel. Une diligence et un service d’automobiles assurent quotidiennement les communications avec Tunis et Bizerte et transportent le courrier.

La population de Porto-Farina se compose d’environ 1500 indigènes, de près de 400 maltais, de quelques familles italiennes et d’une quarantaine de français (exactement 49).

Les indigènes descendent, en grande partie, d’anciens forçats chrétiens qui, convertis à l’islamisme, se marièrent dans le pays et y firent

souche. Les descendants de ces Européens ont conservé les noms et les traits de leurs ancêtres.

Il n’est pas rare en effet, de rencontrer un individu blond, souvent roux, au nez aquilin, aux yeux bleus, aux longues moustaches blondes, a qui l’on adresserait volontiers la parole en français ou en italien, en italien plutôt, s’il n’était habillé en arabe. Si on lui demande son nom, on peut être certain qu’il s’appelle ou .*’ Kristôu  » ou « Zénouïze » (le génois), ou  » Forçadou (le forçat), ou  » Blancou  » (le blanc), ou  » El Malti  » (le maltais), ou  » Zarrouk  » dont l’ancêtre était napolitain.

 Le type européen se voit mieux chez les femmes qui ont presque toutes, paraît-il, le

teint blanc, les cheveux blonds et les yeux bleus.

A propos de ces musulmans d’origine chrétienne, il n’est peut-être pas sans intérêt de remarquer qu’ils sont beaucoup plus croyants, ou tout au moins plus pratiquants que les arabes n’ayant aucun lien de parenté avec les Européens. Peut-être,

par cet excès de ferveur religieuse, veulent-ils faire oublier ce qu’ils considèrent comme leur péché originel.

Les indigènes de Porto-Farina sont presque tous jardiniers. Quelques-uns pourtant, sont épiciers, boulangers, maçons, menuisiers, marins, barbiers.

Un de ces derniers est en même temps « tebib » (médecin) et les remèdes qu’il prescrit à ses malades, en plus de la saignée obligatoire, ne sont ni bien difficiles à préparer, ni bien difficiles à prendre : des tisanes simples, de la « dendouna » (teinture d’iode), etc. Mais le remède qui a fait sa réputation est l’eau de « Janos » qu’il appelle tout simplement « El ma mtaâ el kerkedan » (l’eau de rhinocéros), un interprète facétieux lui ayant traduit « eau de Janos » par « eau de rhinocéros ».

Et le brave « tebib » a tellement confiance en son « eau de rhinocéros » qu’il n’hésite jamais à l’employer dans les cas qu’il considère comme désespérés!

De tous les indigènes qui exercent un métier, aucun ne se désintéresse complètement de son lopin de terre, et au moment des semailles des pommes de terre, semailles qui se font deux fois par an, en Octobre et en Janvier, magasins et ateliers sont désertés, et ouvriers e.t marchands redeviennent jardiniers.

Les jardiniers de Porto-Farina cultivent surtout la pomme de terre, qui est justement réputée dans toute la Tunisie et dont la production annuelle atteint une moyenne de 25 à 30.000 quintaux.

Les principales variétés cultivées sont: la rouge, la rose, la rouge et la blanche de Naples et une variété indigène nommée  » Kechelef » du nom de celui qui l’a cultivée le premier. Depuis deux ans on a essayé la culture de la pomme de terre de Hollande ; on verra dans le passage sur les primeurs les résultats de cet essai.

Un dicton populaire dit que Porto-Farina n’a que  » El Djebel ou El Bahar » (la montagne et la mer) Les habitants ne disposent en effet, comme terrain cultivable que de la bande de terre qui se trouve entre le pied de la montagne et le lac. Dans certains endroits, cette bande est tellement étroite qu’il a fallu prendre, sur la montagne, l’espace nécessaire au passage de la route de Sidi Ali El Mekki. Il n’est pas étonnant que, dans ces conditions, le terrain soit cultivé avec un soin minutieux et qu’aucune parcelle n’en soit laissée inculte. Quelques propriétaires se sont attaqués à la montagne et, à l’aide de nombreux murs de soutènement, ont réussi à agrandir leurs jardins.

D’autres ont transporté du sable à dos d’âne et, grâce à d’abondantes fumures, ont pu constituer des jardins là où ne poussaient auparavant que quelques maigres buissons de romarin ou de câpriers.

Enfin, la langue de sable qui sépare le lac de la langue de Sidi El Mekki a été transformée en jardins. C’est dans ce sable, toujours humide et abondamment fumé, que l’on récolte, outre des pommes de terre et des tomates, des melons, recherchés sur le marché de Tunis, et dont la vente laisse, entre les mains des producteurs, un bénéfice appréciable.

Pour garantir, pommes de terre, tomates et melons contre le vent, on entoure chaque planche d’une épaisse rangée de  » Zenzesfoura », variété de saule épineux dont les petites fleurettes jaunes répandent une odeur très pénétrante.

Quelques jardiniers commencent à cultiver les choux-fleurs et les choux dont ils achètent la graine à Tunis; lé choux coeur de beuf a toutes leurs préférences. Enfin tous cultivent le pavot dont ils tirent l’opium. Mais ces cultures, qui demandent beaucoup de soins et surtout beaucoup de temps, ne sont plus rémunératrices, le prix de l’opium étant tombé de 80 frs à 30 frs le kilogramme.

La culture des arbres fruitiers est très prospère à Porto-Farina. Outre l’amandier et le caroubier, que l’on plante dans les terrains rocailleux et de mauvaises qualité, les arabes cultivent, non sans succès, le figuier, le poirier, le pommier, le prunier, l’abricotier, le pêcher, le mandarinier, l’oranger.

Les caroubes et les amandes de Porto-Farina sont très renommées. Les amandes cassées sont vendues à Tunis de 180 à 190 frs le quintal. Les caroubes sont surtout vendues à Souk el Arba et même à Souk Ahras. Leur prix, sur place, varie entre 11 et 15 frs. le quintal. Ce prix est d’autant plus rémunérateur que le caroubier ne demande aucun soin de culture. Enfin, les figues constituent un bon revenu, qu’elles soient vendues fraîches ou sèches. Pour hâter leur maturité, on emploie le procédé suivant: avec un morceau de bois effilé, on perce la figue dans le sens de la longueur; puis, à l’aide de ce même morceau de bois, on y introduit une goutte d’huile. Deux jours après avoir été soumise à cette opération, la figue est mûre. Elle ne vaut pas, il est vrai, la figue qui a mûri naturellement, mais venant plus tôt elle se vend mieux.

Quelques indigènes sont réputés comme bons greffeurs ; la seule greffe pratiquée par eux est la greffe en écusson.

La culture des primeurs est pratiquée depuis longtemps à Porto-Farina et laisse des bénéfices appréciables à ceux qui s’y livrent. Elle serait plus rémunératrice si les jardiniers employaient des procédés de culture plus modernes, et s’ils semaient des variétés améliorées.

Dans chaque jardin on trouve une petite planche de terre, préparée d’une façon spéciale. Sous l’anfractuosité d’un rocher, derrière une haie ou le long d’un mur, le jardinier a disposé une couche de bon terreau; c’est là qu’au mois d’août, il fera son semis de tomates dont les plants, repiqués de bonne heure,donneront des primeurs.

Pour garantir les jeunes plants contre la chaleur de la fin de l’été, le jardinier établit au-dessus du semis, une toiture de branchages, d’herbes, de joncs ou de feuilles de palmier. Cette toiture servira aussi, plus tard, à protéger le semis contre le froid et l’humidité de la nuit. Enfin, des branches d’olivier ou des roseaux, plantés verticalement sur les côtés de la planche, mettent, relativement, les plants de tomates à l’abri des vents.

Grâce à des arrosages judicieusement dosés, ces plants ne tardent pas à atteindre dix à quinze centimètres de hauteur ; ils sont, à ce moment, gros comme des plumes d’oie et n’ont pas de branches latérales. Pour faire pousser ces branches, le jardinier éclaircit son semis, Rince les plants qu’il laisse en terre et, pour les rendre plus robustes, supprime les arrosages pour quelques jours. Lorsqu’il juge que les plants sont assez forts, il les repique en pépinière et toujours dans un endroit bien abrité et bien exposé. Enfin, au mois de Novembre, ces plants sont définitivement mis en place. Le terrain qui doit les recevoir est copieusement fumé et bien préparé d’avance. Il est ordinairement divisé en 7 planches assez étroites et entouré d’une haie de palmiers, de roseaux ou de branches d’olivier entrelacées.

Chaque planche est en outre séparée de sa voisine par une haie brise-vent, formée par une épaisse rangée de zenszesfouras. Les jeunes tomates sont plantées au fond de trous, peu profonds, que le jardinier a creusé à environ un mètre 50 l’un de l’autre. Sur les bords de ces trous, et du côté d’où vient ordinairement le vent, on dispose quatre ou cinq branches de palmier, de façon à former un éventail. Ce sera le seul abri qui garantira la plante, pourtant très délicate, contre les froids de l’hiver. Ceux-ci ne sont pas, heureusement, bien rigoureux et c’est ce qui explique que, malgré cette installation rudimentaire, peu de tomates périssent.

Les tomates mises en place, il ne reste plus grand chose à faire au jardinier qui se contente de les biner légèrement une fois ou deux, d’arracher les mauvaises herbes et de les arroser quelque fois, si l’hiver n’est pas trop pluvieux.

Les premières tomates sont récoltées fin Avril et se vendent, à Tunis et à Bizerte, entre 5 et 6 francs le panier de cinq kilogrammes. Ce prix baisse sensiblement à partir du 15 ou 20 mai, époque à laquelle la récolte est plus abondante.

En prenant quelques précautions on pourrait arriver à récolter des tomates bien avant le mois de Mai. Sur un pied que j’ai soigné spécialement dans mon petit jardin, j’ai pu avoir trois tomates bien mûres, le 10 Mars.

A la culture des tomates les jardiniers devraient joindre celle des petits pois qui viennent très bien à Porto-Farina. L’automne dernier, le gardien chef du bagne en a semé un petit carré sous les fenêtres de l’école : il a pu récolter des petits pois la veille de la Noël. Cette culture, ainsi que celle des haricots verts, procureraient certainement de beaux bénéfices à celui qui voudrait les pratiquer sur une assez grande échelle.

Enfin la nature du terrain de Porto-Farina se prêterait très bien à la culture des asperges.

Mais de toutes les cultures qui pourraient être avantageusement pratiquées à Porto-Farina, celle de la pomme de terre donnerait certainement les meilleurs résultats.

En 1904, la Société des Primeuristes tunisiens engagea les jardiniers à semer la pomme de terre de Hollande et, à cet effet, elle leur livra une certaine quantité de semence. L’essai fut tenté dans de mauvaises conditions: la semence qui n’était pas, paraît-il, de première qualité, ne put être mise en terre que très tardivement ; d’un autre côté, l’hiver fut assez rigoureux et les froids des premiers jours de Janvier firent beaucoup souffrir les pommes de terre. Bref, le résultat fut négatif et la Société des Primeuristes renonça à poursuivre l’expérience.

Sur les conseils d’un Français, qui lui procura la semence, le nommé Mohamed Belhadj Othman reprit l’idée pour son propre compte et il sema, cette année, des pommes de terre de Hollande.

Il y a tout lieu de croire qu’il n’a pas eu à le regretter puisque, vers le 15 Décembre dernier, il a pu récolter deux quintaux environ de belles pommes de terre. La Société des Primeuristes tunisiens s’est chargée de les expédier et de les vendre. Le prix rémunérateur qu’il ne peut manquer d’en avoir tiré, l’engagera à recommencer et son exemple sera suivi par d’autres.

La culture des primeurs deviendrait ainsi une source de bénéfices pour la laborieuse population de Porto-Farina. A ce point de vue elle mérite d’être encouragée.

Enfin, les arabes cultivent les oeillets dont ils sont grands amateurs et dont ils tirent un grand profit. La variété la plus recherchée est le  » marchouch « , oeillet blanc panaché de rose, dont le plant, en pot, se vend couramment 2 fr. à 2 fr. 50. Les plus beaux pieds atteignent quelquefois 5 francs. Mais l’oeilletle plus rare est l’œillet blanc panaché de vert créé par « El Hedi Roustan » qui assure avoir obtenu cette variété en greffant un oeillet blanc sur du persil ! J’ai hâte d’ajouter que ce fameux oeillet n’a jamais existé que dans la très fertile imagination de ElJHedi. Pour s’en convaincre, il suffit de lui en demander une bouture; il ne manque jamais de bonnes raisons pour la refuser.

El Hedi est mon ami depuis que j’ai eu l’air de croire à son oeillet vert. Comme il me racontait de quelle façon il s’y prenait pour greffer son pied de persil, je lui fis la remarque, qu’en effet, les racines de l’oeillet avaient beaucoup de ressemblance dans celles du persil. Le brave El Hedi, croyant avoir trouvé quelqu’un qui prenait son histoire au sérieux, était transporté de joie et ne cessait de me répéter:  » Rihit? Rihit? » (Tu as vu? Tu as vu?). Depuis ce jour il est plus persuadé qu’il a créé l’oeillet vert. Cela ne l’empêche pas, du reste, et pour cause, de m’en refuser la moindre bouture ou la plus petite fleur. La région de Porto-Farina étant très florifère, les habitants élèvent beaucoup d’abeilles. Les ruches sont formées d’un simple panier en paille et les moyens d’extraction de miel sont des plus rudimentaires.

Aussi le rendement est-il peu appréciable.

Comme il a été dit plus haut, la population maltaise se compose d’environ 400 âmes. La première famille maltaise établie à Porto-Farina est la famille Baldacchino qui est dans le pays depuis près d’un siècle. Plus tard vinrent les Muscat, les Crima, les Camilleri, les Bugeia, les Spiteri, les Meylak. Les premiers maltais vivaient de la pêche et surtout de la contrebande de tabac et de, poudre. Quand la contrebande fut sévèrement réprimée, ils se tournèrent vers l’agriculture et prenant exemple sur les indigènes, ils devinrent d’excellents jardiniers. En général, le maltais de Porto-Farina est travailleur et sobre. Ses procédés de culture sont les mêmes que ceux des indigènes dont il a pris, du reste, les coutumes, les moeurs et un peu le costume. La femme maltaise ne sort que très rarement, si ce n’est que pour aller à l’église ; dans ce cas, elle est couverte d’un grand châle qui lui cache presque complètement la figure. Si elle est obligée d’aller chez une parente, elle fera un long détour pour ne pas passer sous le souk ou dans une rue exclusivement habitée par des indigènes. Cette peur des arabes n’a pourtant pas empêché quelques maltaises de se marier avec des musulmans. Une de celles-ci passe pour être sorcière et vit aux dépens des naïfs, qui vont consulter la  » déguezr » (devineresse) pour toutes les affaires de quelque importance.

Et ce qu’il y a de plus curieux c’est que ses anciens correligionnaires, les maltais, ou plutôt les maltaises constituent le plus clair de sa

clientèle.

La population française de Porto-Farina comprend quelques pécheurs et quelques fonctionnaires et leurs familles.

A environ 6 kilomètres du village, et non loin de la pointe Farina, se trouve le marabout (tombeau) de sidi Ali el Mekki, Bâti sur le flanc de la montagne qui, à cet endroit, est presque taillée à pic, on y Accède par mi sentier très raide qui surplombe

la mer.

Sidi el Mekki est un lieu de pèlerinage très fréquenté, surtout par les femmes, qui y viennent de Mateur, de Bizerte, de Tunis et même de plus loin. Chaque pèlerin, ou tout au moins chaque chef de famille qui y amène femme (ou femmes) et enfants, apporte

une bête, mouton, chèvre ou même poule, qui est égorgée en l’honneur du saint marabout et surtout pour le grand profit de l’Oukil, qui prélève le quart sur toutes les offrandes.

La réputation de sainteté de Si el Mekki est tellement bien établie qu’il n’y a pas de forçat libéré qui ne lui consacre sa première journée de liberté.

Les Djerbiens établis dans le nord de la Régence, font de Sidi el Mekki leur lieu de pèlerinage préféré.

Chaque année» au mois d’août* ils se réunissent en grand nombre et, en voiture, en charrette, à çhévâl, à dos d’âne et même à pied, se rendent à Sidi el Mekkii étendards déployés et musique en tête. Arrivés le lundi matin, ils repartent le

•jeudi soir. Pendant quatre jours ce ne sont que chants, danses, fantasias coups de fusils, couscous monstres. Il n’est pas rare que ces fêtes soient troublées par des accidents : c’est ainsi qu’un Djerbien a été tué net par un tromblon qui, chargé jusqu’à la gueule, lui a éclaté dans la main.

 

Un vieil italien qui a embrassé la religion musulmane et qui habite Porto-Farina depuis

une soixantaine d’années, m’a raconté la légende suivante :

« Il y a bon nombre d’années, un ermite chrétien, nommé Michel, venu on ne sait d’où, s’établit dans une grotte de la montagne. Il partageait son temps entre l’étude et la contemplation. Les coquillages qu’il allait ramasser au bord de la mer étaient sa seule nourriture. La vie austère qu’il menait ne tarda pas à attirer l’attention des arabes, et à lui gagner leur sympathie. Pendant toute sa vie il fut entouré de respect et, à sa mort, il fut enterré dans sa grotte par les soins des arabes qui, depuis, le vénèrent comme un saint sous le nom de Sidi el Mekki (Saint Michel). »

D’après la légende, les livres du saint marabout existeraient encore, de même que son cadavre qui serait conservé d’une façon surprenante. Nul n’ayant été appelé à vérifier cette assertion, il y a lieu de la reléguer dans le domaine de la fantaisie.

Toujours est-il que les arabes attribuent à Sidi el Mekki le pouvoir de faire des miracles: une semaine passée au tombeau du célèbre marabout guérit un malade aussi bien, sinon mieux que pourrait le faire le plus grand médecin, et quelques glissades sur une pierre ad hoc suffisent pour rendre féconde une femme stérile. Il faut croire que bien nombreuses sont les femmes arabes qui se trouvent dans ce cas, car la pierre magique a tellement servi que sa surface en est devenue unie comme une glace. Enfin Sidi el Mekki aurait une influence considérable sur le sexe des enfants à naître. L’enfant sera du sexe masculin ou du sexe féminin suivant l’importance du cadeau offert.

Les habitants de Porto-Farina sont très jaloux de leur saint marabout. D’après mon vieux conteur italien, au moment de l’occupation française, ils n’auraient pas été loin de prendre les armes pour le défendre ; un mauvais plaisant ayant fait courir le bruit que la campagne de Tunisie n’avait pas d’autre but que celui d’enlever le tombeau de Saint Michel aux infidèles ! Les autorités durent déployer beaucoup d’éloquence pour prouver à leurs naïfs administrés que nous nous étions dérangés pour autre chose.

A Sidi el Mekki se trouve un plage superbe qui s’étend jusqu’à la Marsa. Sans fond dangereux, cette plage est, l’été, le rendez-vous de tous les pêcheurs à l’épervier de Porto-Farina et de Raf-Raf. C’est, en effet, à cette époque qu’a lieu le passage des mulets dont la femelle porte une boutague (oeufs) très estimée. Cette pêche fournit l’occasion de nombreuses parties de plaisirs qui, malheureusement se terminent, la plupart du temps, par une orgie dont l’anisette et l’absinthe font tous les frais.

Les mulets péchés dans la journée sont vendus à Porto-Farina. Le pêcheur en garde quelques-uns parmi les plus gros pour son repas du soir et celui de ses invités. Ces mulets, grillés sur des charbons ardents, constituent un mets assez agréable.

Le plus renommé de ces pêcheurs est El Hedi Roustan, le même qui prétend avoir créé l’œillet vert. Pendant un séjour que je fis sur la plage avec ma famille aux dernières grandes vacances, j’avais pour voisin mon ami El Hedi. Le soir il venait volontiers causer avec moi, et il m’arrivait souvent, si la lune le permettait, de l’accompagner à la pêche. Que nous fussions à la maison, à déguster notre café ou sur la plage à guetter le poisson, El Hedi avait toujours une nouvelle du soir à me raconter. Il est vrai que souvent l’histoire m’avait été déjà racontée deux ou trois fois par lui-même ; mais comme il avait soin d’y introduire de nombreuses variations et que, d’un autre côté, je ne voulais pas lui faire de la peine, je l’acceptais comme si je l’entendais pour la première fois. Un jour, il avait capturé quatre canards sauvages d’un coup d’épervier, une autre fois il avait un énorme loup (poisson de mer à chair très délicate) qu’il avait eu toutes les peines du monde à tirer sur la plage et qu’il avait été obligé de tuer d’un coup de fusil ! Enfin, un soir, alors qu’il était employé à la pêcherie, il était tellement rentré de daurades dans les bordigues qu’il surveillait qu’il ne voyait plus l’eau. « Les daurades, me disait-il, étaient entassées dans les bordigues comme les sardines dans un baquet. »

Mais là où El Hedi n’a pas son pareil, c’est dans la confection d’une Mechoua (grillade de mulet).

A Tunis même on le connaît et il y a quelques années il fut prié d’en préparer une pour un Ministre dont il a oublié le nom. « En un tour de main, me disait El Hedi, les mulets étaient péchés et nettoyés. Ramasser le bois et préparer la braise fut l’affaire d’un instant et au bout d’un temps relativement court, la Mechoua cuite à point était soigneusement emballée et chargée sur une mule qui partit à francs étriers. Deux heures plus tard la Mechoua était sur la table du Ministre : le poisson était arrivé chaud.»

Par retour du courrier El Hedi reçut les félicitations du Ministre et une somme de 100 piastres ? ? »

Les pêches de El Hedi Rôustan feraient mauvaise figure à côté de celles que l’on fait dans la pêcherie installée dans le lac de Porto-Farina.

Jusqu’en 1898, la pêche était libre dans le lac. A cette époque, elle fut concédée à M. Lisbonis, ancien Secrétaire général de la Municipalité de Tunis, moyennant une redevance annuelle de 500 francs. Cette concession était valable pour une durée de douze années, M. Lisbonis exploita lui-même sa pêcherie pendant six mois, puis il la céda à M. Démange. Ce dernier s’en dessaisit à son tour, en 1903, en faveur de MM, Bonello et Pisani, de Tunis, qui l’exploitent encore.

La pêche est pratiquée au moyen de bordigues, de verveux et de filets flottants.

Un barrage fait de panneaux en grillage de fer; ferme » la seule passe qui permettrait au poisson de gagner la mer. Ce barrage forme une ligne brisée de près de un kilomètre de longueur.

C’est au sommet des angles sortants de cette ligne brisée, que sont installées les bordigues.

Une flottille d’une dizaine d’embarcations et de nombreux filets complètent le matériel d’exploitation.

Un nombreux personnel est employé à la pêcherie. Outre un comptable français, il comprend un « raïs » (maître pêcheur), une vingtaine de pêcheurs italiens, quatre inscrits maritimes, qui sont spécialement affectés à la pêche aux filets, et quelques gardiens. Ces derniers ne sont pas moins nécessaires que les pêcheurs, car les braconniers sont légion et réussissent souvent à tromper leur vigilance.

La pêche aux filets est pratiquée par des barques françaises commandées par des inscrits maritimes.

Une partie du poisson péché par ces inscrits est exporté et ne paie pas de droits à sa sortie de Tunisie.

Les bordigues sont des espèces de grandes nasses en grillage de fer. La pêche par les bordigues se fait automatiquement et ne demande qu’un personnel très restreint, souvent même un seul homme suffit. Sa tâche consiste à surveiller la bordigue et à en fermer la porte lorsqu’il juge suffisante la quantité de poisson qui s’est laissée prendre. Cette surveillance ne s’exerce, du reste, qu’à certaines heures de la journée. Le lac de Porto-Farina est, en effet, soumis à l’influence du flux et du reflux. Pendant six heures consécutives l’eau de la mer rentre dans le lac avec assez de violence pour rendre pénible la sortie d’une barque ; pendant les six heures qui suivent c’est, au contraire, l’eau du lac qui sort Or, le poisson marche toujours contre le courant: c’est donc au moment où celui-ci rentre dans le lac que le poisson cherche à en sortir. En bancs serrés, il se dirige vers la passe, pour gagner la mer ; mais il est vite arrêté par le barrage qu’il se met alors à longer, avec l’espoir de trouver une issue. La moindre déchirure dans le grillage peut laisser passer un quantité considérable de poisson.

Aussi, le barrage est-il soigneusement et fréquemment visité par le personnel de la pêcherie.

Si le barrage çst intact, le poisson continue sa marche et, arrivé devant la porte d’une bordigue, il s’y introduit et n’en peut plus sortir. Armé d’une épuisette à mailles très solides, le pêcheur a vite fait de le faire passer de la bordigue dans la barque qui le transportera à terre.

Pendant l’été, au moment de la pêche du mulet, l’épuisette est abandonnée et les pêcheurs prennent le poisson à la main. Cette pêche n’est pas sans danger. Le mulet peut, en effet, sautera plus d’un mètre de hauteur au-dessus de l’eau. Lorsqu’il se voit acculé contre le grillage de la bordigue, il s’élance comme une flèche et essaie de sauter par dessus les parois de sa prison. Il n’est pas rare, dans ce cas, que le pêcheur le reçoive en pleine figure et avec assez de force pour que le sang coule. Afin d’éviter les accidents il ne descend dans la bordigue que le visage protégé par un masque d’escrime.

