Milguerres

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2 mars 2013

L’affaire de Bizerte en images

Classé sous — milguerres @ 23 h 12 min

 

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Une histoire : Bizerte et la France

La Tunisie et la Grande Guerre

La Tunisie au gré des conflits

L’affaire de Bizerte en images 

Evènements de Bizerte vidéo accessible sur le site de l’INA.fr

 

http://www.ina.fr/video/CAF92041773/evenements-de-bizerte-video.html

L’armée française est intervenue dans le port tunisien de Bizerte dans sa chasse contre les militants du FLN algérien basés à la frontière algéro tunisienne
Production
producteur ou co-producteur
RADIODIFFUSION TELEVISION FRANCAISE
Générique
journaliste
Pasteur, Joseph ; Bortoli, Georges

BIZERTE : ARMEMENTS PRIS AUX TUNISIENS 

vidéo accessible sur le site de l’INA.fr

http://www.ina.fr/video/CAF92041916/bizerte-armements-pris-aux-tunisiens-video.html

Après les affrontements de BIZERTE, le point sur la situation. – PANO gauche droite sur la côte et le port. Flots bouillonnants derrière un bateau (caméra subjective). – Entrée de la résidence officielle française. DP dégâts. Dans rue, camion citerne avec homme assis sur la citerne arrosant la chaussée avec une lance à incendie. – Groupe de parachutistes en tenues léopards et de soldats. – Dans la ville, barrage de sacs de sable. Homme à l’affut avec un fusil. – Groupe de prisonniers tunisiens dont une infirmière. GP femme. GP prisonnier dont l’un tient une cuillère. – GP pièce d’artillerie, canon, caisse de munitions, bande de cartouches, obus en caisse. – Militaires européens et femmes devant bâtiment. – Groupe de tunisiennes. Fillette dans poussette. Coupure brutale du sujet.

Production RADIODIFFUSION TELEVISION FRANCAISE

journaliste Zitrone, Léon

SIGNATURE DES ACCORDS DE BIZERTE 

vidéo accessible sur le site de l’INA.fr

http://www.ina.fr/video/CAF92041786/signature-des-accords-de-bizerte-video.html

Arrivée du président BOURGUIBA au quai d’Orsay, signature des accords de Bizerte avec le ministre d’Etat, Guy MOLLET puis entretien entre les chefs d’Etat en présence de Maurice COUVE DE MURVILLE, ministre des Affaires étrangères

Retour au calme à Bizerte   vidéo accessible sur le site de l’INA.fr

http://www.ina.fr/notice/voir/CAF92041627

Depuis l’ouverture des négociations de paix à Evian l’armée française qui occupe toujours le port de Bizerte en Tunisie envisage de le quitter bientôt

Production
producteur ou co-producteur
RADIODIFFUSION TELEVISION FRANCAISE
Générique
journaliste
Bortoli, Georges

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Une histoire : Bizerte et la France

La Tunisie et la Grande Guerre

La Tunisie au gré des conflits

1 mars 2013

Annexion de la Moselle (1940)

Classé sous — milguerres @ 21 h 37 min

L’attitude du gouvernement de Vichy face à l’annexion de fait de l’Alsace-Lorraine 

 27 novembre Annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne nazie

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 retour à la Seconde Guerre Mondiale

 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

 Annexion de la Moselle (1940)

La seconde annexion de la Moselle par l’Allemagne eut lieu le 25 juillet 1940, avec le rétablissement des frontières de 1871.

Contexte historique

La première annexion de la Moselle est entérinée par le traité de Francfort, le 10 mai 1871. La première annexion s’inscrit dans le processus de formation du second empire allemand. La plus grande partie de l’ancien département de la Moselle de 1792 est annexée pour former avec l’Alsace le Reichsland Elsaß-Lothringen, ou « Elsaß-Lothringen ». La Moselle restera allemande pendant quarante-huit années, avant d’être reconquise par la France. En 1940, elle sera de nouveau annexée, cette fois de facto, et séparée du reste de la Lorraine. La Moselle, ou CdZ-Gebiet Lothringen, est alors intégrée au Gau Westmark.
La seconde annexion de la Moselle se traduisit par quatre années de souffrances pour les Mosellans, expulsés, transplantés ou opprimés, et par la disparition de milliers de jeunes « malgré-nous » sur le front de l’Est, et de civils sous les bombes des belligérants.

Chronologie
Année 1939

Dès la déclaration de guerre le 3 septembre 1939, près de 30 % du territoire de la Moselle se trouve entre la Ligne Maginot et la frontière allemande2. 302 732 personnes, soit 45 % de la population du département, sont évacuées pendant le mois de septembre 1939 vers des départements du Centre et de l’Ouest de la France, essentiellement la Charente, laCharente inférieure, la Vienne, la Haute-Vienne et enfin la Haute-Loire qui accueillent les mineurs3. L’ordre d’évacuation pour les villages frontaliers comme Oberdorff est donné dès le 1er septembre4. Parmi les quelque 300 000 évacués, 200 000 reviendront après la défaite5.
Année 1940
De la déclaration de guerre de la France à l’Allemagne le 3 septembre 1939, à juin 1940, la « drôle de guerre » donne l’illusion à la France qu’elle tiendra ses positions grâce à la ligne Maginot et à la vaillance de ses troupes, et qu’elle obtiendra la victoire, comme en 1918.
Le 14 juin 1940, Metz est déclarée « ville ouverte ». Le 17 juin 1940, l’entrée des troupes allemandes dans cette ville marque le début d’une répression brutale, dont les Messins et les Mosellans ne se relèveront qu’en 1945. Le lendemain, le représentant de l’État à Metz, le préfet de la Moselle, est arrêté, signe de la défaite de la France. Quatre jours plus tard, la signature à Rethondes d’un traité d’armistice, entre la France et l’Allemagne, ôte les derniers espoirs aux Mosellans.
Pourtant un mouvement de résistance, l’« Espoir français », se forme en juillet 1940, pour conjurer le mauvais sort et préparer le retour des troupes françaises. Il sera actif plusieurs mois. Dans le même temps les premières expulsions ont lieu dans la plupart des villes de Moselle. L’ancienne frontière de 1871 est rétablie le 25 juillet, marquant de facto l’annexion du département de la Moselle au Reich allemand. Le jour même, la Gestapo s’installe à Metz6.
Le Gauleiter Josef Bürckel prend ses fonctions le 7 août 1940 à Sarrebruck, en tant que nouveau chef de l’administration civile allemande en Moselle. Le « CdZ-Gebiet Lothringen » remplace officiellement le département de la Moselle. Le 8 août 1940, le préfet Bourrat est expulsé de ce nouveau « territoire allemand ». Les Messins résistent en silence et organisent une manifestation patriotique, place Saint-Jacques à Metz : la statue de Notre-Dame est fleurie aux couleurs tricolores. Les autorités allemandes réagissent immédiatement et expulsent le lendemain l’évêque de Metz, Mgr Heintz. Des milliers de Messins, fonctionnaires, patriotes, ou anciens militaires, sont à leur tour expulsés.
Pour conjurer la résistance passive des Messins, le Gauleiter Bürkel organise en grandes pompes son entrée officielle à Metz, le 21 septembre 1940. Il se fait remettre les clés de la cité par Roger Foret, le dernier maire allemand de la ville en 19187. Résidant principalement à Neustadt dans le Palatinat, il ne reviendra que rarement à Metz. Informé des contrariétés de Bürkel au sujet des Lorrains mosellans, Hitler donne des ordres pour que la Moselle soit « germanisée en 10 ans ». Une ordonnance porte donc le 28 septembre 1940 sur la germanisation obligatoire du nom des habitants mosellans.
Les Mosellans étant toujours réticents face à l’occupant, 60 000 Mosellans francophiles ou francophones, jugés « indésirables », sont expulsés vers la France, du 11 au 21 novembre 1940. Le 30 novembre, la Moselle est réunie à la Sarre et au Palatinat pour former une nouvelle province allemande, le Gau Westmark. Conscient du ressentiment des Mosellans, le Führer Adolf Hitler ne fera pas de long discours à la population civile, lors de sa venue à Metz, le jour de Noël, 25 décembre 19408. Hitler se contentera de rendre visite à la 1ère division SS, stationnée dans le secteur de Metz depuis août 1940, passant la nuit du 25 au 26 décembre à l’Hôtel des minesnote 1de l’avenue Foch, en compagnie de Sepp Dietrich et des cadres de cette unité8. Le lendemain 26 décembre 1940, après avoir passé en revue ses troupes d’élite, Hitler leur fit un discours9, et se rendit dans l’après-midi à Sarrebourg, puis à Lutzelbourg, où il fut reçu vers 17 h à l’hôtel des Vosges, pour fêter Noël avec les hommes du 125e régiment d’infanterie8. Hitler repassera à Metz, cette fois secrètement, dans la nuit du 16 au 17 juin 1944, pour se rendre auWolfsschlucht II de Margival.
Année 1941
Le 25 janvier 1941, un appel veut inciter les Mosellans à entrer dans l’organisation des Hitlerjugend. La germanisation des esprits se poursuit lentement, mais sûrementnote 2. LesBund Deutscher Mädel ( BDM ) recrutent activement dans les écoles mosellanes. Le ministre de l’Éducation et de la Propagande du Reich, Joseph Goebbels, se déplace en personne à Metz en 1941, pour visiter les locaux du Metzer Zeitungnote 3, un journal de propagande incitant les Mosellans à adhérer aux organisations nazies10. Pour échapper à cette pression quotidienne, 6 700 optants émigrent vers la France, entre le 6 avril et le 3 mai 1941.
La répression policière se fait plus brutale, et les premières condamnations prononcées par le tribunal spécial de Metz tombent le 20 avril de la même année. Le 23 avril 1941, le décret d’incorporation des Mosellans, garçons et filles de 17 à 25 ans, dans le Reichsarbeitsdienst ( RAD ) est publié en Moselle.
Le 18 juin 1941, un an après l’appel du général de Gaulle, des membres du mouvement « l’Espoir français » sont arrêtés. Un mois plus tard, le groupe « Mario » se forme autour du résistant communiste Jean Burger. Le 28 juillet, 101 prêtres sont expulsés vers la France.
Année 1942
Le Grand Séminaire de Metz, devenu inutile, devient une prison pour la Gestapo. Le groupe gaulliste Dehran se crée le 30 janvier 1941, peu de temps avant le démembrement de la filière d’exfiltration de sœur Hélène Studler. Pour faire face aux pertes allemandes de plus en plus nombreuses, le « Kriegshilfsdienst » ( KHD ) enrôle de force des auxiliaires féminines en Moselle, à partir du 16 juillet 1942 : les « Malgré-elles ». La police allemande arrête les membres d’un réseau d’évasion à Rombas, le 30 juillet 1942.
Alors que la Hitlerjugend devient obligatoire pour les jeunes mosellans le 4 août 1942, une ordonnance instituant le service obligatoire dans la Wehrmacht pour les Mosellans est promulguée le 19 août 1942. Dix jours plus tard, une seconde ordonnance, portant sur l’octroi de la nationalité allemande à l’ensemble des Mosellans, rend applicable l’incorporation des jeunes gens dans l’armée allemande, les futurs « Malgré-nous »note 4. Les classes 1920-1924 sont immédiatement appelées sous les drapeauxnote 5. Tous les habitants de l’Alsace-Moselle annexée au IIIe Reich savaient comment Hitler, et les nazis, avaient anéanti en Allemagne toute opposition au régime. Refuser la germanisation et la nazification était donc suicidaire. Pourtant, certains choisissent de s’engager dans la résistance.
Le procès des membres de « l’Espoir français » se tient le 30 septembre 1942. Les premières condamnations de Mosellans tombent dès le 2 octobre, pour faire sentir aux civils le pouvoir coercitif de l’Allemagne nazie. Le 18 octobre de la même année, l’incorporation dans l’armée allemande des premiers Mosellans, des classes 1922, 1923 et 1924, marque pour certains le début d’un cauchemar sans nom, qui se terminera au mieux, dans les camps d’internement soviétiques, comme celui de Tambov.
En novembre 1942, l’arrestation des membres des réseaux d’évasion de Forbach et de Lorquin rappelle aux Mosellans l’emprise impitoyable de la Gestapo sur la population civile.
Année 1943
Poursuivant la politique de germanisation, plus de 10 000 patriotes ou résistants à l’annexion sont expulsés de leurs foyers et transportés, par la Gestapo, en Silésie, en Pologne, ou dans les Sudètes, entre le 12 et le 28 janvier 1943. Ces familles d’agriculteurs, de travailleurs ruraux ou de mineurs, sont ainsi contraintes d’enrichir le Reich, sans espoir de retour.
Pourtant, les Mosellans continuent de se rebeller et le train qui conduit les recrues du RAD, de Sarrebourg à Sarreguemines, est mis à sac, le 18 février 1943. Le 12 mai 1943, l’arrestation des passeurs du réseau de Rehtal11 allonge la liste des condamnations. Preuve de la révolte contre l’occupant nazi, 1 250 incorporables mosellans, ayant déjà servi dans l’armée française, se rebellent à Sarreguemines le 25 juin 1943.
Le 20 septembre 1943, le chef du réseau Mario, Jean Burger, est arrêté. Pour faire face à l’insoumission, ou aux désertions des Mosellans, une ordonnance consacre la responsabilité collective du « clan », en cas de défaillance d’un appelé, le 1er octobre 1943. L’insoumis expose donc maintenant sa famille à des représailles implacables. La répression se faisant plus brutale encore, le fort de Queuleu devient un camp d’internement en octobre 1943 et le camp de Woippy ouvre le mois suivant, en novembre 1943. Le 15 décembre de la même année, les membres du groupe Derhannote 6 sont à leur tour arrêtés.
Année 1944
Le 3 juin 1944, l’armée allemande mène une expédition punitive contre le maquis de réfractaires de Longeville-lès-Saint-Avold. L’étau se resserre inexorablement sur la population mosellane. Au cours du mois de juin, des représailles sont décidées aussi à Porcelette, à Honskirchet à Vittersbourg, à l’encontre des insoumis mosellans. À l’été 1944, la roue du destin tourne en faveur des Alliés et des Mosellans. Les résistants Alfred Krieger et son adjoint Scharff en profitent pour structurer les FFI dans la région. Le 17 août 1944, le fort de Queuleu est évacué dans la hâte. En septembre 44, la brigade Alsace-Lorraine est créée. Elle permet aux Mosellans de se battre pour leur pays. Alors que labataille de Metz commence, le camp de Woippy est abandonné, le 1er septembre 44. Le 20 septembre, le Gauleiter Bürckel déclare la partie sud-ouest du CdZ-Gebiet Lothringen « zone des armées ». Il est par conséquent interdit de franchir une ligne allant d’Apach au Donon, et passant par Sierck, Courcelles, Faulquemont, et Sarrebourg12. Le Gauleiter Bürckel se suicidera peu après, le 28 septembre 1944. Après trois mois de combats, la bataille de Metz prend fin. La ville est enfin libérée le 22 novembre 1944, après quatre ans d’annexion. Les combats se poursuivent maintenant à l’Est du département, sur la Sarre.
Le bilan matériel de l’année 1944 est très lourd. À partir du printemps 1944, les bombardiers américains se sont succédé par vagues au-dessus de la Moselle, faisant d’énormes dégâts collatéraux. Si les populations civiles furent durement touchées, les dégâts matériels furent plus grands encorenote 7. Les dévastations sont généralisées dans la vallée de la Seille, entre Dieuze et Metz, et au nord d’une ligne Forbach-Bitche. 23 % des communes de la Moselle furent détruites à plus de 50 %, et 8 % des communes le furent à plus de 75 %13. Dans la seule journée du 9 novembre 1944, pas moins de 1 299 bombardiers lourds B-17 et B-24 déversèrent 3 753 tonnes de bombes, de 1 000 à 2 000 livres, sur les ouvrages fortifiés de la Moselstellung et les points stratégiques situés dans la zone de combat de la IIIe armée14. Ce funeste ballet aérien ne prendra fin, au-dessus de la Moselle, qu’en mars 1945, lorsque le département sera entièrement libéré. L’épuration politique s’organise en Moselle. Fin décembre 1944, 150 Allemands sont arrêtés dans le département et conduits au fort de Queuleu15.
Année 1945
Dans la première quinzaine de janvier 1945, 700 autres allemands sont arrêtés en Moselle et envoyés au fort de Queuleu, qui sera utilisé jusqu’en mars 1946, pour l’internement des Allemands et des suspects jugés « dangereux », soit plus de 8 000 personnes en Moselle15. Alors que l’Opération Nordwind de l’armée allemande déstabilise les troupes américaines, et inquiète les populations civiles en Moselle, la France annule les mesures prises par le Reich en Moselle, le 12 janvier 1945. Le département ne sera entièrement libéré que le 21 mars 1945, après de durs combats, qui éprouveront autant les soldats que les populations civiles. L’armée allemande capitule à Reims le 7 mai 1945. Les dirigeants nazis sont arrêtés un peu partout en Europe. Le tribunal international de Nuremberg ouvre un procès qui durera de novembre 1945 à octobre 1946 : il reconnaît l’incorporation de force des Malgré-nous comme un crime de guerre, refermant la page de cet épisode tragique de l’histoire de la Moselle.

Épilogue
Lors de l’épuration en Moselle, la France prit en compte le statut particulier du département pendant la guerre. 4 178 jugements furent prononcés par la Cour de Justice de la Mosellenote 8. Sur ce nombre, il y eut 859 acquittements et 3 243 condamnations, dont 28 à la peine capitale, 288 aux travaux forcés, 952 à des peines de prison16. Sept exécutions sommairesnote 9seulement, ont été à déplorer sur l’ensemble du département. Au sortir de la guerre, le bilan humain est très lourd en Moselle. Aux soldats mosellans morts pour la France entre 1939 et 1945, ou pour l’Allemagne entre 1942 et 1945, il faut ajouter des milliers de civils qui périrent dans les camps d’exterminationnote 10, ou sous les bombes des Alliés. La population mosellane passa de 696 246 habitants en 1936, à 622 145 habitants au recensement de 194613, soit une perte de plus de 11 % de la populationnote 11. Pour réparer les dégâts provoqués par l’annexion et combler le déficit de main-d’œuvre en Moselle, pas moins de 26 000 prisonniers de guerre allemands participent dès 1945 à l’effort de reconstruction en Moselle17. Appréciant la force de travail de cette main d’œuvre disciplinée, notamment dans les mines17, les élus locaux obtiennent, en juillet 1947, la possibilité d’accorder un statut de « travailleurs libres » aux prisonniers de guerre allemands18, malgré les fortes réticences de Paris, qui craignait un nouvel apport de population germanique dans les anciens territoires annexés18. Un an plus tard, le gouvernement Schuman étendit cette mesure libérale aux anciens nazis, cadres du NSDAP ou Waffen-SS18. Une page douloureuse de l’histoire mosellane se tournait définitivement, pour laisser place à des relations franco-allemandes apaisées, placées sous les auspices de l’Europenote 12.

Notes
1. ↑ L’ »Hôtel Royal » servira de PC à l’armée américaine le 22 novembre 1944. in Anthony Kemp: Lorraine – Album mémorial – Journal pictorial : 31 août 1944 – 15 mars 1945, Heimdal, 1994, (pp.340-341).
2. ↑ L’apprentissage de l’Allemand à l’école se fait notamment par des comptines allemandes, comme « Hänschen klein » pour les plus jeunes, ou l’apprentissage de l’histoire mouvementée des Germains pour les plus âgés.
3. ↑ Le « Metzer Zeitung » reprend insidieusement le titre d’un journal de Metz fondé en octobre 1871 par les frères Lang, et qui avait cessé ses éditions le 15 novembre 1918. ( François Roth: Le Temps des journaux 1860-1940, Presses universitaires de Nancy, Bar-le-Duc, 1983, p.80 ).
4. ↑ L’incorporation dans les troupes allemandes de plus de 380 000 Alsaciens-Lorrains en 1914, et leur conduite exemplaire pendant la Première guerre mondiale, servit de prétexte à la propagande nazie, qui voulait exploiter la fibre patriotique des anciens combattants. Le résultat fut pour le moins mitigé, et la plupart des officiers mosellans de la Grande Guerre refusèrent de prendre la carte du NSDAP et les privilèges qu’elle conférait.
5. ↑ À partir du 16 février 1943, l’appel sous les drapeaux est étendu aux classes 1914-1924 et progressivement aux classes 1925, 1926 et 1927.
6. ↑ Joseph Derhan, ouvrier à Hagondange avait formé dès 1942 un « groupe gaulliste ».
7. ↑ En 1951, on recensa 44 600 bâtiments totalement détruits et 141 009 partiellement atteints.
8. ↑ Une section fut ouverte à Metz du 18 juin 1945 au 19 décembre 1947, et une autre à Sarreguemines, du 18 juillet 1945 au 17 janvier 1947.
9. ↑ Cinq exécutions ont eu lieu entre le 11 septembre et le 5 octobre 1944 et deux en 1945, après la libération du département.
10. ↑ La seule communauté juive de Metz a perdu plus de 1 600 âmes dans les camps de concentration.
11. ↑ Les cantons de Bitche et de Volmunster ont le plus souffert avec une diminution de plus de 40 % de la population. (Le Républicain Lorrain)
12. ↑ Le plan Schuman entraîna la création de la CECA qui est à l’origine de l’actuelle Union européenne. (Dossiers d’Hérodote : 9 mai 1950 [archive]

source wikipedia

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23 février 2013

Le Tchad et le Niger pour la France libre

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

Le Tchad et le Niger pour la France libre



26 août Nommé en 1938 gouverneur du Tchad, Félix Éboué reçoit pour mission, à la suite de menaces nazies, de protéger une voie  stratégique pour la France vers le Congo. 

Il répond favorablement à l’appel du 18 juin 1940 du général de Gaulle, permettant à la France de retrouver une base territoriale au Tchad. 

Il proclame le ralliement de son pays à la France libre le 26 août 1940, de même que le Niger.

Le reste de l’Afrique-Équatoriale française  suit ensuite leur geste.

La célèbre colonne Leclerc, partie du Sahara pour rejoindre Berchtesgaden en Allemagne, est composée de 3000 hommes, dont seulement cinquante-cinq Français  (Azevedo, 1998 : 76).  Nombreux sont aussi
les Tchadiens parmi les mille tirailleurs disparus lors de la bataille de Bir Hakeim en juin 1942.  

Félix Eboué

Félix Eboué est né le 26 décembre 1884 à Cayenne (Guyane française) dans une famille de cinq enfants. Son père était orpailleur et sa mère tenait une épicerie à Cayenne.

