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1 avril 2013

Massacre de Tulle

Classé sous — milguerres @ 22 h 39 min

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

Massacre de Tulle

Le massacre de Tulle désigne les crimes commis dans la ville de Tulle par la 2e division SS Das Reich le 9 juin 1944, 72 heures après le débarquement en Normandie.
Après une offensive des FTP, les 7 et 8 juin 1944, au cours de laquelle les troupes allemandes assassinent dix-huit gardes-voies, l’arrivée d’éléments de la Das Reich contraint les maquisards à évacuer la ville. Le 9 juin 1944, après avoir raflé les hommes de seize à soixante ans, les SS et des membres du Sipo-SD vouent 120 habitants de Tulle à la pendaison, dont 99 sont suppliciés.
Dans les jours qui suivent, 149 hommes sont déportés à Dachau, où 101 perdent la vie.
Au total, les crimes de la Wehrmacht, de la Waffen-SS et du Sipo-SD font 213 victimes civiles à Tulle.

Contexte historique

Au début de 1944, après avoir subi de lourdes pertes sur le front de l’Est, la 2e division blindée SS Das Reich, sous le commandement du GruppenführerHeinz Lammerding, est regroupée dans la région de Montauban, pour être reformée en prévision d’un débarquement allié quelque part sur le front Ouest. Elle est composée de 18 000 hommes appuyés de blindés légers et de chars.

Cette division présente les quatre critères déterminants pour devenir les auteurs de massacres en France, tels que définis par Peter Lieb : ses membres sont imprégnés par l’idéologie nationale-socialiste, ils ont combattu sur le front de l’Est, se perçoivent comme une unité militaire d’élite et ont déjà participé à des opérations de lutte contre les partisans1.

Au lendemain du débarquement de Normandie, elle reçoit l’ordre de se positionner dans la région entre Tulle et Limoges pour y réduire les maquis qui, depuis l’annonce du débarquement allié, ont intensifié les actions de sabotage et de harcèlement des garnisons allemandes. C’est le régiment Der Führerqui est chargé de préparer l’arrivée de la division.

La lutte contre les partisans est régie par des ordres émis début 1944, connus sous le nom d’ordonnance Sperrle, du nom du Maréchal, adjoint au haut commandement de l’Ouest. Selon ces ordres, la troupe est tenue de riposter immédiatement aux attaques terroristes en ouvrant le feu et si des civils innocents sont touchés, c’est regrettable, mais la responsabilité en incombe exclusivement aux terroristes ; les zones doivent être bouclées et tous les habitants, quels qu’ils soient, arrêtés ; les maisons qui ont abrité des partisans doivent être incendiées. L’ordonnance poursuit en précisant qu’« il ne faut punir que le chef manquant de fermeté et de résolution car il menace la sécurité des troupes qui lui sont subordonnées et l’autorité de l’armée allemande. Face à la situation actuelle, des mesures trop sévères ne peuvent entraîner de punitions pour leurs auteurs2 ». Les ordres particuliers du commandant de la division apportent des précisions tactiques : « Les forces de la Résistance doivent être anéanties par des manœuvres d’encerclement3 ». Le 5 juin 1944, le général Lammerding fait approuver par sa hiérarchie un programme répressif qui reprend les mesures mises en œuvre en Europe de l’Est et à l’arrière du front dans la lutte contre les partisans à partir de 19414. Ce programme prévoit notamment des actions de contre-propagande et de discrimination, « actions ayant pour but de monter la population contre les terroristes » ; il prévoit aussi des arrestations massives et préventives, l’occupation de localités et le ratissage de zones, la réquisition de véhicules. Il précise enfin « l’annonce et l’exécution de la disposition que, pour chaque Allemand blessé et pour chaque Allemand tombé, 10 terroristes seront pendus (et non fusillés). L’exécution par pendaison n’est pas usuelle dans la justice française. Par son application aux terroristes, ceux-ci seront discriminés et exclus de la communauté du peuple français4 ».

Entre le début mai et le 9 juin, la division, et particulièrement le régiment Der Führer effectue, sous les directives du service de renseignements, de nombreuses missions de recherche de bases et dépôts de partisans ainsi que des opérations suite aux actes de la résistance. Au cours de ces opérations, une soixantaine de maquisards est tuée et une vingtaine envoyée en déportation ; une centaine de civils est également tuée en diverses circonstances et un millier déporté en Allemagne. Plusieurs centaines de maisons sont incendiées5.

La répression allemande en Corrèze

Compte tenu de l’activité de la Résistance dans la région, la Corrèze et plus particulièrement la ville de Tulle et ses alentours font l’objet de nombreuses interventions des services de sécurité allemands.
Le 14 mars 1944, un kommando de douze membres du Sipo-SD dépendant du Kommandeur der Sicherheitspolizei und Siecherheitsdienst de Limoges, August MeierNote 1, arrive à Tulle.
Dirigés par le Hauptsturmführer Friedrich Korten, ces hommes participent à la répression des maquis avec des éléments de la Légion nord-africaine sous le commandement de Henri Lafont6. Pour le préfet Trouillé, « Tulle est en révolution : les loups de la Sicherheitspolizei et les charognards de laGestapo française arrivent de concert7. »

Ils collaborent au ratissage systématique effectué au cours du mois d’avril par la division Brehmer.
Celle-ci est une réunion temporaire d’unités composites, qui comporte notamment le 1er régiment de la 325e division de sécurité et les Géorgiens du 799e bataillon d’infanterie, recrutés parmi les prisonniers de guerre de l’Armée rouge.
Du 1er au 7 avril 1944, la division du général Brehmer arrête 3 000 personnes ; dans le village du Lonzac, 17 habitants sont abattus et 24 maisons incendiées ; à Brive, 300 personnes sont arrêtées et envoyées dans des camps de travail en Allemagne8.
Le bilan des opérations de répression de la division Brehmer se solde par 1 500 arrestations maintenues, 55 fusillades, 128 crimes ou délits dans 92 localités et 200 Juifs assassinés, sans confrontation directe avec le maquis.
La division Brehmer quitte la Corrèze en mai, après avoir également dévasté la Dordogne et la Haute-Vienne9.
Cette vague de répression explique en partie l’attaque de la ville de Tulle par la Résistance qui espère mettre fin aux souffrances de la population8.

La bataille de Tulle

La libération

L’attaque de Tulle est planifiée par le commandant des maquis FTP de Corrèze, Jacques Chapou, dit Kléber, mi-avrilNote 2 ou début mai 1944 : « à l’origine, il semble bien que cette attaque ait été envisagée sans aucun lien avec le débarquement dont la date était encore imprévisible10. » Elle poursuit plusieurs objectifs : « désarmer, et si possible, anéantir la garnison allemande ; désarmer les Gardes Mobiles et s’approprier leurs armes et véhicules ; rendre inoffensifs la Milice et les collaborateurs connus11 », mais aussi, « creuser des vides dans la garnison, inspirer une crainte salutaire à ses chefs et les amener à se retrancher dans Tulle sans en plus sortir, faisant ainsi cesser, au moins pour un temps, les expéditions contre les maquis12. » Contactés, les responsables de l’Armée secrète se montrent tout à fait opposés à une opération contre un centre urbain13.

Selon J. Delarue, Tulle est défendue par une garnison de sept cents hommes du 3e bataillon du 95e régiment de sécurité de la Wehrmacht, auxquels il faut ajouter six ou sept cents hommes des Gardes Mobiles et de la Milice française ; B. Kartheuser estime quant à lui les effectifs du 95e régiment de sécurité à 289 hommes, issus des 8e, 13ecompagnies et le (?) l’état-major, sur la base d’un relevé détaillé établi le 17 mai14. Face à eux, les résistants disposent de 1 350 combattants, dont 450 ne participent pas au déclenchement de l’opération et de 1 350 hommes en soutien15. Pour Jean-Jacques Fouché & Gilbert Beaubatie, les forces en présence s’élèvent à un peu plus de trois cents hommes du côté allemand, l’attaque étant lancée par quatre cents FTP, qui sont rejoints ensuite par cent-vingt combattants supplémentaires en milieu d’après-midi le 7 et le 8 au matin16.

L’offensive se déclenche le 7 juin 1944 à cinq heures du matin17 et un coup de bazooka tiré sur la caserne du Champ de Mars où sont cantonnées les forces de maintien de l’ordre donne le signal de l’attaque18. Dès six heures, les édifices dans lesquels se trouve la garnison allemande sont cernés ; la poste et la mairie, où les FTP établissent leur poste de commandement sont occupés vers sept heures19. À huit heures, la gare elle aussi est prise par les résistants, qui y trouvent dix-huit gardes-voies et un employé des chemins de fer, Abel Leblanc20 : invités à rejoindre le maquis, ceux-ci préfèrent attendre la fin des combats dans la salle d’attente. À 11 h 30, les forces de la Milice et des GMR hissent le drapeau blanc sur la caserne du Champ de Mars : après des négociations, ils quittent la ville vers seize heures, en emportant tout leur matériel18. Pour Elie Dupuy, dont le groupe de combat FTP n’avait pas été touché par l’ordre de repli de Chapu, ce départ est un échec, l’un des buts de l’opération étant de récupérer le matériel de guerre et de transport des forces de l’ordre ; mais avec son seul bataillon de quatre-vingt dix hommes, il n’a pas les moyens « de poursuivre l’attaque contre la garnison allemande et, en même temps, d’imposer une reddition inconditionnelle aux policiers21 ».

Pendant ce temps, vers 13 h 30, les Allemands profitent du retrait partiel des maquisards sur les hauteurs ordonné par Chapou22 et reprennent brièvement le contrôle de la gare, dans laquelle ils découvrent à leur tour les gardes-voies, porteurs d’un brassard blanc, signe distinctif de leur fonction, mais semblable à celui des FTP. Dès que les gardes-voies sortent du bâtiment, sans le moindre interrogatoire, sans même être fouillés, ils sont pris sous le feu des troupes allemandes dans la cour de la gare ou le long des voies menant au garage du chemin de fer départemental, fauchés « par des tirs croisés dont ceux d’une mitrailleuse leur tirant dans le dos », alors qu’ils s’adressent aux Allemands en leur criant « Camarades! Camarades! »23. Seul Abel Leblanc survit à la fusillade. Pour B. Kartheuser, il s’agit d’un assassinat délibéré, les Allemands étant au courant de la présence des gardes-voies et connaissant leur tenue24.

Dans la nuit du 7 au 8, alors que les maquisards, toujours privés des 450 hommes du groupe A, se sont retirés sur les hauteurs, la garnison allemande se regroupe en trois lieux : l’école normale de jeunes filles au nord, la manufacture d’armes et l’école de Souilhac au sud18. Les combats reprennent à six heures trente du matin25, la principale offensive étant dirigée contre l’école normale, bastion principal des troupes allemandes. Face à la résistance des Allemands, les FTP boutent le feu à l’édifice vers quinze heures.
Vers dix-sept heures, dans des circonstances qui restent peu claires et discutées, les Allemands tentent une sortie ou essaient de se rendre : si l’un d’entre eux agite un chiffon blancNote 3, d’autres portent des grenades amorcées18. Dans la confusion la plus totale, les maquisards ouvrent le feu à l’arme automatique : certains soldats sont fauchés à bout portant, des grenades explosent, ce qui explique les blessures, terriblement mutilantes observées sur les cadavres. Après la reddition des troupes allemandes, neuf membres duSicherheitsdienst sont identifiés, notamment avec l’aide d’une trentaine de maquisards libérés, emmenés au cimetière et fusillés sans jugement26.
Les combats cessent dès ce moment, les résistants se contentant de maintenir l’encerclement de la manufacture d’armes et de l’école de Souilhac, qu’ils comptent attaquer le lendemain. Alors que les blessés allemands et français sont emmenés à l’hôpital, Kléber se rend à la préfecture et demande au préfet Trouillé de continuer à assurer la direction de l’administration. Pour la résistance, à l’exception des deux petits bastions à prendre le lendemain, Tulle est libérée18.

Les pertes allemandes sont estimées à 37 morts, 25 blessés et 35 disparus par Sarah Farmer27. Pour G. Penaud, elles s’élèvent à une cinquantaine de morts, une soixantaine de disparus, sans doute faits prisonniers et de 23 à 37 blessés. La majorité des prisonniers est vraisemblablement abattue par la suite, seuls quelques soldats d’origine polonaise ayant accepté de se joindre au maquis28.

La réoccupation

À 21 heures29, les premiers chars de la 2e division blindée SS Das Reich arrivent à Tulle par trois axes de pénétration, prenant les maquisards par surprise. Les postes de l’Armée secrète et des FTP établis à distance ayant été balayés par les blindés, aucune alerte n’ayant pu parvenir à temps à Tulle. Les maquisards quittent immédiatement la ville vers les hauteurs, sans livrer de combats, face à « une colonne de secours [...] [qui] ne comprenait que des éléments lourds et disposait d’une puissance de feu considérable » : si des tirs de bazookas depuis le plateau qui domine la ville auraient pu infliger des pertes aux éléments de la Das Reich, les résistants y renoncent par crainte de causer de lourdes pertes parmi la population civile. Les SS installent leur premier poste de commandement dans le quartier de Souilhac, près de la manufacture d’armes, avant de s’installer, le lendemain en fin de matinée, à l’hôtel Moderne. À ce moment, l’officier les plus élevé en grade est le SS-Sturmbannführer Kowatsch, officier de renseignement de l’état-major de la division. Durant toute la nuit du 8 au 9 juin, les S.S. patrouillent dans la ville et assurent l’encerclement de celle-ci.

Le 9 juin, à six heures du matin, les Allemands fouillent la préfecture et menacent d’exécuter le préfet Trouillé, après avoir découvert des armes et munitions abandonnées par lesGardes Mobiles. Alors qu’il va être fusillé par des S.S. commandés par un sous-officier, le préfet échappe à l’exécution en indiquant qu’il a un rang équivalent à celui d’un général, et en exigeant de parler à un officier supérieur avant d’être fusillé. Il parvient à convaincre l’officier qui se présente de rendre visite aux blessés allemands soignés à l’hôpital. Durant la visite, un des blessés allemands confirme à l’officier que le préfet a empêché un maquisard de les fusiller : « Cet homme nous a sauvé la vie »30.

Le massacre

La rafle

« Habitants de Tulle, vous avez suivi mes instructions et conservé pendant les dures journées que vient de traverser votre cité un calme exemplaire. Je vous en remercie. Cette attitude et la sauvegarde des militaires allemands blessés ont été les deux éléments qui m’ont permis d’obtenir du commandement allemand l’assurance que la vie normale allait reprendre dans la journée. »

— Proclamation du préfet Trouillé diffusée par haut-parleur, le 9 juin 1944, vers dix heures du matin31.

Le 9 juin, entre neuf et dix heures, le SS-Sturmbannführer Aurel Kowatsch déclare au préfet Trouillé, et au secrétaire général de la préfecture, M. Roche : « votre geste [les soins apportés aux blessés allemands] ne sera pas négligé par le commandant allemand qui en tiendra compte à la population dans la répression inévitable du crime commis contre nos camarades de la garnison de Tulle » ; il leur annonce, alors que la rafle a déjà commencé, la mise en arrestation de tous les hommes de seize à soixante ans et autorise « la libération de tous les indispensables après vérification de leur attitude32 ». Selon Trouillé et Roche, Kowatsch prend ses ordres directement auprès du général Heinz Lammerding, vraisemblablement par radio. La rafle touche une population désemparée par les événements : « par petits groupes, les SS ratissent les quartiers et les rues ; ils entrent dans les logements, examinent les hommes qu’ils font sortir ; aux femmes, ils affirment qu’il s’agit d’un contrôle d’identité, que l’absence de leur époux, fils ou frère ne sera pas longue et qu’il est inutile d’emporter des provisions33. » « Encadrés par les S.S. nous descendons le quai de Rigny. [...] Un groupe plus important s’amalgame au nôtre. [...] Nous gagnons lentement Souilhac : des auto-chenilles, des tanks sont en bon ordre, rangés le long des trottoirs. [...] Notre groupe se joint à d’autres ; d’autres groupes se joignent au nôtre ; et comme l’inquiétude rapproche, les mains se serrent. [...] Nous marchons la tête haute, dissimulant au mieux notre angoisse34. » Les membres des chantiers de Jeunesse, rassemblés dans la caserne des Enfants de troupe, sont également emmenés vers la manufacture d’armes35. Au total, près de 5 000 hommes et jeunes gens sont regroupés devant la manufacture35.

Le tri

Conformément à l’accord passé avec Kowatsch qui avait autorisé la libération des personnes indispensables à la reprise d’une activité normale dans la ville, des responsables français se rendent à la manufacture d’armes pour négocier l’élargissement d’une partie des personnes raflées. « On remarqua bientôt le maire (le colonel Bouty) accompagné de plusieurs personnages, des chefs de service, le directeur de l’énergie industrielle, le chef de gare et d’autres employés avec leurs larges casquettes dorées, l’inspecteur d’Académie – parmi nous – mais ces messieurs restèrent là-haut, sur la chaussées, en compagnie des officiers allemands… Cela sentait la collaboration36. » Les représentants des autorités françaises obtiennent la libération de 3 500 des 5 000 hommes et jeunes gens37. Parmi eux, les employés de l’État et de la préfecture, de la mairie, des PTT, du gaz, des services des eaux, financiers et des colonies de vacances, des électriciens, des chefs d’atelier et agents de maîtrise de l’usine de La Marque et de la manufacture d’armes, des électriciens, des boulangers, des épiciers, des maraîchers, les médecins… mais ni les dentistes, ni les enseignants37… « Cette première partie de la sélection des otages avait été conçue par les SS pour compromettre les autorités locales ; Lammerding s’en souviendra lorsqu’il sera interrogé en 1962, il affirmera que le maire désigna les maquisards37. »

Après l’intervention des autorités françaises une seconde sélection est effectuée parmi les otages, sélection menée par les Allemands et eux seuls. Le principal responsable de ce deuxième tri est l’interprète du kommando du Sipo-SDWalter Schmald, qui a survécu aux combats des deux jours précédents. Si Schmald n’a sans doute pas agi seul et s’il a vraisemblablement été assisté par d’autres membres du SD venus de Limoges38, sa présence et son action ont frappé tous les témoins, pour lesquels Schmald incarne le processus de désignation des victimes. Aux côtés de Schmald, « le bossu » ou « le chacal38 », Paula Geissler, interprète de la Wehrmacht attachée au directeur allemand de la manufacture d’armes, surnommée « la chienne », participe également au tri et fait libérer seize à dix-sept otages, des ingénieurs de la manufacture ou des hommes qu’elle connaissait, dont le fils d’un pharmacienNote 4,39.

L’abbé Jean Espinasse, arrêté chez lui vers neuf heures trente, décrit Schmald comme « un allemand revêtu d’une vieille capote défraîchie, sans galon ni insigne d’aucune sorte, la tête découverte, l’air fatigué » et qui s’adresse à lui « dans un excellent français » en lui déclarant : « Je suis un des quatre survivants du combat d’hier. [...] Nous étions presque tous des Rhénans catholiques. Nous aurions bien voulu avoir un prêtre pour nous assister40. » Pour Antoine Soulier, il a de longs cheveux blonds avec des reflets fauves et ramenés en arrière, le visage rasé, le teint mat, 30 ans environ, [les] yeux toujours demi-fermés pour mieux voir, et surtout la demi-lèvre supérieure droite toujours relevée, comme gonflée de venin41.

Les otages sont répartis en trois groupes, de taille et de composition variable au fur et à mesure de la sélection qui débouche sur la constitution de deux groupes de soixante hommes, suspects, selon Schmald, de participation à la Résistance en se fondant sur des éléments comme le fait qu’ils soient mal rasés ou que leurs chaussures ne soient pas cirées42. Pour J. Espinasse, si Schmald demande à vérifier certaines cartes d’identité, [il] juge les gens sur la mine et, on ne sait pourquoi, les désigne pour faire part du petit groupe de gauche [les futures victimes]43. Selon Trouillé, « les trois groupes sont constamment modifiés, soit par le jeu des libérations, soit par le choix de quelques S.S. dont Walter, le ténébreux Walter44 ». Schmald veille à maintenir le chiffre de 120 hommes destinés à l’exécution, qui n’est pas encore annoncée : lorsque diverses interventions aboutissent à faire libérer l’un de ceux-ci, Schmald en sélectionne un autre dans le groupe principal : « sauver un ami, c’était du même coup condamner un autre homme, inconnu [...] avec pour résultat de ne laisser aux mains des bourreaux que les plus vulnérables, les plus solitaires, les plus faibles ou les plus malchanceux, ceux qui avaient le plus besoin d’être défendus45. » Ce processus débouche sur la réflexion suivante de l’un des survivants, Jean-Louis Bourdelle : « Je m’étonne douloureusement d’apprendre que des Français ou des Allemands tirent vanité d’avoir fait libérer des otages, ils semblent les malheureux, ne pas se rendre compte qu’ils avouent ainsi avoir pris part aux exécutions. Je me rappelle en effet avec quelle terreur mes camarades et moi voyions, après chaque libération, le lieutenant Walter s’approcher de notre groupe et faire un nouveau choix pour compléter le peloton des futures victimes46. »
Conformément à la note de Lammerding du 5 juin et à l’ordre donné par celui-ci arrivé à Tulle en fin de matinée du 9, ces cent-vingt hommes sont voués à la mort par pendaison.

Les pendaisons

« Quarante soldats allemands ont été assassinés de la façon la plus abominable par les bandes communistes. [...] Pour les maquis et ceux qui les aident, il n’y a qu’une peine, le supplice de la pendaison. [...] Quarante soldats allemands ont été assassinés par le maquis, cent vingt maquis ou leurs complices seront pendus. Leurs corps seront jetés dans le fleuve. »

— Affiche signée par le général commandant des troupes allemandes, placardée à Tulle47.

Vers quinze heures trente48, Kowatsch en réponse à une dernière intervention du préfet qui demande que les exécutions n’aient pas lieu par pendaison, lui répond que « nous avons pris en Russie l’habitude de pendre, nous avons pendu plus de cent mille hommes à Kharkov et à Kiev, ce n’est rien pour nous. » Il demande au colonel Bouty, président de la délégation spéciale, d’annoncer au groupe principal de prisonniers qu’ils doivent assister aux exécutions. Avant que ceux-ci soient conduits sur la place de Souilhac, Bouty leur déclare : « J’ai une nouvelle bien pénible à vous annoncer : vous allez assister à une exécution. Je vous demande le plus grand calme. Ne faites pas un geste, ne dites pas une parole49. » À leur arrivée, les prisonniers découvrent, sur plusieurs centaines de mètres, des cordes terminées par un nœud coulant accrochées aux arbres, aux réverbères et aux balcons. Les préparatifs ont été assurés, dès la fin de la matinée, par le SS-Hauptsturmführer Wulf, chef du bataillon de reconnaissance et par son adjoint, l’Oberscharführer Hoff, chef de la section de pionniers, qui fait appel à des volontaires pour effectuer les pendaisons50.

Les victimes désignées pour la pendaison sont conduites sur les lieux de leur exécution par groupe de dix. « Chacun d’eux se trouva bientôt au pied d’une échelle, entre les mains de deux des bourreaux. Deux SS se tenaient près de chaque corde ; l’un d’eux gravissait les degrés d’une seconde échelle ou d’un escabeau en même temps que le condamné. Dès que celui-ci atteignait la hauteur voulue, il lui passait le nœud coulant, le serrait, et le second SS enlevait brutalement l’échelle du supplicié51. » Dans certains cas, les bourreaux, tous volontaires, se suspendent aux jambes de leur victime, le frappent ou l’achèvent à la mitraillette ou au pistolet. « Parfois, pour accélérer l’exécution, les barbares poussent leur victime à coups de crosse et avec des cris terribles donnent des coups de pied à l’échelle qui tombe52. » Suite à l’intervention du colonel Bouty auprès d’un officier allemand, l’abbé Espinasse a été autorisé à offrir son ministère à ceux qui vont mourir. Il assiste aux premières exécutions. Lors de celle du premier groupe, « dans un cas [...], la victime, mal pendue sans doute, s’agite par spasmes ; alors, je vois le soldat qui venait d’ôter l’échelle s’en servir pour frapper le supplicié jusqu’à son immobilisation complète » ; par la suite, il constate que « le peloton d’exécution presse la marche des condamnés, et non sans violence ; je vois encore le soldat brisant, d’un geste rageur, la crosse de sa mitraillette sur le dos d’une victime qui a un mouvement d’horreur et d’arrêt à la vue des pendus53. » « Pouvons-nous imaginer la scène? Des hommes immobiles sous la contrainte, des soldats en dessous des potences, des groupes d’otages conduits au supplice, et le silence50. » Pendant toute l’opération, Paula Geissler et un groupe de SS, assistent aux pendaisons en vidant de bonnes bouteilles à la terrasse du café Tivoli, au son d’un phonographe50.

99 victimes

« Pourquoi les exécutions ont-elles été arrêtées à 99 victimes? [...] 99 est un chiffre incompréhensible qu’on ne peut raccorder à rien. Par son absence de signification, le nombre des victimes restera un mystère »

— Jean-Jacques Fouché et Gilbert Beaubatie54.

Dans les versions successives de son témoignage, l’abbé Espinasse s’attribue, et à lui seul, le mérite d’avoir fait arrêter les pendaisons. Selon lui, alors que neuf groupes, soit quatre-vingt dix hommes, ont déjà été pendus, et après avoir été ramené dans la cour de la manufacture d’armes après le meurtre de vingt ou trente Tullistes, il constate que le dixième groupe comporte treize hommes. Il intervient auprès de Walter Schmald et obtient non seulement que quatre hommes soient extraits du groupe, mais aussi que celui-ci soit le dernier à marcher vers la pendaison. Le nombre des victimes s’arrête donc à quatre-vingt-dix-neuf55 ,Note 5.

Cette version, reprise par de nombreux auteurs, est radicalement remise en cause par Bruno Kartheuser, qui juge ce récit incohérent et peu plausible. Kartheuser souligne tout d’abord que l’intervention décisive que s’attribue l’abbé Jean Espinasse n’est confirmée par aucun témoin, alors que plusieurs centaines de personnes sont rassemblées dans la cour de la manufacture ; cette intervention n’est pas mentionnée dans la déclaration faite en 1948 par le président de la délégation spéciale de Tulle, le colonel Bouty, qui attribue interventions et sauvetages au directeur des Établissements Brandt – Usine de la Marque, Henri Vogel, au directeur adjoint de la Manufacture d’armes de Tulle, Laborie et à l’ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, LajugieNote 6. Trouillé n’attribue à l’abbé que la grâce de trois hommes, « Vogel s’est magnifiquement débattu avec les officiers SS en vue de libérer quelques-uns de ses ouvriers condamnés au supplice [...]. De la sorte, il a obtenu quatre grâces et a permis au sous-directeur de la manufacture d’armes, Laborie, d’en réclamer et d’en enlever autant ; Lajugie, ingénieur en chef du service vicinal [...] est encore épuisé des efforts déployés en vain pour sauver du supplice un ingénieur de son service56. » L’« intervention décisive » d’Espinasse n’est également pas reprise dans la citation lors de la remise à l’abbé de la Médaille d’argent de la Croix-Rouge française, en 1945, qui n’évoque que ses mérites sacerdotaux et l’assistance matérielle qu’il a apportée aux suppliciés. Enfin, pour Kartheuser, compte tenu du strict respect de la hiérarchie en vigueur dans la SS, il n’est pas possible que Schmald ait pris la décision d’arrêter les exécutions, alors que celles-ci avaient été ordonnées par le général Lammerding (qui déclare après guerre que c’est sur son ordre que les pendaisons ont été arrêtées avant les 120 victimes prévues), que les pendaisons avaient été supervisées par Kowatsch et que l’un des supérieurs de Schmald au SD (Korten ou Butsch) était présent sur les lieux57.

Pour J.J. Fouché et G. Beaubatie, « le nombre de 99 victimes a été la conséquence d’une accumulation de données matérielles indépendantes les unes des autres [...] Mais plus encore que le nombre, la mise en scène des pendaisons devait renforcer la terreur de longue durée. L’efficacité n’était pas liée à un chiffre précis, mais bien plus encore, à la mise en spectacle de la violence destinée à humilier les hommes58. »
Les corps des suppliciés sont dépendus en début de soirée par des membres des chantiers de jeunesse, sous les ordres d’hommes de la 4e compagnie du bataillon d’éclaireurs ; malgré l’intervention des autorités locales, ils sont enterrés sur le site d’une décharge publique, à Cueille, sans aucune procédure d’identification, avec une brève cérémonie improvisée et écourtée par les Allemands, au cours de laquelle l’abbé Espinasse, en présence du préfet en uniforme et de son directeur de cabinet, bénit les corps59.

Les déportations

Le 10 juin, les otages restés à la Manufacture des armes de Tulle sont traités de la même manière que lors de la sélection, la veille, des victimes des pendaisons : négociations entre membres de la Das Reich et du SD, dont Walter Schmald, et les autorités françaises, formation de groupes promis à la déportation, libération d’otages suite à des interventionsNote 7. 311 hommes et 660 jeunes membres des Chantiers de Jeunesse sont transférés de Tulle à Limoges. Après un nouveau tri, dans lequel des membres de la Milice jouent un rôle essentiel, 162 hommes et tous les membres des Chantiers de Jeunesse sont libérés ; 149 prisonniers sont transférés à Poitiers, puis à Compiègne, d’où ils partent vers Dachau le 2 juillet : 101 ne survivent pas au voyage ou à la déportation60.

Le 11 ou le 12 juin, la division entame sa remontée vers le front de Normandie. Avec le massacre de Tulle et celui d’Oradour-sur-Glane, et de nombreuses autres tueries, elle a fait 4 000 victimes, dont de nombreux civils61.

La répression se poursuit à Tulle pendant les semaines qui suivent les pendaisons. Du 11 juin au 31 juillet, le laboratoire de la manufacture d’armes est utilisé comme centre de torture, où opèrent des miliciens en coopération avec Walter Schmald. Le 21 juin, le préfet Trouillé y voit trois miliciens âgés au plus de vingt ans, verser de l’acide sur les plaies du visage d’un homme qu’ils venaient de frapper à coups de nerf de bœuf62. Tulle connaît également une nouvelle rafle, le 21 juin, à la suite de laquelle 80 hommes sont envoyés en travail forcé en Autriche63. Les troupes allemandes en Corrèze se rendent le 16 août 194464.

Au total, les crimes de la Wehrmacht, de la Waffen-SS et du Sipo-SD ont fait 218 victimes civiles à Tulle. « D’une certaine façon, le général SS a atteint son objectif : la discrimination des résistants et la terreur de la population65. »

Analyse

L’analyse des historiens

Les proclamations publiques et les explications allemandes auprès des autorités françaises font systématiquement référence aux éventuels sévices et à l’assassinat de soldats allemands désarmés. Selon la thèse allemande, les représailles sont conformes au droit militaire international, au traité d’armistice et aux conventions de La Haye. Suite aux procès menés en Belgique concernant l’exécution d’otages par les troupes allemandes et à celui mené en Italie pour le massacre des Fosses ardéatines, on peut conclure que le massacre de Tulle a bien été effectué en violation du droit des conflits armés66, notamment des articles 40, 41, 46 et 50 du règlement annexe à la 4e convention de La Haye de 1907 concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre67 ainsi que la « clause Martens » du préambule de cette conventionNote 8,68. Bruno Kertheuser conteste quant à lui l’usage même du terme représailles : « le meurtre et la déportation de quelques centaines d’habitants de Tulle les 9 et 10 juin relèvent très clairement du crime de guerre. Toute autre appellation, comme celle de représailles, d’épuration ou de mesure expiatoire, appartient au jargon des auteurs de ces crimes et participe de leur logique à eux »69.

Le massacre de Tulle avait pour but de punir une des capitales du maquis, pour terroriser d’autres régions, conformément aux pratiques mises en œuvre par la Wehrmacht et laWaffen-SS sur le front de l’est ; il résulte « de l’action et de l’inaction de beaucoup de personnes », qu’il s’agisse de membres de la Wehrmacht, de la Waffen-SS ou duSicherheitsdienst70.

La thèse révisionniste

Selon le récit auto-publié du SS-Sturmbannführer Otto Weidinger, plusieurs dizaines de soldats allemands auraient été abattus après leur reddition et de nombreux cadavres auraient porté des traces de mutilations71. Cette thèse est reprise et amplifiée par deux autres révisionnistes, Sadi Schneid72, pseudonyme d’un ancien Waffen-SS Elimar Schneider73, et Herbert Taege, ancien fonctionnaire des Jeunesses hitlériennes73,74.

Pour les historiens, le récit de Weidinger n’a aucun crédit. Eberhard Jaeckel « doute de la véracité de ces affirmations et se demande si les atrocités alléguées n’ont pas servi de justification au comportement des SS75 ». Pour G. Penaud, « divers témoignages de militaires ou de civils allemands retrouvés par Bruno Kartheuser sont assez contradictoires sur la question des mutilations dont auraient été victimes, d’après la rumeur, les victimes allemandes ; à vrai dire, à la lecture des déclarations ultérieures de SS, il n’a pas trouvé une seule qui rapporte un témoignage direct de ces atrocités : tous ceux qui exprimèrent ce reproche [...] colportèrent indirectement les dires de témoins dont il semble difficile de soutenir la crédibilité76 ».

B. Kartheuser a réfuté point par point ces thèses révisionnistes. Le seul fait contraire à l’article 23c et 23d de l’annexe à la Convention de La Haye de 1907 concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre77 qui stipule qu’«  il est notamment interdit [...] de tuer ou de blesser un ennemi qui, ayant mis bas les armes ou n’ayant plus les moyens de se défendre, s’est rendu à discrétion [ainsi que] de déclarer qu’il ne sera pas fait de quartier », consiste en l’exécution sans jugement de neuf membres du SD et Gestapistes en fin de l’après-midi du 8 juin78. Quant aux prétendues mutilations, il ne s’agit que des traces d’impact de mitrailleuse. Selon un témoin, Robert Lajugie, « dès la reddition des assiégés, j’ai vu les corps des victimes. Certains, assurément, étaient abîmés et il est exact que des crânes laissaient échapper leur cervelle, mais c’était là le résultat d’une concentration des tirs d’armes automatiques. [...] C’est dans cet état que les éléments de la 2e panzerdivision SS Das Reich trouvèrent leurs compatriotes avec, en plus, cette aggravation que les camions venus enlever les cadavres furent pris par les arrivants, fous furieux, pour les instruments dont on se fût servi pour écraser les corps ou les têtes79. » Ce récit est confirmé par le Dr. Heinz Schmidt, médecin du 3e bataillon du 95e régiment de sécurité : « Parce qu’on voulait avoir une justification présentable d’une certaine manière au niveau international pour les mesures de représailles, je fus cité en qualité de médecin de la place auprès du médecin principal de la division Das Reich. Il me demanda si j’avais constaté des mutilations sur les cadavres de nos soldats tombés la veille. Contrairement aux affirmations disant que cela avait été le cas, j’ai déclaré énergiquement que je n’avais pas constaté de mutilations sur les soixante morts que j’avais vus80. »

À propos du livre de Schneid, Kartheuser écrit qu’il « formule, de la manière la plus grossière entre toutes les versions qui ont circulé, les reproches de mutilations voulues opérées sur certains cadavres allemands. Schneider n’évoque pas ce qu’il a vu. [...] Il ne fait que colporter une version qui fut répandue dès les premiers jours, entre autres par les milieux SS et nazis d’époque mais également par la propagande officielle81. » Il remarque également que Weidinger et Taege ne se basent, eux aussi, sur aucun témoin direct81.

Les suites du massacre

Walter Schmald, du SIPO-SD est capturé par des maquisards à Brive le 15 août 1944, et exécuté par ceux-ci le 22 août, sans avoir fait l’objet d’un procès82.

Otto Weidinger, dernier commandant du régiment Der Führer est interrogé au sujet du massacre pendant sa détention de 1947 à 1951. Il ne fait l’objet de poursuites que pour son adhésion volontaire à la Waffen-SS, jugée comme organisation criminelle lors du procès de Nuremberg, et est acquitté83. Après sa libération, il écrit de nombreux ouvrages sur la2e panzerdivision SS Das Reich, considérés en France comme révisionnistes.

La première enquête, qui porte sur l’assassinat de dix-huit gardes-voies est clôturée 25 mars 1948, et fonde le procès qui s’ouvre à Bordeaux le 29 mars 1949, où comparaissent dix membres du 95e régiment de sécurité, responsable du meurtre de dix-huit gardes-voies, sous les ordres du capitaine Franz Reichmann, commandant du 3e bataillon. Les trois officiers inculpés sont condamnés à quinze (Franz Reichmann, Willi Schlewski) ou dix (Jean Retzer) ans de travaux forcés ; 4 inculpés sont reconnus coupables mais libérés sous l’excuse absolutrice d’avoir agi sur ordre et trois sont acquittés. Schlewski et Retzer sont libérés le 18 septembre 1952 et Reichmann le 25 janvier 195384

L’information judiciaire ouverte le 18 juin 1947 sur les pendaisons de Tulle débouche notamment sur un rapport provisoire rédigé par le commissaire de police criminelle Félix Hugonnaud, qui conclut que les pendaisons furent apparemment commandées par le SS-Gruppenführer Heinz Lammerding, à l’encontre duquel trois mandats d’arrêts successifs sont décernés. Le procès (affaire contre Kahn et autres. Pendaisons de Tulle) s’ouvre à Bordeaux le 4 juillet 1951 et le verdict est prononcé le lendemain. Seules cinq personnes y sont accusées : quatre officiers de la division Das Reich - Lammerding, Aurel Kowatsch, chef d’état-major de la division, Heinrich Wulf, commandant de la section de reconnaissance, Otto Hoff, commandant de la section de pionniers qui a procédé aux pendaisons, et une employée allemande de la Manufacture d’armes de Tulle, Paula Geissler. Cette dernière n’est accusée que de n’avoir pas sauvé un ingénieur de la MAT, ce qu’elle aurait pu faire sans courir de risque personnel. Curieusement, le tribunal omet de mettre en accusation la centaine d’acteurs, les membres du commando d’exécution qui auraient pu être décelés facilement.

Lammerding et Kowatsch, ce dernier tué en mars 1945 à la frontière hongroise, sont condamnés à mort par contumace ; Hoff et Wulf écopent de dix ans de travaux forcés et Paula Geissler de trois ans de prison. Après un appel devant le tribunal de Marseille, la peine de Hoff est réduite, le 27 mai 1952 à cinq ans absorbés par la détention déjà effectuée. Hoff est donc libéré au prononcé du jugement d’appel, comme l’avait été, la semaine précédente, Wulf, gracié par le président de la république Vincent Auriol. Après sa condamnation à mort, Lammerding fait l’objet d’une demande d’extradition du gouvernement français auprès des troupes d’occupation britanniques fin janvier 1953 et le Haut-Commissariat britannique décerne à son tour un mandat d’arrêt à son encontre le 27 février 1953, conformément à la loi n° 10 du Conseil de contrôle allié. Il n’y a aucune suite à ces demandes et Lammerding n’a jamais été inquiété par la justice85.

Jusqu’à sa mort, Lammerding a nié toute responsabilité dans le massacre de Tulle, en déclarant que l’initiative avait été prise par le SS-Sturmbannführer Kowatsch : « connaissant la hiérarchie rigoureuse et la discipline terriblement rigide qui régnaient dans le corps des SS, une telle affirmation ne mérite aucun crédit86. » Après avoir également nié, dans un premier temps, sa présence à Tulle, il a affirmé qu’il n’y était arrivé que tard dans l’après-midi, après les pendaisons : or l’ordre du jour de la division pour le 10 juin 1944 est rédigé par Lammerding à Tulle et daté du 9 juin à douze heures quinze ; cette mention « a été plus tard surchargée à la main en vingt-trois heures quinze86. » La présence de Lammerding à Tulle aux environs de midi le 9 juin est également attestée par le médecin militaire de la garnison allemande, le Dr Schmidt87.

Une procédure est ouverte à l’encontre de Lammerding par le Zentralstelle in Nordrhein-Westfalen en décembre 1961, procédure au cours de laquelle Lammerding est interrogé en février 1962 ; le 9 octobre 1962 le directeur du Zentralstelle des Landes NRW für die Bearbeitung nazionalsozialistischer Massenverbrechen signifie l’arrêt des poursuites en se basant sur la seule version des événements de Lammerding88.

Ce n’est qu’au détour d’une procédure au civil, intentée à Düsseldorf par Lammerding contre l’hebdomadaire communiste Die Tat, qui l’avait accusé dans son édition du17 juillet 1965 d’avoir été condamné à mort en France pour le meurtre de nombreux otages, que la justice allemande établit, sans conséquences concrètes toutefois, la responsabilité de Lammerding dans le massacre de Tulle.
Les attendus du jugement qui déboute Lammerding sont particulièrement clairs : « Un groupe de 120 hommes, la plupart jeunes, furent sélectionnés, leur groupe fut réduit sur l’intervention de plusieurs citoyens français de cette ville au chiffre de 99. Ces 99 furent tués d’une manière cruelle, sans jugement et sans qu’on leur ait prouvé leur participation à l’attaque des partisans la veille. Son affirmation [celle de Lammerding] selon laquelle il se serait agi dans le chef des 99 tués de partisans et non pas d’otages, est inexacte. Par ailleurs, il ne la maintient plus. [...] Ici, les suppliciés ont été tués en vengeance pour des attaques de partisans déjà commises et comme dissuasion pour des attaques de partisans futures. On peut à juste titre appeler la mise à mort de telles personnes civiles de meurtres d’otages, puisque ces mises à mort sont encore plus abjectes que la mise à mort de véritables otages88. »

Une dernière tentative pour traduire Lammerding devant la justice fait suite à la publication de l’ouvrage de Jacques Delarue, Trafics et crimes sous l’occupation, en 1968. À la suite de cette parution, le député-maire socialiste de Tulle, Montalat, demande le 11 octobre 1968 que le gouvernement français exige de la République fédérale allemande d’introduire une procédure en Allemagne contre Lammerding et estime cette procédure d’autant plus impérieuse que le premier volume d’une apologie de la division Das Reich vient de paraître (sous la plume d’Otto Weidinger) en Allemagne. Comme les précédentes, cette tentative reste sans suite88

En 2008, le Sénat a adopté un projet de loi portant adaptation du droit pénal français à celui de la Cour pénale internationale89. Cette adaptation, partielle, stipule entre autres laprescription des crimes de guerre par trente ans (article 462-10). Ce texte a suscité l’indignation du collectif « Maquis de Corrèze », dirigé par le député honoraire Pierre Pranchère, car son adoption aurait pour conséquence directe l’amnistie pour les responsables des massacres de Tulle, Oradour-sur-Glane et Maillé90.

Notes

  1. ↑ ancien commandant des Einsatzkommandos 5, puis 4b de l’Einsatzgruppe C
  2. ↑ Une première réunion a lieu le 17 avril 1944, selon Jean-Jacques Fouché et Gilbert Beaubatie, Tulle. Nouveaux regards sur les pendaisons et les événements de juin 1944, Éditions Lucien Souny, 2008, p. 41
  3. ↑ Ce fait n’est pas mentionné par Trouillé selon lequel les Allemands tentent une sortie en force à coups de mitraillettes et de grenades, P. Trouillé, op. cit., p. 152
  4. ↑ Elle lui rend visite en 1978 lors d’un séjour à Tulle « dans un but touristique », qui déclenche de vives protestations, J.J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 278-279
  5. ↑ Selon Élie Constans, Philomène Joutet, capurée par des éléments de la division SS Das Reich lors du massacre de Gabaudet à Issendolus et dont le fils et la fille avait été massacrés la veille,eut la corde passée au cou mais ne fut pas pendue; elle fit partie des otages libérés, Élie Constans, La tragédie de Gabaudet-Donnadieu, 1994, p. 52-53
  6. ↑ Un otage d’origine alsacienne a été libéré suite à l’intervention d’un membre de la Das Reich, Elimar (Sadi) Schneid, B. Kartheuser, op. cit., t. 3, p. 449
  7. ↑ D’après B. Kartheuser, qui est le seul à mentionner cette hypothèse, certains otages sont sauvés suite à l’action du docteur Pouget et de l’infirmière Arnal, qui leur font une piqûre provoquant une fièvre immédiate, puis les font évacuer sur un brancard en tant que malades
  8. ↑ Les représailles ne sont explicitement interdites que par les 4 Conventions de Genève de 1949 sur la protection des victimes de la guerre

Références

  1.  Peter Lieb, Répression et massacres. L’occupant allemand face à la résistance française, 1943-1944, in Gaël Eismann et Stefan Maertens (dir.), Occupation et répression militaires allemandes, 1939-1945, Autrement, coll. Mémoires/Histoire, Paris, 2006, p. 181
  2.  P. Lieb, op. cit, p.176-177
  3.  Guy Penaud, La « Das Reich » 2e SS Panzer Division, La Lauze, 2005 (ISBN 2912032768), p.65-8, 109-57, 175-231
  4. ↑ a et b Jean-Jacques Fouché, Oradour, Paris, Liana Lévi, 2001, p. 55-56
  5.  G. Penaud, op. cit., p.72-107 et 159-179
  6.  Bruno Kartheuser, Walter, SD à Tulle : la tragédie du 9 juin, t. 3, Les pendaisons de Tulle, Neundorf, Krautgarten, 2004, p. 148-152
  7.  B. Kartheuser, op. cit., t. 3, p. 33
  8. ↑ a et b J.J. Fouché, op. cit., p. 64
  9.  Sur la division Brehmer, voir notamment B. Kartheuser, op. cit., t. 3, p. 75-90
  10.  Jacques Delarue, Crimes et Trafics sous l’occupation, Paris, Fayard, Le livre de poche, 1971, p. 346
  11.  Bruno Kartheuser, op. cit., t. 3, p. 304.
  12.  J. Delarue, op. cit., p. 345.
  13.  J. Delarue, op. cit., p. 347.
  14.  B. Kartheuser, op. cit., t. 3, p. 93.
  15.  J. Delarue, op. cit., pp. 348-50.
  16.  Jean-Jacques Fouché, Gilbert Beaubatie, Tulle. Nouveaux regards sur les pendaisons et les événements de juin 1944, Éditions Lucien Souny, 2008, p. 59.
  17.  Une fusillade nourrie me fait sauter du lit. Le jour point, il est cinq heures, Pierre Trouillé, Journal d’un préfet pendant l’Occupation, Paris, Gallimard, coll. J’ai Lu, 1964, p. 137.
  18. ↑ abcd et e J. Delarue, op. cit., T. 4, pp. 350-59.
  19.  P. Trouillé, op. cit., p. 139
  20.  J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 73.
  21.  J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., pp. 79-80.
  22.  J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p.78
  23.  J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 77
  24.  B. Kartheuser, T. 3, op. cit., p. 320
  25.  P. Trouillé, op. cit., p. 146
  26.  B. Kartheuser, op. cit., t. 3, p. 342
  27.  Sarah Farmer, Oradour : arrêt sur mémoire, Paris, Calmann-Lévy, coll. Essai/histoire, 1994, p. 59
  28.  G. Penaud, op. cit., p.198
  29.  Sauf mention contraire, cette section est écrite sur la base de J. Delarue, op. cit., p.358-365
  30.   »Journal d’un préfet pendant l’occupation ; Corrèze 1944″, Pierre Trouillé, Gallimard, 1964.
  31.  .J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 137
  32.  P. Trouillé, op. cit., p. 168
  33.  J.J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 131
  34.  Jacques-Louis Bourdelle, Départs – Récits, Rougerie, s. l., s. d., p. 28
  35. ↑ a et b J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 1333-136
  36.  A. Soulier, op. cit., p.9-10
  37. ↑ ab et c J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 151-153
  38. ↑ a et b J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 154
  39.  J.J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 158-159
  40.  Jean Espinasse, Tulle le 9 juin 1944, La Table Ronde, 1994, p. 26
  41.  A. Soulier, op. cit., p.12
  42.  J.J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 155
  43.  J. Espinasse, op. cit., p.27
  44.  P. Trouillé, op. cit., p. 172
  45.  J. Delarue, op. cit. , p. 381
  46.  J.L. Bourdelle, cité par J.J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 159
  47.  J. Delarue, op. cit., p. 373-374
  48.  Sauf mention contraire, la présente section est rédigée sur la base de J. Delarue, op. cit., p.382-394
  49.  J. Espinasse, op. cit., p. 29
  50. ↑ ab et c J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 163-170
  51.  J. Delarue, op. cit., p. 385
  52.  Témoignage du colonel Bouty, cité par P. Trouillé, op. cit., p. 176
  53.  J. Espinasse, op. cit..’, p. 33-34
  54.  J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 171
  55.  J. Espinasse, op. cit.’, p. 37 et seq.
  56.  P. Trouillé, op. cit., p.176-183
  57.  Bruno Kartheuser, Walter, SD à Tulle : la tragédie du 9 juin, t. 4, Crime sans châtiment, Neundorf, Krautgarten, 2008, p.197-215
  58.  J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 174
  59.  J. J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 174-176
  60.  B. Kartheuser, op. cit., t. 3, p.454-457
  61.  P. Lieb, op.cit., p. 181
  62.  P. Trouillé, op. cit., p. 207-208
  63.  B. Kartheuser, op. cit., t. 3., p. 498-506
  64.  P. Trouillé, op. cit., p. 278-279
  65.  J.J. Fouché, op. cit., p. 65″.
  66.  Marjorie Courtoy, La question des otages en Belgique pendant la seconde guerre mondiale, in Gaël Eismann et Stefan Maertens (dir.), Occupation et répression militaires allemandes, 1939-1945, Autrement, coll. Mémoires/Histoire, Paris, 2006, p. 125-126
  67.  Texte de la convention [archive]
  68.  Éric David, Principes de droit des conflits armés, Bruxelles, Bruylant, 2008, p. 143
  69.  B. Kartheuser, T. 3, op. cit, p. 15
  70.  B. Kartheuser, T. 1, op. cit., p. 11
  71.  Otto Weidinger, Tulle et Oradour, une tragédie franco-allemande, s. l., auto-édité, s. d., 62 p.
  72.  Sadi Schneid, SS-Beutedeutscher. Weg und Wandlung eines Elsässers, Lindhorst, Askania, 1979
  73. ↑ a et b B. Kartheuser, T. 3, op. cit., p. 357
  74.  Herbert Taege, Wo ist Kain? Enthüllungen und Dokument zum Komplex Tulle+Oradour, Lindhorst, Askania
  75.  Eberhard, Jaeckel, La France dans l’Europe de Hitler, Paris, Fayard, 1968, cité par S. Farmer, op. cit., p. 59
  76.  G. Penaud, op. cit, p. 195
  77.  Voir le texte de la convention [archive]
  78.  B. Kartheuser, T. 3, op. cit., p. 341-342
  79.  B. Kartheuser, T. 3, op. cit., p.359
  80.  B. Kartheuser, T. 3, op. cit., p. 363
  81. ↑ a et b B. Kartheuser, T. 3, op. cit., p. 357-364
  82.  sauf mention contraire, la présente section est basée sur G. Penaud, op. cit, p 491-499
  83.  G. Penaud, op. cit., p.492
  84.  B. Kartheuser, op.cit., T. 4, p.262
  85.  B. kartheuser, op.cit., T. 4, p. 309-313
  86. ↑ a et b J. Delarue, op. cit., p. 368-370
  87.  J. Delarue, op. cit., p. 377
  88. ↑ ab et c B. Kartheuser, op. cit., T. 4, p. 339-343
  89.  Voir le dossier du Sénat Projet de loi portant adaptation du droit pénal français à la CPI [archive]
  90.  Voir la lettre du collectif « Maquis de la Corrèze » sur le site du PRCFPRCF / Maquis de Corrèze [archive]
  91. ↑ abcdef et g B. Kartheuser, T. 1, op. cit., p.8-10
  92.  B. Kartheuser, T. 4, op. cit., p.197-215
  93.  J. Espinasse, op. cit., p. 47
  94.  J. Espinasse, op. cit., p. 58 et73
  95.  . J. Espinasse, op. cit., p. 69 et 74
  96.  B. Kartheuser, op. cit., t. 4, p.16
  97.  B. Kartheuser, op. cit., t. 3, p. 349
  98.  J.J. Fouché, G. Beaubatie, op. cit., p. 235-243
  99.  Sur cet épisode, voir B. Kartheuser, op. cit., t. 4, p. 343 et sq
  100.  Jean-Macques Marie, Nouveaux regards et vieilles questions…, in La quinzaine littéraire, Paris, septembre 2008
  101.  Google Maps [archive] Rue du 9-Juin-1944, TulleCorrèzeLimousinFrance.