Le poisson péché par les bordigues, ou par les filets, est transporté à Porto-Farina, dans l’après-midi et mis en caisses. A l’aide de casiers mobiles et disposés horizontalement, ces caisses sont divisées en compartiment. Dans chacun de ces compartiments on dispose une rangée de poissons que l’on recouvre d’une couche de glace pilée.

Afin que le poisson ne soit pas en contact direct avec la glace, on l’isole avec une feuille de papier glacé. Dans la soirée, ces caisses, hermétiquement fermées, sont chargées sur des charrettes qui les transportent à Tunis et où, pour éviter la chaleur, elles doivent arriver le lendemain à la première heure.

Les principales espèces de poissons péchés dans le lac de Porto-Farina sont : le loup, la sole, la daurade, le marbré, l’anguille, le spars et les différentes variétés de mulet. On y pêche aussi quelques rougets et quelques goujons, Ces deux dernières espèces ont presque disparu depuis qu’un bras de la Medjerdah se déverse dans le lac.

Chaque espèce de poisson est pêchée a une époque différente.

Ainsi la pêche de la sole se fait en Mai et Juin ; la daurade, qui ne sort que par les fortes chaleurs, est pêchée surtout en Juin et Juillet; on-la pêche aussi beaucoup en Octobre qui est le mois de sa passe régulière.

Comme la daurade, le mulet sort au moment des fortes chaleurs ; les pêches de mulet les plus abondantes se font en Août et Septembre. Cette pêche est alors d’autant plus rémunératrice que les femelles portent des boutargues (oeufs) qui, une fois séchées, se vendent 5 à 6 francs le kilogramme.

L’anguille se pêche en Février, Mai et Juin et le spars en Octobre et Novembre. Enfin le loup, se pêche surtout de Décembre à fin Février.

Pour permettre l’empoissonnement du lac, le barrage qui ferme la passe est enlevé à la fin de Février et n’est rétabli qu’à la fin d’Avril.

En 1907, M. Dulucq, comptable de la pêcherie, découvrit un banc d’huîtres dans la partie sud-est du lac. Ce banc fournit une quantité considérable d’excellentes huîtres qui n’ont que le défaut d’être de forme irrégulière. Ce défaut disparaîtra lorsqu’elles seront élevées dans le parc à huîtres qu’un spécialiste, venu de France, est en train d’installer dans la passe.

Pendant les mois de Décembre, Janvier et Février, le lac est continuellement sillonné par des vols considérables de canards sauvages et de nacreuses. On peut aussi y chasser le flamant, le héron, l’aigrette, la mouette, l’hirondelle de mer, etc..

La chasse étant libre sur le lac, les nemrods, qui ne craignent pas trop le froid, peuvent s’en donner à coeur joie.

Qu’il nous soit permis d’ajouter que Porto-Farina, digne d’un meilleur sort, grâce à ses pêcheries, à ses chasses abondantes et à sa population laborieuse, n’a pas perdu tout espoir de résurrection.

Il est question, comme il a été dit, d’y établir un poste de télégraphie sans fil et le projet d’y entretenir une station de torpilleurs ne paraît pas abandonné. Le pays mérite mieux qu’une visite.

Un véritable séjour s’impose. Promeneurs, chasseurs, pêcheurs, archéologues pourront y satisfaire leurs goûts.

C’est cet ensemble de ruines imposantes, cet aspect dé ville endormie sur les rives d’un beau lac entouré de montagnes verdoyantes au milieu de fertiles jardins qui donne à Porto-Farina un caractère si particulier à la fois mélancolique et attachant.

Cette petite ville, qu’elle soit aperçue dorée par le grand soleil ou baignée par les rayons argentés de la lune, m’a laissé une impression que plusieurs années d’éloignement n’ont pu atténuer. Mon but sera atteint si ces quelques lignes donnent à des voyageurs amateurs d’inédit l’heureuse inspiration de faire, loin des sentiers tracés, une visite à la cité morte de Porto-Farina. M Coye (Oise).

P. CÉZILLY.

 

(1) Un service quotidien d’autobus fonctionne entre Tunis et Porto-Farina. Le voyageur peut trouver logement et nourriture dans deux hôtels à peu près confortables. La localité est pourvue d’un bureau dos postée et des télégraphes, église, marché, école, etc.

 

 

 

 

source

Titre : Notice sur Porto Farina (Tunisie), (port corsaire et arsenal des beys) : son passé, l’esclavage / par Paul Cézilly,… ; avec une étude sur l’état actuel, par A. Canavaggio,…

Auteur : Cézilly, Paul

Auteur : Canavaggio, A.

Éditeur : impr. de Person frères (Paris)

Date d’édition : 1912

Type : monographie imprimée

Langue : Français

Format : 1 vol. (62 p.) : carte ; in-8

Droits : domaine public

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l’homme, 8-O3I-869

Provenance : bnf.fr

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La Tunisie au gré des conflits

Culture et patrimoine 



7 avril 2013

La Situation Économique de Bizerte

Classé sous — milguerres @ 0 h 32 min

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La Tunisie au gré des conflits

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Une histoire : Bizerte et la France 

La Situation Économique de Bizerte

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ET LA DEFENSE NATIONALE DEVANT LE PARLEMENT

Auteur : Cambourg, Loïc de

Éditeur : impr. de C. Puyfagès (Tonnerre) Date d’édition : 1908

Sujet : France (1870-1940, 3e République) Droits : domaine public

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l’homme, 4-LB57-14514

Provenance : bnf


L’incident soulevé récemment à la Chambre par quelques députés clairvoyants relativement à la question de l’Ouenza, cette mine de fer si puissamment riche située sur la frontière d’Algérie-Tunisie, attire l’attention sur Bizerte, notre grand port africain dans la zône duquel elle se trouve.

De Tunisie m’arrive des nouvelles me signalant la lamentable situation économique de Bizerte, la ville la plus française de la Tunisie.

« J’ai pris la Tunisie pour avoir Bizerte », déclara Jules Ferry, et si cet éminent homme d’Etat revenait parmi nous, il pourrait demander des comptes à la France de sa mauvaise gestion ; Bizerte, en effet, le point de mire de toutes les convoitises étrangères languit de la crise où on semble vouloir sciemment la laisser.

Pourquoi me faut-il encore signaler aux pouvoirs la situation économique si gravement compromise de notre grand port africain ? Quelle extraordinaire insouciance, quelle coupable apathie président aux destinées de Bizerte! Ne semble-t-il pas que le mot d’ordre est le « boycottage » par l’indifférence, de cet admirable port; cet état de choses ne peut se prolonger sans risquer d’annihiler sans retour, le merveilleux effort de la France à Bizerte par ses nationaux et son argent, les conséquences en seraient redoutables.

La Tunisie est un pays très riche, nul ne le conteste, l’état de ses finances en fait foi (1), alors d’où vient cette anomalie que Bizerte le plus beau port de Tunisie n’a pris aucun développement, est resté, « atrophié » si je puis m’exprimer ainsi dans ce pays si prospère.

Il y a évidemment des causes et je vais les rechercher.

(I) L’exercice 1907 du budget-tunisien se solde par un excédent de recettes de huit millions

774.805 fr.

Lors du commencement des travaux du port de guerre de Bizerte par la Marine, parallèlement sur une des deux rives, à l’entrée de l’immense lac intérieur, une ville française surgissait comme par enchantement, c’était une nuée de Français, pleins d’enthousiasme qui s’abattit sur toute la région suivant la France dans sa fortune, MM. Hersent et Couvreux créèrent un port de commerce, ils n’eurent pour cela qu’à améliorer la situation naturelle privilégiée de Bizerte qui, avec sa grande profondeur d’eau, en un point des mieux abrités sur la route de tous les navires allant de Suez à Gibraltar, leur permirent de concevoir à juste titre, les plus légitimes espérances.

A vol d’oiseau, Bizerte avait, l’aspect d’une vaste fourmillière où s’utilisait l’ardeur du génie français.

Quelles causes ont donc pu venir briser l’élan de nos compatriotes et réduire à rien un des plus beaux ports du monde qui, s’il eût été Anglais, Allemand, Belge ou même… Chinois, serait à l’heure actuelle dans une prospérité certaine.

Ces causes, je vais les énumérer les unes après les autres. En 1894, une concession spéciale des ports de Tunis, Sousse et et Sfax, qu’accorda le gouvernement Tunisien, à une puissante compagnie, fût le point de départ de la crise économique de Bizerte. Le gouvernement Tunisien accorda une garantie à la compagnie concessionnaire moyennant le partage des bénéfices jusqu’à la concurrence d’un certain bénéfice net et l’abandon du surplus à l’état Tunisien.

Par cette concession, le gouvernement Tunisien était amené à favoriser le développement des trois ports Tunis, Sousse, Sfax même au détriment de Bizerte qui avait une concession sans garantie, c’était conséquemment contrecarrer l’oeuvre de la France à Bizerte.

Cette première erreur d’avoir créé un port à Tunis, que sa situation géographique, à l’extrémité d’un étroit chenal de 12 kilomètres, continuellement obstrué par les vases, ne permettait de réaliser qu’imparfaitement devait en amener d’autres toujours au détriment de Bizerte.

Après les ports, suivit la construction des chemins de fer, ce fut Tunis, Sousse, Sfax, qui drainèrent à elles les produits du sol Tunisien, en particulier les riches gisements de phosphates du Sud; Bizerte n’ayant qu’une ligne la reliant à Tunis et cette -dernière absorbant tout le trafic, notre grand port africain était encore une fois sacrifié. M. Boudenoot, sénateur, alors rapporteur du budget de la Tunisie pour donner une compensation à Bizerte qui venait d’être frustrée des phosphates, écrivait dans son rapport :

Rapport Boudenoot

« Les minerais des Nefzas et les gisements de calamine de la région fourniront — l’engagement en est pris — au port de Bizerte, un trafic annuel de 62.000 tonnes ; il viendra s’y ajouter, dans un avenir prochain, un tonnage quatre à cinq fois plus considérable encore, lorsqu’on mettra en valeur les richesses minérales aujourd’hui reconnues près de la frontière d’Algérie, et qui se trouvent dans la zone d’attraction de Bizerte. Cette ville aura donc bientôt ce qu’elle désire justement, je le répète, c’est-à-dire un grand port commercial à côté de son grand port militaire ; et je ne suis pas de ceux qui disent qu’ils ne peuvent exister à côté l’un de Fautre. C’est possible, sinon partout; du moins à Bizerte mieux qu’ailleurs, et j’en tombe d’accord avec l’amiral Merleaux Ponty, qui dirige les importants travaux entrepris là-bas, grâce à l’étendue et aux ressources multiples que présente sa merveilleuse rade intérieure ».

Il y avait là, comme on le voit, une promesse officielle du gouvernement de la métropole envers Bizerte, de donner à ce port les minerais de fer d’Ouehza de la frontière d’Algérie-Tunisie.

Bizerte. forcée de se contenter de cette promesse en réclama son exécution dans les délais les plus rapides. Mais cette compensation à Bizerte fit surgir une nouvelle compétition qu’on ne soupçonnait pas. Bône qui ne songeait nullement à l’Ouenza, trouvant qu’il lui serait bien plus avantageux que ces-minerais fussent dirigés sur son port plutôt qu’à Bizerte, s’y opposa et fit valoir une question de frontière, déclarant que la mine d’Ouenza étant sur la frontière Algérienne, ses minerais devaient avoir comme port de débouché un port Algérien ! (1). Argument de bien peu de valeur au moment où il est question de suppri mer la frontière douanière d’Algérie-Tunisie et que détruisent d’autre part des précédents contraires.

(I) Nous savons que le Syndicat d’exploitation du Djebel-Ouenza a insisté auprès du Gouvernement algérien sur l’avantageconsidérable qu’il y aurait à diriger les minerais sur Bizerte, et il Offrait pour cela au gouvernement algérien une redevance de o fr. 50 à I fr. par tonne extraite.

Différentes commissions, des ingénieurs, étudièrent le tracé de la voie ferrée qui devait relier l’Ouenza à Bône, et Bizerte allait encore être frustrée de ce fret de retour promis, indispensable aux navires qui apportent le charbon pour le ravitaillement de nos escadres, à son port de commerce, aux fonderies qu’il faut créer, etc., etc., en un mot à la défense nationale.

Fort heureusement, tout récemment à la Chambre, un incident a surgi d’une façon très opportune pour démolir ce plan absurde antinational, uniquement inspiré que par des intérêts particuliers. C’est à l’intervention de MM. Jaurès et Zévaès, qui signalèrent le danger que nous devons d’avoir évité un malheur irréparable ! En effet, par l’association Schneider-Krupp, l’Allemagne mettait la main sur l’Ouenza, une des mines de fer les plus riches du monde, et l’on deviné quel usage elle aurait fait de ses minerais ! Cela lui eût servi à fabriquer des armes contre la France. C’était aussi construire absolument inutilement un chemin de fer de 231 kilomètres de l’Ouenza à Tébessa-Souk-Ahras-Bôné en pays très accidenté et qui reviendrait à un prix considérable à la compagnie concessionnaire, augmentant dans de grosses proportions les prix de la tonne de minerai à l’industrie française, or, pourquoi ce chemin de fer quand il y en a un autre qui est sur le point d’être achevé et qui, partant de Nebeur, point distant de quelques lieues de la mine d’Ouenza-aboutira à Bizerte, où ces minerais sont si nécessaires à cette place forte réduit de la défense de l’Afrique du Nord.

Que va-t-on faire maintenant ?le dernier mot est au Parlement et je ne doute pas qu’il ne se range du côté de la défense nationale.

La question de Bizerte port de commerce étant étroitement lié à la défense de cette place, je vais exposer les avis des sociétés ou des personnes compétentes qui se sont nettement prononcées pour Bizerte et la Défense Nationale.

Citons :

1° Le voeu émis par la « Société des Etudes coloniales et Maritimes » La Société des Etudes Coloniales et Maritimes, ayant mis à l’étude, sur la proposition de M. Paul Bonnard, la question de Bizerte port de sortie des minerais de fer de Djebel-Onenza, après une délibération qui a occupé plusieurs séances, et à laquelle ont pris part, entre autres membres du Conseil, MM. le Myre de Vilers, le duc de Bassano, Rueff, Auguste Moreau, Basse, Dreyfus-Bing, Prince, Paul Bonnard, le baron de Cambourg, Dumesnil, Bouquet de la Grye, etc.; sur un rapport imprimé du baron de Cambourg, a émis, dans sa séance du jeudi mars 1903, présidée par M. Bouquet de la Grye, le voeu suivant rédigé par M. Dumesnil, secrétaire général de la Société.

La Société des Etudes Coloniales et Maritimes, considérant,

a) Que l’exploitation des minerais du Djebel-Ouenza n’atteindra tout le développement désirable que si l’on peut les transporter économiquement à un port d’accès facile où ils pourront être facilement embarqués ;

b) Que la ligne Tébessa-Souk-Ahfas-Bône, qui pourrait les conduire au port de Bône, est déjà encombrée et devrait être doublée ;

c) Que le tracé de la voie ferrée qui pourrait les mener à Bizerte serait à l’abri des tentatives de l’ennemi et aurait, par là même, une valeur stratégique supérieure à celle de la Medjerdah ;

d) Que les rampes qui existent entre Djebel-Ouenza et Bône ou Philippeville atteignent dix-huit ou vingt-trois millimètres, alors que, vers Bizerte, elles ne dépasseraient pas dix millimètres ;

e) Que le fret des minerais du Djebel-Ouenza attirerait à Bizerte les bateaux charbonniers qui vont maintenant à Malte; qu’en retour de ces minerais, Bizerte recevrait le charbon nécessaire à la défensenationale, au commerce et aux établissements métallurgiques projetés; que ce charbon serait sans *cesse renouvelé ;

f) Qu’un important dépôt de charbon pourrait aider à créer à Bizerte un vrai port de commerce avec une zone franche ; que ce port de commerce serait au service du port de guerre pour le ravitallement, la main-d’oeuvre, les réquisitions, etc. ;

g) Que l’accroissement du commerce et la possibilité de créer des établissements métallurgiques à proximité de l’arsenal augmenterait considérablement nos ressources et nos moyens d’action ;

. Emet le voeu :

Que les pouvoirs publics examinent s’il ne serait pas nécessaire, au point de vue de la défense nationale, de diriger sur Bizerte les minerais du Djebel-Ouenza.

Ce voeu a été adressé aux Ministres de la Guerre, de la Marine, des Affaires étrangères et des Travaux publics.

2° Lettre du général Pendezec, chef d’état-major général

Monsieur l’Ingénieur en chef, par lettre du 1er juin dernier, vous avez bien voulu me transmettre, avec avis favorable, le texte d’un voeu émis émis par la Société des Etudes Coloniales et Maritimes, dans sa séance du 9 mai dernier, relatif à une ligne de chemin de fer qui amènerait à Bizerte les phosphates de Thala. En vous remerciant de cette communication, j’ai l’honneur de vous faire connaître que j’ai déjà appelé l’attention de M. le Ministre des Affaires étrangères sur la création des voies ferrées tunisiennes qui favoriseraient l’organisation militaire de la place et du port de Bizerte-

Je suis tout disposé, d’ailleurs, à donner mon approbation à toutes les études qui seront entreprises dans ce but.

Recevez, Monsieur l’Ingénieur en chef, les assurances de ma considération très distingué.

3° Extrait d’une conférence de M. L. Saignes à la Société de Géographie .

sous la présidence de M. Henrique, député

On vient de découvrir sur la frontière d’Algéi ie et de Tunisie, au Djebel-Onenza, un territoire minier. Il s’agit de minerais de fer que les reconnaissances faites représentent comme d’une richesse presque illimitée. En tous cas, il semble bien que les minerais dé l’Ouenza peuvent donner au moins trois cent mille tonnes par an au port do sortie. Or, ce port de sortie ne saurait, pratiquement, être autre que Bizerte. Il y a un chemin de fer d’exploitation à construire : les rampes ne seront que de dix millimètres vers Bizerte ; elles seraient de dix-huit et de vingt-trois vers Bône et Philippeville.

Les hommes les plus compétents, du reste, se sont prononcés sur ce point. M. le sénateur Boudenoot^jnembre de la Commission parlementaire des Chemins de fer tunisiens, récapitulant les éléments de frêt qu’il s’agit de fournir à Bizerte, qui lui sont dûs et qui ne pourraient plus lui être enlevés que par la plus absurde des conspirations d’intérêts, comprend, au nombre de ces éléments, avec les minerais des Nefzas, ceux de l’Ouenza, pour lesquels il reconnaît qu’un engagement a été solennellement pris ( Voir la Revue Politique et Parlementaire du 1er octobre 1902).

Ces minerais de l’Ouenza, arrivant à Bizerte, serviraient de fret de retour aux bateaux charbonniers qui auraient apporté de Cette, par exemple, des charbons de Bessèges ou de la Grand’Combe et aussi à ceux venant de Cardiff, avec du charbon anglais, vrai charbon de vitesse, du steam coal.

M. Paul Bonnard, traitant, dans le Bulletin des Etudes Coloniales et Maritimes, la question qui nous occupe, regarde même comme possible, avec l’excédent non employé en fret de retour de ces abondants minerais, d’entreprendre la métallurgie du fer à Bizerte. Il fait valoir que des établissements métallurgiques y trouveraient une clientèle toute prête : à savoir notre camp retranché de l’Afrique du Nord et le port de commerce qui se créerait naturellement, forcément, même, à côté de lui. Cette vue me semble parfaitement réalisable.

Résumons :

I. — Pour avoir Bizerte efficace, il y faut beaucoup de charbon sans cesse renouvelé.

II. — Pour y avoir beaucoup de charbon, il faut que les bateaux transporteurs y trouvent du frêt de retour.

III.—Pour pouvoir y offrir du frêt de retour à des charbonniers, il faut y disposer constamment d’une grande quantité de marchandises lourdes, dans l’espèce de minerais.

IV. — Enfin, pour disposer de grandes et régulières quantités de minerais sur les quais de Bizerte, il faut que les régions minières du voisinage, notamment celles de la frontière d’Algérie, et plus particulièrement encore celles de l’Ouenza, soient reliées à Bizerte directement par une voie ferrée. Si j’en crois les journaux de Bizerte, un syndicat métallurgique se serait déjà constitué, qui serait prêt à entreprendre l’exploitation des mènerais dont il s’agit, à la seule condition qu’on lui permît de construire ce chemin de fer à ses frais, risques et périls.

Maintenant, le point sur lequel il importe que l’opinion publique se prononce avec la dernière énergie, le principe sur lequel il ne faut plus admettre de transaction et pour la défense duquel j’ai cru devoir aujourd’hui payer de ma personne et faire ma première conférenceest celui-ci: aucun tracé de ligne ferrée ne doit, être voté, susceptible d’enlever au port de Bizerte tout ou partie des minerais de la région. Par contre, les tracés ou raccordements, destinés à amener les minerais en question sur les quais de notre grand port de guerre, doivent être votés d’urgence. C’est la condition.sine quâ non de son efficacité militaire, je crois l’avoir démontré. A la suite de cette conférence, un voeu a été émis, tendant à ce que les pouvoirs publics n’approuvent aucun tracé de ligne ferrée, susceptible d’enlever au port de Bizerte tout ou partie des minerais de la région, lesquels doivent servir de fret de retour en échange des quantités très importantes de charbon nécessaires à l’approvisionnement de ce port.

En outre, la question de la création d’un port de commerce et d’une zone franche à Bizerte doit être mise à l’étude immédiatement par les pouvoirs publics, afin de se trouver résolue dès que les circonstances rendront cette création possible.

Le bureau s’est chargé de transmettre ce voeu à qui de droit.

4° Extrait d’une Conférence de M. Duportal, ingénieur du Bône et Guelma, inspecteur général des Ponts et Chaussées — Etudes algériennes « Ne nous inquiétons donc pas de Ces querelles entre Capulets de Bône et Montaigus de Tunisie, et ne nous plaçons dans l’examen de cette question comme de toutes les autres, qu’au point de vue français.

« Je crois que l’on n’exploitera l’Ouenza que si l’on peut amener dans un port, dans des conditions économiques, les produits de la mine; je crois aussi qu’on ne peut pas les amener économiquement à Bône, qu’il faut les porter à Bizerte et que si la province de Constantine s’obstine, elle tuera la poule aux oeufs d’or, »

Nous sommes persuadés que lorsque l’affaire de l’Ouenza sera portée devant le Parlement, c’est encore cette thèse qui sera applaudie et ratifiée par les suffrages des représentants de.la France !

Enfin, citons encore les noms de quelques personnes des plus compétentes qui se sont prononcées pour Bizerte port de guerre et de commerce : Amiral de Cuverville, sénateur; amiral Merleau Ponty; amiral Gervais ; amiral Servan ; amiral Aubert, chef d’Etat-Major de la Marine ; amiral Bienaimé ; général Marmier ; amiral Fournier ;

M. le sénateur Boudenoot ; M. le sénateur Millaud ; M: Lockroy ; M. de Lanessan ; M. Charles Bos, rapporteur du budget de la marine.

Je crois désormais, après ceci, que la question de la juxtaposition d’un port de guerre et d’un portde commerce ne pourra plus être une arme entre les mains des adversaires de Bizerte.

Après les phosphates de Thala qui allèrent à Tunis, les minerais de fer de l’Ouenza menaçaient d’aller à Bône; Bizerte se voyant complètement déshérité, nos coriipatriotes perdirent tout espoir. L’arrivée au ministère de M. Pelletan, qui suspendit les travaux de l’arsenal de Bizerte (pour faire des économies !!!), donna le coup de grâce aux Bizertins et les faillites se produisirent journellement, c’était la-ruine!

Il faut avouer que, si nos colonies manquent de colons nationaux,, de tels exemples ne sont pas précisément pour encourager l’émigration.

J’emprunte les passages d’unelettre exprimant les sentiments d’un Français de Bizerte sur la situation de cette ville :

« On dirait qu’une vaste conspiration est tramée contre Bizerte et que la mort de cette ville est décidée en principe; Bizerte gêne tout le monde et est une robe de Nessus pour la France, c’est triste pour elle et nous qui y vivons. »

Et je pourrais en êiter encore d’autres plus graves où les responsables sont directement visés… Je préfère momentanément m’abstenir, nous verrons plus tard. Enfin, veut-on encore une preuve de l’état d’abandon dans lequel on laisse croupir Bizerte? L’éclairage de la ville est « assuré »par des lampes à pétrole qui fument et s’éteignent « au moindre souffle qui d’aventure », . Alors les rues et les quais sont plongés en pleine obscurité! Que ferait Bizerte, cité essentiellement militaire en cas de mobilisation ou de siège? Que d’inconvénients créerait à nos troupes l’absence d’un éclairage satisfaisant? Qu’attend- on pour doter Bizerte de l’éclairage électrique?

Lors du vote de l’emprunt tunisien de 75 millions, le Parlement exigea, en raison de considérations stratégiques, que la première ligne ferrée à construire en Tunisie fût celle de Nebeur-Beja-Bizerte; cette voie ferrée est en construction et, avec une autre vers Tabarka, Bizerte peut évidemment compter sur un certain trafic si, comme nous l’espérons, les deux chemins de fer aboutissant à Mateur, les mimerais et marchandises ne prennent la direction de Tunis; Mateur perd en effet 200.000 francs par an du fait de la dérivation de ses produits sur Tunis. Pourquoi ? Quant au trafic du chemin de fer Bizerte- Tabarka, il sera également scindé par la zone, d’attraction de ce dernier port! C’est ce qui nous fait désirer pour Bizerte, au doute existant en ce qui concerne le trafic de ces deux lignes, la certitude du million de tonnes que l’Ouenza extraira annuellement.