En octobre 1901, boursier, il entre en classe de troisième au lycée de Bordeaux.

Passionné par l’Afrique, il entre à l’Ecole coloniale de Paris en 1906. Deux ans plus tard il est nommé élève administrateur des colonies et désigné, à sa demande, pour servir en Afrique équatoriale française.

Arrivé à Brazzaville au début de l’année 1909, il insiste pour être affecté en Oubangui-Chari. Là, nommé administrateur en chef des colonies, il passe deux années à Bouka suivies d’une autre à Bozoum, à la frontière camerounaise.

En 1912 il est chef de la subdivision de Demara puis à partir de 1914 – alors qu’il voit sa demande d’engagement dans l’Armée refusée – à Kouango près de Bangui.

En 1918 il est affecté à la circonscription de l’Ouaka puis à celle du Bas Mbomou en 1921. Marié en Guyane en 1922 avec Eugénie Tell, il est à la même époque initié à la franc-maçonnerie. En 1923 il est nommé chef de subdivision à Bangassou puis à nouveau à l’Ouaka en 1927. Durant les vingt années qu’il passe en Oubangui, Félix Eboué se dépense sans compter pour le développement du territoire dont il a la charge, aidant au développement des cultures à la construction de routes et d’écoles, s’imprégnant de la culture et des traditions locales.

Il écrit parallèlement plusieurs ouvrages sur le langage et les peuples d’Oubangui.

En 1930 il est promu au grade d’administrateur en chef puis, en congé en France, il participe, en avril 1931, au congrès international d’ethnographie réuni à Paris à l’occasion de l’exposition coloniale.

En janvier 1932, Paul Reynaud ministre des colonies le nomme secrétaire général auprès du gouvernement de la Martinique où, par deux fois, il assure l’intérim en l’absence du gouverneur.

En avril 1934, il est affecté dans les mêmes fonctions au Soudan français; dix mois plus tard il y est nommé gouverneur intérimaire avant d’être rappelé en France en septembre 1936. A la demande de M. Violette, ministre des Colonies du gouvernement Blum, Félix Eboué accepte le poste de secrétaire général de la Guadeloupe où il est nommé aussitôt gouverneur intérimaire. Arrivé à Pointe-à-Pitre en octobre 1936, il y trouve une agitation inquiétante qu’il réussit progressivement à calmer. Dans le même temps, aidé par une conjoncture économique favorable, il assainit en deux ans les finances publiques, déficitaires depuis plusieurs années.

En juillet 1938 il est rappelé en France et nommé gouverneur de 2e classe au Tchad. Le 4 janvier 1939, Félix Eboué rejoint Fort-Lamy et se lance dans des grands travaux de construction des infrastructures économiques et militaires, en prévision d’une guerre qui apparaît de plus en plus inévitable.

L’effondrement de juin 1940 et l’occupation de Paris stupéfient le gouverneur Eboué qui, refusant l’idée de l’armistice, câble, dès le 29 juin, au gouverneur général Boisson sa détermination à maintenir le Tchad dans la guerre. Félix Eboué prend contact avec le général de Gaulle dès le début du mois de juillet. La France libre est officiellement reconnue par les Britanniques depuis le 7 août et elle peut alors agir ; le 24 août René Pleven et le commandant Colonna d’Ornano envoyés du général de Gaulle parviennent à Fort-Lamy où ils sont accueillis chaleureusement par Félix Eboué, le colonel Marchand et la population.

Le 26 août 1940 le Tchad rallie officiellement la France libre par décision unanime du gouverneur Eboué et du commandant militaire donnant un exemple immédiatement suivi par la quasi totalité des territoires de l’AEF (Congo – Oubangui-Chari) et du Cameroun. Au début du mois d’octobre 1940 le général de Gaulle se rend à Fort-Lamy où il rencontre Félix Eboué qu’il nomme, quelques jours plus tard, membre du Conseil de Défense de l’Empire et, le 12 novembre 1940, gouverneur général de l’Afrique équatoriale française.

En janvier 1941 il est décoré de la Croix de la Libération et nommé membre du Conseil de l’Ordre de la Libération. A la même époque, Félix Eboué libère les chefs africains incarcérés par Boisson et commence à définir les grandes lignes d’une nouvelle politique indigène en AEF qui devra s’appuyer sur les élites locales, maintenir et développer les structures sociales déjà existantes et améliorer les conditions de travail tout en favorisant le développement économique. Il soutient aussi en priorité la poussée des Forces françaises combattantes en Afrique du Nord.

En juillet 1942, sur sa proposition, le général de Gaulle signe trois décrets fixant le statut des notables, organisant les communes africaines et créant un office du travail. En septembre, il reçoit le général de Gaulle en inspection en AEF.

Du 30 janvier au 8 février 1944, il participe activement à la conférence de Brazzaville sur la décolonisation ouverte par le général de Gaulle et au cours de laquelle il voit dans leur ensemble ses théories reprises et adoptées. Le 16 février 1944, accablé de fatigue à la suite de la conférence, il quitte Brazzaville accompagné de son épouse et de sa fille pour un voyage au Soudan anglo-égyptien et en Egypte.

Au Caire, il parvient à apaiser les différends entre le Comité français de la Libération nationale (CFLN) et le premier ministre du roi d’Egypte Nahas Pacha. Au début du mois de mai il donne au lycée français du Caire une conférence sur l’AEF « de Brazza à de Gaulle » lorsque, pris d’un malaise, il doit s’interrompre et s’aliter.

Une congestion pulmonaire se déclare et, le 17 mai 1944, Félix Eboué rend son dernier souffle. Le 20 mai 1949, il est inhumé au Panthéon.

• Officier de la Légion d’Honneur
• Compagnon de la Libération – décret du 29 janvier 1941
• Médaille Coloniale avec agrafe 

Principales publications

• Langues Sango, Banda, Baya, Mandjia : notes grammaticales, mots groupés d’après les sens, phrases usuelles, vocabulaire. E. Larose, Paris, 1918
• Les sociétés d’initiés en pays Banda. Brazzaville, 1931
• Les peuples de l’Oubangui-Chari. Essai d’ethnographie, de linguistique et d’économie sociale, Paris 1933 
• La clef musicale des langages tambourinés et sifflés, Imprimerie du gouvernement, Koulouba 1935
• Jouer le jeu. Message aux adultes et aux jeunes, Editions Basse-Terre (Guadeloupe), 1937
• Politique indigène de l’Afrique Equatoriale Française, Imprimerie officielle de l’AEF, Brazzaville 1941
• L’Afrique française libre, Bureau d’information de la France combattante, New Delhi, sd
• La nouvelle politique indigène pour l’Afrique Equatoriale Française, Office français d’Edition, Paris 1945

Sources :

http://www.linternaute.com/histoire/jour/evenement/26/8/1/a/60178/le_tchad_et_le_niger_se_rallient_a_la_france_libre.shtml

http://www.massviolence.org/IMG/pdf/Tchad-Index-chronologique-1900-1960.pdf

http://www.ordredelaliberation.fr/fr_compagnon/318.html

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 retour à la Seconde Guerre Mondiale

 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

14 février 2013

Paul GORGULOV assassin de Paul DOUMER

Classé sous — milguerres @ 22 h 32 min

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Articles, évènements, témoignages

PAUL GORGULOV ASSASSIN DE PAUL DOUMER
(1932) Sophie Cœuré, Frédéric Monier
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xxs_0294-1759_2000_num_65_1_2870#

Comment comprendre le meurtre d’un chef d’État ? À quoi, à qui sert le crime ? L’assassin peut-il agir seul ? Un tel acte est-il révélateur de l’état de la société, de ses attentes et de ses peurs ? Voici, sur un événement qui peut sembler anodin au regard des bouleversements des années 1930, quelques éléments de réflexion.
Le 6 mai 1932, Paul Gorgulov, Russe émigré en France, assassine le président de la République Paul Doumer. C’est la deuxième fois, sous la Troisième République, après Sadi-Carnot, qu’un chef de l’État est victime d’un attentat, mais c’est l’unique assassinat d’un président de la République au 20e siècle. Ce meurtre a conduit les contemporains, et les historiens après eux, à soulever les questions de la justification, de la rationalité et de l’efficacité d’un tel crime1. Peut-on penser, comme le fait Franklin Ford dans son étude sur Le meurtre politique, que le début des années 1930 voit l’invention du crime politique moderne où se noue le lien entre violence politique et États 2 ? Dans cette perspective, le meurtre du président Doumer apparaît comme un événement charnière. Il met en jeu des lectures anciennes, celles du régicide solitaire, mais aussi des lectures plus neuves, insistant sur le rôle des partis et des États, orga-
1. Cette étude a été présentée au colloque « Régicide et meurtre de l’homme d’État. Histoires, formes, représentations », université Paris X-Nanterre, ENS St-Cloud, Société pour l’histoire de la justice, université Paris I, novembre 1995.
2. Franklin Ford, Le meurtre politique . Du tyrannicide au terrorisme, Paris, PUF, 1990, p. 21.
nisateurs potentiels de l’attentat. Se pose également la question du rôle de la propagande et de la manipulation à l’ère où le politique tient tant compte des opinions publiques.
On peut d’abord construire l’événement à partir du fait brut, le meurtre, dans le contexte de l’entre-deux-tours des élections législatives en 1932, de ses acteurs et de ses enjeux internationaux. Puis viennent les lectures du crime, attentat et fruit de machinations cherchant à déstabiliser la France républicaine. Elles font du meurtre un complot3. Selon certains, à droite, il s’agit d’un complot rouge, ourdi par l’Internationale communiste. Pour d’autres, à gauche, ce serait un complot blanc, dénoncé par l’Internationale communiste et le PCF via l’idée d’un « contre-État » des Russes blancs en France. Une minorité de contemporains défendent, eux, la thèse d’un complot brun, en affirmant que les nazis manipulaient l’assassin. Ces différentes campagnes de propagande autour de conjurations imaginaires indiquent assez l’importance du choc éprouvé par l’opinion publique de l’époque. D’autres enfin voient dans ce meurtre un acte purement individuel. Ces lectures s’appuient notamment sur une psychologie sociale des étrangers, teintée d’antisémitisme, des émigrés russes en particulier. S’y ajoute un débat judiciaire sur l’éventuelle folie de Gorgulov et sa responsabilité pénale. La passion politique et patriotique permet-elle d’accorder des circonstances atténuantes, comme pour Raoul Villain, assassin de Jaurès, jugé et acquitté en 1919 ? La réponse fut négative et Gorgulov fut guillotiné pour l’exemple.

3. Cf. Frédéric Monier, Le complot dans la République. Stratégies du secret de Boulanger à la Cagoule, Paris, La Découverte, 1998.
Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 65,
janvier-mars 2000, p. 35-46.

LES FAITS
Le 6 mai 1932, en début d’après-midi, entre les deux tours des élections législatives, le président de la République Paul Doumer inaugure une vente de bienfaisance des écrivains anciens combattants à l’hôtel de Rothschild, à Paris. Soudain, un homme, qui vient d’acheter un livre de Claude Farrère, s’approche du président et le blesse mortellement de trois coups de feu. Il oppose une vive résistance avant d’être maîtrisé puis transféré au poste de police. Le président, évacué à l’hôpital Beaujon, succombe à ses blessures dans la soirée. Le meurtre est annoncé à la radio, mais surtout dans la presse, alors à l’apogée de ses tirages. Des reporters, venus couvrir la visite du président aux écrivains anciens combattants, suivent le blessé à l’hôpital Beaujon et téléphonent à leurs journaux, qui sortent des éditions spéciales en fin d’après-midi1. Le lendemain, la grande presse décrit l’assassin, un Russe <■ dément », « forcené », « déséquilibré » 2.
L’assassinat de Paul Doumer suscite la réprobation dans tout le pays. La France en deuil pleure le président de la République. À droite, on s’empresse de faire le panégyrique de la victime ; à gauche, les éloges nombreux sont plus mesurés. Au plan international, les réactions officielles sont similaires. Valerian Dovgalevsky, ambassadeur d’URSS à Paris, assure le gouvernement français que « cet abominable attentat » a été accueilli avec « une indignation unanime en URSS ». Cette prise de deuil national va de pair avec la
tion d’une image consensuelle de la victime. La carrière politique, pourtant bien remplie, de Paul Doumer, dirigeant du parti radical, est largement escamotée. Son élection à la présidence de la République, en juin 1931, contre Briand, son rôle comme ministre des Finances dans les années 1920, son action en Indochine en 1897-1902, tout cela passe à l’arrière- plan. En revanche, trois thèmes contribuent à donner du président une image quasi apolitique et exemplaire. Il est présenté, aussitôt après sa mort, comme un modèle de vertu civique, de dévouement patriotique et de mérite républicain.
Retraçant sa « vie droite, loyale, entourée d’estime », la plupart des auteurs mettent l’accent sur les « hautes vertus civiques et familiales » du disparu 3. Le seul bémol à ce concert élogieux vient de l’un de ses anciens collaborateurs, Henry de Golen, qui, dans un livre publié en 1933, met en doute la moralité irréprochable de Doumer4. Ce genre de révélations, très minoritaires, a peu de poids, compte tenu de la mort dramatique du président et de son âge, 75 ans, au moment des faits. Bien plus, en tombant sous les balles de Gorgulov, « l’auguste vieillard » est mort dans l’accomplissement de ses fonctions, pour la patrie. Le sacrifice de Paul Doumer rappelle le sacrifice de ses quatre fils, tués pendant la guerre. Cette comparaison vient d’autant plus facilement à l’esprit que l’ancien président avait publié, en 1905, Le livre de mes fils*1. La mort au combat de ses enfants ajoute un surcroît de sens, dramatique, à l’assassinat du père. Cela inspire au procureur général Donat-Guigue, dans son réquisitoire, une exhortation aux accents hugoliens : « Inclinons pieusement notre respect devant la mémoire du grand citoyen qui, après avoir donné ses quatre fils à la patrie, est tombé lui-même dans l’exercice de son devoir » ] -

1. La fin tragique du président Paul Doumer racontée par deux reporters témoins oculaires. Nombreuses photographies. Compte rendu illustré des obsèques nationales, Paris, Librairie contemporaine, 1933.
2. Le Petit Parisien, 7 mai 1932.
3. Un an après. . . Toute la vérité sur l’assassinat de Paul Doumer, Paris, Imprimerie de la Seine, 1933, P- 8-11.
4. Henry de Golen, Le président Doumer accuse, Paris, Éditions Maurice d’Hartoy, 1933-
5. Paul Doumer, Le livre de mes fils, Paris, 1905.

Lors de ses obsèques nationales, André Tardieu, président du Conseil et ministre de l’Intérieur, prononce un éloge du défunt, sous la forme d’un plaidoyer en faveur de l’union nationale. Pour lui, la France, face à l’attentat, s’est montrée « forte et capable, devant le péril, de tous les redressements d’énergie » 2. La mort tragique du président de la République, tombé dans l’exercice de ses fonctions, semble insuffler un esprit d’Union sacrée et de « communion dans le recueillement » à travers tout le pays.
Le sacrifice patriotique de ce citoyen vertueux est d’autant plus remarquable que la vie de Paul Doumer est un symbole parfait du mérite républicain. Aux yeux des contemporains, le contraste entre ses origines très modestes et son accession à la présidence de la République est exemplaire. Ce fils du peuple incarne la réussite républicaine. On trouve, dès 1932, de nombreux éloges de « cet homme qui naquit dans une chambre d’ouvriers, s’éleva, par son seul mérite, à la plus haute magistrature de l’État et mourut sur un lit d’hôpital »3. Cette image d’un fils du peuple devenu chef de l’État par son seul mérite connaît une large diffusion dans la presse qui, faisant le panégyrique de Paul Doumer, insiste d’ailleurs sur le fait que son père était un modeste poseur de rails à Aurillac4. Origines modestes, ascension sociale, sacrifice patriotique, la combinaison de ces trois éléments concourt à forger une image consensuelle de la victime, dans laquelle l’ensemble de la nation républicaine peut se reconnaître. En perdant toute signification politique ou partisane, la représentation posthume de Paul Doumer touche aux fondements même du modèle républicain : la vertu, civique et privée, le devoir patriotique, l’ascension sociale par le mérite. En l’assassinant, Gorgulov a tué, non pas le chef de l’État, mais le père de la patrie, incarnation de la Troisième République. L’image post mortem de Paul Doumer rappelle la figure mythique du sauveur politique, inspirée par Cincin- natus. On trouve d’ailleurs des références à des exempla venus de la Rome antique dans les panégyriques du président Doumer où il est notamment comparé à Auguste, enfant du peuple au sommet de l’État. Cette figure du sauveur politique à la romaine est, selon Raoul Girardet, très présente dans la France de la fin des années 1920 et du début des années 1930. Elle aurait été incarnée par Raymond Poin- caré en 1926 et par Gaston Doumergue
en 1934 5.
Cette figure imaginaire investit l’image publique de Paul Doumer après sa mort, de manière telle que l’attentat commis par Gorgulov acquiert la consistance d’un régicide républicain. Cela explique les références, fréquentes, à Ravaillac et Jacques Clément. Cela explique aussi qu’au cours du procès l’accusation ait rappelé en quoi consistait la peine des parricides, ajoutant que le texte de loi qui l’instituait n’était que « tacitement abrogé ». Reste à savoir si le meurtrier peut être assimilé à un moderne Ravaillac, régicide du 20e siècle.
L’assassin, immédiatement arrêté après avoir été maîtrisé et à moitié lynché par les hommes présents à l’hôtel de Rothschild, est photographié, sur place et dans les couloirs du commissariat, le visage ensanglanté. L’image du criminel est ainsi connue le soir du meurtre en même temps que son nom. En fait, on donne d’abord le pseudonyme, sous lequel il s’est présenté à la vente de bienfaisance, avec une carte de visite le désignant comme « Paul Brède, journaliste ». C’est sous ce nom qu’il avait publiée à Berlin, en 1925, un recueil mêlant prose et poésie,..

1. Réquisitoire du procureur général Donat-Guigue à l’audience du 27 juillet 1932 de la cour d’assises de la Seine, La Revue des grands procès, Paris, LGDJ, 1933, tome 39, p. 5.
2. Discours d’André Tardieu, cité dans La fin tragique du président…, op. cit., p. 6l.
3. Réquisitoire du procureur Donat-Guigue, La Revue des grands procès, op. cit., p. 6.
4. Cf. La fin tragique…, op. cit., p. 62.
5. Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Paris, Le Seuil, 1986 (coll. « Point-Histoire »), p. 73 et suiv.

… Le secret de la vie des Scythes1. Très vite, les commentateurs signalent que bred signifie en russe délire. Mais la police trouve également sur lui un carnet avec en tête l’inscription « docteur Paul Gorguloff, chef président de la partie politique des fascistes russes qui a tué le président de la République française »2. Comme l’indiquent les rapports conservés dans le fonds Panthéon des Archives nationales, l’assassin de Doumer est connu de la police française, ce qui explique la rapide diffusion des informations biographiques le concernant.
Pour reprendre la formule d’une brochure anonyme parue en 1933, tout oppose « la vie droite, loyale, entourée d’estime » de la victime à la vie « incohérente, embrouillée, mystérieuse de l’assassin »\ Né dans le Caucase en 1895, issu d’une famille de paysans aisés, ce dernier a étudié la médecine avant d’être mobilisé en 1914. Combattant des armées blanches après 1917, il passe en Pologne (où il est notamment en contact avec Boris Sa- vinkov), puis en Tchécoslovaquie. Il obtient à Prague son diplôme de médecin tout en publiant ses premiers poèmes, est interdit d’exercice puis expulsé après avoir été poursuivi pour des avortements illégaux ou des viols d’enfants. En 1930, il rencontre à Paris sa troisième femme, d’origine suisse, fait l’objet d’un arrêté d’expulsion pour exercice illégal de la médecine, s’installe à Nice puis à Monaco. En Tchécoslovaquie puis en France, il a rédigé plusieurs mémoires et organisé quelques réunions où il se présente comme « le dictateur vert », chef du Parti russe fasciste agrarien, dit encore Parti populaire panrusse paysan des verts. Il appelle à un soulèvement général en Russie pour sauver le pays en le débarrassant de
ses dirigeants soviétiques, en premier lieu des Juifs4. Gorgulov a donc suivi l’itinéraire d’un antibolchevique militant mais politiquement isolé, instable, plusieurs fois déraciné, dont les ressources, la situation légale et professionnelle sont précaires, itinéraire qui ressemble à celui de nombreux émigrés russes 5.
Ce passé ne satisfait pas les innombrables commentateurs qui mettent en regard l’importance de la cible et la motivation proclamée par l’assassin dès le premier interrogatoire : tuer le président de la République pour que la France déclare la guerre à la Russie. Gorgulov dit avoir assassiné pour ce qu’il nomme sa « patrie nationale », mais sans haine pour Doumer, il ne se revendique nullement comme tyrannicide. En même temps, il affirme sans relâche avoir agi seul. Mais cette attaque contre l’incarnation de la République suscite l’incompréhension pour un geste absurde (rompre avec l’URSS parce qu’un émigré blanc a tué Doumer ?) et l’inquiétude face à une grave menace de guerre. Son isolement est donc mis en doute par des publications de tous bords 6.
Le crime d’un isolé paraissant impossible dans le contexte de 1932, la recherche de complicités et d’une organisation susceptible de vouloir la guerre, via un Gorgulov agent ou manipulé, entraîne la quête d’épisodes cachés, avec des lectures immédiates et contradictoires, en prise sur l’actualité nationale et internationale.