2 février 2013

Sous l’œil de l’occupant

Classé sous — milguerres @ 23 h 17 min

 

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

Etude effectuée sur la propagande de clichés vus par et pour les Allemands,
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Sous l’œil de l’occupant :
L’entrée des troupes allemandes 1940
http://www.armand-colin.com/upload/Sous_l’oeil_de_l’occupant_L’entree_des_troupes_1940_.pdf

AU CAFÉ DU COIN
Givet, 14 mai 1940

CE QUE LA PROPAGANDE VEUT MONTRER
En pleine bataille de France, quatre soldats de l’armée de terre allemande sont en embuscade dans
la rue jonchée de gravats d’une ville des Ardennes, Givet. Ils sont membres de la compagnie de propagande.
Un seul soldat, à droite, fait le guet, fusil pointé. C’est souvent le chauffeur de la compagnie qui remplit cette fonction. Les trois autres hommes sont en train de fi lmer l’action. L’homme accroupi au premier plan est le cameraman (Filmberichter).
Il porte une caméra sur son épaule droite. À sa gauche, l’assistant (Kameraassistant) tient le fi l et
la batterie de la caméra en bandoulière. L’homme debout au premier plan à gauche est le reporter en
chef (Filmtruppführer). L’auteur de la photographie, quant à lui, est posté derrière. Il observe la scène.
En arrière-plan se trouve le Café du Coin, dont il reste la façade et la devanture. Le choix de cette enseigne n’est sans doute pas anodin. Le café, d’abord, est un cliché de la représentation de la France. Un « Café du Coin » l’est encore davantage.
Il n’y a pas plus banal, pas plus français. En faire une coque vide de contenu, c’est annoncer la défaite de la France.
La propagande montre ainsi la destruction d’une ville française, en même temps que la présence de ses agents sur tous les fronts.
Dans cette « photo de la photo », le reportage de guerre, scène de genre, est autant un hommage à
la technique allemande qu’à celui du courage des hommes confrontés au danger de la guerre.

Sous l’œil de l’occupant sous_l10

CE QUE L’ON PEUT EN LIRE AUJOURD’HUI
Givet, où est prise la scène, est une petite ville caserne de la vallée de la Meuse, au nord de Charleville-Mézières, à la frontière de la Belgique.
La campagne de France a commencé quatre jours plus tôt. La ville, bombardée, a vu sa population civile évacuée trois jours auparavant, le 11 mai. Elle est le siège de violents combats.
L’occupation de la France est en train de se faire.
Ce document en « augmente » en quelque sorte la réalité. Les risques pris par la compagnie de propagande
sont tangibles au plus fort de la guerre.
Sur un effectif total de 15 000 membres des compagnies de propagande, dont 700 cameramen, le
taux de pertes humaines est de l’ordre du tiers. La photo précédente de ce reportage montre d’ailleurs l’un des intervenants blessé et l’appel aux premiers secours (Wo ist der Sanitäter ? : « Où est le brancardier
? »).
Ce document est aussi un hommage à la technique cinématographique. La caméra représentée est une Arrifl ex 35 mm, de la marque allemande Arri, créée en 1937, légère pour l’époque, d’une contenance de trois cassettes.

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L’œil allemand
La caméra Arrifl ex 35 mm, support de la propagande allemande

arri4310
C’est en 1932 que le chef du bureau d’études Erich Kästner commence la mise au point d’une caméra reflex à miroir. Le premier prototype pour film de 35 mm est présenté en 1937 à la foire de Leipzig sous le nom d’Arriflex 35. Cette caméra de poing, légère pour l’époque, sera largement utilisée pour le tournage des films d’actualité et de propagande durant la Seconde Guerre mondiale[réf. nécessaire].
C’est en 1952 qu’apparaît le premier modèle 16 mm, la marque restant cantonnée au marché professionnel haut de gamme. Les caméras Arriflex sont conçues pour des prises de vues en 16 mm, 35 mm et 65 mm, mais la marque s’est aussi tournée vers le numérique avec la Arri D20.
Après avoir continué à expérimenter le numérique grâce à l’Arri D21, Arri a annoncé en 2009 la sortie de sa gamme Alexa, avec trois caméras affichant 800 ISO, avec une ergonomie proche des caméras 35 mm et enregistrant en HD et Arriraw. La caméra a été présentée le 13 février 2010 au micro-salon de l’AFC.(source wikipedia)

MÊME LES RELIGIEUX FUIENT
Beaurainville, 23 mai 1940

CE QUE LA PROPAGANDE VEUT MONTRER
Par une belle matinée de printemps, moins de deux semaines après l’entrée des troupes allemandes en France, un groupe d’une vingtaine de religieux d’une congrégation présentée comme celle des « jésuites », marche sur une large route de campagne.
Ils sont vêtus d’une soutane noire non boutonnée avec un rabat blanc, du chapeau à larges
bords de leur ordre et ils sont chargés de bagages.
À droite de la route, la voiture de la compagnie de propagande, une traction, est arrêtée en sens inverse. À l’arrière du groupe, on aperçoit des maisons, une cheminée. Le groupe vient de quitter un bourg qui porte un nom très français, Beaurainville, dans le Pas-de-Calais, au nord-ouest de la France, à une vingtaine de kilomètres de la plage de Berck.
On peut noter l’aspect incongru d’un tel spectacle.
Il montre que l’exode est celui de tous les Français, y compris des religieux, présentés ici comme des
personnes peu courageuses puisqu’elles ont pris la fuite devant les troupes allemandes. Les religieux avancent vers on ne sait quoi, sans aucun moyen de transport.
La photo est un instantané. Le photographe s’est placé en avant de la congrégation, au niveau du sol, en grand angle.

CE QUE L’ON PEUT EN LIRE AUJOURD’HUI
Les religieux de la photo ne sont pas des jésuites, mais des Frères des Écoles chrétiennes, de la
congrégation des lassalliens. Ce sont des enseignants, comme leur nom l’indique.
Pourquoi la propagande mentionne-t-elle des jésuites ? Au-delà de la méconnaissance des différents ordres catholiques, la propagande nazie s’attache à présenter les premiers comme des intellectuels menteurs et dissimulateurs. La tenue des religieux renforce l’image de « l’intellectuel à lunettes ».
L’institution lassallienne la plus proche est située à une cinquantaine de kilomètres au nord
de Beaurainville, à Longuenesse, près de Saint- Omer, où le pensionnat Saint-Joseph est couplé
avec l’institution de la Malassise. Cette dernière est occupée par les Allemands qui y construisent des
blockhaus.
La rencontre fortuite d’une des équipes de la propagande avec les enseignants de cette congrégation
laisse deviner que ceux-ci marchent depuis deux jours environ, fuyant l’ennemi qui a envahi la
France par le Nord et occupé leur établissement.

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DES FRANÇAIS PILLENTDES FRANÇAIS
Saint-Omer, 24 mai 1940

CE QUE LA PROPAGANDE VEUT MONTRER
À Saint-Omer, ville du Pas-de-Calais, le photographe a saisi une scène de pillage à laquelle se
sont livrés des civils. La ville a été bombardée – par qui, rien ne le précise. Les vitres des immeubles
ont été soufflées, les devantures des magasins sont fracassées. Des habitants, à pied, à vélo ou tirant
des landaus, profi tent de la destruction de ces bâtiments pour piller des commerces, ouverts à tout
vent.
L’immeuble de gauche est éventré. Son volet de bois au rez-de-chaussée est entrouvert. Sans doute
le magasin a-t-il déjà été pillé car personne n’en sort. À droite, la grille métallique qui protégeait l’immeuble est ouverte. Sur la devanture, on peut lire « Soieries – lainages ». Les civils sont déjà sur place. Deux femmes à l’étage lancent des objets par les fenêtres aux cadres défoncés. Une autre en contrebas tend les bras pour recevoir l’un des
objets. La rue est vide. Seules quelques personnes attendent devant le magasin. D’autres s’en vont déjà, poussant leur bicyclette.
La scène est paisible. Elle a même un côté « à la bonne franquette ». Personne n’est là pour protéger
le bâtiment ni pour réprimer le vol.
À gauche du document, une très jeune fille, tenant sa prise à la main, court vers un homme dont la valise, fermée par une fi celle, déborde. On peut lire sur un sac la mention « Au Palais du Vêtement », autre grand magasin d’habillement de Saint-Omer.

CE QUE L’ON PEUT EN LIRE AUJOURD’HUI
La ville a été bombardée par l’aviation allemande dans la nuit du 24 mai. Le reporter met ici l’accent
non sur la cause, mais sur les effets indirects du bombardement : profi tant du désordre, les Français
volent en toute impunité leurs compatriotes.

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Le pillage était sévèrement puni dans l’armée allemande, qui apposait des affi ches dès 1940 :
Wer plündert, wird erschossen ! (« Celui qui pille sera fusillé ! »). Est-ce un appel indirect au rétablissement
de l’ordre ? Les propriétaires du magasin de confection ici présenté ne sont, en tout cas, plus là
pour défendre leur bien.
Comment ne pas penser à la « nuit de Cristal », des 9 et 10 novembre 1938, où des milliers de
magasins exploités par des Juifs furent saccagés par les SA et les SS et présentés comme une réaction
spontanée de la population ?
Comment ne pas penser aussi au pillage lié aux conventions d’armistice ? Si le commerce avec l’ennemi
était officiellement interdit, il a été contourné.
La France a été bel et bien pillée, mais de manière
« légale » : indemnités de réparation de guerre, bureaux Otto, spoliation des Juifs, commerce du marché noir. Cette scène est l’arbre qui masque la forêt.

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L’œil allemand
La propagande met l’accent sur les pillages de biens français par des Français

UNE EXPULSION DANS LA JOIE
Alsace-Moselle, été 1940

CE QUE LA PROPAGANDE VEUT MONTRER
L’annexion de facto des territoires alsaciens et mosellans s’accompagne de diverses mesures visant à germaniser les personnes et le pays, telle la pratique exclusive de la langue allemande. Certains habitants sont, pour divers motifs, jugés indignes de rester et expulsés vers la « France de l’intérieur », comme on disait en Alsace et en Moselle.
L’occupant a mis rapidement en place la Deutsche Volksgemeinschaft ou « Communauté du peuple
allemand ». C’est une formation destinée à faire des Mosellans en général, et des Thionvillois en particulier des Allemands nationaux-socialistes avant d’accéder à la nationalité allemande.

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Si un Alsacien ou un Mosellan ne veut pas devenir membre de la DVG, il est expulsé.
Qui est l’homme aux mains levées ? S’agit-il d’un francophone sur le point d’être expulsé ? L’homme a-t-il refusé d’enlever son calot devant l’occupant ?
Il a l’air malmené et mal en point. Il avance sans veste et tête nue, pieds nus, avec un bandage au
pied droit. Sans doute boite-t-il.
Même si l’on note la présence d’un militaire allemand à l’arrière-plan à droite, l’homme aux mains
levées est entouré de civils souriants, principalement d’adolescents et d’enfants, dont un à droite en tenue des Jeunesses hitlériennes.
L’ambiance est festive, la ville est pavoisée. À l’arrière-plan, on note quatre drapeaux nazis. La
ville garde cependant des traces de sa récente appartenance française, dont on peut lire les enseignes
encore en français.
Tout est présenté comme si les civils traitaient leurs affaires entre eux. Personne ne semble armé.

CE QUE L’ON PEUT EN LIRE AUJOURD’HUI

À première vue, cette scène pourrait évoquer une scène d’épuration. Il n’en est rien. On est en 1940
et non en 1944. La tenue du soldat allemand à l’arrière-plan, les mains sur les hanches, la forme
du petit drapeau avec svastika tenu par l’enfant, enfin le camion haut-parleur de la Compagnie de
propagande, tous visibles à droite de la photo, le démontrent.
Comment ne pas penser en voyant cette scène à la « chasse aux Juifs » courante dans l’Allemagne
nazie ? Cette expulsion, violente, humiliante, peutêtre dangereuse, est présentée de manière ludique
et festive, par un procédé d’inversion commun à la propagande.
L’homme, désormais un va-nu-pieds, est « accompagné à la frontière », hors de la « zone réservée », comme on appellera par la suite l’Alsace-Moselle.
Dans la réalité, les expulsés avaient droit à un maigre pécule et un bagage. Cette photo de propagande ne lui laisse pas grande chance.

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Sous l’œil allemand
Le camion haut-parleur de la compagnie de propagande orchestre la scène d’expulsion

HONNEUR À L’ENNEMI
Lille, 1er juin 1940

CE QUE LA PROPAGANDE VEUT MONTRER

Le 25 mai 1940, en pleine bataille de France, une partie des troupes françaises s’est retrouvée bloquée
dans la région de Lille. Après plusieurs jours de violents combats, la division dirigée par le général
Molinié s’est rendue « avec les honneurs ».
Le général du 27e corps d’armée Alfred Wäger salue les troupes françaises qui défi lent sur la
Grand’ Place de Lille. Il est sur le trottoir du Grand Hôtel Bellevue, un des lieux célèbres de Lille (on
lit « English spoken » sur la porte). Les soldats ne défi lent donc pas comme des prisonniers. Ils ont combattu et, en dépit de leur reddition, ils ont été autorisés par le général Wäger à marcher la baïonnette au canon de leur fusil Lebel et munis de leur barda réglementaire, composé entre autres d’une couverture sur l’épaule. Ils sont vêtus comme à
la parade, comme s’ils partaient encore au front, dans les règles de l’art. Leurs visages expriment la
fatigue.
Le soldat de droite n’a pas le fusil à l’épaule, car il commande la marche.

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CE QUE L’ON PEUT EN LIRE AUJOURD’HUI
Critiqué plus tard pour son sens de la chevalerie jugé suranné, celui qui rend honneur à l’ennemi, le général d’infanterie Alfred Wäger (1883-1956), sera, dans les mois qui suivent cette prise de vue, écarté de toute responsabilité. Il quittera l’armée en 1942.
La propagande n’a toutefois pas censuré ce document, au contraire largement diffusé, et dont le message s’attache à présenter l’occupant comme une entité « correcte », voire au comportement chevaleresque.
La Grand’Place de Lille s’appelle aujourd’hui place du Général-de-Gaulle.

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Sous l’œil allemand :
L’« acte de chevalerie » du général Wäger rendant honneur à l’ennemi est mis en avant
par la propagande

LES ALLEMANDS ENTRENT À PARIS
PAR SAINT-OUEN
Paris, 14 juin 1940

CE QUE LA PROPAGANDE VEUT MONTRER
Des hommes, des femmes, des jeunes et des moins jeunes, constituant une sorte d’échantillon de Parisiens, debout sur le trottoir, assistent à l’entrée à cheval des troupes allemandes sur le côté opposé de la rue. Parmi les civils, une petite fi lle
et deux adolescents, vêtus de pantalons de golf, façon « Tintin ». L’un d’entre eux a des chaussettes jacquard. Il regarde l’objectif, comme un autre de ses camarades. Un vieil homme au premier plan tourne le dos à la scène, les mains derrière lui. Le peuple de Paris a l’air plus curieux qu’effondré.
L’événement ne semble pas les bouleverser.
À l’arrière-plan, on reconnaît les immeubles en brique construits dans l’entre-deux-guerres aux portes de Paris, souvent à l’usage d’habitations bon marché (HBM). La photo est prise dans un quartier populaire, au nord de Paris, à la limite des XVIIe et XVIIIe arrondissements.
Dans un renversement propre à la propagande, les acteurs de la scène ne sont pas les Allemands au second plan qui entrent en une grande colonne, par groupes réguliers, et ne semblent pas prêter attention à la population, mais les spectateurs qui, eux, regardent l’objectif.

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CE QUE L’ON PEUT EN LIRE AUJOURD’HUI

Les Allemands entrent dans Paris depuis l’aube du 14 juin 1940, dans une capitale déclarée « ville
ouverte ». C’est un jour de semaine, un vendredi.
Cette entrée a été préparée de longue date et chaque compagnie, chaque escadron, chaque
troupe sait exactement où il doit se rendre. Les troupes allemandes, qui viennent du Nord, arrivent
par Le Bourget. Certaines contournent Paris par l’Est, et entrent par Vincennes où ils prennent des
photos du fort.
Contrairement à ce que présente cette photo, les témoignages des civils encore à Paris décrivent une
capitale désertée (les trois quarts de ses habitants auraient quitté la ville). Les photos prises par les
Parisiens montrent des rues vides. La propagande, elle, montre des Parisiens présents n’opposant ni
résistance ni hostilité.

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L’œil allemand :
Les autorités allemandes ont mis les pendules à l’heure de Berlin (c’est-à-dire, une heure
plus tard), le jour de leur arrivée

Vous trouverez l’article sous document pdf
http://www.armand-colin.com/upload/Sous_l’oeil_de_l’occupant_L’entree_des_troupes_1940_.pdf
Bonne lecture !

Fichiers joints
attachmentSous_l’oeil_de_l’occupant_L’entree_des_troupes_1940_.pdf Supprimer
Sous l’œil de l’occupant : L’entrée des troupes allemandes 1940

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 retour à la Seconde Guerre Mondiale

 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

16 décembre 2012

Jean-Julien, Marius Chapelant

Classé sous — milguerres @ 20 h 05 min

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Ils étaient bien là, ces hommes !

Réhabilitez le lieutenant Chapelant fusillé pour l’exemple en 1914

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Jean-Julien, Marius Chapelant

Jean-Julien, Marius Chapelant, né le 4 juin 1891 à Ampuis dans le Rhône , et mort le 11 octobre 1914 à Beuvraignes dans la Somme, est un sous-lieutenant français commandant la 3e section de mitrailleuses du 98e RI. Il est fusillé pour l’exemple le 11 octobre 1914.

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Engagé volontaire au 99e RI le 4 juin 1909, il y est nommé caporal le 5 octobre 1909 puis sergent le 28 septembre 1910. Rengagé le 15 décembre 1911 au 98e RI de Roanne, il est chef de la 3e section de mitrailleuses lors du déclenchement de la première guerre mondiale, promu au feu au grade de sous-lieutenant à titre temporaire.

Le 7 octobre 1914, après sept jours et sept nuits de combats et de bombardements ininterrompus autour de Beuvraignes (Somme), il est capturé avec une poignée de survivants (3) après s’être rendu (selon le lieutenant-colonel son accusateur). Grièvement blessé à une jambe par une balle allemande, il réussit cependant à s’échapper et à regagner les lignes françaises deux jours plus tard, dans un état d’épuisement facile à imaginer. Pourtant, le lieutenant-colonel Didier, son chef de corps, le fait traduire devant un « conseil de guerre spécial » qui le condamne à mort pour « capitulation en rase campagne ». Le 11 octobre 1914, Chapelant est fusillé dans la cour du château des Loges, attaché à son brancard dressé contre un pommier.

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Ils étaient bien là, ces hommes !

4 décembre 2012

Les cimetières de la bataille de Verdun

Classé sous — milguerres @ 0 h 11 min

 

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Les cimetières de la bataille de Verdun (55)
source : http://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/les-cimetieres-de-la-bataille-de-verdun-55

Précédée des combats de Malancourt, Forges, Consenvoye, Ornes, Flabas, Maucourt, en 1914 et en 1915, la «bataille de Verdun» débute le 21 février 1916 à 7 h 15 du matin, quand les premiers obus de l’artillerie de la 5e armée impériale allemande éclatent dans les positions du 30 corps d’armée du général Chrétien, de Brabant à Ornes. Elle dure jusqu’en hiver 1917-1918, avec une phase finale marquée par des durs combats, de la crête des Caurières et des ruines de Beaumont, à 4 km au nord du fort de Douaumont. Les morts des batailles livrées dans la Meuse («Marne», «Argonne», «Hauts de Meuse», «Verdun»), entre 1914 à 1918, reposent dans 42 nécropoles nationales dont deux sont situées en Meurthe-et-Moselle, à Flirey et à Pierrepont. Celles qui ont recueilli plus particulièrement les «morts pour la France» des combats de 1916-1917, regroupés communément sous le vocable «bataille de Verdun», sont au nombre de dix-neuf. Les morts des batailles livrées dans la Meuse de 1914 à 1918 (Argonne, Hauts de Meuse, Woëvre, saillant de Saint-Mihiel) furent inhumés dans plus de quarante nécropoles nationales. Celles qui recueillirent les combattants morts pour la France durant les affrontements sur les deux rives de la Meuse à Verdun sont au nombre de dix-neuf. D’une superficie totale de 35,8 hectares, elles regroupent 55 874 militaires français de la Grande Guerre. La bataille débuta le lundi 21 février 1916, à 7 h 15 du matin, quand éclata la première salve de l’artillerie de la 5e armée impériale allemande dans les positions du 30e corps d’armée du général Chrétien qui tenait la rive droite de la Meuse, de Brabant à Ornes. Elle dura jusqu’en hiver 1917-1918 avec une phase finale marquée par les combats de la crête des Caurières et de Beaumont à 4 km au nord du fort de Douaumont.

Origine

Dès le début de la bataille qui manifeste tout de suite son effroyable caractère de lutte d’artillerie aussi réciproque qu’ininterrompue (en deux ans, les deux armées opposées tirent plus de 100 millions d’obus !), les pertes sont très lourdes. Les cadavres restent le plus souvent abandonnés sur le terrain où les obus les déchiquettent, empêchant ainsi toute identification ultérieure. Les blessés graves, incapables de bouger, attendent sur place la venue des brancardiers qui viennent les chercher la nuit, lorsque les bombardements d’artillerie et les tirs de l’infanterie s’atténuent. Ces blessés sont ramenés au prix d’efforts inouïs, par des boyaux dévastés, dans une zone chaotique défoncée de cratères de projectiles. Arrivés aux postes de secours, après quelques soins sommaires, ils expirent en grand nombre. Le Service de Santé procède alors à leur ensevelissement à proximité du poste. Ces petits cimetières s’agrandissent de jour en jour, au rythme des décès. Ainsi, comme à Avocourt, à Esnes près de la cote 304, à Chattancourt au pied du Mort-Homme, à Bras, au bois Contant, des dizaines de petits Les blessés évacués des postes de secours arrivent dans la zone arrière où des hôpitaux militaires bien équipés, les H.O.E., les reçoivent. Là, le personnel médical les trie, suivant la gravité et l’urgence de leur cas, en transportables destinés à l’évacuation par trains sanitaires, ou intransportables pour les plus atteints. Ces derniers, aussitôt opérés, alités, profitent d’une relative quiétude 10 ou 15 km des premières lignes. Relative car, à l’été 1917, par exemple, l’H.O.E. de Vadelaincourt est bombardé par des avions ennemis qui tuent de nombreux blessés, médecins et infirmières. De tels hôpitaux de campagne fonctionnent au Petit Monthairon, à la Queue de Mala près des Souhesmes, à Vadelaincourt, etc. Des cimetières militaires, aux tombes entretenues, existent à proximité de ces formations où sont enterrés les blessés décédés lors de leur séjour hospitalier.

Création des nécropoles nationales

Dès 1920, l’état civil de la 6e région militaire et le service des sépultures de guerre effectuent le regroupement des tombes en choisissant quelques cimetières militaires dans lesquels on ré-inhume les corps exhumés des autres nécropoles qui sont alors désaffectées. Il faut en effet n’en conserver que quelques-unes parmi plusieurs dizaines disséminées autour de Verdun. Les cimetières qui s’agrandissent ainsi, devenant nécropoles nationales, sont ceux d’Avocourt, Esnes, Chattancourt, Dombasle, Landrecourt, Senoncourt, Vadelaincourt, Ville-sur-Cousances, Le Petit Monthairon, Froméréville, Haudainville, Dugny, Belleray, Brécourt, Bras, et de Verdun : Glorieux, Faubourg Pavé, Bevaux. Un des ossuaires de la nécropole de Bras reçoit des inconnus exhumés des communes de Mouilly et de Rupt-en-Woëvre, ainsi que des identifiés, réinhumés en tombes individuelles, provenant des cimetières ou de tombes isolées de ces mêmes communes ainsi que de Grimaucourt-en-Woëvre. Ces regroupements s’échelonnent jusque dans les années trente. Durant cette période, vers 1935, les cimetières sont embellis par des aménagements architecturaux et paysagers. En mars 1962, la nécropole des Monthairons est désaffectée et ses 569 corps réinhumés à Verdun Bevaux. En 1983, les corps inhumés dans celle de Froméréville, fermée à son tour, sont répartis dans deux autres cimetières nationaux : 500 à Landrecourt, 660 à Glorieux. Il faut noter par ailleurs que, de 1952 à 1961, les nécropoles recueillent 1 576 corps de militaires «morts pour la France» en 1939-1945 dans la Meuse, qui sont réinhumés en tombes individuelles : 602 au Faubourg Pavé et 485 à Bevaux, 151 à Bras. 135 à Dugny, 49 à Avocourt, etc. D’importants travaux de rénovation et de réfection se déroulent dans les années 80-90 à Dugny, Belleray, Landrecourt, Bras, les Souhesmes, Chattancourt, les autres ayant été rénovés en 1960-70. Ces cimetières nationaux, constitués de sépultures perpétuelles, sont entretenus par la direction interdépartementale des anciens combattants et victimes de guerre à Metz.

Les dix-neuf nécropoles nationales

Elles ont recueilli 56 110 militaires français «morts pour la France» en 1914-1918. La surface totale de ces nécropoles est de 39 hectares. Dans ces dix-neuf cimetières nationaux, reposent 7 580 soldats inconnus. [list]Avocourt : 1 847 corps. 12 149 m2 [list]Bevaux, à Verdun : 3 107 corps. 23 269 m2 [list]Bras-sur-Meuse : 6 386 corps dont 2 000 en deux ossuaires. 32 150 m2 [list]Broncourt-en-Argonne : 471 corps. 3 200 m2 [list]Chattancourt : 1 699 corps. 14 800 nv. Belleray : 1 123 corps. 7217 m2 [list]Dombasle-en-Argonne : 1 085 corps. Monument funéraire où reposent 5 cavaliers du 24e dragons morts pour la France à la cote 304 en juin 1917. 14955 m2 [list]Douaumont : 16136 corps. Tombe du général de brigade Anselin, mort pour la France le 24 octobre 1916 à Fleury. Monument aux Musulmans morts pour la France durant la Grande Guerre. 144 380 m2 [list]Dugny-sur-Meuse : 1 836 corps dont 124 en un ossuaire (ces 124 militaires du Service de Santé de la 731 D.I. périrent le 3 septembre 1916 au tunnel de Tavannes). Tombe du général de division Aimé, mort pour lu France à Souville le 4 septembre 1916. 14 558 m2 [list]Esnes-en-Argonne : 6661 corps dont 3 000 en deux ossuaires. 33 985 m2 [list]Faubourg Pavé, à Verdun : 5 095 corps. Carré des Sept inconnus de 1920 (cérémonie du choix de l’Inconnu de l’Arc de Triomphe). Monument aux fusillés par l’ennemi en 1914-1918 et 1939-1945. 19522 m2 [list]Glorieux, à Verdun : 4 244 corps. 20 579 m2 [list]Haudainville : 210 corps. 1 175 m2 [list]La Tranchée des Baïonnettes : 7 corps. 6910 m2 [list]Landrecourt-Lempire : 1 962 corps. 14 950 m2 [list]Les Souhesmes-Rampont : 1 067 corps. 9 870 m2 [list]Sénoncourt-les-Maujouy : 531 corps. 4 900 m2 [list]Vadelaincourt : 1 726 corps. Monument aux héros de l’armée de Verdun. 7 840 m2 [list]Ville-sur-Cousances :

 

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28 novembre 2012

D’autres noms pour l’exemple

Classé sous — milguerres @ 20 h 08 min

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Les crimes des Conseils de guerre : Vingré texte de 1925

SOLDATS FUSILLES POUR L’EXEMPLE

Ils étaient bien là, ces hommes ! 

 D’autres noms pour l’exemple

source : http://moulindelangladure.typepad.fr/monumentsauxmortspacif/histoires_de_16_fusills_pour_lexemple/

 

Le caporal Albert Truton

Né au Mage (Orne) où il est cultivateur en 1914, Albert Truton a épousé en 1912 Lucienne Cellier dont il a un enfant, Suzanne, née en 1913. Lors de la mobilisation générale, il est incorporé au 103e RI. Passé au 75e RI en juin 1915, il devient caporal le 30 juin 1916. Le 6 août 1916, il est blessé par un éclat d’obus
et il est cité à l’ordre du régiment comme « bon gradé courageux ».Après la mutinerie de Pargnan, il est condamné à mort par le Conseil de guerre de la 27e DI le 10 juin 1917 pour « refus d’obéissance, étant commandé pour marcher contre l’ennemi ». Il est fusillé le 16 juin à Pargnan.

Il est aujourd’hui inhumé au cimetière militaire français de Cerny-en-Laonnois.

 

Gaston Lefèvre engagé à 17 ans et fusillé è 19 ans.

Gaston Lefèvre est né le 4 juin 1897 à Morfontaine en Meurthe-et-Moselle. A la veille de la guerre, il exerce le
métier de cantonnier. Le 7 août 1914, les Allemands prennent son père en otage et le fusillent. Son frère infirme avait été emmené, puis fusillé à son tour. Pour venger les siens, Gaston Lefèvre franchit les lignes ennemies et vient venu s’engager à la mairie de Mézières (Ardennes) le 14 août. N’ayant que 17 ans, il avait falsifié son âge pour pouvoir s’engager.

Blessé au printemps 1915, il est alors soigné à l’hôpital de Lyon.

Le 9 juin 1917, à la suite de la mutinerie de Mercin, il est condamné à la peine de mort par le Conseil de guerre de la 13e Division, pour « révolte par prise d’armes sans autorisation et agissements contre les ordres des chefs ».

Pierre Lefèvre est exécuté le 16 juin 1917 à Soissons. Il est aujourd’hui inhumé au cimetière militaire d’Ambleny.

 

Joseph Gabrielli : Un Corse, simple d’esprit, condamné à mort

Gabrielli, berger de son  état, n’avait jamais quitté la Corse, ni même son village natal près de Corte, quand il fut mobilisé au 140e régiment d’infanterie .
Bien qu’il soit illettré et arriéré mental, on l’affecte à la 6e compagnie où on a plus besoin de son corps que de son esprit. Le 8 juin 1915, au cours d’une attaque, il est légèrement blessé. Son chef l’envoie se faire penser au poste de secours.
En revenant, il s’égare et ne retrouve plus sa compagnie.
On le retrouve cinq jours plus tard, terré au fond d’une cave à Colincamps (Pas de Calais).
Interrogé il déclare (avec peine, car il parle très mal le français) aux gendarmes :
« Mon régiment est rentré dans la tranchée la nuit du 6 au 7. J’ai pris part à plusieurs combats. Dans la nuit du 12, ma compagnie est partie à l’attaque, j’ai suivi mes camarades, mais à la fin des combats, je ne les ai pas retrouvés. Je suis revenu à la tranchée, mais, comme il n’y avait plus personne de  mon régiment, je suis parti sans savoir où j’allais. Je suis arrivé à Colincamps vers quinze heures, j’ai cherché ma compagnie sans la retrouver, c’est alors, que j’ai eu l’idée de descendre dans la cave d’une maison abandonnée où je suis resté pendant deux jours. J’ai perdu mon fusil et mon sac dans la tranchée. »
Le rapport rédigé par le commandant de la prévôté donne une autre version des faits :
«  Le soldat Gabrielli a disparu de sa compagnie le 8 juin au matin et a été signalé par son caporal d’escouade comme manquant à l’appel. Dans la même journée, des soldats de la compagnie faisant le service de ravitaillement ont attesté avoir vu Gabrielli  au poste de secours du bataillon. »
D’après l’enquête faite auprès de ses chefs, et de ses camarades, il ressort que Gabrielli est considéré comme un débile profond, élevé à l’état sauvage et surtout employé à creuser des latrines ou des tranchées.
Il est néanmoins traduit devant le conseil de guerre spécial du 140e R.I.
Voici la transcription d’une partie de l’interrogatoire de l’accusé faite par le commissaire du gouvernement.
Question_Quand avez-vous quitté votre compagnie et à quelle heure ?
Réponse_Je ne m’en souviens pas…
Q_ Pourquoi l’avez-vous quittée ?
R_ J’ai reçu un obus près de moi et je ne me rappelle plus rien…
Q_Combien de jours êtes vous resté absent de votre compagnie ?
R_ Trois jours.
Q_ Pourquoi n’avez-vous pas cherché à regagner votre compagnie  le plus tôt possible ?
R_J’ai cherché partout et je n’ai pas trouvé.
Q_ Où avez-vous été trouvé ?
R_ Dans une cave.
Q_ Est-ce dans une cave que vous cherchiez votre compagnie ?
R_ Je n’y ai couché qu’une nuit.
Q_ Pourquoi avez-vous dit aux gendarmes avoir quitté votre poste le 12 courant alors qu’en réalité vous êtes porté absent depuis le 8 juin ?
R_ Les gendarmes n’ont rien compris…
Q_ Pourquoi avoir dit que vous étiez resté absent trois jours, alors que vous êtes porté manquant  de puis le 8 au matin et que vous n’avez été retrouvé que le 13 juin à 18 heures, c’est-à-dire six jours après ?
R_Je ne peux pas m’expliquer.
Q_Avez vous quelque chose à rajouter pour votre défense ?
R_ Je suis ici pour défendre la France !

C’est un interprète corse qui traduisait au fur et à mesure les questions et les réponses.
Malgré les témoignages des soldats et de son commandant de compagnie confirmant  l’irresponsabilité de l’accusé, le conseil de guerre le reconnait coupable d’abandon de poste devant l’ennemi et le condamne à mort.
Dessin_de_tardi La sentence est lue à 20 heures et Gabrielli  est fusillé une heure plus tard. Dix ans après, un témoin, M Dupommier, qui avait assuré la défense de l’accusé, raconte l’exécution.
« Au cours de ces quatre années de guerre, j’ai vu de terribles choses. Je ne crois pas avoir assisté à un plus triste spectacle que cette exécution. Gabrielli, affolé, courrait devant les fusils en criant : » Maman, maman, je ne veux pas mourir… » Il se cramponnait convulsivement, tantôt à l’aumônier, tantôt à moi ; il a fallut planter un poteau sur la tranchée de deuxième ligne pour l’y ligoter. Cela a duré une demi-heure. Les hommes du peloton d’exécution étaient terriblement émus. Un seul être demeurait impassible : c’était le commandant Poussel (tué quelques mois plus tard en Champagne). Après le coup de grâce, cet officier m’a dit  « Voila une mort qui épargnera bien des vies humaines » J’ai répondu « Vous avez mon commandant, une étrange conception de la justice et vous venez d’assumer une bien effroyable responsabilité devant DIEU(1) »

Le 4 novembre 1933, la cour spéciale militaire annule le jugement du conseil de guerre et réhabilite Gabrielli.

Les fusillés de Montauville : Chemin et Pillet

A la 20e compagnie du 37e régiment d’infanterie coloniale, on s’était aperçu que les sacs laissés dans la tranchée pendant les attaques étaient régulièrement pillés, c’est pourquoi le commandant de compagnie avait décidé de nommer deux hommes dont la mission consistait à garder les sacs des soldats qui partaient à l’assaut. Comme c’était une « plaque », on avait choisi des hommes ayant charge de famille, c’est ainsi que Chemin et Pillet avaient été désignés.
Dans la nuit du 22 au 23 juin 1915, alors que leurs camarades montent à l’attaque dans la région du Ban de Sapt, Chemin et Pillet prennent leur faction auprès des sacs.
La consigne est formelle, quels que fussent les bombardements, en aucun cas ils ne devaient s’éloigner des sacs.
Or ce jour là, la 20e compagnie venait de « toucher » un nouveau commandant, lequel ignorait complètement la consigne donnée par son prédécesseur aux gardes sacs.
Le lendemain de l’attaque, on procède à l’appel afin d’établir l’état des pertes. Evidement Chemin et Pillet ne peuvent répondrent à l’appel de leur nom puis qu’ils sont restés à l’arrière.
Comme ils ne figurent ni parmi les morts ni parmi les blessés, ils sont portés « disparus au combat ».
Trois heures plus tard, le capitaine apprend que les deux « disparus » ont été retrouvés prés des sacs. Il les convoque, les engueule, écoute leurs explications, ne leur met aucune punition, mais il fait un rapport expliquant à ses supérieurs comment il a retrouvé les deux soldats portés manquant.
Ce n’est qu’un mois plus tard, alors qu’ils remontent au front, que les deux soldats apprennent qu’une information a été ouverte contre eux à la suite d’une plainte déposée par le colonel du régiment.
Tribunal_dans_une_eglise_de_la_me_2 Le 4 août 1915, après une instruction rapide, ils sont présentés au conseil de guerre et inculpés d’abandon de poste devant l’ennemi. Au cours de la séance, l’accusation fait état de prétendus aveux verbaux et écrits des condamnés dans lesquels ils reconnaissent s’être enfuis et réfugiés à l’endroit où se trouvaient les sacs. Or les deux hommes étaient totalement illettrés…
« Comment auraient ils pu rédiger leurs déclarations sans faire de fautes d’orthographe ? » demande leur défenseur aux juges.
Pour le conseil, cela n’a aucune importance : les juges ne retiennent que les témoignages obtenus par la persuasion, auprès de soldats n’osant pas contredire leurs supérieurs. Par contre, on ne tient aucun compte des témoins qui veulent déposer pour affirmer que Chemin et Pillet avaient bien été désignés pour garder les sacs et qu’ils n’avaient fait qu’obéir à la consigne.
Le 4 août 1915, à 19 heures, les deux hommes sont condamnés à mort par la cour martiale.
G. Reau a recueilli le témoignage de l’abbé Lesjone, aumônier qui a accompagné les deux gardes sacs jusqu’au poteau d’exécution.
« C’est moi, dit il, qui fus chargé d’apprendre à Chemin et Pillet la sentence prononcée par le conseil de guerre. L’exécution devait avoir lieu à 10h 30 du matin. Les deux soldats ne s’étaient pas rendu compte de la gravité des faits qui leur étaient reprochés. Ils ne voulurent pas croire qu’ils allaient être passés par les armes. Quand ils comprirent qu’ils devaient abandonner toute espérance, ils entrèrent dans une crise d’angoisse. Chemin, qui était originaire de Tullier (Charente Inférieure), montrait la photographie de ses cinq enfants. Il embrassait leur image en disant : »Est-ce possible ? Dire que je ne les reverrai plus ! Et pourtant je n’avais pas voulu fuir…On ne sait donc pas ce que c’est que d’être couver de terre par un obus ? »
« L’autre condamné, le soldat Pillet, qui était célibataire, me demanda de faire parvenir quelques  souvenirs à sa vieille mère ».
« Devant le poteau d’exécution, Chemin, s’adressa aux douze hommes du peloton et leur cria »Mes amis, je suis père de familles, vous n’allez pas me tuer ! » Attaché au poteau, Chemin hurlait  « Grâce mon colonel, grâce pour mes enfants ! »La sentence ne put être lu complètement, car la révolte grondait dans les rangs des soldats. Craignant une mutinerie, le colonel donna l’ordre à l’adjudant qui commandait le peloton d’ouvrir le feu. »
Le 5 août 1915  Pillet et Chemin tombaient sous la salve à 10h40. On avait mis plus d’un mois pour les inculper et moins d’un jour pour les juger et les tuer.

 

François Laurent : un breton fusillé pour l’exemple.

François Laurent est blessé à la main gauche dans la nuit du 1er octobre 1914, la dernière phalange du petit doigt de sa main gauche est arrachée. Son capitaine lui demande d’aller se faire soigner à l’infirmerie.  François Laurent fut examiné par le docteur Buy à Châlons-sur-marne qui vit une présomption de mutilation volontaire . Ce soldat ne s’exprime que malhabilement en français, il sera accusé d’abandon de poste, condamné par le conseil de guerre et fusillé le 19 octobre 1914. Il est exécuté avec toute une série d’autres soldats condamnés pour le même délit (…).La contre expertise du docteur Paul en 1933 conclut que la pièce médicale du dossier n’est pas suffisante pour prouver une mutilation volontaire ».

Le docteur Buy se justifia en expliquant « si tous mes rapports étaient en partie écrits à la polycopie c’était (…) parce que nous n’avions pas le temps »En effet, il faut savoir que ce docteur utilisait un document polycopié dans lequel il n’avait plus qu’à placer le nom et la blessure. Cela montre bien que les mutilations étaient courantes, et que l’examen médical n’était pas toujours sérieux. En tous cas, ce docteur a envoyé un homme à la mort, juste parce qu’il n’avait pas le temps de bien l’examiner.

Le travail de mémoire d’un instituteur local appuyé par les anciens combattants aboutit à sa réhabilitation en 1933, et donc à l’inscription de son nom sur le monument de Millionnec. En effet le Maire fit retiré la plaque de marbre où était inscrit le nom des soldats morts de la commune, puis il fit graver les noms directement dans la pierre incluant François Laurent, qui apparaissait ainsi dans l’ordre alphabétique. Par ailleurs sa famille perçut en dédomagement une somme de 10 000 francs.

 

Joseph Dauphin : le héros fusillé pour une beuverie

Joseph Dauphin, né à Tauves dans le Puy-de-Dôme, le 10 février 1882, dans une famille de 10 enfants. Il fut l’un des 600 soldats fusillés pour l’exemple par l’armée française durant la Première Guerre mondiale.

Dauphin_j Marié, père d’un enfant, le paysan Dauphin se trouvait incorporé dès le mois d’août 1914 au 70 ème bataillon de chasseurs à pied. Vaillant soldat, il reçut, en 1915, la Croix de guerre avec palmes pour plusieurs actes héroïques, entre autres avoir ramené sur ses épaules un lieutenant gravement blessé près des barbelés de la tranchée ennemie ou bien encore avoir tenu une position jusqu’à épuisement de ses cartouches. Promu caporal, il reçut par trois fois une citation pour sa conduite exemplaire au combat.

Au printemps 1917, l’état major avec Nivelle est au summum de son incompétence. Depuis deux ans les armées piétinent, Nivelle décide d’engager massivement les troupes dans ce que l’état Major appelle la « Bataille de France« . Les allemands connaissent le projet et renforcent les défenses en abandonnant une partie du front. Nivelle n’en tient pas compte. La préparation de l’artillerie française du 10 au 16 avril est sans effet sur les abris en béton et les cavernes du plateau de Craonne. Nivelle n’en tient pas compte. L’attaque est déclenchée le 16 avril, quelques jours plus tard et 150 000 morts, disparus et blessés, la Bataille de France est devenue, afin de minimiser cet échec,  la bataille de l’aisne puis la bataille du Chemin des Dames. La presse n’évoque pas le massacre et minimise l’évennement. Le fusible Nivelle saute en mai 1917. Celui ci est envoyé en Algérie dans un obscure commandement. Pétain prend sa revanche et le remplace. La stratégie change peu mais Pétain doit faire face à une vague importante de mutinerie. Bien souvent les soldats refusent simplement de repartir à l’assaut et remettent en cause les tactiques voir les stratégies militaires. Très peu contestent le bien fondé de la guerre.

C’est dans ce contexte que se situe l’affaire du caporal Dauphin. En juin 1917 les permissions de son régiment sont annulées. Joseph Dauphin et plusieurs soldats qui l’accompagnaient ramassèrent alors une cuite mémorable. Sous l’effet de l’alcool (dont l’armée n’était pas avare, à fortiori pour envoyer sa chair à canon à l’assaut) et sans trop savoir ce qu’ils faisaient, ils auraient tiré quelques coups de fusil et lancé à la cantonade des propos séditieux. Un fois dégrisé et conscient d’avoir fauté, Dauphin s’attendait à récolter quelques jours de prison, mais à sa grande surprise et sans vraiment comprendre, ses supérieurs l’envoyèrent devant le Conseil de guerre. Ils avaient besoin d’un exemple.

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Seul gradé parmi les hommes interpellés et pour avoir chanté un peu fort J’ai deux grands bœufs dans mon étable (version contredite par l’accusation), le caporal Dauphin, considéré comme meneur dans la vague des mutineries de 1917, fut condamné à mort et fusillé le 12 juin 1917 à la ferme de Fété, près de Ventelay dans l’Aisne. François Brugière, son camarade de Tauves, vraisemblablement impliqué dans la même séance de beuverie et désigné pour faire partie du peloton d’exécution, refusa de tourner son fusil contre Joseph. Condamné à 10 ans de travaux forcés, il fut envoyé au bagne de Chief (ex-Orléanville) où il mourut d’épuisement le 12 février 1918. Joseph Dauphin, quant à lui, repose dans la nécropole de la Maison Bleue à Cormicy dans la Marne : tombe n° 884.

Malgré de nombreuses campagnes de presse, il n’a jamais été réhabilité (toute requête de demande en révision étant jugée irrecevable par la justice après 1928).

 

Les 4 fusillés de Flirey : Baudy, Prebost, Morange et Fontenaud.

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Félix BAUDY est né le 18 septembre 1881 à Royère-de-Vassivière et Henri PREBOST le 1 septembre 1884 à Saint Martin Château, deux communes creusoises voisines de Gentioux. Félix et Henri étaient maçons, obligés de s’exiler comme beaucoup d’hommes des villages creusois. Ces militants du syndicat de la Confédération Générale du Travail (fondée à Limoges en 1895), travaillaient habituellement sur les chantiers de Lyon. Antoine MORANGE était lui aussi militant de la CGT. François FONTANAUD était orignaire de Montbron en Charente.

Pendant la guerre de 1914-1918, ils ont été incorporés au 63e RI, 5e Cie. Félix BAUDY et Henri PREBOST ont été fusillés pour l’exemple le 20 avril 1915 à Flirey, suite au refus collectif de leur compagnie de remonter à l’assaut de la crête de Mort-Mare.

Le 19 avril 1915, une attaque devait avoir lieu à Mort-Mare, afin d’enlever les derniers 200 mètres de tranchée encore occupés par les Allemands au centre d’une première ligne conquise quelques jours plus tôt avec la perte de 600 hommes. Un régiment détaché dans le secteur de Flirey depuis la fin de l’offensive le 11, devait la conduire. Les troupes d’assaut avaient été tirées au sort et le hasard avait désigné l’une des compagnies fortement malmenées les 3, 4 et 5 avril lors des combats sur la route de Thiaucourt.

Au signal de l’attaque cette compagnie de 250 hommes refuse de partir à l’assaut: « ce n’est pas notre tour d’attaquer » disent-ils.

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Furieux, le général DELETOILE ordonne que les 250 soldats passent en cour martiale  pour être tous exécutés. Après l’intervention d’autres officiers, cinq hommes sont finalement désignés et comparaissent dès le 19, pour une parodie de procès. L’un d’eux est acquitté. Deux hommes ont été choisis par tirage au sort dont le soldat François FONTANAUD. Les trois autres : le caporal Antoine MORANGE et les soldats Félix BAUDY et Henri PREBOST ont été désignés par leurs supérieurs en raison de leur appartenance syndicale à la CGT.

Le 20 avril, le caporal Antoine MORANGE, les soldats Félix BAUDY, François FONTANAUD et Henri PREBOST seront fusillés à la lisière d’un bois de Manonville.