Après avoir exposé les causes générales de la crise économique très grave que subit Bizerte, je veux indiquer les moyens propres à l’enrayer, je suis-en cela complètement d’accord avec nos compatriotes de Bizerte :

1° Adduction à Bizerte des minerais de l’Ouenza, fretde retour nécessaire au ravitaillement du port en charbon, le combustible devant être sans cesse renouvelé, et plus d’activité dans la construction +des chemins de fer Nebeur et Nefzas ;

2° Création d’une usine métallurgique, fonderie pour utiliser le charbon et fabriquer les obus ;

3° Création d’un port de commerce à la baie Sébra avec tout l’outillage moderne, y compris un bassin de radoub indispensable aux navires de commerce, Bizerte étant port de refuge; commencement des travaux immédiat;

4° Fonctionnement normal de l’arsenal de Sidi-Abdalah ;

5° Création d’une zone franche pour les charbons et les marchandises permettant de concurrencer Malte qui est port franc ;

6° Une division d’escadre pour se faire caréner tous les ans et un séjour de cette escadre de quelques mois;

7° Augmentation de la garnison en troupe française, garnison qu’on a jugée notoirement insuffisante aux dernières manoeuvres. Les troupes de débarquement figurant l’ennemi s’emparèrent sans effort de Bizerte, malgé la défense acharnée de la garnison. Cette situation est alarmante. Or, les effectifs de cette place sont encore considérablement diminués momentanément par les nécessités de la campagne marocaine;

8° L’éclairage électrique de Bizerte, de son port et de la ville nécessaire à la défense nationale ;

9° Construction du palais du gouverneur, promise depuis cinq ans. Le général gouverneur de Bizerte habite une maison de bas étage incompatible avec la dignité de ses hautes fonctions ; Construction d’écoles trop étroites, du théâtre si nécessaire pour distraire nos troupes, nos colons et recevoir nos marins des escadres étrangères qui fréquentent souvent dans ce port ;

10° Entente plus étroite entre la Marine, les Affaires étrangères, la

Guerre et les Travaux publics en ce qui concerne les questions bizertines ;

11° Escale à Bizerte des paquebots des grandes compagnies subventionnées allant à Port-Saïd, Indes et Indo-Chine qui, s’ils touchaient à Bizerte, prendraient la marchandise et les passagers de Tunisie. La conférence consultative a émis un voeu dans ce sens en désignant Bizerte comme escale.

Je crois avoir exposé les principales revendications bizertines et, puisque M. le Ministre des Affaires étrangères, à une question posée

par MM. l’amiral de Cuverville et le sénateur Millaud, a pris l’engagement formel, à la tribune du Sénat, d’user de toute son autorité pour développer le port de Bizerte, nous espérons qu’il voudra bien commencer par accorder le plus tôt possible satisfaction à la vaillante population bizertine sur ces principaux points ; il le peut facilement et le Parlement l’y aidera. C’est alors et seulement que Bizerte sera vraiment en état de rendre d’une façon complète les services que peut lui demander le pays.

Bizerte forte, intangible, c’est le succès de nos armes, dans « la

guerre fatale »; ne pas préparer ce succès, c’est s’exposer à la défaite,

cela devient presque une trahison.

J’en appelle au Parlement et au Pays !

Bon Loïc DE CAMBOURG.

Secrétaire de la Société des Etudes Coloniales et Maritimes.

TONNERRE. — IMP. CH. PUYFABES   

Titre : La situation économique de Bizerte et la défense nationale devant le Parlement / Bon Loïc de Cambourg

Auteur : Cambourg, Loïc de

Éditeur : impr. de C. Puyfagès (Tonnerre)

Date d’édition : 1908

Sujet : France (1870-1940, 3e République)

Type : monographie imprimée

Langue : Français

Format : 12 p. ; gr. in-8

Format : application/pdf

Droits : domaine public

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l’homme, 4-LB57-14514

Provenance : bnf.fr

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La Tunisie au gré des conflits

Une histoire : Bizerte et la France 


2 avril 2013

Libération de Nice

Classé sous — milguerres @ 18 h 28 min

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

Libération de Nice

 

La libération de Nice a lieu le 28 août 1944 suite à une insurrection armée décidée par la Résistance. Les insurgés ne sont qu’une centaine au début de la journée du 28 août, mais l’ampleur qu’a pris le soulèvement en fin de journée pousse l’occupant allemand à évacuer la ville. Les Alliés ne sont pas au courant de l’insurrection et n’aident donc pas les insurgés. Prévenus par la Résistance, quelques soldats américains arrivent de Saint-Laurent-du-Var le soir du 29 août. Une colonne blindée américaine arrive enfin le 30 août 1944. Nice est définitivement libérée.

Le bilan avancé par les historiens varie. Joseph Girard estime à 27 tués et 280 blessés le bilan des victimes de la Résistance1. Le bilan avancé par Jean-Louis Panicacci dans un article intitulé À propos de la Libération de Nice est de 31 résistants tués et de 280 blessés2 du côté des insurgés niçois. Une distinction est réalisée dans cet article entre les résistants tués directement dans les combats ou décédés de leurs blessures au nombre de 29 et les résistants tués indirectement au nombre de 6Note 1,3[réf. insuffisante]. Le bilan des pertes allemands est couramment fixé à 25 hommes2. Il s’agit des 25 corps relevés sur le terrainNote 2 et 105 prisonniers1. 4 fascistes italiens, membres du bataillon Nizza, 215e bataillon des « chemises noires », sont également tués1,2. Plusieurs collaborateurs ont également été abattus lors de l’épuration sauvage, notamment des membres des Groupes d’Action du Parti Populaire Français (G.A. – P.P.F.) et des miliciens fascistes3[réf. insuffisante], 3 le 28 août 1944 pour Jean-Louis Panicacci4 ce qui semble être un minimum. Des assassinats ou des règlements de compte se sont également produits dans la période d’instabilité provoquée par la Libération. Le bilan des victimes civiles du 28 août 1944, tuées ou décédées de leurs blessures, est très peu abordé et largement sous-estimé. Dans un ouvrage publié en 2012, Jean-Louis Panicacci l’estime à 5 tués2. Or leur nombre est d’au moins 34 civils abattus ou mortellement blessés3[réf. insuffisante].
Dans un discours prononcé le 9 avril 1945, place Masséna à Nice, le général de Gaulle évoque la libération de la ville en ces termes : « Nice, le 28 août 1944, par l’héroïque sacrifice de ses enfants, s’est libérée de l’occupant. (…) Nice libérée, Nice fière, Nice glorieuse ! »

Déroulement de l’insurrection niçoise

Le contexte du déclenchement de l’insurrection à Nice
L’avancée des Américains depuis le débarquement en Provence

Les Allemands sont bousculés depuis le 15 août et le débarquement en Provence. Initialement, les alliés ont prévu de libérer le Var, de foncer vers le nord en laissant de côté la rive est du Var et les Alpes-Maritimes. Le 15 août 1944, les FFI obtiennent la reddition de la garnison allemande (une trentaine d’hommes) de Puget-Théniers. Le nord du département est sous le contrôle des FFI et des maquis. Le capitaine FFI Lécuyer, chef régional R2 (alias Sapin), part de Puget-Théniers avec une traction avant en direction de Draguignan avec le major Gun(alias Bamboos), un officier écossais de liaison. Le matin du 16 août, à quelques kilomètres au sud de Callas, ils rencontrent les premiers soldats américains. Ils atteignent le nord de Fréjus et rencontrent le général Frederick, commandant la 1re A.B.T.F. (en) (unité aéroportée) dans la région. Ils exposent la situation : seule la zone côtière est encore sous contrôle allemand. Les alliés peuvent déborder l’occupant par le nord. Cependant le major Frederick refuse tout d’abord car sa mission consiste pour l’instant à mener les opérations de débarquement et d’établissement de la tête de pont vers le nord et l’est. Il entre en contact avec son supérieur, le général Patch qui se trouve au large sur un navire. Le général Patch autorise Frederick à élargir la zone d’action jusqu’au fleuve Var. Une colonne blindée est guidée par la traction avant jusqu’à Puget-Théniers puis au Chaudan où elle essuie des tirs allemands depuis Levens. Les Américains passent la nuit à Beuil puis retournent rendre compte au général Frederick. Le même jour, deux colonnes américaines se lancent en direction du Var.
La première atteint Grasse le 24 août puis Vence et Gattières. Elle remonte la rive droite du Var et pousse jusqu’à Gilette où elle arrive dans la nuit du 25 au 26 août. Là, le régiment de parachutistes américains entre en contact avec les maquisards qui se battent pour prendre le verrou stratégique de Levens. Le 26 août, les Américains utilisent leur artillerie, matériel qui fait défaut aux résistants. Le 27 août au soir, les Américains franchissent le Var sans l’accord du général Frederick et, guidés par les FFI, reprennent Levens et La Roquette. Les Allemands de la zone côtière sont donc menacés sur leurs arrières. De Levens, les Américains peuvent en quelques heures accéder au Paillon (La Trinité, Saint-André-de-la-Roche, quartier de l’Ariane à Nice) et couper la retraite vers l’Italie ou encore atteindre Nice par les collines de Bellet et Gairaut par Aspremont et Colomars. Depuis La-Roquette-sur-Var, les Américains se rapprochent également de Saint-Isidore à Nice.

La seconde colonne emprunte la route littorale, soutenue par l’aviation et la marine. Elle arrive le 19 août à La Napoule qu’elle ne libère que le 23 août en raison de la résistance des Allemands solidement installés sur le massif du Tanneron. Des négociations ont lieu le 23 août entre la Résistance et la Wehrmacht à CannesNote 3 pour limiter les destructions. Les Allemands acceptent de décrocher sans mener les destructions prévues. Ils partent le 24 août à 2 heures du matin. Beaucoup d’enrôlés de force (Polonais, Tchèques, Roumains) et de soldats allemands se rendent. Prévenus par les FFI, les Américains arrivent à 15 heures 15 à Cannes. Ils poursuivent jusqu’à Antibes libérée à 19 heures. Les Allemands continuent de décrocher non sans mener des combats retardateurs et abandonnent Cagnes-sur-Mer. Le 27 août, vers 18 heures, les premiers chars américains arrivent à Saint-Laurent-du-Var. Deux FFI, Gabriel Abonnel et Jean Clément Ledieu, sont tués par un nid de mitrailleuse allemande au centre-ville dans les derniers accrochages5,6.

Le climat insurrectionnel à Nice
À Nice, touchée par une forte vague de chaleur, un climat insurrectionnel s’est installé.
De nombreux Niçois veulent en effet se débarrasser de la présence allemande et venger leurs morts. La population est d’ailleurs encore sous le choc des récentes exactions allemandes.

Le 10 juin, treize résistants ont été sélectionnés dans le quartier allemand de la maison d’arrêt de Nice pour être exécutés dans des représailles. Parmi ces résistants figurent quatre jeunes Niçois, membres d’un groupe de résistants du Lycée Masséna arrêtés avec Jacques Adam le 9 juin 1944 en revenant du maquis du Férion près de Levens. Les résistants Pierre Appolin et Joseph Graffino sont exécutés sur la route le 10 juin à Bar-sur-Loup en représailles de l’attentat qui a coûté la vie au consul fasciste républicain d’Antibes le 17 mars 1944. Les onze autres (dont les quatre lycéens et Jacques Adam) sont exécutés à Saint-Julien-du-Verdon le 11 juin en représailles des actions des maquisards FTPF.

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Photographies de la pendaison de Séraphin Torrin et Ange Grassi le 7 juillet 1944 à Nice (Alpes-Maritimes). Deux stèles commémoratives rappellent aujourd’hui cette double pendaison.

Séraphin Torrin et Ange Grassi, deux résistants communistes, sont arrêtés le 4 juillet 1944 comme otages à Gattières, sur dénonciation, avec cinq autres personnes en représailles des actions du maquis. Le 7 juillet 1944, ils sont pendus en plein jour aux réverbères des arcades de l’avenue de la Victoire devant des centaines de personnes rassemblées de force par l’occupant. Leurs corps restent exposés pendant trois heures.

Le 28 juin 1944, deux cheminots allemands de la Reichsbahn sont exécutés boulevard Tzarévitch par un groupe de résistants composé de juifs et de non-juifs. Maurice Behar, membre de ce groupe, a comme petite-amie Suzy Ben Hamin qu’il fait rentrer dans leur groupe en janvier 1944. Le 9 juin 1944, il veut se séparer d’elle. Par vengeance, elle dénonce le groupe de résistants à Félix Valetti, Niçois collaborant avec la Gestapo, après l’attentat contre les cheminots allemands. Félix Valetti donne le groupe à la Gestapo et ils sont arrêtés le soir même par des agents français et allemands alors qu’ils sont réunis. Ils sont transférés aux Nouvelles-Prisons de Nice et interrogés. Le 29 juillet 1944, Nagel Engelfried de la Gestapo niçoise emmène cinq détenus dans deux voitures. Parmi eux se trouvent trois membres du groupe : Maurice Lukowski, Maurice Alouf et Maurice Behar. Ils sont fusillés mais les corps n’ont jamais été retrouvés7. Une plaque commémorative rappelle la mémoire de Maurice Lukoswki au cimetière juif du château à Nice8. La Gestapo de Nice a également exécuté vingt-et-un résistants du quartier allemand de la maison d’arrêt de Nice le 15 août à l’Ariane en représailles du débarquement de Provence. Le même jour, trois officiers de la gestapo cannoise exécutent dix résistants (huit décèdent, deux survivent à leurs blessures) dans les caves de son siège de la villa Montfleury avant de l’évacuer. Enfin, de nombreux autres résistants du département sont arrêtés, fusillés ou déportés depuis l’intensification de la guérilla provoquée par les débarquements du 6 juin 1944 et du 15 août 1944.
La ville connaît une situation de grave pénurie alimentaire. Les Azuréens ne consomment plus que 150 grammes de pain par jour depuis le 15 juillet puis 100 grammes après le 15 août9. Les Allemands tentent d’organiser un ravitaillement depuis la Ligurie mais ils peinent à trouver des camions en Italie10.

L’ambiance devient électrique. Avec le déclenchement du débarquement, les Allemands proclament l’état de siège et la loi martiale11. Le 15 août, cinq soldats allemands sont visés par des tirs place Masséna. Aucun n’est touché. Cela avait déjà été le cas le 22 janvier 194412. Le couvre-feu est établi toute la journée du 16 août13 puis de 14 à 17heures le jeudi 17 août13.
Le jeudi 17 août, vers 22h15, le préfet Ravard vient demander à la Feldkommandantur de déclarer Nice ville ouverte. Le général Fretter-Pico répond au message d’information : Pour des raisons militaires, la ville de Nice ne sera jamais déclarée ville ouverte13. Nouvelle demande le 18 août 1944 et nouveau refus13.

Le samedi 19 août, une conférence a lieu à la Feldkommandtur entre le chef de groupe administratif docteur Koechling, le capitaine Buccholz de l’état-major de la 19e armée et le SS Gerhard Keil, chef de la Gestapo de Nice. L’objectif est de réfléchir aux mesures de répression à ordonner en cas de soulèvement (exécutions, déclarations…)13.
Une série de grèves est organisée pour gêner les activités des occupants. Le personnel du journal L’Éclaireur de Nice et du Sud-Est se met en grève le 17 août suivi le lendemain par les employés de l’usine à gaz. Le 20 août, la CGT lance un ordre de grève générale. Le même jour, des résistants coupent les fils du PC allemand installé à Fabron14.
Les résistants cherchent à accroître leur stock d’armes qui demeure très insuffisant. Le 22 août, des armes sont récupérées dans une caserne annexe de la gendarmerie, quartier Saint-Roch14. Ce même 22 août, des membres des Groupes d’Assaut du PPF, des miliciens et des cadres de la Gestapo quittent la ville pour Menton puis pour Neuss en Rhénanie.
Le 24 août, la grève générale est suivie aux TNL, à la SNCF, dans la métallurgie, les transports, les journaux, le bâtiment. Le relais des communications téléphoniques est détruit14. Ce même 24 août est créé un Comité insurrectionnel présidé par René Houat (décédé en 2009). L’insurrection se prépare14. Des contact ont lieu entre les autorités allemandes (Feldkommandantur et commandement du port) et la Résistance par l’intermédiaire de la préfecture. Les Allemands souhaitent ne pas avoir à exécuter totalement le plan des destructions prévues mais demandent en échange de pouvoir évacuer la ville sans être attaqués. Les négociations échouent15.

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Photographie des ces corps des fusillés de Saint-Julien-du-Verdon (Alpes-de-Haute-Provence). Les corps des fusillés (9 tués sur le coup et deux décédés de leurs blessures) sont regroupés au cimetière de Saint-Julien-du-Verdon, adossés le long du mur et pris en photographie par la gendarmerie de Castellane, Alpes-de-Haute-Provence, afin de pouvoir les identifier. Ces deux photos (une rangée de 5 corps et une autre de 6 corps) ont été publiées avec les identités en légende dans le journal L’Ergot n°8, édition du 8 octobre 1944. Le 3e fusillé en partant de la gauche sur la seconde photographie est indiqué comme non identifié. Il s’agit d’Albin Bandini, identifié officiellement en 1994.

Toujours le 24 août, un croiseur lourd et cinq destroyers alliés sont visibles dans la rade de Nice. Ils tirent sur le fort du Mont-Alban et sur la vallée du Var16.
Un comité d’action F.F.I. est créé le 26 août par Pierre Bloch. Il regroupe les différents chef de groupe FFI17. Le 26 août 1944, le résistant Joseph Manzone, dit Joseph le fou, égorge au garage de l’hôtel Ruhl le colonel SS chargé de superviser le général Nickelmann de la Feldkommandatur18,2.
Des résistants avec armes surveillent de l’intérieur l’usine à gaz de Saint-Roch pour empêcher une éventuelle destruction de l’édifice par les Allemands. Ils attendent le déclenchement de l’insurrection17.
Depuis le 15 août 1944, des contacts ont été pris avec divers détachements polonais de l’armée allemande notamment grâce à l’aide d’un tract en polonais et d’un autre en allemand. Plusieurs détachements ont accepté de se rendre ou de changer de camp en cas d’insurrection17. Depuis juin 1944, des résistants sont cachés dans certains bâtiments de l’hôpital Pasteur à Nice, désigné depuis janvier 1944 Centre d’installation du P.C. et centre du Corps Franc d’Encadrement du groupe FTP René Canta. Dans les premiers jours d’août, un groupe spécial d’action de 47 hommes est cantonné dans le presbytère de l’hôpital et dans la maison de l’aumônier de l’établissement, l’abbé Albert Perrin, capitaine sanitaire à l’État Major du Groupe René Canta. Ils attendent en armes, clandestinement, ravitaillés par l’économe-chef de l’hôpital19.

Il faut également noter que pendant tout le mois d’août, un avion non identifié, sur lequel la D.C.A. allemande n’ouvre pas le feu, vole dans le ciel de Nice et lance des bombes légères à l’occasion. Huit bombes sont lâchées le 13 août 1944 à deux heures du matin au nord de la gare du sud et du boulevard Joseph Garnier (7 blessés), dix bombes le 14 août à 5h20 sur le même secteur notamment au 12 bis rue Miollis après avoir tourné plusieurs heures dans le ciel (au moins 6 tuésNote 4, peut-être même 9 tués selon les sources), huit bombes lâchées à 4h30 le 15 août sur le cimetière de l’avenue Saint-Laurent après plusieurs heures dans le ciel. Une grosse bombe est lâchée le 16 août boulevard Carnot dans un terrain vague après avoir rôdé plusieurs heures au-dessus de la gare P.L.M. et du quartier du Parc impérial et même mitraillé le bord de mer. Deux bombes sont lâchées le 17 août au port, évacué depuis 48 heures. Dix-huit bombes sont lâchées le 23 août avenue des Fleurs (1 tuéNote 5 et 3 blessés). 

Deux habitants sont blessés le 25 août au Mont-Boron. Cinq bombes sont larguées le 26 août à 23 heures sur le centre-ville (un blessé). Enfin, trois bombes sont larguées le 27 août rue de la Buffa et place Grimaldi (1 mort, deux blessés)20. Une fois la Libération survenue, cet avion ne revient plus. D’où venait-il ? Qui le pilotait ? Les Niçois surnomment rapidement cet avion l’avion fantôme21 ou encore le maraudeur20. Certains pensent à des bombardements réalisés par des fascistes italiens depuis une propriété ou encore à une vengeance personnelle d’un militaire italien. Le mystère est aujourd’hui levé. Pour Jean-Louis Panicacci, cet avion venu de l’est appartenait à une escadrille basée sur l’aérodrome de Villanova d’Albenga. Il s’agit probablement d’un Storch-Fieser couramment utilisé pour des missions d’observation. Il est piloté par un fasciste-républicain ou par un aviateur de la Luftwaffe. Que vient-il faire ? Il est en fait commandité par les autorités militaires allemandes de la région niçoise pour s’assurer que les prescriptions d’occultation sont bien respectées. Si la surveillance montre un non-respect des règles, la mesure de rétorsion consiste en un bombardement à basse altitude de la zone illuminée. D’ailleurs, ses apparitions cessent avec la libération de Nice20,22.
Les bombardements aveugles de cet avion fantôme stressent énormément les Niçois déjà traumatisés par les centaines de morts du bombardement allié du 26 mai 1944 sur Nice et Saint-Laurent-du-Var. De plus, les attaques aériennes des alliés s’intensifient au mois d’août, notamment sur le port et la vieille-ville. 24 civils sont tués, 30 blessés et 500 sinistrés dans ces raids des aviations anglaises et américaines, notamment le 7 août et le 21 août20.

La stratégie allemande
Suite à la percée des Alliés vers le Rhône, la liaison entre les différentes unités allemandes est coupée. Le 19 août, la 148e Infanteriedivision (en), commandée par le général Otto Fretter-Pico, et la 157. Gebirgsdivision, isolées dans le Var et les Alpes-Maritimes, reçoivent un ordre du commandement allemand en Italie qui les intègre au 75e Corps d’armée (LXXV. Armeekorps) commandé par le général Hans Schlemmer. Le général leur ordonne de se replier sur les positions de la frontière franco-italienne afin d’empêcher une percée des Alliés en Italie du Nord. Cette décision empêche la destruction de ces divisions. Pour le commandement allemand, Nice ne représente donc pas une position militaire stratégique de repli mais un point de passage stratégique et vital pour mener sa retraite vers l’Italie. Ceci explique que le 18 août, il refuse que Nice soit déclarée ville ouverte. C’est pourquoi également, les négociations avec la Résistance pour permettre une évacuation de la ville sans destructions échouent contrairement à ce qui se passe à Cannes et Antibes. Les résistants veulent en découdre et les allemands refusent de quitter Nice sans se défendre.
Les Allemands se replient mais cherchent en même temps à retarder l’avance américaine. Une première ligne de défense est mise en place le long du Var. Mais la prise de Levens le 27 août crée un risque de contournement et d’attaque par le nord de Nice. Les unités allemandes commencent à évacuer Nice dès le 26 août pour se replier sur Menton et les montagnes mais des combats retardants sont prévus.

De plus, l’insurrection niçoise n’est pas une surprise pour les Allemands : elle est évoquée à la Feldkommandantur dès le 23 août à 17 heures lorsque le responsable du SD, le docteur Keil, informe la Feldkommandantur que 5 à 7 000 résistants préparent une insurrection avec l’aide de la police23. Il est donc décidé qu’en cas de troubles, l’armée tirera avec ses trois batteries lourdes sur tout mouvement insurrectionnel23. Les autorités allemandes n’ont pas l’intention de se retirer sans combattre et ils envisagent de bombarder la ville en cas de soulèvement. Cette décision est confirmée le lendemain : la Feldkommandatur restera à Nice pour résister au mouvement insurrectionnel. Dans le même temps, elle reçoit un code de repli (Hindenburg) sur Menton pour le moment où les troupes ennemies auraient franchi la ligne défensive du Var23. Le 25 août, les Allemands prévoient toujours de résister à l’insurrection : les deux tiers des Feldgendarmes reçoivent l’ordre de rester à Nice16. Le 27 août, la Feldkommandantur prévoit son transfert à Menton pour le 28 ou le 29 août18. Le général Fretter-Pico réclame de la Feldkommandantur qu’elle maintienne le calme dans la population pendant le retrait de ses troupes18.
L’insurrection gêne donc les Allemands dans leurs plans d’évacuation. Elle les oblige au final à accélérer l’évacuation des dernières unités allemandes.

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Affiche du Comité Insurrectionnel placardée dans les rues de Nice dans la nuit du 27 au 28 août 1944 et appelant à prendre les armes.