[i]1. Pavel Bred (Gorgulov), Tajna Jizni Skifov, Berlin, 1925, rééd. Paris, Éditions franco-slaves, 1932 (probablement après le meurtre).
2. AN, F7 15969/3, note de la Sûreté générale du 6 mai 1932.
3. Un an après…, op. cit., p. 11.
4. AN, F7 15969/31.
5. L’insertion professionnelle des médecins et avocats russes est particulièrement difficile. Cf. Catherine Gousseff, « Immigrés russes en France (1900-1950). Contribution à l’histoire politique et sociale des réfugiés », doctorat d’histoire de l’EHESS, 1996 ; Nikita Struve, Soixante-dix ans d’émigration russe (1919-1989), Paris, Fayard, 1996 ; Gérard Noiriel, Le creuset français. Histoire de l’immigration (xir-xx* siècles), Paris, Le Seuil, 1988, p. 168, 284-287.
6. L’Illustration, 14 mai 1932, •L’assassin », p. 37-38. Paul Vaillant-Couturier, préface à Henry Franklin-Marquet, La vérité sur l’affaire Gorgulov. Ceux qui ont tué Doumer…, Paris, Bureau d’éditions, 1932, p.
 v.[/i]

LECTURES DU MEURTRE : UN COMPLOT D’ÉTAT ?
Les pouvoirs publics comme l’opinion partent à la recherche d’un complot d’assassinat, ourdi contre le président de la République. Ces hypothèses sur le meurtre révèlent un désarroi des contemporains face à l’événement et une évolution des représentations collectives. En effet, ces complots supposés, imaginaires, fictifs, mettent en scène des acteurs nouveaux. Ce ne sont plus de petits groupes de conjurés qui sont accusés du meurtre, mais des États rendus responsables occultes de la mort de Doumer. Leur mise en cause traduit l’apparition d’une crainte nouvelle. Cette peur collective suppose l’existence d’une violence ou d’un terrorisme d’État qui peut conduire à la guerre.
Les premiers à parler d’un complot d’assassinat sont les pouvoirs publics. Quelques heures après le meurtre, le ministère de l’Intérieur, donc André Tardieu, diffuse un communiqué selon lequel Gorgulov est l’auteur d’une brochure « marquée de l’emblème néo-bolchevique. » Mieux, Gorgulov possédait au moment de son arrestation une carte de membre du parti communiste. Pour la grande presse du lendemain, il ne fait pas de doute que Gorgulov est un agent provocateur inspiré par la Troisième Internationale1. Cette lecture immédiate et officielle du meurtre comme complot communiste appelle trois remarques. D’après les archives françaises, ces informations, divulguées par le ministère de l’Intérieur, contredisent les premiers rapports de police. La police n’a pas trouvé sur Gorgulov de carte de membre du PC2. D’où viennent ces informations diffusées par le Cabinet du ministre, en
dépit des premiers éléments de l’enquête ? La gauche et en particulier le PCF soupçonnent Tardieu d’avoir diffusé ce communiqué pour influencer le résultat du deuxième tour des législatives. Plusieurs dirigeants du PCF adressent des télégrammes en ce sens à Moscou. Du 7 au 9 mai, au lendemain du deuxième tour, ces télégrammes sont systématiquement arrêtés par le ministère de l’Intérieur3. Après les législatives, cette version des faits paraît démentie par l’enquête judiciaire, et la presse fait, en général, machine arrière. Les quotidiens parisiens envoient des reporters en Tchécoslovaquie afin d’enquêter sur le passé de Gorgulov. Il s’agit de démasquer « la vraie figure »4 de l’assassin, en montrant qu’il est, depuis plusieurs années, un agent secret des services soviétiques. Cependant, au vu des éléments fournis par la police tchèque, Gorgulov n’aurait été qu’un psychopathe, interné près de Prague avant d’être expulsé. C’est cette thèse qui finit par s’imposer, notamment grâce aux efforts d’Hubert Beuve-Méry, envoyé par la direction du Matin, et en complet désaccord avec elle sur ce point5. En dépit de ces tentatives pour rétablir la vérité, l’idée d’un complot rouge contre Paul Doumer ne disparaît pas : jusqu’en janvier 1933, la police reçoit des lettres de dénonciation où il est question « d’espionnage et de hautes menées soviétiques »6. Mais le thème du complot rouge se fait plus discret. Cela s’explique aussi par la rapidité et l’ampleur de la contre-campagne de propagande organisée par l’Internationale communiste.

1. Le Petit Parisien, 7 mai 1932.
2. Cf. les notes de la Sûreté des 6 et 7 mai 1932, au sujet de • l’ordre des chevaliers patriotes fascistes nationaux russes », fondé à Nice. Ces notes prouvent que la police a immédiatement fait siennes les déclarations de Gorgulov dans le carnet saisi au moment de son arrestation, AN, F7 15.960/3 (fonds Panthéon).
3 Cf. le télégramme de Charles Rappoport aux Izvestia, Moscou : « Gouvernement a complètement modifié sens déclarations Gorgulov assassin président République en le transformant en partisan bolchevik. Sous cette forme, propagande gouvernementale et réactionnaire peut influencer élections dans certains endroits ». La copie du télégramme porte : « Intérieur consulté le 8 mai 1932, 15 heures : arrêter transmission », AN, F7 15-960/3.
4. Le Matin, 9 mai 1932.
5. Laurent Greilsamer, Hubert Beuve-Méry, Paris, Fayard, 1990, p. 56-64.
6. Lettre du 20 janvier 1933 de Monsieur Leroux, adressée à la Sûreté générale, AN F7 13981.

 

Celle-ci renverse l’accusation lancée par Tardieu. La mort de Doumer est à mettre sur le compte d’un complot, organisé par Tardieu, la police française en la personne du préfet de police Jean Chiappe et un contre-État des Russes blancs en France. Ce complot, selon l’IC et le PCF, a pour but, en manipulant Gorgulov, Russe blanc et agent de la police, de faire passer le meurtre de Doumer pour un attentat bolchevique. Il aurait suscité une telle indignation que le gouvernement Tardieu en aurait tiré prétexte pour déclencher une guerre contre l’URSS, avec l’aide d’une armée de Russes blancs. Cette campagne, axée elle aussi sur un complot fictif, n’est pas la première du genre. Déjà, en janvier- février 1930, l’IC a tenté de faire croire que l’enlèvement du général Koutiepov, émigré en France, devait être attribué à une faction rivale au sein de l’émigration russe blanche, et non pas aux services secrets soviétiques. Le gouvernement soviétique, pourtant responsable de cet enlèvement, a alors réussi à semer le trouble dans les esprits. En mai 1932, après l’assassinat du président Doumer, la contre-attaque est organisée très tôt depuis Moscou ] . Une campagne doit être menée par des organisations de masse dépendant des PC, mais sans que ceux-ci prennent position officiellement. À l’échelle européenne, c’est Willy Münzenberg qui doit mener l’agitation dans la presse 2. Plusieurs organes de presse soviétiques envoient des reporters suivre le procès. Ilya Ehren- bourg part à Paris pour le compte des Izvestia. 3 Le secteur d’Agit-prop de l’IC suggère de faire paraître en France tracts et brochures sur ce sujet, dont un texte rédigé, ou signé, par Henri Barbusse. Celui-
ci s’acquitte de cette tâche en écrivant une brochure de trente pages, Un réquisitoire implacable : J’accuse !. Il y demande l’arrestation des vrais coupables, le gouvernement Tardieu et « l’armée blanche en France »’.
Les objectifs politiques de cette contre- campagne de propagande sont multiples. Elle vise d’abord à discréditer les adversaires politiques de l’IC en France, dont Tardieu, Chiappe et les Russes blancs, accusés d’avoir créé un véritable État dans l’État, réactionnaire et prêt à tout pour renverser le gouvernement soviétique. Dans le cadre du « socialisme dans un seul pays », il s’agit de renforcer l’idée que l’URSS est une forteresse assiégée, dont les seuls défenseurs sont les partis communistes, qui doivent faire face au « complot franco-blanc ». Sont dénoncés avec force détails les écoles d’officiers blancs, l’armement clandestin et les finances secrètes du contre-État5. Cela permet de discréditer l’ensemble de l’émigration russe, perçue comme une armée de gardes blancs, socialistes y compris, et de dénoncer les risques de guerre contre l’URSS. À ce stade, le meurtre de Paul Doumer est présenté comme un « nouveau Sarajevo », qui n’a pas réussi à entraîner le monde dans un nouveau conflit mondial6. Viennent se greffer des initiatives plus vastes, destinées à lutter pour la paix, comme le comité Amsterdam-Pleyel. La lutte pour la paix, orchestrée par l’IC, fait pendant aux négociations en cours entre le gouvernement français et le gouvernement soviétique qui aboutissent en novembre 1932 à la signature d’un pacte de non-agression. Celui-ci comprend une clause de non-ingérence visant, dans l’esprit du gouvernement Her- riot, la section française de l’Internationale communiste ] .

1. Archives de l’IC, Moscou, CREDHC, fonds 495/inven- taire 30/dossier 777, p. 1-4, « Secret. Au sujet d’une campagne ultérieure autour de l’assassinat de Doumer », 15 mai 1932.
2. Cf. Willy Münzenberg, un homme contre, actes du colloque d’Aix-en-Provence, 1992, Marseille, Le Temps des cerises, 1993.
3. Ilya Ehrenbourg, Les deux pôles. Souvenirs, tome IV, Paris, Gallimard, 1964, p. 286-290.
4. Henri Barbusse, Un réquisitoire implacable -.J’accuse /, Paris, Bureau d’éditions, 1932, p. 3, 4, 29-
5. Henry Franklin-Marquet, La vérité sur l’affaire Gorgulov. . . , op. cit. L’auteur affirme que le juge d’instruction Fougery, chargé de l’affaire, loge un cosaque et a un chauffeur-garde blanc. Sur ce livre, cf. la note de la Sûreté du 19 août 1932, selon laquelle l’auteur serait Laurent Darnar (AN F7 15.960/3).
6. Pourquoi n ‘arrête-t-on pas les véritables assassins de Doumer ? ; Paris, Bureau d’éditions, 1932, p. 3, 4, 29.

Ces interprétations, axées sur un complot, rouge pour le ministre de l’Intérieur, franco-blanc pour PIC et le PCF, contribuent à diffuser l’idée que le meurtre de Doumer est une conspiration. Elles bénéficient d’une troisième circonstance favorable. Quelques semaines après l’assassinat, est publié, « à titre strictement docu-mentaire » un roman de Jacques Lovitch, Tempête sur l’Europe2. Dans la préface, Henry Rollin prétend que le livre est la traduction d’un ouvrage russe écrit en 1921, publié en feuilleton dans un organe de la presse russe blanche, le Roupor, en avril 1932. Il pourrait, dit-il, avoir été lu par Gorgulov, et l’avoir ainsi encouragé à passer à l’acte. Cette fiction romanesque apporte de l’eau au moulin des partisans du complot. Elle décrit une conjuration internationale fomentée par des Russes blancs. Ceux-ci veulent assassiner des hommes d’État à travers le monde, dont le président de la République en France, afin de venger la Russie. Le livre offre des similitudes avec les aveux de Gorgulov qui, lui aussi, se dit anticommuniste, fasciste vert et vengeur de la Russie. Sur le fond, il est assez proche de l’idée d’un complot terroriste russe blanc, diffusée, dès mai 1932, par l’IC et le PCF. Reste que, dans le roman, il s’agit d’une conspiration à double détente. En fait, les Russes blancs terroristes, vengeurs de la Russie, sont manipulés par l’IC. Le gouvernement soviétique révèle son rôle occulte après les attentats. Cela déclenche une guerre franco-soviétique, gagnée par l’URSS, avec la complicité de l’Allemagne réarmée. L’armée rouge et l’armée allemande parviennent à occuper Paris.
Au printemps et à l’été 1932, cette publication est prise très au sérieux. Les éditeurs ont eu soin d’en adresser un exemplaire au procureur général Donat-Guigue, qui la mentionne dans son réquisitoire3. Elle est également citée dans de nombreuses publications en 1932-1933, par exemple dans un numéro spécial du Cra- pouillot sur les morts mystérieuses. Les lectures de ce roman sont, à cette époque, tronquées. On y cherche l’idée d’un complot terroriste des Russes blancs. En revanche, l’idée d’une conjuration à double détente, manipulée par le gouvernement soviétique et les Allemands, n’impressionne pas, sur le coup, les contemporains.
Seul Henry Rollin, dès 1932, tire une conclusion différente sur la coïncidence entre le meurtre de Paul Doumer et la publication de ce roman. Prenant acte du programme fasciste vert et violemment antisémite de Gorgulov, il s’attache à dénoncer les méfaits de la propagande nationale-socialiste antisémite4. Quelques années plus tard, avec le développement du régime nazi et l’approche de la guerre, ce roman permet une relecture du meurtre de Paul Doumer. En 1939, Henry Rollin publie un autre livre, L’apocalypse de notre temps, dans lequel il formule l’hypothèse que l’assassinat de Paul Doumer aurait été un complot brun 5. Ainsi perdure l’idée du complot tout au long des années 1930, mais reformulée, au fur et à mesure des événements.
Dans leur majorité, ces lectures ne sont pas spontanées. Elles n’indiquent pas seulement un désarroi de l’opinion publique et la vitalité du complot comme figure pé- renne de l’imaginaire politique. Elles sont souvent le fruit de manipulations volontaires de l’opinion, orchestrées par des hommes d’État et des partis politiques, pour des raisons partisanes et ponctuelles.

1. Documents diplomatiques français (1932-1939), 1″-’ série, tome II, Paris, Imprimerie nationale, p. 91-93, « Pacte franco-soviétique de non-agression », 29-XI-1932, article V.
2. Jacques Lovitch, Tempête sur l’Europe, Paris, La flèche d’or, 1932 ; traduit du russe par S. Campaux, préfacé par Henry Rollin. Jacques Lovitch serait le fils de Léon Deutsch.
3. Réquisitoire du procureur Donat-Guigue, La Revue des grands procès, op. cit.
4. Au moment de son arrestation, Gorgulov aurait déclaré : « J’admire Hitler et Mussolini », cité dans La fin tragique du président, op. cit.
5. Henry Rollin, L’apocalypse de notre temps, les dessous de la propagande allemande d’après des documents inédits, Paris, 1939, rééd. Allia, 1991.

Le ministre de l’Intérieur, André Tardieu, en diffusant, le soir du meurtre, la thèse d’un complot rouge, divulgue des informations fantaisistes. Il cherche sans doute à peser sur le résultat des élections législatives. L’IC reprend aussitôt le même procédé, à une échelle bien plus vaste et avec des moyens nettement plus importants. Le procédé reste le même : attribuer un complot d’assassinat à l’adversaire, dans ce cas la droite française et les Russes blancs réunis. Ces explications par le complot imaginaire ont une caractéristique commune. Elles supposent l’existence d’une violence et d’un terrorisme d’État : les gouvernements français, soviétique et, plus tard, nazi peuvent utiliser l’assassinat pour parvenir à leurs fins, quitte, pour cela, à précipiter l’Europe dans une seconde guerre mondiale. En ce sens, le meurtre de Paul Doumer a révélé l’existence de deux phénomènes nouveaux : la manipulation à grande échelle des opinions publiques et l’existence redoutée d’un terrorisme organisé par les États.

LE MEURTRIER, ISOLÉ OU DÉMENT ?
La recherche du complot s’est donc imposée immédiatement mais sans véritable succès : le ministère de l’Intérieur, puis la grande presse de droite tenants de la thèse « Gorgulov, néo-bolchevique » battent en retraite dès le deuxième tour des élections, les communistes restent seuls à défendre le complot blanc et abandonnent la campagne à l’automne 1932. Dernier écho, une note de police selon laquelle un film soviétique sur la vie de Gorgulov, dont Ilya Ehrenbourg aurait écrit le scénario, aurait été prévu puis abandonné l. Nées parallèlement chez de nombreux commentateurs, sans qu’on puisse trouver
d’origine claire comme dans les thèses du complot, les lectures « classiques », mettant en avant les motivations personnelles de l’assassin, reviennent alors au premier plan. Le fait que l’assassin soit un étranger et la France un refuge pour « la pègre internationale » est souligné par l’une des premières annonces du meurtre à Radio- Normandie, alors que tout autre élément manque encore 2.
Au temps du grand afflux d’étrangers (2,7 millions au recensement de 1931), l’argumentaire xénophobe classique (délinquance, instabilité, absence d’insertion…) joue contre Gorgulov. Lors du procès, son avocat tente de contrer l’argument en mettant en avant la dernière épouse de Gorgulov, doublement respectable par son origine suisse et ses rentes, qui auraient fourni des ressources au médecin raté. L’idée de parasitisme social est aussi présente. Ainsi Barbusse fait de Gorgulov l’un de ces Blancs organisés militairement pour le combat antisoviétique qui « prennent leurs salaires aux vrais travailleurs français et étrangers ». L’Office de propagande nationale, organisme d’extrême droite patronné notamment par Henry Coston, publie deux ouvrages (dont l’un par Coston sous son pseudonyme de Georges Virebeau), démontrant par une suite de syllogismes que les Juifs et les maçons liés aux radicaux, aux partis marxistes, socialiste ou communiste, mais aussi à un « clan allemand » ont voulu éliminer Doumer, qui avait renié publiquement la maçonnerie en 1906.

1. Ewa Bérard, La vie tumultueuse d’Ilya Ehrenbourg, juif, russe et soviétique, Paris, Ramsay, 1991.
2. AN F7 13964, écoute de Radio-Normandie par la Sûreté générale, 7 mai 1932.

Le raisonnement faisant de Gorgulov, sans le qualifier explicitement de Juif, un exalté étranger manipulé à la fois par les francs-maçons (l’emblème du « parti vert » comprend deux faux croisées) et par les communistes permet de réintroduire la responsabilité soviétique, non dans le complot d’État, mais dans la longue liste des
« morts mystérieuses » provoquées par les forces occultes et les sociétés secrètes1.
« Gorguloff n’avait aucun grief personnel contre le président, pas plus que Caserio contre Sadi-Carnot. Il était étranger, comme le même Caserio et comme le Juif Schwarzbard », écrit Albert Monniot, dans Les morts mystérieuses. Les crimes de la maffia. Le jeune anarchiste Samuel Schwarzbard, Juif ukrainien naturalisé français, avait tué en 1926 Simon Petlioura pour sa responsabilité dans les pogromes en Ukraine pendant la guerre civile. Avec ces deux références, un autre thème xénophobe peut être décelé dans l’interprétation du crime de Gorgulov : celui de l’importation en France de conflits politiques étrangers, source de désordre. Cités à propos de Gorgulov, les noms d’Orsini, auteur de l’attentat manqué contre Napoléon III, de Caserio, de Schwarzbard signalent une référence à un type de meurtre politique individuel, lié aux passions politiques du 19e siècle, l’anarchisme et le nationalisme. La peur des bombes anarchistes du siècle passé resurgit d’ailleurs dans un des récits de la panique suivant le coup de feu de Gorgulov 2.
Le danger incarné par des exilés exaltés, abusant de l’hospitalité française, prend, chez certains auteurs, une nature particulière du fait que Gorgulov est russe. L’appel aux caractères psychologiques des peuples, plus ou moins articulés autour des trois termes race, nature et histoire, avait trouvé depuis Anatole Leroy-Beaulieu un terrain d’élection dans l’analyse des populations de l’ancien empire des tsars 3. Parmi les traits physiques ou moraux du portrait de l’assassin, on trouve nombre de renvois explicites ou implicites à l’âme russe. Le fait que Gorgulov soit cosaque, tout d’abord (la défense rappelle qu’il est russe né en territoire cosaque), évoque les brutalités des occupants de Paris en 1814. La cruauté, la violence sont lisibles dans les descriptions physiques de l’homme slave aux pommettes saillantes, athlétique, colossal, monstrueux, masse informe au cou de taureau et aux mains énormes. Sa brutalité asiatique est parfois reliée à son passé : un témoin russe affirme reconnaître en lui le tchékiste « camarade mongol » qui l’a torturé pendant la guerre civile à Rostov. Le déséquilibre moral et sexuel fait aussi partie des caractères slaves de Gorgulov, avec ses débauches pragoises, les avortements et autres affaires de moeurs. Ceux-ci peuvent être aussi à connotation antisémite, les avortements faisant partie de la destruction de la race par les Juifs signalée par Henry Coston. Ce n’est pas innocemment que le procureur général nomme Gorgulov « le Raspoutine de l’émigration ». Enfin, le mysticisme exacerbé, souvent noté comme typiquement russe, apparaît chez l’assassin de Doumer, auteur d’un Évangile vert et de poèmes où il se veut l’apôtre d’une communion inédite entre Dieu et la nature.
Ces élans mystiques sont toutefois moins appliqués aux théories religieuses de l’assassin qu’à son engagement politique. Une véritable psychologie de l’exil est dessinée par certains commentateurs à partir de l’exemple spécifique de la communauté russe en France. C’est la version défendue dans un ouvrage signé Michel Gorel, Pourquoi Gorguloff a-t-il tué? Pour l’auteur, Gorgulov est le « messager noir d’un autre monde », un « fou social, atteint d’une maladie en train de dévorer rapidement notre vieux monde »4. La « folie sociale russe » est le fruit de la lutte entre l’arriération russe et l’éducation européenne mal assimilée depuis Pierre le Grand.

1. Albert Monniot, Les morts mystérieuses. Les crimes de la maffia, Nouvelles Éditions nationales, 1934, •Paul Doumer », p. 224-230. Georges Virebeau (pseudonyme d’Henry Coston), Les juifs et leurs crimes, Paris, Office de propagande nationale, 1938.
2. Un an après. . . op. cit., p. 7.
3. Anatole Leroy-Beaulieu, L’empire des tsars et les Russes, Paris, Hachette, 1881-1885. Pour une synthèse, cf. Jules Legras, L’âme russe, Paris, Flammarion, 1934.
4. Michel Gorel, Pourquoi Gorguloff a-t-il tué ?, Paris, Éditions Nilsson, 1932, p. 15-17.