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Les Fusillés pour l’exemple de Flirey s’ajoutent à ceux de Souain, Vingré, Fontenoy, Fleury, Mouilly, Montauville… En quatre ans, 2 400 « poilus » auront été condamnés à mort et 600 exécutés, les autres voyant leur peine commuée en travaux forcés.

Trés peu, environ une quarantaine sur 600, ont été rétablis dans leur honneur dans les années 1920 ou 1930. Parmis eux, les fusillés de Flirey ont été réhabilités en 1934.

Félix BAUDY est enterré dans le cimetière communal de Royère de Vassivière et Henri PREBOST est enterré à Villeurbanne.

Ci dessous la tombe de Félix Baudy dans le cimetière de Royère de Vassivière.

 

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SOLDATS FUSILLES POUR L’EXEMPLE

Soldat fusillé pour l’exemple

Classé sous — milguerres @ 18 h 21 min

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Exécuté sur son brancard !

Réhabilitez le lieutenant Chapelant fusillé pour l’exemple en 1914

Les crimes des Conseils de guerre : Chapelant texte de 1925

Les crimes des Conseils de guerre : Les quatre caporaux de Suippes texte de 1925 

Les crimes des Conseils de guerre : Vingré texte de 1925

D’autres noms pour l’exemple

Ils étaient bien là, ces hommes !

Soldat fusillé pour l’exemple

Première Guerre mondiale

France

Source : WIKIPEDIA

Suivant la défaite de Charleroi et l’échec de la Bataille des frontières, les mêmes causes produisant souvent les mêmes effets, deux décrets du 2 août et du 6 septembre 1914 furent promulgués qui instituaient des Conseils de guerre spéciaux, s’ajoutant aux Conseils ordinaires qui continuaient de se tenir. Avec une procédure simplifiée et expéditive, s’inspirant des cours martiales de 1870, ces conseils s’exercèrent jusqu’à leur suppression en 1917.

Pendant la Première Guerre mondiale, en France 2 400 « poilus » auront été condamnés à mort et 600 fusillés pour l’exemple2,3, les autres voyant leur peine commuée en travaux forcés. Ces condamnations ont été prononcées pour refus d’obéissance, mutilations volontaires, désertion, abandon de poste devant l’ennemi, délit de lâcheté ou mutinerie (en 1917).

Les exécutions sommaires

Cette estimation de 600 fusillés pour l’exemple ne prend pas en compte les exécutions sommaires. Celles-ci sont relatées dans les carnets de guerre des soldats. Ainsi les Mémoires d’un troupier d’Honoré Coudray du 11e bataillon de chasseurs alpins explicite les exécutions sommaires auxquelles il dit avoir assisté :

  • En juillet 1916, un chasseur est accusé de dévaliser les morts ; blessé par les artilleurs, il est abattu par son commandant. Coudray commente « le taré P…. a trouvé un moyen rapide de suppléer au conseil de guerre,….aucun interrogatoire, aucune enquête ». Pour masquer son crime, le commandant inscrit la victime dans la liste des morts au champ d’honneur ;
  • En octobre 1916, un jeune chasseur de la classe 1915, paniqué, fuit le front pendant un bombardement. Le commandant le convoque : « monte sur le parapet », le commandant le suit et le tue d’une balle dans la tête.

Outre les informations d’Honoré Coudray, il est intéressant de connaître ses convictions : fervent partisan de l’ordre, il reproche aux mutins de 1917 leur attitude de rébellion. Ainsi il démontre que la critique des exactions de cet officier n’est pas liée à un parti pris contestataire4.

Les motifs des condamnations

En 1914, les condamnés sont principalement accusés de s’être volontairement mutilés un membre (main, pied). Laisser sa main traîner au-dessus de la tranchée était passible du conseil de guerre.[réf. nécessaire]

En 1915 et 1916, on assiste de plus en plus à des désertions, puis se développent deux formes de crimes :

  • le refus d’obéissance devant l’ennemi. Cette dénomination issue de la justice militaire est le prétexte à des condamnations totalement arbitraires notamment lorsque les généraux n’étaient pas satisfaits d’un repli de troupes ;
  • l’abandon de poste. Il s’agit de désertion dans la majeure partie des cas.

En 1917, les condamnations concernent des comportements collectifs. Les célèbres mutineries du Chemin des Dames restent gravées dans les mémoires tant par leur caractère exceptionnel que dans la répression qui suivit5.

Le Poilu ne refuse pas de se battre mais il refuse d’attaquer à outrance. À Craonne, lors des sanglants assauts commandés par le général Nivelle, ce sont 30 000 hommes qui meurent en 10 jours (et 100 000 sont blessés). En 1918, en France comme chez les Alliés, on constate un déclin des exécutions. En effet, les commandements militaires comprennent mieux l’état mental des soldats, les conséquences du « Shell-Shock », ce choc psychologique provoqué par les conditions de vie des soldats notamment sous les bombardements.

L’évolution de la justice militaire pendant la guerre

 

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Conseil de guerre dans une église (journal L’Illustration, octobre 1917).

Au tout début de la guerre, les militaires ont obtenu du gouvernement la présentation des prévenus devant le conseil de guerre sans instruction préalable. Début septembre 1914, le ministre de la guerre abolissait les possibilités de recours en grâce et en révision. De plus, Joffre réussit à imposer aux politiques, la constitution de cours martiales dénommées « les conseils de guerre spéciaux », qui devaient juger rapidement et durement pour l’exemple. Les prévenus était jugés par une « cour » composée en général du commandant de régiment assisté de deux officiers. Ils votaient et la majorité scellait le sort du soldat. En cas de condamnation à mort la sentence était applicable dans les 24h selon les préconisations de Joffre. Ainsi les principes d’indépendance des juges, de débats contradictoires et enfin de recours ont été abolis. Sur les 600 fusillés pour l’exemple environ 430 l’ont été en 1914 et 1915 (selon André Bach). Devant les abus révélés par la presse et les associations, le parlement tenta d’atténuer cette justice expéditive. À la fin de l’année 1915, les conseils de guerre spéciaux sont supprimés. Enfin le 27 avril 1916, une loi permet d’atténuer et de contrôler cette justice militaire.

Les réhabilitations

La famille du soldat fusillé pour l’exemple était doublement touchée du deuil. En effet la honte d’avoir eu un frère, un père, un époux condamné pour sa lâcheté était très difficile à supporter. Cela s’ajoutait inéluctablement au poids du deuil. Le frère de Henry Floch indique lors de l’inauguration du monument de Vingré en 19256 : « Nous avons vécu dans une atmosphère affreuse de la suspicion illégitime et la honte injustifiée ». Le fils de Pettelet autre fusillé de Vingré a dû être retiré de l’école, son éducation est confiée à un précepteur. La veuve Pettelet a reçu des insultes et des menaces, elle sort dans la rue avec un pistolet pour se protéger7.

Très peu, environ une quarantaine sur 600, ont été rétablis dans leur honneur dans les années 1920 ou 1930, à force d’acharnement et de courage de la part des familles de victimes soutenues par les associations d’anciens combattants et par la Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen.

Récemment en 2006, l’affaire Léonard Leymarie a amené le sénateur de la Corrèze Georges Mouly (R.D.S.E.) à attirer l’attention d’Hamlaoui Mekachera, alors ministre délégué aux anciens combattants, sur les « fusillés pour l’exemple. » Il lui a demandé l’état de la réglementation actuelle quant à l’inscription du nom des fusillés pour l’exemple réhabilités sur les monuments aux morts des communes, où ils ne figurent pas8. En effet, jusqu’en 2008, le nom de Leymarie est demeuré absent du monument aux morts de Seilhac érigé en 1924. Mais sa réhabilitation avait échoué malgré les efforts répétés à trois reprises de la Ligue des droits de l’Homme entre 1921 et 1925. Sa fiche, visible sur le site Mémoire des hommes, mentionne pourtant une réhabilitation sans donner la moindre date. En revanche, à Seilhac, la mention « Mort pour la France » avait été ajoutée avant 1919 à son acte de décès transcrit le 29 avril 1915 sur le registre d’état civil (acte n° 12). Cette mention existait sur l’acte de décès du 305e RI (n° 99), établi à Ambleny (Aisne) le 19 décembre 1914 et contresigné par deux témoins, un caporal et le médecin aide-major du dit régiment.

Dans sa réponse, le ministre a rappelé que les noms des militaires fusillés pour l’exemple puis réhabilités peuvent être inscrits sur les monuments aux morts communaux, s’ils se sont vu attribuer la mention « mort pour la France ». Cette décision d’inscription incombe aux communes, sous la tutelle du préfet. Il n’existe toutefois aucune obligation d’inscription pour les communes.

L’article L. 4889 du code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de la guerre distingue cinq catégories de morts pour la France :

  • 1°) les militaires qui ont été tués à l’ennemi,
  • 2°) ceux qui sont morts de blessures de guerre,
  • 3°) les décédés de maladie contractée en service commandé en temps de guerre,
  • 4°) les victimes d’accident survenu en service,
  • 5°) ceux qui sont morts à l’occasion du service en temps de guerre 10.

Dans le monde

La France avec environ 600 fusillés se situerait en seconde position derrière l’Italie, qui a exécuté 750 de ses soldats, et devant le Royaume-Uni avec 306 fusillés dont le plus jeune exécuté durant la guerre, âgé de dix-sept ans11. L’Allemagne indique officiellement 48 fusillés (ce qui paraît cependant peu) et le Canada 25 fusillés12. Il y eut aussi de nombreuses exécutions dans l’armée russe. L’armée américaine fait état de seulement 11 exécutions et essentiellement pour des viols et des meurtres ; ce petit nombre s’expliquerait par le meilleur encadrement médical des soldats, plus au fait des questions de psychiatrie. Seules les forces d’Australie n’exécutaient leurs soldats sous aucun motif.

Le gouvernement britannique a, en 2006, par voie législative, réhabilité les 306 soldats britanniques fusillés. Les cinq fusillés néo-zélandais ont été réhabilités en 2000, et les Canadiens honorés l’année suivante.

Quelques fusillés pour l’exemple

Parmi les 600 fusillés pour l’exemple français, certains sont restés dans les mémoires, soit parce qu’ils ont été réhabilités, soit parce qu’ils sont représentatifs du traitement qu’ont subi leurs confrères. Ces exemples ne représentent toutefois que quelques cas sur des milliers, et ne doivent pas faire l’objet d’une généralisation abusive.

France, 1914

  • Le 01/09/1914, à Remenoville, Frédéric Henri Wolff est le premier fusillé pour l’exemple. Il était chef de bataillon du 36e Régiment d’infanterie coloniale.
  • Le 7 septembre 1914, 7 soldats du 327e sont exécutés : Barbieux, Clément, Caffiaux, Hubert, Delsarte, Dufour et Waterlot. Ce dernier sort indemne de la fusillade et meurt sur le front le 10/06/1915. L’affaire dite « des fusillés du 327e » a fait l’objet d’une campagne de réhabilitation très importante de la Ligue des droits de l’Homme mais qui n’a pas a abouti13.
  • Le 18/09/1914, le conseil de guerre de la 29e division d’infanterie, à Verdun, condamne à la peine de mort six hommes.
  • Le 19/09/1914, les soldats Auguste Jules Léon Odde (24e bataillon de chasseurs, né le 29/11/1892 à Six-Fours, Var) et Joseph Tomasini sont fusillés tandis que les quatre autres ont leur peine commuée en vingt ans de détention, puis annulée par la cour de Cassation le 10/03/191514.
  • Alphonse Brosse et Jean Boursaud du 238e R.I. fusillés le 10/10/1914 à Ambleny (02). Condamnés par jugement du Conseil de guerre de la 63e division tenu à Ambleny le 10/10/1914 pour abandon de poste en présence de l’ennemi
  • Arnold Maille du 1er R.I., fusillé le 22/10/1914 à Cormicy (51). Joseph Auguste Charles Henry Bonnin du 137e RI, fusillé dans la Somme le 16/10/1914. Albert Arjailles du 42e RIC fusillé le 11/09/14 à Ville devant Belrain (55). Alfred Désiré Fernand Bayard du 128e RI fusillé le 12/09/1914 à Vouillers (51). Léon Appolinaire Bazin du 16e RIT fusillé le 16/10/1914 à Bavincourt (62). Bellal Mohammed Ben Mohammed Ben Salem du 6e R tirailleurs fusillé le 31/12/1914 à Tracy le Mont (60).
  • Eugène Bouret, du 48e régiment d’artillerie, victime du « Shell-Shock » le 29 août 1914, il s’égare et erre à l’arrière du front. Il est arrêté, jugé pour abandon de poste et fusillé le 7 septembre 1914 avec cinq autres co-accusés (Claudius Urbain du 299e RI né le 01/01/1882 à Chuzelles (38), mineur à Vienne – Ernest François Macken chasseur du 53e BCA, né le 03/11/1889 à Saint-Denis (93), cultivateur à Liancourt (60), inculpé d’abandon de poste en présence de l’ennemi à Rougiville le 02/09/1914 – Benoît Manillier du 22e RI, né le 22/05/1887 à Leyrieu (38), cultivateur, inculpé d’abandon de poste en présence de l’ennemi à Rougiville le 03/09/1914 – Francisque Jean Aimé Ducarre du 30e RI, né le 04/01/1892 à St Quentin Falavier (38), voiturier, inculpé d’abandon de poste en présence de l’ennemi à Taintrux le 03/09/1914 – Francisque P. chasseur du 11e BCA, né le 01/02/1882 à La Grand Croix (42), métallurgiste à Rives de Gier, inculpé d’abandon de poste en présence de l’ennemi à Taintrux le 03/09/1914). Il sera réhabilité dès 191715.
  • Henri Bourgund a été fusillé le 8 novembre 1914 « pour avoir abandonné son poste en présence de l’ennemi » lors des combats de Saint-Laurent Blangy, près d’Arras. Il a été exécuté et enseveli dans un pré, à la lisière de Sainte-Catherine et au nord de la Scarpe 16.
  • Marcel Loiseau (voir sa biographie ci-dessous), du 106e régiment d’infanterie, blessé se rend à l’infirmerie. Il est accusé d’abandon de poste avec mutilation volontaire et fusillé le 12 octobre 1914 à Mouilly. Il est réhabilité le 17/03/1922, l’accusation étant infondée.
  • Les Martyrs de Vingré, du 298e régiment d’infanterie, le caporal Henri Floch, les soldats Jean Blanchard, Francisque Durantet, Pierre Gay, Claude Pettelet et Jean Quinault, réhabilités solennellement par la Cour de Cassation le 29 janvier 1921.
  • Léonard Leymarie (voir sa biographie ci-dessous), du 305e régiment d’infanterie, condamné pour mutilation volontaire, n’a été réhabilité mais est mentionné comme « Mort pour la France ».
  • Deux soldats du 2e R.T.M. (Régiment de Tirailleurs Marocains) sont fusillés à Tracy-le Mont (60) : Ben Abdel K. Berrafaa (fusillé le 07/10/1914, condamné le 06/10/1914 pour abandon de poste en présence de l’ennemi. Au cours du jugement fut également condamné pour la même raison M. Kiname Daoudji mais qui ne ne fut pas exécuté car il s’évada) et Ben Zineb Amar (fusillé le 11/10/1914 pour abandon de poste en présence de l’ennemi)17
  • Élie Lescop, du 336e régiment d’infanterie, fusillé le 18 octobre 1914, pour abandon de poste et mutilation volontaire, à Souain. Il est réhabilité par la Cour spéciale de justice militaire en 1934.
  • Jean-Julien Chapelant, sous-lieutenant commandant la 3e section de mitrailleuses du 98e régiment d’infanterie, a été capturé avec une poignée de survivants. Blessé, il réussit à regagner les lignes françaises. Pourtant, il sera condamné à mort pour « capitulation en rase campagne ». Le 10 octobre 1914, il sera fusillé attaché à son brancard dressé contre un pommier18. (voir dossiers :
    1. Réhabilitez le lieutenant Chapelant fusillé pour l’exemple en 1914
    2. Les crimes des Conseils de guerre : Chapelant texte de 1925
  • Sont également fusillés en 1914 dans l’Aisne : Paul Pessina (soldat du 144e RI, fusillé le 29/09/1914 à Cuiry les Chaudardes), Georges Paul Voyer (soldat du 1er Régiment de génie, fusillé le 15/11/1914 à Braine), Louis Goffin (soldat du 12e RI, fusillé le 12/12/1914 à Saint-Aubin), Jean Grateloux (soldat du 238e RI, fusillé le 12/12/1914 à Nouvron-Vingré, condamné pour mutilation volontaire par le conseil de guerre de la 63e division), Léon Georges Coulon (soldat du 1er Régiment de génie, fusillé le 15/11/1914 à Braine), Louis Abadie (soldat du 246e RI, fusillé le 24/12/1914 à Vauxbuin, inhumé au cimetière militaire de Vuaxbuin, condamné pour abandon de poste en présence de l’ennemi et vol par le conseil de guerre de la 55e division le 29/10/1914), Émile Guiraud (soldat du 42e RI, fusillé le 16/11/1914 à Nouvron-Vingré, condamné le 15/11/1914 pour abandon de poste en présence de l’ennemi), Henri Joseph Jolbert (tambour du 42e RI, né le 15/10/1889 à Luxeuil les bains, fusillé le 16/11/1914 à Nouvron-Vingré, inhumé au cimetière militaire d’Ambleny, condamné pour abandon de poste en présence de l’ennemi)19.

France, 1915

 

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La stèle sur la tombe de Félix Baudy à Royère-de-Vassivière.

  • Félix Baudy, (voir biographie ci-dessous) maçon de la Creuse a été fusillé avec le soldat François Fontanaud, le caporal Antoine Morange et le soldat Henri Prébost, suite au refus collectif de sa compagnie, du 63e régiment d’infanterie, de remonter à l’assaut. Ils ont été réhabilités en 1934 par la Cour spéciale de justice, cette dernière comprenant des anciens combattants20.
  • Les soldats Camille Chemin et Édouard Pillet, du 37e régiment d’infanterie coloniale, ont été condamnés à mort à cause d’un malentendu. Leur capitaine les a désignés pour rester à l’arrière afin de surveiller des sacs. Un nouveau capitaine est nommé, celui-ci les considère comme déserteurs. Ils sont condamnés et exécutés. Ils seront réhabilités en 193421.
  • Lucien Bersot, du 60e régiment d’infanterie, condamné à mort pour refus d’obéissance; il avait refusé de prendre un pantalon maculé de sang pour remonter au combat avec ses camarades. Il a été réhabilité en 192220.
  • Les caporaux de Souain, (voir : retour à Les crimes des Conseils de guerre : Les quatre caporaux de Suippes texte de 1925) les quatre caporaux Théophile Maupas, Louis Lefoulon, Lucien Lechat et Louis Girard, du 336e régiment d’infanterie, ont été condamnés suite au refus collectif de la compagnie de remonter à l’assaut. Ils ont été réhabilités en 1934 par la Cour spéciale de justice, cette dernière comprenant des anciens combattants.
  • Le soldat Jean-Baptiste Bachelier, né aux Sorinières (44) est fusillé le 4 juillet 1915 à 25 ans 22.
  • Auguste Gonsard, soldat du 104e régiment d’infanterie, condamné à mort et fusillé en mars, pour abandon de poste par automutilation. Il fut réhabilité en 1925.
  • Joseph Gabrielli, soldat du 140e régiment d’infanterie. Pauvre d’esprit, illettré et ne parlant que le corse, il avait perdu le contact avec sa compagnie après s’être fait soigner d’une blessure reçue lors d’une attaque. Condamné pour abandon de poste le 14 juin 1915 et fusillé le jour même, il fut réhabilité par la Cour spéciale de justice le 4 novembre 1933.
  • Louis Pardimène, né le 15 juillet 1880 à Barzun (64), fils de Pierre et de Marie Ribes, soldat du 83e régiment d’infanterie a été fusillé le 7 janvier 1915 à Châlons-sur-Marne (51)
  • Le soldat Lucien Mervelay Lucien du 174e RI est exécuté à Saint-Amand-sur-Fion (18) le 3 avril 1915 avec trois autres hommes d’autres régiments en présence de la 95e brigade.
  • Sont également fusillés dans l’Aisne en 1915 : François Bihouise (soldat du 88e RI, fusillé le 13/05/1915 à Maizy, inhumé au cimetière militaire de Pontavert), Régis Rochelimagne (soldat du 238e RI, fusillé le 21/05/1915 à Courmelles, condamné par le conseil de guerre de la 63e division pour voie de fait et outrage à supérieur), Lucien François Lequeux (soldat du 306e RI, fusillé le 07/03/1915 à Braine, Mardochée Louis Lévy (soldat du 49e RI, né le 08/08/1884 à Bayonne, fusillé le 15/01/1915 à Maizy, inhumé au cimetière militaire de Pontavert, célibataire, coiffeur, fils de David Albert Lévy), Louis Longuetaud (soldat du 249e RI, fusillé le 14/03/1915 à Bourg et Comin), Henri Louis Chassaigne (du 321e RI, fusillé le 30/07/1915 à Hartennes et Taux), Jules Émile Chipaux (du 42e RI, fusillé le 29/01/1915 à Saint-Pierre Aigle, inhumé au cimetière militaire de Crouy), Edouard Joseph André (du 24e RI, fusillé le 21/01/1915 à Berry au Bac)19.

France, 1916

En leur honneur à Reims.

  • Six soldats de Loire-Inférieure sont fusillés en 1916. Il s’agit de : caporal Joseph Bertin, né à Nozay, fusillé le 5 juin 1916 à 25 ans ; soldat Alexandre Kerfontan, né à Indre, fusillé le 24 juillet 1916 à 30 ans ; soldat Louis Legendre, né à Fégréac, fusillé le 29 novembre 1916 à 33 ans ; caporal Émile Le Pahun, né à Saint-Nazaire, passé par les armes le 1er juin 1916 à 30 ans ; soldat Joseph Porcher, né à Saint-Nazaire, passé par les armes le 24 octobre 1916 à 36 ans ; soldat Jean-Michel Suraud, né à Nantes, passé par les armes le 7 septembre 1916 à 34 ans22.
  • En même temps que Jean-Michel Suraud, sont fusillés avec lui le 7 septembre 1916 à Verderonne (Oise) : Justin Louis Lorho (soldat au 3e R.A.C., né le 12/07/1892 dans le Morbihan à Saint Pierre Quiberon) et Louis François Mathurin Chevestrier (marsouin au 8e R.I.C, né dans les Côtes d’Armor le 25/01/1880 à Saint-Juvat)23.
  • Les sous-lieutenants Henri Herduin et Pierre Millant, du 347e régiment d’infanterie. Pour s’être repliés sur Verdun alors qu’ils étaient à court de munitions et dans l’impossibilité de recevoir des renforts, avec ce qui restait de leur compagnie (une quarantaine d’hommes), ils furent exécutés sans jugement à Fleury-devant-Douaumont le 11 juin 1916. En 1921, Louis Barthou le Ministre de la guerre, écrit aux familles en indiquant, que les deux fusillés sont morts pour la France alors que ces fusillés ne sont pas réhabilités juridiquement. Ces compensations honorifiques et militaires sont complétés par des réparations financières. Ils seront réhabilités officiellement en 1926.
  • Sont fusillés le 22/05/1916 à Roucy (02) après avoir été condamnés à mort le 30/04/1916 par le Conseil de guerre de la 55e division pour avoir refusé pendant une heure de remonter aux tranchées : Émile Frédéric Lhermenier (soldat au 96e RI, né le 15/04/1894, peigneur de chanvre, célibataire, fils de Alexandre Lhermenier et de Louise Souty, inhumé au cimetière militaire de Pontavert dans l’Aisne), Lucien Baleux (soldat au 96e RI, 2e compagnie, né le 31/01/1897 à Paris (19e), célibataire, fils de Alexandre Alfred Baleux et de Victorine Henriette Croisoeufs), Félix Louis Milhau (soldat au 96e RI.), Paul Pierre Regoult (soldat au 96e RI)19.
  • Le soldat Le Dû fusillé en septembre 1916, dans l’Oise, pour rébellion.
  • Le caporal Sylvestre Marchetti et le soldat Julien Lançon, du 8e régiment d’infanterie coloniale, fusillés le 22 octobre à 6 h 30, au lieu-dit La Cavée d’Hayon à Sarcus, dans l’Oise24.
  • Sont également fusillés dans l’Asine en 1916 : Armand Désiré Gontier (du 75e RI, fusillé le 20/12/1916 à Guyencourt), Théophile Boisseau (du 246e RI, né en août 1844 à Paris, fusillé le 06/06/1916 à Maizy, inhumé au cimetière militaire de Pontavert)19.

France, 1917

  • Le caporal Joseph Dauphin, (voir biographie ci-dessous) du 70e bataillon de chasseurs à pied condamné à mort le 06/06/1917 suite à la mutinerie de Beuvardes car sous l’effet de l’alcool (les permissions avaient été refusées), il aurait tiré quelques coups de fusil et lancé à la cantonade des « propos séditieux ». Avant cette condamnation il avait reçu en 1915, la Croix de guerre avec palmes pour plusieurs actes héroïques. Promu caporal, il reçut par trois fois une citation pour sa conduite exemplaire au combat. Il n’a pas été réhabilité. Fusillé le 12/06/1917 à Ventelay (51). Cultivateur, marié, père d’un enfant. Inhumé au cimetière militaire de Cormicy (51).
  • Sont fusillés le 20/06/1917 à Chacrise (02) : Charles Vally (soldat du 60e BCP, né le 08/02/1892 à Raon les Leau (54), fils de Charles Vally et de Marie Paradis. Condamné par le Conseil de guerre de la 77e division prononcé le 12/06/1917 pour crime de refus d’obéissance en présence de l’ennemi), Victor Alexandre Norbert Degouet (soldat au 159e RI, né le 25/12/1895 à Paris, opérateur au cinématographe, fils de Alexandre Degouet et de Félicie Evrard), Louis Flourac (soldat au 60e BCP, né le 05/07/1893 à Saint Ybars (09), cultivateur, fils de Joseph Flourac et de Rose Lacoste), Joseph Célestin Bonniot (du 97e RI, né le 22/02/1884 à Celles (38), fusillé le 20/06/1917 à Chacrise, boulanger, fils de Augustin Bonniot et de Léonie Chrétien, marié)19.
  • Arthur Nicolas Renauld (du 70e B.C.P., né le 05/12/1891 à St Amand les Eaux (59) et fusillé le 12/06/1917 à Ventelay (51). Mineur, marié, père d’un enfant. Matricule 2194 au recrutement de Valencienne classe 1911 (Source AD 59 : Volume 9 page 237)19.
  • François Marie Laurent du 247e régiment d’infanterie, originaire de Mellionnec est souvent cité comme ayant été exécuté « parce que ce Breton ne savait pas le français ». N. Offenstadt produit (page 41) le certificat du médecin militaire, le docteur Buy, qui le soupçonne de mutilation volontaire, alors qu’il est blessé à la main gauche. La contre-expertise de 1933 conclut que la pièce médicale du dossier est insuffisante pour prouver une mutilation volontaire. Il est réhabilité en 193425.
  • Le soldat Jules Allard, né à Nantes, est fusillé le 13 février 1917 à 24 ans22.
  • Sont également fusillés dans l’Aisne en 1917 : Pierre Gaston Lefèvre (né le 04/06/1897 à Morfontaine (54) et fusillé le 16/06/1917 à Soissons, cantonnier, fils de Jean-Baptiste Lefèvre et de Zoé Reder, condamné à mort le 09/06/1917 suite à la mutinerie de Mercin, par le Conseil de guerre de la 13e division pour révolte par prise d’armes sans autorisation et agissements contre les ordres des chefs), Albert Emilien Truton (soldat au 75e RI, né le 07/10/1895 à Le Mage (61) et fusillé le 16/06/1917 à Pargnan, cultivateur, fils de Constant Truton et de Françoise Maintenant, marié, père d’un enfant, Croix de guerre avec étoile de bronze, condamné à mort Suite à la mutinerie de Pargnan par le Conseil de guerre de la 27e division le 10/06/1917 pour refus d’obéissance, étant commandé pour marcher contre l’ennemi, inhumé au cimetière militaire de Cerny en Laonnois), Pierre Louis Joseph Ramette (du 273e RI, fusillé le 01/05/1917 à Longueval), Joseph Louis Ruffier (du 370e RI, né le 04/05/1884 à Lachassagne (69), fusillé le 06/07/1917 à Saint Pierre Aigle, inhumé au cimetière militaire de Vauxbuin), Henri Désiré Valembras (du 323e RI, cultivateur, né en 1887 à Avernes sous Exmes (61) et fusillé le 13/06/1917 à Craonne, inhumé au cimetière militaire de Pontavert), André Alfred Vasse (du 274e RI, né le 04/01/1893 à Graville (50), fusillé le 02/07/1917 à Paars), Simon Krief (du 4e régiment de zouaves, fusillé le 14/02/1917 à Pavant), Jean-Louis Lasplacettes (du 18e RI, né le 26/08/1887 à Aydius (64), fusillé le 12/06/1917 à Maizy, cultivateur, fisl de Michal Lasplacettes et de Anne Casebonne), Jean Claude Gaillet (du 417e RI, fusillé le 02/11/1917 à Juvigny), René Louis Brunet (du 20e BCP, fusillé le 10/06/1917 à Grisolles), Émile Paul Buat (du 21e BCP, fusillé le 10/06/1917 à Grisolles), Casimir Canel (du 18e RI, né le 01/03/1896 à Avesne les Comte (62), fusillé le 12/06/1917 à Maizy), Alphonse Robert Didier (du 18e RI, né le 07/04/1884 à Vagney (88), fusillé le 12/06/1917 à Maizy, employé de commerce, fils de Félicien Didier et de Marie Lecomte), Hassan Ben Salah Ben M’Bareck (du 8e régiment de tirailleurs, fusillé le 05/10/1917 à Droizy)19.

France, 1918

  • Le soldat Gillet est exécuté le 2 juin 1918. La Ligue des droits de l’Homme va accompagner pendant plusieurs années le père du fusillé pour obtenir, sans succès, sa réhabilitation. En août 1920 est décernée une décoration militaire posthume à Gillet13.
  • Sont également fusillés dans l’Aisne en 1918 : Charles Victor Robert (du 131e RI, fusillé le 04/01/1918 à Bouconville Vauclair, inhumé au cimetière militaire de Pontavert), Georges Gaillagot (du 49e RI, fusillé le 08/10/1918 à Allemant)19.

On constate, durant cette dernière année du conflit, un déclin des exécutions. Les commandements militaires comprenant mieux l’état mental des soldats provoqué par les conditions de vie en guerre notamment sous les bombardements

Notes et références

  1. ↑ Les fusillés de Fursac [archive].
  2. ↑ Nicolas Offenstadt, Les Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-1999), Odile Jacob, 1999, p. 21.
  3. ↑ Jean-Yves Le Naour, Fusillés : enquête sur les crimes de la justice militaire, 2010.
  4. ↑ Nicolas Offenstadt, Les Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-1999), Odile Jacob, 1999, p. 31.
  5. ↑ chiffres officiels donnés par le gouvernement fin juin 1917, voir H. Castex, op. cit. Guy Pedroncini évalue ces condamnations à mort entre 60 et 70. Ces chiffres ont récemment fait l’objet d’une réévaluation à la baisse : selon l’historien D. Rolland il y aurait eu environ 30 exécutions.
  6. ↑ Nicolas Offenstadt, Les Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-1999), Odile Jacob, 1999, p. 63.
  7. ↑ Nicolas Offenstadt, Les Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-1999), Odile Jacob, 1999, p 63 : Entretien de Offenstadt avec Jean Claude Pettelet petit-fils du fusillé.
  8. ↑ Question écrite n° 25440 publiée dans le J.O. du Sénat du 30 novembre 2006, p. 2983.
  9. ↑ Article L. 488 [archive] du code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de la guerre.
  10. ↑ Réponse du Ministère délégué aux anciens combattants publiée dans le J.O. du Sénat le 1er mars 2007, p. 454.
  11. ↑ Site anglais sur les fusillés [archive].
  12. ↑ Site canadien sur les fusillés [archive].
  13. a et b Nicolas Veysset, Fusillés de la grande guerre. Campagne de réhabilitation de la Ligue des droits de l’Homme 1914-1934.
  14. ↑ Fusillés de la Grande Guerre, SCÉRÉN-CNDP, 2011. http://www.cndp.fr/fileadmin/user_upload/POUR_MEMOIRE/fusilles/120106_PM-fusilles-grande-guerre.pdf [archive].
  15. ↑ D. Callabre et G. Vauclair, préface d’André Bach, Le fusillé innocent 1914-1917, Édition Autrement, octobre 2008, (ISBN 978-2-7467-1201-0).
  16. ↑ Article de Nord Éclair du 10/11/2011.
  17. ↑ Robert Attal et Denis Rolland, La justice militaire en 1914 et 1915 : le cas de la 6e armée.
  18. ↑ M. Nadaud et M. Pelletier, Il ne s’était pas rendu, Lieutenant Chapelant (1926) [archive].
  19. a, b, c, d, e, f, g, h et i La Lettre du Chemin des Dames, hors-série n°1 – « Au nom du peuple français…

 

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Quelques biographies 

 

Marcel Loiseau

Marcel Loiseau né en 1891 à Fontenelle-en-Brie et soldat au 106e RI et agent de liaison, est connu pour avoir été fusillé pour l’exemple pendant la Première Guerre mondiale

Les faits

En septembre 1914, lors d’une attaque à Vaux les Palameix (Meuse) près de Verdun, Marcel Loiseau est blessé. Il se rend à l’infirmerie quand il croise le capitaine Girard qui lui donne l’ordre de regagner les lignes malgré sa blessure. Le soldat, qui souffre, désobéit et rejoint l’infirmerie pour se faire soigner. Le capitaine Girard rédige un rapport et l’accuse de s’être mutilé volontairement. Le conseil de guerre condamne, le 11 octobre 1914, Marcel Loiseau à la peine de mort pour abandon de poste et mutilation volontaire. La sentence est exécutée le lendemain à Mouilly.

Réhabilitation

Le 17 mars 1922, la chambre criminelle de la Cour de cassation constatant qu’il n’y avait pas de charges suffisantes, réhabilitait le fusillé. Sa réhabilitation est due en partie à l’action de la Fédération de l’Aisne des associations de mutilés, veuves et anciens combattants

 

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Léonard Leymarie

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Léonard Leymarie (4 janvier 1880 à Seilhac — 12 décembre 1914 à Port-Fontenoy) est un militaire français de la Première Guerre mondiale. Cultivateur dans le civil, il était soldat de 2e classe dans le 305e régiment d’infanterie, 19e compagnie. Il est connu pour avoir été fusillé pour l’exemple pendant la Première Guerre mondiale.

Léonard Leymarie est né le 4 janvier 1880 au hameau de Champeil, commune de Seilhac, chef-lieu de canton du département de la Corrèze. Son père, Léonard Leymarie, âgé de 40 ans, et sa mère Marie dite Françoise Gaud, âgée de 37 ans, étaient cultivateurs. Il épouse, le 22 juin 1911, Marie Françoise Mialoux, cuisinière, née le 9 décembre 1884 à Chamboulive, domiciliée au Coudert, village de Chamboulive, alors résidant à Libourne (Gironde).

Incorporé à compter du 10 novembre 1901 au 2e bataillon de chasseurs à pied (B.C.P.), il arrive au corps le dit jour. Il est envoyé dans la disponibilité le 20 septembre 1902 étant devenu dispensé (il a un frère au service), en attendant son passage dans la réserve. Un certificat de bonne conduite (C.B.C.) lui est accordé. Il accomplit par la suite deux périodes d’exercice à Tulle, la première au 100e R.I. et la seconde au 300e R.I.. Rappelé en tant que réserviste par le décret de mobilisation générale, il est versé, le 12 août 1914, au 305e régiment d’infanterie (Riom).

Invité par ses camarades de tranchée à aller se faire soigner pour une blessure à une main, il est traduit devant le Conseil de guerre spécial de la 63e division d’infanterie pour abandon de poste en présence de l’ennemi par « mutilation volontaire », sur les données très contestables d’un simple rapport médical, acte pour lequel il avait toujours protesté de son innocence, ayant été blessé à la main à son poste de guetteur1.

A l’unanimité du jury, il est condamné à mort et aux dépens envers l’Etat le 12 décembre 1914. La minute du jugement n° 47 du Conseil de guerre permanent de la 63e division d’infanterie, séant à Saint-Bandry (Aisne), nous donne l’identité du président, le colonel Joseph Louis Marie Andlauer (1869-1956), commandant la 126e brigade d’infanterie, et des quatre juges (Roux, Ballay, Gignoux et Boucharie), tous nommés par le général Georges Louis Edmond Jullien (1858-1933) qui se trouve lui-même sous les ordres du général Etienne Godefroy Timoléon, comte de Villaret (1854-1931), commandant le 7e Corps d’armée. L’accusé est « inculpé d’abandon de poste devant l’ennemi. » Les circonstances de cet « abandon de poste » ne sont pas indiquées ; les déclarations de l’accusé, des témoins et de son défenseur – le maréchal des logis François Guillaume, du 14e dragons (dans le civil, avocat inscrit au barreau de Clermont-Ferrand) – ne sont pas non plus rapportées. Enfin, on ne trouve pas mention de sa blessure à la main.

C’est en vain que l’abbé François Rochias (1880-1961), aumônier de la division, est venu intercéder auprès du général Jullien la clémence pour le condamné. La sentence est exécutoire le jour même à 16h30 à Port-Fontenoy, sur les bords de l’Aisne gelée. Leymarie laissera une lettre dans laquelle il clame son innocence2.

Le même tribunal de guerre condamnera, le 12 décembre 1914, et fera exécuter, à trois kilomètres de là, par un autre peloton, Jean Grataloux (né le 9 décembre 1880 à Saint-Just-sur-Loire, Loire), soldat 2e classe au 238e R.I., accusé de mutilation volontaire.

Léonard Leymarie laisse deux enfants nés à Seilhac : André Louis (16 mars 1912) et Marie-Louise (5  octobre 1913), adoptés par la Nation (pupilles de la nation) par jugement du tribunal civil de Tulle daté du 23 octobre 1919. Pour survivre, Marie Françoise Mialoux quitte Seilhac trois mois après le drame. Elle s’installe à Tulle, au n° 1, impasse Saint-Martin, où elle exerce le métier de ménagère.

Réhabilitation et mention « Mort pour la France »

Léonard Leymarie aurait été réhabilité si l’on en croit sa fiche, visible sur le site S.G.A. / Mémoire des hommes3. Mais aucune date n’est donnée. C’est qu’en fait, sa réhabilitation a échoué malgré les efforts répétés de la Ligue des droits de l’Homme (L.D.H.) dans les années 1920 :

  • rejet, le 16 janvier 1922, de sa demande de réhabilitation par la Chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Limoges4,
  • confirmation par la Cour de cassation, le 7 juillet 1922, de l’arrêt rendu par Limoges,
  • échec de l’ultime recours transmis au ministère de la Justice en 1925.

En revanche, Leymarie a bien eu la mention « Mort pour la France » dont la création, postérieure à sa mort, remonte à la loi du 2 juillet 1915. Son acte de décès qui porte le numéro 99 a été rédigé à Ambleny (Aisne) le 19 décembre 1914 par le lieutenant officier de l’état civil du 305e R.I.. La transcription sur le registre d’état civil de Seilhac a été effectuée le 29 avril 1915 (acte n° 12). Cette mention a été inscrite rétroactivement sur les actes cités5. C’est le cas pour tous les militaires décédés entre août 1914 et l’entrée en vigueur de la loi de juillet 1915. Son attribution suit des critères bien précis. Le décès de Léonard Leymarie répond à deux d’entre eux : la mort est survenue en zone de guerre et il a été déclaré « tué à l’ennemi ». Cette ambigüité s’est poursuivie en 1919 puisque, dans les documents constituant le dossier des enfants pupillaires6, le père est dit « tué à Fontenoy » sans autre précision7. Et les juges du tribunal civil de Tulle n’ont pas cherché à en savoir davantage sous peine d’empêcher la veuve et les enfants de bénéficier des lois aidant les familles des militaires défunts.

Le corps de Leymarie repose au cimetière militaire d’Ambleny. Pourtant, jusqu’en 2008, le nom du fusillé est demeuré absent du monument aux morts de Seilhac inauguré le dimanche 19 décembre 19268. Il a fallu attendre l’année 1994 pour que le maire de Fontenoy inaugurât, en novembre, à proximité de l’église, une stèle en l’honneur du Corrézien et d’un autre malheureux, Lucien Bersot, né le 7 juin 1881 à Authoison (Haute-Saône) et fusillé pour avoir refusé de porter le pantalon couvert de sang d’un soldat mort sur le champ de bataille.

Le discours prononcé par le Premier ministre Lionel Jospin à Craonne le 5 novembre 1998 a ouvert des perspectives sur l’amnistie à accorder aux soldats fusillés pour l’exemple en 1917. Il a exprimé le souhait que ces militaires « réintègrent pleinement notre mémoire collective nationale »9.

Michel Agnoux, secrétaire-adjoint de la section A.R.A.C. (Association républicaine des anciens combattants) de Saint-Jal, délégué à la Mémoire du Comité départemental, s’est battu sans relâche pour que la Nation répare l’outrage consécutif à la condamnation pour l’exemple du soldat Leymarie et l’outrage à sa mémoire qui s’en est suivi. Ses recherches ont commencé en 1999, après avoir lu l’ouvrage « Paroles de Poilus » où la lettre laissée par le condamné est reproduite10. Sa première évocation du sort du militaire seilhacois remonte au dimanche 9 novembre 2003 à Saint-Jal, dans le cadre des activités de l’Amicale laïque. Michel Agnoux n’a cessé, depuis, de réclamer l’inscription du nom du fusillé sur le monument de Seilhac.

2006-2008 : les mentalités évoluent

En 2006, le sénateur de la Corrèze Georges Mouly attire l’attention de M. Hamlaoui Mekachera, alors ministre délégué aux anciens combattants, sur les « fusillés pour l’exemple. » Il lui demande l’état de la réglementation actuelle quant à l’inscription du nom des fusillés pour l’exemple réhabilités sur les monuments aux morts des communes, où ils ne figurent pas11.
Dans sa réponse, le ministre rappelle que les noms des militaires fusillés pour l’exemple puis réhabilités peuvent être inscrits sur les monuments aux morts communaux, s’ils se sont vu attribuer la mention « mort pour la France ». Cette décision d’inscription incombe aux communes, sous la tutelle du préfet. Il n’existe toutefois aucune obligation d’inscription pour les communes.

L’article L. 488 du code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de la guerre distingue cinq catégories de morts pour la France :

  • 1°) les militaires qui ont été tués à l’ennemi,
  • 2°) ceux qui sont morts de blessures de guerre,
  • 3°) les décédés de maladie contractée en service commandé en temps de guerre,
  • 4°) les victimes d’accident survenu en service,
  • 5°) ceux qui sont morts à l’occasion du service en temps de guerre 12.

Le 16 avril 2008, jour du 91e anniversaire du déclenchement de l’offensive du Chemin des Dames, le conseil général de l’Aisne vote symboliquement et à l’unanimité, un vœu invitant « la République française à prendre dans sa générosité […] la décision de reconnaître les soldats condamnés pour l’exemple comme des soldats de la Grande Guerre à part entière […] de façon que leurs noms puissent être légitimement inscrits sur les monuments aux morts des communes de France, à la demande de leurs familles ou des associations et collectivités concernées. »13. Le 20 octobre 2008, le conseil général du Doubs délibérera dans le même sens14.

Le 11 novembre 2008, le président de la République Nicolas Sarkozy profite des célébrations du 90e anniversaire de l’armistice de la guerre de 1914-1918 pour évoquer, au fort de Douaumont, les fusillés pour l’exemple : « … Quatre-vingt-dix ans après la fin de la guerre, je veux dire au nom de notre Nation que beaucoup de ceux qui furent exécutés alors ne s’étaient pas déshonorés, n’avaient pas été des lâches mais que, simplement, ils étaient allés jusqu’à l’extrême limite de leurs forces… »15. La déclaration présidentielle est saluée, le 30 novembre suivant, par Denis Tillinac, chroniqueur à « La Montagne-Dimanche ». L’écrivain corrézien se dit satisfait qu’au nom du « devoir de mémoire », les soldats envoyés au « poteau d’infamie » soient désormais associés aux hommages publics que l’on rend aux héros anonymes de la Grande Guerre16.

La commune de Seilhac passe à l’acte en décidant de réparer l’injustice qui pèse sur son concitoyen fusillé et ses descendants. En 2008, un accord unanime du conseil municipal autorise l’inscription de Léonard Leymarie sur le monument aux morts dont la liste comptera désormais 93 noms. Une cérémonie spéciale est organisée le vendredi 12 décembre à l’initiative de la municipalité. Le maire Marc Géraudie y prononce un discours qui est suivi d’un dépôt de gerbe au nom de la commune17. Une délégation de l’Aisne participe à cet hommage. Le conseil général de ce département est représenté par le vice-président chargé de la culture, divers conseillers généraux dont ceux de Craonne et de Vic-sur-Aisne, des représentants de l’association « Soissonnais 14-18 »18.

Il faut savoir que le département compte trois autres Corréziens, tous fusillés en 1915 :

  • Mathieu Léon Gasparoux, né le 1er octobre 1886 à Meymac, fils de Louis, maçon, et de Françoise Goudenèche. Soldat 2e classe à la 21e compagnie du 300e régiment d’infanterie, il a été fusillé pour désertion à Villers-Bocage (Somme) le 30 juin 1915.
  • François Marsaleix, né le 17 novembre 1896 à Saint-Jal, fils de Martial et de Jeanne Besse, cultivateur. Chasseur à la 3e compagnie du 22e bataillon de chasseurs à pied, il a été exécuté le 22 octobre 1915 au camp de Tinfronce, près d’Aubure (Haut-Rhin) pour tentative de désertion.
  • Léon François Peyrical, né le 24 décembre 1880 à Albussac, fils de Géraud et de Marie Leymarie, cultivateur. Soldat 2e classe à la 2e compagnie du 47e régiment d’infanterie, il a été fusillé le 9 octobre 1915 à Saint-Thomas-en-Argonne (Marne) pour refus d’obéissance en présence de l’ennemi.

Seuls François Marsaleix et Léon François Peyrical ont leurs noms inscrits, dès l’origine, sur les monuments aux morts de leur commune de naissance respective. Tous trois n’ont jamais été reconnus comme « Morts pour la France ».

Depuis 2006, Seilhac a été la troisième commune en France à avoir fait inscrire, en connaissance de cause, le nom d’un soldat fusillé sur un monument aux morts. Seules deux communes l’avaient précédée dans ce devoir de mémoire :

  • Blangy-sur-Bresle (Seine-Maritime) où, le 11 novembre 2006, fut dévoilée sur le monument aux morts, une plaque du souvenir en l’honneur d’un enfant de l’assistance publique, André-Albert Lecroq, ouvrier verrier, soldat au 39e régiment d’infanterie, qui fut condamné à mort pour absence devant l’ennemi le 11 mai 1915 à Coulommes-la-Montagne (Marne) puis fusillé pour l’exemple, le 18 mai suivant, à Vrigny (même département)19.
  • Saint-Ybars (Ariège) où, le 20 juin 2007, la municipalité a fait ajouter sur son monument aux morts le nom de Louis Flourac, soldat du 60e bataillon de chasseurs à pied, fusillé 90 ans plus tôt, le 20 juin 1917 à Chacrise, dans l’Aisne, pour mutinerie organisée avec ses camarades20.

Depuis l’inscription de Léonard Leymarie sur le monument de Seilhac, trois autres communes ont suivi le mouvement :

  • Aydius (Pyrénées-Atlantiques), où, le 17 mai 2009, fut apposée, sur son monument aux morts, une plaque commémorative au nom de Jean-Louis Lasplacettes, soldat 2e classe du 18e régiment d’infanterie condamné à la peine capitale et passé par les armes le 12 juin 1917 à Maizy (Aisne) pour sa participation à une révolte de soldats survenue quelques jours plus tôt, à l’arrière du front, dans le village de Villers-sur-Fère21.
  • Saint-Michel-de-Chavaignes (Sarthe) où la municipalité fit graver sur le monument communal, le 11 novembre 2009, le nom de l’un des siens, Maurice Joubert, soldat au 115e régiment d’infanterie, fusillé à Suippes le 18 mars 1915 (Marne), deux jours après l’exécution sur les mêmes lieux de Maupas et des trois autres caporaux de Souain22.
  • Yvré l’Évêque (Sarthe) où, le 11 novembre 2010, fut ajouté sur le monument le nom d’Émile Lherminier, fusillé le 22 mai 1916 avec trois de ses camarades du 96e régiment d’infanterie, pour refus d’obéissance, à Roucy, dans l’Aisne23.