27 août
Le comité militaire des F.T.P. – M.O.I. s’est réuni le matin du 27 août et a décédé de proposer l’insurrection pour le lendemain. Les hommes veulent en découdre24. Le même jour, deux réunions sont organisées au huitième étage du Palais Stella situé au 20 boulevard de CessoleNote 6. Celle du matin est d’ordre militaire et celle de l’après-midi d’ordre politique Sont présents Souny, chef départemental F.T.P., Armand, pour les « Milices patriotiques » des entreprises, Jean-sans-peur, pour les F.T.P.F. de Nice, Ludovic, pour la M.O.I. (Main d’œuvre immigrée), Thibaud, pour la C.G.T., Pierre Durand, Georges, responsable départemental du Parti communiste et aux F.T.P., plus un invité, Bemard, cadre régional bloqué à Nice. Brandon, du Front National, et Duchêne, du Parti communiste, sont absents pour des raisons de sécurité. Ensemble, ils forment le Comité insurrectionnel. La décision est prise de déclencher le soulèvement général pour le lendemain dès six heures en dépit de la pénurie d’hommes entraînés (100 à 200 hommes) d’armes et de munitions (des grenades, 20 mitrailleuses, 40 mousquetons et quatre mitrailleuses lourdes)24. Une plaque commémorative est aujourd’hui visible à droite de la porte d’entrée de l’immeuble et rappelle cette importante réunion.
Les divers groupes de résistants sont prévenus dans l’urgence (notamment les Corps Francs de la Libération à la caserne Filley avec le groupe Parent25) mais beaucoup ne peuvent être joints en si peu de temps notamment à cause du couvre-feu ou de la distance. Piere Bloch rencontre le docteur Sapir à la libraire Paradis en compagnie de l’avocat Brandon responsable départemental du Front National qui se dit habilité à parler au nom des F.T.P.. Ils rédigent ensemble à un texte bref qu’ils signent : Les représentants des CFL, MP, FTP de la ville de Nice, réunis le 27 août 1944, décident de porter à la connaissance de leurs troupes respectives, à la veille du combat sacré pour la libération, qu’elles ne doivent rivaliser que par l’ardeur dans la lutte contre l’ennemi et combattre au coude à coude fraternel et loyal, dans un esprit purement patriotique26. Dans la nuit, les F.T.P. placardent des affiches malgré le couvre-feu, un peu partout dans les rues de la ville pour relayer l’appel à l’insurrection. On peut y lire : Français, Françaises, le 15 août, les armées alliées, comprenant l’armée française de la libération, ont pris pied sur notre sol. Elles sont aux portes de Nice. Cannes, Antibes et Grasse sont libérées : la Wehrmacht aux abois ne sait plus où se réfugier, ses soldats ont peur ! Ils savent maintenant qu’ils sont vaincus. Mais note ville reste à libérer. Dès le débarquement, la C.G.T. a lancé l’ordre de grève générale. Les F.F.I. ont organisé les guerillas. Mais cela ne suffit pas ! Le peuple de Nice, quatrième ville de France, se doit, après l’exemple de Paris, de Marseille, de Bordeaux, de Lyon et autres villes de France, de se libérer à son tour, de faciliter l’entrée victorieuse des troupes alliées dans la capitale de la Côte d’Azur. Pour cela, le C.D.L. vous appelle au combat. Aux armes citoyens ! Partout abattez les boches, désarmez-les, entrez en masse dans les milices patriotiques. Un seul mot d’ordre : s’organiser, s’armer, se battre ! Vivent les F.F.I. ! Vive la libération de Nice ! Vive la France ! En avant, tous au combat ! Le C.D.L. (F.N., P.C., C.G.T., M.L.N.)26.

28 août, jour de l’insurrection
Les combats éclatent à partir de 6 heures simultanément en plusieurs points de la ville.
À l’aube, le groupe 6 des Francs-tireurs partisans (10 hommes) dressent une première barricade au passage à niveau. Ils doivent stopper les Allemands des collines de Gairaut. Le groupe est retranché dans une excavation de la chaussée sous les ordres de Fortuné Leonardi. Ils sont soutenus par un groupe du mouvement Combat commandé par Paul Cavenago27. Un groupe de FFI mené par Louis Brandone prend le contrôle du garage Renault, boulevard Gambetta19. Louis Sana poste 3 jeunes et une mitrailleuse à l’angle des boulevards Auguste Raynaud et Joseph Garnier. Il se rend ensuite avec des hommes place Gambetta (actuelle place du Général de Gaulle). Les maraîchers sont informés de la situation et partent vite. Les hommes sont postés face à l’avenue Malausséna. Louis Sana descend l’avenue Malausséna avec Armand Allavena et Mearelli. Ils tombent sur trois soldats allemands. L’un des Allemands est blessé mais les trois soldats sont finalement faits prisonniers27.
Le groupe F.T.P.F. René Canta s’occupe du centre-ville. Ils partent du PC à Pasteur. Une équipe commandée par Jean Calsamiglia se rend à la gendarmerie. René Canta occupe le lycée Félix Faure où les policiers rejoignent les insurgés. De là, René Canta et ses hommes investissent la préfecture. Des détachements occupent la Bourse du travail, l’imprimerie de L’Éclaireur, les locaux du Petit Niçois sont occupés par les pompiers résistants. Martini dit Pensée part prendre le commandement des combattants-traminots au dépôt TNL à Nice-Riquier. Jean Calsamiglia se rend à l’intendance de police rue Maréchal-Foch et y installe son PC. Les inspecteurs sont désarmés. Les agents de police aident les FFI à organiser la défense. L’ordre est donné de contrôler les petites rues du Vieux-Nice, d’interdire toute circulation des Allemands sur le boulevard des Italiens (actuel boulevard Jean-Jaurès) et la place Garibaldi. René Canta donne ses ordres : il faut harceler les Allemands, les attaquer partout à la fois. Le groupe Lenoir (Verdi) occupe la mairie, le groupe du capitaine Martin occupe le lycée de garçons. Les groupes francs du mouvement Combat et les F.T.P.F. occupent la caserne Filley28.

Vers 6h00, les F.F.I. de Charles Menardi se regroupent à leur QG au dépôt de journaux de l’avenue de la Californie. Ils décident d’occuper le central téléphonique de Fabron, ce qui est fait sans difficultés. Les résistants des CFL les rejoignent pour occuper le transformateur du quartier de la Vallière. Un combat a lieu. Deux FFI sont blessés. Les soldats polonais se rendent29. Roger Simon se procure une arme et veut rejoindre ses camarades du groupe Académie des CFL du capitaine François Calvin. Il est fait prisonnier par une patrouille allemande à Carras. Il est torturé toute la journée puis fusillé d’une balle de revolver le 29 août vers une heure du matin dans un blockhaus de l’avenue de la Californie30.

Vers 6 heures, une voiture montée par des gradés allemands arrive de la place Gambetta et se heurte aux groupes de résistants postés autour du passage à niveau. Elle est immobilisée par une grenade à l’angle du boulevard Auguste-Raynaud. Bilan : 3 morts et un commandant blessé et prisonnier chez les Allemands. Les résistants récupèrent leurs armes. Louis Sana s’empare de la sacoche du commandant blessé. Elle contient des documents importants sur les projets du commandement allemand27.
Vers 6h30, à Nice-Nord, une camionnette allemande descend le boulevard de Cessole vers le passage à niveau. Les sentinelles lâchent une rafale de mitrailleuse. Le chauffeur qui est seul se rend27. L’alerte est donnée dans le quartier. Des habitants se lèvent et rejoignent les résistants pour combattre27. Le lieutenant Mathis est réveillé par des coups de feu boulevard de Cessole. Il descend et tombe sur des FTP en position près de l’avenue Castellane. Il voit alors deux Allemands dans l’avenue qui s’enfuient. Ils sont poursuivis et se rendent. Il prend le commandement de plusieurs hommes à l’angle de l’avenue Cyrnos. Un fortin est organisé dans la villa « les Pipistrelles » qui domine tout le boulevard de Cessole31. Paul Cavenago se rend à la brigade mobile rue André Theuriet et somme les policiers de remettre leurs deux mitraillettes et les munitions31. Une deuxième camionnette est signalée. Une rafale de mitraillette crépite. Un pneu éclate. La camionnette ralentit alors qu’à l’intérieur un homme congestionné hurle sur le chauffeur. Nouvelle rafale. Des balles percent le moteur. La voiture est entourée par les résistants. Un commandant allemand furieux descend ainsi que deux sous-officiers et le chauffeur. Ils sont faits prisonniers. Les prisonniers sont conduits dans un garage voisin rue Georges Doublet. Les autres prisonniers allemands faits durant la journée dans le quartier y sont amenés aussi31.

Vers 7h00, trois camions allemands avec remorques débouchent dans le boulevard Joseph Garnier. Dissimulés derrière les platanes, les FFI ouvrent le feu. Surpris, les Allemands bifurquent vers la petite avenue Montclair où ils sont stoppés par des jets de grenade. Quatre Allemands sont faits prisonniers. Les camions transportent un trésor : deux mitrailleuses lourdes, un fusil-mitrailleur, une mitraillette, des fusils, des munitions. Des barricades sont érigées au débouché des rues avoisinantes. Une mitrailleuse est transporté place Gambetta, placée en batterie de façon à prendre en enfilade l’avenue Malausséna. L’autre est mise en batterie sur le carrefour du passage à niveau. Une sorte de bouclier est formé avec des traverses de chemin de fer récupérées à la Gare du Sud toute proche31.

Avec une des camionnettes récupérées conduite par Aimé Paiche, Louis Sana parcourt le quartier du passage à niveau pour arrêter des chemises noires fascistes. Quelques-uns sont exécutés dans la journée31. Louis Sana se rend ensuite à la mairie avec la même camionnette conduite par le chauffeur de taxi Marius. Ils désarment deux policiers31.
Toujours vers 7h00, le brigadier-chef de police Deguin se trouve de service au lycée. Il entend des coups de feu. Les agents l’informent que ce sont les Allemands qui sont visés. Avec quatre gardiens, ils se rendent boulevard Mac-Mahon (actuel boulevard Jean-Jaurès) et attaquent une autochenille montée par trois Allemands qui réussissent à s’enfuir. L’autochenille est emmenée par des civils à la préfecture. Ils s’emparent également de deux camions avec remorques malgré les tirs des armes automatiques et des mortiers du Château32.
Vers 7h15, Lucien Cantailloube, un des responsables des Milices Patriotiques au dépôt SNCF de Nice Saint-Roch a pu rassembler 350 hommes. La défense du dépôt est organisée par Auguste Chochoy. Un poste d’observation est installé au sommet de l’épurateur Lamy qui domine le quartier29.
À 7h30, un camion allemand tractant une arme lourde arrive par le boulevard Joseph Garnier et est lui aussi attaqué à la grenade : les assaillants s’emparent d’une mitrailleuse lourde et de Mausers. Des prisonniers sont faits mais il y a aussi des blessés et des tués côté allemand. Un deuxième camion est bientôt immobilisé : des prisonniers sont faits et des fusils capturés28.
Toujours vers 7h30, les FFI commandés par Émile Mercanti attaquent la batterie de Saint-Pierre-de-Féric sur les collines à l’ouest de Nice. Le 2e détachement attaque quelques Allemands en patrouille sur la route. Un Allemand est tué, trois sont faits prisonniers. Deux sont blessés mais parviennent à s’enfuir29.
Plus au sud de la ville, une opération est ordonnée par Jean Calsamiglia au groupe Robert mené par Barbev Odadjian (dit « Robert »). L’opération vise le siège du P.P.F., partie collaborationniste, situé rue Dalpozzo. Les F.F.I. contrôlent d’abord les immeubles environnants, rue de la Buffa et rue Maréchal Joffre. Un fusil-mitrailleur est braqué sur l’immeuble du siège du PPF. Robert pénètre dans le bâtiment avec un camarade. Ils ne rencontrent aucune résistance. Vers la fin de l’opération, à 7h30, une voiture allemande occupée par deux officiers aborde le barrage des F.F.I.. Il s’agit du lieutenant Wilhelm Hansen (né le 27 janvier 1914, son corps repose au cimetière militaire allemand de Dagneux (Ain, rang n°30, tombe individuelle n°17) et d’un sous-officier du bataillon Flak commandé par le commandant Michelis. Les occupants de la voiture sont tués sous le feu des mitraillettes au coin des rues Dalpozzo et de la Buffa29.

Plusieurs positions stratégiques sont aux mains de la Résistance : le Lycée de garçons, la Préfecture, l’Hôtel de Ville mais aussi la Poste Thiers, la gare SNCF, les Entreprises Michel, le siège de la police, puis la Gendarmerie, l’Usine à Gaz, le siège de la Milice française, le dépôt des TNL, la gare Saint-Roch, la caserne Filley. Les locaux du journal L’Éclaireur sont investis ainsi que les principales imprimeries, où l’on imprime immédiatement tracts et affiches appelant à l’insurrection.
À partir de 8h15, la Feldkommandantur est progressivement mise au courant des événements18.
La population du quartier du passage à niveau aide à réaliser une barricade boulevard Auguste Raynaud. La barricade permet d’arrêter un camion allemand. Les militaires menacent d’abord les habitants (dont la femme de Louis Sana) mais s’enfuient à l’arrivée des résistants32.
À 11h00, les Allemands avancent rue Cassini. Une fusillade se poursuit pendant deux heures33.

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Aperçu des hostilités près de la gare des chemins de fer de Provence, le 28 août 1944, à la Libération de Nice.

À Nice-Nord, une troupe allemande remonte le boulevard Gambetta d’arbre en arbre pour reprendre le contrôle du passage à niveau à 8h30. La fusillade dure jusqu’à 10h30. Les Allemands ne réussissent pas à passer. Plusieurs d’entre eux sont tués et blessés32. Plusieurs résistants sont grièvement blessés. Les F.T.P.F. Auguste Gouirand et Lucien Chervin, tous deux retranchés derrière le kiosque à journaux, sont chacun grièvement blessés d’une balle reçue dans la tête34. Ils sont évacués dans la clinique de la rue Mantéga. Lucien Chervin décède dans la journée et Auguste Gouirand le 1er septembre 194435[réf. insuffisante]. Alphonse Cornil est abattu par une rafale de balles tirée par les allemands alors qu’il se trouve en position avancée au niveau du 130 boulevard Gambetta36[réf. insuffisante].
La fusillade éclate également devant le garage Renault dans le boulevard Gambetta. Les Allemands attaquent à la grenade mais doivent se retirer. Vers 9h00, un groupe d’Allemands met en batterie un mortier devant le garage en direction du passage à niveau. Le mortier est soutenu par le tir du blockhaus du carrefour Thiers. Quatre coups sont tirés mais les Allemands doivent se retirer par la rue Oscar II sous le feu des mitrailleuses des résistants retranchés dans le garage Renault. Les résistants récupèrent le mortier37.
Vers 9h00, la Feldkommandantur appelle la préfecture pour qu’elle fasse cesser les attaques sur les soldats allemands et pour savoir s’il est vrai qu’elle est sous le contrôle des résistants. Le préfet du vichyste Ravard leur raconte que l’attaque des F.F.I. sur la préfecture a été repoussée par la police et la gendarmerie française, sous la menace du groupe René. Il propose aux Allemands de ne pas tirer jusqu’à midi le temps qu’il tente de ramener le calme. En fait, cela permet de donner du temps aux F.F.I. pour contrôler la ville18.
À 10h00, le général Nickelmann, commandant les forces allemandes stationnées à Nice, téléphone à la préfecture occupée par les F.F.I.. Trois membres du Front national de lutte pour la libération et l’indépendance de la France sont présents : Cendo, Sattegna et Gatet. Cendo prend la communication. Nickelmann fait savoir que si l’insurrection ne cesse pas immédiatement, il fera bombarder la ville, qu’il la mettra à feu et à sang et que tous les combattants pris seront traités en franc-tireurs et fusillés sur place33. Cendo transmet au Comité insurrectionnel qui a quitté le 20 boulevard de Cessole pour s’installer au 1 rue Pertinax. La réponse est finalement négative. Le Comité insurrectionnel lance un ordre du jour appelant à intensifier le combat contre les Allemands, à développer une insurrection populaire et à commencer une « épuration énergique de tous les salopards connus »33. La préfecture est menacée par les attaques d’automitrailleuses allemandes provenant du cours Saleya. Une barricade a été réalisée avec des véhicules rue de la Préfecture. Les automitrailleuses sont chassées par des grenades33,38.
Avant 10h00, le lieutenant-colonel Niedlich, commandant le 239e Régiment d’infanterie tombe dans une embuscade tendue par les F.F.I. alors qu’il rejoint son régiment et est tué. Dans sa sacoche, les F.F.I. découvrent un document dans lequel les Allemands prévoient d’évacuer la ville « infestée de terroristes ». Le document est traduit dans la nuit39.

À 10h00, la plupart des gardiens de la Paix ont rejoint les insurgés40. Le chef de groupe surnommé « Loulou » se signale en tuant six Allemands en cinq minutes au PC de Jean Calsamiglia à l’intendance de police rue Maréchal Foch.
Vers 10h00 à Nice-Centre, des combats ont lieu place Masséna. Un lieutenant de Feldgendarmerie est tué. Des dix soldats allemands de garde sur cette place, un est abattu et plusieurs sont blessés sous les tirs de policiers français39.
À 11h25, le préfet Ravard demande à la Feldkommandantur que les Allemands n’occupent pas les bâtiments publics39. Les autorités préfectorales sont paniquées et ne cessent de demander à René Canta d’évacuer le bâtiment et de faire cesser les combats. Il finit par faire placer Lauvel et Ravard en état d’arrestation provisoire dans leurs bureaux respectif33. Un peu plus tard, l’artillerie du Château commence à arroser le bâtiment avec des obus de petit calibre et ce jusqu’au soir33. Comprenant en effet que l’insurrection s’étend, le général Nickelmann a mis ses menaces à exécution. De ses retranchements de Gairaut, du Mont-Alban de la caserne Auvare et du col de Villefranche, l’occupant canonne la ville, mitraillant le Vieux-Nice depuis le Château. Cependant, la mutinerie des servants Polonais gêne momentanément la défense allemande. Les Polonais refusent en effet de viser des objectifs civils. Vers 11h0037, les Allemands commencent à bombarder le quartier du passage à niveau. Le poste du passage à niveau est touché. Le F.T.P.F. Roger Boyer est tué par un éclat d’obus37. Le F.T.P.F. Jean Ballestra est grièvement blessé et décède vers 20h30 à son domicile du 27 avenue Pessicart41[réf. insuffisante]. Les blessés sont transportés dans une clinique rue Mantéga. Le support de mitrailleuse est hors d’usage mais il est réparé dans un atelier à proximité. Sous la pluie d’obus, les groupes du passage à niveau se replient vers les positions du lieutenant Mathis boulevard de Cessole, au niveau de l’avenue Cyrnos. Lorsque la canonnade cesse, les résistants du passage à niveau reprennent leurs positions et empêchent une ouverture vers Levens pour les Allemands37. De nombreux hommes et femmes des différents groupes et mouvements résistants combattent ensemble (M.O.I., F.T.P.F., Combat, C.F.L., Milices Patriotiques).
Vers 11 heures, le général Fretter-Pico ordonne aux unités de retraiter mais de prendre des otages pour traverser la ville ainsi que le désarmement des policiers. Une opération de nettoyage de la ville est cependant envisagée avec les troupes repliées depuis Grasse39.

Vers 11h30, deux soldats allemands sont blessés près de la Feldkommandatur par des policiers français. Le major Schultz ordonne de désarmer tous les policiers de la ville. Déjà un soldat de la Feldkommandtur a été tué ainsi que 3 blessés42.
Place Gambetta, le groupe Augier (16 hommes) continue le combat. Au cours de l’attaque d’une voiture allemande, Auguste Bogniot est abattu vers 14 heures devant le Crédit Lyonnais37. Augier et Perfettini sont blessés avenue Borriglione37.
À Nice-Est, les F.F.I. ont transformé le dépôt des TNL en véritable forteresse. Les soldats polonais de garde sont faits prisonniers mais décident de rejoindre les résistants. Des blockhaus sont aménagés avec des sacs de sable. Martini dit « pensée » donne l’ordre d’attaquer tout camion ou tout Allemand circulant dans le quartier32. A 11h45, les Allemands attaquent par le rue Auguste Gal. Les résistants ouvrent le feu. Trois Allemands sont abattus mais d’autres attaquent à la grenade. Les résistants se replient dans un abri qu’ils ont construit à l’entrée du dépôt. Les Allemands battent en retraite37. Le responsable des milices patriotiques, le lieutenant Antoine Suarez, est mortellement blessé par une balle reçue en pleine tête32.
Dans la journée les rangs des combattants augmentent pour atteindre plusieurs centaines, avec peu d’armes et de munitions. Les F.F.I. espèrent l’arrivée des maquisards de Levens mais ils n’arriveront que le lendemain. Des habitants prennent également les armes et rejoignent les F.F.I1.
Les premiers blessés, combattants ou civils, commencent à arriver à l’hôpital Saint-Roch à 10h00. À partir de midi, c’est une arrivée ininterrompue.

Vers 11h30, le général Fretter-Pico autorise la Feldkommandtur à évacuer la ville. Dans le même temps, il installe un chef de bataillon, le capitaine Burkhardt, commandant le Ier Bataillon du 239e Régiment, comme nouveau commandant de la place de Nice. Il a tous les pouvoirs y compris d’établir la loi martiale. Il arrive vers 13 heures avec un bataillon à bord de 5 autobus. Sa mission est de libérer par tous les moyens le passage routier ouest-est. Un commando spécial avec amres lourdes est en route pour le nettoyage de la place Masséna42.
Vers midi, Barker Odadjian reçoit l’ordre d’évacuer les locaux de L’Éclaireur et de se replier sur le lycée. À 12h30, il est sur place avec ses hommes qui s’installent sur les tours en direction de l’esplanade du Paillon. Vers 13h30, les Allemands, installés sur les toits et aux fenêtres voisines, balaient par ses tirs les fenêtres et les galeries. Des automitrailleuses passent dans les rues et mitraillent le lycée. Les résistants sont à court de munitions mais ripostent comme ils le peuvent. Vers 17h00, des tirs de mortier sont tirés sur eux depuis le Château. Ils font peu de dégâts et cessent vers 19h0043.
Vers 13h15, des soldats allemands tirent à la mitrailleuse sur la Préfecture. Une patrouille sous les ordres du lieutenant Pico pousse une batterie Flak dans le quartier de la Préfecture et essuie des tirs. Un soldat allemand est tué et 3 autres blessés. Les allemands ripostent en tirant sur la Préfecture42.
La Feldkommandatur reçoit à 13h50 l’ordre d’instaurer l’état de siège dans la ville. Le pouvoir de commandement est placé entre les mains du capitaine Burkhardt. La population civile doit être chassée des rues et rester enfermée chez elle. Toute personne se trouvant dans la rue sera abattue. Le PC du Ier Bataillon s’installe à la Feldkommandantur. Une compagnie doit occuper la mairie et la Préfecture42. Les allemands veulent toujours reprendre le contrôle de la ville même si la Feldkommandtur reçoit l’autorisation d’évacuer.
À Nice-Nord, le groupe F.F.I. dirigé par Augier monte vers 14h00 dans l’immeuble situé 2 avenue Borriglione. Une mitrailleuse servie par Dozol est installée. Vers 16h30, Dozol est blessé par des tirs venant de la villa Thiole. La mitrailleuse est montée sur le toit, d’où Pionchon atteint cinq Allemands, avant d’être lui-même blessé à la jambe et conduit à l’hôpital43.
Vers 15 heures, un accrochage a lieu à Sainte-Marguerite entre les F.T.P. – M.O.I. et une patrouille allemande venant de Saint-Isidore. Le résistance Venance Cantergiani est tué30.
Vers 16h00, une voiture allemande descend le boulevard de Cessole. Les F.F.I. dirigés par le lieutenant Mathis la laissent passer et l’attaquent par l’arrière à la mitraillette et à la grenade. En avant, elle est prise sous le feu des hommes du capitaine Paul. La voiture va buter contre un arbre avec ses quatre occupants morts ou blessés43. Un agent de liaison prévient le poste du passage à niveau de la situation. Plusieurs camions allemands essaient de forcer leur barricade sans succès43.
En haut de Pessicart, les Cauvin ont hissé le drapeau tricolore le matin à la villa « La Paix ». en entendant les coups de feu. L’après-midi, Henri Cauvin et Jacques Galand décident de descendre en ville avec leurs pistolets. Près du Righi, ils aperçoivent des Allemands au carrefour et se replient. Plus haut, une patrouille allemande leur barre la route. Ils cherchent refuge dans une maison en contrebas. Les occupants les font entrer et les pistolets sont cachés sous le lit. Les Allemands les ont vus et arrivent ; un officier ouvre la porte, mitraillette pointée, menaçant. Les deux résistants sont conduits sur la route, nez au mur. Les pistolets sont découverts. Les Allemands disent « Terroristen » et Henri Cauvin dit à son camarade : « Nous sommes perdus ». Une jeune fille qui se trouve là s’en va prévenir les FFI du lieutenant Mathis. Les jeunes soldats allemands emmènent leurs prisonniers. Ils avancent lentement en file de chaque côté de la route avec les prisonniers au milieu. Ils tirent dans les fenêtres des maisons. Ils avancent vers l’avenue Cyrnos. L’officier fait alors prendre une descente en raccourci vers le boulevard de Cessole. Au milieu du passage, des coups de feu sont tirés par les FFI par le haut et le bas du chemin. L’officier allemand est tué. Les autres soldats allemands sont également tués44. Un fusil-mitrailleur est récupéré et placé au milieu du boulevard de Cessole, entre la villa les « Pipistrelles » et la propriété du comte de Cessole, derrière une redoute puissamment organisée44.
À Nice-Lingostière, dans la plaine du Var, une unité allemande composée de Polonais stationne à la Maison rouge, vallon de Saint-Laurent. Les soldats ont tué leur commandant dans la journée. Les ouvriers de l’usine de Lingostière signalent la situation aux FFI. Les Polonais décident de se rendre aux F.F.I.. Une vingtaine sont conduits à l’usine. Ils montrent aux F.F.I. comment se servir de leurs armes et signalent que les pontets de dégagement des eaux, sous la route 202, sont minés. Le lendemain, ils déminent les pontets et le lit du Var45.
Vers 16h00, le groupe des Milices Patriotiques de la compagnie des eaux, rue Gioffredo, capture un colonel allemand porteur de documents remis à Jean Calsamiglia et envoyés à l’état-major FTP. Des agents américains en civil qui se trouvent au PC de Jean Calsamiglia, prennent également connaissance de ces documents. Traduits dans la soirée, ces documents révèlent que le Haut Commandement allemand donne l’ordre aux troupes en action autour de Nice de se replier vers l’Italie à partir de 18h00. Le repli doit se faire en contournant Nice, « infestée de terroristes ». Il y a également les plans de repli des troupes ennemies. Ces documents sont envoyés par le F.T.P.F. commandant Moreno au PC américain de Grasse46.
Vers 17h00, la Feldkommandantur apprend qu’elle doit se joindre au mouvement de retraite des troupes qui abandonnent la ligne de front de la rive est du Var. Le mouvement de retraite est prévu entre 20 et 21h0042.