Face au réalisme d’un Lénine, les émigrés blancs incarnent pour Gorel la dernière phase des frustrations de cette « demi-intelligentsia » inadaptée. Par patriotisme messianique tourné vers le passé, par haine de l’Europe qui a laissé faire les Soviets, par antisémitisme antibolchevique, l’émigration se laisse tenter par toutes les chimères, y compris les thèses d’Hitler. Avec son délire de persécution, Gorgulov pousse à l’extrême les forces hystériques de l’émigration russe, qui n’ont rien à voir avec les motivations d’assassins civilisés, tuant pour une cause, comme les anarchistes. La mort de Doumer, « modeste fonctionnaire d’un monde heureux » est à la fois un symbole et un avertissement.
Gorel comme Rollin rappellent l’usage systématique de l’assassinat politique par l’opposition au régime impérial en Russie et prennent l’argument du roman de Lovitch, supposé antérieur au geste de Gorgulov, pour évoquer un danger de reproduction de ce genre d’acte, dont l’idée semble avoir germé en même temps dans plusieurs cervelles émigrées. Rollin formule alors le vœu que tous les Russes blancs ne soient pas confondus avec ces exaltés, dont ils qualifient eux-mêmes la mentalité de gorgulovs- china, « psychose criminelle faite d’orgueil, d’envie et aussi de souffrance ». L’inquiétude de la communauté russe, forte d’environ 100 000 membres, devant le danger d’amalgame est alors tout à fait justifiée. Outre la menace de contagion de la gor- gulovschina, elle est aussi attaquée, pour des raisons opposées, par les tenants du complot rouge ou blanc qui exigent l’expulsion des émigrés. L’émigration russe tente de faire face et de se dissocier de l’assassinat, soit en appuyant la thèse du complot rouge, soit en réaffirmant son attachement à sa terre d’accueil1. Tardieu et Madame Doumer reçoivent des centaines de condoléances russes. Les Dernières nouvelles (Poslednia Novosti), journal libéral de Paul Milioukov, couvrent largement le suicide d’un garçon de café russe en expiation de l’acte de Gorgulov. L’ancien député Grégoire Alexinsky publie Le testament russe de Paul Doumer. Pour démontrer qu’un vrai patriote russe n’aurait pu assassiner le président de la République, Alexinsky y reproduit une de ses propres conférences de 1922, que Paul Doumer avait conclue par une dénonciation du bolchevisme 2. Llllustration avait déjà ouvert une porte de sortie en refusant l’amalgame : « L’homme était un Russe. Mais quelle sorte de Russe ? Il y a tant de sortes de Russes en France, des meilleurs et des pires, des courageux, des résignés, des mystérieux, des inquiétants. » C’est la voie choisie par la presse radicale ou socialiste, qui s’attache à démonter la manipulation policière et refuse de lier le cas Gorgulov à la présence des Russes blancs en France. L’agressivité diffuse est difficile à évaluer, de même qu’il est difficile de savoir si les préjugés, redoutés des émigrés, sur l’âme russe irrémédiablement barbare, exaltée, instable, ont été renforcés. Les rapports des préfets, cependant, ne signalent ni animosité ni violences, contrairement aux agressions anti-italiennes après l’acte de Caserio.
C’est donc un argumentaire pléthorique qui s’offre aux orateurs lors du procès de juillet 1932. Le procureur général Donat- Guigue abandonne au bénéfice du doute l’hypothèse du complot, non sans préciser que le dossier l’orienterait nettement vers la thèse de Gorgulov agent bolchevique. Il doit aussi récuser l’explication qui était apparue le jour même et n’avait jamais disparu, à laquelle l’ensemble des lectures exposées précédemment recherchait une alternative rationnelle : Gorgulov est tout simplement un fou.

1. Robert H. Johnston, « New Mecca, New Babylon -. Paris and the Russian Exiles (1920-1945), Montréal, McGill- Queen’s University Press, 1988, p. 104-109 ; Ralph Schor (L’opinion française et les étrangers, Paris, Publications de la Sorbonne, 1985), signale une pétition de la cellule communiste de Citroën demandant l’expulsion des ouvriers russes
2. Grégoire Alexinsky, Le testament russe de Paul Doumer, Paris, Imprimerie Pascal, s.d., 16 p. bilingue français/russe.

Le procureur s’appuie bien évidemment sur l’expertise psychiatrique qui a permis le jugement. Depuis 1810, l’article 64 du code pénal exclut des crimes et délits les actes commis en état de démence. Donat-Guigue lie subtilement la confiance en l’avis de trois médecins et l’argumentaire, aussi ancien que le code lui-même, de la folie permettant d’échapper au châtiment : •< II n’y a plus de coupables, il n’y a que des malades 1 ». Il trace de Gorgulov le portrait d’un « triste client », à la fois isolé, pervers et malhonnête. « Est- il blanc, rouge ou vert, je crois que c’est tout simplement un médecin marron. » II insiste surtout sur l’idée d’un simulateur, assez responsable pour agir en corrélation avec ses idées, d’où sa présence devant les jurés.
Pour rendre compte du comportement néanmoins étrange de l’assassin et de l’absurdité de sa revendication, le procureur s’aide de la gorgulovschina. S’appuyant sur le roman de Lovitch, il décèle chez certains émigrés russes une « malsaine et dangereuse psychose ». On peut au passage s’interroger sur la vulgarisation, dans les débats judiciaires, du terme de « psychose », appliqué à un groupe et sans connotation pathologique2. Pour Donat- Guigue, l’idée de modifier la politique française par un tel assassinat serait folle pour un Français, mais logique pour un Russe. Monstrueuse mais aussi logique que l’exaltation qui a saisi les régicides, de Ravaillac à Caserio. Il s’agit donc d’un exemple profondément subversif pour tous les réfugiés étrangers. Dès ses premières phrases, le procureur s’écrie : « Paris ne doit plus être le champ de tir des assassins, fussent-ils des assassins politiques. Que ceux qui ne sont pas dignes d’habiter Paris s’en aillent et, s’ils ne veulent pas partir, qu’on les chasse ! ». Rappelant la responsabilité et la préméditation, il regrette la disparition du crime de parricide et conclut en exigeant le châtiment suprême, sans même nommer la peine de mort.
Le premier avocat de Gorgulov, Marcel Roger, tente, malgré l’expertise médicale, de revenir au « sentiment de l’homme de la rue », le 6 mai précédent : l’assassin est fou. Il rassemble tous les éléments évoquant la démence dans les discours, les revendications et les attitudes physiques de son client. Il s’appuie ainsi sur une lettre à l’écrivain russe Kouprine où Gorgulov se proclame « Scythe sauvage », prêt à se fondre dans la nature. Contrairement à l’accusation, la défense se refuse à faire entrer mysticisme, délire de persécution ou mégalomanie dans le mystère de l’âme russe. À Marcel Roger succède Henri Gé- raud. Celui-ci enchaîne les arguments de l’inutilité de la peine de mort et des errements d’une enquête qui a fabriqué un Gorgulov bolchevique. L’avocat tente de montrer que l’immoralité de l’assassin pourrait bien être, elle aussi, le fruit d’une manipulation. Surtout, Henri Géraud se souvient d’avoir participé en 1919 au procès d’un autre meurtre politique fameux, celui de Jean Jaurès. Il introduit un parallèle historique dans cette affaire. Comme pour Raoul Villain, dont avec d’autres il avait obtenu l’acquittement, Géraud tente l’argument de la passion politique conduisant, dans un contexte donné et sans préméditation, au meurtre. Comme pour Villain, il évoque la seule passion politique positive dans une France où toutes les générations adultes ont connu la guerre de 1914-1918 : le patriotisme. « Oui, je parlerai avec joie et une sorte d’orgueil de l’amour de la patrie qui domine toute la pensée de ce Russe 3. »

1 . Cf. (tapuscrit) 1 . La Revue des grands procès, op. cit., p. 10. Cf., aussi Yves Roumajan (entretien), •Le psychiatre et l’assassin >•. Véronique Fau-Vincenti, « La bataille de l’article 64 », L’Histoire, n » spécial Le crime, 168, juillet-août 1993, p. 95-97.
2. Le terme de « psychose collective » serait apparu en 1926. Cf. Alain Rey (dir), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 1992, article – Psychose ».
3. La Revue des grands procès, op. cit., p. 44 et Le procès de l’assassin de Jaurès, Paris, Éd. de l’Humanité, s.d., p. 399- 415.

Pour justifier Gorgulov, sont convoqués tous les grands proscrits de l’histoire de France, des exilés de l’édit de Nantes à Victor Hugo. Mais par rapport au procès de Villain, le thème de la réconciliation nationale, abondamment utilisé par Géraud ou Zévaès, manque cruellement. L’avocat accumule alors d’autres arguments, appelle le jury à la pitié pour la jeune femme de l’accusé, introduit de nouveau le doute sur l’expertise qui rend Gorgulov responsable. En vain, car malgré une dernière protestation de la Ligue des droits de l’homme qui demande son internement, l’assassin de Doumer est reconnu coupable sans circonstances atténuantes.
Le 14 septembre 1932 se joue le dernier acte du drame très public qu’avait été l’assassinat de Paul Doumer : Gorgulov est guillotiné devant 3 000 personnes. Ilya Ehrenbourg évoque dans ses mémoires la forte impression que fit sur lui le procès de Gorgulov, « fauve traqué » pris dans un « mélodrame sanglant et absurde ». « Le procès de Gorgulov fut pour moi une introduction psychologique aux dix années qui suivirent. Le mot guerre se faisait familier. Les hommes commençaient partout à sombrer dans la nouvelle et mauvaise cause. Planait une odeur de sang1. »
Le caractère exceptionnel du meurtre pousse les contemporains à des lectures contradictoires qui fournissent autant d’éléments de débat. La quête d’un mobile politique rationnel les conduit à refuser que l’assassin soit un simple dément mais dans le même temps, ils sont animés par la conviction que les vraies raisons d’un crime aussi terrible ne peuvent que demeurer mystérieuses. On peut voir dans ce début des années 1930 un moment de passage, ce qui explique la richesse immédiate des lectures successives d’un meurtre qui n’eut finalement aucune influence sur la vie politique française. La quête d’une explication à la mesure de la gravité de l’acte et de la revendication (la guerre franco-soviétique) conduit certains contemporains à utiliser comme arme dans la vie politique française le crime d’un déséquilibré, en inventant un complot organisé. La fabrication de ce qu’on pourrait nommer un crime du 20e siècle, qui impliquerait désormais nécessairement des États ou de puissantes organisations politiques, ne peut s’insérer dans le débat judiciaire. Le jugement d’un assassin s’appuie sur une rationalité qui n’intègre pas encore cette dimension.
L’échec des lectures conspiratives fit prévaloir la logique ancienne du crime individuel. Mais dans la France de 1932, l’élan patriotique d’un étranger aux dépens du président est peut-être encore moins supporté qu’au temps de Sadi- Carnot. Dans un contexte de xénophobie, la mystérieuse âme slave, par essence différente de la logique cartésienne, rend enfin rationnelle la revendication délirante de Gorgulov. Replacé dans la lignée des assassins politiques individuels, le criminel peut finalement être exécuté.

1. Ilya Ehrenbourg, Les deux pôles …, op. cit., p. 290.

Agrégée d’histoire, spécialiste de l’histoire du communisme et de l’URSS, Sophie Cœuré a publié La grande lueur à l’Est. Les Français et l’Union Soviétique (1917-1939) (Paris, Le Seuil, 1999). Maître de conférences à l’université de Valenciennes, Frédéric Monier a publié Le complot dans la République. Stratégies du secret de Boulanger à la Cagoule (Paris, La Découverte, 1998).

disponible sous document word : PAUL GORGULOV ASSASSIN DE PAUL DOUMER

 

 

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Articles, évènements, témoignages

3 février 2013

KAROUBA : Les traditions militaires, florilège

Classé sous — milguerres @ 21 h 47 min

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Une histoire : Bizerte et la France

La Tunisie et la Grande Guerre

La Tunisie au gré des conflits

EXCLUSIVEMENT et TENDREMENT POUR JP !!

thème : Les traditions militaires, florilège
source ECPAD

KAROUBA : Les traditions militaires, florilège tu-58-10

Description : Finale du tournoi de tir à la corde pour la Saint-Eloi à Karouba (Tunisie.)
Date : Décembre 1958
Lieu : Tunisie
Photographe : Levassort
Origine : ECPAD-ECPAD
Référence : TU-58-162-R1

tu-58-11

Description : Char intitulé « Les galériens du SEA » pour la Saint-Eloi à Karouba (Tunisie).
Date : Décembre 1958
Lieu : Tunisie
Photographe : Levassort
Origine : ECPAD-ECPAD
Référence : TU-58-162-R20

tu-59-10

Description : Saint-Eloi et Sainte-Barbe sur la BAN de Karouba (Tunisie).
Date : Décembre 1959
Lieu : Tunisie
Photographe : Charrier
Origine : ECPAD-ECPAD
Référence : TU-59-232-R13

tu-59-11

Description : Char intitulé « Un mécanicien aux enfers » pour la Saint-Eloi à Karouba (Tunisie).
Date : Décembre 1959
Lieu : Tunisie
Photographe : Charrier
Origine : ECPAD-ECPAD
Référence : TU-59-232-R23

tu-59-12

Description : Sainte-Barbe, Saint-Eloi et le commandant Gourmelon de la base de Roumadia, Menzel Jemil (Tunisie).
Date : Décembre 1959
Lieu : Tunisie
Photographe : Novel
Origine : ECPAD-ECPAD
Référence : TU-59-233-R1

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Une histoire : Bizerte et la France

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2 février 2013

La Campagne d’Afrique de l’Est

Classé sous — milguerres @ 17 h 27 min

 

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

La Campagne d’Afrique de l’Est

 

 La Campagne d'Afrique de l'Est camp_a10

 

La Campagne d’Afrique de l’Est est une série de batailles de la Seconde Guerre mondiale se déroulant de juin 1940 à novembre 1941, principalement au Soudan, en Érythrée, en Éthiopie, en Somalie et au Kenya.
Elle oppose l’Empire italien aux troupes alliées issues principalement du Commonwealth, notamment d’Inde, d’Afrique du Sud, de Rhodésie, du Nigéria et du Ghana ; renforcées par les résistants éthiopiens, des soldats des Forces françaises libres et des Forces belges libres.
Elle s’achève par la défaite des troupes italiennes et leur évacuation de la zone.

FORCES EN PRESENCE
Forces italiennes
Armée de terre italienne

Amédée II, duc d’Aoste, gouverneur général de l’Afrique orientale italienne et vice-roi d’Éthiopie, dispose de 250 000 à 280 000 hommes.
• L’infanterie régulière compte 10 000 Italiens et 110 000 Africains.
• La cavalerie comprend environ 50 000 cavaliers, dont seulement quelques milliers d’Italiens.
• L’artillerie compte 400 pièces d’artillerie et des blindés légers ou chenillettes.
À ces forces régulières, s’ajoutent des milices et des troupes de recrutement local, sans formation :
• 50 000 soldats irréguliers, appelés «Bandas», dont seuls les officiers sont italiens.
• 20 000 Chemises noires1.
• 8 légions de travailleurs de 4 000 hommes chacune.
L’ensemble des forces terrestres italiennes sont équipées d’environ
• 3 300 mitrailleuses,
• 24 tanks M11/39,
• un grand nombre de chenillettes L3/35,
• 126 véhicules blindés et
• 813 pièces d’artillerie.
Le fusil le plus commun est le Carcano M91.
Environ 70 % des troupes italiennes sont composées d’Africains, en particulier d’askaris originaires d’Afrique de l’Est. Les Érythréens des bataillons du Corps royal des troupes coloniales font partie des meilleures unités italiennes d’Afrique orientale. Mais la plupart des autres soldats, mal formés et mal équipés, ont été recrutés uniquement pour le maintien de l’ordre dans les colonies.
Les Éthiopiens, recrutés pendant la brève occupation italienne, désertent en nombre dès le début des combats.
Ces forces sont réparties en quatre secteurs :
• Secteur Nord : Érythrée sous les ordres du général Luigi Frusci
o 13 brigades et 5 bataillons d’infanterie coloniale,
o 8 bataillons de Chemises noires,
o 1 bataillon d’infanterie italienne,
o 2 escadrons et 2 compagnies de «Bandas», cavalerie coloniale irrégulière,
o 2 unités de garnison,
o 3 batteries d’artillerie.
• Secteur Est : Abyssinie et Somalie italienne, le long des frontières avec la Côte française des Somalis et la Somalie britannique, sous les ordres du général Guglielmo Nasi
o 2 divisions d’infanterie,
 40e Division d’infanterie «Chasseurs d’Afrique»,
 65e Division d’infanterie «Grenadiers de Savoie»,
o 1 compagnie d’infanterie motorisée,
o 8 brigades et 4 bataillons d’infanterie coloniale,
o 7 escadrons de cavalerie coloniale régulière,
o 14 escadrons et 4 compagnies de «Bandas»,
o 1 compagnie motorisée de reconnaissance équipée principalement de Fiat 611,
o 2 compagnies blindées L3/35,
o 2 compagnies blindées M11/39,
o 7 batteries d’artillerie.
• Secteur Sud : Abyssinie, secteur de Jimma, sous les ordres du général Pietro Gazzera
o 8 brigades et un bataillon d’infanterie coloniale,
o 4 escadrons et 4 compagnies de «Bandas»,
o 1 compagnie de cavalerie coloniale régulière,
o 1 compagnie de cavalerie italienne.
• Secteur du Jubaland en Somalie italienne, frontière avec le Kenya, sous les ordres du général Carlo De Simone
o 3 brigades et 7 bataillons d’infanterie coloniale,
o 2 bataillons de «Bandas».

Les Italiens et leurs troupes rencontrent deux problèmes majeurs : leur isolement géographique qui rend difficile l’envoi de renforts et d’approvisionnement, ce qui les amène à manquer de munitions et les maladies endémiques de la région, en particulier la malaria.On[Qui ?] estime que près du quart des hommes défendant Amba Alagi durant le siège d’avril 1941 ont souffert de la malaria, y compris le commandant Amédée II, qui décède de la tuberculose le 3 mars 1942 alors qu’il est détenu par les Britanniques.
Armée de l’air italienne
En juin 1940, l’armée de l’air italienne en Afrique orientale dispose de 200 à 300 avions de combat :
• des bombardiers Savoia-Marchetti SM.79,
• des Savoia-Marchetti SM.81,
• des chasseurs Fiat CR.42 Falco.
Les pilotes jouissent d’un bon niveau d’entraînement, mais ils manqueront cruellement de ravitaillement en fioul, munitions et pièces de rechange.

Flotte italienne
La Regia Marina maintient une présence en mer Rouge, principalement basée dans le port de Massawa en Érythrée, mais aussi à Mogadiscio et à Assab.
La flotte de la mer Rouge comprenait :
• sept destroyers organisés en deux escadres,
• cinq torpilleurs MTB et
• huit sous-marins organisés en deux escadres.
La flotte italienne menace les convois alliés ralliant la mer Rouge depuis le golfe d’Aden. Mais leurs opportunités d’attaque en mer Rouge s’envoleront au fur à mesure de la diminution des stocks de carburant à Massawa.

Forces Britannique et du Commonwealth
Armées de terre de Grande-Bretagne et du Commonwealth

Initialement, les troupes de Grande-Bretagne et du Commonwealth en Afrique de l’Est sont composées de 30 000 hommes sous le commandement :
• du Major-général William Platt au Soudan,
• du Major-général Douglas P. Dickinson puis de Alan Cunningham en Afrique orientale britannique et
• du Lieutenant-Colonel Arthur Reginald Chater en Somalie britannique.
En fort sous-nombre face aux Italiens, ils sont légèrement mieux équipés et disposent de voies d’accès pour recevoir des renforts et du ravitaillement.

Soudan
Le 10 juin 1940, avant l’arrivée de la 4e division d’infanterie indienne et de la 5e division d’infanterie indienne, William Platt n’a que trois bataillons d’infanterie et les Sudan Defence Force (Forces de défense du Soudan) pour tout le territoire soudanais.

Kenya
Au Kenya, les King’s African Rifles sont composés de deux brigades, une pour la défense de la côte et la seconde pour l’intérieur, auxquelles vinrent s’ajouter deux nouvelles en juillet. Des renforts arrivèrent d’Afrique du Sud à Mombassa et à la fin de l’année 1940, 27 000 sud-africains servaient en Afrique de l’Est.
Deux brigades arriveront également depuis la Côte-de-l’Or et le Nigeria.

Somalie
Au Somaliland britannique, le Somaliland Camel Corps compte 1 465 hommes pour défendre la compagnie, dont un bataillon du régiment de Rhodésie du Nord.
Dès la fin 1940, la France libre met un escadron de spahis à la disposition des Britanniques, puis au début 1941, la brigade française libre d’Orient.

Armées de l’air britannique et du Commonwealth
Les Britanniques et autres membres du Commonwealth n’ont qu’une centaine d’avions en Afrique orientale, dispersés entre le Soudan et le Kenya. Leur équipement de base est moins performant que celui des Italiens, mais ils sont mieux approvisionnés.
Flotte britannique
Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, l’océan Indien est considéré comme un lac britannique, entouré de possessions de la Couronne. Une bonne partie des ressources de la Grande-Bretagne doivent le traverser :
• pétrole du golfe Persique,
• caoutchouc de Malaisie,
• thé indien,
• vivres d’Australie et de Nouvelle-Zélande.

En temps de guerre, la Grande-Bretagne sait pouvoir compter sur la loyauté et la force défensive australienne et néo-zélandaise.
En dépit de cela, la Royal Navy a tendance à y reléguer ses vieilles unités, considérant ses bases en Chine et en Extrême-Orient comme des sources de renforts pour d’autres champs de bataille.
Même en cas de grave danger, la Flotte orientale n’est dotée que de vieilles unités jugées trop lentes ou trop vulnérables pour servir dans l’Atlantique ou en Méditerranée.

Forces belges du Congo
Les forces belges d’Afrique sont commandées par le général-major Gilliaert. Elles comptent 15 000 hommes et 20 000 porteurs (voir plus bas le récit de la campagne).

Résistants éthiopiens
Les résistants éthiopiens, surnommés les Patriotes, seront un élément central de la reconquête de l’Éthiopie. Wavell y place beaucoup d’espoir, tandis que Platt doute que Sélassié dispose du soutien du peuple.
Le major Orde Charles Wingate, qui avait passé cinq ans au sein de la Force de défense du Soudan, présentera son plan d’action en Éthiopie à Wavell en décembre 1940. Ce plan comprend la formation d’une petite force régulière sous son commandement, devant servir de fer de lance en vue d’opérations militaires à Godjam.

 

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Baptisée Force Gédéon d’après le personnage biblique éponyme, elle est composée du bataillon frontalier de la Force de défense du Soudan et du 2e bataillon éthiopien, équipés de mortiers de 3 pouces et de 15 000 chameaux.
Bien que formellement investi du commandement le 6 février 1941, Wingate en a déjà pris la tête pour marcher vers Godjam dès janvier. Il ne rencontre pas beaucoup d’obstacles en route, les Italiens ne contrôlant guère l’Éthiopie que sur le papier.
Les forces patriotes investirent rapidement les provinces de Godjam, Choa, Gimma, Galla-Sidama et Harage
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Premiers mouvements
À partir de juin 1940, les Italiens testent la détermination des forces britanniques et du Commonwealth, le long des frontières du Soudan et du Kenya ainsi que dans la mer Rouge.
Le 13 juin 1940, 3 bombardiers italiens Caproni bombardent la base aérienne rhodésienne de Wajir, au Kenya tuant 4 soldats et en blessant 11, détruisant 2 avions Hawker Hart et incendiant une réserve importante de carburant. Les 14 et 15 juin, les Italiens visitent régulièrement la base aérienne de Wajir.

Le 17 juin 1940, les Rhodésiens ripostent et mènent un raid avec le King’s African Rifles (KAR), sur El Wak un avant-poste italien situé dans le désert à la frontière du Kenya et de la Somalie italienne, à 150 km environ au nord-est de Wajir. Les Rhodésiens bombardent et incendient les huttes de boue et de chaume et harcèlent les troupes ennemies. Puis les troupes se dirigent vers Moyale à la frontière du Kenya et de l’Éthiopie ou se concentrent les efforts italiens. En liaison avec la South African Air Force, les Rhodésiens entreprennent une reconnaissance et des bombardements dans cette région contestée.
Les victoires belges
Depuis que l’Italie a déclaré la guerre à la Belgique en application des traités avec l’Allemagne nazie, les troupes belges du Congo, sous le commandement du général-major Gilliaert, sont en position de combattre, au côté des Anglais et des Français, contre les forces italiennes.