Notes et références

  1. ↑ Les Fusillés de la grande guerre, de Nicolas Offenstadt, 1999, p.127, 153, 223.
  2. ↑ Lettre publiée notamment dans Paroles de Poilus, 1998, p. 87-88.
  3. ↑ Ce site met à la disposition du public les bases de données réalisées à partir de la numérisation et de l’indexation de fiches biographiques des morts pour la France de la Grande Guerre qui sont conservées par le ministère de la Défense (http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr [archive]).
  4. ↑ Arch. dép. Haute-Vienne 3 U 919.
  5. ↑ Depuis cette loi, la mention marginale « Mort pour la France » est attribuée automatiquement à tous les combattants tués par l’ennemi.
  6. ↑ Archives départementales de la Corrèze, série U.
  7. ↑ . Il en est de même, dans son registre matricule (classe 1910, n° 1466) où est portée la mention « Tué à l’ennemi le 12 décembre 1914, à Port-Fontenoy » sans autre précision (Archives départementales de la Corrèze, série R).
  8. ↑ Annonce parue dans le journal La Croix de la Corrèze du dimanche 28 novembre 1926.
  9. ↑ Propos qui avaient fait scandale dans une partie de la classe politique à l’époque.
  10. ↑ Michel Agnoux s’est senti concerné par le sujet car il n’avait entendu parler ni de Léonard Leymarie alors qu’il avait enseigné au collège de Seilhac de 1968 à 1987, ni de sa veuve née au Coudert de Chamboulive où lui réside depuis 1958.
  11. ↑ Question écrite n° 25440 publiée dans le J.O. du Sénat du 30 novembre 2006, p. 2983.
  12. ↑ Réponse du Ministère délégué aux anciens combattants publiée dans le J.O. du Sénat le 1er mars 2007, p. 454.
  13. ↑ analyse de la session du Conseil général [archive]
  14. ↑ Délibération du conseil général du Doubs [archive]
  15. ↑ France Soir : Hommage de Nicolas Sarkozy aux fusillés [archive]
  16. ↑ « Inclinons-nous devant les innombrables héros anonymes de la Grande Guerre, ils méritent le témoignage de notre reconnaissance […] Mais n’oublions pas non plus leurs frères d’infortune, occultés, dénigrés ou méprisés par la mémoire collective. Ils ont combattu eux aussi pour la France, ils méritent sinon notre hommage, du moins notre respect… » (La Montagne-Dimanche, « Chronique du temps présent », 30 novembre 2008).
  17. ↑ Article de Jacky Durand du journal Libération [archive]
  18. ↑ Pour plus de détails, lire l’article du journal La Montagne publié le 2 décembre 2008 et un nouvel article paru article sur le blog ldh19.over-blog.com (http://ldh19.over-blog.com/article-25280615.html [archive].
  19. ↑ [1] [archive]
  20. ↑ après l’échec de l’offensive Nivelle sur le Chemin des Dames Soirée conférence à la mémoire de Louis Flourac [archive]

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Félix Baudy

Félix François Louis Baudy, né le 18 septembre 1881 à Royère-de-Vassivière, et mort le 20 avril 1915 à Flirey, est un soldat fusillé pour l’exemple pendant la Première Guerre mondiale, incorporé au 63e RI, 5e Cie.

Félix Baudy est un militant du syndicat des maçons et aides de Lyon de la Confédération générale du travail fondée à Limoges en 1895. C’est un maçon de la Creuse travaillant sur les chantiers de Lyon. Il a été fusillé pour l’exemple le 20 avril 1915 à Flirey, suite au refus collectif de sa compagnie de remonter à l’assaut de la crête de Mort-Mare1.

Circonstances de la peine

Le 19 avril 1915, une attaque devait avoir lieu à Mort-Mare (5 km sud de Thiaucourt), afin d’enlever une tranchée encore occupée par les Allemands au centre d’une première ligne conquise quelques jours plus tôt avec la perte de 600 hommes. Les troupes d’assaut avaient été tirées au sort et le hasard avait désigné l’une des compagnies fortement malmenées les 3, 4 et 5 avril lors des combats sur la route de Thiaucourt.

Au signal de l’attaque cette compagnie de 250 hommes refuse de partir à l’assaut et de quitter la tranchée : « ce n’est pas notre tour d’attaquer » disent-ils. Quelques instants auparavant, parmi les quinze hommes qui venaient de sortir de la tranchée douze avaient été tués ou blessés et restaient là, sous les yeux de leurs compagnons2.

Le général Delétoile ordonne que les 250 soldats passent en cour martiale pour délit de lâcheté afin d’être exécutés. Après l’intervention d’autres officiers, cinq hommes sont finalement désignés et comparaissent, pour une parodie de procès. L’un d’eux est acquitté. Deux hommes ont été choisis par tirage au sort dont le soldat François Fontanaud de Montbron en Charente. Les trois autres : le caporal Antoine Morange né à Champagnac-la-Rivière en Haute-Vienne, les soldats Félix Baudy de Royère-de-Vassivière et Henri Prébost né à Saint-Martin-Château dans la Creuse et lui aussi ouvrier maçon à Villeurbanne, ont été désignés par leurs supérieurs en raison de leur appartenance syndicale à la CGT. Le général Joffre de passage dans le secteur aurait refusé sa clémence exigeant la plus grande sévérité à l’égard de la compagnie.

Le 20 avril, le caporal Antoine Morange, les soldats Félix Baudy, François Fontanaud et Henri Prébost sont fusillés à la lisière d’un bois de Manonville.

Les fusillés pour l’exemple de Flirey s’ajoutent à ceux de Vingré, Fontenoy, Fleury, Mouilly, Montauville… En quatre ans, 2 400 « poilus » auront été condamnés à mort et 600 exécutés3, les autres voyant leur peine commuée en travaux forcés.

Réhabilitation

Très peu, environ une quarantaine sur 600, dont Félix Baudy et ses compagnons de malheur, ont été rétablis dans leur honneur dans les années 1920 ou 1930. Félix Baudy et ses trois compagnons ont été réhabilités en 1934.

Mémoire

La sépulture de Félix Baudy se situe dans le cimetière communal de Royère-de-Vassivière où une plaque, réalisée par ses amis maçons, y est posée avec cette inscription: « Maudite soit la guerre – Maudits soient ses bourreaux – Baudy n’est pas un lâche – Mais un martyr ». Cette plaque a été rénovée en 2005 à l’initiative du comité laïque des amis du monument de Gentioux 4. Son nom est aussi inscrit sur le monument aux morts de la commune5.

Chaque 11 novembre des militants de divers horizons viennent déposer une gerbe sur la tombe de Félix Baudy dans le cimetière de Royère-de-Vassivière, après s’être recueillis devant le monument aux morts pacifiste de Gentioux.

Notes et références

  1. ↑ Mémorial GenWeb [archive]
  2. ↑ Les crimes des conseils de guerre de RG Réau 1926 Page 324
  3. ↑ Les fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-1999), Nicolas Offenstadt, Odile Jacob, 1999, p. 21
  4. ↑ Information GenWeb [archive]
  5. ↑ Information GenWeb [archive]

 

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Lucien Bersot

Le cas Lucien Bersot fut l’un des plus médiatisés parmi les soldats fusillés pour l’exemple pendant la Première Guerre mondiale. Son histoire a été reprise dans de nombreux ouvrages et adaptée à la télévision.

Le soldat Bersot

Lucien Jean Baptiste Bersot naît le 7 juin 1881 à Authoison (Haute-Saône) dans une famille de petits paysans. Ses parents étant venus s’installer à Besançon, Lucien y apprend le métier de maréchal-ferrant et s’y marie en 1908 avant de devenir père d’une petite fille en 1909.

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, il est mobilisé au 60e régiment d’infanterie, régiment avec lequel il se trouve pendant l’hiver 1914-1915 sur le front de l’Aisne, et qui vient de subir de lourdes pertes du côté de Soissons. Cependant, l’État-major jugeant ce régiment peu actif venait d’en confier le commandement, le 22 janvier 1915, au lieutenant-colonel Auroux, un ancien des troupes d’Afrique, chargé de lui rendre du mordant.

L’affaire

Comme il n’y avait plus en magasin de pantalon à sa taille, Lucien Bersot ne pouvait porter que celui en toile blanc fourni avec le paquetage remis lors de l’incorporation. Grelottant de froid dans les tranchées, il demanda le 11 février 1915 au sergent-fourrier un pantalon de laine identique à ceux que portaient ses camarades. Le sergent lui proposa alors un pantalon en loques et maculé de sang, pris sur un soldat mort, ce que Bersot refusa.

Pour ce refus, Lucien Bersot se vit infliger une peine de huit jours de prison par le lieutenant André. Mais le lieutenant-colonel Auroux, commandant du régiment, estima cette punition insuffisante et demanda sa comparution en Conseil de guerre spécial, véritable Cour martiale. Comme de nouvelles recrues encore non aguerries venaient d’arriver, son intention était manifestement de faire un exemple de discipline militaire.

Traduit pour « refus d’obéissance » le 12 février 1915 devant le Conseil de guerre « spécial » du régiment, présidé par Auroux, Bersot y fut condamné à mort. La peine infligée ne correspondait alors nullement au code de justice militaire car le délit avait été constaté à l’arrière et non au contact de l’ennemi. Deux compagnons du condamné (Elie Cottet-Dumoulin et Mohn André) intervinrent alors auprès du lieutenant-colonel pour tenter d’adoucir la sentence, mais ne furent pas entendus et se virent punis à leur tour de travaux forcés en Afrique du Nord. D’autres encore refusèrent de tirer sur leur camarade lors de son exécution qui eut lieu dès le lendemain (13 février 1915 à Fontenoy (Aisne1)) car les Conseils de guerre « spéciaux », contrairement aux Conseils de guerre « ordinaires », n’autorisaient aucune procédure d’appel.

Les suites

Après la guerre, une campagne de presse fut engagée par le journal Germinal sous la plume d’un jeune avocat, René Rucklin, conseiller général de Belfort. Soutenue par la Ligue des droits de l’homme, cette initiative permit d’obtenir la réhabilitation de Lucien Bersot dès le 12 juillet 1922. La Cour de cassation ne pouvait que statuer rapidement pour confirmer l’injustice dont fut victime le fusillé Bersot. Grâce à cette réhabilitation, sa veuve put prétendre à la pension de veuve de guerre et sa fille put être reconnue comme pupille de la nation.

Le colonel Auroux fut mis en cause pour avoir agi en toute illégalité, étant à la fois l’accusateur et le président du Conseil de guerre, et faisant infliger une peine sans commune mesure avec la faute (violation de l’article 24 du Code de justice militaire constatée par la Cour d’appel de Besançon, le 10 avril 1922). À l’Assemblée nationale, le député Louis Antériou, ancien combattant et futur ministre des Pensions, interpella le Gouvernement pour demander sa condamnation, mais André Maginot, ministre de la Guerre, repoussa la discussion sous le prétexte d’une campagne antimilitariste. Auroux, protégé par Maginot et par la hiérarchie militaire, échappa à tout jugement jusqu’à l’arrivée au pouvoir du Cartel des gauches, où il fut mis à la retraite en 1924 sans pouvoir obtenir le grade de général qui lui serait revenu sans ces évènements2. Il avait, auparavant, été fait Commandeur de la Légion d’honneur 3.

Lucien Bersot fut ré-inhumé en 1924 dans le cimetière de Besançon. Une stèle située à proximité de l’église de Fontenoy (Aisne), inaugurée en novembre 1994, rend hommage à Lucien Bersot et à un autre fusillé pour l’exemple : le soldat Léonard Leymarie du 305e régiment d’infanterie, exécuté le 12 décembre 1914 sous le prétexte de « mutilation volontaire » (sur les données d’un rapport médical), acte pour lequel il avait toujours protesté de son innocence (il avait été blessé à la main à son poste de guetteur ; or de nombreux cas de mutilation volontaire consistaient à tenir une cigarette allumée dans le creux de la main tendue par-dessus le parapet de la tranchée). Leymarie a été réhabilité en 1923.

La municipalité a récemment décidé d’apposer une plaque à l’entrée de la Maison du Peuple, 11, rue Battant. Cette plaque, inaugurée le 11 novembre 2009, honore la mémoire de Lucien Bersot et celle d’un autre poilu, Elie Cottet-Dumoulin, ouvrier ferblantier de Battant, condamné à dix ans de bagne pour avoir protesté contre la sanction qui frappait son camarade de régiment. Ce soldat est mort en Orient ( Serbie ) en 1917.

Une rue de Besançon porte le Nom de Bersot, mais elle honore la mémoire d’un bienfaiteur de Besançon ( François Louis Bersot ) .

Récits et adaptations

Le destin tragique de Lucien Bersot a été conté dans un livre d’Alain Scoff, Le Pantalon, paru en 1982 chez Jean-Claude Lattès et réédité en 1998.

Il donna également lieu à un téléfilm d’Yves Boisset, diffusé sur France 2 en 1999 et portant le même titre.

Notes et références

  1. Fiche Mort pour la France SGA – Mémoire des hommes – Morts pour la France [archive]
  2. Le téléfilm d’Yves Boisset prétend par erreur qu’Auroux obtint ses étoiles.
  3. R.-G. Réau, Les crimes des conseils de guerre, page 176, Éditions du Progrès Civique, Paris, 1925

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Joseph Dauphin

Joseph Dauphin, né à Tauves dans le Puy-de-Dôme le 10 février 1882, et mort le 12 juin 1917, est un soldat fusillé pour l’exemple par l’Armée française durant la Première Guerre mondiale.

Joseph Dauphin est né dans une famille de 10 enfants. Marié, père d’un enfant, le paysan Dauphin se trouvait incorporé dès le mois d’août 1914 au 70e bataillon de chasseurs à pied. Vaillant soldat, il reçut, dès 1915, la Croix de guerre avec palmes pour plusieurs actes héroïques, entre autres avoir ramené sur ses épaules un lieutenant gravement blessé près des barbelés de la tranchée ennemie ou bien encore avoir tenu une position jusqu’à épuisement de ses cartouches. Promu caporal, il reçut par trois fois une citation pour sa conduite exemplaire au combat.

Les faits

En juin 1917, après l’effoyable hécatombe de printemps sur le Chemin des Dames et les permissions étant refusées à son bataillon, Joseph Dauphin et plusieurs soldats qui l’accompagnaient ramassèrent une cuite mémorable. Sous l’effet de l’alcool (dont l’armée n’était pas avare) et sans trop savoir ce qu’ils faisaient, ils auraient tiré quelques coups de fusil et lancé à la cantonade des propos séditieux. Un fois dégrisé et conscient d’avoir fauté, Dauphin s’attendait à récolter quelques jours de prison, mais à sa grande surprise et sans vraiment comprendre, ses supérieurs l’envoyèrent devant le Conseil de guerre.

Seul gradé parmi les hommes interpellés et pour avoir chanté un peu fort J’ai deux grands bœufs dans mon étable (version contredite par l’accusation qui l’accusait d’avoir crié : A bas la guerre, vive la Révolution ! A bas Poincaré, vive la Russie !), le caporal Dauphin, considéré comme meneur dans la vague des mutineries de 1917, fut condamné à mort et fusillé le 12 juin 1917 à la ferme de Fété, près de Ventelay dans l’Aisne. François Brugière, son camarade de Tauves, vraisemblablement impliqué dans la même séance de beuverie et désigné pour faire partie du peloton d’exécution, refusa de tourner son fusil contre Joseph. Condamné à 10 ans de travaux forcés, il fut envoyé au bagne de Chief (ex-Orléanville) où il mourut d’épuisement le 12 février 1918. Joseph Dauphin, quant à lui, repose dans la nécropole de la Maison Bleue à Cormicy dans la Marne : tombe n° 8841.

Tentative de réhabilitation

Malgré de nombreuses campagnes de presse, il n’a jamais été réhabilité (toute requête de demande en révision étant jugée irrecevable par la justice après 1928). Sur les ondes de France-Inter, le journaliste Daniel Mermet a, pour sa part, consacré plusieurs émissions de Là-bas si j’y suis au cas du caporal Dauphin. C’est aussi dans la pensée de ces hommes injustement condamnés par la justice militaire que le Premier Ministre socialiste Lionel Jospin prononça, le 5 novembre 1998, son discours de Craonne, demandant qu’ils retrouvent leur place dans la mémoire collective, discours qui fit ressurgir de vieilles polémiques avec la droite française sans parvenir à trancher les désaccords sur le sujet toujours controversé des fusillés pour l’exemple.

Le nombre de soldats réhabilités pour toute la durée de la guerre, une quarantaine en tout, peut paraître relativement faible par rapport à l’ensemble des exécutions de la période 1914-1918 (environ 600, compte non tenu des exécutions sommaires sans jugement, dont un siècle de silence a maintenant effacé toute trace). Il s’explique en grande partie par le faible nombre des demandes de révision déposées, la majeure partie des familles de condamnés n’ayant pas jugé bon de donner suite pour des raisons diverses : hontes soigneusement cachées, difficultés pour constituer des dossiers solides et retrouver des témoignages, manque de moyens financiers, dépôts trop tardifs des demandes, omnipotence des autorités administratives et militaires, etc.

Notes et références

  1. Mémorial GenWeb [archive]

Source : WIKIPEDIA

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Exécuté sur son brancard !

Réhabilitez le lieutenant Chapelant fusillé pour l’exemple en 1914

Les crimes des Conseils de guerre : Chapelant texte de 1925

Les crimes des Conseils de guerre : Les quatre caporaux de Suippes texte de 1925 

Les crimes des Conseils de guerre : Vingré texte de 1925

D’autres noms pour l’exemple

LA 1ère BATAILLE DE LA MARNE

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LA 1ère BATAILLE DE LA MARNE : 5 – 12 septembre 1914

source : http://www.mondement1914.asso.fr/bataille-de-la-marne

fleche-boule7voir également les Taxis de la Marne

fleche-boule7Quelques photos de la Marne

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Communiqué de JOFFRE au Ministère de la Guerre
13 septembre 1914

« Notre victoire s’affirme de plus en plus complète. Partout l’ennemi est en retraite. Partout les Allemands abandonnent des prisonniers, des blessés, du matériel. Après les efforts héroïques dépensés par nos troupes pendant cette lutte formidable qui a duré du 5 au 12 septembre, toutes nos armées surexcitées par le succès exécutent une poursuite sans exemple par son extension… Le gouvernement de la République peut être fier de l’armée qu’il a préparée. »

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source image  : http://militaires-d-hier.forumgratuit.org/t2789-la-marne

LA PREMIÈRE BATAILLE DE LA MARNE : Pour mener la guerre déclarée le 3 août 1914, Joffre est le commandant en chef de la première armée de masse, issue de la conscription. Pour la première fois de notre histoire militaire, nos soldats savent lire et écrire. Ils ont aussi reçu une formation civique et militaire.

Le peuple belge résiste, l’armée belge repliée à Anvers, harcèle l’arrière garde de la première armée allemande de von Klück.

Les Britanniques sont battus à Mons, les Français sont battus sur la Sambre et à Charleroi. A partir du 12 août 1914, les Russes ouvrent un front en Prusse orientale, ce qui entraîne l’envoi vers l’Est de l’Europe, de troupes allemandes qui se dirigeaient sur Paris.

altLe 23 août, parce qu’il a besoin de temps et d’espace, Joffre décide la retraite. Le 6 septembre, Joffre lance l’Ordre du jour aux armées françaises épaulées par les Britanniques.  » ….. On se fera tuer sur place plutôt que de reculer …. « .

Le texte est gravé intégralement sur le monument national de Mondement. Ce fut le plus formidable redressement de notre histoire militaire. Des soldats français, britanniques et allemands s’affrontèrent sur un front de 300 km, de Senlis à Verdun. Ce fut la semaine la plus meurtrière de la Grande Guerre. Joffre fut le stratège de la plus grande bataille de tous les temps qu’il nomma la Marne.

- La reprise du village et du château de Mondement par les fantassins du 77 RI et les zouaves du général Humbert, le 9 septembre au soir, marque l’arrêt des combats à l’ouest de la grande bataille.

- l’invasion allemande fut stoppée.

- la première tentative de domination allemande sur l’Europe fut repoussée. La Marne fut une de ces batailles d’arrêt qui ont jalonné notre histoire, ce fut aussi une victoire.


A PROPOS DE LA BATAILLE DE LA MARNE.

Par le colonel Marc NEUVILLE

 

Le colonel NEUVILLE fut professeur d’histoire à l’École de Saint Cyr, Conservateur du Musée des Invalides. Actuellement Président de l’association des Amis du Fort de la Pompelle à Reims, il nous livre quelques réflexions sur la bataille de la Marne.

Ce texte ne se veut ni le récit exhaustif de la bataille de la Marne, ni même le récit des combats des premiers jours de septembre 1914. Ce ne sont que quelques réflexions sur cette bataille où les képis rouges, dans un ultime sursaut, ont fini par bousculer les casques à pointe.

Comparaison d’abord avec cette autre grande bataille que fut Verdun.

La Marne et Verdun.

Pour la génération des fils des combattants de 14, nourrie de récits guerriers, le plus souvent âtroces et même parfois cocasses, tout l’esprit de la France en armes, paraissait s’être incarné dans le nom magnifié de Verdun. Le courage individuel y avait été porté à un point inimaginable. Une lecture moins passionnée de l’Histoire m’incline à bouleverser l’échelle des valeurs combattantes, en voyant plutôt dans la bataille de Verdun, une défaite allemande plutôt qu’une victoire française. Le sort de la guerre n’a pas basculé à Verdun.
Il n’y a en effet de victoire que dans l’offensive, j’en appelle pour soutenir ma thèse, aux ombres formidables de Turenne, Napoléon, Foch et Juin.
La défensive statique ou dynamique, lors d’une retraite, ne peut être acceptée que comme la préface incontournable à la reprise de l’offensive.
En attaquant dans un pays hostile et mal connu, l’ennemi prend tous les risques, allonge ses lignes de communication et doit assurer sa sécurité envers toutes les formes de résistance.

En reculant à travers un pays connu et partisan, l’armée amie se rapproche de ses bases et de ses renforts, elle a le choix des positions favorables, pour freiner l’avance de l’adversaire et elle peut concentrer ses moyens en épiant son essoufflement, de façon à le bousculer et reprendre ainsi l’initiative.
Or ce schéma correspond, à peu de chose près au déroulement de la Bataille de la Marne qui constitue, elle, une authentique victoire.

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La direction suprême allemande : le Comte von Moltke.

Nous savons aujourd’hui que la formidable machine de guerre allemande de 1914, qui paraissait sans faille, était, en fait, affligée de deux faiblesses capitales, qui aidèrent à la victoire françaises, mais qui ne pouvaient pas être prise en compte dans l’évaluation du rapport des forces établi par l’Etat-major français.
A sa tête un homme brillant, von Moltke, ami du souverain, cultivé et splendide soldat du temps de paix. Il se révéla aux jours de l’action, inerte et incapable d’imposer sa volonté à ses commandants d’armées. Ceux-ci en profitèrent pour afficher au grand jour, leurs ambitions et leurs rivalités et pour malmener à leur guise le plan général d’opérations. Son succès reposait sur leur discipline intellectuelle mâtinée d’une pointe d’initiative, à condition qu’elle ne remette pas en cause la volonté initiale du chef.
En l’absence morale et intellectuelle du chef ( et parfois aussi matérielle…), le carcan de sa pensée vola en éclats et les initiatives fusèrent de toutes parts, plus malencontreuses les unes que les autres et sans aucune coordination au sommet.

Or ces grands subordonnés, jaloux les uns des autres, étaient en charge d’un plan d’opération qui depuis sa première formulation par le général von Schlieffen, avait été édulcoré et affaibli sous prétexte d’amélioration par son successeur von Moltke.

 

 

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Le Plan allemand : le plan von Schlieffen.

Partant du principe que les Français étaient plus immédiatement dangereux que leurs alliés russes, le plan Schlieffen jetait à travers la Belgique, au mépris de tous les traités, la grande majorité de l’armée allemande. En un seul grand mouvement tournant, elle devait se rabattre à l’ouest de Paris, pour conquérir la capitale et prendre à revers l’armée françaises, dont on pensait qu’elle serait engagée dans l’offensive en Lorraine annexée.
Heureusement pour nous, à partir de 1906, von Moltke, influencé par le renouveau russe et par le souci d’améliorer le plan de son prédécesseur, dégraissa peu à peu l’aile marchante allemande. Cela se réalisa au profit de la défense de la Prusse Orientale et d’une contre offensive en Lorraine, devant précipiter la défaite française.
Toutes ces divisions soustraites à l’action principale allemande, sous prétexte de la compléter compromettaient sa réussite. Elles symbolisaient le dos tourné par von Moltke au principe de l’unité d’action qui, depuis le fond des temps, veut que l’on applique le maximum de ses moyens sur l’effort principal de son plan, quitte à pratiquer quelques impasses sur les directions secondaires.
Ainsi dénaturé, le plan allemand, de surcroît peu ou pas dirigé, portait en lui-même le germe de son échec. Cependant il fut bien près de réussir et l’on peut frémir rétrospectivement sur ce qui se serait produit, si le schéma initial avait été appliqué en toute rigueur.
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La stratégie de Joffre. Heureusement pour nous, le général Joffre était tout l’opposé de son vis à vis le général von Moltke. Il tint en main nos armées bousculées, pour sauver Paris et éviter l’encerclement de nos forces. Il lui fallut pour cela ne pas céder au pessimisme des mauvaises nouvelles, réagir au mieux devant les initiatives ennemies et même prévoir celles-ci assez tôt pour les contrarier. L’échec du choc initial en Lorraine et la poussée allemande en Belgique le contraignent à redresser vers le nord l’axe de nos troupes.
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Lorsque la poussée allemande contenue heureusement autour de Verdun par Sarrail, renonce à investir Paris, il lui apparaît qu’une contre manœuvre peut être envisagée, à condition de déplacer le centre de gravité de nos armées.

 

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L’armée Foch, la 9ème armée.

Joffre a prélevé sur les armées de Lorraine les divisions qui vont rejoindre la 6ème armée de Maunoury et ensuite la 9ème armée de Foch. L’armée allemande risquait alors en prenant la forme d’une poche, de disjoindre la 4ème armée de Langle de Cary et la 5ème armée de Franchet d’Esperey.
Cette armée Foch, créée sur l’Aisne va demeurer au centre de notre dispositif, d’abord dans la retraite, puis dans la contre-offensive ; c’est elle qui va se trouver au point crucial de la bataille entre Sézanne et Mailly-le-Camp.
Le retraite ordonnée s’accomplit dans un désordre inévitable, si on songe aux innombrables voitures hippomobiles séparées de leurs unités et faisant demi-tour parfois au contact de l’ennemi.
Abandonnant Reims et ses forts, intacts et désarmés, l’armée Foch jalonne l’avance des armées de von
Bülow et von Hausen qui passent la Marne et s’enfoncent en Brie Champenoise entre le 1er et le 4
septembre.
L’armée Maunoury, la 6ème armée. L’ensemble des armées françaises n’a été ni rompu, ni encerclé, pendant cette épouvantable retraite. Joffre décide de lancer la nouvelle armée Maunoury dans le flanc de l’aile marchante allemande, constituée par l’armée de von Klück.
Mais la surprise de cette action de flanc, ne peut jouer. Von Klück jusque là imprudemment engagé au sud de la Marne, décide de se couvrir à l’ouest, en faisant rétrograder une partie de ses forces face au camp retranché de Paris.

 

 

Ce sont ces deux forces qui se heurtent de front, aux environ de Meaux, le jour de la mort du Lieutenant Charles Péguy, tué à la tête de ses hommes, le 5 septembre 1914. La contre manœuvre de Joffre semble donc être un échec, mais en fait elle va déclencher toute une série d’actions qui conduiront à la victoire.
A l’inverse von Moltke, qui se tient loin de l’action, contrôle mal ses commandants d’armées qui se comportent en rivaux.

 

 

Von Klück et von Bülow font voler en éclat le plan allemand.

Puisqu’il faut enfoncer le flanc allemand, Joffre va tenter de stopper l’avance ennemie et lancer une contre-offensive frontale.
Il sera aidé par la désunion qui règne entre von Klück et von Bülow. Chacun court après le succès, créant entre eux une brèche où risque de se lancer le corps expéditionnaire britannique qui vient de cesser sa longue retraite.

 

 

La situation des deux armées.

Les forces en présence sont d’égale valeur et les malencontreuses décisions allemandes, ont mis les effectifs qui s’affrontent au même niveau.

On peut pousser plus loin la comparaison en disant que les deux cavaleries, aussi brillantes l’une que l’autre, ont fait également faillite, dans leur missions de reconnaissance et de poursuite et que cela va malheureusement continuer.
alt
1870 ou 1914 ? L’uniforme des fantassins français avait peu changé

Les deux artilleries disparates par la présence d’artillerie lourde dans les rangs allemands, ont été très efficaces. Leurs engagements, dépassant en ampleur et en intensité ce qui avait été prévu, ont épuisé leurs coffres et elle ne pourront plus jouer un rôle aussi important dans les derniers jours de la bataille.
Les services divers sont généralement dépassés par les évènements. Les blessés sont trop nombreux, le ravitaillement est impuissant à satisfaire les besoins des unités qui tenteront de vivre sur le pays.
La solde n’est pas payée. Le courrier inexistant. L’information est volontairement nulle pour éviter la propagation de quelques mouvement de panique et ces deux millions de combattants, face à face, réduits à leurs propres ressources, ne se doutent pas que les plans de leur Etat-major viennent de faire faillite et que d’eux seuls, va dépendre le sort de leur pays tout entier.

La fin de la bataille.

Tandis que l’aile droite allemande recule, en se dissociant au centre, les Saxons de von Hausen pèsent de tout leur poids sur le mince rideau de troupes de Foch et de Langle de Cary. Le 8 septembre, tout en tenant tête au Kronprinz à Verdun, Sarrail parvient à faire glisser vers de Langle de Cary un corps d’armée pour le soutenir. Cela va permettre à ce dernier de soulager Foch en étendant sa gauche jusqu’à Mailly.

 

Bataille de la Marne 6 au 12 septembre 1914 Maurupt (Marne)
Champ de bataille à l’est de Pargny-les-saulx


Cependant les 8 et 9 septembre, alors qu’à l’est les allemands sont contenus, alors qu’à l’ouest ils reculent, au centre, ils portent à l’armée Foch les coups les plus durs. Pour renforcer sa droite, Foch fait glisser la 42ème division de Grossetti vers l’est de son front d’armée. Au passage, au large de Mondement, Grossetti engage son artillerie pour soutenir la division marocaine du général Humbert. Vers 16 heures, la 42ème division est à Connantre. Les Allemands se retirent.
Von Hausen est, à son tour, entraîné par le repli général de l’armée allemande. Pour paraphraser la boutade bien connue de Joffre (1) :ça n’est peut être pas entre Mondement et Mailly-le-Camp, le 9 septembre 1914, que la bataille de la Marne a été gagnée, mais c’est sûrement là qu’elle aurait été perdue… Si l’œil du chef et l’exceptionnelle ténacité des soldats français n’avaient pas réussi à tenir, juste un peu plus de temps que l’ennemi n’était capable de l’assaillir. et ces fantassins, épuisés, affamés, brûlés par le soleil, dont certains ont accompli durant le mois d’août, trente kilomètres par jour, vont repartir en avant, pour une poursuite qui va les payer de leur fatigue.
Les vainqueurs de la Marne, ce sont bien ces soldats français, unis autour de leurs chefs et de leurs drapeaux, forts de ce que leurs parents et leurs maîtres leur avaient mis dans le cœur et qui, toutes classes confondues, formèrent l’inébranlable rempart de la Patrie.

(1)  » Je ne sais pas qui a gagné la bataille de la Marne, mais je sais qui l’aurait perdue « Joffre


 

LA BATAILLE DE MONDEMENT -
Texte de Mireille Domenichini d’après  » La bataille de Mondement » d’Elie Chamard, 77°RI

 » Si des millions de Français restent une nation libre et fière, c’est certes grâce à l’admirable concours, entre le 6 et le 12 septembre, des 6 armées qui combattaient de l’Ourcq à la Meuse; mais c’est le 9 septembre plus précisément encore, à l’héroïque effort d’une poignée de soldats, jetés par Foch sur Mondement. »

Louis Madelin

Le château de Mondement commandait la crête qui séparait les allemands de la plaine de champagne, voie royale pour atteindre Paris.
Ce  » pivot  » devint le 9 septembre 1914, le point chaud où les régiments de la division marocaine, renforcés par 2 groupes du 49° RAC et par le 77° RI , menèrent un combat légendaire.
C’est au crépuscule, lorsque le général Humbert, à son quartier général de Broyes, reçut le message du colonel Lestoquoi : « Je tiens le village et le château de Mondement. Je m’y installe pour la nuit », que l’on a pu considérer que la grande bataille commencée le 5 septembre était pratiquement gagnée.

La bataille de Mondement

1) – 8 septembre 1914.

2) – 9 septembre 1914

3) – La prise du village et du château par le capitaine Purgold et le 164° Hanovrien.

4) – La reprise du château et du village par le 77° RI, les deux groupes du 49° RAC et les éléments organiques de la division marocaine.
- La patrouille Ceccaldi 9 h.
- Le 77° RI.
- Le 49° RAC.
- Les éléments de la division marocaine 14 h 30
- L’escarmouche que les allemands appelleront la 3° attaque française 16 h 30
- L’artillerie française 18 h 00
- Evacuation du château par les allemands 18 h 30.
- Prise du château vide par le 77° RI quelques minutes plus tard.

LE 8 SEPTEMBRE 1914 : La journée des malentendus
Le général Humbert a reporté son PC (poste de commandement) du château de Mondement au château de Broyes.L’aile gauche de la 9° Armée de Foch tient farouchement les hauteurs de Mondement et de Soizy-aux-bois. Si l’ennemi ouvre une brèche, la 9° armée toute entière cédera. Le centre sera enfoncé.Le général von Emmich de son PC de Baye, commande le XI° Corps actif. Il ordonne qu’un assaut de grande envergure se développe contre l’aile gauche de la 9° Armée et en particulier contre Mondement défendu par la division Marocaine.Le soir du 8 septembre, le général Humbert transmet au Lieutenant-Colonel Fellert qui commande le 2° régiment mixte de Zouaves et de Tirailleurs : « La division du Maroc reconstituera sur le front : croupe du Poirier – Mondement – Corne Est du bois à 1 km au Sud de Reuves, le barrage qu’elle a mission impérieuse d’imposer à l’ennemi… Le Régiment Fellert (3 bataillons) se tiendra entre Mondement et les boqueteaux de Montgivroux. La compagnie divisionnaire du Génie sera mise à disposition du Lieutenant-colonel pour la défense de son secteur.
On se retranchera solidement, on se défendra à outrance… Mais on aura soin de ne laisser personne dans le village proprement dit. Disposez vos unités de façon à vous relier à droite avec le général Blondlat, à gauche avec la régiment Cros. » Cet ordre va générer la suite des événements. Le lieutenant colonel Fellert considère qu’il ne doit pas occuper le village et le château.
Ce « malentendu » dans l’interprétation d’un ordre sera sévèrement critiqué par le général Réquin en 1930. Il écrira dans la revue militaire française : « Le régiment Fellert aurait quand même pu et dû de lui-même occuper le bastion du château de Mondement. »
Le lieutenant colonel Fellert donne l’ordre aux zouaves du bataillon Modelon de creuser des tranchées en avant du village de Mondement et non dans le village.
Malheureusement, ce bataillon est à l’autre bout du champ de bataille à la crête du Poirier. Le lieutenant colonel Fellert l’avait prêté pour le 8 septembre au lieutenant colonel Cros qui, en accord avec la division a compris qu’il pouvait le garder aussi le 9 septembre.
Il y a un trou dans nos lignes à la hauteur du village et du château de Mondement. Seuls les tirailleurs et les zouaves se trouvent aux abords du village.
« Il va résulter de tout ceci un chassé croisé d’ordres et de contre-ordres dont certains n’atteindront pas les destinataires. »Sur ordre de von Bülow, le Général von Emmich, commandant le X° corps doit attaquer Soizy-aux-Bois, Mondement avec la XIX° et la XX° Division.
C’est le 164° Hanovrien qui est chargé de la prise du village de Mondement et du château.
Il fait Brigade avec le 79° sous les ordres du colonel von l’Estocq.
Le colonel von Lamsdorf remet au Capitaine Purgold, qui commande le 2° bataillon, l’ordre suivant : »Son excellence von Emmich attache la plus grande importance à la prise de Mondement, et ordonne que le 164° hanovrien s’empare du village et du château à tout prix, quelles que soient les pertes. » Les malentendus vont aussi exister dans le camp allemand.Le colonel von l’Estocq qui commande la 39° Brigade dont dépend le 164° Hanovrien, prépare une attaque de nuit pour le 8 au soir à 23 heures.
Devant l’état d’épuisement de ses hommes, il reporte l’attaque le 9 Septembre à 6 heures du matin. Mais il oublie de prévenir le 79°, dont 5 compagnies se mettent en marche à 23 heures. Le commandant Satchow qui commande le 79° apprend par un adjudant que le 164° est resté à Oyes. Il fait revenir ses hommes à leur point de départ.
Le 9 Septembre 1914 au matin : Prise du village et du château de Mondement par les Allemands.L’attaque allemande est reportée le 9 septembre à 5 heures du matin.
Cette fois-ci le capitaine Purgold qui commande le 2° bataillon du 164° Hanovrien est averti à temps. A son bataillon, sont attachés:
- la 11° Compagnie, la section de mitrailleuse insérée dans la 8° compagnie.
- les 5, 6, 7, 8 et 11° en première ligne,
- la 7° en échelon, en arrière et à droite.Le 1er bataillon du capitaine Grave est à gauche avec la section de mitrailleuses, affectée à la 3° compagnie, les 1°, 2°, 3° en arrière et à gauche. Il doit soutenir l’attaque du 2° bataillon.
Le reste du régiment, soit 3 compagnies du 3° bataillon (capitaine Meyer) et une section de mitrailleuses, forme la réserve à Oyes avec le lieutenant colonel von Herzbruch, chef de corps du 164° Hannovrien.
Enfin la 3° compagnie du 10° bataillon de pionniers se tient dans le village en réserve de brigade.
Vers 2 heures du matin, le capitaine Purgold fait dire au capitaine Grave que, quelles que soient les circonstances, il partirait au lever du jour et qu’il comptait sur lui pour appuyer son mouvement.A son PC de Baye, von Emmich s’impatiente. Il faut briser la charnière de Mondement.

5 h 00

Le capitaine Purgold part à l’attaque un peu avant 5 heures du matin le 9 Septembre avec un effectif de 900 hommes.
A 500 m du village, il voit des zouaves, sortis de leurs tranchées qui se dégourdissent. C’est le bataillon Jacquot. Purgold fait ouvrir le feu. Des zouaves tombent, dont le capitaine Clos.
Aussitôt notre artillerie : groupe Goyot du 49° (en position à l’étang de la Petite Morelle) et le groupe Geiger en batterie au Nord du bois de Mondement pilonnent Oyes, Villevenard et Saint-Prix.Le 79° et le 3° bataillon du 164° sont cloués sur place à Oyes, ils ne pourront jamais aller soutenir Purgold.
Les allemands installent des mitrailleuses au carrefour des routes de Mondement-Reuves-Oyes. De nombreux zouaves sont fauchés. Mais une fusillade partie des vergers ouest occasionne des pertes sévères : l’attaque allemande est bloquée à 500 m de Mondement.

7 h 30

Le capitaine Purgold réclame un renfort et de l’artillerie. Les batteries allemandes à coups de 150, bombardent le château. Le lieutenant colonel Fellert est tué près de la ferme ouest de Mondement.
Nos canons de 75 font mouche sur les fantassins allemands.
Purgold fait transmettre un croquis de la situation et une note réclamant des renforts au colonel resté à Oyes, il termine en écrivant :  » Je compte être en possession de Mondement dans une heure. » Il est 7 h 30.
 » En avant ! » Le lieutenant Naumann atteint vers 8 heures la ferme nord-est du village. Le sous-lieutenant de réserve Dettmer arrive avec ses hommes au mur nord du parc du château, il franchit par les brèches l’enceinte.

8 h 15

Mondement tombe aux mains du 164° Hanovrien.
Le sous-lieutenant Dettmer organise la défense du château et ferme les grilles. Le capitaine Purgold et une trentaine d’hommes se sont emparés de la grosse ferme au sud-ouest du village. Il fait mettre deux mitrailleuses en position dans le grenier.
La reprise du village et du château par les Français
. Le capitaine Clarion envoie une patrouille de 4 zouaves. L’ennemi les fusille à 50 m du château.

9 h 00

La patrouille Ceccaldi.Le capitaine Durand dispose ses zouaves à la lisière du bois d’Allemant. Il reçoit l’ordre de son chef de bataillon, le commandant Lagrue, d’attaquer le château. Celui-ci, d’après le lieutenant-colonel Lévêque n’est pas occupé par l’ennemi. Méfiant, le capitaine Durand déplace sa compagnie vers l’Ouest à 200 m du château et n’entend s’approcher qu’avec prudence.
Il envoie une patrouille: la 2° section du sergent-major Ceccaldi. Les zouaves sont accueillis par des coups de feu. La 2° section est décimée. Dans le repli, les survivants entraînent la 16° compagnie qui les appuyait. Les pertes sont sévères.
Le capitaine Durand va rendre compte personnellement au général Humbert de ce qu’il a fait et vu.L’artillerie allemande est déchaînée, elle bombarde les bois, hors de portée de nos propres batteries, nos pertes sont terribles.
C’est l’heure la plus tragique, l’ennemi, quand il voudra, pourra parvenir à Broyes et Allemant.
Le général Humbert appelle au secours. Le général Dubois va répondre avec sa 42° Division, le général Grossetti ensuite avec le 77° RI.
L’attaque du 77° RI, colonel LESTOQUOI et de la 16°compagnie de zouaves du capitaine DURAND.
Le général Humbert communique au colonel Lestoquoi du 77° RI : « Toutes affaires cessantes, dirigez un bataillon sur Allemant, deux bataillons sur Broyes, je vous attend à Broyes. »Le 2° bataillon du commandant de Beaufort, sous les ordres du colonel Eon 35° Brigade arrive à Allemant.

Le 1° bataillon du commandant de Merlis et le 3° Bataillon du capitaine de Courson de la Villeneuve arrivent à Broyes.
10 H 30
La 42° Division du général Grossetti a détaché les groupes Ménétrier et Aubertin des 2° et 3° batterie du 61° RAC (régiment d’artillerie coloniale). Ces groupes sont disposés à la sortie de Broyes vers Mondement. Le colonel Boichut qui a eu l’idée de prêter ses canons dirige le tir sur le château et le village. Mais sans ligne téléphonique, le tir est approximatif. Le colonel Boichut, le « virtuose du 75″ dirige en personne mais vers 11h 15 une salve atteint une section du 16° bataillon de chasseurs prêtés par la 42° division. Déprimé par la casse que lui a causé cette salve d’artillerie, le 16° bataillon de Chasseurs replie ses avant-postes. Dès lors, la bataille de Mondement va se jouer entre l’infanterie allemande du 164° hanovrien et l’infanterie française du 77° RI épaulé par les zouaves.
13 h 15
Une patrouille conduite par le colonel Lestoquoi et le capitaine de Courson de la Villeneuve est accueillie par des coups de fusil tirés du village.
13 h 30
Le général Humbert transmet : « Instruction pour le 77° : S’emparer de Mondement, reconnaître la lisière nord-ouest du bois d’Allemant. »Le colonel Lestoquoi demande énergiquement une préparation d’artillerie. La 2° batterie du groupe Schneider canonne Mondement, mais est vite à cours de munitions.
Les bataillons Lachèze et Lagrue du 1° Régiment de Marche des Zouaves sont sous le feu meurtrier qui part du château.
Le commandant de Beaufort du 77° RI tente d’avancer d’une cinquantaine de mètres. Les pertes sont sanglantes. Il décide d’utiliser la route Broyes-Mondement comme axe d’attaque par le sud.
Le général Humbert se dirige vers Mondement : – « Alors commandant de Beaufort, le château n’est pas pris? Qu’attendez-vous ? » – « Mon général c’est une forteresse, il faut un bombardement d’artillerie. » – « C’est bon, nous allons faire donner l’artillerie et vous attaquerez, c’est l’ordre ! Il faut absolument reprendre le château. »Dans le château, 250 hommes autour des sous-lieutenant Dettmer et Naumann et du lieutenant Lefevre et d’autres officiers ont reçu des cartouches et sont installés près des fenêtres garnies de matelas et de tables.A 14 h 20, l’artillerie française pilonne le château pendant 10 minutes. Les canons de 75 provoquent 2 ou 3 brèches dans le mur du potager.
A 14 h 30, le 2° bataillon partira : la 5° compagnie en tête, colonne par quatre, la 7° suivra à 400 m et la 8° se dirigera vers la droite pour essayer par le Nord-Est de prendre le château à revers.
La 6° compagnie restera à la lisière du bois. Les zouaves feront la liaison avec les autres bataillons du 77° RI qui attaqueront.
Le commandant de Beaufort charge le prêtre soldat Gallard de donner l’absolution à ceux qui le souhaitent.
14 h 30
La charge héroïque
. Le lieutenant Génois part le premier avec dans sa compagnie de nombreux réservistes qui arrivent de Cholet.

Le commandant de Beaufort appelle à ses côtés le clairon Marquet, il met ses gants blancs, prend son bâton et s’écrie:  » En avant, mes enfants, pour la France, chargez! »
D’un seul bond la 5° compagnie, derrière son chef, arrive au mur du potager. Pas de coups de feu. Le lieutenant Génois s’élance vers la grille : « Rendez-vous! » crie-t-il ! Les tirs commencent, les autres compagnies arrivent sur la route.
Le commandant de Beaufort se dirige vers l’une des brèches, le clairon Marquet est blessé. Le commandant de Beaufort s’arrête près d’un arbre, il est tué net d’une balle en plein front.
Le fantassin Durand s’apprête à franchir la brèche, l’adjudant-chef Parpaillon  » vieux médaillé  » lui dit: « arrête, laisse moi passer.». Une balle le touche en plein coeur. Le capitaine Secondat de Montesquieu, ganté de blanc, le sabre au clair se dirige vers le mur avec le soldat Atle. Une même balle les tue tous les deux. Le sergent-clairon Marquet se dresse, porte son clairon à ses lèvres sanglantes et dans un suprême effort sonne les dernières notes de la charge et meurt. Il n’y a aucun corps à corps, l’ennemi fait feu derrière les fenêtres. A l’Ouest du château, les 1° et 3° section qui restent de la 16° compagnie du capitaine Durand essaient d’escalader la grille. Ils tombent en tas ou restent suspendus tout sanglants aux barreaux de fer. Les ordres de repli sont donnés, la charge héroïque a duré 30 minutes.
16 h 30

Ordre de canonner le château. Le général Humbert transmet au colonel Lestoquoi: « reprendre l’attaque par tout le régiment. » Le colonel Lestoquoi exige d’abord des canons pour tirer à  » la bricole  » sur le château. Il surveille, abrité derrière un arbre les brancardiers qui se font tirer dessus. Il fait alors mettre la baïonnette au canon à ses hommes. Pendant ce temps, notre artillerie tire sur le village. L’artillerie allemande répond. Les documents ennemis, étudiés après la guerre, indiquent que les allemands ont pris les brancardiers pour des officiers entraînant leurs troupes. Ils appelleront cette escarmouche la 3° attaque française de 16 h 30. 

17 h 45
Le capitaine Naud a fait amener 2 pièces de 75 et 2 caissons à 300 m du château, au Sud. Les troupes doivent s’élancer, une nouvelle fois à l’attaque du château à 18 h 30. Les 4 compagnies du premier bataillon marcheront sur le village. Le 2° bataillon s’élancera dans le potager. Les zouaves du capitaine Durand assureront la liaison entre les bataillons du 77° RI.
18 h 00
Un cinquième obus tombe sur l’aile sud. A la bricole, le colonel Lestoquoi fait tirer une trentaine d’explosifs. Tous ces obus à la mélinite portent. Les toitures flambent. Les allemands évacuent les étages supérieurs. Le capitaine Purgold de la ferme ouest apprend que son régiment a quitté Oyes et qu’il se replie vers Etoges. Il est abandonné avec ses hommes. Il donne l’ordre d’évacuer le village et le château. Le lieutenant Lefevre quitte le château le dernier, n’y laissant qu’un seul blessé grave. Quelques instants plus tard, le colonel Lestoquoi, le lieutenant Courson de la Villeneuve, le capitaine Beziers franchissent la grille avec le 3° bataillon. « Je tiens le village et le château de Mondement. Je m’y installe pour la nuit.» annonce le colonel Lestoquoi au général Humbert.
18 h 30: la fin des combats.
Les blessés du 164° hanovrien seront faits prisonniers à l’ambulance de Congy. Les autres soldats commenceront la retraite de la Marne. Les Français quitteront Mondement le 10 septembre après avoir enterré et rendu les honneurs aux morts et évacué les blessés sur l’hôpital de Sézanne. Elie Chamard est un ancien du 77° RI où il a servi pendant les 50 mois de la guerre. Ennemi des légendes, il a recoupé toutes les informations pour publier son livre:  » La bataille de Mondement » en 1939. Il est entré en relation avec le capitaine Purgold, le lieutenant Naumann, le lieutenant Lefèvre qui commandaient les troupes allemandes du 164° Hanovrien à Mondement. Ceux-ci ont approuvé le travail d’Elie Chamard. C’est son travail que nous avons retenu, après recoupage avec d’autres sources.

Document Mondement 1914.

 

source : http://www.mondement1914.asso.fr/bataille-de-la-marne

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26 novembre 2012

La bataille de Verdun Juin

Classé sous — milguerres @ 23 h 48 min

 

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Période de Juin 1916

1er juin – Pression allemande sur le fort de Vaux (rive droite)

source : http://www.lesfrancaisaverdun-1916.fr/histo-verdun-detaille.htm


Rive droite
Début juin, le général Falkenhayn veut frapper un grand coup pour enfin en finir avec Verdun !
Il devient en effet urgent et primordial pour l’Allemagne de dégager ce point du front ouest qui englouti tant d’hommes. Les raisons sont simples, les services de renseignement allemand prévoient l’imminence de 3 grandes offensives
:
-
dans la Somme, conjointement menée par la France et l’Angleterre ;
-
sur le front russe, sans doute en Volhynie et en Bukovine ;
-
sur le front italien.