Vers 17h00, le dépôt Saint-Roch est sous le tir des pièces allemandes situées l’une à la caserne Auvare, l’autre boulevard de l’Armée des Alpes. L’observatoire aménagé par les résistants, le bâtiment des mécaniciens et l’entrée sont touchés. Des unités d’infanterie attaquent vers 18h00 depuis les pentes du Mont-Alban. Vers 19h00, un groupe d’une trentaine d’Allemands lance une attaque qui est repoussée. Les Allemands cherchent encore à assurer leur repli vers L’Escarène et Sospel30.
Quartier Riquier, les Allemands mitraillent les rues. Ils fuient à pieds et en voiture par la rue Barla du Centre-ville vers la Moyenne Corniche. Ils sont sous le feu des résistants depuis les toits et les fenêtres. Un balle frôle les F.T.P.F. César Martini et son frère sous les ordres de Laurent Giaume30. Leur camarade Raymond Albin est atteint d’une balle dans le ventre. Il est transporté dans l’abri sous la place Arson et décède peu après vers 14 heures30.

Un dépôt clandestin de vivres est organisé rue Fodéré prolongée près du port. Il est gardé par Édouard Bertand, Carrara et Marie Bocchiardo (son frère a été fusillé à l’Ariane le 15 août 1944). Les combattants des différents quartiers viennent chercher des vivres et donnent en échange un papier convenu. Tout l’après-midi, les gardes du dépôt voient passer des soldats allemands à pieds et en camion boulevard Impératrice de Russie (actuel boulevard Lech Walesa). Ils suivent l’itinéraire jalonné par les blockhaus depuis la place de Riquier, la place Saluzzo (actuelle place Max Barel) et la route de Villefranche30.

L’après-midi vers 18h00, après d’âpres combats, les blockhaus du boulevard Gambetta, de l’avenue de la Victoire et de la place Saluzzo sont pris d’assaut30, mais la lutte se poursuit autour de certaines positions. Les Allemands comprennent en fin de journée qu’ils ne pourront faire face au soulèvement, et la Kriegsmarine évacue en hâte le Château, tandis que le général Nickelman informe son état-major général qu’il évacue la ville, selon lui « infestée de quatre mille terroristes »[réf. nécessaire].
Le blockhaus de Riquier est évacué dans la soirée. Martini dit « Pensée », l’occupe avec deux hommes. À peine entrés, un camion allemand passe avec une vingtaine de soldats et s’arrête devant l’entrée. Martini ouvre le feu avec son pistolet et vide le chargeur. Le camion démarre et part47.
Dans la soirée, dans le Vieux-Nice, place Garibaldi, un groupe de F.F.I. est attaqué par deux nids de mitrailleuses. Pendant le combat, alors que les F.F.I. sont sous les arcades, un convoi de six camions allemands passe sur la place. Les occupants ont ouvert le feu sur les F.F.I. qui répondent. Georges Damiot, gardien de la paix, tue trois Allemands. Paul Vallaghé, champion de tir, tue plusieurs Allemands avant d’être lui-même mortellement blessé. Vincent Joseph Boscarolo est lui aussi mortellement touché. Les servants allemands des mitrailleuses finissent par prendre la fuite. Les mitrailleuses du Château continuent à tirer47.
A 18h30, le résistant Fortuné Barralis dit René du groupe Lorraine est mortellement touché au passage à niveau par les tirs allemands en revenant d’une mission en service commandé rue Gutenberg (recherche de munitions et ramassage de blessés)48.
Vers 19h00 les artificiers allemands font sauter le port de Nice, deux môles, le phare, les grues, et coulent plusieurs navires à quai49. C’est la Kriegsmarine qui évacue le port et le château qu’elle avait commencé à fortifier50.
Toutes les unités reçoivent vers 19h00 l’ordre de rejoindre la Feldkommandantur avec leurs bagages. Une colonne de 7 camions et 14 voitures est formée. Sur chaque camion est montée une mitrailleuse. La colonne part à 19h50 et subit des tirs en provenance de l’intendance de police située avenue maréchal Foch. Les Allemands ripostent de toutes leurs armes et tirent sur toutes les fenêtres des maisons qui bordent la rue de la caserne. La colonne mitraille systématiquement les façades des habitations et grâce à sa supériorité de puissance de feu, elle parvient à quitter la ville sans pertes. La colonne arrive à Menton à 20h4051,50.
Toutes les forces allemandes se replient, mitraillant la ville au passage30 Les dernières unités allemandes stationnées sur les collines de Gairaut, Cimiez et Fabron ou en retraite depuis Levens quittent leurs positions vers 23h00. Elles descendent en convoi en mitraillant tous les immeubles de l’avenue de la Victoire avant de gagner Villefranche par la Basse Corniche49,52.
À Nice, les résistants s’organisent pour la nuit car ils craignent des attaques nocturnes. Les F.F.I. doivent monter sur les toits, ne tirer qu’à coup sûr à cause de la pénurie de munitions, renforcer les barricades, des sentinelles sont placées dans les rues53.
Dans la nuit tombante, boulevard de Cessole, des soldats polonais viennent se rendre aux F.F.I53.
Vers 21h00, la flotte alliée canonne les blockhaus du front de mer, déjà abandonnés par leurs occupants49,50.
Un drame se joue dans les jardins de la villa la Lanterne à Fabron où les allemands exécutent un par un 4 résistants arrêtés pendant la journée porteurs de brassards tricolores des F.F.I.. 2 survivent en faisant le mort (Albert Piccardo et Michel Frenkel), 2 autres sont achevés en étant égorgés à coups de couteau (Lucien Corbé et Joseph Aréna)54.
Le chiffre de 25 soldats allemands tués correspond au nombre de corps relevés par les F.F.I.. On ignore combien de morts se trouvaient dans les camions qui évacuent Nice1,2.
Quatre fascistes italiens, membres du bataillon Nizza, 215e bataillon des « chemises noires », sont également tués1,2.
Vers minuit, les insurgés niçois, handicapés par la pénurie de munitions, réalisent qu’ils sont maîtres de la ville. Ils demeurent cependant en alerte craignant une contre-attaque allemande49. Le lendemain matin, les FFI défilent victorieux dans les rues de Nice. Tout le monde attend maintenant l’arrivée des Américains49.
À Menton, les Allemands et les fascistes italiens du bataillon Nizza se vengent sur la population de la réussite de l’insurrection niçoise. Le 29 août, le maréchal des logis chef Deparday est abattu par les fascistes du bataillon Nizza dans la cour de la gendarmerie alors qu’il est en pantoufles55. Une plaque rappelle cette exécution à Menton au 21 rue de Sospel56. Le même jour, cinq civils sont accusés à tort d’avoir ouvert le feu contre des soldats allemands. Ils sont abattus au pied de leur résidence : Pierre Bonardi, Robert Marze, Jean et Antoinette Rambert, François Taglioni55. Une plaque commémorative rappelle ces exécutions impasse Mayen à Menton57.
29 et 30 août : l’arrivée des Américains[modifier]
Le 27 août, vers 18h00, les premiers chars américains ont libéré Saint-Laurent-du-Var. Il s’agit des chars de la colonne partie de la tête du pont et qui emprunte la route littorale. L’autre colonne atteint Grasse le 24 août puis Vence et gagne Gattières. Elle remonte la rive droite du Var et atteint Gilette dans la nuit du 25 au 26 août 1944. Elle rejoint là les FFI qui tentent de capturer Levens. Les Américains utilisent leur artillerie le 26 août contre les positions allemandes. Le 27 août, ils franchissent le Var et libèrent le verrou stratégique de Levens. Cependant, les Alliés s’attendent à une forte résistance allemande autour de Nice. Ils n’ont pas prévu de déclencher une attaque le 28 août. La flotte alliée bombarde les casemates allemandes installées sur la Promenade des Anglais à 23h00. Mais les casemates sont vides. Les Allemands ont déjà évacué ce secteur.
Au matin du 29 août, les FFI ne voient toujours pas arriver les Américains et craignent une contre-attaque allemande. Il faut donc les prévenir que Nice est libérée. Rottenberg, alias commandant Ro, un des chef des CFL, donne l’ordre à Joseph Arnaldi de se rendre au Pont du Var détruit par les bombardements alliés pour entrer en contact avec les Alliés à Saint-Laurent-du-Var. le résistant traverse le Var à gué au lieu-dit la Digue des Français. Joseph Arnaldi apprend aux Américains incrédules que les Allemands ont évacué la ville. Les émissaires proposent qu’un ou deux soldats américains viennent se rendre compte sur place. La proposition est acceptée. Guidés par Joseph Arnaldi, les soldats américains arrivent au Bar-Épicerie-Restaurant chez Trombetta où la population les fête. L’alcool coule à flots ! Puis Joseph Arnaldi amène les soldats au centre de la ville pour qu’ils se rendent compte que les Allemands sont effectivement partis. Il les reconduit ensuite. L’un d’eux fait son rapport à ses supérieurs : « Yes, libre, Nice… Good ! » puis il s’effondre tellement il est alcoolisé58. Dans l’après-midi, un petit détachement de soldats américains guidé par Joseph Arnaldi s’installe en ville. Il confirme par radio qu’il n’y a plus d’Allemands à Nice. Cependant le général Frederick a reçu des ordres du général Patch le soir du 28 août : interdiction de franchir le Var et attente de la relève des troupes françaises de l’armée régulière. Sur l’insistance du général Frederick qui craint des troubles, un bain de sang en cas de retour des Allemands et une mainmise communiste dans la ville, le général Patch autorise le franchissement du Var58.
Le 30 août, un convoi motorisé américain du 509e Régiment arrive par l’avenue de la Californie et la rue de France. il ne fait que passer pour éviter la dispersion des soldats dans les festivités de la libération. Les soldats continuent leur route en direction de Menton. Une foule en liesse les acclame sur leur parcours. D’ultimes coups de feu de « tireurs des toits » sont tirés sur les tout premiers parachutistes américains arrivant à pied, au carrefour du boulevard Gambetta et de la rue de France (le 29 ou le 30 août).
La visite du général De Gaulle le 9 avril 1945[modifier]

Le 9 avril 1945, le chef du Gouvernement provisoire de la République française accomplit une visite officielle dans le chef-lieu des Alpes-Maritimes59 à l’issue d’une tournée d’inspection militaire qui l’a conduit sur le Rhin et dans les Alpes (Grenoble, Saint-Pierre-d’Albigny, Beaulieu). Cette visite est assez tardive si l’on compare les visites qu’il a effectuées à Marseille et Toulon dès le 15 septembre 1944.
Cette visite a lieu la veille de l’offensive des troupes françaises sur les dernière positions allemandes tenues dans le nord du département par 600 hommes dans le massif de l’Authion.
De Gaulle se recueille au Monument aux morts de Rauba-Capeù avant de se rendre place Masséna où 60 000 à 100 000 personnes assistent à un premier discours du général tenu depuis le balcon du Casino municipal. De nombreux niçois se sont installés sur les toits et aux fenêtres. De Gaulle commence son discours par ces mots : « Nice libérée, Nice fière, Nice glorieuse, vient d’exprimer magnifiquement les sentiments de la population tout entière et ces sentiments-là, je vous le dis, ce sont ceux de toute la France. D’abord, ce que vous exprimez, c’est la fierté de la libération, tout ce qui a été souffert ici, tout ce qui a été souffert matériellement avec tant de privations et qui continue de l’être, mais surtout tout ce qui a été souffert moralement dans ces quatre années atroces où dans le fond de l’abîme, Nice comme la Patrie entière se demandait si jamais allait reparaître le soleil de la liberté.
Nice n’a jamais renoncé à elle-même, ni renoncé à la France. Ah ! qu’ils étaient naïfs en même temps qu’insolents ceux qui avaient prétendu qu’on pourrait l’arracher à la France (…)59.
Après le discours, tous chantent La Marseillaise sur la place Masséna. De Gaulle se rend ensuite à la préfecture où il fait un nouveau discours puis se rend au balcon pour faire le V de la victoire. De Gaulle se rend ensuite à l’hôtel de ville pour un troisième discours.Polémiques sur l’insurrection et la libération de Nice

En 2006, une controverse a été provoquée par la sortie du livre de Joseph Girard intitulé La Résistance et la libération de Nice, la fin d’une légende. La thèse défendue par ce dernier est que la réussite de l’insurrection niçoise n’est pas due à une victoire du peuple en arme. S’appuyant sur un rapport rédigé en captivité après la guerre par le général de la 148e Division d’infanterie, Otto Fretter Pico, Joseph Girard démontre que le 28 août 1944, début de l’insurrection, les Allemands étaient déjà en train d’évacuer la ville et ne voulaient pas s’y maintenir. L’auteur veut ainsi faire apparaître que cette insurrection n’avait pas de justification militaire. Elle servait uniquement au PCF pour imposer son pouvoir sur la ville à la Libération.
Jean-Louis Panicacci a vigoureusement répondu au livre de Joseph Girard60. Il a tout d’abord relevé un grand nombre d’erreurs factuelles dans l’ouvrage de Joseph Girard. Il souligne que le rapport du général Otto Fretter Pico n’est pas une archive inédite et que le général n’est pas sûr des dates qu’il annonce.

D’autre part, Jean-Louis Panicacci produit lui aussi des documents allemands : les compte-rendus de la Feldkommandantur 994 de Nice du mois d’août 194461. La Feldkommandantur doit réaliser la liaison entre les autorités allemandes (commandement de la XIXe armée du général Wiese, Oberfeldkommandantur 894 P.C. à Avignon, commandement de la 148e Ersatz Division du général Otto Fretter Pico P.C. à Grasse) et les autorités françaises des Alpes-Maritimes (Préfecture, Intendance de police, gendarmerie). Elle est dirigée par le général de brigade Nickelmann et siège à l’hôtel Atlantic, boulevard Victor Hugo à Nice. Elle partage ses locaux avec la Feldgendarmerie. Elle possède des antennes locales à Grasse, Cannes et Menton.

Ces documents retrouvés en 1993 montrent que les Allemands voulaient retarder l’avance des Alliés par des combats d’arrière-garde à Nice. Les Allemands refusent ainsi le 18 août la demande du préfet de déclarer Nice ville ouverte car le front à leurs yeux est solide sur la rive est du Var. Le 19 août, une conférence a lieu à la Feldkommandantur pour discuter de la répression contre les terroristes et les mesures à prendre en cas d’insurrection. De plus, l’insurrection niçoise n’est pas une surprise pour les Allemands : elle est évoquée à la Feldkommandantur dès le 23 août. Les autorités allemandes n’ont pas l’intention de se retirer sans combattre et elles envisagent de bombarder la ville en cas de soulèvement. Le 25 août, les Allemands prévoient de résister à l’insurrection : les deux tiers des Feldgendarmes reçoivent l’ordre de rester à Nice. Le 27 août, la Feldkommandantur prévoit son transfert à Menton pour le 28 ou le 29 août. Le général Fretter Pico réclame de la Feldkommandantur qu’elle maintienne le calme dans la population pendant le retrait de ses troupes. Si l’évacuation des unités allemandes a commencé le 26 août, l’insurrection niçoise a obligé les unités allemandes encore présentes à décrocher de Nice plus tôt que prévu.

Concernant le rôle du PCF, Jean-Louis Panicacci rappelle que la réunion du Comité insurrectionnel du 27 août 1944 a réuni d’autres organisations que le PCF et les groupes qui lui sont liés. Enfin, l’insurrection niçoise a permis de limiter les destructions opérées par les Allemands en retraite (infrastructures de transports, usines…) et a poussé les Américains à franchir le Var.
D’autres historiens comme Alain Otho ont de plus replacé l’insurrection niçoise dans son contexte militaire et géographique départemental62. Ce dernier souligne notamment l’importance stratégique des libérations, le 27 août 1944, de Levens (un axe de repli pour les allemands est ainsi coupé) et de Saint-Laurent-du-Var (la route est désormais ouverte pour les troupes régulières alliées). Ces critiques ont fragilisé la démonstration de Joseph Girard.
Les Allemands organisent donc une retraite ordonnée et n’ont donc pas prévu d’évacuer Nice le 28 août 1944. Ils comptent mener des combats retardateurs pour faciliter leur retraite vers l’Italie du nord. Le bilan de ces débats permet de dégager plusieurs facteurs expliquant la libération de Nice. Il faut cependant préciser qu’en fait, l’addition de ces différents facteurs relève davantage du hasard que d’un véritable plan militaire concerté comme le soulève en 1987 Jacques Lécuyer, alias Sapin, dans son ouvrage Méfiez-vous du toréador1:
– La perte du contrôle du nord du département du fait de l’intense activité des maquis enregistrée depuis juillet : La garnison allemande de Saint-Martin-Vésubie s’est ainsi rendue aux maquisards le 16 août 1944. Les résistants du groupe Morgan ne parviennent cependant pas à capturer le col de Turini fin août.
– La prise définitive de Levens le 27 août par les Américains et les FFI : La voie de retraite par le nord du département vers le Piémont (ancienne route royale sarde) est coupée. Les Allemands ont lutté avec vigueur pour conserver Levens. La commune est ainsi libérée une première fois le 17 août par des forces FTPF dont la 8e compagnie. Dès le 23 août, les Allemands lancent plusieurs contre-offensives et reprennent la position le 24. Le lendemain, des effectifs importants sont engagés par les FFI pour reprendre le plateau : les compagnies Morgan, Pyra, Pierre, César, les 8e et 27e FTPF, le groupe François. Leur armement insuffisant et leur manque d’expérience militaire les font échouer. Des forces américaines, arrivées sur la rive droite du Var dans la nuit du 25 au 26, franchissent le fleuve et prennent Levens et la Roquette le 27 au soir après avoir copieusement pilonné le secteur. À tout moment, les occupants de Nice risquent donc de voir surgir sur leurs arrières une colonne ennemie. Le quartier de l’Ariane à l’est de Nice, les villages de Contes et de l’Escarène, les collines niçoises par Aspremont sont en effet à portée de Levens62.

- La prise de Saint-Laurent-du-Var qui a lieu le 27 août 1944 en fin d’après-midi : le général Frederick reçoit cependant l’ordre de ne pas franchir le Var le soir du 28 août. Prévenu seulement le 29 août de la situation à Nice, il envoie des soldats en reconnaissance pour vérifier que la ville est sécurisée. Il convainc le général Patch de l’autoriser à franchir le Var. La première colonne américaine traverse Nice le 30 août.
– L’insécurité qui règne à Nice pour les troupes allemandes suite à l’insurrection lancée le 28 août 1944. Si cette insurrection n’est pas une surprise, les Allemands ne parviennent ni à une estimation claire de la situation (la Feldkommandantur n’est mise au courant de l’insurrection qu’à 8h15) et du nombre d’insurgés ni à reprendre le contrôle des secteurs occupées par les FFI (comme au passage à niveau).
Face à cette situation, le commandement allemand décide finalement d’évacuer la ville de Nice en fin de journée.