Dans la nuit du 5 au 6 février 1941, une colonne de 15 000 hommes des troupes du Congo belge accompagnée par 20 000 porteurs indigènes franchit un pont sur la Dungu sous les ordres du colonel Edmond Van der Mersch et entame son offensive contre les Italiens 2
La stratégie globale a été arrêtée par le général-major Gilliaert en accord avec l’état-major des forces anglo-françaises qui combattent au nord de l’Abyssinie. Pour ceux-ci et pour les forces venues du Congo belge, il s’agit de prendre l’armée italienne en tenaille. Un autre but est simultanément assigné aux troupes de Van der Mersch : protéger la voie du Cap au Caire, colonne vertébrale de l’Empire britannique en Afrique.

L’offensive belge oblige les Italiens à diviser leurs troupes en envoyant des forces pour contenir l’attaque lancée depuis le Congo Belge. Grâce à leur vitesse d’exécution les Belges reportent le 12 mars la victoire d’Asosa. Le coup de main surprend tellement les Italiens qu’ils se retirent du territoire des Beni-Shanguls, ce qui permet la jonction belge avec une colonne britannique venant d’Afodu.
Ensuite, sur les rives de la rivière Baro, l’offensive doit affronter un glacis fortifié défendant Gambela. Des avions italiens venus de Saïo exécutent un bombardement, mais sans effet, et les combats contre les forces coloniales du Duce se soldent par une victoire ponctuée par une charge à la baïonnette des soldats congolais commandés par un officier — un nommé De Coster — qui se souvenait des grandes charges de 1914-1918. À la faveur de la nuit, les Italiens se retirent de Gambela.
Des combats auront lieu sur les bords de la rivière Bortaï, les 14 et 15 avril. Les forces de l’Axe ont une supériorité écrasante et attaquent de deux côtés, tentant un encerclement. Les mitrailleuses commandées par un sous-officier congolais, le futur général Bobozo, vont repousser cette attaque et forcer la retraite italienne.

Finalement, c’est la bataille de Saïo. Dès le 2 juillet, l’état-major belge lance une attaque qu’il veut décisive car il a enfin reçu une artillerie composée de canons Saint-Chamond. De plus, la force aérienne sud-africaine, qui comprend une escadrille belge- dispose de la supériorité aérienne contre l’aviation italienne. Avec l’artillerie belge, elle bombarde la ville de Saïo. Les troupes italiennes se débandent et la bataille se termine par la reddition à Asosa de 15 000 hommes avec toutes sortes de matériel.

La fin de cette campagne est marquée par une scène qui stupéfie les Belges : ils constatent que, parmi leurs ennemis, il est un général italien d’origine belge nommé Van den Heuvel qui, accompagné de gradés italiens qui n’ont pu brûler leurs drapeaux, les ont lacérés pour en accrocher les morceaux à leurs uniformes, espérant que les lois de la guerre empêcheront les Belges de porter la main sur eux pour s’en emparer.
Pour les troupes alliées, la campagne d’Abyssinie avait un air de revanche des défaites de 1940. Elles rallient ensuite le Soudan, l’Égypte et, plus tard, la Birmanie, après avoir convoyé 15 000 prisonniers dont 9 généraux italiens, 370 officiers de grades supérieurs, 2 575 gradés et soldats italiens, 3 500 militaires érythréens et Gallas plus des milliers de porteurs. À quoi s’ajoutait un énorme butin en matériel comprenant des autos blindées, une imposante artillerie et 20 tonnes d’équipements médicaux et radios3.

Notes, sources et références
• (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « East African Campaign (World War II) » (voir la liste des auteurs)
1. ↑ Milizia volontaria per la sicurezza nazionale (MVSN), en français Milice volontaire pour la sécurité nationale
2. ↑ Philippe Brousmiche, Bortaï : Campagne d’Abyssinie – 1941, Paris, L’Harmattan, 2011, 302 p. (ISBN 978-2-29613-069-2).
Il s’agit d’une nouvelle édition.
3. ↑ Archives du Musée royal de l’Armée et d’Histoire militaire de Bruxelles
source wikipedia

 

 

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

29 janvier 2013

Des Américains dans la guerre du Rif

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Des Américains dans la guerre du Rif americains-dans-le-rif-rouge

Des Américains dans la guerre du Rif
William Dean
Traduction par Valérie Caniart
http://rha.revues.org/index2393.html.
p. 46-55

Cet article met en lumière le rôle des Américains dans la guerre du Rif, tant comme observateurs que comme acteurs. Le capitaine Charles Willoughby, officier de renseignement de l’armée américaine, a étudié la rébellion et a tenté, à travers l’analyse réalisée de tirer un certain nombre de leçons de ce conflit. Parallèlement et contrairement aux souhaits du département d’État américain, des aviateurs américains ont servi au Maroc comme mercenaires. Au cours de l’été 1925, le gouvernement français a utilisé les pilotes américains afin de pallier les manques de l’armée de l’Air française. Mais pendant que les pilotes américains montraient leur efficacité au Maroc, les autorités de la population américaine s’opposaient à leur engagement. En dépit des progrès stratégiques réalisés au Maroc, la réaction négative de l’opinion publique américaine continuait de militer en faveur d’un retrait de l’escadrille chérifienne. Les militaires français ont tiré différentes leçons de l’engagement américain, ce qui a contribué à l’amélioration des relations franco-américaines. En dépit des raisons coloniales qui ont motivé cette guerre.

Plan
Contexte
Le capitaine Charles Willoughby et la guerre du Rif
La France face à un dilemme stratégique
La création de l’escadrille chérifienne
Le personnel de l’escadrille chérifienne
Les relations franco-américaines en 1925
Les missions de l’escadrille américaine
La fin de l’escadrille chérifienne
Conclusion

Notes de l’auteur
Avertissement : les opinions développées dans cet article ne reflètent aucunement celles du gouvernement des États-Unis, du ministère de la Défense, de l’armée de l’Air (et de son école) américains et engagent la seule responsabilité de l’auteur.

En 1900, la France s’engageant militairement au Maroc, y conduisit des campagnes jusqu’au milieu des années 1930. Deux générations d’officiers français y forgèrent leur expérience. Presque simultanément, de la veille de la Première Guerre mondiale jusqu’aux années 1920, l’Espagne, quant à elle, mena des campagnes dans le nord du pays. La composition des troupes françaises fut variée, allant de la Légion étrangère aux soldats tunisiens, algériens et de l’Afrique de l’Ouest, sans oublier les troupes métropolitaines. Au cours de l’entre-deux-guerres, les forces françaises furent donc très sollicitées, en raison des embarrassants mandats sur le Liban et la Syrie et de l’occupation de la Rhénanie. Il n’aurait pas été étonnant que le gouvernement français se fût éventuellement tourné vers des troupes mercenaires pour intervenir dans la guerre du Rif (1921-1926). Devenant un théâtre d’opérations important, l’armée des États-Unis commença à s’intéresser à cette campagne.

Contexte

À la fin de la Grande Guerre, la France, exsangue, démobilisa rapidement une grande partie de son armée. Elle obtint néanmoins des mandats au Moyen-Orient et reprit ses opérations au Maroc.
De 1919 à 1924, année de la victoire du Cartel des gauches, le gouvernement français, conservateur et nationaliste, mena une politique revancharde envers l’Allemagne en contenant la République de Weimar. Au Maroc, le maréchal Hubert Lyautey, fondateur de cette colonie en 1912, obtint suffisamment de troupes pour entreprendre de petites avancées à travers des offensives limitées, sans toutefois aider les Espagnols, écrasés à la désastreuse bataille d’Anoual (en juillet 1921), et qu’il considérait comme des ennemis potentiels. De plus, il ne croyait pas que le nouveau leader rifain, Abd el-Krim, puisse représenter une menace. Cependant, en avril 1925, les Rifains lancèrent une offensive contre le Maroc français, inquiétant ainsi le nouveau gouvernement de Paul Painlevé qui ne trouva qu’un seul moyen de réagir à ce revirement stratégique.

Au début des années 1920, deux présidents dirigèrent les États-Unis, Warren Harding, qui mourut avant la fin de son mandat, et Calvin Coolidge. Dans les premières années qui suivirent la fin de la Grande Guerre, les relations franco-américaines furent plutôt cordiales. Les États-Unis menaient une politique isolationniste illustrée par le refus du Sénat américain d’entrer à la Société des Nations. En 1923, après la crise de la Ruhr, ils furent obligés de s’impliquer lourdement dans le financement des réparations de guerre de l’Allemagne avec les plans Dawes et Young. Le sentiment général était que la Grande Guerre aurait dû être la « der des der ». Les effectifs de leur armée furent drastiquement réduits et la seule opération menée à cette période fut la guerre des Bananes en Amérique latine. Les officiers américains suivirent donc les guerres en dehors de leur propre hémisphère.

Le capitaine Charles Willoughby et la guerre du Rif

Charles Willoughby (1892-1972), fils d’un baron allemand et d’une mère américaine, s’engagea dans l’armée des États-Unis où il devait atteindre le grade de major général et servir au cours de la Deuxième Guerre mondiale, sous les ordres du général Douglas MacArthur, comme chef du bureau de renseignement pour la zone Pacifique du Sud-Ouest. Dans les années 1920, Willoughby était capitaine dans les services de renseignement et avait déjà beaucoup voyagé : notamment en Espagne et au Maroc. Au moment de la guerre du Rif, il eut l’opportunité de rencontrer Francisco Franco. Grand admirateur de ce dernier et de Benito Mussolini, Willoughby pouvait être considéré comme un pro fasciste. Dans l’armée américaine, il était sûrement celui qui était le plus à même de commenter la guerre du Rif.

En août 1925, Willoughby publia un article sur ce sujet, pour le journal de l’infanterie, dans lequel il comparait les méthodes françaises et espagnoles au cours de la guerre et analysait cette guerre sous l’angle de la lutte raciale : « Une foule d’hommes noirs et de couleurs avait été précipitée contre des hommes blancs, d’Ypres jusqu’à Bagdad, théâtres d’opérations sur lesquels ils avaient appris à les tuer. Les races assujetties avaient découvert une étrange vérité : les suzerains blancs, ces insondables maîtres de leurs destinées, s’étaient opposés les uns aux autres. Les demi-dieux avaient chu de leurs piédestaux séculaires et avaient été réduits à des fragments d’argile. » S’ensuivaient alors les arguments suivants : « Il y a peu de temps encore, les Empires coloniaux étaient fondés sur une légende, la légende de l’invincible homme blanc.
Il n’est pas bon de détruire ce mythe, de toucher au piédestal sur lequel reposait le demi-dieu depuis tant de siècles. »

Willoughby voyait la guerre du Rif plutôt comme un éventuel moyen de préserver la suprématie de l’homme blanc et les Empires coloniaux occidentaux en luttant brutalement contre la population rifaine. Il écrivait : « Seule une guerre agressive, conduite jusqu’au cœur de leur pays par des expéditions punitives incendiant les villages, détruisant les réserves de blé et dispersant les troupeaux, pourrait accomplir la subordination des tribus rebelles. » Pour se faire, Willoughby suggéra l’utilisation de chars, de voitures blindées, de lance-flammes et de gaz.
Les Espagnols, aidés par l’armée allemande et l’industrie, construisirent des usines pour la fabrication de gaz en Espagne et au Maroc. Des milliers de tonnes de gaz moutarde furent ainsi répandus sur des villages marocains.

Dans cet article, où il comparait les procédés français et espagnols, Willoughby estimait que l’administration et les opérations françaises étaient plus efficaces. Dans sa réflexion sur le désastre d’Anoual, il critiquait l’utilisation exagérée des blockhaus par les Espagnols et leur manque d’esprit d’offensive. Willoughby indiquait qu’entre 1923 et 1924, les Espagnols avaient amélioré leur efficacité offensive sur terre et commençaient à mieux intégrer la force aérienne. Cependant, d’après lui, les Français restaient les meilleurs dans la guerre coloniale, ceci s’expliquant par leur longue expérience en Algérie et en Tunisie. Ils avaient su préserver l’autorité du Sultan et s’appuyer sur l’administration indigène. Mais il estimait qu’ils avaient commis les mêmes erreurs militaires que les Espagnols en utilisant un système fortifié dans l’oued Ouergha, bien que cela ait été compensé par l’emploi de groupes mobiles 1.
Au moment où Willoughby écrivait, les Français, sur la défensive, protégeaient un large front avec très peu de troupes. Willoughby, qui soutenait alors qu’une coalition avec les Espagnols permettrait la défaite d’Abd el-Krim, ne savait sans doute pas encore que le maréchal Philippe Pétain, le nouveau chef d’état-major des armées, venait de signer une alliance avec l’Espagne et de planifier une coalition et des opérations combinées pour venir à bout de la République rifaine. Willoughby avait alors la certitude qu’avec Pétain et l’augmentation de leurs effectifs, les Français parviendraient à défaire les forces d’Abd el-Krim. Son analyse, davantage guidée par des théories raciales assez rebutantes que par la seule analyse militaire, possédait cependant une finesse pénétrante.

La France face à un dilemme stratégique

En 1925, la France, manquant d’effectifs militaires dans l’arme aérienne, envisagea, comme solution partielle, de faire appel à un petit groupe de pilotes aventureux. C’est ainsi que fut constituée l’escadrille chérifienne composée de mercenaires américains. Mais il est nécessaire, avant de développer ce point, de rappeler brièvement le dilemme stratégique qui se posait à la France ainsi que la situation au Maroc.

Au moment où Abd el-Krim lançait son offensive contre les positions françaises dans l’oued Ouergha, les Français avaient pour principal objectif stratégique le continent européen. Au printemps 1925, les militaires français considéraient encore l’Allemagne comme la plus grande menace. Les forces françaises furent donc surprises par l’avancée des Rifains jusqu’à 20 kilomètres de Fez et l’investissement des deux tiers de leurs fortins. Dans un premier temps, le résident-général Hubert Lyautey proclama que la capitale avait été sauvée par l’aviation française au Maroc, commandée par le colonel Paul Armengaud, mais très vite il réclama des renforts. Trois mois après l’offensive d’Abd el-Krim, les Druzes se soulevaient en Syrie et au Liban. La France devait donc faire face sur deux théâtres d’opérations majeurs dans un contexte de crise politique.

Les premiers soldats arrivant au Maroc provenaient des garnisons voisines, situées en Algérie et en Tunisie, bientôt suivis par les tirailleurs sénégalais 2, d’Afrique de l’Ouest. Mais ces forces ne suffisaient pas. Deux divisions furent ainsi prélevées sur l’armée du Rhin : la périphérie (l’Empire colonial) était de fait en train d’affaiblir les efforts de la métropole pour contenir la République de Weimar. Des dizaines de milliers d’hommes durent également être déployées pour soutenir une situation détériorée au Moyen-Orient. Le gouvernement français privilégia l’aviation pour le Maroc et la Syrie, la force aérienne étant envisagée comme la clé d’une multiplication des forces. Les campagnes aériennes au Maroc et au Levant représentèrent l’emploi le plus considérable des forces aériennes pendant l’entre-deux-guerres. Ceci fut possible car la France possédait jusqu’ici l’une des plus importantes industries d’aviation au monde, et techniquement, l’une des forces aériennes les plus sophistiquées. Cependant, au milieu des années 1920, l’aviation française était devenue désuète et le recrutement des pilotes se tarissait.

En juillet 1925, le gouvernement français sentant, que la vieille école coloniale incarnée par Lyautey avait échoué, décida de l’envoi du maréchal Philippe Pétain – le héros de Verdun –, pour remplacer le fondateur du Maroc. Pétain, bien déterminé à conduire une campagne conventionnelle et agressive, devait commander une armée plus de deux fois supérieure à celle de Lyautey. Et comme l’aviation faisait partie intégrante des méthodes de guerre quasi industrielle de Pétain, il y eut bientôt plus de 150 avions au Maroc. Il n’est pas surprenant que l’arme aérienne ait occupé une place cruciale dans la campagne puisque son emploi militaire fit ses débuts en 1912 au Maroc (un an après la première utilisation de l’aviation dans la guerre par les Italiens en Italie). À partir de cette période, les avions avaient été employés dans des missions variées allant du renseignement à la surveillance et à la reconnaissance (ISR) ainsi qu’au CAS (« Close air support » c’est-à-dire l’appui aérien rapproché) ou encore aux interdictions aériennes, à la logistique et aux secours médicaux. L’aviation française au Maroc et au Levant devint une solution partielle à la crise stratégique de l’été 1925. La seule entrave au développement de l’emploi de l’aviation était le manque crucial de pilotes.

La création de l’escadrille chérifienne

En avril 1925, le mathématicien républicain Paul Painlevé accédait au pouvoir, à la fois comme président du Conseil et ministre de la Guerre, fonctions qu’il avait déjà occupées pendant les sombres jours de la Grande Guerre. En outre, Painlevé était un ardent défenseur de l’aviation. En 1907, alors que l’aviation n’en était qu’à ses balbutiements et était considérée comme dangereuse, il avait été l’un des premiers hommes politiques français à monter dans l’une de « ces machines volantes ». Pendant la Première Guerre mondiale, il s’était fait l’avocat de la force aérienne et allait devenir, en 1930, le premier ministre de l’Air. Au début du mois de juillet 1925, Painlevé décida d’un changement radical.
C’est, en effet, à ce moment qu’un colonel américain, Charles Sweeney, qui avait servi dans la Légion étrangère pendant la Première Guerre mondiale puis dans l’armée américaine, proposa au président du Conseil de créer une escadrille de pilotes américains avec des anciens de l’escadrille Lafayette. Painlevé, puis plus tard le ministre des Affaires étrangères, Aristide Briand, donnèrent leur accord à la création de cette escadrille (d’après un télégramme envoyé à Lyautey le 10 juillet 1925). Toutefois, le gouvernement Painlevé avait prévu que le projet rencontrerait des difficultés d’ordre politique ; aussi, afin d’éviter d’inquiéter le gouvernement isolationniste du président Coolidge, ces aviateurs américains mercenaires devaient être techniquement au service du sultan (ou chérif) Youssouf du Maroc, qui était de jure le gouverneur du pays. Ce fut la raison pour laquelle l’unité fut baptisée : escadrille chérifienne. Elle est aussi mentionnée dans certains documents comme escadrille américaine. Initialement les aviateurs américains devaient servir pour un mandat de trois ans, or les archives ne font pas clairement apparaître si les Français, par le truchement du sultan, avaient envisagé cela comme une solution temporaire ou s’ils avaient espéré étendre le contrat.

« Cette manifestation de la solidarité américaine, semble particulièrement intéressante en ce moment, et pourrait entraîner en Amérique une propagande favorable à notre camp et réparer en notre faveur le sentiment américain qui soutient Abd el-Krim » put-on lire dans le télégramme envoyé par le Quai d’Orsay à Lyautey le 10 juillet. Aux États-Unis, (particulièrement à gauche), Abd el-Krim était considéré comme un brave républicain nationaliste, opposant une résistance héroïque à une domination européenne rétrograde. Il était également le héros des gauches françaises et espagnoles et la Confédération générale du travail (CGT) lui avait manifesté sa solidarité en organisant une marche de protestation à Paris en novembre 1925. L’Union soviétique, Staline et le Kominterm lui exprimèrent aussi leur sympathie. Même s’ils devaient travailler pour le sultan, ce fut Paul Painlevé qui décida des grades de ces aviateurs américains (la plupart d’entre eux souhaitaient conserver leur grade porté pendant la Première Guerre mondiale). Le ministère de la Guerre assura le transport des hommes et des avions de la France au Maroc via l’Espagne et celui des Affaires étrangères adressa à Lyautey le dossier de chacun des membres de l’escadrille afin de limiter leur isolement administratif. Deux journalistes furent envoyés avec eux pour rédiger la propagande « profrançaise » et « proaméricaine » (ce sont exactement les mots employés dans le télégramme) à partir de leurs éventuels exploits héroïques.

Le personnel de l’escadrille chérifienne

D’après les archives, c’est la quête d’aventure qui amena les aviateurs américains au Maroc. Sans doute essayèrent-ils de recréer le milieu passionnant et l’atmosphère de camaraderie qu’ils avaient connus pendant la Grande Guerre. L’esprit de croisade pour le triomphe de l’homme blanc sur les hommes du Rif ne les habitait pas, contrairement à ce qu’a pu écrire le capitaine Willoughby. Voici un récapitulatif des dossiers personnels de certains d’entre eux :

Le colonel Charles Sweeny, sorti diplômé de West Point en 1903, quitta l’armée des États-Unis en 1905. Il organisait un corps de volontaires américains pour la Légion étrangère française lorsque la Grande Guerre éclata. Passé du grade de 2e classe à celui de capitaine, il conduisit des assauts de chars dans l’offensive Nivelle. En 1917, Sweeny rejoignit l’armée américaine et quitta l’institution deux ans plus tard avec le grade de lieutenant-colonel.

Le colonel Charles Kerwood servit dans l’aviation française de 1916 à 1918 et compta 12 victoires à son actif. En février 1918, son avion abattu, il fut fait prisonnier jusqu’à la fin de la guerre. Lieutenant-colonel, il servit au Honduras et en Grèce après la Première Guerre mondiale.

Le capitaine William Rodgers servit dans l’escadrille Lafayette et remporta huit victoires. À la fin de la Grande Guerre, il s’engagea brièvement dans l’aéronavale américaine.

Le major Charles Craig fit également partie de l’escadrille Lafayette et remporta quatorze victoires.

Le capitaine Paul Rockwell, légionnaire pendant la Première Guerre mondiale et blessé dans les tranchées, servit au sein de la mission de presse alliée au quartier général français puis devint correspondant pour le Chicago Daily News. En 1925, il était observateur bombardier dans la guerre du Rif. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il servit dans l’armée de l’air américaine en Afrique du Nord, en Sicile et en Europe et obtint le grade de colonel. Il est le seul Américain à avoir été décoré de trois Croix de guerre françaises, au titre de la Première Guerre mondiale, de la guerre du Rif et de la Seconde Guerre mondiale. Il fut aussi promu commandeur de la Légion d’honneur.

Le major Austin Gillette Parker, diplômé de Cornwell, originaire d’une grande famille de la côte Est, fit aussi partie de l’escadrille Lafayette.

Les majors Paul Baer et Granville Pollock remportèrent de multiples victoires en tant que pilotes de l’escadrille Lafayette.