Il faut donc rapidement désenclaver Verdun afin de disposer de forces suffisantes pout répondre au mieux aux événements qui se préparent…
Témoignage de Pétain :  » Le haut commandement allemand commençait à se rendre compte de la gravité de la situation. La logique eût alors voulu qu’il desserrât progressivement son étreinte autour de Verdun pour rechercher, comme le faisait le haut commandement des Alliés, une autre zone d’action. Cependant il s’obstinait dans son plan : on tenait l’armée française et on ne la lâcherait pas « 

Aux vues des terribles pertes que vient de subir l’armée allemande dans ses attaques sur le Mort-Homme et la cote 304, en avril et en mai, il est en effet difficile de comprendre pourquoi Falkenhayn s’obstine. Cependant, la mise en échec récente de l’offensive française sur le fort de Douaumont, du 22 au 25 mai, a semble t-il redonné espoir et réveillé des rêves de victoire…

La bataille de Verdun Juin  falkenhayn2

Falkenhayn veut lancer son attaque sur un front restreint, 5 à 6 km tout au plus, entre la cote du Poivre et Vaux-Damloup. Son plan, toujours très méthodique, se décompose en 2 phases :
- Premièrement, conquérir tous les points stratégiques du secteur d’attaque choisi, en l’occurrence : le fort de Vaux ; l’ouvrage de Thiaumont ; l’ouvrage de Froideterre ; le fort de Souville et la crête de Fleury. Y consacrer pour cela le temps nécessaire, malgré l’urgence, et y employer des forces importantes, jusqu’à 5 divisions s’il le faut ;
- Deuxièmement, solidement encré sur cette nouvelle ligne et maître des fortifications en faisant partie, s’élancer sur Verdun par l’étroit ravin des Vignes dans un suprême et violent assaut, et conquérir la ville.

La première phase va occuper l’armée allemande jusqu’au 22 juin, le point culminant étant la bataille puis le chute du fort de Vaux du 1er et 7 juin. A cette date, 2 crêtes seulement sépareront l’ennemi de la ville, la ligne Thiaumont-Souville-Tavannes et la ligne Belleville-Saint-Michel-Belrupt.
La deuxième phase lancée le 23 juin, va venir se briser le 12 juillet devant le fort de Souville, dernier rempart avant Verdun. Les Allemands ne seront plus qu’à 3 km de la ville, mais ne parviendront pas à percer.
Des 2 côtés, les pertes pour juin et juillet seront colossales.
Aujourd’hui, un monument, un grand lion couché, comme mortellement atteint, symbolise cette extrême limite atteinte par l’armée Allemande. Dans la soirée du 12, le Kronprinz recevra l’ordre, puisque les objectifs fixés n’ont pas pu être atteints,  » de se tenir désormais sur une stricte défensive « L’Allemagne aura dés lors perdue la bataille de Verdun. Cette bataille qui devait « saigner à blanc » l’armée française aura également « saignée à mort » l’armée allemande…
Débutera alors, pour les Français, la partie offensive de la bataille qui se prolongera jusqu’à la mi-décembre.

 

Le fort de Vaux se dresse à 2600 mètres au sud-est du fort de Douaumont.
Il culmine à 350 m et domine le village de Vaux et toute la plaine est de la Woëvre (voir également la partie « Fortifications », « Le fort de Vaux »).
Depuis le 24 mai, le fort est commandé par le commandant Raynal du 96e R.I.

Sylvain Eugème Raynal est né à Bordeaux (Gironde) le 7 mars 1867.raynal2
Au début de la guerre, il commande le 7e régiment de tirailleurs algériens.
En septembre, il est blessé légèrement à l’épaule par une balle de mitrailleuse. En décembre, il est blessé grièvement par un éclat d’obus et hospitalisé durant 10 mois.
Il retourne au front le 1er octobre 1915, mais quelques jours plus tard, il est blessé de nouveau par un éclat d’obus à la jambe. Cette troisième blessure lui vaut d’être promu officier de la légion d’honneur. Dés lors, la guerre semble terminée pour lui.
Au début de l’année 1916, la France est en manque d’officiers. Le ministère de la guerre annonce que les officiers ne pouvant plus servir en première ligne, de part leur blessure, peuvent se porter volontaires pour commander une forteresse.
Raynal, juste remis de sa blessure et boitant encore fortement, saute sur l’occasion et demande à servir dans le secteur de Verdun, ou l’offensive allemande vient de commencer.
Il est affecté au 96e R.I. et prend le commandement du fort de Vaux le 24 mai.

La garnison du fort est composée de 600 hommes alors qu’elle ne peu théoriquement n’en contenir que 250 : le 2e bataillon du 142e R.I., qui forme la garnison intérieur du fort et tient les abords extérieurs est ; mais également des blessés, des restes d’unités décimées, des égarés accidentellement qui naturellement sont venus s’abriter là et que l’on ne peut rejeter à la mort. Certains ont été évacués durant la nuit, mais depuis plusieurs jours, plus personne ne rentre ni ne sort ; 8000 obus tombent 22 heures sur 24 sur la fortification, à chaque ouverture, un obus toxique tombe toutes les 5 secondes. Des murs de sacs de sable ont été érigés à chaque accés afin que les gaz pénètrent le moins possible.
Dans le fort, la vie est insupportable. Témoignage du lieutenant Albert CHEREL :  » Il y en avait de tous les calibres : du 77, du 105, à l’éclatement déchirant ; du 210, du 380, que les soldats avaient surnommé le « Nord-Sud »à cause du grondement strident de son sillage dans l’air ; peut-être du 420, car on en trouva un culot près du corps de garde le lendemain. Ces obus, à certains moments, tombaient à la cadence de 6 par minute. Il nous semblait vivre au milieu d’une effroyable tempête. « 
Témoignage du lieutenant Albert CHEREL :  » Le fort de Vaux qui avait été bâti pour contenir une compagnie, en logeait maintenant 6. La circulation était devenue difficile. L’air était peu respirable, d’autant plus que, sans cesse, les obus éclatant près des fenêtres ou des entrées lançaient dans les couloirs leur fumée ou la poussière de terre et de pierre qu’ils faisaient jaillir.
La poussière avait un autre inconvénient ; elle augmentait la soif et la rendait insupportable. « 

Dans la nuit du 31 mai au 1er juin, le 3e bataillon du 28e R.I. est en ligne non loin du fort. Il est soumis au bombardement intense que les Allemands produisent sur le secteur du fort. Dans l’obscurité, blottis au font de leur tranchée, les hommes succombent les uns après les autres. Chacun attend l’éclat qui le tuera. A l’aube, le bataillon est entièrement anéanti.
Sa disparition permet à l’ennemi d’avance et de progresser ainsi jusqu’au ravin du Bazil.

Un coureur est parvenu à rallier le 1er bataillon du 28e qui est en arrière, en soutien. Le bataillon se porte aussitôt en avant pour contre-attaquer, malgré le tir de barrage allemand qui n’a pas faibli. Il est à son tour anéanti et réduit à 8 hommes en un instant. Il faut noter que de nombreux obus français tombent également, par erreur, au même endroit.

Les Allemands poursuivent leur progression et contournent les 1er et 3e bataillons du 5e R.I., déjà réduit de moitié par le bombardement des dernières heures.
Le 3e bataillon du 119e R.I. est alerté et reçoit l’ordre de monter en ligne en urgence. Il part de Verdun en plein jour et parvient à rejoindre le 5e R.I. Ensemble, ils réussissent à stopper l’ennemi, mais le ravin du Bazil est déjà fortement investi et ne peut être repris. La position des 2 régiments français reste donc très précaire.

p140

Dans la matinée, le 24e R.I. qui est en ligne au saillant d’Hardaumont, subit une 1ère attaque qu’il parvient à repousser à la grenade. Un peu plus tard, une seconde attaque plus compacte est lancée, les hommes se battent jusqu’à épuisement total. Les derniers survivants sont fait prisonniers.
Les Allemands avancent et occupent le saillant d’Hardaumont, puis bientôt, le ravin de la Fausse-Côte. Ils franchissent la digue puis, après plusieurs heures de combat, atteignent le bois Fumin et les retranchements R2 et R3.

Le 101e R.I. qui se trouve à présent face à l’ennemi alors qu’il occupait quelques heures auparavant une position retranchée, prend ses dispositions et forme un barrage compact dans le bois Fumin et devant l’ouvrage R1.
Lorsque la nuit tombe, R1 est à son tour pris d’assaut mais l’ennemi ne parvient pas à forcer le barrage de mitrailleuses qui a été mis en place. Les cadavres allemands sont très nombreux devant la ligne française.
Témoignage du capitaine Delvert, commandant du retranchement R1 :  » Jeudi 1er juin – Ce matin à 8 heures, nous avons vu, en avant de nous sur les pentes du plateau de Hardaumont, les fantassins sortir comme des fourmis quand on a frappé du pied une fourmilière.
Ils ont dévalé vers notre tranchée du Saillant (sans recevoir un coup de canon). Des nôtres se sont repliés précipitamment vers le ravin de la Fausse-Côte. Nous avons tirés sur les assaillants, sans grand résultat apparent.
Les Allemands, en colonne par un, se sont ensuite glissés le long de la voie ferrée. On a vu alors une file de capotes bleues, sans armes, remonter les pentes de Hardaumont : des prisonniers, soixante à quatre-vingts…
A tout moment passent dans la tranchée des blessés ruisselants de sang. Ils vont au poste de secours qui est à la redoute.
Et les Allemands défilent sans cesse le long de la voie ferrée et passent la Digue.
12 heures – Ils abordent R2. Vive fusillade. On résiste ! Enfin ! C’est notre 3e compagnie qui les reçoit. Je suis descendu à la redoute d’où l’on domine le ravin qui sépare le bois Fumin de R1. De la redoute et de R2, mitrailleuses et fantassins fusillent toute larve feldgrau qui rampe sur les pentes de Fumin.
14 h 30 – Ils ont pris R2. Notre gauche est menacée d’être tournée… A peine installés à R2, ils se sont mis à creuser en avant une tranchée, à la grande admiration de nos troupiers.
Maintenant, seul, le ravin nous sépare d’eux. Allons-nous être cueillis ici comme dans un souricière ? Deux mitrailleuses battent le ravin.
L’aspect de la tranchée est atroce. Partout des pierres sont ponctuées de gouttelettes rouges. Par place, des mares de sang. Sur le parados, dans le boyau, des cadavres raidis couverts d’une toile de tente. A droite, à gauche, le sol est jonché de débris sans noms : boites de conserves vides, sacs éventrés, casques troués, fusils brisés éclaboussés de sang. Une odeur insupportable empeste l’air. « 

A la droite du 101e, le 2e bataillon du 142e R.I., à l’est du fort, vie les mêmes épreuves.

Durant cette journée, tous les éléments français qui se sont trouvés face à l’ennemi ont été soit chassés, soit anéantis, soit fait prisonniers. L’ennemi a réalisé une avancé importante. De la position qu’il occupe désormais, il est bien placé pour attaquer le fort de Vaux par l’est.

p139

Durant la nuit, le 2e bataillon du 75e R.I. monte en ligne et prend position face au côté ouest du bois de la Caillette.
 » Nous étions 150 au départ des casernes Bévaux, le 1er juin ; quand nous sommes arrivés en ligne, sans avoir encore été mis en contact avec l’ennemi, il ne restait qu’une trentaine d’hommes à la compagnie. « 

Le 124e R.I. rejoint la tranchée Fumin. Son 2e bataillon lance aussitôt une attaque à la grenade qui ne donne pas de résultat sinon d’anéantir presque en totalité l’une de ses compagnies et d’affaiblir grandement les autres.

La 52e D.I. (49e et 58e B.C.P., 245e, 291e, 320e, 347e et 348e R.I.) est mise à la disposition de la 6e D.I.

Rive gauche.
Contrairement au front droit, le mois de juin est assez calme sur les champs de bataille à gauche de la Meuse.

A l’est du Mort-Homme, au nord de Chattancourt, 4 compagnies du 71e R.I. tentent d’améliorer leurs positions. Les sections de tête progressent d’abord sans difficulté, elles atteignent l’ennemi lorsqu’un violent tir de barrage et des feux croisés de mitrailleuses les arrêtent et les déciment. La 8e compagnie conserve avec peine le terrain qu’elle vient de gagner. Ses pertes sont de 20 tués (dont 3 officiers) et 60 blessés.


2 juin – Perte du village de Damloup – Siège du fort de Vaux (rive droite)
Rive droite

Depuis plusieurs heures, un intense bombardement par obus asphyxiants s’abat sur le secteur du fort de du village de Damloup.
Lorsqu’à l’aube, le bombardement s’arrête, le tir de barrage français ne prend par la relève. Les Allemands, 4 compagnies d’assaut, s’élancent sur le village de Damloup. Il est alors tenu par des éléments du 1er bataillon du 142e R.I. Le village tombe rapidement et les Allemands poursuivent leur progression en montant vers le fort de Vaux par le ravin de la Horgne.

p143

Ils arrivent bientôt à proximité du coffre simple nord-est (les coffres de contrescarpe sont des ouvrages autonomes défendant le fossé intérieur du fort). Il est protégé par la 7e compagnie du 142e R.I., commandée par le capitaine Tabourot, et qui occupe le coffre lui-même et les abords proches.

p144

Le combat s’engage aussitôt, mais bientôt, les positions avancées sont contournées par l’ennemi. Le capitaine Tabourot, les 2 jambes déchiquetées par une grenade, ordonne aux survivants de se replier dans le coffre simple. Le capitaine Tabourot parvient à se traîner sur ses moignons jusqu’à l’entrée ou il est emporté à l’infirmerie.

Le fort de Vaux
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Les Allemands tentent alors de pénétrer dans le coffre. Les Français reculent dans la galerie d’accès, 1 m 50 de haut, moins de 1 m de large, et établissent un barrage avec des havresacs. Les Allemands le font sauter, il est rétabli un peu en arrière. Ce dernier barrage parvient à être défendu durant plusieurs heures mais après 3 tentatives, les assaillants parviennent également à le faire sauter. Un 3e barrage de sacs de sable est mis en place plus en retrait, derrière le premier portail en fer.
Jusqu’au soir, l’ennemi emploiera tous les stratagèmes pour tenter de faire sauter la porte mais n’y parviendra pas.

Pendant ce temps, un petit groupe de pionniers allemands est descendu dans le fossé, large de 10 m et profond de 5, comblé en partie de blocs de béton, a escaladé le mur de contrescarpe et a atteint la superstructure du fort. Il est soumis à des tirs venant de 2 mitrailleuses installées dans des brèches ainsi que venant du coffre double nord-ouest.

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Les 2 mitrailleuses sont nettoyées à la grenade à main et quelques pionniers se dirigent en rampant vers le coffre double et parviennent à se hisser sur le toit.
Tout est prévu, ils ont emporté le matériel nécessaire. Grâce à des tuyaux coudés positionnés devant les embrasures, ils enfument le coffre avec des lance-flammes. Les mitrailleuses se taisent. Cependant, elles ne tardent pas à tirer à nouveau lorsque la fumée s’est dissipée. Il faut tenter autre chose… Ils descendent des grenades dans des sacs de terre, qu’ils font exploser au niveau des ouvertures, tuant les occupants et mettant les pièces hors de service.

A 17 h, la situation du coffre nord-ouest est devenue critique. Le commandant Raynal ordonne l’abandon du coffre et le replie dans le couloir d’accès, ou un barrage de sac de sable est mis en place.
Témoignage du commandant Raynal :  » Le sous-lieutenant Denizet de l’artillerie, qui défend le coffre double, vient me rendre compte que les Allemands, qui sont au-dessus de sa tête, ont, à l’aide de cordes, descendu des paniers de grenades juste à hauteur de nos embrasures, les ont fait exploser et ont mis des pièces hors de service.
D’autres Allemands, rencontrant sous leurs pieds le travail que j’avais fait faire pour boucher un trou de cinq mètres percé dans la voûte par l’explosion d’un 380, ont défait de travail et l’on aperçoit leurs têtes grimaçantes se dessiner sur le fond du ciel. En lançant des grenades par ce trou, l’ennemi peut couper les défenseurs du coffre double. Je décide que ce coffre, dont les pièces sont maintenant inutilisables, sera évacué et je me clôture de ce côté, par un barrage, construit avec créneaux pour grenadiers, en arrière de l’ouverture percée par le 380. « 

Dés lors, l’ennemi est maître des 2 coffres nord-ouest et nord-est ainsi qu’une partie de la superstructure. Il ne peut reculer, il va, coûte que coûte, engager une lutte à mort pour conquérir le fort. Les Français, impuissants, prisonniers dans la fortification, vont défendre chaque couloir, chaque ouverture, avec acharnement.

En début d’après-midi, la 4e et la 11e compagnies du 142e R.I. contre-attaquent le village de Damloup, elles sont anéanties par les obus avant d’atteindre le village.

Jusqu’au soir, les combats dans le secteur du fort, sur sa superstructure et dans les galeries d’accès aux coffres ont été incessants, très violents et très meurtriers.
Il va en va de même à l’ouvrage R1, ou les éléments du 101e poursuivent leur lutte Suite du témoignage du capitaine Delvert, commandant du retranchement R1 :  » Vendredi 2 juin – Nuit d’angoisse, perpétuellement alertés…
Nous n’avons pas été ravitaillés hier. La soif est pénible.
Un obus vient de faire glisser ma plume. Il n’est pas tombé loin. A en juger par la direction et l’éclatement, c’est du 75. Pièce décalibrée qui tire trop court. J’envoie une fusée éclairante et une fusée verte pour qu’on allonge le tir. Peine perdue.
13 h 30 – La lutte à coups de fusils a repris, plus ardente que jamais.
20 heures – Les Allemands d’en face sortent de leurs tranchées. Ici, tout le monde est au créneau. J’ai fait distribuer à tous des grenades, car à la distance où nous sommes le fusil est impuissant. Sortais coupe les ficelles des cuillers et nous les expédions. Ils nous répondent par des grenades à fusils, mais qui portent trop loin. Ceux qui sont sortie, surpris par notre accueil, rejoignent la tranchée Sarajevo en vitesse… on voit des ombres s’enfuir précipitamment et se diriger vers l’arrière ; sans doute la seconde vague qui se dérobe… Si nous avions un tir de 75 maintenant ce serait parfait.
22 heures – Un homme arrive du poste du colonel avec cinq bidons d’eau – d’on un vide – pour toute la compagnie. Ce sont des bidons de deux litres. Cela fait neuf litres, à peu près, pour soixante homes, huit sergents et trois officiers. L’adjudant Dubuc fait devant moi, avec une parfaite équité, la distribution de cette eau qui sent le cadavre. « 

A la nuit, un bataillon du 53e R.I. et la 63e D.I. (216e, 238e, 292e, 298e, 305e et 321e R.I.) viennent renforcer les positions françaises très précaires entre le fort et Damloup (le 298e se dirige sur Tavannes).

Durant ces 2 journées d’intenses combats, l’infanterie française totalement désorientée a soit été totalement inexistante à des moments cruciaux, comme l’assaut allemands sur le fort, soit a tiré à de nombreuses reprises sur ces propres positions.
Ces erreurs, si elles avaient pu être évitées, auraient rendues la tâche beaucoup plus dure aux assaillants.
Témoignage du major RIBELAY du 58e R.A.C. :
 » Le capitaine Tabourot, ce héros magnifique dont on ne peut écrire le nom qu’avec un frémissement de respect, a eu avant de mourir une parole atroce. Sitôt l’attaque allemande déclenchée, il avait demandé à plusieurs reprises notre tir de barrage. Pris de colère devant le silence de notre artillerie, qui avait permis l’encerclement du fort de Vaux et allait rendre inutiles tout ce courage dépensé par ses hommes et toutes ces morts, il s’écria en tombant frappé à mort lui-même :  » Ecoutez bien mon dernier ordre, vous là ! Ceux d’entre vous qui pourront s’échapper, qu’ils aillent casser la gueule aux artilleurs !  » Venant d’un tel homme, de tels propos ne peuvent être passés sous silence. Ils appellent des commentaires.
Nous avons eu l’occasion de relever des erreurs et des fautes de notre artillerie.
Le 1er juin, nos 75 ont à plusieurs reprises tiré sur nos propres tranchées. C’était là un accident presque fatal en cette bataille de Verdun où l’on demandait au matériel le même surmenage qu’aux hommes, mais cet accident n’est excusable que s’il demeure un accident et ne tend pas à devenir une règle.
Le 2 juin, à de nombreuses reprises, « l’accident » se reproduit. Il se reproduira encore le 3 juin, puis le 4, puis chaque jour, peut-on dire en ce début de juin. Mais la journée du 2 juin mérite un examen spécial car c’est au cours de cette journée que se sont accumulés accidents et erreurs d’une façon quasi systématique.

Quelques traits du tableau d’ensemble :
 » Un officier du 53e arrive à la redoute avec une horrible blessure. Un éclat très large lui a labouré latéralement toute la face avant du corps. Le front est ensanglanté, la bouche dégoutte de sang. Les bras, les mains, la poitrine, les jambes, tout ne paraît qu’une plaie. Il est hagard, fou de colère contre l ‘artillerie. Une compagnie de 90 hommes en a perdu 40 en quelques minutes. Six mitrailleuses ont été démolies et leurs servants tués. Et le tir continue toujours. Il a lancé plus de 100 fusées vertes sans résultat. Il n’y a rien à faire qu’à se terrer contre notre propre tir.  »
(D’après un récit du sous-lieutenant G. HUGUENIN du 142e R.I.)

Enfin, les 75 se décident à allonger leur tir, mais ils l’allongent tellement que nos obus vont frapper les objectifs anciens, bien en arrière des nouvelles lignes allemandes. Ce sont des munitions gaspillées.
Il y a plus grave encore.
Le tableau de tir, sur ce point du front, le 2 juin, se lit de la façon suivante :
A – Barrages à 0 h 45, à 1 h 45 et à 2 h 15.
B – Barrages en avant du fort à 2 h 45, à 3 h 15, à 3 h 45 et à 4 h.
C – Entre 4 h et 10 h 45, 2 tirs de barrage, l’un à 7 h 30 et l’autre à 9 h.
D – De 11 h à 17 h 40, silence. A 17 h 40, reprise de la cadence de tir.

p254

Reprenons les divers points de ce tableau :
A – Les barrages ont permis, avec leurs longs intervalles, tous les préparatifs de l’attaque allemande ; pourtant cette attaque n’était nullement imprévue puisqu’elle avait été précédée d’un tir de préparation de 20 heures.
B – Les barrages après l’attaque sont demeurés sans effet pour la défense du fort puisqu’ils sont tombés au-delà des tranchées que venaient d’occuper les Allemands.
C – Deux tirs de barrage seulement entre 4 heures et 10 h 45, c’est une plaisanterie hors de propos, après une attaque comme celle que vient de subir le fort. L’ennemi a eu ainsi tout loisir pour approfondir et creuser la tranchée qu’il nous avait enlevée.
 » Du fort, impuissant, la rage au cœur, nous regardions les travailleurs ennemis qui, profitant de cette tranquillité, se promenaient à découvert, fumaient tranquillement la pipe sur les parapets et faisaient même des gestes pour nous narguer.  »
(D’après un récit du sergent Henri MATHIEU du 142e R.I.)

D – Quant au silence entre 11 heures et 17 h 40, il défie tout commentaire. « 

Rive gauche
R.A.S.

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Front au 2 juin 1916


3 juin – Siège du fort de Vaux (rive droite)
Rive droite
A 2 h, le 2e bataillon du 75e R.I. tente une attaque vers la Caillette mais ne parvient pas à progresser. A 9h, une nouvelle tentative donne le même résultat.

Les 1er et 2e bataillons du 119e R.I. attaquent en haut du ravin du Bazil mais ne parviennent pas à forcer la ligne allemande. Plus tard, ils repoussent 2 violentes contre-attaques.

Le commandant Raynal envoie un pigeon à la citadelle de Verdun pour demander un tir d’artillerie sur les dessus du fort. Cependant, lorsque que l’oiseau arrive à destination, il est blessé et a perdu la bague contenant le message. Il était le suivant :  » Les pertes de l’ennemi sont effroyables, mais il reçoit sans cesse des renforts, des troupes fraîches qui escaladent le fort, travaillent sur le dessus et autour de l’ouvrage. Il occupe nos anciennes tranchées qu’il a armées de mitrailleuses ; il est même parvenu à en installer sur le dessus du fort. « 

Cependant, à 5 h, un avion français parvient à survoler l’ouvrage et à rendre compte de la situation. Peu de temps après, le tir que souhaitait le commandant Raynal s’abat sur le fort. Les pionniers allemands se réfugient dans les coffres de contrescarpes conquis la veille.

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Dans la matinée, 2 bataillons du 53e R.I. qui sont en position dans le secteur du fort, reçoivent l’ordre de se porter au nord de l’ouvrage et de tenter une attaque. Leurs actions ne donnent aucun résultat mais il fallait s’y attendre, ses hommes sont trop épuisés par plusieurs jours de bombardement. Il est prévu de réaliser une attaque de plus grande envergure le lendemain à l’aube.
Toute la journée, les combats de taupes se poursuivent dans les 2 galeries enfumées qui relient les 2 coffres nord au cœur du fort. Mais la situation reste inchangée.


Quelques détails de ces combats, témoignage du Kurt Von Raden, correspondant de guerre allemand :  » Un escalier descendait profondément, puis venait un court palier, puis un roide escalier montant jusqu’à une solide porte en chêne qui empêchait d’aller plus loin. Le lieutenant des pionniers Ruberg décida de faire sauter cette porte en y plaçant tout ce qu’il fallait de grenades à main et de mettre à profit la confusion qui s’ensuivrait pour donner l’assaut avec ses soldats. Pour n’être pas elle-même anéantie par l’explosion, il fallait que le troupe gagnât assez de temps pour pouvoir, la mèche une fois allumée, descendre l’escalier et remonter de l’autre côté, ce qui exigeait au moins un cordon brûlant vingt secondes.

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Le lieutenant Ruberg, à défaut de pétards explosifs, lia donc ensemble une douzaine de grenades ; il les assujettissait contre la lourde porte, lorsqu’il entendit, derrière celle-ci, le chuchotement des Français et le petit crépitement significatif d’un cordon Bickford. Il n’avait donc plus le temps de la réflexion car, en une demi-minute au plus, la porte allait sauter de dedans, et les Français auraient, dans ce cas, la supériorité morale de l’assaut. Il fallait donc les devancer. Le lieutenant fit signe à ses hommes de se garer, tira le détonateur normal d’une des grenades à main qui fonctionne en cinq secondes, et se jeta au bas de l’escalier pour n’être pas lis en pièces. Il était à mi-chemin quand se produisit une formidable explosion : la charge posée par les Français sautait en même temps que l’autre, sous son action. La pression de l’air lança le lieutenant à quelques mètres plus loin, et il reçut dans le dos plusieurs éclats. Ses pionniers se jetèrent en avant dans le couloir, arrivèrent jusqu’à un croisement, mais furent alors reçus par deux mitrailleuses placées à angle droit environ à dix pas en arrière, si bien qu’il devint impossible de pousser plus loin. Il fallu patienter toute la nuit. « 

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A l’ouvrage R1, le combat continu. Capitaine Delvert, commandant du retranchement R1 :  » Samedi 3 juin – Il y a près de soixante-douze heures que je ‘ai pas dormi. L’ennemi attaque à nouveau au petit jour (2 h 30).
- Du calme, les enfants ! Laissez-les bien sortir ! On a besoin d’économiser la marchandise.
Un craquement d’explosions bien ensemble ! Bravo ! On voit les groupes allemands tournoyer, s’abattre.
A 3 h 30, ils en ont assez et rentrent dans leur trou…
A 6 heures, les brancardiers allemands sortent pour ramasser leurs blessés. J’empêche de tirer dessus.
Comme les Allemands passent sans discontinuer la Digue, qu’ils occupent R2, nous sommes menacés d’encerclement. La situation est vraiment terrible. Un angoisse indicible serre le cœur. Et nous sommes toujours accablés d’obus.
A 14 heures, une rafale me démolit deux mitrailleuses, m’enterre toutes les munitions, hache un servant, en blesse deux autres. A 17 h 15, nouvelle rafale…
Ce soir, préparation d’artillerie formidable de la part des Allemands. Nous serons sûrement attaqués de nouveau. Je fais rétablir la plate-forme de mitrailleuse démolie dans la journée et mettre en batterie une des deux pièces qu’on à pu réparer…
Pour boire, comme il pleut, les hommes ont mis leurs quarts dehors et établi des toiles de tente.
A 20 h 30, ces messieurs d’en face sortent de Serajevo.
Les Allemands sont accueillis à quinze mètres d’un tel barrage à la grenade, appuyé par un tel feu de mitrailleuses, qu’ils n’insistent pas. L’attaque est arrêtée net…
Les obus se remettent à tomber. « 

Toute l’après-midi, le bombardement allemand est très violent sur les bois de Vaux-Chapitre, de la Vaux-Régnier et de la Montagne, les ouvrages de Souville et de Tavannes, la batterie de Damloup et ses abords.

Rive gauche
R.A.S.


4 juin – Siège du fort de Vaux (rive droite)
Rive droite
Dès 2 h, la contre-attaque prévue la veille par les Français est lancée. Cependant, un seul bataillon du 298e R.I. y participe. Il ne peut prétendre seul à débarrasser les éléments du fort des forces ennemis qui en sont maîtres. Il s’élance cependant avec courage et énergie, et parvient à reprendre un élément de tranchée au nord-ouest. Il ne pourra pas progresser d’avantage, soumis aux tirs des mitrailleuses allemandes venant des coffres de contrescarpe.

Le commandant Raynal qui a suivi cet assaut censé lui venir en aide, est de plus en plus inquiet. Il connaît le courage de ses hommes, il sait qu’ils se battront jusqu’au bout, mais si aucune aide lui vient de l’extérieur, comment pourra t-il remédier au manque d’air et au manque d’eau.
Le courage ne remplace pas la soif…  » Tout le monde chercher un peu de fraîcheur contre les dalles ou contre les murs. Hélas ! la pierre est chaude. Les yeux brillent de fièvre, et l’on n’à touché qu’un quart d’eau depuis vingt-quatre heures. L’air est affreusement lourd : j’ai l’impression de me remuer sous une pile d’édredons. Une poignée de braves continue de soutenir le moral aux barrages, mais la masse commence à faiblir « 

 » Enfiévrés, les hommes ne demandaient qu’à boire et ne pouvaient goûter aux aliments. L’air était empoisonné par la fumée des gaz, de la poudre et de la poussière ; la couche était telle que les lampes s’éteignaient et que les lampes électriques n’arrivaient pas à percer sa profondeur à plus de 50 centimètres. Les hommes étaient si faibles qu’à chaque instant plusieurs tombaient en syncope. Les blessés, assez nombreux, ne pouvaient être soignés, faute de médicaments. « 

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A 11 h 30, le dernier pigeon du fort, matricule 787-15, vient d’être intoxiqué par les gaz, il va mourir. Alors que l’on tient la cage le plus haut possible, le commandant Raynal rédige son dernier message :  » Nous tenons toujours, mais nous subissons une attaque par les gaz et les fumées, très dangereuse. Il y a urgence à nous dégager. Faites nous donner de suite communication optique par Souville, qui ne répond pas à nos appels. C’est notre dernier pigeon. « 
Lorsque qu’il prend son envole, il pauvre oiseaux est désorienté et vient se reposer sur l’embrasure d’une meurtrière. Il est récupéré et envoyé à nouveau, mais cette fois, saluer par les mitrailleuses allemandes, il s’envole en direction de Verdun. Quelques dizaines de minutes plus tard, il rejoint le pigeonnier militaire de la citadelle de Verdun et expire. Il a accompli sa mission. Il recevra une bague d’honneur avec cette citation :  » Malgré des difficultés énormes résultant d’une intense fumée et d’émission de gaz, a accompli la mission dont l’avait chargé le commandant Raynal. Unique moyen de communication de l’héroïque défenseur du fort de Vaux, a transmis les derniers renseignements qui aient été reçu de cet officier. Fortement intoxiqué est arrivé mourant au colombier.  »

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Plaque commémorative du pigeon mat. 787.15
(visible au fort de Vaux
)

Comme la veille, les Allemands tentent toute la journée, par tous les moyens de forcer les barrages mis en place par les Français.
Témoignage du caporal brancardier Vanier, du 101e R.I. :  » Les Allemands nous envoient du liquide enflammé ; une fumée noire entre dans les casemates, le bruit sourd des grenades nous arrive de plus en plus précis ; nous ne pouvons pas respirer ; nous sommes noirs comme des moricauds. Pour avoir de l’air, il faut ouvrir les fenêtres. Avec beaucoup de précautions, nous enlevons peu à peu les sacs de terre qui les protègent. Nous avons de la chance de ne pas voir d’Allemands dans le fossé. Quelques-uns sautent dehors pour pouvoir respirer. Mais il faut rentrer : ordre du commandant de refermer toutes issues.
Nous ne sommes pas au bout de nos épreuves : le barrage de droite vient de fléchier. Les Allemands trouvant que nous résistons trop ont pris les grands moyens : avec du pétrole enflammé, ils arrosent les défenseurs et parviennent ainsi à forcer le barrage… Quelques grenadiers nous arrivent avec diverses blessures, les cheveux, les sourcils roussis, plus rien d’humains, des êtres noirs, les yeux hagards, tout ce qui peut être brûlé et brûlé. Grosse émotion… quelques hommes commencent à perdre la tête… « 

A 22 h, Raynal convoque tous les officiers encore valides afin de faire un point sur la situation. Elle n’est pas brillante… la soif est le plus gros problème et il ne va pas s’arranger. Les hommes sont voués à s’affaiblir indéniablement, heure après heure.
Raynal décide donc de tenter une évacuation cette nuit même, à la faveur de l’obscurité, de tous les hommes non indispensables à la défense et l’intendance du fort. Tous les soldats ne faisant pas partie de la garnison, mourant déjà de soif inutilement, doivent donc s’échapper vers les lignes françaises.

A 1 h 30 (le 5 juin), la troupe constituée se regroupe sous les ordres de l’aspirant Buffet.
Témoignage du caporal Guillantou :  » Le moment du départ arrive. Il est 1 h 30. L’aspirant Buffet sort en tête. Je suis, et dès lors, me porte en avant. La mitrailleuse crépite, les fusées nous éclairent ; un violent tir de barrage nous accompagne, depuis les 305 jusqu’aux 77 ; c’est un déluge d’obus.
Qu’importe ! Notre groupe de neuf ne se rebute pas et continue son avance.
L’espace, quoique difficile et long à franchir, est bientôt parcouru.
Nous arrivons ainsi à une carrière appartenant aux lignes françaises ; le cri de  » Halte-là !  » retentit. Immédiatement, plusieurs voix répondent  » France !  »
Notre tâche était presque terminée ; l’évasion avait réussi. « 

Une 100e d’hommes parviennent ainsi à rejoindre les lignes françaises.
L’aspirant Buffet est immédiatement conduit au fort de Tavannes, afin de rendre compte au commandant du secteur sur la situation du fort de Vaux. L’état major ainsi informé, met immédiatement sur pied une contre-attaque pour le 6 au matin.
Il faut maintenant que quelqu’un connaissant le secteur, regagne le fort afin de réaliser la liaison avec le commandant Raynal :  » Tenez encore, nous allons contre-attaquer « . On propose la mission à l’aspirant
Buffet qui accepte aussitôt. Il repartira donc à la nuit vers le fort, accompagné du sergent Fretté, ayant également participé à l’évasion.

Nouvelle journée de lutte à l’ouvrage R1, résumant toutes celles des autres secteurs. Capitaine Delvert, commandant du retranchement R1 :  » Dimanche 4 juin – J’étais à la redoute à organiser la liaison avec ma gauche. Au même instant, pétarade significative. Je grimpe en vitesse l’étroite rampe qui me mène dans la tranchée et gagne mon poste de combat.
Les grenades claquent de toutes parts. A 4 heures, tout est fini.
Il fait un soleil radieux, qui rend plus que poignante encore la désolation de ce ravin.
14 h 30 – Depuis midi, bombardement par gros calibre. La terre tremble. La cagna est pleine de gravats. Ils veulent décidément démolir cette tranchée.
16 h 30 – Les Allemands grimpent toujours sur les pentes du bois Fumins, et toujours sans recevoir un coup de canon. Je fais en hâte établir une mitrailleuse à la tranchée de flanquement qui domine le ravin, au-dessus de la redoute, et y envoie le sergent Choplain avec huit hommes. Ils fauchent ce qu’ils peuvent ; mais c’est un crève-cœur de voir ces messieurs se renforcer ainsi à discrétion, en plein jour.
18 heures – Le bombardement recommence. Cette fois, ce sont les nôtres qui tirent… mais sur nos propres tranchées. Un vrai tir de démolition. Deux dans la journée, c’est beaucoup. Celui-ci est plus terrible que le premier.
L’élément de tranchée, à droite du carrefour R1-Courtine, est littéralement écrasé ; tous les défenseurs tués ou blessés. Partout ce ne sont que gémissements, courses de brancardiers qui, malgré leur dévouement, sont débordés.
Levêque, haletant, vient s’appuyer quelques instants sur le mur de mon P.C. Sa bonne figure d’honnête brave homme est creusée ; les yeux cerclés de bleu semblent sortir de la tête.
On parle toujours de héros. En voici un, et des plus authentiques. Il n’a pas la croix de guerre. C’est un brave homme, tout modeste, qui fait son devoir sans se soucier des balles et des marmites, qui fait son devoir à en crever. C’est un vrai héros.
L’effroyable canonnade dure toujours !
20 heures – Nous sommes relevés ! C’est une si grande joie que je n’y croie pas.
A 21 h 30, nous commençons la relève avec le lieutenant Claude. La nuit est calme. A peine quelques marmites.
23 heures – Arrive un courrier du colonel.  » En raison des circonstances, le 101e ne peut être relevé.  » Quelle déconvenue pour mes pauvres troupiers ! Ils font l’admiration du lieutenant Claude. Il y a de quoi. Il n’en reste plus que trente-neuf ; mais quels braves gens !
A cette note en est jointe une autre :  » Occupez-vous toujours R1 ?  » « 

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Rive gauche
R.A.S.

5 juin – Siège du fort de Vaux (rive droite)
Rive droite

C’est une nouvelle journée de lutte qui se déroule dans les coursives, les couloirs et les casemates. Mais tous les points stratégiques sont conservés au pris de souffrances inouïes.
Le bombardement allemand est très violent sur le fort et ses alentours. De nombreux obus français tirés trop court, viennent s’y ajouter.

A 4 reprises, le commandant Raynal tente l’envoi d’un message optique au fort de Souville.
A 1 h :  » L’ennemi travaille, partie ouest du fort, à constituer un fourneau pour faire sauter voûte. Taper vite avec artillerie. « 
A 8 h :  » N’entendons pas notre artillerie. Sommes attaqués par gaz et liquides enflammés. Sommes à toute extrémité. « 
A 21 h 45 puis à 23 h :  » Il faut que je sois dégagé ce soir et que du ravitaillement en eau me parvienne immédiatement. Je vais toucher au bout de mes forces. Les troupes, hommes et gradés, en toutes circonstances, ont fait leur devoir jusqu’au bout. « 

A minuit, l’aspirant Buffet et le sergent Fretté partent de Tavannes et parviennent à regagner le fort de Vaux. Ils sont accueillis très chaleureusement par le commandant Raynal auquel ils transmettent leur message d’espoir.
Ce message, bien que positif, n’est pas du tout satisfaisant. Seulement 4 compagnies (238e et 321e R.I.) sont prévues pour l’attaque, accompagnées de quelques pelotons du génie munis d’échelles spéciales, pour gravir la superstructure, comme au Moyen Age. Sans mettre en doute la valeur des combattants ni leur héroïsme, il est illusoire de croire que l’ennemi laissera avancer ces hommes équipés d’échelles. En ce qui concerne la préparation d’artillerie, aucun détail, alors qu’elle aurait du durer plusieurs jours pour être efficace, comme l’on fait les Allemands !
Le commandant Raynal est ses officiers doivent se résigner à l’action prévue par le G.Q.G., ils ferons de leur mieux…

Suite et fin du témoignage du capitaine Delvert, commandant du retranchement R1 :  » Lundi 5 juin – Je reposerais volontiers, mais les  » totos  » s’y opposent. Le contre ordre de relève fait que le compagnie n’aura pas encore d’eau aujourd’hui. Sitôt le contre ordre reçu, j’ai envoyé une corvée d’eau. Elle n’est pas revenue. Heureusement il pleut. Les hommes vont étaler des toiles de tentes. Une soif terrible me dessèche la gorge. J’ai faim ; manger du singe avec des biscuits va encore augmenter ma soif.
Dans la tranchée Serajevo, qui nous est parallèle, c’est un mouvement continu dans les deux sens. Cette tranchée doit être approfondie, tout au moins dans le boyau de circulation, à près de deux mètres…
Maintenant ils s’organisent dans les positions conquises. On les voit pelleter la terre, envoyer leurs renforts…
17 heures – L’ordre de relève est arrivé. Pourvu qu’il soit définitif !
Nous laisserons nos morts comme souvenir dans la tranchée. Leurs camarades les ont pieusement placés hors du passage. Hélas ! Que de lugubres sentinelles nous abandonnons ! Ils sont là, alignés sur le parados, raidis dans leur toile de tente dégoûtante de sang, gardes solennels et farouches de ce coin de sol français qu’ils semblent, dans la mort, vouloir encore interdire à l’ennemi.
21 heures – Relève. Ce n’est pas tout d’être aux retranchements du fort de Vaux, il faut encore en sortir.
Effroyable la marche dans la nuit vers le P.C. Fumin. Clerc guide le mouvement. Il retrouve à tâtons le chemin, de trou d’obus en trou d’obus. La plaine est bouleversée, criblée d’entonnoirs où l’on trébuche sur des cadavres… nous descendons à travers le bois dont les pentes aboutissent au tunnel. Dans le tunnel ! Enfin ! Nous respirons.
Quand je dis :  » Capitaine de la 8e compagnie ; R1 !  » je me rend compte de l’horreur de la situation dans laquelle nous nous trouvions. On nous regarde comme des rescapés. On nous offre à boire… On nous félicite… On nous embrasse…
Nous repartons, dans la nuit, le long de la voie ferrée… Ici les bois ne sont pas abattus et les branches nous accrochent au visage. Mais nous avons plus l’angoisse des marmites et l’on entend à nouveau bavarder. Notre guide nous perd à travers les pentes boisées qui nous séparent de Belrupt… Enfin, voici les casernes Chevert… La route… Nous sommes arrivés. La fin du martyre. Il est petit jour. « 

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R.A.S.


6 juin – Siège du fort de Vaux (rive droite)
Rive droite

A 2 h, l’attaque française qui doit dégager le fort s’élance. Elle est composée de 2 compagnies du 321e R.I. et de 2 du 238e R.I., ainsi que de quelques pelotons du 4e Génie équipés de matériels de franchissement.

Les 2 compagnies du 321e s’élancent sur la face est du fort et parviennent à traverser une première tranchée. Ils atteignent ensuite le fossé où elles sont accueillies par un puissant barrage à la grenade. Elles tentent désespérément de forcer le passage mais en quelques instants, tous les officiers et la moitié des effectifs sont tombés. Les débris des 2 compagnies se rassemblent et rejoignent leur point de départ sous un déluge de fer.
Témoignage de Jacques FERRANDON, soldat au 321e R.I. :  » Le 6 juin, à 2 heures du matin, nous montions à l’attaque du fort de Vaux. Nous avançâmes jusqu’au moment où, ayant épuisé toutes nos munitions en grenades et, postés dans un entonnoir, nous tirions presque à bout portant sur l’ennemi, bien visible sous les fusées éclairantes.
Trop occupé à me battre, je n’entendis pas l’ordre de repli ; quand je m’aperçus que j’étais seul, je m’aplatis dans un trou. Ayant attaché mes armes et équipements à mes jambes, je pris en rampant le chemin du retour. Combien de temps m’a-t-il fallu, je ne puis le dire, mais ce que je vis fut affreux : partout des cadavres français et allemands, pêle-mêle. Je ne me détournais de l’un que pour passer sur un autre ; pas un trou qui ne contînt plusieurs morts ou mourants ; c’était épouvantable ; il faut avoir parcouru les abords du fort de Vaux pour se rendre compte d’un tel massacre. « 

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Les 2 compagnies du 238e R.I. (22e et 23e), s’élancent de la tranchée Besançon, sur la face ouest du fort.
En voyant approcher la 22e compagnie, l’ennemi évacue les tranchées en avant du fort, ce qui permet aux Français d’atteindre assez facilement le fossé et de s’étendre vers la face nord. Cependant, les mitrailleuses allemandes installées sur la superstructure ouvrent le feu et causent des ravages dans la troupe, qui est bloquée contre la paroi et qui tente désespérément de l’escalader.
A 4 h, il ne reste plus que 30 hommes, dont 17 blessés. Les Allemands s’élancent sur eux et les font prisonniers.

La 23e compagnie qui a été quelque peu retardée par l’encombrant matériel qu’elle doit charrier (échelles, mitrailleuses, munitions) atteint à son tour le fossé du fort. Elle doit cependant renoncer à y descendre, se serait une mort certaine que de tenter de traverser ce couloir pris d’enfilade par un grand nombre de mitrailleuses allemandes. La troupe se résigne à rester dans les énormes trous d’obus qui précédent le fossé.
A la nuit, la 23e compagnie du 238e R.I. regagne la tranchée Besançon qu’elle a quittée le matin.

Témoignage de Georges QUETIN, soldat au 238e R.I. :  » Le 238e d’infanterie est remonté en face du fort de Vaux au moment de l’attaque. Quelques jours plus tard, j’ai assisté à l’appel d’une compagnie : un seul caporal à répondu présent pour toute sa compagnie. J’ai vu cet homme pleurer en entrant dans le cantonnement et appeler ses camarades disparus. « 

Du fort, les assiégés torturés par la soif ont assisté impuissants à l’infortune des 4 compagnies venues les délivrer. Les réserves d’eau sont pratiquement épuisé, le commandant Raynal lance à 6 h 30 un ultime message optique au fort de Souville, déchiffré comme cela :  » … interviendrez avant complet épuisement… Vive la France ! « 
Descriptif de la distribution d’eau durant les 6 jours de siège donnée par le médecin auxiliaire Gaillard… :
 » La seule boisson en usage au fort de Vaux était l’eau de la citerne, javellisée à trois gouttes par litre, filtrée et aérée par le médecin du fort et moi.
Distribution : 1er juin, néant ; 2 juin, 1 litre par homme ; 3 juin, ¾ de litre par homme ; 4 juin, néant ; 5 juin, ½ litre par homme ; 6 juin, néant. « 

Dans les casemates ou à l’infirmerie, ou une 100e de blessés agonisent sans soin, plusieurs hommes boivent leur urine.

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La nouvelle attaque sur Vaux venant d’échouer à son tour, le général Nivelle réitère en formant sur le champ une brigade composée du 2e Zouave et du R.I.C.M. (Régiment d’Infanterie Colonial du Maroc).
Sa mission est de nouveau de reconquérir entièrement le fort. Elle est fixée pour le 8 à 4 h 30.
Témoignage du commandant P… :
 » L’histoire de la formation de cette brigade mérite d’être relatée en détail, non à cause de son importance propre, mais à cause de la connaissance qu’elle donne de la mentalité d’un chef qui s’est cru et à qui l’on a voulu faire croire qu’il était un grand chef.
Le général avait exposé son idée de secourir à tout prix le fort de Vaux à son chef d’état-major sous prétexte que « l’honneur était engagé ». Celui-ci avait fortement cherché à dissuader le général, mais sans succès et le général décida de se rendre à R., sur la rive gauche, en y convoquant tous les chefs de groupement et de division. Le chef d’état-major, désireux de tout tenter pour arrêter le général me désigna, pour l’accompagner (j’avais déjà commandé au front un bataillon d’infanterie et un bataillon de chasseurs, et je possédais la pleine confiance du général comme fantassin) en me priant de faire tout ce qu’il serait possible pour amener le général à renoncer à cette fantaisie. « Du reste, ajoutait-il, le général vous mettra lui-même au courant pendant le trajet… »
En voiture, voyant que le général ne disait rien, je lui demandais : -Mon général, le chef d’état-major m’a prié de vous rappeler que vous deviez au cours de la route me mettre au courant de vos intentions.
- Ah ! oui, répondit le général, mais je n’ai pas encore pris de décision. Le chef d’état-major avait pensé qu’on pourrait former une brigade de marche en prélevant des troupes sur la rive gauche, et la transporter sur la rive droite pour reprendre le fort de Vaux la nuit prochaine.
- Mais, mon général, m’écriais-je, c’est insensé ! Comment une pareille idée a-t-elle pu venir à un homme comme votre chef d’état-major ? Ce n’est pas possible. C’est là, au point de vue fantassin, une de ces erreurs qui coûtent cher, et sans jamais avoir de résultats. Comment peut-on espérer obtenir d’une brigade de marche, composée de régiments ou de bataillons venus de partout, sous la conduite d’un chef inconnu d’eux, sans la moindre cohésion, dans un secteur qui ne représente qu’un chaos lunaire et tout à fait nouveau pour eux, avec les marmitages que vous connaissez, ce qu’une division fraîche, bien encadrée, avec toute son artillerie, n’a pu réussir il y a quelques jours ?
- L’honneur militaire exige que l’on fasse quelque chose.
- Oui, mon général, si quelque chose est possible, mais pas si ce quelque chose n’a comme effet que la destruction de nouvelles unités, sans résultat. Le fort me paraît à bout de forces. J’ai vu hier l’aspirant Buffet au moment où il arrivait du fort, et je sais par lui que la situation dans le fort semble assez trouble. Je connais Raynal, il est énergique, il fera tout ce qu’il pourra, et vraiment qui oserait dire que l’honneur n’est pas satisfait ?
Le général se tut ; et le silence dure jusqu’à R.
A R. une vingtaine de généraux attendaient.
Ce fut une stupeur quand le général Nivelle eût exposé son projet, qui était bien le sien, bien qu’il eût semblé vouloir en donner la paternité à son chef d’état-major.
Le général N… protesta hautement. Le général de M… ancien commandant d’une Armée, qui avait accepté ensuite le commandement d’un Corps d’Armée venu du Midi, exposa au général Nivelle, que bien entendu, l’ordre serait exécuté s’il était donné, mais qu’il estimait ce projet voué d’avance à l’insuccès, que vraiment une formation de marche, aussi hétérogène que celle que l’on pourrait former dans un secteur où n’existaient plus de réserves, n’avait pas la moindre chance de réussite, que les pertes seraient élevées et qu’on pouvait se demander si la reconquête du fort valait un tel sacrifice.
Le général Nivelle maintint son point du vue, et demanda à chacun des chefs présents de mettre à sa disposition ses unités disponibles. Il fut convenu enfin que le général Savy, désigné pour prendre le commandement de la brigade de marche, aurait sous ses ordres le régiment colonial du Maroc et un régiment mixte venu d’une autre division. Les troupes étaient en 2e ligne et devaient entrer en 1er ligne dans la nuit suivante (du 6 au 7). On les ferait redescendre, transporter par camions, et elles monteraient (dans la nuit du 7 au 8) dans le secteur de Souville-Tavannes pour attaquer le 8 au matin soit 2 jours successifs passés en camion et 3 nuits à monter en secteur où à redescendre. C’est ce qu’on appelait des troupes « fraîches ».
Le général Nivelle me dit : « Maintenant que tout est d’accord, écrivez l’ordre, je signerai votre original. »
Je m’inclinais et fit l’ordre que le général signa aussitôt et qui fut remis immédiatement au général commandant le groupement.
Le général de M…, qui m’avait eu comme élève à l’Ecole de guerre, se rapprocha de moi et me dit : « Mon pauvre P…, quel métier on vous fait faire ! Mais vous ne pouviez pas ne pas obéir.  »
Si j’ai relaté ces faits, c’est que pour moi ils sont infiniment précieux pour déceler le caractère d’un homme. Le général Nivelle, venu de l’Afrique, n’était en rien préparé au rôle qu’il eut à jouer. Très brillant soldat, celui de Quennevières, il ignorait tout de la conduite des Armées. L’immense confiance en soi, l’entêtement orgueilleux, le goût de la flatterie, une vanité enfantine qui se gonflait du moindre éloge, venant de n’importe qui, tout cela s’est développé, amplifié à Souilly dans d’immenses proportions et appelait une catastrophe.
On comprend mieux les événements d’avril 1917 (remplacement de Nivelle par Pétain) à la lumière de petits incidents comme celui que je viens de raconter.  »

Rive gauche
Une nouvelle attaque menée par le 71e R.I. sur le boyau de Valence ne donne pas plus de résultat que le 1er juin.