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Liste des résistants tués dans l’insurrection ou décédés des suites de leurs blessures
Une petite étoile indique les résistants pour lesquels il existe une plaque commémorative, un monument commémoratif ou une stèle.
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Les 29 résistants tués dans le cadre des combats
1. Raymond Albin* né le 21 février 1921 à Pignans : Sous-lieutenant F.F.I., F.T.P.F, 36e Cie de Provence, secteur Nice-Est, groupe Laurel. Chauffeur-mécanicien domicilié 4 rue de Villars à Nice. Membre de la Résistance depuis juillet 1943 (pseudo Fernand). Le 28 août 1944, il participe aux combats pour la Libération de Nice. Il organise son détachement dans le secteur ouest de la place Arson. Il est mortellement blessé au ventre à 14 heures par un membre du P.P.F. à côté de son chef Antoine Anelli (commandant Guignant) qui le porte au P.C. du quartier de Riquier, école Barla. Les pompiers le transportent à l’hôpital Saint-Roch mais il est déjà décédé. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-450463. Son nom est inscrit sur le Monument Aux Morts de Riquier à Nice, une plaque commémorative qui rappelle son décès à l’angle des rues Scaliero et Auguste Gal, sur la grille du parc place Arson, sur lecénotaphe commémorant la libération de Nice situé à l’angle du boulevard Joseph Garnier et du carrefour du 28-Août à Nice64,3065.
2. Eugène Alentchenko* né le 15 décembre 1923 à Nice : Caporal F.F.I., membre du mouvement Combat puis des Corps Francs de Libération (C.F.L.), groupe Joffre (Albert Geoffroy) de la Compagnie des Eaux de Nice et des F.T.P.F., 36e Cie de Provence, secteur de Nice. Chauffeur employé à la compagnie des eaux domicilié 19, rue de El Nouzah à Nice. Entré en résistance en juillet 1943 (distribution de tracts, transport d’armes, renseignements…) dans le mouvement Combat puis au sein des Corps Francs de la Libération (C.F.L.). Il participe aux combats pour la libération de Nice (28 août 1944. Il est présent le matin au passage à niveau (carrefour du 28 août) et est envoyé en mission auprès du groupe Mignon (G.F.R. – C.F.L.). Il prend position avec Julien Guidi sur le toit de l’immeuble du 2 rue Defly pour réduire au silence le fusil-mitrailleur allemand placé en batterie à l’angle du pont Garibaldi et du quai Saint Jean-Baptiste. Il est repéré alors qu’il tire sur les allemands et mortellement touché à la tête vers seize heures. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-461066. Son nom est inscrit sur le Monument Aux Morts du quartier Riquier à Nice et une plaque commémorative qui rappelle son décès au 2, rue Defly à Nice. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 68, carré des victimes civiles, tombe individuelle6,6768.
3. Joseph Aréna et Lucien Corbé sont arrêtés le 28 août 1944 par les allemands après avoir franchi le fleuve Var pour rejoindre l’insurrection. Ils sont porteurs de brassards tricolores. Ils sont emmenés à la gare Saint-Augustin pour interrogatoire et regroupés avec 2 autres F.F.I. arrêtés (Albert Piccardo et Michel Frenkel). Ils sont tous les 4 emmenés à la villa la Lanterne à Fabron à Nice. Vers 21h50, ils sont exécutés chacun leur tour d’une balle de revolver par un officier allemand. Albert Piccardo et Michel Frenkel font le mort et réussissent à s’enfuir ensuite. Lucien Corbé et Joseph Aréna sont achevés en ayant la gorge tranchée au couteau. Leurs corps sont retrouvés par les F.F.I. le 29 août sur les indications d’Albert Piccardo54.
4. Joseph Aréna né le 2 août 1899 à Monaco : F.F.I.. Domicilié 75 boulevard d’Italie à Cannes. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-889469,54.
5. Lucien Corbé né le 4 octobre 1886 à Pontchâteau : F.F.I.. Domicilié 3, rue commandant André à Cannes. Son nom est inscrit sur le Monument Aux Morts de Cannes (06). Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 68, carré des victimes civiles, tombe individuelle54.
6. Auguste Arnaudo* né le 18 mai 1923 à Saluzzo en Italie : F.F.I. Le 1er mai 1943, il rejoint les Corps Francs de la Libération (C.F.L.) et le groupe Léon (commandant Pascal FARAUT). Agent de liaison. Apprenti chauffage central domicilié 4 rue du marché à Nice. Mortellement blessé dans les combats de la libération de Nice le 28 août 1944. Touché à la tête par un éclat d’obus de mortier tiré depuis la position du château tenue par les allemands. Transporté au poste de secours de la place du palais par le commandant Léon. Il est soigné par Pierre Péraldi, médecin du Comité médical de la Résistance, lieutenant du groupe Lenoir. Il est transporté le soir même à l’hôpital Saint-Roch où il décède le 1er septembre à 10 heures. Reconnu Mort pour la France. Son nom est inscrit sur une plaque commémorative place du palais de justice inaugurée le 28 août 20127071.
7. Arisdakesse Arzoumanian né le 18 mai 1907 à Constantinople : F.F.I.. Il combat dans l’armée française à partir de janvier 1940 au 203e R.I.A. comme adjudant des transmissions. Démobilisé le 27 juillet 1940. Naturalisé en 1943. Menuisier domicilié 47 avenue Georges Clémenceau à Nice. Membre de la Résistance sous les ordres du capitaine Paul (Paul Cavénago) dès sa libération militaire. C.F.L. à partir de juillet 1943, groupe Lorraine, secteur Nice-Nord. Le 28 août 1944, il participe aux combats pour la Libération de Nice. Il commande une section de 10 hommes dans le secteur de la place Gambetta (actuelle place du général De Gaulle). Il doit interdire aux allemands l’accès de l’avenue Malausséna. Il est mortellement blessé près de la place Gambetta après une résistance de 4 heures. Décédé à 16h30 à l’hôpital saint-Roch. Il est reconnu Mort pour la France. Son nom est inscrit sous l’orthographe Aristakes Arsomanian sur le cénotaphe commémorant la libération de Nice situé à l’angle du boulevard Joseph-Garnier et du carrefour du 28-Août72,6773.
8. Jean Badino* né le 8 avril 1896 à Vicoforte) en Italie) : F.F.I., membre des C.F.L., groupe Vérola (Émile Vérola alias Véran). Garçon limonadier naturalisé en 1933 et domicilié 1 bis place du palais de justice à Nice. Il rejoint les Corps Francs de la Libération (C.F.L.) en 194. Il participe aux combats pour la libération de Nice le 28 août 1944. Tué à 17 heures par éclat d’obus de mortier allemand tiré du château devant son domicile place du palais de justice à Nice au moment où il quitte son chef de groupe Vérola. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-1184674. Son nom est inscrit sur une plaque commémorative place du palais de justice à Nice inaugurée le 28 août 20127576.
9. Jean Ballestra* né le 20 juin 1924 à Nice : F.F.I., membre des F.T.P.F., groupe Lenoir (André Verdy) sous les ordres du lieutenant René Bensaïd. Employé de la S.N.C.F. domicilié 27 avenue de Pessicart à Nice. Le 28 août 1944, il participe aux combats pour la Libération de Nice dès 6 heures au passage à niveau du boulevard Gambetta. Grièvement blessé à la tête vers 20h30 près d’un abri par des éclats d’obus au carrefour de l’avenue de pessicart et de l’avenue Buenos Ayres près de l’école Nazareth, il est transporté au poste de secours de l’école Nazareth mais il est déjà décédé. Son corps est transporté à la clinique Sainte-Marguerite rue Mantéga. Le lendemain, le groupe Bensaïd lui rend hommage en devenant le groupe Ballestra. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-1281677. Son nom est inscrit sur le monument commémoratif des résistants du 4ème canton de Nice, le monument commémoratif de la Libération de Nice (nom Balestra) et la plaque commémorative au 2 boulevard de Cessole à Nice. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré militaire n°58, tombe individuelle78,677980.
10. Fortuné Barralis* né le 18 octobre 1921 à Nice : Sous-lieutenant C.F.L. – F.F.I., membre du groupe Lorraine. Pseudo René. Membre de la Croix Rouge Française. Étudiant domicilié 8 rue Palermo à Nice. Membre de la Résistance depuis mai 1943 sous les ordres du capitaine Paul (Paul Cavénago). Venu du mouvement Combat. Le 28 août 1944, il participe aux combats de la Libération de Nice autour du passage à niveau du boulevard Gambetta (actuel carrefour du 28 août) eu sein du groupe Lorraine sous les ordres du lieutenant Cyclamen (Jacques Antoine). Mortellement touché à 20 heures au passage à niveau par les tirs allemands en revenant d’une mission en service commandé rue Gutenberg (recherche de munitions et ramassage de blessés). Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-1438981. Son nom est inscrit sur le monument commémoratif des résistants du 4ème canton de Nice (nom Baralis), le monument commémoratif de la Libération de Nice et la plaque commémorative au 2 boulevard de Cessole à Nice78,6782.
11. Auguste Bogniot* né le 18 août 1910 à Draguignan : F.F.I., membre du mouvement Combat (Résistance), groupe Gérôme puis Augier. Une formation de combattants isolés et de membres du groupe Gérôme attaque une voiture allemande place Gambetta. L’un des 3 occupants est tué par une grenade. Les 2 autres se réfugient dans l’immeuble de la pharmacie. Auguste BOGNIOT est abattu à 14 heures devant le Crédit Lyonnais (actuel Crédit Agricole) situé place Gambetta (actuelle place De Gaulle) à l’angle de la rue Raiberti par une rafale de mitraillette tirée depuis la gare du Sud. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-2540783. Son nom est inscrit sur une plaque commémorative située place De-Gaulle, sur le monument aux morts de Cimiez à Nice et sur le cénotaphe commémorant la libération de Nice situé à l’angle du boulevard Joseph-Garnier et du carrefour du 28-Août. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré militaire n°48, tombe individuelle78,6784.
12. Louis Maurice dit Maurice Borrelli né le 10 juillet 1904 à Nice : Agent de laboratoire domicilié 10 rue Gioffredo à Nice. Mortellement blessé en face de son domicile par un tir allemand le 28 aout 1944 dans les combats de la Libération de Nice alors qu’il se rend au lycée pour combattre. Décédé à 16 heures à l’hôpital Saint-Roch à Nice. Reconnu Mort pour la France. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 5, tombe individuelle85[réf. insuffisante].
13. Vincent Boscarolo* né le 19 mars 1908 à Verceil, en Italie : F.F.I., membre des Corps Francs de la Libération (CFL), Groupe Léon, Compagnie Julien. Surnommé Tenda. Naturalisé en 1939. Membre des Corps Francs de la Libération (C.F.L.) depuis septembre 1943, groupe Léon, Compagnie Julien. Le 28 août 1944, il participe aux combats pour la Libération de Nice. Au début de l’après-midi, les allemands réussissent à installer 2 mitrailleuses lourdes et un canon de 25mm sur la place Garibaldi. Avec son groupe, il attaque à plusieurs reprises le canon et abat 4 allemands. Au 3ème assaut vers 18 heures, il tente de ramener le canon dont les servants ont été tués mais est abattu par des tirs provenant d’un convoi allemand de 6 camions qui passe place Garibaldi. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-2748986. Son nom est inscrit sur la plaque commémorative des résistants du 1er canton à l’hôtel de ville de Nice, une plaque commémorative place Garibaldi à Nice et place commémorative sur le mur extérieur de l’église Saint-Augustin à Nice. Son est orthographié Boscarollo sur les plaques commémoratives et Boscarolo à l’état-civil87,6788.
14. Roger Boyer* né le 24 avril 1911 à Méailles : F.F.I., membre des F.T.P.F., 6e Cie de Nice. Peintre en bâtiment domicilié lotissement Lorenzi, 54 de l’avenue Saint Barthélemy à Nice. Il participe aux combats de Lambruisse et des gorges de Chabrières à Vars (05) avant d’être envoyé dans les Alpes-Maritimes. Le 28 août 1944, il participe aux combats pour la Libération de Nice au passage à niveau dès 6h30. Blessé en voulant désarmer des allemands, il refuse d’être évacué. Tué vers onze heures sous le tir d’un obus de mortier tiré par les allemands depuis la colline de Gairaut. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-3243989. Son nom est inscrit sur le monument commémoratif des résistants du 4ème canton de Nice, le monument commémoratif de la Libération de Nice et la plaque commémorative au 2 boulevard de Cessole à Nice. Un square porte son nom à Nice (06) depuis 194690,6791.
15. Venance Cantergiani* né le 18 mai 1904 à Pavullo nel Frignano en Italie : F.F.I., Milice Patriotique, groupe Fiandino (François Fiandino. Le 28 août 1944, il participe aux combats pour la Libération de Nice. Tué vers 15 heures à Sainte-Marguerite dans un accrochage avec des Allemands venant de Saint-Isidore à Nice. Il abat un allemand mais est abattu à son tour par un autre allemand dans un pré de la propriété Saïssi, chemin Sainte-Marguerite. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-3781992. Une plaque commémorative située au niveau du 231, avenue Sainte-Marguerite, près du jardin public, rappelle son décès. Son nom est inscrit sur le monument commémoratif des résistants du 14e canton de Nice87,6793.
16. Adolphe Carmine né le 3 octobre 1923 à Grasse : F.F.I.., membre de la Résistance depuis février 1942, C.F.L. sous les ordres du capitaine Paul (Paul Cavénago). Préparateur en pharmacie domicilié 9 bis avenue Audiffret à Nice. Il est mortellement blessé dans les combats autour du carrefour du 28-Août et décède vers minuit au 12 boulevard Tzarevitch (clinique du Belvédère). Il est reconnu Mort pour la France. Son nom est inscrit sur le cénotaphe commémorant la libération de Nice situé à l’angle du boulevard Joseph-Garnier et du carrefour du 28-Août. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 68, carré des victimes civiles, tombe individuelle72,6794.
17. Lucien Chervin* né le 20 mai 1900 à Paris 14ème arrondissement : F.F.I., membre des F.T.P.F.. Teinturier domicilié 29 bis avenue Montclar à Nice. Membre des F.T.P.F. depuis juillet 1943. Nommé chef de détachement le 5 mai 1944. Participe aux combats pour la Libération de Nice sous les ordres du commandant Souny (Philippe Giovannini). Présent dès l’aube au passage à niveau (actuel carrefour du 28 août). À partir de 8h30 et jusque 10h30, une fusillade éclate avec des troupes allemandes qui remontent le boulevard Gambetta pour reprendre le contrôle du passage à niveau. Auguste Gouirand et Lucien Chervin sont retranchés derrière le kiosque à journaux situé à quelques dizaines de mètres du passage à niveau. Ils sont tous les deux grièvement blessés d’une balle reçue en pleine tête. Ils sont évacués vers la clinique Sainte-Marguerite rue Mantéga. Lucien Chervin y décède à 20 heures. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-4420895. Son nom est inscrit sur le monument commémoratif des résistants du 4ème canton de Nice, le monument commémoratif de la Libération de Nice et la plaque commémorative au 2 boulevard de Cessole à Nice. Il est inhumé à la nécropole nationale de Luynes à Aix-en-Provence, carré E, rang n° 10, tombe individuelle n° 3878,6796.
18. Alphonse Cornil* né le 26 octobre 1879 à Mouscron (Belgique) : Adjudant-chef F.F.I., membre des F.T.P.F., groupe René. Rejoint la résistance en janvier 1942. Corps Franc d’Encadrement des F.T.P.F., groupe René (René Canta). Domicilié 19 avenue Saint-Joseph à Nice dans un immeuble de 4 étages coiffé d’une tonnelle d’où il aide la Résistance en tant que guetteur. Manœuvre à Schneider à Nice. Le 28 août 1944, il participe aux combats pour la Libération de Nice autour du passage à niveau (actuel carrefour du 28 août). Il est tué vers dix heures par une rafale de balles tirée par les allemands alors qu’il se trouve en position avancée au niveau du 130 boulevard Gambetta. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-10828297. Son nom est inscrit sur le monument commémoratif des résistants du 4ème canton de Nice, sur le monument commémoratif de la Libération de Nice et la plaque commémorative située 130 boulevard Gambetta à Nice78,6798.
19. Marius Fantino* né le 30 octobre 1900 à Nice : F.F.I., adjudant-chef F.T.P.F., groupe René (René Canta), Milices Patriotiques. Membre des F.T.P.F. depuis juillet 1943. Pseudo Camille Dumont, Serge III. Interné en 1941 au fort Saint-Nicolas de Marseille lors de l’affaire des cheminots. Relâché faute de preuves. En juin 1943, il devient chef-adjoint du groupe de combat de la S.N.C.F. du lieutenant Auguste VERMEIL (sabotages, liaisons avec les maquis de Thoard, La Robine-sur-Galabre et Mont-Siron dans le 04). Conducteur d’autorail domicilié 63, boulevard de la Madeleine à Nice. Il est abattu par un groupe d’allemands vers 19 heures devant l’hôpital Pasteur à Nice. Grièvement blessé, il décède le lendemain à 15 heures à l’hôpital Pasteur. Il est reconnu Mort pour la France, au 24 de la voie romaine, à droite du portail de l’entrée de la blanchisserie de l’hôpital Pasteur, se trouve une plaque commémorative érigée en sa mémoire. Il est inscrit sur le Monument Aux Morts de Cimiez à Nice, Monument Aux Morts de la gare Saint-Roch et sur le Monument Aux Morts de la gare Saint-Charles à Marseille99,87,67>100.
20. Jean Gironne* né le 24 janvier 1922 à Bollène : F.F.I., F.T.P.F., groupe René (René Canta), section Police 78P.R., groupe Combat de Roquesteron. Gardien de la paix domicilié 17, rue Lamartine à Nice. Nombreuses missions dans le 06, le 84 et le 04. Agent du service S.R.. Posté sur la tourelle du Lycée de Garçons Félix Faure rue Désiré Niel, il mitraille les allemands qui tentent d’atteindre un des portails d’entrée. Mortellement atteint à 15 heures par une rafle de mitraillette tirée depuis un immeuble voisin. Décédé pendant son transfert au poste de secours. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-193277101. Médaille d’Or de la police avec citation. Son nom est inscrit sur une plaque commémorative au 8, rue Désiré Niel à Nice et sur la plaque commémorative 1939-1945 des policiers morts pour la France à la caserne Auvare à Nice. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 42, tombe familiale102,67103.
21. Joseph Giuge* né le 5 juin 1906 à Nice : F.F.I., C.F.L., membre du groupe Lenoir, secteur Nice, Milices Patriotiques (M.P.). Concierge à la mairie de Nice. Son frère Charles Giuge est tué dans le bombardement a&rien allié du 26 mai 1944 sur Nice. Le 28 août 1944, il participe aux combats pour la Libération de Nice. Il assure le ravitaillement du groupe Lenoir qui occupe la mairie. Il traverse à deux reprises la zone de feu. En revenant de sa seconde mission, il est abattu à 10 heures rue Saint-François-de-Paule par les allemands occupants le blockhaus du square Albert 1er. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-193362104. Son nom est inscrit sur la plaque commémorative de la Résistance à la mairie de Nice, la plaque commémorative de l’église Saint-Augustin à Nice et une plaque commémorative rue Saint-François-de-Paule à Nice. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 27, tombe familiale87,67105.
22. Jean Gordolon* né le 30 juillet 1923 à Nice : Sous-lieutenant F.F.I., membre des C.F.L., groupe Pascal. Étudiant en droit domicilié 24, rue Théodore de Banville à Nice. Membre de la Résistance depuis juin 1944. Il appartient au réseau 1942 HI-HI dont le chef de réseau est Suzanne Bertillon. Il se trouve à Nice lors du débarquement de Provence. Ne pouvant plus rejoindre sa base, il se met à la disposition de la Résistance locale. Le 28 août 1944, il participe à l’insurrection de Nice. Il assure la liaison entre les C.F.L. du groupe Pascal et les F.T.P.F. du groupe Lenoir qui occupent la mairie. Il est abattu par une rafale de mitrailleuse en traversant la rue Saint-François de Paule. Touché au ventre, il est transporté à l’hôpital Saint-Roch puis dans une clinique. Décédé à son domicile à 19h30 des suites de péritonite par perforation intestinale par projectile de guerre. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-195860106. Son nom est inscrit sur la plaque commémorative de la résistance à l’hôtel de ville de Nice et une plaque commémorative rue Saint-François-de-Paule à Nice inaugurée le 28 août 2012. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 19, tombe familiale67,107108.
23. Auguste Gouirand* né le 17 juin 1902 à Nice : F.F.I. membre des F.T.P.F. et du mouvement Combat. Domicilié 50, avenue Montplaisir à Nice. Il rejoint la Résistance en juillet 1943. Présent dès l’aube au passage à niveau (actuel carrefour du 28 août). À partir de 8h30 et jusque 10h30, une fusillade éclate avec des troupes allemandes qui remontent le boulevard Gambetta pour reprendre le contrôle du passage à niveau. Auguste Gouirand et Lucien Chervin sont retranchés derrière le kiosque à journaux situé à quelques dizaines de mètres du passage à niveau. Ils sont tous les deux grièvement blessés d’une balle reçue en pleine tête. Ils sont évacués vers la clinique rue Mantéga. Auguste Gouirand y décède le 1er septembre 1944 à 16 heures. Il est reconnu Mort pour la France. Son nom est inscrit sur le monument commémoratif des résistants du 4ème canton de Nice et le monument commémoratif de la Libération de Nice et la plaque commémorative au 2 boulevard de Cessole à Nice78,67109.
24. Jean (Juan) Moralès* né le 14 janvier 1894 à Cieza en Espagne : Adjudant-chef des F.F.I., membre des F.T.P.F., groupe René. Garde-voies domicilié 27, rue de France à Nice. Membre du groupe René (René Canta) depuis janvier 1942. Agent de liaison vers les maquis du Var et des Basses-Alpes puis il participe à l’organisation du Corps-Franc René. Mortellement blessé rue de la préfecture le 28 août 1944 lors des combats pour la Libération de Nice (06). Il occupe la Préfecture Q.G. du groupe René). Il reçoit l’ordre de partir en patrouille offensive avec ses hommes. Alors qu’il regagne sa position avec son détachement, place du Palais, il attaque un puissant groupe ennemi. Il est atteint par un éclat d’obus et une balle au cerveau à 15h40 en voulant porter secours à un camarade blessé. Transporté à l’hôpital Saint-Roch où il décède à 22h15. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-97671110. Son nom est inscrit sur la plaque commémorative de la Résistance à l’hôtel de ville de Nice et une plaque commémorative inaugurée rue de la préfecture puis transférée place du Palais de Justice à Nice. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré militaire n°60, tombe individuelle111,67112.
25. Michel Ravera* né le 1er mai 1927 à Pareto) en Italie : F.F.I. membre des F.T.P.F., groupe René (René Canta) et de l’A.S., groupe Fieschi (Nicolas Fieschi). Il est domicilié quartier Sainte-Marguerite, propriété Teisseire à Nice. Il rejoint la Résistance en janvier 1944 au sein de l’Armée Secrète (A.S.) sous les ordres du chef de sous-groupe Nicolas Fieschi (Max B.801). Pseudo François/3, le plombier. Le 28 août 1944, il reçoit l’ordre de renseigner son chef de groupe sur les mouvements des troupes allemands stationnées dans la propriété de ses parents. Les allemands tirent alors des obus sur les troupes américaines stationnées sur l’autre rive du Var. Il est alors mortellement blessé par les éclats d’un obus tombé non loin de lui. Il décède peu après à 17 heures au domicile familial. Son nom est inscrit sur le Monument Aux Morts de l’école Caucade à Nice et sur une plaque commémorative rajoutée sur ce même Monument Aux Morts et inaugurée le 28 août 2012. Une plaque rappelle sa mémoire sur la tombe familiale du carré 68 du cimetière de Caucade à Nice où il est inhumé. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-139624113114.
26. Basile Rossi* né le 15 mars 1927 à Nice : F.F.I. membre des F.T.P.F., groupe Lass. Apprenti domicilié chez ses parents 6 chemin de la Bornala à Canta Galet à Nice. Membre de la Résistance depuis juillet 1943. Groupe du capitaine Lass (Albertini) sous les ordres du commandant Souny (Philippe Giovannini). Il participe aux combats pour la Libération de Nice. Mortellement blessé avenue de la Bornala dans l’attaque d’une compagnie allemande en retraite. Avec 3 camarades, il attaque une traction avant transportant 4 allemands en provenance du chemin de Canta Galet et qui s’est arrêtée à leur niveau pour leur demander la route de l’Italie. Un allemand est tué, les 3 autres sont faits prisonniers et enfermés dans le garage de Joseph Brun. Une colonne d’allemands à pieds débouche alors précédé d’une voiture hippomobile. Voyant le cadavre du soldat allemand près de la voiture, la colonne met une mitrailleuse en batterie et arrose le secteur. Les 4 résistants sont cachés dans un champ de haricots et Basile Rossi est touché par une rafale au pied d’un figuier. La colonne poursuit sa route vers l’Italie. Basile Rossi est emmené à son domicile où il décède vers 17 heures. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-139624115. Une stèle commémorative honore sa mémoire et celles de deux autres résistants devant le square Louis-Maccagno situé à l’angle des boulevards Édouard-Herriot et Carlone. Son nom est inscrit sur le monument commémoratif des résistants du 14e canton de Nice. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 21, tombe familiale72,67116.
27. Roger André Simon* né le 31 mars 1925 à Nice : F.F.I.Membre des C.F.L. depuis 1943, groupe Académie du capitaine François Calvin sous les ordres de Parent (Jules Cousin). Électro-mécanicien domicilié 27 avenue de la Lanterne à Nice. Le 28 août 1944, il apprend l’insurrection et se procure une arme. Il cherche à rejoindre son groupe qui s’est emparé du central des PTT de Fabron le matin. Arrêté par une patrouille allemande à Carras. Il est torturé par les allemands dans un blockhaus de la promenade des anglais. Ils finissent par l’exécuter d’une balle de revolver avant de battre en retraite vers 23 heures. Il est reconnu Mort pour la France. Un petit square dans lequel se trouve une plaque commémorative rappelle cette exécution à l’angle des avenues de la Californie et Saint-Augustin. Son nom est inscrit sur le monument commémoratif des résistants du 14e canton de Nice117,67118.
28. Antoine François Suarez* né le 3 avril 1905 à Bordeaux : F.F.I. lieutenant F.T.P.F. et responsable de la Milice patriotique au dépôt des Transports de Nice et du Littoral (T.N.L.). Militant cégétiste abattu vers 13h50 d’une balle en pleine tête par une rafale allemande à proximité du dépôt Cie T.N.L. à Riquier, 13 boulevard Sainte-Agathe (actuel Boulevard général Louis Delfino). Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-154527119. Son nom est inscrit sur le Monument Aux Morts de Riquier à Nice et sur celui de La Trinité (Alpes-Maritimes). Un square porte son nom face au 99 rue de Roquebillière. Une plaque commémorative s’y trouve. Un boulevard porte son nom à La Trinité (Alpes-Maritimes). Il est inhumé au cimetière communal de La Trinité, allée 4, tombe familiale120,37121.
29. Paul Vallaghé* né le 5 août 1920 à Menton : F.F.I., F.T.P.F. membre du groupe René (René Canta), chef adjoint du sous-groupe Corps franc d’Encadrement/1. Liaisons avec les maquis français et italiens, passages et guide de clandestins et de parachutistes alliés, instructeur. Domicilié place du marché à Saint-Martin-Vésubie puis 14 rue de Lépante à Nice. Moniteur de ski et champion de tir. Dans la soirée, Paul Vallaghé attaque à lui seul un détachement de 9 allemands qui commande le tir d’une pièce d’artillerie légère de la place Garibaldi et pilonne les positions des F.F.I.. Il abat les 9 servants puis s’élance pour s’emparer de la pièce d’artillerie. Il entreprend de la ramener vers le Lycée de garçons mais une rafale de mitrailleuse l’atteint dans les reins. Il est transporté à l’hôpital Saint-Roch où il décède à 21 heures. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-170432122. Son nom est inscrit sur une plaque commémorative située dans la basilique Saint-Michel à Menton, sur le Monument Aux Morts du cimetière du Trabuquet à Menton, sur une plaque commémorative sous les arcades de la place Garibaldi à Nice et sur le Monument Aux Morts de Saint-Martin-Vésubie. Le square dans lequel se trouve le Monument Aux Morts de Saint-Martin-Vésubie se nomme le square Paul Vallaghé87,67123.
30. Verdun Vial* né le 3 octobre 1916 à Nice : F.F.I., secteur Nice, groupe Lenoir. Gardien de la paix, membre de la Renaissance. Domicilié 13 rue François Guisol à Nice. Le 28 août 1944, il occupe volontairement une position exposée et est mortellement blessé dans la matinée alors qu’il se trouve sur les marches reliant la descente Crotti au boulevard Mac-Mahon (actuellement avenue Jean Jaurès) à Nice. Décédé le 2 septembre 1944 à 7 heures à la clinique Saint-Antoine à Nice. Il est reconnu Mort pour la France. Son nom est inscrit sur la plaque commémorative de l’église Sainte-Claire à Nice, la plaque commémorative des résistants du 1er canton à l’hôtel de ville de Nice, une plaque commémorative descente Crotti à Nice, la plaque commémorative de l’église Saint-Augustin à Nice et la plaque commémorative 1939-1945 des policiers morts pour la France à la caserne Auvare à Nice. Il est inhumé au cimetière communal du château à Nice, tombe familiale102,67124.