Nombre de ces hommes, comme Paul Rockwell ou Austin Gillette Parker (qui avait des liens avec la compagnie des rasoirs Gillette) étaient issus de grandes familles et ne se battaient pas pour des raisons financières. Ces hommes avaient tous en commun l’amour du vol et de l’aventure.

Les relations franco-américaines en 1925

À la fin de la Première Guerre mondiale, les relations franco-américaines étaient fortes, même si l’approche de la politique internationale du président Woodrow Wilson contrastait fortement avec le réalisme rigoureux de Georges Clemenceau. Les électeurs américains et le Sénat répudièrent la politique de Woodrow Wilson après le traité de Versailles. Bientôt, la France ne put plus compter sur les États-Unis pour venir à son aide en cas d’attaque de l’Allemagne.

Quand bien même, elle était capable d’agir de façon indépendante depuis la crise de la Ruhr en 1923. C’est après cette crise que les relations franco-américaines se tendirent, les États-Unis pressant la France au sujet des remboursements de la dette contractée auprès d’eux pendant la guerre puis, en 1924, le plan Dawes ajusta les réparations allemandes dues à la France, ce qui eut pour effet qu’elle reçut un dédommagement réduit d’autant.
En France, tant les élites que le peuple, commençaient à parler des États-Unis comme de « l’oncle Shylock ». Le mécontentement français envers les Américains était alimenté par l’afflux de touristes à Paris, favorisé par un franc dévalué et un dollar fort.
À tel point qu’en 1926, des Parisiens s’en prirent à des touristes américains (il s’ensuivit une petite émeute mais la police restaura l’ordre rapidement). L’implication d’aviateurs américains dans la guerre du Rif en 1925 contribua à amplifier les tensions entre les gouvernements français et américain.
Le 28 septembre 1925, le secrétaire d’État Frank Kellogg avertit le gouvernement marocain que les mercenaires violaient les statuts américains en combattant une puissance qui n’était pas en guerre contre leur pays. Ces statuts déclaraient que les personnes enrôlées dans des forces étrangères étaient coupables d’une grave infraction punissable d’une amende de 1 000 dollars et d’une peine d’emprisonnement d’au moins trois ans. Aussi, le consul général des États-Unis à Tanger notifia, par le biais du ministère des Affaires étrangères, que ces aviateurs enfreignaient ainsi les lois américaines. Les médias américains, notamment les journaux, étaient tout aussi opposés à l’implication de pilotes mercenaires américains, que le gouvernement des États-Unis.

Le Literary Digest titrait en une : « Les bombes américaines et les bébés rifains ». Le Pittsburg Post s’interrogeait « Pourquoi vont-ils se battre en première ligne contre les Rifains ? Les États-Unis n’ont aucune querelle avec ces tribus berbères, dont la seule offense envers la France et l’Espagne est qu’ils tentent d’expulser des usurpateurs étrangers de leurs terres. » Plus loin, l’éditorial poursuivait : « Il y aurait eu quelque chose de chevaleresque à voler au secours de ces montagnards arabes qui luttent pour leur liberté envers et contre tout ; mais il n’y a rien de galant ni de chevaleresque dans des pluies de bombes déversées sur des villages sans défense. C’est à proprement parler un sale boulot. » Un éditorial du New York Sun disait : « L’Américain moyen ressent que le peuple rifain est valeureux et attaché plus que tout à sa liberté. » La grande majorité des Américains qui suivait le conflit était du côté des Rifains. Dans leur esprit, les troupes françaises se comportaient en bandits.

Les critiques les plus acerbes contre les aviateurs mercenaires vinrent sans doute du Christian Century. Ce journal releva avec horreur un certain enthousiasme contenu dans les dépêches en provenance du Maroc. Un éditorial publia : « Ces soldats américains de fortune n’ont pas d’autres prétextes que l’exaltation de la chasse à l’homme. C’est un sport royal et le fait que ces femmes et ces enfants qui ont eu la malchance de naître dans ces villages rifains en soient les victimes n’a pas plus de signification pour eux que la mort de lapins au cours d’une chasse. » Les aviateurs américains au Maroc assuraient de leur côté que leur conduite était parfaitement correcte tant du point de vue légal que moral.
D’après le New York Herald Tribune, reprenant une interview du lieutenant-colonel Charles Kerwood, le journal soutenait que l’escadrille américaine n’avait jamais reçu le moindre avertissement officiel disant que ses activités étaient contraires à la politique du gouvernement américain. Contrairement au lieutenant-colonel Kerwood qui, lui, certifiait que l’escadrille avait reçu des assurances constantes sur sa participation à la campagne marocaine. Il affirmait aussi que l’ambassadeur des États-Unis Herrick avait envoyé aux aviateurs américains un message disant que s’il avait été plus jeune, il aurait été heureux de se joindre à leur action.
Ce dernier était donc en total désaccord avec la politique pacifique et isolationniste du secrétaire d’État Kellogg et du président Coolidge. C’est plus à cause de l’opinion publique négative aux États-Unis à propos de ces mercenaires que la présence et les actions de l’escadrille chérifienne devinrent de plus en plus controversées. On peut imaginer l’embarras du gouvernement français face à une telle prise de position du peuple et des élites américaines en ce qui concernait l’escadrille chérifienne. Les relations tendues entre les États-Unis et la France s’améliorèrent après la fin de la guerre du Rif.
Cela fut visible au niveau officiel à travers le pacte conclu entre le secrétaire d’État américain Kellogg et le ministre des Affaires étrangères français Aristide Briand. Connu sous le nom de pacte Briand-Kellogg, il consacrait la tentative de rendre la guerre illicite. Au niveau populaire, l’amitié franco-américaine se trouva renforcée par la réception donnée par le peuple parisien à la suite de l’arrivée de Charles Lindbergh après sa traversée de l’Atlantique en aéroplane en 1927.

Les missions de l’escadrille américaine

Les pilotes américains accomplirent une centaine de missions entre le mois d’août et la fin du mois d’octobre, début de la mauvaise saison. Les Américains volaient à bord du chasseur bombardier biplan de Breguet. Le colonel Sweeny commandait l’unité mais le lieutenant-colonel Kerwood en était le porte-parole. Le journaliste américain qui accompagnait le groupe, Carl von Weigand, fut probablement celui qui écrivit les fameuses dépêches dénoncées par Christian Century. Sa tentative de créer un courant favorable au groupe, échoua clairement. D’après une note rédigée par l’état-major français, 20 000 francs furent accordés à l’escadrille pour financer la propagande (les termes de « fonds de propagande » sont employés dans le document). Comme on l’a vu, cette opération d’information ne fut pas un succès. Quand l’escadrille arriva au Maroc, il y avait neuf officiers et sept sous-officiers. Un colonel français (non nommé) fut affecté à l’escadrille en tant que co-commandant. Les Français fournirent le personnel technique et logistique, soit neuf sous-officiers et cinquante engagés. Le sultan du Maroc procura les uniformes aux Américains et solda également les personnels de l’escadrille. L’escadron disposait de sept appareils, ce qui était moins que les dix appareils habituels d’une escadrille française type du 37e régiment d’aviation du Maroc. Ce régiment d’aviation fournit les camions, les motos, les bicyclettes, etc.

Les missions d’interdiction, ISR et CAS de l’escadrille américaine étaient souvent effectuées à basse altitude à des vitesses de 80 à 100 miles à l’heure. Les Rifains ayant une défense anti-aérienne très efficace, ils avaient déjà abattu plus de vingt appareils français avant l’arrivée des Américains. Mais d’autres dangers existaient : le terrain montagneux était traître, les cartes disponibles peu précises, aussi un nouveau pilote sur le théâtre pouvait-il facilement se perdre. Ajoutons à cela le temps hasardeux, en raison de quoi les Français interrompaient leurs opérations de vols en novembre, date à laquelle l’escadrille retrouvait ses bases d’hiver. L’épuisement était le problème principal des pilotes américains qui effectuaient parfois cinq missions par jour. Le lieutenant-colonel Kerwood reconnut que la majorité des opérations eurent lieu contre des soldats rifains concentrés dans la campagne. Il admit que l’escadrille chérifienneavait bombardé des villages et nombre d’indices permettent d’affirmer que les escadrilles françaises et américaines ont causé des pertes considérables parmi les civils. Il est même prouvé que l’escadrille américaine a bombardé un village qui s’était préalablement rendu. D’après le maréchal Philippe Pétain, elle effectua 350 missions de combat en six semaines et lâcha plus de 40 tonnes de munitions.

La fin de l’escadrille chérifienne

Quand l’escadrille américaine fut envoyée au Maroc, l’armée française connaissait des problèmes d’effectifs. Des dizaines de milliers de renforts des armées métropolitaine et coloniale arrivèrent alors en même temps que les Américains. En août 1925, Pétain arrangea une alliance militaire avec le dictateur militaire espagnol Primo de Rivera et en septembre, plus de 300 000 soldats français et espagnols déclenchèrent deux attaques en mouvement de tenaille à partir du nord et du sud contre les forces d’Abd el-Krim. Ces attaques compre­naient un assaut amphibie à grande échelle dans la baie de al Hoceimas, à proximité de la capitale d’Abd el-Krim. L’armée de Krim fut bientôt décimée et ce qui en restait se retira dans les parties les plus inaccessibles des montagnes de l’Atlas. Des actes de guérilla se poursuivirent cependant jusqu’en mai 1926.

En novembre 1925, alors que toute l’aviation s’était retirée dans ses bases d’hiver, plus aucune raison opérationnelle ne justifiait le maintien de l’escadrille américaine. À cela s’ajoutait le fait que ni le maréchal Pétain ni le colonel Armengaud, commandant le 37e régiment d’aviation et de la quasi-totalité de l’aviation du Maroc, n’approuvaient cet escadron mercenaire. Les éditoriaux négatifs de la presse américaine démontraient que l’un des objectifs, en l’occurrence la campagne de propagande profrançaise, n’avait pas été atteint. De plus, le secrétaire d’État aux Affaires étrangères Frank Kellogg était opposé à l’existence de cette unité. Le principal soutien de l’escadrille, le président du Conseil Paul Painlevé, vit son gouvernement tomber en novembre. Il n’y avait donc plus aucune raison sensée de renouveler le contrat des mercenaires américains.
En décembre 1925, les aviateurs américains rentrèrent à Paris. Ils furent invités au club américain par son président, Percy Peilotti, qui souhaitait les mettre à l’honneur. Le lieutenant-colonel Kerwood raconta : « On nous demanda de venir à ce déjeuner en uniforme, mais nous refusâmes parce que nous n’avions plus le droit de le porter. Nous n’étions rien. Nous étions juste des Américains, et seulement des hommes ordinaires désormais. » Peilotti condamna les propos qu’avait tenus Kellogg disant que l’escadrille violait les statuts américains et porta un toast aux aviateurs controversés en s’écriant : « En tant qu’amis de la France, nous vous sommes reconnaissants, en tant qu’Américains, nous sommes fiers de vous. » Ces propos ne reflétaient qu’une très petite minorité de l’opinion.

Conclusion
Le zeitgeist des années 1920 peut-être considéré comme l’implication américaine au Maroc. L’opinion du capitaine Willoughby qui voyait dans cette guerre un effort de maintenir la suprématie de l’homme blanc en Afrique, l’isolationnisme et la révulsion pour la guerre de l’Administration Coolidge ainsi que l’attitude américaine populaire soutenant le vaincu (Abd el-Krim) représentaient des points de vue fondamentalement contradictoires. Ni les Français ni les Américains ne retirèrent de leçons de cette campagne. Cependant, les aviateurs français acquirent une expérience importante dans les missions CAS ou d’interdiction, mais en oublièrent les enseignements et allaient se montrer déficients dans ces domaines en 1940.

Alors que la guerre du Rif atteignait son point culminant, les leaders européens tels que Aristide Briand, Gustave Stresemann, Benito Mussolini et Austen Chamberlain se rencontraient à Locarno en Italie. Là, les Allemands quittaient leur position de proscrits de l’Europe et les tensions en Europe continentale en étaient atténuées. Les Américains furent notoirement absents de cette rencontre cruciale. Dans le sillage de Locarno, les États-Unis et la France allaient signer le traité Briand-Kellogg visant à rendre la guerre illégale. Tout cela allait cependant changer sept ans plus tard avec l’avènement d’Adolphe Hitler, mais les Français, sous le commandement du général Charles Noguès, combattaient toujours les rebelles marocains. Cependant à la différence de ce qui se fit pendant la guerre du Rif, ce dernier ne fit pas appel aux Américains pour soumettre ce peuple tenace.
_____________

Bibliographie
La plus grande partie de cet article a été rédigée à partir des archives du Service historique de la Défense, département de l’armée de Terre, carton 3 H 105 et département de l’armée de l’Air, carton 2 C 35. La presse écrite a également été consultée ainsi que la bibliographie suivante :
Adamthwaite Anthony, Grandeur and Misery: France’s Bid for Power in Europe, 1914-1940, New York, Hodder Arnold, 1995.
Doise Jean et Vaisse Maurice, Politique étrangère de la France. Diplomatie et Outil Militaire, 1871-1991, Paris, Éditions du Seuil, 1992.
Hoisington William, Lyautey and the French Conquest of Morocco, New York, St Martin’s Press, 1995.
McDougall Walter, France’s Rhineland Diplomacy, 1914-1924. The last Bid for a Balance of Power in Europe, Princeton, Princeton University Press, 1978.
Pedroncini Guy, Pétain, Le Soldat, 1914-1940, Paris, Perrin, 1998
Woolman David, Rebels in the Rif Abd el-Krim and the Rif Rebellion, Stanford, Stanford University Press, 1968.
Notes
1 En français dans le texte.
2 En français dans le texte.
Pour citer cet article
Référence électronique
William Dean , « Des Américains dans la guerre du Rif », Revue historique des armées, 246 | 2007, [En ligne], mis en ligne le 29 août 2008. URL : http://rha.revues.org/index2393.html. Consulté le 28 janvier 2013.
Auteur
William Dean
Il est titulaire d’un BA en histoire, d’un MA et d’un Phd en histoire militaire et diplomatique européenne (University of Chicago). Il a enseigné dans les universités Roosevelt et DePaul et a été le directeur du programme « Peace, war and Diplomacy » à l’université de Norwich. William Dean est aussi professeur associé d’histoire militaire comparée à l’US Air force air Command and Staff college (Alabama).
Droits d’auteur
© Revue historique des armées

 

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27 janvier 2013

La Campagne des 18 jours

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La Campagne des 18 jours

http://i14.servimg.com/u/f14/17/85/94/04/th/fleche26.gifLa Bataille de la Lys

La Campagne des 18 jours 851120

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Georges Romain : télégraphiste au 13ème régiment de ligne raconte …

Au matin du 10 mai 1940, les troupes allemandes du führer Adolf Hitler envahissent la Belgique. Toute résistance est balayée du canal Albert à la Meuse, forçant l’armée belge à se replier derrière l’Escaut puis la Lys. Du 23 au 28 mai les Belges se battront avec acharnement, ne concédant que quelques kilomètres de terrain jusqu’à la capitulation décidée par le roi Léopold III.

à voir dans : http://www.tvcom.be/index.php/emissions/temoins-de-guerre/4806

851120

 

 

Un soldat wallon à la bataille de la Lys (23/27 mai 1940)
José Fontaine
Toudi mensuel n°69, octobre-décembre 2005

http://www.larevuetoudi.org/fr/story/un-soldat-wallon-%C3%A0-la-bataille-de-la-lys-2327-mai-1940De Waalse regimenten die hier aan de Leie dapper vochten spreken dan ook vaak en terecht over.
La Lys sanglante (http://users.pandora.be/Historia_Belgica/leieslag.htm)

Les sources flamandes sur la bataille de la Lys, comme celle que nous mettons en exergue soulignent le plus souvent la vaillance des régiments wallons sur la Lys, tout en insistant et ajoutant (ce qui indique bien la réalité des choses), le fait que plusieurs régiments flamands se battirent, eux aussi, courageusement. On sait que sur la totalité de la campagne des dix-huit jours Hervé Hasquin a montré que plus de la moitié des 6000 soldats qui périrent, étaient des soldats wallons alors que la Wallonie ne formait en 1940 qu’un tiers de la population belge1 Francis Balace estime que ce décompte a quelque chose de morbide2. Il ne devrait cependant pas ignorer que le nombre de morts d’un régiment, pour les techniciens de l’histoire militaire, c’est tout simplement un indice de la volonté de combattre de l’unité considérée. Le soldat de Jemappes auquel il est fait allusion dans ce titre, est mon père, Ferdinand Fontaine (1916-1966), dont je tente de resituer l’itinéraire durant la campagne des dix-huit jours. Si sa figure est présente dans les lignes qui suivent, son personnage n’est étudié que marginalement : on y essaye de situer sa place dans un contexte général qui retient principalement l’attention. Contexte qui a été étudié aussi pour comprendre une personne dont j’ignorais bien des «détails» de son insertion dans la grande histoire de la Wallonie et de l’Europe. En particulier le régime qu’il a subi du fait de sa capture le 26 mai 1940 à la bataille de la Lys qu’on est tenté de nommer une bataille wallonne, ce que la phrase néerlandaise en exergue peut suggérer: «Les régiments wallons qui ici, à la Lys, combattirent avec vaillance» (et le reste de la citation est: «parlent souvent et à juste titre de la Lys sanglante.», les derniers mots en français dans le texte).

Les troupes sur le front de la Lys

Le Professeur Henri Bernard estime que l’Etat-major belge aurait dû choisir, le 21 mai, un autre site que celui de la Lys pour mener la batailLe d’arrêt qu’il était dans son intention de mener face à l’avance des troupes allemandes3. Nous y reviendrons. On pourrait dire que dès la prise d’Eben-Emael le 11mai 1940, le premier dispositif belge de défense est bousculé gravement et qu’il y a lieu de se retirer sur la ligne K-W (approximativement d’Anvers à Wavre), ligne qui se prolonge jusqu’à la position fortifiée de Namur, des troupes françaises étant planifiées pour boucher les trous entre Wavre et Namur. Ce dispositif comme le montre F. Balace (op.cit.), abandonne d’emblée une grande partie du territoire wallon à l’ennemi puisque l’armée belge est retirée derrière la Meuse dès le 10 mai. La chute d’Eben-Emael oblige à un nouveau recul par rapport au premier retrait effectué dès le déclenchement des hostilités

Les troupes de la Position fortifiée de Liège se replient effectivement vers la Position Fortifiée de Namur qu’occupe Ferdinand Fontaine le 10 mai (Floriffoux puis Marchovelette). Les autres troupes cantonnées derrière le Canal Albert font retraite vers Gand et l’Escaut. Du 10 au 15 mai, la Position Fortifiée de Namur attend l’ennemi. De durs combats ont lieu à Temploux engageant une première fois les Chasseurs ardennais qui déplorent de nombreux morts dès le 12 mai.

Mais la Position Fortifiée de Namur est rapidement obligée, dès le 15 mai, de faire également retraite vers l’Escaut parce que l’armée française n’a pu empêcher le franchissement de la Meuse quelques kilomètres plus au sud à Houx (Leffe, Bouvignes, Dinant) et en France à Sedan4. Seules les garnisons des forts comme à Liège resteront sur place, capables de gêner les mouvements des troupes allemandes au loin et livrant un combat héroïque, parfois même au-delà de la capitulation.

Ferdinand Fontaine quitte Marchovelette (près de Namur), le 15 au soir en camion. Il gagne Mons le 16 où il peut encore embrasser ses parents (à Jemappes), mais la famille de ma mère, alors sa fiancée (résidant à Nimy à l’autre bout de Mons), a déjà pris la route de l’exode5. Le 17, il est à Deinze, le 18 à Vinkt, le 19, il rejoint la 4e Compagnie du 13e de Ligne à Sint-Eloïs-Vijve (le village voisin de Wielsbeke, mais sur l’autre rive de la Lys où parviendront les Allemands). Il y demeure jusqu’au 21. Le 22, dès Midi, il s’installe à Wielsbeke sur la gauche de la Lys ou sa rive ouest (les Allemands attaquent par l’est ou la rive droite). Ferdinand Fontaine, vu la réorganisation du Régiment, est affecté à la 1ère Compagnie du Ier Bataillon du 13e de Ligne sous les ordres d’un homonyme sans lien de parenté, le lieutenant Fontaine. Cette compagnie de 150 hommes se divise en trois pelotons, le premier occupant en partie le très grand parc de Wielsbeke et la route qui mène à Sint-Baafs-Vijve, tout au long de la Lys sous les ordres de l’adjudant Lambert où se trouve F. Fontaine, le second un peu en retrait sous les ordres du sous-lieutenant Majoie, le troisième retranché dans Sint-Baafs-Vijve proprement dit, sur la Lys également, sous les ordres du sous-lieutenant d’Aspremont-Lynden6. Les bombardements commencent le 23 et se poursuivent le 24, le 25, avec surtout un bombardement intensif le matin du 26 mai.7

La défaite de la France se dessine

Sur le front général, les divisions blindées allemandes dès le franchissement de la Meuse le 13 et le 14 se ruent sur Abbeville qu’elles atteindront le 21 mai, coupant ainsi les armées alliées en deux. Le sentiment existe dans les rangs du commandement français, dès le 13 ou le 14, que la bataille de France est perdue8. Le 16, Gamelin déclarera qu’il ne peut plus assurer la sécurité de Paris. C’est le 15 mai que la 8e Division (13e de Ligne, 19e de Ligne et 21e de Ligne), fait retraite vers l’Escaut dans des conditions relativement difficiles, non en camion comme Ferdinand Fontaine (qui accompagne des unités de défense des forteresses), mais à pied (en passant par Charleroi, Soignies…)9. Elle finira par s’installer derrière la Lys le 22 mai. Cette Division est une Division wallonne comme celle qui est à sa droite, la 3e Division (1er Régiment de Ligne, 12e Régiment de Ligne, et 25e Régiment de Ligne). Comme celle qui est à sa gauche également, soit la 2e Division de chasseurs ardennais (4e, 6e et 5e chasseurs ardennais)10. À la gauche de la 2e Division ardennaise se situe la 4e Division, une Division flamande qui se rendra quasiment sans combattre le 25 mai, sous «l’impulsion» du 15e Régiment de Ligne. Plus loin encore vers Deinze, Nevele, Landegem, la 1ère Division de Chasseurs ardennais prendra en quelque sorte le relais de cette division flamande et livrera un violent combat à Vinkt, resté célèbre11.