7 juin – Capitulation du fort de Vaux (rive droite)
Rive droite

A 3 h du matin, le commandant Raynal décide d’envoyer un émissaire pour parlementer avec l’ennemi, le sous-lieutenant Farges, de la 6e compagnie du 142e R.I. Mais comment approcher de l’ennemi sans être accueilli à coup de fusils ou de grenades ?

Témoignage du commandant P… :  » De quelle façon le fort de Vaux a capitulé : Dans la nuit du 6 au 7 juin, le sous-lieutenant Fargues de la 6e compagnie du 142e R.I., a fait effort pour parlementer avec l’ennemi vers la casemate sud-ouest de l’ouvrage. Le jour arrive sans aucune réponse et pourtant les Allemands veillent de toutes parts. Vers 6 heures du matin, l’adjudant Benazet obtient une réponse au barrage qui ferme le coffre double. Immédiatement, le lieutenant allemand Muller-Verner est introduit à l’intérieur auprès du commandant Raynal (commandant en chef du fort). Toutes les conditions étant acceptées et signées, il faut évacuer la place.
Les hommes déposent les armes, bien des larmes coulent, pas un mot, un silence de mort plane sur ce morceau de France.

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L’ennemi présente les armes et puis, bien lentement, les héros du fort de Vaux descendent vers l’exil.
Les Allemands entraient au milieu d’un grand silence, écrit le caporal-brancardier Edmond Patry : on entendait le bruit de leurs bottes, ils montaient l’escalier de pierre à la file indienne, l’officier en tête, coiffé d’une casquette, suivi des téléphonistes, pionniers, tous s’éclairant de leurs lampes électriques.
Les Français étaient rangés de chaque côté de l’allée centrale du fort ; les Allemands passaient au milieu et les saluaient. Ils appartenaient au 39e régiment d’infanterie prussien.
L’évacuation se fit par la brèche nord-ouest. Au pied des pentes du fort de Vaux, la plaine marécageuse et les trous d’obus contenaient de l’eau. Tous se jetèrent sur cette eau pourtant pleine de vase…

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Le commandant Raynal fut conduit au Kronprinz (le prince héritier allemand), puis emmené à Mayence.

Récit du commandant RAYNAL : « Le Kronprinz est debout, il m’accueille avec une courtoisie très franche. Il n’est pas laid ; ce n’est pas le singe qu’on fait de lui les crayons qui l’ont caricaturé ; c’est un cavalier mince et souple, élégant et non sans grâce, qui n’a rien de la raideur boche.
Le Kronprinz parle, il s’exprime avec facilité, dans un français assez pur.
Il reconnaît et vante comme il sied la ténacité de nos hommes, leur admirable vaillance. « Admirable » : il répète plusieurs fois ce mot. Le Kronprinz me remet la copie du message par lequel notre général en chef envoyait ses félicitations au fort de Vaux.
Maintenant l’héritier du kaiser arrive au geste noble :
- Désireux d’honorer votre vaillance, mon commandant, j’ai fait rechercher votre épée que je me dois de vous rendre ; malheureusement, on n’a pu le retrouver… Et pour cause, suis-je tenté de glisser : je n’ai eu pour toute arme personnelle que ma canne de blessé et mon revolver.
Il poursuit, en me présentant le coupe-choux d’un sapeur du génie :
- Je n’ai pu me procurer que cette arme modeste d’un simple soldat, et je vous prie de l’accepter.
Mon premier mouvement est de me hérisser ; mais le Kronprinz ne se moque pas de moi, c’est très sérieusement qu’il accomplit son geste, et comme l’effet ne lui en échappe pas, il insiste sur l’intention qui donne à ce geste sa véritable portée :
- L’arme est modeste, mais glorieuse, mon commandant, et j’y vois, comme dans l’épée la plus fière, le symbole de la valeur française…
Je ne peux plus refuser :
- Ainsi présenté, j’accepte cette arme et remercie Votre Altesse de l’hommage qu’elle rend à la grandeur de mes humbles camarades.
C’est tout, je salue militairement et m’en vais en emportant mon coupe-choux. Nous n’avons pas fait cent mètres que :
- Herr major, Son Altesse Impérial vous prie de revenir.
Je regagne le quartier général du Kronprinz. Comme je pénètre dans le bureau par une porte, il sort d’une autre pièce et vient à moi, tout épanoui : il tient une épée à deux mains, un sabre-épée d’officier français :
- J’ai trouvé, mon commandant. Je vous prie d’accepter cette arme plus digne de vous, en échange de celle que je vous ai offerte, à défaut d’une autre. « 

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Commandant Raynal prisonnier

Ce n’est que par le communiqué allemand fait le soir, que la France apprend la chute du fort.
Aussi, le général Nivelle maintient son ordre d’attaque prévu pour le lendemain.

Bilan du siège du fort de Vaux :
Lorsque que l’on étudie de plus près la capitulation du fort de Vaux, dû principalement à la soif et non à la conquête des organes principaux du fort par l’ennemi, on ne peut s’empêcher de penser qu’elle aurait été l’issue si au 1er juin, les citernes avaient été pleines et la défense du fort correctement menée.
En effet, durant les mois précédents, rien n’avait été fait pour redonner au fort sa puissance de feu, et l’on mourrait de soif déjà bien avant le mois de juin.
Le lieutenant Borgoltz, qui avait fait une reconnaissance au fort le 6 mars, avait relevé de nombreuses malveillances qu’il avait remontées à sa hiérarchie. Cependant, aucune mesure n’a été prise.
Voici les grandes lignes du compte rendu établi par le lieurenant Borgoltz :  » … nous gagnons la tourelle qui est désarmée de ses pièces de 75… Telle qu’elle est, on pourrait y mettre des mitrailleuses en batterie destinées à balayer les glacis en cas d’attaque. « 

 » … les deux casernes de Bourges et les coffres flanquants, sont intacts. Nous sommes très surpris de trouver ces organes sans défenseurs, les casemates de Bourges étant d’ailleurs désarmées de leur 75 et remplie d’explosifs. Etrange conception de l’utilisation d’un ouvrage fortifié qui consiste à préparer tout pour le détruire et rien pour le défendre. Quelle lourde responsabilité pour le chef qui a donné l’ordre de prendre de pareilles mesures ! « 


 » … Par les embrasures des coffres de flanquement, nous voyons des partions entières de contrescarpe renversées dans les fossés. Le flanquement par les coffres est rendu plus difficile en raison de ces éboulements. Il faudrait une section du génie pour diriger et faire exécuter les travaux de déblaiement ainsi que pour mettre en place des réseaux Brun barbelés afin de rétablir l’obstacle et obstruer les brèches. « 


 » Les communications à découvert avec le plateau en arrière du fort sont précaires et très périlleuses en raison de l’arrosage constant de tous calibres, entretenu par les Allemands, qui gênent les ravitaillements. Pourquoi, depuis que l’on est fixé sur cette façon de procéder des Allemands, l’ordre n’a-t-il pas été donné de creuser une galerie suffisamment profonde du 350 à 400 mètres de longueur, pourvue à ses deux extrémités de deux ou trois sorties, vers la lisière nord des bois de la Vaux-Régnier. Ainsi seraient assurés, en tout temps, en toute sécurité, malgré le bombardement, la relève du personnel ainsi que le ravitaillement en vivres, eau, matériel et munitions de la garnison de défense. D’où possibilité de prolonger la résistance en limitant les fatigues et réduisant les pertes. « 


 » Les chambrées étaient bondées, les couloirs, les escaliers, les latrines, tout était encombré de soldats qui dormaient, somnolaient, causaient, fumaient, en attendant leur tour d’aller risquer leur vie au parapet.  »  » Les citernes baissaient rapidement, car les tuyaux qui leur amenaient l’eau des sources de Tavannes avaient été crevés par les gros obus. A partir du 11, la ration fut fixée à un quart par homme et par jour. Le 13, déjà, les citernes étaient presque vides ; ce jour-là, pour puiser et distribuer l’eau, ou plutôt la boue, un soldat descendait dans la citerne, grattait le fond avec son quart et versait ce qu’il pouvait recueillir dans le bidon qu’on lui tendait. Dés lors, il fallut que les hommes de corvée allassent, au prix des pires dangers, chercher à Tavannes l’eau indispensable. « 

L’ouvrage R1 est maintenant tenu par des éléments du 128e R.I. A 4 h, ils subissent une violente attaque qu’ils parviennent à repousser grâce à leurs mitrailleuses.

Rive gauche
R.A.S.

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Front au 7 juin 1916


8 juin – Pression allemande sur Thiaumont, Froideterre et le bois de Nawé – Perte de l’ouvrage R1 (rive droite)
Rive droite

Durant la nuit, le 2e Zouave part pour prendre ses positions de départ. Ne connaissant pas du tout le secteur, il doit être guidé depuis le fort de Tavannes par des hommes du 298e R.I. revenus spécialement du secteur du fort de Vaux. Cependant, aucun de ces hommes ne parvient à traverser le barrage d’artillerie allemand. C’est donc seul et avec du retard, que le 2e Zouave prend la direction du fort.
Quand il arrive sur ses bases de départ sous une pluie battante, il ne reste que très peu de temps avant l’heure H. Les hommes sont trempés et complètement épuisés.
Au moment de l’assaut, les obus de 210 allemands font des ravages dans les rangs qui avancent. Bientôt, tous les officiers les plus gradés sont tués. C’est sur l’ordre d’un sous-lieutenant, que les survivants, à bout de force, retournent vers l’arrière.

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De son côté, le R.I.C.M. est arrivé comme prévu sur ses positions de départ. A 4 h, il part à l’assaut et atteint le fossé du fort où il engage une sévère lutte à la grenade. Cependant, les Allemands ont installé de nombreuses mitrailleuses sur la superstructure et leurs tirs causent des ravages dans le groupe français.

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Ce n’est que lorsqu’il ne reste plus qu’un officier et 25 hommes par compagnies que le R.I.C.M. cesse sa progression désespérée et se terre sur place.

L’attaque sur laquelle le général Nivelle fondait tous ses espoirs a donc échoué comme toutes les précédentes. Les pertes qu’ont subi le 2e Zouave et le R.I.C.M. ont été cruelles, les Marocains ont perdu 95% de leur effectif.

Désormais maîtres du fort de Vaux, les Allemands portent maintenant toutes leurs forces sur les secteurs de Thiaumont, de la côte de Froideterre et du bois de Nawé.
A partir de 9 h, une offensive générale s’abat sur tous les fronts tenus par la 52e D.I. (49e et 58e B.C.P., 245e, 291e, 320e, 347e et 348e R.I.), la 63e D.I. (216e, 238e, 292e, 298e, 305e et 321e R.I.) et la 151e D.I. (293e, 337e, 403e et 410e R.I.).

Devant la 151e D.I. positionnée du bois de Nawé à la ferme de Thiaumont inclus, l’ennemi est repoussé par les 293e et 337e R.I., mais les pertes françaises sont très sévères. Durant plusieurs heures, plusieurs tranchées sont successivement perdues puis reprises. Un bataillon du 293e particulièrement éprouvé doit abandonner ses positions et se replier sur le bois des Vignes.

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Devant la 52e D.I., des abords de la ferme de Thiaumont au ravin des Fontaines, les combats sont très confus. A gauche, les 291e, 347e (5e bataillon) et 348e R.I. sont presque en totalité submergés par l’ennemi. Ils doivent reculer jusqu’au bois Triangulaire (291e) et aux abris 320 (347e). Le 291e a eu dans la journée 68 tués, 105 blessés et 483 disparus.
Témoignage :  » Ce que je vois est affreux. Les cadavres sont légion ; ils ne se comptent plus ; on marche sur les morts. Des mains, des jambes, des têtes et des cuisses coupées émergent de la boue et on est contraint de patauger là-dedans, car c’est encore dans ce méchant fossé à moitié comblé par endroits qu’on peut espérer se dissimuler un peu. Ici, un soldat est tombé à genoux ; il bouche le passage ; on lui grimpe sur le dos pour avancer ; à force de passer sur lui, on a usé ses vêtements, on marche sur sa peau. « 

Vers 16 h, plus à l’ouest, les Allemands se rendent maîtres de l’ouvrage de Thiaumont mais l’évacuent peu de temps après pour concentrer leurs efforts au nettoyage des abords du fort de Vaux, alors tenus par la 63e D.I. (17e, 18e et 20e compagnies du 298e R.I., 22e et 23e compagnies du 238e R.I.).
A la tombée de la nuit, après de violents combats, l’ouvrage R1 est perdu ainsi que la tranchée de Besançon. Le 1er bataillon du 2e Zouave doit relever le 298e à la tranchée Besançon. Quand il y arrive, vers 21 h, il y trouve l’ennemi mais parvient à s’organiser face à cette tranchée.

Durant la nuit, le général Nollet renforce la 151e D.I. par le 137e R.I. qui se positionne dans le secteur de Thiaumont.
L’ouvrage de Thiaumont est réoccupé par un peloton du 403e et à l’inverse, la ferme de Thiaumont évacuée par les Français est investie par les Allemands.

En plus des nombreux combats qui ont eu lieu durant cette journée, tous les secteur énoncés plus haut ont été soumis à un bombardement intense par l’artillerie allemande.
Témoignage du soldat Jules SERGENT :  » En ces terribles jours de juin, l’artillerie ennemie répondait coup pour coup à la nôtre et envoyait des 210, comme nous nous envoyons des 75. Ce fut le plus formidable duel d’artillerie que j’ai pu voir.
Partout, il y avait des blessés, des morts, des morceaux de chair humaine épars. Nous n’avions jamais rien vu de pareil. Un capitaine de chasseurs qui était devenu fou dans cet enfer cherchait la moindre petite touffe d’herbe qu’il pouvait découvrir pour la peigner avec un peigne de poche qu’il avait sur lui. « 

Les morts ont encore été très nombreux. De toutes parts, retentissent les cris des centaines de blessés qui agonisent sans soin, abandonnés à leur sort sur le champ de bataille.

Rive gauche
R.A.S.

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Front au 8 juin 1916


9 juin
Rive droite

 » Journée calme  » selon les communiqués.

Rive gauche
Dans le secteur de la cote 304, une nouvelle attaque allemande précédée d’un violent tir de préparation est repoussée.

Le 1er bataillon du 412e R.I. en ligne à la droite de la cote 304 subit le bombardement interrompu à 4 reprises pour permettre aux vagues d’assaut ennemies d’attaquer. Plusieurs Allemands sont équipés de lance-flammes.
Les 4 attaques sont repoussées mais en fin de journée, le bataillon est pratiquement anéanti. Il ne reste qu’une 50e d’hommes sans officier.

Le 8e tirailleur et le 4e zouaves subissent eux aussi le même bombardement et les mêmes attaques. Dans une lutte exemplaire, ils empêchent l’ennemi de passer. Leurs pertes sont également très lourdes.

Ce jour, les 2 brigades en ligne dans le secteur de 304 ont eu ensemble un total de 1100 tués et blessés.

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Cadavres français entassés dans une tranchées


10 juin
Rive droite

 » Journée calme  » selon les communiqués.

Rive gauche
R.A.S.


11 juin
Rive droite

 » Journée calme  » selon les communiqués.
Dans la nuit, le 21e D.I. (64e, 65e, 93e et 137e R.I.) relève la 151e D.I. sur ses positions.

Rive gauche
R.A.S.


12 juin – Pression allemande sur le secteur du bois de Nawé
Rive droite

Depuis la veille au soir, le bombardement allemand est très violent sur le ravin de la Mort et Thiaumont, positions que l’ennemi projette d’enlever dans la martinée.

A 6 h, l’ennemi lance une attaque entre le bois de Nawé et les abris 320. Ce front est tenu par les 93e, 137e et 410e R.I.

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Les 93e et 410e R.I. en position à l’ouest du boyau Le Nan, parviennent à repousser tous les assauts.

Le 137e qui occupe le boyau Le Nan et ses alentours a été très éprouvé par le bombardement de la nuit.
Quand les troupes allemandes s’élancent devant les 2 bataillons du 137e, elles sont tout d’abord contenues par une âpre résistance à la grenade. Mais très vite, les Français sont encerclés et tués jusqu’au dernier. En 48 h, le 137e R.I. a perdu 37 officiers et 1500 hommes. C’est durant cette matinée que c’est déroulé l’épisode de « la Tranchée des Baïonnettes » décrit plus bas.

L’ennemi s’empresse de combler l’espace laissé vide suite à la disparition du 137e. Il renforce le boyau Le Nan puis poursuit sa progression vers la tranchée Sapeur, ou il parvient à déborder le 93e R.I. par la droite. A lui seul, avec un courage et une opiniâtreté magnifique, le 93e parvient non seulement à rester maître de ses positions mais à reprendre toutes les positions que tenait le 137e. Dans cette action, il a tout de même perdu la moitié de son effectif.

Dans la nuit, les positions au sud du boyau Le Nan sont renforcées par 2 compagnies du 348e R.I.
Un bataillon du 239e R.I. s’est placé à l’ouest du village de Fleury.
La 257e D.I. (106e et 120e B.C., 359e R.I.) est mise à la disposition du général Nollet.
Témoignage de J. LEFEUVRE, adjudant au 65e R.I. :  » Le 11 juin 1916, nous arrivons à la citadelle de Verdun. Le régiment est littéralement entassé dans des bâtiments dépendant de la citadelle. Les abords sont d’une saleté repoussante : des monticules énormes d’immondices dégagent une odeur épouvantable ; les vers grouillent sur ces débris de viande ; on se demande comment aucune épidémie n’éclate. Triste impression d’arrivée. « 

La Tranchée des Baïonnettes :
Plusieurs hypothèses ont été écrites sur la  » Tranchée des Baïonnettes « , des plus exaltés aux plus réalistes.

Il y a la version officielle, que l’on a concervé dans nos mémoires, que l’on raconte dans nos écoles et aux  » touristes « . Des soldats attendant debout au créneaux, prêt à partir à l’assaut sous un bombardement incroyable. Soudain, un gros obus tombe tout proche, une immense vague de terre se soulève et recouvre instantanément les pauvres soldats.
Cette hypothèse est la plus séduisante, car elle cadre parfaitement avec les horreurs et la violence que l’on imagine des combats de Verdun. On sait de plus qu’il y a eu de nombreux enterrés vivant, et certains témoignages dignes de fois nous le prouvent.
Témoignage d’Emile HUET :
 » En montant à l’attaque, j’ai vu des choses horribles ; des hommes d’un régiment qui était sur notre gauche, au nombre d’une compagnie environ, se trouvaient dans un bout de tranchée qui avait été épargné. Au moment où nous passions, le bombardement était épouvantable. Le tir de barrage est tombé juste sur cette tranchée et a recouvert tous les hommes qui étaient dedans. On pouvait voir la terre se soulever par l’effort de tous ces malheureux. J’ai toujours cette vision devant les yeux. « 

Témoignage de G. MARYBRASSE :  » Nous sommes dans une longue tranchée, pleine de morts ; une odeur affreuse monte de l’immense charnier. Soudain, le barrage boche se déclenche. Je vois des camarades, les yeux agrandis par l’épouvante, regarder vers le ciel, frappés de stupeur : Je regarde à mon tour, et je vois, retombant d’au moins 20 mètres, une pauvre chose inerte, bras et jambes ballantes, comme un pantin sans articulations qu’on aurait jeté d’un avion, d’un ballon. C’est un camarade qui a été soulevé comme une plume par le déplacement d’air d’un obus.
Quelques minutes plus tard, un obus éclate si près de moi (1,50 m à peine) que je vois très nettement une boule de feu. Par miracle, je ne suis que légèrement blessé, et je vais dans un petit gourbi, à flanc de ravin pour y attendre la relève. Je partage l’étroit abri avec un autre blessé. Avec quelle joie je savoure la possibilité de pouvoir m’étendre enfin, chose inespérée depuis onze jours ! Mon camarade sur le dos, moi sur le côté, nous nous endormons. Tout à coup, un tir de barrage éclate tout près et un obus tombe juste au-dessus de nous, nous ensevelissant. Alors pour nous, le bombardement devient lointain, lointain… je me rends compte du tragique de la situation ; si personne ne vient à notre secours, nous sommes perdus. Le malheureux qui partage ma tombe est étouffé par la terre ; trois fois de suite, je l’entends faire rronn, rronn, rronn, puis c’est tout ; je devine qu’il est mort ; il n’a pas souffert longtemps.
De tous mes efforts, j’essaie de me soulever, mais trois mètres de terre nous retiennent prisonniers ; par une habitude heureuse que j’avais toujours au front, j’ai toujours sur la tête mon casque avec jugulaire au menton ; la visière avant retient la terre et l’empêche de m’obstruer la bouche. La tête rabattue sur la poitrine, respirant à peine, je garde néanmoins toute ma lucidité. Je me rends parfaitement compte que tout sera bientôt fini ; alors, comme un film de cinéma, toutes sortes de souvenirs se présentent à ma mémoire, mais surtout, je pense à ma mère, à la peine qui sera la sienne lorsqu’elle saura tout ; puis j’entrevois mon père et mon frère décédés que je vais revoir, mes frères et ma sœur qui pleureront aussi à cause de moi ; alors, avec calme, avec toute ma connaissance, du plus profond de mon cœur, je fais mon acte de contrition, demandant à Dieu d’abréger au plus tôt mon martyre ; puis, des minutes s’écoulent, qui n’étaient peut-être que des secondes, mais qui m’ont paru des heures interminables. Je sens que ma tête bourdonne ; des bruits de cloches semblent sonner très fort, puis plus rien. De nouveau, je reprends connaissance, et à ce moment, je me souviens m’être fait cette réflexion : « Ce n’est pas si dur de mourir… »
Combien de temps suis-je resté ici ? c’est flou, mais assez longtemps, au moins 25 minutes, je l’ai su après. Au déclenchement du barrage, tous les camarades se sont sauvés ; quand cela s’est calmé, ils reviennent. C’est alors que le sergent Sèle s’inquiète de moi. Sèle est un camarade qui a fait notre admiration pendant les journées de Verdun par son courage et son sang-froid. « Où est Marybrasse ? » demande-t-il. C’est alors qu’il s’aperçoit de l’éboulement ; il m’appelle : « Marybrasse, Marybrasse, es-tu là ?  » Comme dans un rêve, je l’entends vaguement et ne puis répondre. Persuadé que je suis dessous, il ordonne à quelques hommes de piocher rapidement. J’entends des coups lointains qui se rapprochent ; je me dis : « Ils n’arriveront pas jusqu’à moi… » Enfin, j’entends plus distinctement les coups, j’entends même que l’on parle. Sèle dit à ses hommes : « Attention maintenant. « Je sens une main sur mon casque : « J’en tiens un ! « s’écrie Sèle, et alors, de ses mains, il me dégage vivement la tête.
Comment dire ce que j’ai ressenti à ce moment ? Retrouver la vie au moment où je croyais bien la perdre, sentir l’air pur de la nuit… Tout cela m’a ranimé, je me sens sauvé, je pleure de joie. Je remercie mon sauveur, nous nous embrassons. « 

 

Mais il y a aussi d’autres versions qui ont été émises par des personnes connaissant parfaitement les conditions de combats de cette époque, pour les avoir vécu et s’y être intéressé après la guerre. Leurs versions s’écartent quelque peu de la version officielle, elles sont moins sensationnelles et tragiques mais méritent toutes fois que l’on s’y arrête.
L
a tranchée aurait été comblée volontairement plus tard, par des Français ou des Allemands, afin de recouvrir des cadavres en décomposition. Partant de cette idée, la suite n’est que formalité… le numéro du régiment… les circonstances exactes…

Jacques Péricard, après une étude sérieuse, pense pouvoir affirmé que se sont des hommes du 137e R.I. qui sont enterrés dans la tranchée. Son témoignage est l’un des plus reconnu :  » Contrairement à certaines hypothèses, de bonne foi celle-là, la Tranchée des Baïonnettes est bien celle qu’occupaient les soldats du 137e en juin 1916 et les cadavres qu’elle renferme sont bien les cadavres de soldats de ce régiment, non des cadavres quelconques ramassés aux alentours. En janvier 1919, le 137e se trouvant dans le secteur de Verdun, le colonel Collet, qui commandait alors ce régiment, fit faire des recherches aux lieux où s’était battu le régiment. On découvrit une ligne de fusils qui jalonnait l’ancienne tranchée et émergeaient de l’herbe drue ; les fouilles permirent de reconnaître que les fusils appartenaient bien à des hommes du 137e.
Le colonel ordonna une prise d’armes pour rendre honneurs aux anciens du régiment, et par ses soins, on éleva à leur mémoire un petit monument en bois. C’est ce monument en bois qui devait bientôt céder la place au monument actuel. « 

Ensuite, que la tranchée est été marquée volontairement à l’aide de vielles baïonnettes trouvées sur la champs de bataille, afin de permettre une inhumation futur des corps. Où tout simplement, que les baïonnettes n’aient jamais existées ? La encore, plusieurs versions existent.
Reprenons la suite du témoignage de Jacques Péricard :  » Les fusils découverts par le colonel Collet ne portaient pas de baïonnettes. Y avait-il, sur un autre point de la tranchée, des fusils avec des baïonnettes, ou les baïonnettes actuelles ont-elles été ajoutées après coup ? Nous l’ignorons. Mais que la tranchée en question doive être appelée Tranchée des Fusils, premier nom que lui donnèrent les journaux et l’Illustration notamment, plutôt que Tranchée des Baïonnettes, voilà qui laisse intact le fond de la question. « 

Voici la version du colonel Marchal :  » Que s’est-il passé après le départ des survivants ? Le fait est que, de longs mois après, on a retrouvé la tranchée comblée et une trentaine de baïonnettes qui émergeaient du sol. Il est probable que les Allemands se sont contentés de rejeter de la terre sur les nombreux cadavres français qui remplissaient la tranchée et qu’ils n’ont pas touché aux fusils restés appuyés contre la paroi de la tranchée. « 

Voici enfin le ressenti du commandant P., plusieurs fois cité dans ce site, et qui donne toujours un point de vue des plus intéressants :  » Deux ans après la guerre, des étrangers visitent le champ de bataille de Verdun et remarquent une ligne de fusils dressés, quelques-uns avec leur baïonnette. Ils auraient pu observer de semblables lignes de fusils sur de nombreux points du front, car c’était l’habitude des Français et des Allemands de jalonner ainsi les vieilles tranchées qu’ils avaient comblées après avoir entassé dans le fond des cadavres sans sépulture. Comme ces étrangers ne connaissent rien à la guerre, ils croient à des hommes enterrés debout à leur poste ; ils ne savent pas que les obus ne peuvent fermer des tranchées, qu’au contraire, ils disloquent, éparpillent les parois des tranchées et les corps des occupants.
Leur imagination s’enflamme. Ils voient des hommes sous un bombardement en pluie, submergés peu à peu par les éboulis et attendant, stoïques, que la terre montante recouvre leur poitrine, leurs épaules, leur bouche, leurs yeux… Ils érigent un monument.
Si ces étrangers ne méritent aucun blâme, il n’en est pas de même des Français qui, connaissant la fausseté de la légende, ont essayé de lui donner une consécration historique. La Tranchée des Baïonnettes, qui n’était au début qu’une innocente naïveté, est devenue, par suite de certaines complicités, une imposture.
Néanmoins, si l’on me demandait quels titres spéciaux possède la Tranchée des Baïonnettes, je répondrais : pas plus de titres que n’importe quelle autre tranchée de Verdun, mais pas moins non plus. Si ce monument, qui symbolise la ténacité française, n’existait pas, s’il était question, aujourd’hui seulement, de choisir l’emplacement où il dût s’élever un jour, on pourrait discuter des titres de telle ou telle partie du champ de bataille à cette gloire insigne. Car c’est tout le champ de bataille de Verdun qui a été le théâtre d’héroïsme inouï, de Vauquois à Calonne qu’il conviendrait de recouvrir d’un vaste monument, car tout ce champ de bataille n’est qu’une vaste Tranchée des Baïonnettes. Mais le monument existe, il a déjà reçu les hommages, il a déjà vu les prières et les larmes des foules pèlerines ; nous pouvons l’honorer en toute tranquillité. « 

Voila les données que nous possédons aujourd’hui, je vous laisse vous faire votre propre opinion.

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La Tranchée des Baïonnettes en 1920 – La Tranchée des Baïonnettes aujourd’hui

Rive gauche
R.A.S.


13 juin
Rive droite

A 1 h 30, une attaque française est lancée sur le ravin de la Mort mais sans succès.
R.A.S. pour le reste de la journée.

Rive gauche
R.A.S.


14 juin
Rive droite

Le 65e R.I. relève le 95e au nord-ouest de la ferme de Thiaumont.
Témoignage du soldat LOUVART du 65e R.I. :  » Le 14 juin, au nord-ouest de la ferme de Thiaumont, nous relevons le 93e R.I. Deux jours après, nous retrouvons en ligne des gars du 93e qui ne savaient pas que leur régiment avait été relevé. « 

R.A.S. pour le reste de la journée.

Rive gauche
R.A.S.


15 juin
Rive droite

Sur le front du 65e R.I., le bombardement allemand qui est perpétuel a été très meurtrier.
Dans la matinée, une attaque allemande avec liquides enflammés s’empare d’une tranchée que tenait le 65e.
A la nuit tombeé, avec l’aide d’une compagnie du 106e B.C.P., le 65e R.I. part à la contre-attaque et reprend la tranchée qu’il a perdue le matin.

Rive gauche
Dès l’aube, l’artillerie française bombarde le sommet du Mort-Homme.

A 15 h, le 311e R.I. appuyé des 22e et 23e compagnies du 312e R.I. s’élance à l’assaut de la cote.
Aussitôt, les Allemands sortent de leurs tranchées de 1ère ligne et se rendent. Le sommet du Mort-Homme est assez vite reconquis.

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Soldats allemands qui se rendent

Les 22e et 23e compagnies du 312e tentent de poursuivre leur progression sur la 2e ligne allemande, mais elles se heurtent à un feu assez nourri et doivent se replier sur la crête au côté du 311e.


16 juin
Rive droite

R.A.S.

Rive gauchee
A 1 h, le
311e R.I. tente un nouvel assaut sur les tranchées allemandes de 2e ligne. Cependant, l’ennemi a eu le temps d’acheminer des renforts et la résistance est plus vigoureuse. Les Français retournent dans leurs tranchées.

Le reste de la journée, en plus du bombardement allemand, l’artillerie française qui n’est pas au courant de l’avance réalisée la veille, bombarde sans répit les positions françaises au sommet du Mort-Homme.


17 juin
Rive droite

Une attaque française sur les tranchées d’Ypres et des Chasseurs échoue.

Rive gauche
A 2 h, l’ennemi déclenche une violente contre-attaque sur le crête du Mort-Homme. Le combat dure 1 h mais pas un pouce de terrain n’est perdu.
Le bombardement allemand reprend avec encore plus de violence, pendant 12 h d’affilée. Les pertes sont sévères. Un grand nombre d’hommes sont commotionnés, ils sont physiquement et moralement à bout de force.

A 23 h, un nouvel assaut allemand avec liquide enflammé oblige les survivants des 2 compagnies du 312e R.I. à se replier dans les positions qu’elles tenaient le 15 juin.
A minuit, malgré l’extrème fatigue des hommes, une contre-attaque rétablit la situation. Les 1eres lignes allemandes sont reconquises..
A 1 h, les éléments du 311e et 312e R.I. sont relevés de la crête du Mort-Homme.
Témoignage d’un officier du 312e R.I. :  » Du 15 juin au petit jour jusqu’au 17 juin au soir, le total des pertes est, pour la compagnie, de 67 hommes et de 800 à peu près pour le régiment. Le 311e est littéralement fauché.
Les deux régiments ont enlevé aux Boches plus de mille mètres de tranchée, on fait 200 prisonniers et se sont emparés de plusieurs mitrailleuses. Ils étaient composés de Provençaux et de Parisiens. « 

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18 juin
Rive droite

R.A.S.
Dans la nuit, la 12e D.I. (54e, 67e, 106e et 132e R.I.) relève la 63e D.I. et monte en ligne du ravin des Fontaines à la Laufée.

Rive gauche
R.A.S.


19 juin
Rive droite et rive gauche

R.A.S.


20 juin
Rive droite
Certains points du front connaissent un calme relatif. Tous les autres subissent le bombardement habituel de l’artillerie allemande.

Les effectifs du 1er juin sur le front de Verdun était de 14 948 officiers et de 568 523 hommes de troupe. A la date du 20 juin, la 2e Armée compte 9 E.-M. de Corps d’Armée et 29 divisions représentant 15 842 officiers et 586 443 hommes de troupe.

Rive gauche
Les Allemands tentent de rejeter les Français des pentes du Mort-Homme. Des combats locaux ne donnent pas de résultat.


 

21 juin – Préparation d’artillerie allemande sur tous les fronts de la rive droite
Rive droite
A partir de 8 h, le bombardement allemand s’étend à tous les fronts de la rive droite. Toute la matinée, des obus de gros calibres tombent sans relache du bois de Nawé à la ferme de Dicourt. L’artillerie française tente de répondre mais avec beaucoup moins de force et d’ampleur.

Dans l’après-midi, l’ennemi lance une attaque entre le ravin des Fontaines et les abords sud-est du fort de Vaux, que tient la 12e D.I. Le 67e R.I. en ligne dans le bois Fumin repousse 3 vagues d’assaut successives.
Le 1er bataillon du 54e R.I., également en position dans le bois, est quant à lui submergé. Ses 3e et 4e compagnies sont anéanties. L’ennemi s’engouffre immédiatement dans l’espace et contourne les 1er et 2e compagnies. La lutte est âpre mais rapidement, les Français sont maîtrisés et faits prisonniers.
Ce 1er bataillon qui comptait 18 officiers et 950 hommes, rentrera avec seulement 9 officiers dont 4 blessés et 203 hommes dont 33 blessés.

Le 67e R.I. voyant que l’ennemi a ouvert une brèche, tente alors de reprendre le terrain qu’occupait le 54e R.I. Deux de ses compagnies lancent une contre-attaque et parviennent à reprendre un élément de tranchée. Quelques survivants du 54e qui s’étaient réfugiés dans les trous d’obus avoisinants se rallient aux hommes du 67e.

Cependant, la brèche n’est pas totalement refermée et l’ennemi continue son enfoncement dans les lignes françaises. A la nuit, il tente de contourner le 3e bataillon du 132e R.I. qui a beaucoup souffert du bombardement durant la journée et n’est pas du tout en état de subir cette attaque. Les hommes du 3e bataillon, n’ayant plus rien à perdre, décident de devancer l’ennemi et de s’élancer vers lui de manière imposante, faisant ainsi croire qu’ils sont très nombreux, bien armés et determinés à se battre. La ruse fonctionne car l’ennemi stoppe sa manoeuvre et s’enterre sur place. Le 3e bataillon fait de même face à lui.

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A 22 h, des éléments du 106e et du 132e R.I. viennent renforcer le 3e bataillon.
La brèche n’est pas refermée mais l’ennemi est contenu et les positions face à lui sont renforcées.

Rive gauche
Les Allemands tentent de rejeter les Français des pentes du Mort-Homme. Des combats locaux ne donnent pas de résultat.


 

22 juin – Pression allemande sur tous les fronts de la rive droite
Rive droite

A l’aube, à l’est des Carrières, une reconnaissance allemande est repoussée par le 67e R.I.

A midi, nouvelle attaque est également repoussée. En représailles, un furieux bombardement s’abat sur les positions françaises, et plus particulièrement celle tenue par le 67e.

A 13 h, une contre-attaque par les 2e et 3e bataillons du 54e R.I. est décidée vers la cote 349, à l’ouest du fort de Vaux. Le 2e bataillon, renforcé par 3 compagnies du 106e et 2 compagnies du 132e doit partir à droite, alors que le 3e bataillon doit se diriger sur la gauche. Le 245e R.I. reste en soutien.
A l’heure prévue, plusieurs compagnies sont déjà anéanties par le bombardement qui est très violent. D’autres sont bloquées devant les lignes allemandes, prises sous le feu des mitrailleuses. D’autres encore se déportent en avançant et n’atteignent pas leur objectif.
Finalement, cette attaque n’apporte aucun résultat, sinon de faire tuer des hommes.

Ce jour, il est décidé par le commandement Français d’évacuer le Tunnel de Tavannes en raison de la proximité croissante de la ligne de front.
Ce tunnel situé au nord ouest du fort de Tavannes, long de 1400 m et large de 5, est un ancien t
unnel ferroviaire d’une seule voie, sur la ligne Verdun-Metz. Dès le début de la bataille, il sert d’abri aux troupes françaises, aux services de secours, aux brancardiers, téléphonistes, artificiers, génie… (Voir la partie « Fortifications », « Le tunnel de Tavannes »). Il est prévue d’effectuer l’évacuation par la sortie est. De plus, les dispositions sont prises pour faire sauter le tunnel si les Allemands parvenaient à s’y introduire.

Le Tunnel de Tavanne
tavannes-tunnel-plan

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Entrée est du tunnel de Tavannes

 

Le soir, le bombardement allemand est toujours très violent. De Haudaumont à Discourt, de nombreux obus toxiques sont signalés. Des nuages de gaz compacts s’étalent jusqu’à Verdun.
Les relèves qui doivent s’effectuer durant la nuit sont lentes et difficiles. Le port du masque à gaz rendu obligatoire ralentit considérablement la progression. De nombreux soldats et officiers surpris par les gaz durant la nuit, ou trop longtemps exposés sous leur masque mal étanche, meurent après une terrible agonie. La panique s’empare de beaucoup d’autres…
Témoignage de Léon Rogez, du 39e R.I. :  » Pour arriver sur son emplacement, entre l’abri 320 et Fleury, où il devait remplacer le 1er bataillon, passé en première ligne, le 3e bataillon, pris par les gaz dès la sortie de Verdun, fit preuve d’une énorme volonté. Les masques, ou trop serrés congestionnaient les hommes, ou mal ajustés ne les préservaient pas de l’empoisonnement. La chute dans un trou était fatale, le choc déplaçait le masque, l’air vicié arrivait aux bronches et, malgré les tentatives de ses camarades, le soldat supliait de le laisser mourir. « 
Témoignage du capitaine Gagneur :  » Les malheureux qui, soit insouciance, soit affolement, ajustèrent mal leurs masques, succombèrent dans d’indicibles tortures. Rien n’est poignant comme ces agonies ! J’ai vu des visages marbrés, aux bouches baveuses d’une écume rosée, tordus de convulsions exaspérées, des doigts crispés labourant des poitrines, j’ai entendu des quintes affreuses, et des ahanements, et des cris de coq enroué qui amenaient des flots de sang aux lèvres décolorées. »

Cette nuit du 22 au 23 juin fut une nuit de cauchemar pour les Poilus.

Rive gauche
Deux attaques allemandes massives sont lancées sur la cote 304 mais elles sont repoussées.

Durant la nuit, un violent bombardement alllemand par obus toxiques s’abat sur la région Bois-Bourrus. Les batteries françaises subissent d’importantes pertes.

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23 juin – Pression allemande vers Verdun (de Froideterre-Thiaumont à Vaux-Chapitre) (rive droite)
Rive droite

A 7 h 35, après une nuit sans accalmie, le bombardement baisse soudain d’intensité. Aussitôt, 50 000 Allemands s’élancent avec lance-flammes et fumigènes. Ils s’étalent de la côte de Froideterre à celle de Vaux-Chapitre, soit un front de 6 km de large. Ils ont face à eux des régiments français à bout de force.

S’engage alors sur ces 6 km de front une multitude d’actions locales qu’il serait fastidieux de vouloir décrire, tant elles sont subites, imprévues, sans ordres préalables et menées, du côté français tout du moins, dans un élan de désespoir.
Ce chaos qui règne entre les lignes, le désordre et le manque de communications fait que dés le début, le gouvernement français pert tout contrôle et ne peut ébaucher aucune tactique.
Chaque régiment, perdu et isolé sur son secteur, tente désespérément de repousser les assaillants qui se présentent face à lui. Cette lutte acharné qu’il mène pour sa survie, l’empêche de s’intéresser ni prendre part aux évènements qui se déroulent directement à sa gauche ou à sa droite.

Voici les grandes actions de la journée :
Très tôt, l’ouvrage de Thiaumont tombe aux mains de l’ennemi, faisant 50 prisonniers français.

L’ennemi poursuit sa marche et atteint les abords du boyau des Caurettes en progressant entre la cote de Froidetette et le bois des Trois Cornes.

Entre le village de Fleury et l’abris 320, et la poudrière de Fleury, les 1er et 2e bataillons du 39e R.I. sont anéantis. L’abri 320 est contourné puis pris. L’ennemi poursuit ensuite sa progression en direction de Verdun.
Témoignage de Léon Rogez, du 39e R.I. :  » Dans l’abri 320, les hommes, depuis cinq jours en ligne, harassés, mourant de faim, de soif, tombaient de sommeil. Pas de secours possible, la liaison avec l’arrière n’existait plus depuis la veille ; à droite, à gauche, que peut-il rester ?
A 7 heures, quelques coups de fusil. Puis le barrage se met en marche et derrière lui, si près qu’ils en subissent les atteintes, des groupes ennemis surgissent et se butent à nos survivants.
Nos survivants ! Noirs de poussière, de poudre et de sang, saoulés par le carnage, brandissant leurs armes comme des possédés, ils jaillissent du sol au milieu des cadavres et des blessés implorants. Eperdus de colère, ils ne connaissent plus que leur vengeance. Où ils se dressent, l’Allemands n’avance pas. Mais bientôt, il apparaît derrière eux, s’étant infiltré entre nos fractions, à la faveur des nuages de poussière et de fumée… Les rares survivants sont capturés et dirigés aussitôt vers l’arrière des lignes ennemies. « 

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Le 121e B.C.P., en position sur la côte de Froideterre, résiste énergiquement sur sa partie gauche et parvient à repousser l’ennemi. Cependant, son centre et sa droite sont submergés et de nombreux chasseurs sont faits prisonniers. Sur un effectif initial de 1150 hommes, 561 sont morts, 260 sont blessés et 250 sont faits prisonniers.

L’ennemi s’avance ensuite sur les positions que tenait le 121e B.C.P., et se présente sur la ligne Fleury-Abri des Quatre Cheminées.
Le secteur du village de Fleury est tenu par 2 compagnies du 239e. Elles resistent tant bien que mal, mais que peuvent telles prétendrent dans leur état d’épuisement. Elles sont totalement anéanties.

L’abri des 4 Cheminées est l’un des 3 abris de troupe qui existent dans le secteur de Verdun. Il se trouve dans la pente sud du ravin des Vignes, dans le secteur de Froideterre, à environ 1 km au sud-est de l’ouvrage de Froideterre. Il se présente sous la forme d’une longue galerie voûtée creusée à 12 m de profondeur et faisant 60 m de long. Deux entrées prolongées par un long escalier permettent l’accès. L’aération est assurée par 4 cheminées, ce qui à donné son nom à l’abri. A l’origine , l’ouvrage est prévu pour loger des troupes de réserve et constituer une étape pour les relèves montantes. Cependant, avec la bataille de Verdun, il est rapidement réquisitionné pour servir de poste de secours et d’état-major. Il sert notamment de poste de transition dans le rapatriement des blessés durant la nuit, vers le village de Bras (voir également la partie « Fortifications », « L’abri des Quatre Cheminées »).

L’abri des Quatre Cheminés
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Depuis l’abri des Quatre Cheminés, on a suivit la progression des Allemands et l’on se prépare au combat. Mais la supériorité numérique de l’ennemi et sa puissance de feu sont trop importantes.
Témoignage du capitaine Paul Ginisy :  » Déjà de petits groupes grimpaient, au sud, les pentes de Fleury et abordaient le village ; nous suivions leur mouvement, tirant de toutes nos armes disponibles… mais des mitrailleuses, braquées sur nos deux entrées, nous interdirent bien vite la plate-forme ; on reflua dans l’abri et les hommes que nous tentâmes de placer sur les premières marches furent régulièrement abattus…
Ce fût, dans l’abri, un indescriptible émoi, des allées et venue épouvantées parmi les plaintes des blessés et les hoquets des asphyxiés, et des sacs à terre qui s’étaient enflammés répandaient une fumée âcre qui obscurcissait l’abri et empuantissait l’atmosphère irrespirable déjà.
Soudain deux explosions fulgurantes (de grenades) dans les descentes firent trembler l’abri, des éclats ricochèrent. Il y eu un remous d’hommes éperdus, se ruant dans l’ombre avec une grande clameur insensée… un silence mortel succéda… Figés, nous attendions, impuissants, n’espérant plus qu’une mort rapide et pas trop douloureuse… « 

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L’abri des Quatre Cheminées

 

En poursuivant plus au sud-ouest sur 1 km, par la crête Fleury-Thiaumont, l’ennemi atteint à 9 h 30, l’ouvrage de Froideterre.
Cet ouvrage a été construit entre 1887-1888. Bien qu’au départ, il devait être un simple poste d’infanterie, il fut complètement réorganisé de 1902 à 1904. De nouveaux abris et une caserne pour 142 hommes couchés ont été construits ; deux postes d’observation cuirassés ainsi qu’une casemate de Bourge à gauche ont été ajoutée ; une tourelle rotative de 75 équipée de 2 canons courts et que 2 tourelles de 2 mitrailleuses sont venues compléter l’armement ; un fossé de 10 m de largeur sur 5 m de profondeur a été creusé tout autour de l’ouvrage ainsi qu’un réservoir à eau. En temps normal, l’ouvrage peut accueillir 140 hommes, mais à présent, c’est plus de 200 hommes qui occupent les lieux (voir également la partie « Fortifications », « L’ouvrage de Froideterre »).

L’ouvrage de Froideterre
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Déjà, toutes les liaisons de l’ouvrage ont été coupées par le bombardement, les coureurs ne peuvent plus passer, les signaux optiques n’obtiennent aucune réponse.
L’ennemi encerclent l’ouvrage et gravit la superstructure. La tourelle de mitrailleuse est aussitôt levée mais des débris l’empêchent de tourner. Au même instant, une grenade à main lancée dans une crevasse enflamme le stock de fusées de signalisation. A l’intérieur, l’air devient irrespirable et la panique gagne les hommes. Cependant, équipés de leur masque, ils parviennent à éteindre les flammes et à poursuivre le combat.
Jusqu’à 11 h, la résistance est âpre autour de l’ouvrage. A ce moment, la tourelle panoramique de mitrailleuse parvient à être décoincée, elle arrose tout autour d’elle est contraint les Allemands et se terrer sur place.

froideterre3
L’ouvrage de Froideterre

 

Dans les autres secteurs, la bataille ne faiblie pas. Les Allemands tentent une percée à la côte 321 et à la lisière sud-ouest du bois de Nawè. Ces positions sont tenue par les 359e R.I., 106e et 120e B.C.P. Sur ces 2 points, la progression des Allemands est brisée mais au prix de quel effort ?
Témoignage du canonnier servant FOURMOND, 115e batterie, 44e R.A.C. :
 » Je me dois de signaler l’héroïsme d’un soldat du 359e R.I. qui, blessé lui-même, transporta sur son dos, des hauteur de Thiaumont à la route de Verdun à Bras, c’est-à-dire sur un parcours de plusieurs kilomètres, un camarade affreusement mutilé, en traversant des tirs de barrage de pièces lourdes sans jamais s’arrêter. Ils perdaient tellement de sang, l’un et l’autre, qu’on les eut dits vêtus de capotes écarlates ; ils passèrent près de nous et le porteur avait une expression empreinte d’une énergie tellement farouche que son visage en était effrayant. « 

A lisière ouest du bois de Nawé, les éléments des 405e et 407e R.I. sont débordés et doivent se replier vers la carrière du ravin des Fontaines

 

Il est à présent urgent et impératif aux forces françaises de réagir et de contre-attaquer. Le 106e B.C.P. qui est positionné vers le flanc nord-ouest de la cote de Froideterre est le premier à passer à l’action. Il contre-attaque face à lui et parvient à réoccuper le retranchement X et la batterie C.