Les 6 résistants tués indirectement

1. René Bensaïd* né le 2 décembre 1921 à Chéraga (Algérie) : Lieutenant FFI du groupe Lenoir, membre des Corps Francs de la Libération (CFL). Étudiant domicilié 6, rue de Bruxelles à Nice. Le 28 août 1944, il participe aux combats pour la Libération de Nice en commandant son groupe C.F.L. au passage à niveau. Mortellement blessé le 4 septembre 1944 à 13 heures par un résistant d’un groupe F.F.I. venu réclamer des armes à l’hôtel Terminus en face de la gare centrale de Nice. Deux coups de mitraillette sten partent accidentellement lors de cet échange animé entre les F.F.I.. René Bensaïd est évacué à l’hôpital Saint-Roch où il décède à 14h30 – Acte de décès dressé le 6 septembre 1944 à Nice. Son nom est inscrit sur une plaque commémorative située à l’angle de l’avenue Thiers et de la rue Paganini et sur le monument commémoratif des résistants du 4e canton de Nice situé dans le jardin Alsace-Lorraine. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 38, tombe familiale6,125.
2. Sauveur Bernardo* né le 26 novembre 1918 à Palazzolo (Italie) : F.F.I., membre des Milices Patriotiques (M.P.), groupe Francis Suarez. Plombier domicilié 11 rue de la Providence à Nice. Il participe le 28 août 1944 aux combats pour la libération de Nice. Le lendemain, il est abattu par son chef de groupe lors d’une dispute concernant la possession d’un revolver. Sauveur Bernardo est mortellement blessé sous le pont de la voie ferrée entre le boulevard Riquier et le boulevard de l’armée des Alpes. Il est mortellement blessé sous le pont de la voie ferrée entre le boulevard Riquier et le boulevard de l’armée des Alpes. Évacué dans un blockhaus place de Riquier où il décède à 18 heures. Son nom est inscrit sur une plaque commémorative là où il fut blessé, sur le Monument Aux Morts de Riquier à Nice, sur la plaque commémorative de l’église Sainte-Claire à Nice, la plaque commémorative de la Résistance à l’hôtel de ville de Nice et la plaque commémorative située sur la façade extérieure de l’église Saint-Augustin à Nice. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré militaire n°58, tombe individuelle. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-19533 (nom Bennardo)126,87127.
3. Maurice Charton né le 1er septembre 1919 à Purgerot : F.F.I., membre de l’A.S. et des F.T.P.F. Employé de commerce (garçon épicier) avec son beau-père domicilié 8 rue Gubernatis à Nice. Engagé volontaire en 1939 au 110e d’Aviation démobilisé en août 1942. Gaulliste. Pendant l’Occupation italienne, il rejoint l’A.S. (Armée Secrète) et le 2ème bureau sous les ordres du capitaine Guary domicilié dans la même rue au 17 dénoncé par un voisin P.P.F., Davo. Guary est arrêté en juin par l’OVRA ainsi que Maurice Charton le 24 juin. Conduit à la villa Lynwood à Nice puis déporté en Italie à Savone, Taggia et Modane. Un ami de la famille, Jooris, consul général de Belgique en France, se rend en Italie et obtient la libération de Charton. Il rentre à Nice le 10 novembre 1943. Les Allemands lui ont donné un laissez-passer qu’il garde en souvenir de sa libération. Il rejoint les F.T.P.F. niçois le 10 décembre 1943. Dénoncé, la Gestapo vient à 4 reprises avec des G.A.- P.P.F. à son domicile pour l’arrêter. Il quitte la région le 1er juin 1944 avec l’aide de Joseph Gallo et se rend le 4 juin 1944 à Dax où il se réfugie chez Jooris. Il travaille à la firme Gausin (coupe de bois pour les mines belges). Le 14 juillet 1944, il revient à Nice puis se rend à Clans avec son épouse et son fils jusqu’à la libération de Nice le 28 août 1944. Fin juillet 1944, il aide le groupe Morgan dans le secteur de Clans (renseignements et siège des Allemands stationnés à Bancairon le 10 août 1944). Il rentre à Nice après le 28 août pour se rendre disponible auprès des F.F.I. dont le siège est situé à l’hôtel Atlantic boulevard Victor Hugo. Il réalise plusieurs enquêtes comme auxiliaire du 2ème bureau et arrête plusieurs collaborateurs dont un ancien milicien portant un brassard F.F.I. Il saisit également du ravitaillement à des collaborationnistes. Il travaille seul. Le samedi 2 septembre, il est vu pour la dernière fois devant le siège de Combat avenue de la victoire à Nice. Il est ensuite arrêté par des F.T.P.F. et emprisonné dans les caves de l’hôtel Splendid, siège des F.T.P.F. niçois. Le 5 septembre 1944, vers 17 heures, un ami, Perress, venu pour un rendez-vous, le voit par une lucarne de la cave depuis la cour et échange quelques mots avec lui. Ce dernier lui demande de se rendre à l’hôtel Atlantic pour savoir quel est le motif de son arrestation qu’il ignore encore. Un F.T.P.F. interrompt alors l’échange car il est interdit de parler avec un prisonnier. 15 minutes plus tard, Perress voit sortir une automobile noire avec plusieurs hommes à bord dont des F.T.P.F. et Maurice Charton. Perress est alors arrêté par le F.T.P.F. qui l’avait empêché de parler avec le prisonnier et gardé à vue pendant 24 heures à l’hôtel Splendid. L’automobile est aperçue par des témoins boulevard de la madeleine à Nice se dirigeant vers la madeleine supérieure. 4 F.T.P.F. avec brassards tricolores et mitraillettes emmènent 2 prisonniers au vallon sabatier vers 18h. Vers 18h30, la voiture redescend sans les prisonniers. Ils ont été exécutés sans procès vers 18h30 dans un sentier longeant la colline de la costière. Un témoin assiste de loin à l’exécution et découvre les corps juste après le départ des F.T.P.F. Le corps de Maurice Charton est retrouvé face contre terre, le crâne explosé par une rafale de mitraillette. Il est identifié grâce à son alliance (avec la date du mariage gravée à l’intérieur) et sa chevalière. Son épouse vient le reconnaître le 6 septembre 1944 au reposoir du cimetière de Caucade à Nice. Le deuxième fusillé n’a pas été identifié. Un mot de Maurice Charton est reçu par un ami, le secrétaire de police Giovanelli le 6 ou le 7 septembre, transmis par une personne emprisonnée avec lui puis libérée. Il y explique qu’on prétend qu’il est un agent de la Gestapo car il a un laissez-passer allemand sur lui (celui de sa libération) mais en fait il semblait sur le point d’arrêter un F.T.P.F. Le laissez-passer aurait fourni un prétexte pour l’arrêter et ensuite l’exécuter. Personne ne se rappelle Maurice Charton parmi les responsables F.T.P.F. lors des passages de la police durant l’enquête. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-42776128. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 1, tombe familiale129[réf. insuffisante].
4. Antoine Genouillac* né le 6 février 1902 à Contes : F.F.I., membre des F.T.P.F., 30e Cie, Milices Patriotiques (M.P.). Membre de la Résistance depuis octobre 1941. Chauffeur domicilié 22, rue Scaliéro à Nice. Le 28 août 1944, il participe aux combats pour la Libération de Nice. Membre des G.C.R., il est tué le 29 août à 18h30 dans une échauffourée avenue de la république à Nice en voulant procéder à l’arrestation des frères Monti, membres d’un groupe d’une quinzaine de chemises noires des secteurs république et risso. L’un des collaborateurs, Joseph Monti, est abattu sur le pont barla. Son nom est inscrit sur le Monument Aux Morts de Riquier à Nice-Riquier et sur une plaque commémorative située 42, avenue de la République à Nice. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-192332130,87,107>131.
5. Émile Krieger* né le 20 novembre 1890 à Sarreinsming : F.F.I. membre des F.T.P.F., groupe René (René Canta). Retraité de la Gendarmerie depuis le 7 mars 1940. Domicilié villa pervenche à Cimiez à Nice. En octobre 1941, il vend des journaux sur la promenade des anglais et est arrêté par la police française pour avoir crié « Goering arrêté ». Il rejoint la Résistance en octobre 1942 (renseignements, recrutement, ravitaillement). Pseudos A0445, Jean-Louis, Lamontre, Lacroix. Il participe aux combats pour la libération de Nice le 28 août 1944. Avec un groupe de résistants, il reçoit l’ordre d’attaquer les allemands présents à la villa Paradisio à Cimiez à Nice. Il essaie mais en vain de couper les voies de circulatio. Les allemands doivent cependant décrocher mais Émile Krieger, sans doute blessé en position avancée, est capturé. Il est emmené par les allemands dans leur retraite vers l’Italie. Il est ensuite déporté au K.L. Dachau (Allemagne) et décédé le 11 janvier 1945 à Innsbruck. Son nom est inscrit sur une plaque commémorative au 24, boulevard de Cimiez et sur le Monument Aux Morts de Cimiez à Nice70132.
6. Antoine Souchon né le 8 février 1893 à Monistrol-sur-Loire : F.F.I., membre du mouvement Combat, groupe Deguin. Chauffeur domicilié 8 avenue Durante à Nice. Il est probablement abattu par une patrouille allemande le 27 août le long du Var, route de Grenoble, en relevant la position des mines dans le fleuve Var. Son corps est retrouvé le matin 28 août 1944. Il est Inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 68, carré des victimes civiles, tombe individuelle. Il est reconnu Mort pour la France, cote AC-21P-161382133.

Les 32 civils tués à Nice

1. Jean Authement né le 13 juin 1914 à Créteil : Employé S.N.C.F. domicilié 53, boulevard de Cessole à Nice. Grièvement blessé par un tir allemand alors qu’il se rend au travail le matin de l’insurrection du 28 août 1944. Décédé à la clinique rue Mantéga vers seize heures. Son nom est inscrit sur le Monument Aux Morts de la gare Saint-Charles de Marseille 01, la plaque commémorative 1939-1945 des agents S.N.C.F. de la gare centrale de Nice et le monument commémoratif de la Libération de Nice (06) (nom Autheman). Il est reconnu Mort pour la France. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 68, carré des victimes de guerre, tombe individuelle129[réf. insuffisante].
2. Dominique Baldelli né le 25 novembre 1896 à San Giustino (Italie) : Maçon. Tué à 10 heures à Saint-Isidore dans un bombardement allemand le jour de l’insurrection du 28 août 1944 à Nice. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 41, tombe familiale134[réf. insuffisante].
3. Louise Barraya née le 21 novembre 1932 à Nice : Domiciliée 2 rue colombo à Nice. Décédée à 16 heures à son domicile le jour de l’insurrection du 28 août 1944 à Nice. Reconnue Mort pour la France. Elle est inhumée au cimetière communal de Caucade à Nice, carré K, tombe familiale135[réf. insuffisante].
4. Claire Bègue née le 27 novembre 1881 au Puy-en-Velay : Domiciliée 10 rue Puget à Nice. Décédée à 18 heures à son domicile le jour de l’insurrection du 28 août 1944 à Nice.Reconnue Mort pour la France136[réf. insuffisante].
5. Jean Bobichon* né le 6 novembre 1922 à Nice : F.F.I., membre du mouvement Libération-Sud. Surnommé Boby. Étudiant domicilié 5 rue de la préfecture à Nice. Citation à l’Ordre de la Croix rouge, Citation à l’Ordre de l’Armée, Croix de guerre avec palme. Membre des équipes d’urgence de la croix rouge française. Le 28 août 1944, il rejoint le poste de secours de la Croix Rouge française installé place du palais de justice. Au retour d’une évacuation vers l’hôpital Saint-Roch, l’équipe composée d’une infirmière avec uniforme et de deux infirmiers avec brassards de la C.R.F. est touchée près du poste de secours par un obus tiré par les allemands. Jean Bobichon est mortellement blessé. Décédé durant son transfert vers l’hôpital Saint-Roch vers 15h30. Il est reconnu Mort pour la France. Son nom est inscrit sur la plaque commémorative de la Résistance à l’hôtel de ville de Nice et sur une plaque commémorative sur la tour de la caserne Rusca, place du Palais de Justice6,67137138.
6. Gaston Bonfils né le 3 octobre 1898 à Nice : Taxi-vélo domicilié 12 rue Reine Jeanne à Nice. Tué le 28 août 1944 à 11 heures boulevard Gambetta dans les combats pour la libération de Nice. Reconnu Mort pour la France139[réf. insuffisante].
7. Laurent Calzia né le 2 juin 1898 à Nice : Représentant de commerce domicilié avenue de Cyrnos à Nice. Décédé à 17 heures à son domicile le 28 août 1944 dans les combats de la Libération de Nice. Reconnu Mort pour la France140[réf. insuffisante].
8. Antoine Simon Codaccioni né le 11 février 1901 à Bilia : Surveillant de la S.N.C.F. domicilié 15 bis avenue des diables bleus à Nice. Le 28 août 1944, le jour de l’insurrection de Nice, il se trouve au travail dans la cour de la gare S.N.C.F.. Un allemand le voit et le prend pour un F.F.I.. Il lui tire une rafale de balles explosives. Grièvement blessé, il décède des suites de ses blessures le 1er septembre 1944 à 17 heures au 31, rue de Paris à Nice. Son nom est inscrit sur la plaque commémorative 1939-1945 pour les agents S.N.C.F. de la gare centrale de Nice, le Monument Aux Morts de la gare Saint-Charles à Marseille 01 et le livre d’or de la résistance de Sartène. Il est reconnu Mort pour la France. Il est initialement inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré militaire 48, tombe individuelle. Son corps a depuis été transféré129[réf. insuffisante].
9. Amédée Degioanni né le 4 février 1872 à Aisone (Italie) : Cultivateur domicilié propriété Degioanni, quartier de l’Archet à Nice. Décédé à 16h45 à son domicile durant les combats de la Libération de Nice. Reconnu Mort pour la France141[réf. insuffisante].
10. Claude Demai né le 10 février 1888 à Sainte-Agnès : Employé à la S.N.C.F. domicilié 36 rue Reine Jeanne à Nice. Mortellement blessé par une balle allemande durant les combats pour la Libération de Nice le 28 août 1944. Il se trouve dans le square Saint-Étienne (actuel square Colonel Jeanpierre) alors qu’il vient de sortir du lieu surnommé P.V. (petite vitesse), dépendant de la gare centrale, pour rentrer à son domicile. Transporté à son domicile où il décède à 12h45. Son nom est inscrit sur la plaque commémorative 1939-1945 pour les agents S.N.C.F. de la gare centrale de Nice et le Monument Aux Morts de la gare Saint-Charles à Marseille 01 et le livre d’or de la résistance de Sartène. Il est reconnu Mort pour la France. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 68, carré des victimes de guerres, tombe individuelle129[réf. insuffisante].
11. Abel Durville né le 28 avril 1895 à Amilly : Hôtelier domicilié 45 rue de l’hôtel des postes à Nice. Mortellement blessé par un tir allemand et décédé à son domicile à 16h30 durant les combats pour la Libération de Nice le 28 août 1944. Reconnu Mort pour la France. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 41, tombe familiale142[réf. insuffisante].
12. Mathilde Faugué née le 21 novembre 1910 à Nice : Domiciliée 1 rue Marceau à Nice (06. Tuée le 28 août 1944 lors des combats de la Libération de Nice. Mortellement blessée vers 10h30 en même temps que Paulette et Jean Sénémaud par les allemands. Les soldats de passage tirent depuis la route à bord des camions. Mathilde Faugué est touchée par un balle dans la gorge. Elle est évacuée mais décède à 21 heures à la clinique Mantéga. Elle est reconnue Mort pour la France143[réf. insuffisante].
13. Guillaume Franzini né le 15 avril 1890 à Diano Marina : Plombier-zingueur domicilié 49 boulevard Joseph Garnier à Nice. Il est grièvement blessé le 28 août 1944 dans les combats pour la libération de Nice (06). Il décède des suites de ses blessures le 17 mai 1947 à 8 heures à son domicile. Son nom est inscrit sur le monument commémoratif de la Libération de Nice. Il est reconnu Mort pour la France. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 11, tombe familiale72.
14. Raoul Gauthier né le 24 novembre 1907 à Marseille : Musicien domicilié 2 rue François 1er à Nice. Employé comme musicien depuis 1941 par le cabaret Plantation 34 rue Masséna à Nice. Tué par les allemands le 28 août 1944 à Nice dans les combats de la Libération de Nice (06). Sorti de son domicile dans l’après-midi pour une raison inconnue, iIl arrive à l’angle des rues Alphonse Karr et François Ier. Un groupe d’allemands stationné boulevard Victor Hugo à la Feldkommandantur le voit et tire une rafale sur lui. Il est touché par une balle qui lui traverse le corps. Il s’affaisse et est secouru par des voisins dont son employeur Jacques Chapron. Transporté à son domicile, il y décède quelques instants plus tard à 17 heures. Corps transporté le lendemain à la morgue de l’hôpital Saint-Roch à Nice. Une restitution de corps aux frais de l’État a été demandée par sa soeur Antoinette Gauthier épouse Olive au cimetière d’Arles, caveau de Zoé Ténot de Lespinois, mais n’a pas eu lieu. Il est reconnu Mort pour la France. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 68, carré des victimes civiles, tombe individuelle129[réf. insuffisante].
15. Camille Gorlero né le 30 juillet 1876 à Nice : Cultivateur domicilié propriété la vista chemin de Bellet à Nice. Décédé à 17 heures à son domicile le 28 aout 1944 durant les combats de la Libération de Nice. Reconnu Mort pour la France144[réf. insuffisante].
16. Élise Grunheber née le 8 septembre 1917 à Fontenoy-sur-Moselle : Domiciliée 43 avenue Giacobi à Nice. Mortellement blessée dans un bombardement lors des combats de la Libération de Nice. Décédée à six heures à son domicile le 31 août 1944. Reconnue Mort pour la France. Elle est inhumée au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 68, carré des victimes civiles, tombe individuelle (nom Muller, son nom avant son divorce)145[réf. insuffisante].
17. Romulus Ioni né le 23 mars 1892 à Apecchio (Italie) : Matelassier domicilié 4 rue du Jésus à Nice. Naturalisé en 1927. Tué le 28 août 1944 durant les combats de la Libération de Nice. Tué par un obus de mortier rue centrale à 16 heures dans le bombardement allemand. Il est reconnu Mort pour la France. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 68, carré des victimes civiles, tombe individuelle129[réf. insuffisante].
18. Constant Jeudy né le 3 avril 1875 à Campos (Brésil) : Secrétaire administratif domicilié 15 avenue Shakespeare à Nice. Mortellement blessé par une balle de mitrailleuse allemande le 28 août 1944 durant les combats de la Libération de Nice. Il est touché alors qu’il traverse le boulevard Gambetta pour se rendre à son travail. Décédé à 16 heures à l’hôpital Saint-Roch. Il est reconnu Mort pour la France. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 68, carré des victimes civiles, tombe individuelle129[réf. insuffisante].
19. Josette Mélia née le 31 janvier 1924 à Nice : Secrétaire dactylographe au centre de réforme de la caserne Rusca à Nice domiciliée 9 rue Michel-Ange à Nice. Tuée à 15 heures dans les bombardements allemands du 28 août 1944 à Nice durant les combats de la Libération de Nice. Un éclat de mortier l’atteint alors qu’elle se trouve dans les locaux du centre de réforme de la caserne Rusca à Nice. Elle est reconnue Mort pour la France. Elle est inhumée au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 68, carré des victimes civiles, tombe individuelle129[réf. insuffisante].
20. Ernestine Monti née le 17 octobre 897 à Agliano Terme (Italie) : Femme de ménage domiciliée 36 boulevard Dubouchage à Nice. Elle épouse un nommé Bosca. Décédée à 18 heures à l’hôpital Sant-Roch le 28 août 1944 à Nice (06) durant les combats de la Libération de Nice (06). Reconnue Mort pour la France146[réf. insuffisante].
21. Robert Petitnicolas né le 4 septembre 1900 à Saint-CloudNice : Placier domicilié 89 boulevard de Cambrai à Nice. Décédé à 20h30 31 rue de Paris le 28 aout 1944 dans les combats de la Libération de Nice. Reconnu Mort pour la France147[réf. insuffisante].
22. Napoléon Polchi né le 24 avril 1896 à Nice : Menuisier domicilié 9 boulevard Tzarévitch à Nice. Décédé à 18 heures à son domicile le 28 aout 1944 dans les combats de la Libération de Nice. Reconnu Mort pour la France148[réf. insuffisante].
23. Lina Polidori née le 23 octobre 1909 à Nice : Domiciliée 74 avenue Saint-Barthélémy à Nice. Tuée par une balle tirée par un soldat allemand le 28 août 1944 dans les combats de la Libération de Nice. Décédée à son domicile à 15 heures. Elle est reconnue Mort pour la France. Elle est inhumée au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 4, tombe familiale149[réf. insuffisante].
24. Louis Quilico né le 24 avril 1896 à Nice : Employé de banque à la société Lyonnaise de Dépôt domicilié 4 rue du Jésus à Nice. Tué rue de la Préfecture à 8 heures par les allemands le 28 août 1944 dans les combats de la Libération de Nice. Mention Mort pour la France refusée par manque d’informations précises sur les conditions du décès. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 68, carré des victimes civiles, tombe individuelle129[réf. insuffisante].
25. Antoine Revoul né le 2 avril 1900 à Saint-Chamond : Employé. Tué le 28 août 1944 à 14 heures quai Galliéni dans les combats pour la libération de Nice. Reconnu Mort pour la France150[réf. insuffisante].
26. Axel Robertson-Proschowsky né le 24 juillet 1904 à Nice : Domicilié chemin des grottes rue des tropiques à Fabron à Nice. Mortellement blessé le 28 août 1944 dans les combats de la Libération de Nice. Décédé à l’hôpital Saint-Roch à Nice à 19 heures le 28 août 1944. Il est reconnu Mort pour la France. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 68, carré des victimes civiles, tombe individuelle129[réf. insuffisante].
27. Jean Sénémaud né le 5 juillet 1933 à Marseille : Domicilié 15 avenue Saint-Laurent à Nice. Tué le 28 août 1944 lors des combats de la Libération de Nice. Abattu chez lui à 10h30 avec sa petite sœur Paulette Sénémaud par les allemands. Les deux enfants se trouvent dans le jardin clôturé attenant à la demeure familiale. Les soldats de passage à bord de camions ont tiré depuis la route qui surplombe le jardin. Il est reconnu Mort pour la France. Il est inhumé au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 68, carré des victimes civiles, tombe partagée avec sa soeur129[réf. insuffisante].
28. Paulette Sénémaud née le 4 mars 1936 à Marseille : Domiciliée 15 avenue Saint-Laurent à Nice. Tuée le 28 août 1944 lors des combats de la Libération de Nice. Abattu chez lui à 10h30 avec son grand-frère Jean Sénémaud par les allemands. Les deux enfants se trouvent dans le jardin clôturé attenant à la demeure familiale. Les soldats de passage à bord de camions ont tiré depuis la route qui surplombe le jardin. Elle est reconnue Mort pour la France. Elle est inhumée au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 68, carré des victimes civiles, tombe partagée avec son frère129[réf. insuffisante].
29. Marguerite Sirone née le 9 décembre 1881 à Fossano : Domiciliée 93 boulevard Gambetta à Nice. Nationalité italienne. Tuée le 28 août 1944 à midi dans les combats de la Libération de Nice. Retrouvée morte chez elle. Les allemands ont mis un mortier en batterie devant chez elle. Elle aurait été tuée par un éclat d’obus alors qu’elle se trouvait devant sa fenêtre. La mention Mort pour la France est refusée par manque de précisions sur les conditions de son décès. Elle est inhumée au cimetière communal de Caucade à Nice, carré 70, tombe familiale129[réf. insuffisante].
30. Charles Tua né le 15 janvier 1866 à Saluzzo (Italie) : Coiffeur domicilié 7 rue Paul Déroulède à Nice. mortellement blessé par un tir allemand le 28 aout 1944 dans les combats de la Libération de Nice. Décédé à 23 heures 7 avenue Durante (clinique Saint-Antoine). Reconnu Mort pour la France. Il est inhumé dans le cimetière communal de Caucade à Nice, carré 28, tombe familiale 151.
31. Ernest Toselli né le 4 novembre 1917 à Nice : Boucher domicilié à Nice. Décédé à 15h30 3 rue fontaine de la ville prolongée le 28 aout 1944 dans les combats de la Libération de Nice. Reconnu Mort pour la France. Inhumé cimetière communal de Caucade à Nice, carré 9, allée du canal, tombe familiale152[réf. insuffisante].
32. Marie Vives née le 28 février 1908 à Saîda (Algérie) : Secrétaire domiciliée villa Flandre avenue Brasini à Nice. Décédée à 22 heures à l’hôpital Saint-Roch durant les combats de la Libération de Nice. Reconnue Mort pour la France153.

Les 2 civils tués par les bombardements allemands à Saint-Laurent-du-Var

Eraldo Cippoli né le 3 avril 1875 à Sansepolcro (Italie) : Journalier agricole domicilié villa augustine quartier des gallinières à Saint-Laurent-du-Var. Tué par un obus allemand dans un bombardement sur le quartier des gallinières le 28 août 1944 à 20 heures à la villa Augustine Saint-Laurent-du-Var. Son nom est inscrit sur les plaques commémoratives pour les victimes civiles place Adrien Castillon à Saint-Laurent-du-Var154[réf. insuffisante].
Roger Curti né le 22 janvier 1921 à Châteaudun-du-Rhumel (Algérie) : Mécanicien domicilié villa Marie Nil quartier des gallinières à Saint-Laurent-du-Var. Tué par un obus allemand dans un bombardement sur le quartier des gallinières le 28 août 1944 à 20 heures à la villa Marie Nil Saint-Laurent-du-Var. Son nom est inscrit sur les plaques commémoratives pour les victimes civiles place Adrien Castillon à Saint-Laurent-du-Var155

 

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L’épuration à Nice

L’épuration extra-judiciaire avant la Libération
Dès 1943, les organisations de résistance ont décidé d’éliminer physiquement des collaborationnistes (cadres de la Milice française et du PPF très engagés dans la politique de collaboration) voire de délateurs (qui ont provoqué l’arrestation de résistants ou de Juifs persécutés). 57 personnes ont ainsi été abattues avant la Libération dans 21 communes des Alpes-Maritimes (27 à Nice) : 15 en 1943 (12 à Nice), 16 entre le 1er janvier et le 6 juin 1944 (8 à Nice), 26 entre le débarquement en Normandie et la Libération (7 en Nice)156.