[Notons qu'un Régiment de Ligne compte 4.000 hommes, une Division 3 Régiments plus un Régiment d'artillerie et un Bataillon du génie.]
Juste en aval de Coutrai, et en amont

En aval de Coutrai la 1ère Division (flamande) est submergée par l’attaque allemande le 23 mai, en combattant courageusement. La 3e Division (wallonne) résiste aussi très courageusement, mais doit se retirer le 24 tard le soir (un monument à Kuurne, non loin de Coutrai honore cette unité, et en particulier le 12e de Ligne, toujours célébré localement chaque année). Elle est relevée par la 10e Division composée de soldats recrutés en Hainaut et commandés par le général Pire. Pire tiendra la ligne Ledegem-Isegem (un peu en retrait de la Lys) énergiquement12. Elle est relevée aussi par la 9e Division et aussi par une autre unité (wallonne aussi, sauf erreur de notre part), le 2e Corps de Cavalerie, enfin par la 15e Division. La 9e Division et la 10e Division se tiennent à partir du 25 mai sur la rive droite du canal de Roulers à la Lys (qui rejoint la Lys un peu en-dessous de Wielsbeke). De l’autre côté du canal se tient le 13e de Ligne bombardé dès le 23 mai. Une attaque lancée par les Allemands contre ce régiment échoue le 25 mai13. Le lendemain, les Divisions allemandes attaquent en force le 13e de Ligne. Le centre du Régiment avec les pelotons commandés par les sous-lieutenants Ruhwedel , Laperches et Maquestiau est attaqué par le IIe Bataillon du 475e Régiment d’infanterie allemande14. Les combats sont d’une rare violence dans le centre de Wielsbeke, mais, vers 11h15, ces pelotons du Régiment wallon sont submergés (les Allemands sont huit fois plus nombreux). Il y aura près de soixante morts dans le 13e de Ligne le 26 mai (dont une quarantaine à l’endroit où se battent les trois pelotons nommés). Le IIe Bataillon poursuit sa route vers le centre de Wielsbeke, suivi par le IIIe puis, en un mouvement tournant, revient vers la Lys où combat encore la 1ère Cie du 13e Régiment avec les trois pelotons commandés respectivement par l’adjudant Lambert, le sous-lieutement Majoie et le sous-lieutenant d’Aspremont Lynden15. Le peloton Lambert commandé aussi par le CSLR (Candidat Sous-Lieutenant de réserve), Ferdinand Fontaine est pris à revers, ses rangs sont disloqués et la compagnie est en partie capturée16. Le CSLR F. Fontaine se rend «avec tous ses hommes»17, mais une autre partie du peloton parvient à s’échapper pour se retrancher avec les débris du régiment derrière la rivière Mandel, un peu en retrait de la Lys18. Le peloton d’Aspremont Lynden ne recevra jamais l’ordre de retraite et reste dans St Baafs-Vijve, la localité en aval de Wielsbeke où il sera vraisemblablement fait prisonnier. Plus loin sur la Lys en allant vers Gand (notamment à Oeselgem), plusieurs éléments du 19e de Ligne sont également faits prisonniers. Au soir du 26 mai une contre-attaque du major Leclercq avec des éléments du 21e Régiment de Ligne notamment, repousse les Allemands sur la rive droite du Canal de Roulers-Coutrai19. Mais ces troupes (de la 8e Division) sont arrivées à la limite de leurs possibilités de résistance, et leurs rangs sont fort clairsemés (nombreux morts, blessés ou prisonniers).

Les chasseurs ardennais et les chasseurs à pied

La résistance des chasseurs ardennais sur la Lys au-delà des positions du 19e de Ligne est aussi forte, le 396e Régiment d’infanterie allemande est repoussé par le 4e Régiment de Chasseurs ardennais. Le 27 mai, tandis que le 4e Régiment de Carabiniers, le 1er Régiment de Chasseurs à Cheval prouvent leur courage sur le Canal de la Dérivation à Knesselaere, les 1er et le 3e Régiments de chasseurs ardennais re­poussent 3 Régiments allemands et contre-attaquent à plusieurs reprises à Vinkt. Il y a près de 200 morts dans les rangs allemands et, malheureusement, les troupes allemandes, en proie à la psychose du franc-tireur, fusillent une centaine d’habitants de ce petit village flamand.

Faisant parler le commandant Hautecler, Philippe Destatte20 souligne que de Nevele à Arsele, le front est tenu uniquement tenu par des unités wallonnes. En fait c’est de Nevele à Menin que la Lys a été tenue majoritairement par des régiments wallons, du 23 au 27 mai, sur une soixantaine de km, en remontant la Lys de Menin à Nevele : les 1er, 12e et 25e de Ligne (3e Division) [Courtrai/Wielsbeke], les 13e, 19e et 21e de Ligne (8e Division) [Wielsbeke-Zulte], les 1ers, 2e et 3e Chasseurs ardennais (1ère Division de Chasseurs ardennais) [Zulte-Deinze] les 4, 5e et 6e Régiments de Chasseurs ardennais (2e Division de chasseurs ardennais) [un peu en retrait de la Lys de Nevele à Aarsele], les 3e, 5e et 6e Chasseurs à pied (10e Division) [puis en retrait après l'effondrement de la 1ère et de la 3e Division, de Ledegem à Isegem], les régiments wallons du 2e Corps de Cavalerie et du 1er Corps de Cavalerie (aussi en aval de Courtrai). Cette vingtaine de Régiments wallons étirés sur 50 kilomètres, firent face, tour à tour, mais toujours inférieurs en nombre, à l’assaut de 7 divisions allemandes21 se dirigeant principalement sur la Lys proprement dite entre Nevele (un peu au sud de Gand) et Menin (où commence le front anglais).

Une mise en cause de la conduite belge des opérations

Quand on lit le récit des combats (notamment des récits dactylographiés, des notes brèves prises sur le vif, par exemple celles de F.Fontaine), on éprouve très fort le sentiment que ces soldats ne se battaient pas « pour l’honneur » (comme le dit Francis Balace), mais pour gagner. Ces soldats n’ont rien non plus de militaristes, les textes pacifiques et pacifistes du merveilleux Francis Walder se retrouvent en beaucoup de ces témoignages (F. Walder était lui-même un officier supérieur, il obtint le prix Goncourt pour son roman Saint-Germain ou la négociation qui est un plaidoyer pacifiste). Mais ces gens ne pouvaient supporter l’invasion allemande. Il y a toute une réflexion du Professeur Henri Bernard sur la conduite de la guerre en 1940. Le Professeur Henri Bernard, qui fit la campagne des dix-huit jours, qui entra dans la Résistance, qui est un monarchiste convaincu, regrette cependant la manière dont la politique de neutralité a été appliquée jusque sur le terrain des opérations militaires. Pour ce Professeur à l’Ecole Royale Militaire, la bataille d’arrêt décidée sur la Lys n’était pas une bonne décision22, et elle était dictée par la politique de neutralité adoptée par la Belgique sous la pression du roi et de la Flandre en 1936. Elle n’était pas une bonne décision car la Lys n’est pas une coupure suffisante. Cette rivière n’est pas très large (vingt mètre, trente tout au plus), ses berges ne la surplombent pas, il arrive qu’elle soit bordée d’habitations dans lesquelles l’assaillant peut se mettre à couvert avant de passer sur la rive gauche. Pour Henri Bernard, la raison d’être du choix de la Lys plutôt que l’Yser avec ses inondations, son front moins étendu, comme en 1914, c’est la volonté de ne pas se lier trop aux alliés. (voir également la note 21)

Il tente d’ailleurs d’excuser Léopold III en soutenant que celui-ci, obsédé par l’exemple de son père, n’a jamais voulu que l’armée belge puisse combattre autre part que sur le sol belge en raison du principe de la neutralité. Alors que la France en 1914-1918 – le territoire français – a servi de mille manières aux opérations de l’armée belge, et qu’Albert Ier envisageait favorablement de s’y replier23. Il estime même que, étroitement liée aux Alliés, l’armée belge aurait pu combattre plus longtemps et rembarquer, au moins en partie, avec les Anglais. Il évalue à 100.000 hommes l’armée belge que l’on aurait pu former en Angleterre.

Patriote belge, il a aussi le courage de considérer que la bataille de la Lys n’a pas joué un rôle immense dans le rembarquement à Dunkerque24. L’armée belge aurait pu en jouer un bien plus utile en se retirant sur l’Yser en coordination avec les Français et les Anglais, ce qui fut à un moment envisagé et même accepté. (voir note 21) Il combat l’idée qu’Hitler aurait permis la retraite par Dunkerque pour «ménager l’Angleterre» en vue d’une éventuelle paix séparée. Sur terre, les Français et les Anglais résistèrent encore une semaine après la capitulation belge. Dans les airs et sur mer, sur la Manche, l’Angleterre n’était pas du tout dans la même situation que sur le Canal Albert ou sur la Meuse à Sedan25. Simplement parce que l’aviation anglaise était bien plus proche de ses bases que l’aviation allemande. Le rembarquement de Dunkerque démontre bien des défauts dans l’armée allemande de 1940 dont Bernard dit même qu’elle n’était pas si bien préparée, qu’elle n’avait pas de plans affinés pour l’Ouest etc. Homme d’honneur attaché à Léopold III, le Professeur Henri Bernard estime aussi que, réellement, la capitulation de l’armée belge a mis les Alliés devant le fait accompli et a été décidée aussi parce que l’on ne désirait plus agir en coordination avec les armées française et anglaises qui se sont battues encore six jours après la capitulation belge. L’argument souvent utilisé selon lequel le réduit national (derrière la Lys ou derrière l’Yser), était à ce point encombré de réfugiés qu’il devenait impossible d’y manœuvrer lui semble spécieux. En effet, plusieurs divisions belges ont traversé ce territoire (après le 24 ou le 25 mai), et ont pu rapidement gagner le front sur la Lys de même d’ailleurs qu’une division française, c’est-à-dire, au total, des dizaines de milliers d’hommes.
Une réflexion historique

La réflexion d’Henri Bernard va plus loin. Il estime qu’il y avait dans les démocraties une faiblesse profonde de la volonté de résistance à Hitler. Il se fonde d’ailleurs pour l’appuyer sur certaines remarques de Walthère Dewez avant le déclenchement du conflit, ce grand résistant chrétien finalement tué par les nazis à la fin de l’Occupation, qui n’admettait pas que les démocraties et en particulier celle de son pays traitent avec un régime niant l’humain. Il cite aussi Bonhoeffer comparant Hitler avec le monstre de l’Apocalyspe, et cela dès 193926. Henri Bernard met en cause aussi la littérature patriotique belge qui soutient que la défaite de l’armée belge a été occasionnée par l’impuissance française à endiguer le passage de la Meuse par les divisions blindées allemandes les 13 (Houx, près de Dinant) et 14 mai (Sedan). En effet, la première victoire allemande le 10 mai 1940, c’est la prise du Fort d’Eben-Emael, prise qui aurait pu être évitée selon Henri Bernard qui témoigne d’une remarque qui lui fut adressée par un officier suisse en 1939, faisant remarquer que la superstructure du Fort était une très belle piste d’atterrissage pour planeurs, ce qui se produisit et explique le chute du fort. Cette observation fut transmise en haut-lieu où elle fut dédaignée.

Il signale aussi, cette fois en pensant au passage de la Meuse par les blindés allemands, à Houx (Dinant) et Sedan, qu’une poignée de chasseurs ardennais parvinrent à arrêter les divisions blindées allemandes de manière étonnante : pendant six heures à Bodange, devant la Sûre (à la frontière luxembourgeoise à la hauteur de Saint-Hubert), les 60 (soixante) hommes du commandant Bricart; pendant trois heures à Chabrehez, plus au nord, entre Vielsalm et l’Ourthe, 90 hommes du 3e Régiment de chasseurs ardennais. Ces divisions blindées se dirigeaient vers Sedan et Dinant. Étant donné ce que 150 hommes dépourvus d’artillerie et d’armes antichars ont pu faire, qu’auraient pu faire les deux divisions ardennaises avec leur artillerie? Et en coordination avec les armées françaises? En outre, il fallut que l’armée allemande déploie trois bataillons (trois mille hommes) et un groupe d’artillerie pour venir à bout des 60 hommes de Bodange. Or la rapidité avec laquelle les Allemands parvinrent sur la rive est de la Meuse à Sedan et Dinant est l’élément décisif qui leur permit de franchir ce fleuve et de gagner la bataille de France dès les premiers jours du conflit.27

Il ne s’agit pas d’écrire l’histoire avec des «si». Il faut peut-être plutôt combattre un certain fatalisme ou déterminisme. La victoire allemande des premiers jours de mai 1940 n’était pas une chose assurée. Par exemple, les chasseurs ardennais avaient été créés pour défendre le pays à la frontière. La stratégie de l’armée belge prescrivait leur retrait complet, et les 150 hommes dont nous venons de parler, n’avaient tout simplement pas reçu cet ordre de repli. Or ils ont effectivement ralenti considérablement l’armée allemande, la disproportion des forces étant à ce point démesurée que les éléments allemands en contacts avec la Compagnie Bricart à Bodange (3 bataillons, soit 3000 hommes et un groupe d’artillerie), s’efforcèrent de cacher la faiblesse numérique de leurs adversaires ardennais à leurs chefs. Une série d’erreurs ont été commises, côté français, dans l’utilisation des blindés comme l’avait prédit le général de Gaulle.

L’histoire n’a pas à se refaire avec des «si». Mais puisque la défaite de 1940 n’avait rien d’inévitable, on ne peut pas tout à fait admettre non plus le raisonnement de Jo Gérard-Libois et José Gotovitch qui, lorsqu’ils parlent des passages à l’ennemi de certaines troupes flamandes, ajoutent aussitôt, pour dédramatiser l’affaire, que ces comportements n’auraient rien modifié à la suite des événements, ce qui est nier leur gravité. Et toute la question soulevée de la résistance et de l’esprit de résistance à Hitler.
La détermination des troupes wallonnes

Dans Pages d’Histoire (sans lieu ni date mais on peut obtenir ce texte au musée du 12e de Ligne à Spa), Georges Ernotte, secrétaire de la Fraternelle du 12e de Ligne cite longuement des notes rédigées par le colonel commandant le 12e de Ligne qui tient le front sur la Lys entre Coutrai et Wielsbeke, ce régiment étant le plus proche de Coutrai avec le 25e puis le 1er de Ligne jusqu’à Wielsbeke où se tient le 13e de Ligne (de la 8e Division). Dans la nuit du 24 au 25 mai, cet officier supérieur, profondément admiratif de la conduite de ses hommes, qui ne dort plus depuis plusieurs jours, est invité à se reposer derrière le front. Il ne parvient pas à trouver le sommeil et passe en revue les erreurs tactiques qu’il a commises, notamment de rester sur la rive opposé aux Allemands en terrain nu face aux bâtiments occupés par l’ennemi sur la rive droite de la Lys, de ne pas faire assez intervenir l’artillerie etc. Il est assez curieux d’opposer ces réflexions à une série de notes prises par des témoins ou historiens civils locaux de Kuurne et Wielsbeke notamment qui estiment au contraire, de leurs points de vue de civils, que si les régiments wallons avaient su les capacités militaires de l’armée allemande, ils n’auraient tout simplement pas combattu : «Hadden onze soldaten geweten dat ze met twee povere divisies de mokerslagen van vijf in zegeroes verkerende Wehrmacht Divisionen zouden moeten opvangen, dans was de moed hen zeker in de schoenen gezonken.»28

Pour l’ensemble de ces régiments wallons qui vont être capturés par l’armée allemande ou qui le sont déjà, va alors commencer cinq années de longue captivité, les prisonniers flamands étant, eux, assez rapidement libérés. La France clairement blessée à mort dès le 14 mai, reçoit le coup de grâce quand les blindés allemands coupent les Alliés en deux le 21 mai à Abbeville. Après le rembarquement des Anglais à Dunkerque et de beaucoup de Français (en tout près de 370.000 hommes), achevé le 4 juin, la France ne tiendra plus que 13 jours. Les Allemands y pénètrent profondément, débordant la Somme, puis la Loire. Le 17 juin, le nouveau président du Conseil, le Maréchal Pétain, demande un armistice aux Allemands qui sera signé quelques jours plus tard. L’esprit de Résistance se réfugie à Londres et prend la voix d’un général de brigade fraîchement promu et qui va être dégradé par les autorités de son pays puis condamné à mort : le général de Gaulle, qui lance son fameux appel le 18 juin.

Léopold III demeure à Laeken, en principe sans activités politiques, mais tentant plusieurs projets avec les forces politiques, sociales et intellectuelles restées au pays, rencontrant Hitler avec qui il souhaite publier un communiqué commun ce que le chef allemand refuse. Pour certains prisonniers wallons la captivité pourra être très rude psychologiquement, mais physiquement supportable sauf lorsque, comme pour le CSLR Ferdinand Fontaine, tombe une condamnation (pour insubordination), à être envoyé à un camp de punis comme ce fut son cas début 44. Il fut interné à Graudenz (forteresse allemande au nord de la Pologne actuelle sur la gauche de la Vistule et qui se dit maintenant Griudzatz), dont Pierre Gascar a pu écrire: «Le régime dans la forteressse de Graudenz comme dans ses filiales, est à peu près le même que dans les camps de concentration. La nourriture quotidienne consiste en 200 grammes de pain et une écuelle de soupe claire. Les prisonniers n’ont pas le droit de recevoir des colis individuels et les vivres de la Croix-Rouge ne sont pas distribués (Quelques distributions espacées auront lieu à partir de 1943). Le courrier se réduit le plus souvent à une seule lettre par mois.»29 Après avoir effectué durant toute l’année 44 de lourds travaux de terrassements, Ferdinand Fontaine, alors à Blechhammer, à 30 km d’Auschwitz, est emmené par les Allemands 500 km en arrière devant l’avance des troupes russes, une marche qui durera un petit mois (21 janvier/17 février), sous la neige et le vent, par des t° qui peuvent descendre jusqu’à – 30°. Le 17 février 1945, il parvient à Pirna (près de Dresde) et à partir de là son régime s’adoucit. Mais ses compagnons et un médecin français diagnostiquent un état général extrêmement mauvais, tant sur le plan physique que psychologique, caractérisé par un oedème de carence, symptôme de dénutrition. Et c’est dans les environs de Dresde qu’il sera libéré par les Russes, le lendemain de la capitulation allemande, le 9 mai. Les quelques lignes que j’ai voulu écrire ci-dessus se veulent un geste de fidélité au souvenir de mon père, mort il y a près de quarante ans, qui – combat et captivité – ne me dit jamais rien de tout ceci (ou quasiment): fait courant qui attise le désir de savoir.

Et un hommage à l’engagement des régiments wallons sur la Lys qui préfigure la Résistance en Wallonie, cette Résistance qui, chez nous – ou ailleurs – est la plus belle page de toute l’histoire humaine.
On se reportera à l’article Régiments flamands et wallons en mai 1940 qui revoit toute l’étude ci-dessus d’une manière plus large, complète et achevée.

1. Hervé Hasquin, Historiographie et politique en Belgique, Editions de l’ULB et IJD, Bruxelles-Charleroi, 1996, p.203, note 46.
2. Francis Balace dans Histoire de la Wallonie, Privat Toulouse, p.297.
3. Henri Bernard, Panorama d’une défaite, Duculot, Gembloux, 1984.
4. Paul Berben et Bernard Isselin, Les panzers passent la Meuse, Laffont, Paris, 1967.
5. Archives familiales, notamment une lettre de F.Fontaine du 31 mai 1940 datée de Saint-Trond et parvenue à sa fiancée fin août 1940.
6. Colonel BEM, A. Massart, Historique du 13e de Ligne, Centre de documentation historique des forces armées, Bruxelles, 1982, voir le Croquis XI, p. 362.
7. Agenda 1940 de F.Fontaine et A.Massart, op. cit.
8. Les Panzers pasent la Meuse, op.cit.
9. A.Massart, op. cit. Ferdinand Fontaine fit cette retraite en camion comme il l’indique dans sa lettre du 31 mai 1940.
10. Henri Bernard, Panorama d’une défaite, p. carte n° 5, p. 121. De Fabribeckers, La campagne de l’armée belge en 1940, Rossel, Bruxelles, 1978, carte n°12. Une carte qui figure les positions du 23 mai est consultable aussi sur le site flamand : http://users.pandora.be/Historia_Belgica/leieslag.htm.
11. Cette défection est signalée par Hervé Hasquin qui ne parle que d’un bataillon (op.cit. p.203), par Jo Gérard-Libois et Jo Gotovitch, L’an 40, CRISP, 1970, p. 97. parle d’un régiment (le 15e de Ligne). Henri Bernard, Panorama d’une défaite, Duculot, Gembloux, 1984 note 7, p. 94, accuse « deux régiments » de Ligne de cette Division. Des défections graves eurent lieu aussi sur le Canal Albert et dans la défense de Gand impliquant deux divisions, la 16e et la 18e Division de Ligne. Le général van Overstraten dans Léopold III prisonnier, Didier-Hattier, Bruxelles, 1986 accuse non seulement le 15e de Ligne mais aussi le 7e et le 11e de Ligne de la 4e Division (p. 27). Il met aussi en cause des unités combattant sur le canal de la dérivation qui prolonge la Lys et la ligne de la défense de la Lys vers le nord puis vers la mer et estime que les Allemands ont choisi d’attaquer en des points où ils pouvaient compter sur des sympathisant flamands (voyez p.36), comme à Zommergem (la 12e Division), au sud d’Eekloo sur le canal de la dérivation. Les défections, en particuliers de certains régiments flamands, ne sont pas douteuses.
12. Henri Bernard, op.cit.
13. A.Massart, op. cit., p.129.
14. A. Massart, p. 135, croquis XI et XVI
15. A. Massart, pp. 139 et suivantes. Les archives familiales permettent de dire que le le CSLR F.Fontaine servait dans la 1ère Compagnie et la lettre du 31 mai 1940 (j’ai été fait prisonnier «le long de la Lys à Wielsbeke»), indiquent qu’il combattait dans le peloton commandé par l’adjudant Lambert.
16. Le fait que le peloton de F.Fontaine ait été pris à revers est une information qui est attestée par la tradition familiale, mais confortée par le récit de Frans Taelman ancien professeur à l’Institut supérieur pédagogique de Courtrai dans son article Mei 1940 : de eerste Duitsers in Sint-Baafs-Vijve, in Leie Sprokkels, Jaarboek 1991, édité par le Juliaan Claerhout-kring, Wielsbeke, 1991, pp.103. Taelman explique que dans le parc d’Enghien, derrière les positions du peloton Lambert, dans l’un des premiers coudes de la Waterstraat, il a aperçu soudain (il voyage en vélo le lendemain des combats soit le 27 mai), «enkele gesneuvelede Belgische soldaten liggen», quelques cadavres de soldats belges et explique (ce qui nous paraît logique) que « Hun dekkingsposten waren naar het zuiden, naar de Leie, gericht en de vijand was uit het westen opgedoke.» : «Leurs positions étaient orientées vers le sud et vers la Lys et l’ennemi surgit de l’ouest » (c’est-à-dire du Parc de Wielsbeke et sur les arrières du peloton de l’adjudant Lambert).
17. Lettre de F.Fontaine du 31 mai 1940, déjà citée.
18. A.Massart, op. cit.
19. A. Massart, op. cit., p.141. Philippe Destatte, Ceux-ci se sont battus vaillamment, pp. 9-16 in Les combatants de 40, Hommage de la Wallonie aux prisonniers de guerre, IJD, Namur, 1995, p. 13. Voir aussi de Fabribeckers, op. cit.
20. Philippe Destatte, op. cit. pp. 13-14.
21. Ibidem pour ce chiffre.
22. Henri Bernard, Panorama d’une défaite, pp. 117-123.
23. Ibidem, p. 99.
24. Ibidem, p. 155.
25. Ibidem, p. 153.
26. Ibidem, p. 47, Bonhoeffer était un théologien protestant qui mourra dans les geôles nazies.
27. Ibidem pp. 90-91.
28. Marie-Christine Martens, Mei 1940, de zware beproeving, in Leie Sprokkels, Jaarboek 1991, pp. 51-82. Je traduis ainsi la phrase : «Si nos soldats avaient su qu’avec deux pauvres divisions, ils allaient devoir recevoir les coups de massue de cinq divisions allemandes marchant avec l’ivresse de la victoire, leur courage se serait enfoncé dans leurs souliers.»
29. Pierre Gascar, L’histoire de la captivité des Français en Allemagne, 1939-1945, Gallimard, Paris 1967, cité par Jean-Chlarles Lheureux, Graudenz la forteresse de la mort lente, UIPFGA, Capendu, 1985. Préface de Jacques Chaban-Delmas.

http://www.larevuetoudi.org/fr/story/un-soldat-wallon-%C3%A0-la-bataille-de-la-lys-2327-mai-1940

 

 

Régiments flamands et wallons en mai 1940
José Fontaine
Toudi mensuel n°70, janvier-février-mars 2006
http://www.larevuetoudi.org/de/node/252

Histoire de Belgique et de Wallonie

Un événement qui n’est pas raconté n’a pas eu lieu (Hannah Arendt)

Léopold III et Albert Ier [...] s’en tiennent strictement à l’idée que les devoirs de la Belgique l’obligent non à se survivre comme telle, mais à s’acquitter de ses devoirs envers ses garants, devoirs considérés comme limités à la défense militaire de son territoire, dans le sens le plus étroit du terme. Il faut d’ailleurs noter que, dans les deux cas, cette interprétation limitée de l’indépendance nationale ne concordait pas avec les réactions d’une partie importante de l’opinion publique. (Robert Devleeshouwer, Critique Politique, 1979)

Il y a la mémoire qui accuse. Celle qui veut rétablir la vérité, mais n’est pas vengeresse. (L’histoire est à nous, Rossignol, 2005)

Les deux guerres mondiales ont à ce point marqué l’Europe qu’elles continuent à déterminer son destin et le destin de ses nations. Il ne faut pas non plus oublier qu’en ce qui nous concerne, les deux guerres ont très profondément déchiré l’histoire de la Belgique.