Quatre compagnies du 114e B.C.P., en réserve au bois des Vignes, se portent en toute urgence à l’ouvrage des Quatre Cheminés pour le renforcer. En chemin, de nombreux soldats tombent foudroyés par les obus toxiques. Mais les hommes tiennent bon.
Dès leur arrivée, l’ouvrage et toujours encerclé par les Allemands qui tentent vainement d’y pénétrer. Aussitôt, les chasseurs contre-attaquent à la baïonnette et réussissent à faire reculer l’ennemi et à dégager l’ouvrage.
Témoignage du lieutenant Remlinger :  » L’ennemi se trouvait aux abords de notre abri des Quatre Cheminées. Ses mitrailleuses battaient les entrées de notre poste-ambulance.
Soudain surgit le commandant Desoffy avec le 114e bataillon de chasseurs alplins qui avait réussi à traverser la nappe empoisonnée.  » Mon colonel, voici le 114e. – Dieu soit loué ! Desoffy, reconduisez sans tarder les Allemands à la baïonnettes !  »
La conversation ne dépassa pas ces deux phrases. Quelques minutes plus tard, des cris de charge, des hurlements d’hommes retentirent. C’était l’exécution de l’ordre. « 

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Les chasseurs du 114e B.C.P. poursuivent ensuite leur progression vers l’ouvrage de Froideterre qu’ils trouvent dans la même situation. Ils chargent aussitôt et refoulent les Allemands vers le village Fleury. Ils sont rejoint ensuite par 2 compagnies du 297e R.I.
Le 114e B.C.P a repris un front de plus de 1500 m (700 m en avant de l’ouvrage de Froideterre).

Ce repli subit de l’armée allemande permet à 2 compagnies du 239e et 2 autres du 39e de se porter en renfort au sud de Fleury et à l’ouest de la Poudrière.

Comme la veille, il s’en est fallu de peu que l’ordre de faire sauter le tunnel de Tavannes ne soit donné, comme nous le raconte le colonel Bagès, commandant la 24e brigade :  » Il y eu dans la soirée du 23 juin, un moment où je crus que tout allait craquer. Le lieutenant-colonel Maurel me faisait savoir qu’au Chênoir, c’était une boucherie. Des blessés saisis d’épouvante arrivaient en criant que les Allemands étaient tout proches. Il y avait même des blessés ennemis.
L’air était empesté ; plus de liaisons possibles. Seuls, les pigeons voyageurs pouvaient passer. C’était un vacarme infernal et l’on eût dit que tout allait s’effondrer.
Nous étions ahuris ou presque fou.
Un moment je crus que l’heure de faire sauter le tunnel était venue… J’étais résolu à me faire sauter moi-même au besoin. « 

Durant cette terrible journée, le front français à failli céder. L’ennemi s’est emparé de toute la crête allant du village de Fleury à l’ouvrage de Thiaumont. Puis, à poursuivit sa progression vers les bois au sud de Fleury et sur la crête de Froideterre, au sud ouest de Thiaumont.
Cependant, l’ordre était de  » tenir jusqu’au bout. « , et les soldats français l’ont fait, la vague allemande a été une fois de plus stoppée ! Mais ils ne sont plus, désormais, qu’à 3 km de la ville.
Témoignage du colonel Bagès, commandant la 24e brigade :  » Nous fûmes sur le point d’être balayés, submergés, sachant que, derrière nous, il n’y avait pas de fantassin disponible. Des barrages intenses, surtout dans le fond de Vaux et dans le ravin de la Horgne où venaient se rassembler des unités d’attaque, des contre-attaques menées sans relâche, avec des unités épuisées conduites par des cadres admirables, nous sauvèrent du péril d’être jetés à la Meuse…
Le jour où la 24e brigade quitta Verdun pour aller au repos, je passai dans les rangs des survivants. En voyant la faiblesse des effectifs, les larmes vinrent à mes yeux et j’étais cependant bien endurci. Les hommes étaient encore tout tremblants de cette fièvre nerveuse que nous avons tous connue.
Chers camarades des 54e, 106e, 132e, 245e broyés dans cette lutte sans merci ou rescapés, je vous ai aimés, admirés, soutenus dans ces heures si graves. C’est avec un orgueil plein de tendresse et d’affection que j’écris ces lignes pour que ne périsse pas dans l’oubli le souvenir de votre gloire. « 

Dans la soirée, le général Pétain a téléphoné au général de Castelnau, relayant la demande insistante du général Nivelle de pourvoir Verdun en renforts immédiats. Il obtient 4 divisions fraîches disponibles dés le lendemain.
De plus, dès le matin, le général Nivelle avait fait venir sur Verdun la 60e D.I . (202, 225e, 247e et 248e R.I.) et la 131e D.I. (7e, 14e, 41e et 241e R.I.). Mais ces renforts n’arrivèrent aux tranchées qu’en fin d’après midi, et ne participèrent donc pas aux combats du 23.

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Rive gauche
De 4 h 30 à 8 h, le bombardement allemand s’intensifie sur la région Bois-Bourrus.

Deux attaques allemandes sont repoussées aux abords est et ouest de la cote 304. Une 3e plus importante entre le ravin de la Hayette et le Mort-Homme est également mise en échec.

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Front au 23 juin 1916


 

24 juin – Tentative française pour reprendre Thiaumont-Fleury (rive droite)
Rive droite

A 3 h 30, le 19e B.C.P. en ligne au bois Fumin lance une attaque en direction du ravin des Fontaines et de la croupe de Vaux-Chapitre mais cette action ne donne aucun résultat.

A 5 h, 2 bataillons du 63e et 1 bataillon du 297e R.I. se portent en avant vers Froideterre-Thiaumont. Ils ne peuvent dépasser le retranchement Y et la batterie B.

A 10 h 30, le 171e R.I. lance une attaque à la Vaux-Régnier mais ne parvient pas à progresser.

Dans l’après-midi, les 2 bataillons du 63e et celui du 297e tentent un nouvel assaut vers Froideterre-Thiaumont mais qui là aussi, ne donne pas de résultat.

Témoignage de J.-B.-André CHAROY, soldat au 9e Génie, compagnie 6/1 :  » En haut du tunnel de Tavannes, un spectacle horrible nous attend avec les premières lueurs de l’aube ; une section de mitrailleuses, peut-être plus, est là, anéantie, broyée sur une longueur de 50 mètres de boyau. Je reconnais l’uniforme bleu foncé des chasseurs à pied, l’écusson 26, je distingue les corps tourmentés, crispés dans d’affreuses convulsions, par endroits projetés les uns sur les autres ou massés par une commune terreur ; des flaques rouges et fraîches, des mitrailleuses tordues, fracassées… Quelle atroce agonie ont-ils dû subir cette nuit sous le barrage allemand ? Je retiens à peine mes larmes et dans une prière fervente, je salue mes pauvres camarades !… « 

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Rive gauche
R.A.S.


 

25 juin – Tentative française pour reprendre Thiaumont-Fleury (rive droite)
Rive droite

Dans la nuit, le général Mangin demande une amélioration des lignes dans les secteurs de Thiaumont et Fleury.

Dès 2 h, le 340e R.I. en ligne derrière Thiaumont, part à l’attaque face à lui et progresse par les pentes sud du ravin des Trois Cornes. A 3 h, il a atteint le retranchement Z près de l’ouvrage de Thiaumont.

Au même moment, le 63e R.I. s’élance des pentes de Froideterre en direction du l’abri 119. Arrivé devant l’abri, un tir de mitrailleuse meurtrier oblige les hommes à se terrer dans les trous d’obus. Ils y resteront jusqu’au soir.

De même, le 348e R.I. qui a pour mission de dépasser le village de Fleury et tenter d’atteindre les abris 320, ne parvient qu’à progresser que très faiblement.

A 8 h, le général Mangin réitère sa demande de progression impérative sur Thiaumont et Fleury.

Toute la journée, de nouvelles attaques sont menées tandis que celles en cours se poursuivent. Mais aucunes ne parvient à forcer les lignes ennemies.

Rive gauche
Nouvelle attaque allemande sur les pentes sud-ouest du Mort-Homme. Les Français perdent un peu de terrain.


 

26 juin – Tentative française pour reprendre Thiaumont-Fleury (rive droite)
Rive droite

Les attaques commencées la veille vers les secteurs de Thiaumont et Fleury se poursuivent mais sans plus de succès.
Une attaque concentrée de plus grande envergure, visant à reprendre l’ouvrage de Thiaumont, la cote 321 et la crête Thiaumont-Fleury est envisagée pour le lendemain.
Toute la journée, l’artillerie française martèle ces positions avec force et les fantassins se préparent.
Témoignage de Frédéric BAYON, soldat au 126e R.I. :  » Il y avait derrière nous, à gauche du fortin des Quatre-Cheminées, trois ou quatre batteries de 155 qui nous cassaient les oreilles tous les matins pendant quatre heures d ‘affilée et remettaient ça bien souvent dans l’après-midi. Mais un jour, elles furent repérées et les 210 commencèrent à pleuvoir.
A la relève, nous passâmes à cet endroit et l’on nous dit qu’il y était tombé plus de 1200 obus de 210 pour réduire ces pièces au silence. Nous le crûmes facilement en voyant le terrain ravagé, les pièces enterrées, les « cagnas » démolies et les caissons éventrés. Comme elles avaient l’ordre de tenir, elles avaient tenu jusqu’au dernier servant. « 

p11

Rive gauche
Des éléments du 312e R.I. lancent une contre-attaque sur les pentes sud-ouest du Mort-Homme et reprennent le terrain perdu la veille.


 

27 juin – Tentative française pour reprendre Thiaumont-Fleury (rive droite)
Rive droite

A 4 h 30, le 261e et 340e R.I. s’élancent de la croupe nord-ouest du bois des Trois Cornes. Les 2 régiments avancent sous un feu nourri et doivent stopper face à la batterie C et au PC 119. Certains éléments sur la gauche parviennent jusqu’à la cote 321.

Les 41e et 241e R.I. s’élancent quant à eux en direction de Fleury mais ne peuvent aborder le village dont les caves sont fortement gardé par l’ennemi. Les pertes sont très lourdes, le 241e perd les 2/3 de son effectif..
Le 6e bataillon du 241e R.I. forme une ligne de défense à la lisière sud du village.

Au soir, aucune avancée marquante n’a été réalisée et les positions allemandes sont pratiquement les mêmes qu’au 23 juin au soir.
Depuis 5 jours, les pertes du côté français mais aussi du côté allemand ont été très lourdes.
- Le 39e R.I. : 48 officiers et 1.633 homme ;
- Le 261e R.I. : 28 officiers et 1.200 hommes ;
- Le 202e R.I. n’a plus que 200 hommes ;
- Le 239e R.I. n’a plus que 6 officers et 150 hommes ;.
- Des 3 divisions en ligne, 12e, 129e et 130e D.I., ont perdu respectivement 4.832, 4.167 et 3.974 officiers et hommes de troupes. L’épuisement des hommes en ligne est intense.

Témoignage de Georges FERET, soldat au 172e R.I.:  » Le 27 au soir, le 172e relève le 106e. Le terrain est bouleversé par les trous d’obus ; nous cherchons notre route à l’éclair des éclatements. C’est alors que je me trouve face à face avec un gars du 106e. Je lui demande en criant de toutes mes forces, à cause du bruit des éclatements, des renseignements sur les emplacements.
Il répond à ma question péniblement, la voix rauque, la gorge en feu. C’est à peine s’il peut articuler ses mots, tellement il a soif. Alors, je lui offre un peu d’eau de mon bidon, il me répond : « Ah ! non, garde-la, tu en auras besoin. »
Ce souvenir ne m’a jamais quitté. Ce brave type savait ce qui m’attendait et ne voulait pas distraire une goutte de cette eau qui m’allait être si utile. Puisse ce frère d’armes lire ces quelques lignes ; ce serait une joie pour moi de pouvoir lui serrer la main. »

En 2 jours de combat, le 106e R.I. a eu 224 tués dont 7 officiers, 644 blessés dont 11 officiers, 82 disparus.

Rive gauche
R.A.S.


 

28 et 29 juin – Tentative française pour reprendre Thiaumont-Fleury (rive droite)
Rive droite

Les attaques françaises sur Fleury et Thiaumont se poursuivent toute la journée mais sans grand résultat.
La 129e D.I. (106e, 114e, 120e et 121e B.C.P., 297e et 359e R.I) est relevée par la 60e (202e, 225e, 247e et 248e R.I.) dans le secteur de la Marguerite (de la tranchée d’Ypres au P.C. 119 et au ravin des Vignes).

p257

Rive gauche
R.A.S.


 

30 juin – Tentative française pour reprendre Thiaumont-Fleury (rive droite)
Rive droite

Les 4e et 5e bataillons du 248e R.I. ont reçu l’ordre de se porter sur Thiaumont et d’attaquer face à eux, sous les ordres de leur chef de corps, le lieutenant-colonel Marchand. Cependant, ce n’est qu’au levé du jour qu’ils parviennent au retranchement Z et ses abords, qui constituent leur base de départ.
Leur placement n’est pas achevé que l’artillerie française, non renseignée sur les mouvements des lignes, déclenche un formidable tir de barrage et leur inflige de lourdes pertes au point de les désorganiser en partie. En conséquence, le lieutenant-colonel Marchand propose de remettre l’attaque au lendemain. Cependant, sa demande est rejetée.
Témoignage du commandant P… :  » Sur quoi s’est basé le chef en 2e lignes pour ne pas écouter le commandant du régiment qui demande que l’attaque soit remise au lendemain ? Celui-ci seul connaît la vraie situation ; et il est seul à même de juger si son attaque peut ou non réussir.
Sauf dans le cas très particulier où la situation générale le commanderait d’une façon absolue, et où l’on est obligé de consentir le sacrifice d’une troupe pour sauver le reste, sauf ce cas très spécial, on doit toujours écouter le chef de la 1ere ligne. Certains petits états-majors se sont montrés ardents pour des attaques sans but, sans préparation, « pour la gloire ». Ils auraient dû avoir le courage de dire à leur grand chef : « Non, l’attaque, dans les conditions du moment actuel, n’est pas possible ». Et le grand chef se serait rangé à leur avis. « 

A 10 h, les restes des 2 bataillons s’élancent donc en direction de l’ouvrage de Thiaumont. Assez rapidement, les hommes en sous-effectifs sont fauchés par les tirs des mitrailleuses ennemies qui battent la pente.

Les hommes se rassemblent dans les trous d’obus et attendent la nuit. Une nouvelle tentative est ordonnée pour le lendemain.

Témoignage de l’adjudant VIDAL, aujourd’hui capitaine, du 4e Zouaves :  » Dans cette lutte incroyable de résistance, j’ai vécu auprès de mes hommes, que j’aimais par dessus tout, des heures d’héroïsme d’une magnifique beauté, exaltées par un pur sentiment de patriotisme.
A ce moment-là, j’étais encore adjudant, de sorte que je me trouvais en contact immédiat avec mes hommes. Tous se montrèrent les dignes successeurs de leurs devanciers, les fameux zouaves de la Garde de 1870. Dans les moments les plus critiques où j’étais plus que jamais leur ultime conseiller de tous les instants, ils comprenaient très bien que le salut de la patrie était entre leurs mains ; c’est pourquoi ils me disaient toujours, après chaque marmitage particulièrement violent : « Mon adjudant, on va rire, ils vont sortir, attention… » et je vous assure que les Allemands étaient reçus de telle façon qu’ils rebroussaient chemin immédiatement.
J’ai crispé dans mon souvenir ces fameuses et simples paroles d’un mourant : « Mon adjudant, nous les avons eus quand même ; que je suis content… » Le malheureux expirait ensuite avec un léger sourire qui me fit frissonner jusqu’au fond de mon être, et je n’ai pu m’empêcher de l’embrasser. « 

p166

Rive gauche
R.A.S.

 

source : http://www.lesfrancaisaverdun-1916.fr/histo-verdun-detaille.htm

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Les crimes des Conseils de guerre Vingré texte 1925

Classé sous — milguerres @ 14 h 43 min

 

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SOLDATS FUSILLES POUR L’EXEMPLE

D’autres noms pour l’exemple

 

Les crimes des Conseils de guerre
(Le texte semble daté de 1925)
Vingré

Vingré !
Ce nom évoque un des crimes les plus effroyables de la guerre.
En novembre 1914, le 298e d’infanterie se trouvait dans l’Aisne.
Le 27, on laisse dans une tranchée de première ligne, en avant du village de Vingré, avec mission de surveiller l’ennemi à droite, un poste de cinq sentinelles doubles commandées par le caporal de Voguë. À sa gauche sont placées deux escouades, la 5e et la 6e, commandées respectivement par les caporaux Floch et Venat.

Tout semble calme.
Soudain, vers cinq heures du soir, sans qu’un coup de fusil ait été tiré, le poste du caporal de Voguë est surpris et enlevé. Les Allemands pénètrent brusquement dans les tranchées des 5e et 6e escouades.
Un cri retentit : « voilà les boches »
Instinctivement, nos soldats reculent dans le boyau. Ils arrivent ainsi jusqu’à l’abri de leur chef de section, le lieutenant Paulaud.
« Allons vers la tranchée de résistance » crie ce dernier.
L’ordre est aussitôt exécuté.
Paulaud y parvient un des premiers. Le commandant de compagnie l’y accueille mal.
« Eh bien, Paulaud, que signifie ? C’est du joli ! Allez immédiatement reprendre votre position ».
Officier et soldats obéissent.
Les deux escouades rebroussent chemin et regagnent sans coup férir l’emplacement qu’elles occupaient.
L’incident était banal. Rien ne permettait de penser qu’il dût avoir des suites tragiques.

Cependant le colonel croit devoir signaler à la division l’enlèvement du poste commandé par le caporal de Voguë.
Le général de division Julien et le général de Villaret, commandant le corps d’armée, demandent des détails complémentaires. On les informe alors du mouvement de retraite exécutée par les 5e et 6e escouades.
Aussitôt un officier, le commandant Guignot, est chargé de procéder à une enquête. Mais on a soin de lui dire, ou de lui faire entendre ce que l’on désire : un exemple.
Ainsi préparé, il entend tout d’abord le lieutenant Paulaud, qui lui raconte les faits sans s’attribuer l’honneur d’avoir déterminé les hommes à remonter en ligne.
Auparavant, pour s’éviter toute contradiction, celui-ci avait d’ailleurs eu soin de prendre à part ses soldats et de leur recommander de ne pas le mettre en cause et d’alléguer une panique : « de toute façon, tout s’arrangera » concluait-il.
Les malheureux lui firent confiance.
Mais au surplus, ils n’eurent pas de grandes explications à donner, car le commandant Guignot, qui savait ce que l’on attendait de lui en haut lieu, ne s’attarda pas à leur demander des explications minutieuses.
Son rapport, dont l’original se trouve entre les mains de la veuve d’une de ses victimes, fut d’autant plus formel que son enquête avait été plus légèrement faite.
On y lisait entre autres choses ceci :

« Le lieutenant Paulaud, qui se trouvait dans l’abri de sa section, vit apparaître un groupe d’hommes descendants en désordre et en tumulte des tranchées de première ligne, par le boyau de communication. Il dut user de toute son autorité, appuyée par celle du lieutenant Paupier, commandant de compagnie, pour faire remonter les hommes et occuper la tranchée.

Ce texte mettait l’officier hors de cause, mais accablait les soldats.
C’était précisément ce que le commandant Guignot voulait, ainsi qu’il résulte du fait suivant : un sous-officier de la compagnie, le sergent Grenier, informé de la tournure grave que prenait l’affaire, se présenta à lui pour déposer.
« Qui vous demande quelque chose ? Interrogea rudement le commandant.
- Mais, mon commandant…
- Si vous insistez, je vais prendre des sanctions contre vous. »
Grenier dut se retirer.
Cette intervention du sergent, Guignot l’a niée, il est vrai, à l’audience du Conseil de guerre de Clermont-Ferrand où fut jugé Paulaud. Mais de nombreux témoignages établissent qu’il a menti.
Il y a du reste, sur la manière dont cet officier procéda à son information, un autre témoignage que personne n’osera mettre en doute.

Dans son carnet de route (que j’ai feuilleté avec émotion ! ) le malheureux caporal Floch écrivait à la date du 28 novembre :
« J’ai été appelé par le commandant du 5e bataillon, qui m’a interrogé. Je n’ai pu lui dire que la vérité. Il m’a dit à plusieurs reprises de me taire, me disant que je comparaîtrais devant le Conseil de guerre parce que je m’étais sauvé. Je lui ai dit que j’avais été pris dans une bousculade et forcé de suivre. Il n’a rien voulu entendre »
Il n’a rien voulu entendre !
Résultat :
Cinq jours plus tard, le caporal Floch et ses camarades tombaient sous des balles françaises.
Pendant que le commandant Guignot se livre à ce simulacre d’enquête, les généraux Julien et Villaret, avec le précieux concours du lieutenant commissaire rapporteur Achalme, préparent le crime !
Et quel crime !
Ils décident que la Cour martiale devra condamner à mort les vingt-quatre hommes qui se sont repliés.
Aujourd’hui on cherche à nier le fait.
Mais trop de témoignages – que l’on ne saurait prétendre inspirés par l’esprit de parti – ne leur permettent pas.

L’abbé Dubourg, actuellement directeur des oeuvres de diocèse de Besançon, était aumônier de la division. Deux jours avant la réunion du Conseil de guerre, il rencontre sur une route un groupe d’officiers. Parmi eux se trouvait le colonel Pinoteau, commandant le 98e.
Celui-ci s’avance vers le prêtre :
« Monsieur l’aumônier, lui dit-il, prenez vos mesures. Nous allons avoir vingt-quatre exécutions.
- vingt-quatre !
- peut-être douze. »

Un peu plus tard, le même jour, le colonel Pinoteau aborde le lieutenant Paupier :
« Lieutenant, on va fusiller une escouade.
- Une escouade ! Mais non colonel, c’est douze hommes !
- On en fusillera au moins six », réplique le colonel.
Ces variations dans le chiffre des condamnés d’avance, s’expliquent par le fait que, depuis deux jours, une discussion se poursuivait entre le général de Villaret, qui voulait, en exemple, sacrifier les deux escouades, et quelques officiers soucieux de limiter le nombre des victimes. Ces derniers, finalement, l’emportèrent.
On s’arrêta au chiffre de six, et des ordres en conséquence furent donnés à la Cour martiale.

La Cour se réunit dans une salle d’école.
Président : le colonel Pinoteau ; deux juges : le lieutenant Diot et un adjudant tué depuis; commissaire du gouvernement : le lieutenant Achalme ; défenseur : le sous-lieutenant Bodé, que l’on avertit seulement deux heures avant l’audience de la mission qu’il doit remplir.
Il n’a le temps ni d’interroger les accusés, ni d’examiner les pièces du dossier.
Qu’importe !
Les auteurs de ce crime militaire s’efforcent aujourd’hui avec un déconcertant cynisme, de tirer argument de la plaidoirie prononcée le 2 décembre 1914 par le sous-lieutenant Bodé.
« À aucun moment, disent-ils, le défenseur n’a parlé d’ordre de repli. Il s’est borné à montrer que la peur était quelque chose d’indépendant avec la volonté, à quoi tout le monde peut succomber, et qu’il ne fallait pas tenir grief aux accusés de la panique qui s’était produite le 28 novembre ».
Il ne dit rien de plus parce que l’on s’était arrangé pour qu’il ne sache rien de plus. »
Et, de même qu’il n’y avait pas eu d’instruction, il n’y eut pas de débat.
Le lieutenant Achalme demanda pour tous les accusés la peine de mort.
Mais la Cour martiale avait reçu l’ordre d’appliquer le châtiment suprême à six seulement d’entre eux. Elle désigne Floch, Gay, Pettelet, Quinault, Blanchard et Durandet.
Pourquoi ? Nul ne sait. Ce fut l’oeuvre du hasard. Les juges eux-mêmes n’y attachèrent évidemment aucune importance.
L’exemple était aussi bon avec ceux-là qu’avec d’autres, n’est-ce pas ?
——
L’arrêt rendu, on demande, dans la compagnie des condamnés, à un homme de bonne volonté pour les prévenir.
Le sergent Moncoudiol s’en charge.
Quand il pénètre dans la cave où les malheureux sont enfermés, une telle émotion l’étreint qu’il ne peut parler. D’un geste, il leur tend une feuille de papier, un crayon, une enveloppe.
« C’est pour apprendre à nos familles qu’on va nous fusiller demain, dit Gay. Pourtant on nous avait assuré que le jugement serait une simple formalité. »
Quinault prend la parole à son tour :
« Enfin, Moncoudiol, toi qui nous connais, toi qui nous as vu à l’œuvre, avec qui nous avons combattu, crois-tu que nous méritions la mort ?
- mais non, mon vieux Quinault. Et tous les copains jugent comme moi. D’ailleurs, on ne peut pas vous fusiller comme cela, bien que ce soit la guerre. Il y a une justice et d’un moment à l’autre votre grâce arrivera.
- C’est vrai, répond Quinault ; pour les assassins il en est ainsi. Mais, pour nous, l’aube viendra avant. Vois-tu Moncoudiol, ce n’est pas la mort qui nous effraie. Elle nous attend tous les jours. Nous l’avons frôlée souvent. Pettelet a été blessé. Moi aussi. Mais ce qui est cruel, c’est de songer que nous allons mourir fusillés par nos camarades, tués par ceux dont nous partagions les dangers, la vie. Cela, vois-tu, c’est horrible ! »
Moncoudiol, immobile, pleure. Il cherche des mots qui consolent et ne trouve pas.
« Nous, demain, nous n’existerons plus, poursuit Quinault. Mais nos familles, nos femmes, nos enfants, comment vont-ils apprendre cela ? Quelle honte pour nous de songer que nos gosses devront rougir de leur père ! »
Le sergent n’en peut plus. Les sanglots l’étouffent. Il quitte en chancelant la cave qui a déjà l’apparence d’un tombeau.
Les condamnés, restés seuls, écrivent leur dernière lettre.
Le caporal Floch qui, avant d’être mobilisé, exerçait les fonctions de greffier de paix à Breteuil, est le seul à posséder quelque instruction. Ses adieux à sa femme sont aussi son éclatante justification :

Vingré, le 4 décembre 1914.
Ma bien chère Lucie,
Quand cette lettre te parviendra, je serai mort fusillé.
Voici pourquoi :
Le 27 novembre, vers cinq heures du soir, après un violent bombardement de deux heures, dans une tranchée, et alors que nous finissions la soupe, des Allemands se sont amenés dans la tranchée, m’ont fait prisonnier avec deux autres camarades. J’ai profité d’un moment de bousculade pour m’échapper des mains des Allemands.
J’ai suivi mes camarades, et ensuite j’ai été accusé d’abandon de poste en présence de l’ennemi.
Nous sommes passés vingt-quatre hier soir au Conseil de guerre. Six ont été condamnés à mort, dont moi. Je ne suis pas plus coupable que les autres, mais il faut un exemple. Mon portefeuille te parviendra et ce qu’il y a dedans.
Je te fais mes derniers adieux à la hâte, les larmes aux yeux, l’âme en peine. Je te demande, à deux genoux, humblement pardon pour toute la peine que je vais te causer et l’embarras dans lequel je vais te mettre…
Ma petite Lucie, encore une fois, pardon.
Je vais me confesser à l’instant, et j’espère te revoir dans un monde meilleur.
Je meurs innocent du crime d’abandon de poste qui m’est reproché. Si, au lieu de m’échapper des Allemands, j’étais resté prisonnier, j’aurais encore la vie sauve. C’est la fatalité.
Ma dernière pensée à toi jusqu’au bout.
Henri Floch

Et voici les adieux de Gay :

Ma chère femme,
Le 27 novembre, à trois heures du soir, l’artillerie allemande s’est mise à bombarder les tranchées pendant deux heures. La première section, qui était à notre droite, a évacué sa tranchée sans qu’on le sache.
Vers 5h 30 du soir, nous mangeons la soupe en veillant devant nos créneaux, quand tout à coup, les Allemands viennent par la tranchée de la première section. On nous croise la baïonnette en disant : « Rendez-vous ! Haut les mains ! On vous fusille ! »
Je me suis vu prisonnier avec un autre de mon escouade. Je saisis un moment d’inattention pour m’échapper. Il y avait un pare-éclats en face de moi. Je me suis jeté en face, au risque de me faire tuer par les balles, et comme je n’ai plus vu de camarades, je suis descendu par la tranchée rejoindre ma section et nous sommes remontés pour réoccuper la tranchée.
Le lendemain, tous les officiers et chefs étaient bien à leurs postes et nous, pour ne pas être restés prisonniers des Allemands, nous avons passé en Conseil de guerre, toute la demi-section.
Tous les autres ont été acquittés et nous avons été six condamnés qui ne sont pas plus coupables que les autres, mais si nous mourons pour les autres, nous serons vengés par Dieu.
Pardonne-moi bien de la peine que je vais te faire, ainsi qu’à mes pauvres parents. Je n’ai pas peur de la mort, puisque je suis innocent du fait qu’on me rapproche.

La lettre de Quinault est peut-être plus émouvante encore dans son naïf langage :

Ma chère femme,
Je t’écris mes dernières nouvelles. C’est fini pour moi. C’est bien triste. Je n’ai pas le courage. Je me (ici sont quelques mots illisibles). Pour toi tu ne me verras plus.
Il nous est arrivé une histoire dans la compagnie. Nous sommes passés vingt-quatre en Conseil de guerre. Nous sommes six condamnés à mort. Moi je suis dans les six et je ne suis pas plus coupable que les camarades, mais notre vie est sacrifiée pour les autres.
Ah ! Autre chose : si vous pouviez m’emmener à Vallon. Je suis enterré à Vingré.
Dernier adieu, chère petite femme. C’est fini pour moi. Adieu à tous, pour la vie.
Dernière lettre de moi, décédé au 298e régiment d’infanterie, 19e compagnie, pour un motif dont je ne sais pas la raison. Les officiers ont tous les torts et c’est nous qui sommes condamnés pour eux. Ceux qui s’en tireront pourront te raconter. Jamais j’aurais cru finir mes jours à Vingré et surtout d’être fusillé pour si peu de chose et n’être pas coupable.
Ça ne s’est jamais vu, une affaire comme cela.
Je suis enterré à Vingré !… Ah ! Autre chose, si vous pouvez m’emmener à Vallon ! »

À cette heure suprême, sa pensée se tournait vers le petit cimetière de son village de l’Allier, où il lui semblait que l’éternel sommeil serait plus paisible.

S’il avait su !

S’il avait su que lorsque « l’affaire » serait connue à Vallon, le curé refuserait de célébrer un service funèbre à sa mémoire, que les boutiques des marchands se fermeraient devant sa femme, que son fils serait mis en quarantaine à l’école, qu’on lui jetterait la pierre, et enfin que ses êtres si chers devraient fuir devant cette haine sauvage…

La nuit vient, passe.
Voici le matin du 4 décembre.

Les condamnés ont gardé une lueur d’espoir. Le sergent Moncoudiol leur a dit : « on ne peut pas fusiller comme cela, bien que ce soit la guerre ».
Le lieutenant Paulaud leur a assuré que : « tout ça s’arrangera ».
Un cliquetis d’armes les arrache de leur torpeur. La porte s’ouvre. Un adjudant s’avance. Mais ce n’est pas leur grâce qu’il apporte. Il vient leur dire que l’heure est venue, qu’ils vont mourir.
Résignation ou stupeur, aucune plainte…
Ils se lèvent, sortent, tête nue, en manche de chemise, sous le vent glacial et marchent, le front haut vers le terrain où doit avoir lieu l’exécution, au bas du village de Vingré, à 400 m des lignes ennemies.
Le haut commandement a décidé de donner à cette tragédie le caractère d’une grande solennité militaire. Ne s’agit-il pas d’un exemple ? Toutes les compagnies disponibles forment le carré ; on a placé la compagnie à laquelle appartenaient ceux qui vont mourir au premier rang.
Pendant la nuit six poteaux ont été dressés. D’un pas ferme les six condamnés vont s’y adosser.
On les attache.
Un commandement. Le crépitement des balles. Les six hommes sont morts.

Alors se produit ceci : tous les hommes de la 19e compagnie éclatent en sanglots. L’émotion gagne de proche en proche, si vite que les officiers sont impuissants à la réprimer. Devant cette manifestation unanime, le colonel Pinoteau ne sait quelle attitude prendre.
Seul le commandant Guignot va et vient, satisfait.
Apercevant le lieutenant Paupier, qui baisse la tête pour ne pas voir l’affreux spectacle, il lui donne un coup section le menton : « Paupier, relevez la tête ! »

Au cours de mon enquête sur l’affaire de Vingré, j’ai tenu à entendre celui qui, dans l’ordre des responsabilités, partage la première place avec le général de Villaret : M. le substitut Achalme.
Je l’ai trouvé dans son cabinet de Saint-Étienne, examinant un dossier :
« Monsieur le Substitut, en novembre 1914, au Conseil de guerre de Vingré, qui condamna à mort six soldats dont l’innocence a été par la suite reconnue, vous avez occupé les redoutables fonctions de commissaire du gouvernement. C’est à ce sujet que je voudrais vous interroger ».

M.Achalme parut me demander un instant s’il parlerait ou s’il se tairait.
« Substitut à Bourg, dit-il enfin, mobilisé comme lieutenant dans un régiment de la 63e division d’infanterie, le général me fit appeler un jour pour me demander de bien vouloir suivre les affaires du Conseil de guerre. J’acceptai étant entendu que ce ne serait qu’à titre provisoire. Je ne me sentais aucun goût pour cette besogne.
- Comme je vous comprends !
- Le 30 novembre dans l’après-midi, j’ai reçu du général de division…
- Le général Julien.
- Ne mettons pas de nom si vous le voulez bien… l’ordre de réunir, pour le lendemain, le Conseil de guerre ; il s’agissait de juger les hommes qui avaient abandonné une tranchée. Je me rendis à Vingré où j’arrivai à six heures du soir. Vingt-quatre hommes étaient inculpés. Bien que ce ne fût pas pour moi une obligation, je passai la nuit à les interroger tous. Aucun d’eux ne me parla de l’ordre de repli donné par le lieutenant Paulaud.
- Avez-vous entendu des témoins ?
- Non, mais j’ai dit aux inculpés et aux défenseurs que je me mettais à leur disposition pour faire entendre à l’audience tous les officiers, sous-officiers et soldats dont il considéreraient le témoignage utile.
- On ne vous en indiqua pas ?
- Aucun.
- Sur quoi vous êtes-vous appuyé pour requérir devant la Cour martiale ?
- Je me suis appuyé sur les pièces du dossier, sur les rapports du commandant de compagnie et du chef de bataillon. Je n’avais rien d’autre à ma disposition. Ces documents établissaient clairement le crime d’abandon de poste.
- Vous aviez devant vous vingt-quatre inculpés. Six seulement ont été condamnés à mort. Quelles ont été vos réquisitions ?
- J’ai laissé le Conseil libre de prononcer les peines.
- Sur quoi les juges se sont-ils basés pour condamner le caporal Floch, les soldats Quinault, Blanchard, Pettelet, Durandet et Pierre Gay ?
- Le Conseil s’est trouvé dans une situation fort embarrassante. Les juges ont estimé qu’il était inadmissible que les vingt-quatre hommes fussent au même titre responsables de la panique. Ils ont cherché à s’éclairer. Après la plaidoirie même, on a fait revenir à la barre le sergent Diot et le sous lieutenant Paulaud. Le président leur a demandé une dernière fois de renseigner les juges. Ces témoins ont conservé une attitude impassible. Aucun d’eux n’a dit mot pour sauver les accusés. Le Conseil, dans ces conditions, a condamné les hommes qui se trouvaient le plus près des Allemands.
- Pourquoi ce chiffre de six ? »

M. le Substitut Achalme ne peut dissimuler l’embarras que lui cause ma question. Je me décide à lui venir en aide.
« Est-ce que le nombre de six n’avait pas été fixé par le général de division ? »
Je regarde dans les yeux M. le Substitut. Il n’ose nier. Il cherche une formule.
« Je ne sais si le haut commandement avait donné des ordres secrets au président de la Cour martiale. Moi, je n’en ai reçu aucun.
- Vous ne pouvez ignorer ce fait : il a été établi par l’enquête de révision. Vous ne pouvez ignorer non plus la déclaration du général Linder : « Paulaud a manqué de caractère au cours de l’instruction. Pour décharger sa responsabilité, il a cru devoir charger les hommes qui étaient sous ses ordres et abonder dans le sens de ses chefs qui voulaient une condamnation. »

À cette question, M. Achalme se garde de répondre.

« Si j’avais connu, me dit-il, la phrase prononcée par Paulaud après l’arrêt : « on vient de condamner des innocents » je vous jure que j’aurais immédiatement adressé un rapport à mes chefs et que l’exécution n’aurait pas eu lieu… On nous accable aujourd’hui, mais on nous juge sans tenir compte des circonstances dans lesquelles les faits se sont passés il y a sept ans.
En novembre 1914, les chefs prenaient encore à la lettre l’ordre de Joffre du 5 septembre : « il faut se faire tuer sur place plutôt que de perdre un pouce de terrain ». Nous étions à ce moment la seule division ayant réussi à traverser l’Aisne. Nos chefs ne comprenaient pas la guerre. Ils imaginaient que la perte d’une tranchée constituait un désastre.

- Tout cela n’était pas une raison suffisante pour fusiller des innocents.
- Je suis le premier à reconnaître que l’arrêt de réhabilitation a été une mesure de justice, surtout après l’abandon des poursuites contre le caporal de Voguë. Voyez-vous, l’institution des Cours martiales a été une lourde faute. La responsabilité en incombe une bonne part au pouvoir civil qui a eu le tort d’abandonner ses droits aux mains de l’autorité militaire. »

Telle est fidèlement reproduite la conversation que j’eus avec le commissaire du gouvernement à Vingré.

Examinons maintenant ses déclarations.
Non sans quelque timidité, M. Achalme dit avoir ignoré que le commandement, avant l’audience, avait fixé le nombre des hommes à condamner.
Ce n’est pas exact. Un parlementaire, plaidant sa cause, ma affirmé : « S’il n’y a eu que six condamnations, c’est surtout grâce à M. Achalme qui, avant l’audience, est intervenu auprès des généraux Julien et de Villaret pour que l’on ne maintint pas le chiffre de 12 hommes qui semblait définitivement arrêté ».
Au surplus, comment M. Achalme eût-il pu ignorer ce que tant d’autres moins bien placés que lui pour être renseignés, savaient ?
Devant le général Linder, le docteur Raymond, de Vichy, aide-major au 298e, a déposé devant l’enquête de révision :
« Apprenant un soir que plusieurs hommes de la 19e compagnie du 298e allaient être jugés par le Conseil de guerre, je me rendis au centre du village de Vingré. J’étais fort étonné de cette nouvelle, car je n’avais pas entendu dire que des hommes s’étaient rendus coupables d’un délit passible du Conseil de guerre. Mais mon étonnement devint de la stupéfaction quand, voyant s’avancer sur la route de Vic sur Aisne un aumônier militaire, et lui demandant ce qui l’amenait, il me répondit que le lendemain six au moins de ces hommes allaient être fusillés, peut-être douze.
J’affirme que ce propos a été tenu avant l’ouverture du Conseil de guerre, et je me souviens de l’émotion douloureuse que j’ai ressentie en voyant passer, quelques minutes après, les malheureux inculpés qui se rendaient vers la maison du colonel, sans se douter du sort qui les attendait ».

M. Achalme prétend avoir laissé le Conseil libre de juger. Est-ce vrai ?
« Non » répond le témoin C.H. Viellay, ex sergent-major à la compagnie à laquelle appartenaient les six victimes et qui assista à l’audience. « Pour ne pas se tromper, a-t-il écrit, le commissaire du gouvernement a requis la peine de mort contre tous les accusés, plus de vingt ».
——
La vérité est que le lieutenant Achalme n’a rempli ni son devoir de soldat, ni son devoir de magistrat.

Après avoir reçu le rapport du commandant Guignot, le général Julien avait délivré contre les hommes des 5e et 6e escouades un ordre d’informer qui les rendait justiciables du Conseil de guerre prévu par le décret Millerand, où ils eussent bénéficié de quelques garanties : instruction préalable, délai de vingt-quatre heures entre la citation et l’audience, nombre de juges : 5 au lieu de 3. Cet ordre d’informer, le général de Villaret, dans sa hâte de faire un exemple, le déchira pour y substituer, bien qu’ il n’y eut pas flagrant délit, un ordre de mise en jugement direct devant une Cour martiale.

Mais c’était précisément le rôle des magistrats mobilisés dans les Conseils de guerre de redresser les erreurs commises par les généraux ignorants, insouciants ou inhumains.

Ce rôle, M. Achalme ne l’a pas rempli. Il s’est servilement prêté à une fantaisie sanguinaire. Il est complice.
——
Au surplus, pour apprécier les responsabilités, on possède un document si net, si terrible dans sa modération, qu’il ne permettra pas à la justice de se dérober indéfiniment à son devoir, lequel n’est pas seulement de réhabiliter les innocents, mais aussi de frapper les coupables.
Ce document, on le trouve au Journal Officiel du 18 février 1921, et c’est l’arrêt de la Cour de Cassation dans l’affaire des martyres de Vingré :
Attendu que par jugement du Conseil de guerre spécial de la 63e division d’infanterie, en date du 3 décembre 1914, le caporal Floch (Paul), et les soldats Gay (Pierre), Pettelet (Claude), Quinault (Jean), Durandet (Jean) et Blanchard (Jean-Marie), tous du 298e R.I., ont été condamné à la peine de mort pour abandon de poste devant l’ennemi ; que ce jugement a reçu son exécution le lendemain à l’égard de tous les condamnés qui ont été passés par les armes.
Attendu qu’il résultait du rapport dressé en vertu de l’article 108 du code de justice militaire que le 27 novembre 1914, une tranchée de première ligne, située en avant du village de Vingré (secteur de la Maison détruite), et à laquelle on accédait par un boyau central, était occupée dans sa partie gauche par une demi section du 298e R.I. (5e et 6e escouades), et dans sa partie droite par une autre demi section du même régiment (3e et 4e escouades) ; que cette partie droite, ayant été violemment bombardée par l’artillerie allemande, avait dû être évacuée dans l’après-midi, et qu’on n’y avait laissé qu’un caporal et quatre sentinelles doubles ; que vers 5 heures du soir, les Allemands s’étaient brusquement emparés de ce petit poste sans qu’un coup de fusil ait été tiré ; que, grâce à cette surprise, ils avaient pu s’infiltrer dans la partie gauche de la tranchée et tomber à l’improviste sur les hommes des 5e et 6e escouades qui, pris de panique, s’étaient enfuis par le boyau central jusqu’à la tranchée de deuxième ligne, d’où les officiers avaient éprouvé de grandes difficultés pour les faire remonter en première ligne.
Que vainement, le sous-lieutenant Paulaud, chef de section, leur avait crié d’avancer ; qu’ils n’avaient pas exécuté cet ordre, et que cet officier, quand il s’était précipité pour aller réoccuper la tranchée, n’avait été suivi que par un seul soldat.
Attendu que cette dernière partie du rapport précité était empruntée à la déposition faite par le sous-lieutenant Paulaud, le 1er décembre 1914, devant le commissaire rapporteur, que cette déposition avait été sévère pour les inculpés et lui-même l’a reconnu dans l’enquête de révision. Que cet officier peut donc être considéré comme ayant été un des principaux témoins de l’accusation.
Attendu que l’autorité de son témoignage – qui N’A PAS ÉTÉ CONTRÔLÉ DANS L’INFORMATION DE 1914 et qui n’a pas été confirmé par aucun témoin ou inculpé alors entendus par le lieutenant rapporteur – a été contestée par les dépositions de plusieurs témoins au cours des deux enquêtes de révision ; que, notamment, les caporaux Lafloque, Bardet, le sergent Rimaud et le soldat Darlet, ayant appartenus en cette qualité au 298e R.I., les trois premiers non entendus dans les instructions préalables et définitives, ont déclaré :
« que les hommes des 5e et 6e escouades, surpris par les Allemands, avaient reflué de la tranchée de première ligne vers le boyau de communication où ils s’étaient heurtés aux hommes des 7e et 8e escouades qui, aux cris de : « Voilà les Boches ! », étaient sortis de leurs abris situés à 60 mètres de ladite tranchée ; qu’il s’en était résulté une confusion et QU’À CE MOMENT LE CHEF DE SECTION, le sous-lieutenant Paulaud, sortit de son abri voisin, LEUR AVAIT DONNÉ L’ORDRE DE SE REPLIER SUR LA TRANCHÉE DE RÉSISTANCE ; QUE CET OFFICIER ÉTAIT PARTI LUI-MÊME PRÉCIPITAMMENT ET L’UN DES PREMIERS DANS CETTE DIRECTION.
Attendu que le lieutenant Paupier qui commandait la compagnie et se trouvait dans la tranchée de résistance, a déclaré QU’ EN EFFET LE SOUS-LIEUTENANT PAULAUD ÉTAIT ARRIVÉ L’UN DES PREMIERS DANS CETTE TRANCHÉE, QU’Il LUI AVAIT DRESSÉ UNE OBSERVATION À CE SUJET ET QUE, quelques instants après, TOUS LES HOMMES, sur l’ordre que lui-même leur avait donné, ÉTAIENT REMONTÉS EN PREMIÈRE LIGNE, à la suite de leur chef de section.
Attendu que le sous-lieutenant Paulaud a, dans les deux enquêtes de révision, protesté contre ces dépositions et nié spécialement avoir donné un ordre de repli ; mais en admettant même que l’ordre de repli n’ait pas été donné par lui, il n’en demeure pas moins constant que cet ordre a été proféré et entendu par les hommes comme s’il émanait d’un supérieur, et qu’on ne serait dans ces conditions leur faire un grief de l’avoir exécuté.
Attendu que le dit ordre, inconnu du Conseil de guerre, constitue un fait nouveau de nature à établir l’innocence des condamnés dans les termes de l’article 443, 4e, du Code d’instruction criminelle ; que le sous-lieutenant Paulaud lui-même a exprimé sa conviction de l’innocence des condamnés quelques instants après leur exécution, dans des conditions de sincérité qui ont été rapportées par un témoin de l’enquête et qu’il a affirmé de nouveau cette conviction à diverses reprises dans ces dernières dépositions.
Attendu qu’en l’état des constatations qui précèdent, et sans qu’il soit besoin d’examiner les deux autres faits invoqués comme nouveaux, il y a lieu d’accueillir la demande en révision dont la Cour est saisie.
Et vu l’article 445, paragraphe 8, du Code d’instruction criminelle ;
Attendu qu’en raison du décès des condamnés, il y a impossibilité de procéder à de nouveaux débats ; qu’il appartient en conséquence à la Cour de Cassation de statuer au fond sans renvoi, en présence des parties civiles et du curateur nommé par elles à la mémoire des morts.
Par ces motifs :
Casse et annule le jugement du Conseil de guerre spécial de la 63e division d’infanterie en date du 3 décembre 1914, qui a condamné le caporal Floch et les soldats Gay, Pettelet, Quinault, Blanchard et Durandet à la peine de mort.
Décharge leur mémoire de cette condamnation.
Ordonne l’affichage du présent arrêt dans les lieux déterminés par l’article 446 du Code d’instruction criminelle et son insertion au Journal Officiel ; ordonne également que le présent arrêt sera imprimé ; qu’il sera transmis sur les registres du Conseil de guerre de la 63e division d’infanterie, et que mention en sera faite en marge du jugement annulé.
L’arrêt, statuant sur les conclusions des parties civiles, alloue ensuite, à titre de réparation :
1 – à chacune des dames Rose Meuchard (veuve Floch) ; Marie Pettelet (veuve Pettelet) ; Marie Minard (veuve Gay) ; Nathalie Greuzat (veuve Quinault), Michelle Destage (veuve Blanchard) ; Claudine Drizard (veuve Durandet), une pension annuelle et viagère de 1000 francs.
2 – à chacun des trois mineurs Pettelet et Durandet une pension annuelle de 1000 francs, le payement de cette pension devant cesser à leur majorité.
——
C’est là un commencement de justice. Ce n’est pas toute la justice. On veut bien enfin reconnaître l’innocence des condamnés.
Mais les autres ?
Mais ceux qui ont donné l’ordre de les condamner ?
Mais ceux qui ont obéi ?
Mais le commandant Guignot qui, ayant mission de procéder à une enquête, n’a entendu aucun témoin, a refusé d’entendre ceux qui s’offraient, qui a accepté sans examen une version suspecte parce qu’il savait que le haut commandement voulait un exemple, qui n’a pas daigné écouter les explications des accusés, et par sa déshonorante servilité, les a envoyés à la mort ?
Mais le lieutenant rapporteur Achalme, qui n’a pas même contrôlé ainsi que le reconnaît l’arrêt de la Cour de Cassation le témoignage intéressé du sous-lieutenant Paulaud et, dans une affaire capitale, s’est borné à un simulacre d’instruction ?

Mais les généraux Julien et de Villaret qui, d’avance, ont ordonné l’exécution de tous les soldats des 5e et 6e escouades et ne se sont résignés au chiffre de six victimes qu’à titre de transaction ?
Mais le colonel Pinoteau, président de la Cour Martiale qui a accepté de condamner par ordre et poussé son infâme obéissance jusqu’à priver les accusés de moyens de défense ?

 

 Est-ce la main de la justice ne s’abattra pas sur ces hommes ?