Voici quelques-unes de ces opérations d’élimination.
Dans la nuit du 14 au 15 avril 1943, l’agent de l’OVRA à Nice, Oswaldo Angrisani, ressortissant italien, est éliminé. Oswaldo Angrisani est né le 14 novembre 1896 à Turin. Le sénateur de l’Isère, Léon Perrier, en résidence à Nice, a monté un groupe de résistants. Angrisani est jugé trop habile et les résistants décident de le supprimer. En quelques mois, cet individu brutal a arrêté une vingtaine de membres du groupe. Deux hommes sont appelés de Grenoble pour régler l’affaire. Angrizani réside au Mont-Boron, 189 boulevard Carnot, dans une petite villa niçoise appelée l’Éolienne, à une centaine de mètres de l’hôpital anglo-américain. Au bout du jardin se trouve un garage qui donne directement sur la route avec un toit en terrasse sur lequel deux gardes armés se tiennent en permanence. Angrizani aime le jeu et sort presque chaque soir au casino de Monte-Carlo et rentre à l’aube. L’objectif est de l’abattre à son retour du casino. Le sénateur et les deux tueurs se rendent sur place à deux reprises sans succès. La troisième reprise est la bonne. Vers trois heures du matin, Angrizani arrive et il est abattu. Les trois hommes parviennent à s’enfuir157.

Le 5 juin 1943 sont exécutés à 10h30 Joseph Moraglia et son épouse Séraphine Giordano, des commerçants fascistes délateurs du quartier Magnan domiciliés 9 avenue de la Californie. Joseph Moraglia est tué sur le coup. Son épouse décède de ses blessures à l’hôpital Saint-Roch à midi. Cette exécution entraîne des représailles menées par une centaine de membres des gruppi d’Azione Nizzarda. Ils se rendent dans le quartier Magnan. Ils y saccagent les appartements et les commerces de français et de naturalisés suspectés d’appartenir à la mouvance communiste158.

Le 24 novembre 1943, le docteur Adolphe Tourtou, est abattu sur les marches de l’hôpital Saint-Roch vers dix-sept heures. Adolphe Tourtou est né à Pignans dans le Var le 4 janvier 1896. Docteur en médecine, il est adjoint au maire de Nice et secrétaire fédéral du PPF. Il est marié et domicilié 45 boulevard Victor-Hugo à Nice. Le 28 novembre a lieu au Palais des Fêtes, boulevard Victor-Hugo, à Nice, un grand meeting. Joseph Darnand et Philippe Henriot prennent la parole. Avant le meeting, ils vont s’incliner devant la dépouille du docteur Tourtou. Dans leurs discours, Darnand et Henriot jurent de le venger. De nombreux miliciens sont venus de toute la région. Le soir, les miliciens mangent au restaurant de la Légion, 17, rue Pertinax. Le repas terminé, un groupe de miliciens sort du restaurant. De la rue Saint-Siagre, une main envoie une grenade sur le groupe. Cinq miliciens de l’escorte de Darnand sont tués, 6 sont blessés. En représailles de ces attaques, six résistants (dont Jean Lamy et Eugène Courbet du groupe Léon de Nice, l’opticien Octave Grandperret et le boulanger Guillaume Stuerga arrêtés par la Gestapo en novembre à Vence) détenus au quartier allemand de la Maison d’Arrêt de Nice sont exécutés le 26 décembre 1943 par le Groupe d’Action du PPF159,158.

Le cadre milicien Ernest Dausse est abattu le 6 février 1944 à Nice. Il est né le 24 octobre 1908 à Nice. Musicien, il est domicilié 15 rue de la Préfecture à Nice. Il décède à l’hôpital Saint-Roch des suites de ses blessures158.
Le 29 mai 1944, vers quinze heures, Georges Karakaïeff est exécuté. Ancien légionnaire, né à Moscou vers 1900, il est devenu un agent de la Gestapo. Il est domicilié 48 rue Rossini à Nice. Il aime la compagnie féminine. Une jolie jeune femme brune de la Résistance le rencontre un jour par hasard et il l’accoste. Elle l’a reconnu et accepte le rendez-vous. Le couple se promène le 29 mai 1944 chemin de Bellet à Nice. Prévenu du rendez-vous par la jeune femme, la résistance a envoyé un de ses hommes qui abat Karakaïeff à coups de revolver. L’agent de la Gestapo meurt sur place160.

Raoul Scaiola est exécuté et mortellement blessé. Il décède à 2h45 le 19 juillet à Nice à la clinique du parc impérial161. Il était membre d’un des trois groupes des G.A. – P.P.F. niçois162.
Charles Passeron, maire de Lantosque, est exécuté le 24 juillet 1944158.
Georges Bensa, avocat, rédacteur des discours de Darnand, est exécuté le 2 août 1944158. Il décède le 3 août 1944 à 8 heures à l’hôpital Saint-Roch à Nice163

L’épuration extra-judiciaire à la Libération
Entre la Libération et la mise en place des tribunaux épurateurs, 73 exécutions sommaires ont lieu dans 18 communes (36 à Nice) dont 10 à Antibes le 23 septembre 1944 au Fort Carré en représailles de la mort d’un jeune FTP la veille. Huit exécutions ont également eu lieu après le début de l’activité des cours de Justice. À Nice, 34 exécutions ont lieu avant le 23 septembre 1944, le premier jour du fonctionnement de la Cour de Justice de Nice et 2 après164.
Plusieurs cas d’exécutions sommaires peuvent être relevés à Nice durant l’insurrection niçoise du 28 août 1944 et dans le flottement des jours qui suivent. Le Comité insurrectionnel appelle ainsi le matin du 28 août à commencer « une épuration énergique de tous les salopard connus ».

Le 28 août 1944, vers 4 heures du matin, les FFI investissent le passage à niveau (actuel carrefour du 28-Août). Ils capturent une camionnette. Conduits par le chauffeur de taxi « Manus », Louis Sana et Aimé Paiche parcourent le quartier pour y arrêter les « chemises noires » fascistes qu’ils connaissent. Quelques-uns seront exécutés dans la journée165.
Le soir du 28 août vers 20 heures, on frappe à la porte de F., il ouvre, descend quelques marches et est abattu166.
Un sympathisant fasciste italien est exécuté à l’entrée du tunnel Pessicart, de la voie ferrée du train des Pignes. Son corps reste exposé, pour l’exemple, sur le ballast, avec défense de lui porter secours
Au dépôt de locomotives Saint-Roch, un collaborateur est poursuivi sur les voies, et mutilé d’un bras, sous la roue d’une locomotive

Gare de Riquier, un couple de collaborateurs… et leur chien sont pendus à un réverbère[réf. nécessaire].
Place Saluzzo, une famille de collaborateurs notoires accueille et séquestre littéralement un soldat américain, abreuvé, saoulé, gavé, et cajolé, pour éviter l’intrusion des justiciers résistants[réf. nécessaire].
Dans la plaine du Var, une famille de collaborateurs notoires choisit de résister les armes à la main aux épurateurs. L’escarmouche ne se prolonge guère, les justiciers ne font pas justice et vont porter leurs foudres ailleurs[réf. nécessaire].
Le 29 août, le couple Ange Baroni et Joséphine Marenghi est exécuté à son domicile du 212 boulevard du au Mont-Boron à 20 heures166.

Trois hommes domiciliés à Villefranche-sur-Mer, Félix Gautier, Georges Le Grand et Pierre Cappeletti, sont arrêtés à Villefranche-sur-Mer, jugés par un tribunal militaire improvisé de F.F.I. et fusillés le 30 août 1944 à Nice à 9 heuresaux Plâtrières, derrière les nouvelles prisons de Nice166.
Le 1er septembre à minuit, deux hommes sont jugés par un tribunal militaire improvisé de F.F.I. et fusillés au lycée de garçons à Nice : Joseph Allavena et Séraphin Cipre166. Joseph Allavena était le Responsable avec Pierre Bramardi du bureau social niçois du P.P.F.. Ce bureau s’occupait des familles des engagés de la L.V.F. et de la S.S. mais aussi d’arrestations de résistants167
Le 9 septembre, le cadavre du médecin Paul Comes est découvert vers midi au quartier de Saint-Pierre-de-Féric168. Trois autres corps sont retrouvés le même jour au quartier de la Sirole à Saint-Pancrace : Angèle Martini décédé vers 11 heures, Jean Tortarola et un inconnu décédés vers 15 heures168.
Le 11 septembre 1944, un homme d’environ 30 ans et une femme d’environ 65 ans sont exécutés vers 22 heures au lieu-dit terrain Bonfils à la hauteur du 428 boulevard de la madeleine. Les corps sont découverts enterrés à environ 10 mètres de la route le lendemain 41

Jacques Aber est agressé quelques jours avant la Libération puis transporté à l’hôpital Saint-Roch pour y être soigné. Le 12 septembre, à 13 heures, il est achevé d’une balle dans la tête à l’hôpital168. Il était membre d’un des trois groupes des G.A. – P.P.F. niçois167.
Le corps sans vie d’un inconnu est retrouvé le 22 septembre 1944 à Gairaut à Nice169.
Au moment de la Libération, entre fin août et fin septembre, des arrestations massives, sans précédent, ont lieu dans le département. Près de 2.532 personnes sont emprisonnées fin septembre dans des dizaines de centre d’internement. L’entassement et la promiscuité posent rapidement problème ainsi que la situation sanitaire (manque d’eau courante, d’hygiène, de paillasses…). Ses arrestations sont opérées dans la confusion sans que l’on sache vraiment qui est détenu et où170. Enfin libres, la crainte demeure des actions d’une 5e colonne170. Cette situation a permis plusieurs abus (libérations injustifiées, disparition de dossier et de personnes, sévices corporels, liquidations, extorsion de fonds…). La police d’épuration du Comité départemental de libération est montrée du doigt par le préfet pour des irrégularités commises à l’hôtel Scribe de Nice : tortures, extorsion de fonds… Dès le 28 septembre, le commandant Max est arrêté pour des vols et des disparitions de détenus. Sous le couvert du brassard FFI, cet aventurier avait organisé une épuration sauvage à l’hôtel Adriatic. On se rend finalement compte que 50% des membres de cette police sont des repris de justice. Cette police est dissoute le 26 décembre 1944171.
Plusieurs lieu d’internement sont utilisés à Nice et alentours : maison d’arrêt, hôtel Scribe (avenue Georges-Clemenceau) et hôtel Suisse (réquisitionné, quai Rauba-Capeu) à Nice, casernes de La Galinière à Saint-Laurent-du-Var et Saint-Jean-d’Angély à Nice170.
Plusieurs dizaines de femmes ont également été tondues, pour collaborations avec les Allemands (qui n’ont occupé Nice qu’un an) mais surtout pour les sympathisantes fascistes, militantes depuis 1940 du rattachement de Nice à l’Italie.

Les dernière exécutions sommaires
À partir du 23 septembre 1944, la cour de Justice de Nice commence à se réunir. L’épuration judiciaire et légale commence. Cependant, quelques exécutions sommaires ont lieu jusqu’au 8 octobre 1946.
Le 2 février 1945, les corps de deux femmes, Suzanne Defeu et Georgette Capitaine, exécutées par la Résistance, sont retrouvés à la Madonette-Terron, près de la statue172.
Le 18 mars 1945, un métayer italien, Settimio Carletti, 66 ans, est tué par un groupe de 8 individus à la place de ses deux fils en fuite173,164.
Le 14 mars 1946, on découvre le corps du boulanger Joseph Innocenti. dans son fournil. Le corps est criblé de balles de mitrailleuse. Ce boulanger avait été arrêté à la Libération à cause de ses opinions fascistes. On ignore cependant s’il s’agit d’un crime crapuleux ou d’un règlement de compte174.
Le 8 octobre 1946, le docteur Jacques Meyzenc, président départemental du PPF, collaborateur notoire, est exécuté à l’hôpital Pasteur. Condamné à mort, à la dégradation nationale et à la confiscation de ses biens le 25 juin 1946 par la cour de Justice de Nice, sa peine a été commuée en travaux forcés à perpétuité. Certains résistants refusent d’admettre ces décisions. Une première tentative d’exécution a lieu le 21 septembre lors du transfert du prisonnier à Marseille alors que celui-ci se trouve entre deux gendarmes dans le compartiment du train. Grièvement blessé, il est emmené à l’hôpital Pasteur à Nice, pavillon des détenus où il est finalement exécuté par des inconnus. Il s’agit de la dernière exécution extra-judiciaire connue dans les Alpes-Maritimes175,164.

Le rétablissement de la légalité républicaine
La presse résistante, notamment la presse communiste du Front National, réclame une épuration sévère et expéditive, justifiant même les exécutions sommaires et illégales comme celles du Fort Carré le 23 septembre 1944 (10 fusillés sans jugement). Les exécutions du Fort Carré sont fermement condamnées par le préfet et le Comité départemental de libération. Une polémique éclate. La presse communiste critique l’action du Comité départemental de Libération jugée trop laxiste176. La légalité républicaine parvient cependant lentement à s’imposer.
Le préfet Escande et le Comité départemental de Libération interviennent pour clarifier la situation des 2 532 personnes interpellées et toujours internées fin septembre 1944. Le préfet obtient des listes et des lieux de détention. Raymond Aubrac, commissaire régional de la République réclame également un tri dans les centres d’internement. Fin novembre, il reste 2 130 internés, 1 532 en décembre et 1 389 en février177. Au total, 4 127 personnes ont été internées à un moment donné pour fait de collaboration dans les Alpes-Maritimes. C’est deux fois plus que par exemple dans l’Hérault (2 011 personnes)156.

L’épuration judiciaire

Un tribunal militaire FFI fonctionne à Nice du 17 septembre au 18 octobre 1944, présidé par le commandant Chasuble, assisté des commandants Malherbe et Parent, des capitaines Michel, Gatti et Lorrain178. Il se prononce sur cinq cas178 
le chauffeur de taxi italien César Fiorucci impliqué dans la dénonciation des résistants Torrin et Grassi et pendus le 7 juillet 1944 à Nice. Il est né le 14 octobre 1914 à Città di Castello (Pérouse). Il est chauffeur. Il est condamné à mort le 23 septembre. Il est fusillé en public le 27 septembre 1944 à sept heures sept minutes, sur le quai des États-Unis à Nice, plage Beau Rivage, par un peloton de 12 FFI.

- trois autres hommes impliqués dans cette même dénonciation des résistants Torrin et Grassi et condamnés à des amendes.

- Le tribunal juge également le capitaine FTP Louis Pietri qui a commandé le peloton d’exécution du Fort Carré (10 fusillés illégalement). Il est acquitté le 5 octobre mais cassé de son grade.

Les tribunaux spécialisés se mettent en place.
Les Cours de Justice pour les cas graves de collaboration (intelligence avec l’ennemi, délation, participation aux combats sous uniforme ennemi) : 1re section (23 septembre 1944) et 2e section (24 janvier 1945) de Nice, cour de Justice de Grasse (9 février 1945)179.
Les chambres civiques pour les cas mineures de collaboration (délit d’appartenance à un mouvement anti-national) : 1re section (5 décembre 1944) et 2e section (25 janvier 1945) de Nice, chambre civique de Grasse (27 février 1945)179.
Les cours de Justice voient comparaître 1167 prévenus (909 hommes, 258 femmes, 686 français et 481 étrangers dont 421 italiens). 33 peines capitales sont décidées (30 hommes et 3 femmes), 223 peines de travaux forcés et 674 peines de réclusion. 237 personnes sont acquittées (27 %). Sur les 33 condamnations à mort, 22 hommes et 2 femmes sont graciés par le commissaire régional de la République ou du chef du gouvernement provisoire. 9 personnes sont exécutées179:

Liste des 9 personnes exécutées dans les Alpes-Maritimes suite à un Jugement des Cours de Justice des Alpes-Maritimes
- Yvonne Davaine, délatrice, condamnée le 16 octobre 1944 par la Cour de Justice de Nice et exécutée le 19 octobre 1944.

- Jean Garel de Koenig, gestapiste, condamné le 14 novembre 1944 par la Cour de Justice de Nice et exécuté le 23 décembre 1944.

- Félix Valetti, délateur, condamné le 13 janvier 1945 par la Cour de Justice de Nice et exécuté le 6 février 1945.

- Marius Fugairon, milicien, condamné le 22 février 1945 par la Cour de Justice de Grasse et exécuté le 15 mars 1945.

- Richard Held : Originaire de Moselle. Trois fois condamné pour vol, il rejoint la Gestapo comme interprète et devient lieutenant de la Gestapo cannoise. Surnommé lieutenant Richard. Sa maîtresse est Berthe Blanchet épouse Jaubert, domiciliée à l’époque avenue des Palmiers à Cannes. Responsable de vols, tortures et assassinats commis à Cannes notamment dans les caves de la villa Montfleury, siège de la Gestapo cannoise. Il a ainsi exécuté d’une balle dans la tête le juif Samuel Smilévitch, croix de guerre avec 7 citations, médaille militaire, invalide de guerre à 60 %, secrétaire de la maison des prisonniers de Cannes. Samuel Smilévitch est arrêté par le GAPPF de Cannes puis livré à la Gestapo le 24 juin 1944. Il refuse de donner une liste des juifs de Cannes. Son corps est retrouvé dans un chemin à Mougins près de Cannes le 25 juin 1944. Richard Held est également un des trois officiers (avec le lieutenant Willy Bauer et la capitaine Hans Josef Moser) qui fusillent le 15 août 1944, à 20 h 30, 10 résistants qui se trouvent dans les 4 cellules des caves de la villa Montfleury, juste avant d’évacuer les locaux. Malheureusement pour les assassins, sur les 11 résistants voués à la mort, trois survivent. L’inspecteur de police Edouard Negri profite de l’action courageuse de Concetta Biacca. Bauer bloque la sortie et tire une balle dans la tête de la jeune femme alors qu’elle quitte la dernière sa cellule. C’est le début de la tuerie. Mortellement blessée, elle l’agrippe et parvient à le faire tomber. Edouard Negri en profite pour foncer vers la sortie et parvient ainsi à s’échapper dans la rue malgré les tirs. Furieux, les officiers s’acharnent sur les 10 résistants qui restent et vident leurs chargeurs sur eux. Dans la folle fusillade, Bauer blesse même son complice Held d’une balle dans le pied. Leur crime accompli, ils quittent Cannes pour Nice puis partent vers l’Italie le 17 août. Cependant, deux résistants grièvement blessés vont survivre à leurs blessures : Louis Balesi et Marcel Neydorff. Blessé au pied, Richard Held doit s’arrêter le 17 août à Monte-Carlo avec sa maîtresse pour se faire soigner. Il est finalement arrêté à la Libération. Pour ses différents crimes, Richard Held est condamné à mort le 6 décembre 1945 par la Cour de Justice de Grasse et exécuté le 19 avril 1946.

- Eugène de Balintfly, gestapiste, condamné le 6 décembre 1945 par la Cour de Justice de Nice et exécuté le 12 février 1946.

- Eugène Jost, gestapiste, condamné le 26 mars 1946 par la Cour de Justice de Nice et exécuté le 28 mai 1946.

- Louis Delclève, gestapiste, condamné le 20 juin 1946 par la Cour de Justice de Nice et exécuté le 25 avril 1947.

- Félix Trucchi, GAPPF, condamné le 16 juillet 1946 par la Cour de Justice de Nice et exécuté le 23 août 1946.

Après le 31 juillet 1946, les condamnés à mort sont transférés à Aix-en-Provence ou au tribunal militaire de Marseille179. La plupart bénéficient de remises de peine puis des amnisties de 1951 et 1953180.
445 détenus sont jugés par contumace. Ce sont bien souvent les dossiers les plus lourds (tortionnaires de la Milice et du GAPPF, Waffen-SS…). 132 peines capitales et 5530 années de travaux forcés sont décidées180.
Les chambres civiques ont jugé 753 prévenus (616 hommes, 137 femmes, 748 Français, 5 étrangers dont 3 Italiens). 481 peines d’indignité nationales sont décidées avec souvent des amendes. 272 personnes sont acquittées (36 %)180.
Au total, 1 920 Azuréens dont 942 Niçois ont été jugés dans les Alpes-Maritimes entre l’automne 1944 et l’été 1946. D’autres l’ont été dans les Bouches-du-Rhône et la Seine180.

Après le 31 juillet 1946, les condamnés à mort sont transférés à Aix-en-Provence ou au tribunal militaire de Marseille179. La plupart bénéficient de remises de peine puis des amnisties de 1951 et 1953180.
445 détenus sont jugés par contumace. Ce sont bien souvent les dossiers les plus lourds (tortionnaires de la Milice et du GAPPF, Waffen-SS…). 132 peines capitales et 5530 années de travaux forcés sont décidées180.
Les chambres civiques ont jugé 753 prévenus (616 hommes, 137 femmes, 748 Français, 5 étrangers dont 3 Italiens). 481 peines d’indignité nationales sont décidées avec souvent des amendes. 272 personnes sont acquittées (36 %)180.
Au total, 1 920 Azuréens dont 942 Niçois ont été jugés dans les Alpes-Maritimes entre l’automne 1944 et l’été 1946. D’autres l’ont été dans les Bouches-du-Rhône et la Seine180.

L’épuration politique
Le Comité départemental de Libération et le préfet étudient minutieusement les cas des chefs de service, élus municipaux et départementaux. Ceux-ci risquent la suspension ou la révocation180.
Dès les premiers jours de la Libération, le préfet Moyon suspend le secrétaire général de la préfecture Lauvel, le chef du cabinet du préfet Ravard, le sous-préfet de Grasse Pierangeli, le procureur de l’État français Roman, le président du tribunal civil de Nice Pagès, l’inspecteur d’académie en fuite Davoine, les commandants des GMR Dalo (Alpes) et Teillet (Amiral de Grasse), le commandant de la légion de gendarmerie Blachère, le délégué départemental à l’information Moschetti-Giaubert, le commissaire divisionnaire Boupat (délégué de l’intendant régional au maintien de l’ordre)180.
A Nice, le magistrat municipal H. Vidal-Revel est suspendu. Les anciens conseillers généraux et départementaux P. Balestre (Nice III) et D. Ciaudo (Nice IV) sont révoqués181.

L’épuration administrative
Cette épuration est moins spectaculaire que l’épuration judiciaire mais concerne des milliers de personnes. Elle touche la carrière des fonctionnaires (révocation, rétrogradation d’échelon, déplacement d’office, mise à la retraite d’office) ou des professions qui bénéficient d’une concession de services publics (exclusion, blâme)181.
Dans la Police, dix commissaires et inspecteurs sont révoqués. Dans l’enseignement, huit fonctionnaires sont révoqués, trois mis à la retraite d’office, vingt-quatre sont déplacés et douze rétrogradés. A la chambre de commerce, douze personnes sont révoquées, deux radiées, trois mises à la retraite d’office et deux rétrogradées. Neuf membres du personnel médical ne peuvent plus pratiquer la médecine dans le chef-lieu ou dans le département, quinze sont exclus, un est blâmé. Soixante-douze employés ou cadres municipaux sont l’objet d’une enquête approfondie : trente et un sont finalement suspendus (dont le chef de bureau Francis Palmero) ou révoqués181.

L’épuration économique
Les entrepreneurs qui ont participé à la construction du « mur de la Méditerranée » ou ont réalisé des bénéfices grâce à la collaboration subissent de lourdes sanctions financières. 59 millions de francs sont confisqués et 55 millions de francs d’amende sont imposés à une vingtaine d’entreprises du BTP (Bonorvi et Cioci, Bally-Sobiesky, Ciffreo et Bona, Véran et Costamagna, Spada, Nicoletti, Thorrand), de la parfumerie (Bruno Court, Cresp) et de la métallurgie (Michel). Une dizaine de patrons passent de quelques semaines à quelques mois de prison préventive. Albert Ottina, impliqué dans la démolition du casino de la Jetée-Promenade et la construction de blockhaus, est condamné à 20 ans de travaux forcés181.
Des séquestres provisoires sont imposées à plusieurs entreprises : Compagnies du gaz et des eaux, énergie électrique du littoral méditerranéen, TNL, Descours et Cabaud, Thorrand, Petterano, Sacco, Couiteas de Faucamberge, Michel. Un séquestre définitif est infligé à l’hôtellier cannois Martinez et à des sociétés comme ‘L’éclaireur de Nice’, le ‘Petit niçois’ et les studios de la Victorine181.
Chez les taxis, trente patrons et employés sont exclus de la corporation, neuf sont suspendus et quatre sont touchés par des amendes. Aux TNL, huit cadres et employés sont licenciés181
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