Les crimes des Conseils de guerre Vingré texte 1925 vingre-lettre

SOURCE : http://chtimiste.com/batailles1418/combats/vingre.htm

 

 

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Les fusillés de Vingré sur 

http://vestiges.1914.1918.free.fr/Aisne_Vingre.htm

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REPRODUCTION DU PANNEAU D’INFORMATION

 

 

L’AFFAIRE DE VINGRÉ

 

Art. 6- Les jugements rendus par les conseils de guerre spéciaux ne sont susceptibles ni de recours en révision, ni de pourvoi en cassation.

 

« Ne pas hésiter à faire usage des conseils de guerre spéciaux. […] Il importe en effet que la procédure soit expéditive, pour qu’une répression immédiate donne, par d’exemples salutaires, l’efficacité à attendre d’une juridiction d’exception. » (Note du général de Villaret datée du 20 octobre 1914)

 

Le 27 novembre, le 298ème régiment d’infanterie avait pris position devant le village de Vingré, dans l’Aisne. Lors d’une attaque, les Allemands enlèvent un poste un poste de 1ère ligne et font prisonnier la dizaine d’hommes qui l’occupaient. Deux autres escouades, menacées, refluent vers l’abri du chef de section, le sous-lieutenant Paulaud, qui donne l’ordre de repli. Le commandant de compagnie, le lieutenant Paupier, reproche au sous-lieutenant Paulaud d’avoir abandonné son poste et lui ordonne de ramener ses hommes en première ligne.  Au cours de l’enquête, ce dernier tait son ordre de repli.

Le général de Villaret, commandant le corps d’armée, décida de faire un exemple : il avait d’abord parlé de fusiller les deux escouades qui avaient exécuté le repli, à la suite d’interventions de divers officiers, la décimation fut réduite à six hommes et des ordres furent donnés en conséquence à la Cour Martiale. La Cour les désigna au hasard : le caporal Floch, les soldats Gay, Pettelet, Quinaud, Blanchard et Durantet.

 

 

 

 

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Journal de marche et des opérations du 298ème régiment d’infanterie.

« 27 novembre.
Vingré – A 16 heures, l’artillerie allemande démolit une partie des tranchées de la Maison détruite. La ½ section qui l’occupait est obligée de se retirer dans les boyaux. Après le bombardement, lorsqu’elle veut retourner dans la tranchée elle la trouve occupée par la patrouille allemande qu’elle délogea immédiatement et put reprendre ses emplacements.
Pertes : 5 blessés, 9 disparus. »

« 3 décembre.
Vingré – A 17 jeures réunion du Conseil de Guerre du 298ème sous la présidence du lieutenant-colonel Pinoteau. Juges : MM le lieutenant Diot et l’adjudant Pothonnier. L’avocat désigné est m. le lieutenant Bodé ; la séance est terminée à 19h30 ; 6 des accusés prévenus d’abandon de poste en présence de l’ennemi ; le caporal Floch, les soldats : Gay, Pettelet, Quinaud, Blanchard et Durantet sont condamnés à la peine de mort, les autres sont acquittés.
Pertes : 2 blessés. »

« 4 décembre.
Vingré – L’exécution des six condamnés à mort a lieu à 7h30, à 200 mètres à l’ouest du calvaire de Vingré, situé à l’embranchement des deux chemins allant à Nouvron. Assistent à la parade d’excution : les 4 compagnies de réserve du 298ème ; 2 compagnies du 216ème et une compagnie du 238ème. Les troupes sont commandées par le lieutenant-colonel Pinoteau. Les condamnés qui ont passé la nuit dans la prison du poste de police sont amenés à 7h30 par un piquet de 50 hommes et fusillés. Après l’exécution qui se passe sans incident, les troupes défilent devant les cadavres et rentrent dans leur cantonnement.
La nuit est employée à l’aménagement des tranchées, principalement à la pose des créneaux.
Pertes : 6 morts, 2 blessés. »    

Le 298ème R.I. est formé de deux bataillons du 98ème R.I., stationnés à Roanne. Il fait partie de la 63ème division de réserve.

Le 11 août 1914, il quitte Roanne pour le front d’Alsace. Il franchit le 14 août la frontière dans la région de Thann et Cernay.

Le régiment participe à la victoire de la Marne du 6 au 10 septembre 1914. Il se couvre de gloire le 7 septembre à la ferme de Nogeons en prenant le drapeau du 36ème régiment de Fusilliers allemand. Pour ce fait d’arme, le drapeau du régiment sera décoré de la légion d’honneur à Ambleny le 11 novembre 1914.

Dès le 12 septembre, le régiment passe l’Aisne à Fontenoy pour se retrancher sur le plateau de Confrécourt devant Vingré. Il y restera toute la fin de l’année 1914 et participera à des offensives meurtrières devant Nouvron. Les pertes sont considérables. Parmi celles-ci, deux personnalités : Jean Giraudoux (sergent au 298ème), blessé à l’aine le 16 septembre en défendant une entrée du village de Vingré et le capitaine Joseph Déchelette,célèbre archéologue, tué le 3 octobre en entraînant ses hommes sur le plateau de Berry.
Le soldat Jean Dumont note dans son journal en date du 20 octobre que son régiment, le 298ème, a perdu plus de mille deux cents hommes sur deux mille.

LE PROCÈS

Le sous-lieutenant Bodé, chargé de la défense des accusés, témoigne :

« 3 décembre. On m’apprit que le conseil de guerre se tiendrait vers 17 heures et que j’étais désigné pour la défense des 24 accusés. Il était 15 heures environ et lorsque les dossiers me furent remis, je les parcourus en hâte puis je me rendis auprès des accusés avec lesquels je n’eus que quelques minutes d’entretien. A 17 heures, le conseil entrait en séance. Les accusés répétèrent les déclarations qu’ils avaient déjà faites. Puis je suppliais le conseil de ne pas retenir l’accusation d’abandon de poste devant l’ennemi. »

Un lieutenant, Achalme, en qualité de commissaire du gouvernement requit contre les 24 accusés la peine de mort.
Le jugement est vite rendu. On dit aux accusés « placez-vous comme vous étiez dans la tranchée. » Puis on ordonna « les six premiers, sortez » et on leur apprit qu’ils étaient condamnés à mort.

L’EXÉCUTION

Abbé Dubourg, aumonier militaire du groupe B :
« J’étais à 7h avec un de mes confrères auprès des six malheureux qui allaient mourir. Ils étaient tous les six ensemble dans une petite cave qui leur servait de prison. C’est là que je vis votre mari. Il se confessa admirablement…
Puis nous avons quitté la petite cave et nous nous sommes acheminés vers le lieu de l’exécution… »

J.B. Grousson de St-Etienne, 238ème régiment d’infanterie :
« Avec Jules, je fais partie du peloton qui les encadre, baïonnette au canon, pour les mener au lieu d’exécution où le régiment est réuni. Les aumôniers leur parlent et les embrassent, on leur lie les mains qu’on attache ensuite à un poteau. On leur bande les yeux, l’adjudant Delmotte qui commande le peloton d’exécution abaisse son sabre ; 72 fusils partent à la fois et les 6 martyrs tombent sans un cri. Un sous-officier vient leur donner le coup de grâce… »

Jean Dumont du 238ème régiment d’infanterie :
« Ensuite toutes les compagnies ont défilé devant les cadavres renversés au pied des poteaux. Quel spectacle horrible ! Je n’ai pu m’empêcher de pleurer. Moi et les autres. Tous, officiers, sous-officiers et soldats étaient atterrés. »

C. Lafloque du 298ème régiment d’infanterie :
« A ce moment, le commandant du 5ème bataillon paradant, s’avance vers le lieutenant commandant la 19ème compagnie, baissant la tête et ayant des larmes, il lui dit : « P…, relevez la tête ». La compagnie rentra à son cantonnement dans une grotte de Vingré. Le silence régna toute la journée. Nous étions les grands muets forcés d’obéir à des officiers qui s’étaient solidarisés pour éviter leur responsabilité, en faisant retomber toutes les fautes sur les soldats »

Sergent Grenier du 298ème régiment d’infanterie :
« C’est honteux, honteux, et c’est pour nous donner une leçon, nous remonter le moral, nous donner du courage. Pour le moment on ne peut rien dire, mais quand je pourrai parler, je dirai ce que j’ai sur le cœur, et puisque nous n’avons pas pu sauver leur vie, nous sauverons leur honneur. »

LA RÉHABILITATION

Arrêt de la Cour de Cassation

(Journal officiel du 18 février 1921)

« Attendu que le sous lieutenant Paulaud… peut-être considéré comme ayant été un des principaux témoins de l’accusation » qu’au moment de la panique « le chef de section, sous-lieutenant Paulaud, sorti de son abri voisin, leur avait donné l’ordre de se replier sur la tranchée de résistance ; que cet officier était parti lui-même précipitamment et l’un des premiers dans cette direction ».

« Attendu que le lieutenant Paupier, qui commandait la compagnie et se trouvait dans la tranchée de résistance a déclaré qu’en effet le sous-lieutenant Paulaud était arrivé l’un des premiers au moment de la panique de cette tranchée…

« Attendu qu’il importe de constater que le sous-lieutenant Paulaud lui-même a exprimé sa conviction de l’innocence des condamnés, quelques instants après leur exécution, et qu’il a affirmé à nouveau cette conviction à diverses reprises dans ces dernières dépositions

« Pour ces motifs :
« CASSE et ANNULE le jugement du Conseil de Guerre spécial de la 53ème division d’infanterie, en date du 3 décembre 1914, qui a confirmé le caporal Floch, les soldats Gay, Pettelet, Quinault, Blanchard et Durantet à la peine de mort.

« Décharge leur mémoire de cette condamnation ; » 

 

 

 

 vingre-tombes

L’INAUGURATION

 

 Intervention de M. Floch, frère d’un fusillé :

« Mesdames, Messieurs, mes chers camarades,

[…] En présence de cette imposante manifestation, comment pourrais-je rester, moi frère du caporal Floch sans venir vous témoigner ma reconnaissance ?

Au nom de toutes les familles, je vous dis un profond merci. Vous comprendrez, j’en suis certain, l’émotion qui m’étreint, après tant de souffrances morales, que nous n’osons plus penser au passé sans que l’angoisse nous monte à la gorge.

Songez un instant à ce que fut pour nous cette guerre, atroce. D’autres à nos côtés connaissaient aussi des deuils douloureux, ils les pouvaient du moins porter avec fierté, tandis que nous […]

Pendant des années entières nous avons vécu dans cette atmosphère affreuse de la suspicion  illégitime et la honte injustifiée car nous savions nous, qu’ils étaient innocents ces martyrs de Vingré […] De tout notre cœur, de toute notre piété, nous remercions ceux qui ont vengé la mémoire des infortunés poilus du 298ème. […] C’est grâce à leurs efforts que nos familles peuvent à présent marcher la tête haute, c’est grâce aux anciens du 298ème que ce monument explatoire a pu être élevé. A tous, aux souscripteurs, nous disons merci […] L 3 février 1922 nous venions en ce coin de terre de Vingré reconnaître nos morts. Je me souviendrai toujours la part prise à notre peine par les habitants.

Et maintenant, toi mon frère, vous, mes camarades infortunés du 298ème qui en ce soir de décembre nous faisiez vos adieux, en hâte l’ame en peine. Vous qui, d’une main déjà glacée, écriviez encore votre protestation d’innocence à l’heure ou le peloton fatal se réunissait […]

Vous n’êtes plus à présent les fusillés de Vingré, vous en êtes les martyrs, vous en êtes les héros.

Comme vos camarades, vous êtes tombés au Champ d’honneur et c’est le même drapeau qui vous sert de linceul. »

Quatrain lu par Antoinette Floch (Madame Barthélemy) le 5 avril 1925, jour de l’inauguration du monument des fusillés à Vingré :

« Là-bas sur leur calvaire, il faut construire un Temple

où nous irons draper la pourpre de leur sang.

Ils sont morts sans comprendre, ils sont morts pour l’exemple,

Et l’exemple est divin quand on est innocent. »

 

 

 

  vingre-inauguration

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SOLDATS FUSILLES POUR L’EXEMPLE

D’autres noms pour l’exemple

Les crimes des Conseils de guerre : Les quatre caporaux de Suippes texte de 1925

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SOLDATS FUSILLES POUR L’EXEMPLE

D’autres noms pour l’exemple

 

Les crimes des Conseils de guerre

(Le texte semble daté de 1925)

Les quatre caporaux de Suippes

Les crimes des Conseils de guerre : Les quatre caporaux de Suippes texte de 1925  fussiles-de-suippes-conseil-de-crimes-de-guerre

source : http://www.ville-sartilly.com/uploads/media/quatrecaporauxsouain.pdf

En février 1915, le 336e régiment d’infanterie avait pris part aux violents combats de Perthes. En mars, on le retrouve néanmoins en première ligne au moulin de Souain.

7 mars 1915
Le 7, après une préparation d’artillerie insuffisante – suivant le témoignage du commandant Jadé, ancien officier du 336e et actuellement député du Finistère (en 1925) – on lance en avant la 24e compagnie, dont les effectifs sont très réduits.
Elle est aussitôt rejetée dans ses tranchées avec des pertes sérieuses.
Cet échec ne décourage pas à l’état-major.
Deux heures plus tard, après une brève canonnade, on fait sortir la 21e compagnie, commandée par le commandant Dubois.
Celle-ci est à son tour également repoussée.
Dans la nuit, le capitaine Jadé, de la 18e compagnie, reçoit l’ordre d’attaquer par surprise à 4h30 du matin les tranchées ennemies, qui, la veille, n’ont pu être prises.
Mais la compagnie de première ligne qui doit relever la 18e n’a pas été prévenue à temps. Un certain flottement se produit au moment de son arrivée, et le capitaine Jadé, qui avait donné l’ordre d’attaque pour 5 heures est obligé de le reporter à 5 h 30.
À 5 heures cependant, l’artillerie française commence à tirer contre les tranchées ennemies.
À 5 h 30, à l’instant où la 18e compagnie essaye de sortir de sa tranchée, les compagnies voisines, ignorant le coup de main qui allait être tenté, lancent des fusées.
Dès lors, l’opinion du capitaine Jadé est faite. Il recommande à ses hommes de ne pas bouger, va trouver à quelque distance en arrière le commandant de bataillon.
« Vous m’avez donné l’ordre d’attaquer par surprise, lui dit-il, j’estime que la surprise était en effet la condition de l’attaque. Attaquer maintenant n’est plus possible. Ce serait faire tuer peut-être 50 hommes de ma compagnie. J’ai pris sur moi de ne pas sortir.
Mais comme je ne veux pas que vous puissiez considérer cela comme une lâcheté, je suis prêt, si vous me l’ordonnez, à monter sur le tremplin. »
Le commandant se rend aux raisons du capitaine Jadé.
Il n’insiste pas.
9 mars 1915
Le surlendemain, 9 mars, l’ordre est donné à une autre compagnie, la 21e, de se préparer à sortir.

Quant à la 18e compagnie, elle devra suivre la première vague d’assaut, se placer entre la tranchée de départ et les tranchées allemandes éventuellement prises, puis, là, AU MILIEU DE LA PLAINE, AU GRAND JOUR, commencer des travaux, amorcer des boyaux vers l’avant et l’arrière.
La 21e compagnie quitte les tranchées de réserve à 4 h du soir pour gagner les tranchées de départ.
Pendant de longues heures, les hommes ont sous les yeux les cadavres de leurs camarades tombés dans les attaques précédentes, les uns deux jours plus tôt, les autres il y a six mois. Nul spectacle n’est plus démoralisant.
Lorsque vient l’heure d’une sortie que les combattants savent d’avance condamnée à l’insuccès, des protestations s’élèvent.
« Nous préférons être fusillés, disent-ils, mais enterrés que de rester là-bas à pourrir sur le bled. Au moins nous aurons sauvé du massacre les camarades de la 22e, qui doivent marcher derrière nous. »
Le capitaine pour les entraîner crie : en avant !
Il est suivi seulement de l’aspirant Germain et de quelques sous-officiers qui, d’ailleurs, ne tardent pas, sous la violence du feu ennemi, à revenir dans la tranchée.
À l’arrière, où l’on s’est rendu compte de ce qui se passe, mais où l’on ne veut pas se rendre compte de l’impossibilité où se trouvent les malheureux soldats de faire mieux, le général commandant la 60e division donne l’ordre à l’artillerie de tirer sur la tranchée, de tuer tous ceux qui ont obéi et ceux qui n’ont pas obéi.
Cet ordre sauvage, le colonel Bérubé, commandant l’artillerie divisionnaire, refuse de l’exécuter.
« Que le général de division le signe » répond-t-il à l’officier qui est venu le lui transmettre de vive voix.
Le général n’a pas le courage de prendre cette responsabilité, mais il fait prévenir que l’attaque devra être reprise par la 21e compagnie.
Après quoi, prenant le nom d’un caporal et de quatre soldats par section, on leur demande de se porter en avant – il fait encore jour – pour couper les fils de fer barbelés.
Les caporaux Maupas, Girard, Lefoulon et Lechat, se trouvent au nombre des victimes ainsi sacrifiées, car c’est à une mort inutile et certaine qu’on les envoie. Toute la compagnie, qui s’en rend compte, est en proie à une indicible émotion. Lechat avait été volontaire la veille pour une mission périlleuse.
Plusieurs de ses camarades, révoltés de l’injustice qui lui est faite, s’offrent pour le remplacer.
Vain héroïsme.
Les quatre caporaux et leurs hommes se révoltent-ils ? Point ; ils essayent d’obéir ; ils se portent en avant. Mais les fils de fer sont à 150 mètres. L’impossibilité d’y arriver est manifeste.
Ils se terrent dans des trous d’obus.
L’aspirant Germain court jusqu’à l’endroit où se trouvent blottis les quatre hommes et le caporal de sa section. Il les exhorte à un effort dernier. Mais ce ne sont plus, suivant son expression même, que de « véritables loques ». Ils ont atteint la limite de l’endurance humaine. Ils ne peuvent bouger.
À la nuit, caporaux et soldats regagnent la tranchée.
10 mars 1915
Dans l’après-midi du 10 mars, la 21e compagnie est relevée et dirigée sur Suippes, où, aussitôt, on incarcère les caporaux Maupas, Girard, Lefoulon, Lechat et une trentaine de soldats, en les informant qu’ils sont inculpés de refus d’obéissance devant l’ennemi.
Le régiment est consterné.
——
16 mars 1915
Le 16, la Cour martiale se réunit. Seul, le colonel président est un combattant. Ses assesseurs, bien qu’officiers de carrière, appartiennent à des services de l’arrière.
Quelques officiers ont été appelés à témoigner. Mais systématiquement, on a refusé d’entendre ceux qui ont demandé à déposer.
Le commandant du bataillon auquel appartient la 21e compagnie plaide chaleureusement la cause des accusés.
Il est à chaque instant interrompu. Il est injurié. Peu s’en faut qu’on ne le rende responsable.
Un témoin, avocat d’un barreau de province, qui, officier de complément au 336e, assistait à cette hideuse comédie judiciaire, a écrit avant de mourir glorieusement sur le champ de bataille :
« Ces hommes, pris presque au hasard, furent simplement traduits en Conseil de Guerre. Trente-deux furent acquittés sur la déclaration d’un adjudant, d’après laquelle il ne croyait pas qu’ils aient entendu l’ordre de : en avant ! Et quatre furent condamnés à mort (les caporaux).
L’adjudant a été pris en grippe par le général de division qui a interdit formellement une proposition faite précisément pour lui, paraît-il, pour le grade de sous lieutenant.
Les témoins furent pris parmi les chefs qui avaient passé les trois jours dans les caves. Mais on s’est bien gardé de faire appeler les quatre seuls officiers dont j’étais, qui avaient passé les trois jours auprès des hommes, et qui seuls auraient pu dire la vérité. L’affaire a été truquée d’un bout à l’autre.
Je le dis en toute conscience : LES QUATRE CAPORAUX SONT MORTS ASSASSINÉS
Ce témoignage n’est pas unique.
Le capitaine R., qui assistait à l’audience présidée – il faut retenir ce nom pour l’exécration des honnêtes gens – par le colonel MARTHENET, en fait le récit suivant :
« Je me rendis à la séance et j’entendis déposer le capitaine Equilbey qui commandait un bataillon aux 336e. Le capitaine Equilbey exposait au Conseil combien l’attaque se présentait mal et faisait valoir les difficultés d’exécution. Il faisait sa déposition en homme loyal et droit, et avec d’autant plus d’indépendance que le bataillon incriminé n’était pas le sien.
Je remarquai que, presque à chaque mot, il était interrompu par le président du Conseil de guerre et qu’il avait grand peine à faire sa déposition. Je ne voulus pas rester plus longtemps dans cette salle, où les témoins avaient tant de difficultés à déposer, et sortis. »
M.L. dit à son tour :
« C’est en conversant avec le capitaine Equilbey, de l’état-major du régiment, que j’appris la mise en accusation. Je ne pus, à mon grand regret, assister à l’audience du Conseil de guerre où s’était rendu le capitaine Equilbey pour défendre la cause du caporal Maupas, qu’il connaissait particulièrement et estimait beaucoup.
C’est en termes indignés et douloureusement sympathiques qu’il m’apprit la fatale nouvelle. Rien n’avait pu sauver Maupas et ses trois malheureux compagnons, ni la défense du capitaine Equilbey, ni la déclaration du colonel Bérubé, commandant l’artillerie divisionnaire, dont la conscience se révoltait à l’idée de s’associer à une infamie et qui s’écria : ce ne sont pas là les vrais coupables. Il faut chercher plus haut. »
(Par contre, il y eut un réquisitoire impitoyable, très favorablement écouté. Au sujet du lieutenant Morvan, l’accusateur initial, M.L. s’exprime ainsi : « le lieutenant Morvan, l’accusateur de Maupas, poursuivi par la vindicte de ses camarades, s’enferma dans sa chambre pour y cacher sa honte »)

M.M. dépose :
« il m’a été affirmé que le colonel Bérubé, commandant le 7e R.A.C., aurait dit au général Reveilhac, à l’issue du Conseil de guerre : C’EST UN ASSASSINAT. Cette parole fut la cause de son limogeage immédiat. Le témoignage de ce colonel, s’il vit encore, serait précieux. »
M.Q. dit enfin :
« J’assistai à une partie des débats : j’en sortis avec l’impression que tous les juges, presque tous ignorants de ce que pouvait être une tranchée de première ligne, OBÉISSAIENT À UN ORDRE EN CONDAMNANT QUATRE CAPORAUX À LA PEINE DE MORT. »
À la vérité, quelques instants après son impitoyable arrêt, le Conseil de guerre, pour couvrir sa responsabilité, signa un recours en grâce. Mais il ne fut pas suivi d’effet.
(À Suippes où eut lieu l’exécution, on dit que celle-ci fut pressée par le général Reveilhac qui craignait de voir arriver la grâce. « En effet, l’ordre de surseoir à l’exécution arriva quelques instants après que les quatre malheureux caporaux fussent tombés » — lettre de M.Ch.F. à la Ligue des Droits de l’homme.)
L’exécution était fixée au lendemain.
——
Le 10 mars, avant sa comparution devant la Cour martiale, le caporal Maupas avait adressé à sa femme la lettre suivante, dont nous voulons que l’on dise si elle mérite mépris ou respect :
« Me voilà réveillé encore une fois, ayant plutôt l’air d’un mort que d’un vivant. Mon coeur déborde, tu sais; je ne me sens pas la force de réagir. C’est inutile, c’est impossible.
J’ai pourtant reçu hier les deux boîtes que tu m’as envoyées, contenant sardines, beurre, réglisse, figues, pommes et mon beau petit sac, et les belles cartes, j’étais heureux ; mais je me suis tourné vers la muraille et de grosses gouttes, grosses comme mon amour pour les miens, ont roulé, abondantes et bien amères.
Dans ces moments où je songe à tout ce qui se passe d’horrible et d’injuste autour de moi, sans avoir une ombre d’espoir, eh bien, tu sais, je suis entièrement déprimé.
Je n’ai plus la force ni de vouloir, ni d’espérer quoi que ce soit.
Je ne vais pas continuer, ma pauvre Blanche, je ne vais pas continuer, je te ferais de la peine et je pleurerais encore.
Aujourd’hui je vais savoir le résultat de l’affaire.
Comme c’est triste. Comme c’est pénible. Mais je n’ai rien à me reprocher, je n’ai ni volé, ni tué ; je n’ai sali ni l’honneur, ni la réputation de personne. Je puis marcher la tête haute.
Ne t’en tracasse pas, ma petite Blanchette. Il y a bien assez de moi à penser à ces tristes choses. C’est pénible, attendu qu’à mon âge, ni dans la vie civile, ni dans la vie militaire, je n’ai dérogé à mon devoir.
Pour quiconque n’a pas d’amour propre, ce n’est rien, absolument rien, moins que rien.
Moi qui ai du caractère, qui m’abats, qui me fait du mauvais sang pour rien, eh bien, tu sais ma bonne petite, j’en ai gros sur le coeur.
Il me semblait pourtant que depuis mon enfance, j’avais eu assez de malheur pour espérer quelques bons jours. C’est ça la vie ? Eh bien ce n’est pas grand-chose ! Que de gens comme moi ont un foyer et ne sont plus ! Des petits-enfants appelleront souvent leur papa, une femme adorée qui se rappellera un mari dévoué ! C’est bien quand je songe à ces tristes choses !
Allons courage ! Courage, mon petit bonhomme ! Soutenons-nous ! Aimons-nous !
J’embrasse ton beau petit sac, ta bonne lettre, ta carte, tes cheveux. Tout cela est là dans un petit coin de mon sac. Je l’ouvre souvent ce vieux sac pour y voir mes objets chers qui sont une partie de toi et de mon petit Jean. Pauvre petite !
Allons, courage mon petit soldat !
Je me serre bien dur contre toi !
Ne me quitte pas et veille bien sur moi !
Embrasse bien fort ma Jeannette !

Que je t’aime mon Dieu ! Et que je pleure ! »

Cette lettre, d’une si émouvante simplicité, est-ce la lettre d’un lâche ?
——

Le capitaine Jean Jadé, auquel il a été fait allusion au cours de ce tragique récit, a précisé devant la Chambre des Députés les conditions dans lesquelles l’ordre d’attaque avait été donné et les condamnations prononcées :
« Le 7 mars, dit-il, on donne l’ordre à la 21e compagnie de prendre la première ligne et de se préparer à sortir.
Ici commence le drame ; la 21e compagnie prend les tranchées de départ à huit heures du matin. Les hommes sont exténués par les combats de Perthes, par les séjours en première ligne au moulin de Souin. Ils ont devant eux la plaine immense, un glacis remontant vers les lignes allemandes, semé de cadavres en tenue bleue, des camarades tués dans les attaques de septembre.
Dans cet état de fatigue et de tension nerveuse, ils attendent jusqu’à quatre heures du soir l’ordre d’attaquer.
À quatre heures du soir, l’ordre d’attaquer est donné. Les hommes à ce moment-là, – nous ne pouvons pas les empêcher de se rendre compte de ce qu’ils ont devant les yeux – jugent l’inutilité de l’attaque.
Les officiers de la compagnie franchissent le parapet criant : en avant ! Les hommes refusent de sortir. Ils disent : « nous préférons être fusillés, mais être enterrés, que de rester à pourrir là-bas, sur le bled. Ainsi, nous aurons au moins sauvé du massacre les camarades de la 22e, qui doivent attaquer après nous. »

On en rend compte à l’arrière.
À ce moment, le général qui commandait la 60e division donne l’ordre, vous entendez bien, de tirer dans la tranchée française, de tuer par conséquent les hommes qui étaient sortis, les gradés qui étaient sortis, en même temps que ceux qui avaient refusé.
Le colonel Bérubé, qui commandait l’artillerie divisionnaire, a refusé d’exécuter cet endroit (Applaudissements). Il a exigé un ordre écrit que le général de division n’a pas eu le courage de signer. »
M. Ferdinand Buisson : « le colonel Bérubé a déclaré plus tard que ce qui s’était passé là était un assassinat. »
M. Jean Jadé : « c’est l’unanimité des hommes, des sous-officiers et des officiers du régiment qui vous diront que CETTE AFFAIRE A ÉTÉ UN VÉRITABLE ASSASSINAT. Mon camarade, le sous-lieutenant Bordy, qui avait pris à ma place le commandement de la compagnie, car, dans la matinée, j’avais été blessé grièvement, a été blessé grièvement en effectuant une reconnaissance, puisqu’il a subi une amputation en allant porté aux premières lignes la menace de cet ordre de faire tirer l’artillerie française.
Par suite, le commandement prévient la 21e compagnie que les pertes n’étant pas suffisantes, il y aura lieu de recommencer l’attaque. À ce moment, on fait prendre à la compagnie le nom d’un caporal et de quatre hommes par section auxquels on donne l’ordre formel de se porter en avant, d’aller couper les fils de fer. »
M. Balanant : « en plein jour ? » (Exclamations)
M. Jean Jadé : « en plein jour ! »
M. Pierre Deyris : « c’est formidable ! »
M. Jean Jadé : « ces hommes étaient des braves ! Le Caporal Lechat, qui est parmi les fusillés, avait été, la veille, volontaire pour une mission périlleuse. Et quand il reçut cet ordre, ses camarades, les autres caporaux, sont intervenus auprès du commandant de compagnie en disant : « Lechat a effectué une mission périlleuse la nuit dernière, nous demandons de le remplacer. »
Vous le voyez, nous avons affaire non seulement à des braves, mais à des hommes de coeur.
Ces hommes reçoivent l’ordre de se porter en avant, d’aller couper les fils de fer en plein jour.
Nous devinons immédiatement les mobiles qui ont inspiré cet ordre. On n’osait pas faire comparaître toute une compagnie devant le Conseil de guerre, alors on a donné un ordre formel à quelques hommes, de façon à pouvoir justifier l’inculpation de refus d’obéissance.
Ces hommes auraient pu rester dans la tranchée ; ils ont essayé d’obéir. Ils se sont portés en avant, ils ont vu les fils de fer à 150 mètres, ils ont compris l’impossibilité d’aller les couper. Ils savaient que c’était la mort certaine. Il y a tout de même quelquefois un instinct de conservation qui empêche les hommes d’aller au-delà de la limite de leurs forces (Applaudissements).
Ils se sont terrés dans un trou d’obus.
On les fait comparaître devant un Conseil de guerre.
Au Conseil de guerre, constitué par des officiers de l’arrière, dans lequel le colonel président était seul combattant, un certain nombre d’officiers ont été appelés.
Quelques officiers du régiment ont demandé à être entendus.
Refus formel du président du Conseil de guerre d’entendre ces officiers.
Le commandant du bataillon, officiers de l’active, a été entendu. Il a apporté un témoignage loyal. Il a essayé d’innocenter les inculpés en exposant les conditions dans lesquelles avaient été commandées les attaques.
Sa déposition a été hachée d’injures et d’interruptions.
Le sous-lieutenant Germain, de la 21e, dont la conduite cependant dans cette affaire avait été magnifique, a vu aussi sa déposition hachée d’interruptions, et l’on a essayé de le mettre en contradiction avec ses propres déclarations.
Le Conseil de guerre a impitoyablement condamné à mort les caporaux Maupas, Lefoulon, Gérard et Lechat.
Puis il a signé un recours en grâce.
Malgré cela, l’exécution a été fixée au lendemain. Elle a eu lieu dans les vingt-quatre heures et je crois savoir, sans pouvoir l’affirmer, que l’ordre de surseoir à l’exécution est arrivé un jour ou deux après.
L’exécution a eu lieu dans des conditions abominables.
Le régiment tout entier y a assisté. L’officier qui commandait les officiers de la compagnie et tous les hommes pleuraient.
Le régiment était entouré de dragons dans la crainte d’une révolte. »
——
Ce serait mentir de dire que ces faits n’ont pas causé à la Chambre une émotion d’autant plus vive qu’ils lui étaient exposés par un ancien combattant dont il n’était possible de mettre en doute ni la sincérité, ni le courage.
Mais ce serait mentir aussi de ne pas dire que cette émotion s’est vite apaisée, de sorte que ce débat tragique s’est grotesquement terminé sur quelques propos du gluant M. Ignace, une lourde pirouette de Bonnevay, et une impudente déclaration de Barthou, à cette date Ministre de la Guerre : « je ne peux pas promettre de sanctions ».
Donc, contre les officiers incapables qui, de l’arrière, envoyaient les soldats à une mort inutile, le représentant de l’armée au gouvernement ne peut pas promettre de sanctions. Pourquoi ? Sont-ils trop ?
Dans tous les cas, il y a un fait précis qui exigerait un châtiment sévère si l’autorité supérieure avait en quelque mesure le sentiment de son devoir : c’est l’ordre donné par le général de division de tirer sur la tranchée.
Que cet ordre fut criminel en soi, ce n’est pas ce que je veux discuter ici. Je dis seulement : ou il était justifié où il ne l’était pas.

S’IL N’ÉTAIT PAS JUSTIFIÉ, LE GÉNÉRAL, EN LE DONNANT, A COMMIS UNE TENTATIVE D’ASSASSINAT.
S’IL ÉTAIT JUSTIFIÉ, LE GÉNÉRAL, EN REFUSANT DE PRENDRE LA RESPONSABILITÉ DE L’ÉCRIRE, A FORFAIT À SON DEVOIR.
Se réservait-il donc, si des comptes lui étaient demandés plus tard, de nier son ordre qu’il refusait de le signer ?
Le colonel Bérubé a très noblement désobéi. Par quelle lâcheté suprême ne l’a-t-on pas poursuivi ?
N’est-il pas manifeste qu’on ne l’a pas osé parce qu’il était plus difficile de faire fusiller un colonel que d’humbles soldats, et parce que les débats auraient montré la misère intellectuelle et morale du chef ?
La Chambre, cependant, n’a pas même demandé le nom du général qui, en mars 1915, commandait la 60e division.
Et la Chambre non plus n’a pas fait la remarque que dans l’odieux Conseil de guerre qui a envoyé quatre braves à la mort, tout s’est passé comme si le Conseil, cette fois aussi, avait CONDAMNÉ PAR ORDRE.
Mais, plus révoltante encore que l’assassinat, est la ruse par laquelle on s’est efforcé de le justifier : cette épouvantable et basse rouerie qui consiste à exiger l’inexécutable pour avoir prétexte à frapper.
« Nous devinons immédiatement », a dit, on s’en souvient, le capitaine Jadé.
Ils devinent quoi, ces combattants ?
Eh bien, que l’on donne à d’autres combattants une mission au-dessus des forces humaines, en escomptant qu’elle ne sera pas remplie et que l’on trouvera prétexte, dans leur impuissance, à les assassiner également.
OR, C’EST UN PROCÉDÉ D’AGENT PROVOCATEUR.
Le chef qui a eu cette pensée et l’a exécutée a atteint le dernier degré d’ignominie.
« Je ne peux pas promettre de sanctions » a déclaré cependant Barthou…

Et la Chambre, unanime, ne s’est pas levée pour les exiger !
Cette même Chambre, qui, l’avant-veille, malgré les supplications ardentes d’officiers mutilés, avait refusé d’amnistier l’abandon de poste dans un moment où tout le front était un poste, a permis à un ministre de découvrir des crimes irrémissibles.
Quel spectacle !

Au 336e d’infanterie, il y avait des braves gens et des misérables. Ce sont les braves gens que l’on a fusillés.
La Cour Suprême allait-elle au moins réhabiliter la mémoire des victimes ? On l’aurait pu croire à la lecture de l’arrêt de renvoi, rendu par la Chambre des Mises en Accusation de la Cour d’appel de Rennes le 1er octobre 1921.
Après avoir reconnu que la 21e compagnie du 336e n’était pas sortie de la tranchée et n’avait pas exécuté l’ordre d’attaque qui lui avait été donné, la Cour s’est posée cette question : « l’ordre donné à cette malheureuse unité était-il matériellement exécutable  » ? Dans la négative, le crime de refus d’obéissance apparaît comme impossible et ne saurait être retenu contre des hommes de la compagnie. C’est dans ce sens que, courageusement, la Chambre des Mises en Accusation n’a pas hésité à se prononcer.
Il est également certain, dit la Cour, que le 10 mars 1915 les hommes de la 21e compagnie, qui devaient se porter en avant, étaient très fatigués par quatre journées de tranchées, en première ligne ; ils étaient découragés par les attaques récentes dont ils avaient constaté et regretté l’insuccès ; ils avaient sous les yeux les cadavres de leurs camarades tombés dans les sorties récentes ou remontant à novembre et décembre ; ils voyaient intacts les fils de fer allemands. Ils savaient que l’ennemi était en éveil ; ils recevaient dans leur tranchée quelques obus français par suite d’un tir mal réglé ou de défectuosité de munitions. Bref, il est incontestable qu’ils devaient se trouver dans un état de dépression physique et morale très accentué et le fait est attesté par le plus qualifié pour en témoigner, par le lieutenant Morvan qui commandait leur compagnie.

Ce lieutenant a dit à l’instruction :
« A ce moment-là, aucun de mes hommes n’avait plus la force morale voulue pour une attaque ».

Puis il a maintenu qu’il avait déclaré devant le Conseil de guerre :
« Mes hommes étaient fatigués ; ils étaient comme des sacs ou des cadavres. Ils étaient démoralisés par les attaques précédentes qui avaient échoué ; mes hommes n’avaient plus de volonté ». Et il ajoute :
« mes hommes étaient tellement inertes et hébétés que, quand j’ai donné l’ordre en avant, j’en ai hissé quelques-uns sur le parapet, ils retombaient tous comme des masses dans la tranchée ».

Cette appréciation a été confirmée à l’instruction par le témoignage du sous-lieutenant Gracy :
« Les hommes n’avaient plus le ressort moral suffisant pour faire le sacrifice de leur vie, et du premier coup d’oeil, nous vîmes qu’aucune puissance au monde ne ferait sortir la 21e compagnie »

Appréciant le courage des quatre condamnés, la Cour reconnaît que :
« Les renseignements fournis sur les quatre condamnés sont excellents à tous égards, et ils avaient antérieurement donné des preuves de bravoure. Ils n’étaient animés d’aucun esprit calculé d’indiscipline. Ils ont failli dans un moment d’abattement qu’ils n’ont pu surmonter, et que les circonstances ambiantes expliquent trop. »

Et le magistrat de Roanne de conclure :
« La mémoire des quatre fusillés de Suippes émerge de la tombe sous un jour favorable. Un de leurs juges du Conseil de Guerre souhaite leur réhabilitation. Dans ces conditions précipitées, il importe, en invoquant le motif suivant, de ne pas arrêter le cours de la justice, ni la marche vers la vérité.

Considérant que la volonté, intelligente et libre, est un élément essentiel de toute infraction à la loi pénale, qu’il ne semble pas que, dans leur état de dépression physique et morale, les quatre caporaux Girard, Lefoulon, Lechat et Maupas, aient eu la volonté nécessaire, pour obéir le 10 mars 1915 à l’ordre reçu de leur commandant de compagnie de marcher contre l’ennemi ; qu’à cet égard, il existe tout au moins un doute dont ils auraient à bénéficier, qu’impressionnés vraisemblablement par le souci de faire des exemples dans une période critique de la guerre, et peu familiarisés avec le droit pénal, les juges du Conseil de guerre apparaissent avoir été dominés par le fait de non obéissance alors qu’ils devaient s’attacher en outre à l’élément intentionnel du crime ; que, dans ces conditions, la sentence rendue est sujette à faire l’objet d’un nouvel examen au point de vue de réformation :

Par ces motifs :
La Chambre des mises en accusation reconnaît qu’il y a lieu de décision nouvelle au sujet de l’affaire sus-visée.
Ordonne en conséquence, le renvoi du recours et de la procédure à la Chambre Criminelle de la Cour de Cassation pour qu’il soit statué définitivement sur le fond par cette juridiction de jugement. »
Qu’allait faire dans ces conditions la plus haute juridiction du pays ? Reprendre purement et simplement ces attendus présentant sous son véritable jour l’affaire des quatre caporaux de Suippes ? Du tout.

M. le conseiller Lecherbonnier, chargé du rapport, s’était cependant déclaré favorable à la révision.

Les conclusions de Monsieur l’avocat général Wattine paraissaient devoir entraîner la cassation des scandaleuses condamnations. Il disait, ce haut magistrat :
 » La disposition exceptionnelle de l’article 20 de la loi du 29 avril 1921, permet d’envisager le point de fait sous toutes ses faces. C’est ainsi qu’à la faveur de cette disposition, on est amené à rechercher quelle était la situation morale des condamnés au moment où ils ont refusé le service qui leur a été imputé. Avaient-ils alors une conscience suffisante de leurs actes pour qu’on doive les considérer comme pleinement responsables ?

Non, répond sans hésitation aucune l’avocat général Wattine, s’appuyant sur les dépositions des chefs des pauvres victimes, les représentant au lendemain de l’attaque, exténués, découragés, démoralisés. « 

« En présence de ces témoignages, écrit-il, on est autorisé semble-t-il, à demander à la Chambre Criminelle de décider que les quatre fusillés de Souin n’avaient plus conscience de leurs actes au moment où ils ont opposé une résistance passive aux ordres de leurs chefs et de réformer pour ce motif la décision qui les a condamnés.

C’est dans cet ordre d’idées que nous demandons à la Cour de tenir compte, autrement que ne l’on fait les juges du Conseil de guerre, de l’état de dépression allant jusqu’à l’inconscience dans laquelle se trouvaient les condamnés dans la fatale journée du 10 mars 1915. Il est, du reste, constaté que jusque-là ils avaient été de bons soldats. Lorsqu’ils ont failli, c’est dans un moment d’abattement qu’ils n’ont pu surmonter. Il n’est pas excessif de considérer qu’à ce moment ils étaient irresponsables. »

En conséquence, le Procureur général requiert qu’ il plaise à la cour de :

 » Réformer la décision du conseil de guerre de la 60e division d’infanterie en date du 16 mars 1915 « 

La Cour de Cassation n’en a pas tenu compte. Tant pis pour la justice ! Mais ce qui reste, c’est l’arrêt de Rennes : « La mémoire des quatre fusillés de Suippes émerge de la tombe sous un jour favorable ». Il faut s’en souvenir !

—–

Dix ans ont passé. Aucune des quatre victimes n’a été réhabilitée.
Cependant
- La veuve de Sicard a reçu le titre de médaille militaire conférée à son mari à titre posthume. La citation est la suivante, datée du 24 décembre 1922 :
 » Sicard Louis — Victor — François, caporal, brave, dévoué, tombé le 17 mars 1915 en accomplissant brillamment sans devoir devant Suippes « 
- La famille Lechat a reçu le diplôme attribué aux familles des soldats morts au champ d’honneur.
- M. Lefoulon a obtenu le transport gratuit des restes de son fils.
- Mme Maupas et les trois autres familles des fusillés ont bénéficié pendant plusieurs années des avantages qui, en fait, supposent l’innocence des fusillés et exigent, en droit, leur réhabilitation officielle.

Enfin, le Conseil Général de la Manche, dans sa séance du 5 septembre 1923, a émis le voeu que le nom de Maupas figurât sur le monument élevé à l’École Normale de Saint-Lô à la mémoire des instituteurs morts pour la France.
Pour différentes raisons, ce dernier hommage a été différé. Pourtant, tout permet de penser que la réparation prochaine n’en sera que plus éclatante.
La loi du 3 janvier 1925 autorise, en effet, la Cour de Cassation à reprendre, toutes Chambres réunies, les affaires précédemment rejetées par la Chambre criminelle.

Le Garde des Sceaux a transmis à la Cour le dossier des quatre fusillés, établi de nouveau par la Ligue des Droits de l’Homme.

Souhaitons que cette fois justice sera faite !

———————–

Les 4 hommes furent finalement réhabilités en mars 1934
Les crimes des Conseils de guerre
Les quatre caporaux de Suippes- Document
suippe11

source récit  : http://chtimiste.com/batailles1418/combats/suippes.htm

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version : source : http://www.ville-sartilly.com/uploads/media/quatrecaporauxsouain.pdf

LES 4 CAPORAUX DE SOUAIN

FUSILLÉS POUR L’EXEMPLE

Des tranchées au poteau d’exécution
La 21ème Compagnie du 336ème Régiment d’Infanterie de Saint-Lô avait prouvé sa bravoure lors des premiers combats de Champagne. Depuis septembre 1914, elle est dans les tranchées, à Souain, face aux Allemands et elle attaque, baïonnette au canon, pour déloger un ennemi situé sur les hauteurs et
fortement armé de mitrailleuses
Une attaque est prévue le 9 mars 1915. Ceux qui essaient de sortir sont immédiatement tués, les autres ne sortent pas. Autre attaque le 10 mars 1915 : mêmes conditions, mêmes résultats, la 21ème
Compagnie ne sort pas. Le lieutenant Morvan, commandant la Compagnie, porte plainte pour « refus d’obéissance ».
La Compagnie est relevée et dirigée vers Suippes où siège le Commandement qui considère que cette défection est « un refus d’obéissance en présence de l’ennemi », passible de l’article 218 du code de Justice Militaire. Le général Réveilhac, commandant de la 60ème division, donne l’ordre de « désigner six
hommes dans chaque section de la 21ème Cie parmi ceux qui ne sont pas sortis, en choisissant dans les
plus jeunes classes, et six caporaux ».
- Le 15 mars 1915, 6 caporaux et 18 soldats sont mis aux arrêts.
- Le 16 mars, le conseil de guerre est réuni.
- Les 18 soldats sont relaxés, 2 caporaux sont disculpés grâce au témoignage de leur sergent qui affirme n’avoir ni reçu, ni donné l’ordre de sortir.
- Les sergents des caporaux Maupas, Lefoulon, Girard et Lechat ne peuvent témoigner : l’un est blessé et l’autre a été tué. Les 4 caporaux sont condamnés à mort.
- Le 17 mars, à 13 heures, les 4 hommes tombent sous les balles françaises devant leurs camarades à Suippes.

Le 1er avril 1915, le lieutenant Chapey commandant de la 17ème Cie du même régiment écrit au sujet du conseil de guerre « Les témoins furent
pris parmi les chefs qui avaient passé les 3 jours dans les caves. Mais on prit bien garde de faire appeler les 4 seuls officiers, dont j’étais, qui
avaient passé les 3 jours auprès des hommes et qui, seuls, auraient pu dire la vérité. L’affaire a été truquée d’un bout à l’autre, je le dis en toute
conscience : les 4 caporaux sont morts assassinés ».
Les 4 caporaux Louis Girard, Lucien Lechat, Louis Lefoulon et Théophile Maupas seront réhabilités le 3 mars 1934 par une Cour spéciale de Justice Militaire.

Sartilly, lieu de mémoire

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Mme MAUPAS

Cette réhabilitation est le résultat d’un combat de 19 ans, mené par Blanche Maupas, veuve du caporal Maupas. Avec courage et obstination,
aidée par la soeur du caporal Lechat, Eulalie, et soutenue par de nombreuses associations dont la Ligue des droits de l’Homme, Blanche
Maupas surmontera tous les obstacles.
Le hasard fait que Blanche Maupas qui avait commencé, dès 1915, un dossier en vue de la révision du conseil de guerre du 16 mars, est
nommée directrice de l’école des filles de Sartilly en septembre 1922. Elle pense terminer sa carrière dans ce bourg. Elle le quittera le 1er février
1926 mais ces trois années suffiront pour que ce chef-lieu de canton bien tranquille devienne l’un des rares lieux qui maintiennent le souvenir des
exactions commises par les conseils de guerre du conflit 1914-1918.
Son passage à Sartilly est marqué par plusieurs événements d’importance :
- 9 août 1923 : réinhumation de son mari dans le cimetière de Sartilly.
- 16 décembre 1923 : accord du conseil municipal pour l’inscription de Théophile Maupas sur le monument aux morts de Sartilly.
- 16 octobre 1924 : réinhumation du caporal Lechat à Le Ferré (35).
- 20 septembre 1925 : inauguration du mémorial dédié aux 4 caporaux de Souain, sur la tombe du caporal Maupas.

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Blanche Maupas et sa fille Jeanne au
cimetière de Sartilly en 1923

Les réinhumations de Maupas et Lechat et l’inauguration du mémorial donnent lieu à d’imposantes manifestations (5 000
personnes en 1925) dont la presse se fait largement l’écho.
Ce soutien populaire ne suffira pas à rendre rapidement justice aux 4 caporaux. En 1926, une troisième requête de révision est rejetée. Il faudra attendre le 3 mars 1934 pour que la mémoire des
caporaux Girard, Lechat, Lefoulon et Maupas soit réhabilitée par la Cour spéciale de Justice Militaire.
En 1962, Blanche Maupas meurt à Avranches. Elle est enterrée à Sartilly près du Mémorial aux caporaux de Souain. Ce lieu de mémoire, hautement symbolique, est chaque année un lieu de
recueillement lors des cérémonies commémoratives du 8 mai et du 11 novembre.
Nous vous invitons à saluer la mémoire de Blanche et des 4 caporaux au cimetière de Sartilly en passant devant l’école Blanche Maupas et en empruntant la rue Théophile Maupas.
Sartilly n’a pas oublié ceux qui ont eu le courage de lutter pour la Justice et la Réhabilitation. En janvier 2006, son conseil municipal a demandé à l’unanimité l’inscription du Mémorial aux
fusillés de Souain à l’inventaire supplémentaire des Monuments

Historiques.
Pour en savoir plus
Jacqueline LAISNE
· Pour l’honneur de Théo et des caporaux de Souain fusillés le 17 mars 1915. Ed. Isoète 1996
· Fusillés pour l’exemple, les caporaux de Souain, le 17 mars 1915. Ed. Alan Sutton 2002

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http://www.ville-sartilly.com/uploads/media/quatrecaporauxsouain.pdf

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SOLDATS FUSILLES POUR L’EXEMPLE

D’autres noms pour l’exemple

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