« Très profondément » parce que la monarchie a voulu deux fois diriger l’effort de la nation en guerre en prenant le commandement de son armée. L’affaire royale consécutive à la capitulation de mai 1940 marque en un sens tout notre 20e siècle. Certes, Léopold III a abdiqué en juillet 1951. Mais il a conservé quelques parts de pouvoir dans l’ombre de son fils, au moins jusqu’en 1961, année durant laquelle il est encore dans l’entourage de Baudouin Ier qui trempe dans l’assassinat de Lumumba1. Le silence auquel s’étaient engagés les partis politiques après l’insurrection wallonne de 1950 dure au moins jusqu’en 1975, année durant laquelle Jean Duvieusart, Premier Ministre lors des événements les plus graves de notre histoire intérieure, publie une série de notes compilées sur sa présence à la tête du gouvernement durant les troubles2.

La BRT lance une série d’émissions De Nieuwe Orde en 1982. A travers une interview de Robert Poulet diffusée en avril, Léopold III est mis en cause. Il écrit alors au Premier Ministre pour lui demander si l’accord pour ne pas rallumer les polémiques sur l’affaire, accord signé en 1950 par les partis politiques, tient toujours. Le Premier Ministre lui en donne acte. Il y a eu une petite crise politique. Un journaliste de la RTBF demanda à Francis Delpérée si l’émission de la BRT était « légale » (sic). La publication du livre posthume de Léopold III Pour l’histoire ne clôture pas les polémiques même si, à la télévision, beaucoup d’historiens plaident en faveur de la sagesse des hommes politiques capables d’éviter le pire à la fin du mois de juillet 19503. Même si la Belgique se défait, même si la monarchie a perdu bien de son influence depuis la mort de Baudouin Ier la structuration de la nation belge autour de ses rois demeure un fait de longue durée capital.

Un premier point d’incandescence : le gouvernement wallon de 1950

En 1979, j’avais tenté de voir clair dans la tentative de former à Liège un gouvernement wallon provisoire en 1950 4. Il me semblait que cette tentative permettait de se saisir de certains éléments de la crise nationale belge en l’un de ses plus hauts points d’incandescence, instants où, intuitivement, nous sentons bien que les structures historiques et sociologiques profondes des nations se donnent à voir. Les études que j’ai pu faire sur ce thème ont été publiées en 1979 dans La Cité, en 1980 dans De Morgen. J’ai pu en témoigner à la BRT en 1982, émission qui a été traduite à la RTBF en 1984. Dans Les faces cachées de la monarchie belge (1991), André Schreurs m’a donné la permission de publier des écrits de son père qui attestent de la tentative séparatrice de juillet 1950. Enfin l’Encyclopédie du mouvement wallon parue en 2001 comporte un article intitulé Gouvernement wallon de 1950.5 Jusqu’à présent, c’est davantage le côté politique de l’affaire royale – la rupture de Wijnendaele, la réunion de Limoges, les activités du roi pendant la guerre bien révélées par Velaers et Van Goethem6, la rupture de l’opinion de gauche avec Léopold III dès 1945, bien sûr aggravée en juillet 1950 – qui avait retenu mon attention.

Un deuxième point d’incandescence : les régiments flamands de mai 40

Le simple fait de travailler sur la vie de mon père m’a amené à tenter de comprendre les combats très courts sur la Lys auxquels il a été mêlé du 23 au 26 mai. De là, j’ai tenté d’y voir un peu plus clair sur la bataille de la Lys. Philippe Destatte a mis en évidence en 1995 et en 1997 la vaillance des régiments wallons et s’est étendu quelque peu sur certaines défections de régiments flamands7. Il note aussi, en 1997, qu’il n’y a pas d’étude d’ensemble du comportement des différents régiments durant la courte campagne de mai 1940. C’est peut-être cela qui m’a amené à chercher de plus en plus passionnément la manière d’en réaliser une. Je me contenterai dans le texte qui va suivre de synthétiser le comportement de l’infanterie des grandes divisions de cette arme du 10 au 28 mai. De cette analyse que j’ai pu réaliser en lisant une grande partie de la littérature la plus conformément belge sur les dix-huit jours, je conclus qu’une majorité des divisions flamandes a fait défection ou, du moins, manqué gravement de combativité. Ce sont ces défections qui ont été à l’origine de la capitulation du 28 mai 1940 ou à tout le moins du caractère hâtif de cette capitulation qui découvrait les armées alliées en train de tenter le rembarquement de Dunkerque. Ces faits ne sont nullement niés par la littérature historique la plus conforme et même par des documents approuvés par Léopold III : « dans les dernières heures, des unités se rendirent à l’ennemi sans ordre… »8 Pourtant dans toute la discussion sur l’affaire royale, il n’est que peu question de l’aspect militaire de la controverse. A vrai dire, depuis mai 1940, soit en 66 ans, si, à maintes reprises, en ordre dispersé, dans maints ouvrages (en fait : tous en parlent mais à mots couverts, en le repoussant dans les notes, en minimisant les choses (etc.) comme Jean Vanwelkenhuyzen9), il est question de ces défections, elles ne sont réellement traitées que dans un seul texte parmi tous ceux auxquels j’aie eu accès. Il y a en effet deux pages de la Revue des chasseurs ardennais signée par le Commandant Hautecler dans son premier numéro de 1980 Le manque de combativité des régiments flamands. En 2001 encore, Serge Moureaux (Léopold III, la tentation autoritaire, Luc Pire, Bruxelles, 2002), expliquait la difficulté d’y voir clair en cette période de notre histoire pourtant si cruciale, nous essayerons aussi de dire pourquoi.

Première réponse brève à deux objections

Avant d’en venir aux faits que nous voudrions traiter ici, je voudrais prévenir plusieurs objections.

Il n’entre nullement dans mes intentions d’aborder ce sujet délicat pour mettre en balance le « courage » des soldats wallons et la « lâcheté » des soldats flamands.

La capitulation de mai 1940 a souvent été justifiée par des raisons humanitaires ou pacifistes : Léopold III aurait songé à « épargner » le sang de ses soldats « à l’exemple de son père ». A cela il faut répondre que l’intention royale (si elle est celle qu’on dit !) procède d’une vision moins pacifiste ou « humanitaire » qu’égoïste ou nationaliste : elle reporte sur d’autres que nous la nécessité de combattre l’hitlérisme et elle est une sorte d’insulte aux 14.000 résistants fusillés et tués, principalement wallons. En plus, il n’est pas si évident que cela que ce roi ou son père aient été si soucieux « d’épargner la vie de leurs soldats » : les morts dans l’armée anglaise de 1914-1918 sont équivalents à ceux de l’armée belge (10% des mobilisés), ceux des armées allemande et française ont des pertes supérieures (15 et 17%). Il suffit de consulter à ,cet égard l’Encyclopédie de la Grande Guerre. Quel démenti simple à l’idée d’un Albert Ier soucieux d’épargner le sang de ses soldats !

La question de l’influence de ces défections sur les événements est à discuter. José Gotovitch et Jo-Gérard-Libois (L’an 40, Crisp, Bruxelles, 1970, p.97) estiment qu’ils n’ont eu aucune influence, estimant inévitable la défaite, notamment à cause de la supériorité technique de l’armée allemande – ce qu’Eric Simon conteste dans cette même revue. En outre, si la défection des régiments flamands pourrait ne pas avoir eu d’influence sur la bataille de mai 40 à l’ouest, cette défection a déterminé aux dernières heures si cruciales, la conduite de la guerre en Belgique. Et même si ce n’était pas le cas (mais nous pensons que si !), le comportement de ces régiments mérite d’être interrogé dans la perspective de la question nationale en Belgique.

Une question cruciale

Les Wallons sont dans un rapport assez faux à leur propre histoire, leur mémoire, leur identité. On pourrait dire que l’histoire à travers laquelle on juge souvent de l’actualité dans notre pays, est l’histoire des injustices commises à l’égard de la Flandre sur le plan culturel ou linguistique. Combien de fois n’entend-on pas dire que les Wallons auraient dû « accepter » le bilinguisme en 1932 ou que seuls les Flamands font « l’effort » de connaître « les deux langues » ? Il a même pu arriver que le Plan Marshall de redressement wallon soit jugé à l’aune de sa crédibilité en Flandre. Encore tout récemment Francis Van De Woestijne, dans La Libre Belgique du 6 février 2006, p.21 pense que le redressement wallon a comme tâche de « freiner les ardeurs séparatistes » de la Flandre ! Ce qui voudrait dire que si les tendances séparatistes n’existaient pas, les chômeurs wallons n’auraient plus qu’à subir leur sort ? Dont d’ailleurs, une certaine Flandre se délecta de les rendre longtemps coupables, par vaine revanche ? Que des journaux francophones obéissent à cette logique stupéfie.

Ces façons de présenter les choses sont dommageables, parce qu’elles n’instruisent qu’à charge en ce qui concerne les Wallons. On pourrait montrer que des indices sérieux existent du fait que les Wallons ont pu penser que le vote de la loi imposant l’unilinguisme en Flandre en 1921 (obtenue par un vote Flamands/Wallons), était aussi, quelle que soit la légitimité du combat flamand, une manière de rompre un contrat national portant sur une langue commune que les Wallons ne possédaient pas tous (loin de là !), en 1830. La loi sur la flamandisation de l’armée en 1938 a pareillement été imposée par la loi du nombre10. Imposer l’unilinguisme en Flandre, la population la plus nombreuse, impliquait d’imposer aux Wallons la connaissance d’une autre langue encore que celle qu’ils s’efforçaient de parler, le français. Mais les Wallons ne parlaient pas encore tous le français, et beaucoup usaient d’une autre langue (le wallon), dont ils n’ont pas songé à imposer l’existence, ce à quoi ils ne seraient pas parvenus (Bovesse a tenté de légiférer à cet égard sans succès), pas plus que les Flamands ne seraient parvenus à le faire de leur côté s’ils avaient été, comme nous, minoritaires. Sur les champs de bataille, deux ans plus tard, le pacte, à notre sens, s’est bien plus gravement déchiré.
Une autre objection : histoire, guerre, paix

Il est clair que ces événements sont vieux de 66 ans. Mais il est clair aussi que, selon le mot d’Arendt, ces événements, jusqu’ici, n’ont pas existé parce qu’ils n’ont jamais été vraiment racontés. Kapferer a montré que la Guerre est l’épreuve à laquelle se mesure mieux la profondeur de l’angoisse humaine devant la Mort, non seulement la Mort individuelle, mais aussi la Mort collective. Il le montre à travers la fameuse rumeur dite du « cadavre dans l’auto » où se colportent ces histoires où l’on lit une sorte d’adhésion inconsciente de ceux qui les racontent à l’idée barbare du meurtre rituel. La voici. Un autostoppeur arrête une voiture sur la route d’Orléans à l’été 1938 et dit au conducteur qu’il peut lui donner la preuve qu’Hitler mourra à l’automne : l’automobiliste arrêté va rencontrer plus loin un accident, devoir charger un blessé pour l’emmener à l’hôpital. Quelques kilomètres plus loin, le blessé mourra dans l’auto. Ceux qui colportent cette rumeur précisent ensuite que tout se passe selon les dires de l’autostoppeur. La même histoire est racontée en Allemagne et partout. Avant 1914, il ne s’agit plus d’une voiture, mais d’une calèche.

Au fond de ce récit, il y a la structure et la réalité du sacrifice humain : le plus grand sacrifice à offrir aux dieux pour obtenir d’eux en échange, la faveur suprême : ici que la guerre n’ait pas lieu par supposition que la mort du Chef ennemi l’empêcherait. Cette rumeur mesure bien le profond désarroi face à la Guerre pour que l’esprit humain en arrive à régresser à ce point vers la religion la plus barbare, celle qui admet les sacrifices humains.Mettons-nous en tête que, dans des circonstances semblables, voir des personnes sur qui l’on comptait pour résister à la Mort, s’effondrer, voir trahir, a traumatisé l’opinion de Wallonie, indépendamment de l’héroïcité ou non des choses.

Le souvenir de 1914

John Horne et Alan Kramer ont parlé dans un livre, récemment traduit en français, du mythe des francs-tireurs en août 1914 dont rien ne fonde la réalité, mais dont toute l’armée allemande finit par se convaincre sincèrement, phénomène que les deux auteurs rapprochent de la Grande peur dans la France révolutionnaire. En moins d’un mois, avec leur peur à eux au ventre, les soldats de l’armée impériale, exécuteront dans une centaine de villes et villages en Wallonie (autant vaut dire : partout), plus de 5000 civils, dont des femmes, des enfants en bas âge et des vieillards. 15.000 maisons seront détruites, des villages et des villes (comme Dinant) rasés. Les atrocités débordent aussi sur la Flandre et la France, mais c’est la Wallonie qui – cela est peu souvent souligné – en subit l’essentiel (70% des 7000 morts civils et des 20.000 maisons détruites ou incendiées tous pays confondus, cela en quatre semaines, les massacres se poursuivant à un rythme plus lent en septembre et octobre).11

Cette peur s’enracine côté allemand, dans les souvenirs des francs-tireurs français de la guerre de 1870, dans la phobie conservatrice des insurrections populaires, idéologie du commandement de l’armée impériale. Et les massacres de 1914 déterminent l’un des phénomènes les plus troublants de mai 1940 : l’exode massif des populations civiles vers la France, entraînant des millions d’hommes et de femmes vers la Méditerranée. J’avoue que, né pourtant après la guerre, conscient de l’obligation des hommes à y aller, j’étais persuadé, avec l’inconscience historique des petits enfants, que je devrais moi aussi me plier à cette épreuve où l’on affronte la Mort. Il se fait que scolarisé à Dinant – 674 civils massacrés, avec un grand-père paternel à Jemappes – 10 civils fusillés – et à Nimy – 13 civils fusillés mais aussi des simulacres d’exécutions auxquels fut soumis mon grand-père -, j’ai cru aussi à cette inéluctabilité de la guerre broyeuse de civils innocents, croyance en partie fondée, puisque en 1914 toute la Wallonie souffrit des exactions (une centaine de localités – dont la plupart des grandes villes – réparties sur l’ensemble du territoire). Ce fut, je crois, ma première angoisse de la Mort. La gravité des défections flamandes doit se lire dans ce contexte. De nombreux officiers et soldats wallons en eurent conscience. J’avoue que, jusqu’ici, tout en sachant ces défections, je ne m’imaginais pas leur ampleur, me sentant incapable de croire à des événements aussi graves, partageant le scepticisme de maints contemporains à l’égard de ces faits semblant sortir de l’imagination wallingante de François Simon au Congrès national wallon de 1945. Et pourtant…

Mais revoyons bien ceci : l’événement n’ayant quasiment pas été raconté n’existe pas. N’existant pas au niveau de la conscience claire, il demeure cependant présent dans une sorte d’inconscient collectif qui, avec mille autres facteurs (les prisonniers, la Résistance etc.), détermine sans doute l’âpreté des événements de juillet 1950. Des événements qui sont eux-mêmes ensuite censurés. Il est peut-être donc temps d’essayer de sortir tout cela de l’ombre où se débat et s’asphyxie peu à peu notre mémoire collective. Nous n’avons même pas la possibilité d’avoir une histoire nationale (wallonne), autocritique puisque nous n’en avons pas. Ou peu. Comment nouer de vrais rapports avec les Flamands si gisent au fond de nous tant de reproches non formulés sur des événements dont le fil conducteur court jusqu’à aujourd’hui?
Composition des divisions d’infanterie le 10 mai 1940

Pour simplifier l’exposé, nous mettrons ici l’accent sur les divisions d’infanterie, signalant éventuellement l’intervention d’autres armes. Francis Balace qui ne nie pas les défections flamandes de l’infanterie ni leur gravité, souligne qu’un grand nombre de régiments d’artillerie divisionnaire étaient des régiments flamands et que l’artillerie a joué un rôle important dans la campagne des 18 jours de même que les deux Divisions de cavalerie comprenant tant des régiments wallons que flamands. C’est une nuance importante que nous tenons à souligner avant de commencer.

Une division est composée de trois régiments d’environ 4000 hommes, d’un régiment d’artillerie et d’un bataillon du génie, soit 17.000 hommes. Les régiments d’artillerie sont en général des régiments flamands et l’artillerie a joué le rôle que nous venons de dire. Avec ces 20 divisions et les deux divisions de cavalerie, nous avons à peu près les deux tiers de l’armée belge, soit un peu moins de 400.000 hommes sur les 600.000 hommes de 1940. Il existe aussi des troupes d’armée, artillerie ou génie, l’aviation, la marine, les régiments wallons d’artillerie de forteresse dans les forts de Liège et de Namur, les Unités spéciales de défense de forteresse (USF), à Liège, Namur et Anvers les régiments légers (gendarmerie), la DTCA (Défense terrestre contre aéronefs), les régiments cyclistes, d’autres troupes. Les régiments wallons de forteresse combattront vaillamment, parfois même au-delà de la capitulation.

Sur les 20 Divisions d’infanterie, neuf sont uniquement composées de régiments flamands : 1ère DI, 2e DI, 4e DI, 11e DI, 12e DI, 13e DI, 14e DI, 16e DI.

Trois autres sont composées de deux régiments flamands et d’un régiment wallon : la 6e DI, la 7e DI, la 18e DI. La 6e DI est constituée par le 1er Grenadiers et le 9e de Ligne (flamands) et le 1er Carabiniers (wallon), la 7e DI est constituée des 2e Grenadiers et 18e de Ligne (flamand), du 2e Carabiniers (wallon), la 18e DI des 3e Grenadiers et 39e de Ligne (flamands), et du 3e Carabiniers (wallon).

Les huit divisions wallonnes sont la 3e DI, la 5e DI, la 8e DI, la 10e DI, la 15e DI, la 17e DI, la 1ère et la 2e Division de Chasseurs ardennais (Cha). Pour résumer d’une autre façon: 12 divisions flamandes (dont 3 avec un régiment wallon soit l’équivalent de 11 divisions), huit divisions wallonnes (+ l’équivalent d’une division). Ou encore, dans l’infanterie : 33 régiments flamands, 27 régiments wallons.
1ère DI+2e DI+ 4e DI + 11e DI+12eDI +13eDI +14eDI +16eDI Neuf Divisions flamandes
6e DI + 7e DI + 18e DI Trois Divisions flamandes avec 1 régiment wallon sur les 3
3e DI+5eDI+8eDI+10eDI+15eDI+17eDI+1ère+2eDCha Huit Divisions wallonnes

Les Divisions numérotées de 1 à 6 sont des Divisions de soldats professionnels (« d’active »), les Divisions de 7 à 12 sont des Divisions dites de première réserve, les Divisions de 13 à 18 sont des divisions de deuxième réserve, moins bien équipées, dont la formation militaire est moins bonne, dont les soldats appartiennent à des classes plus anciennes. Les deux Divisions restantes sont les Divisions de chasseurs ardennais dont la 1ère est motorisée et dont le fonctionnement diffère quelque peu des autres divisions. Les chasseurs ardennais feront preuve d’une extraordinaire combativité du début à la fin de la campagne.12

Position de ces divisions le 9 mai au soir

Le 10 mai la position de ces Divisions d’infanterie est la suivante : la 17e DI, la 13e DI, la 12e DI, la 15e DI, la 9e DI, la 6e DI, la 14e DI, la 1ère DI, la 4e DI, la 7e DI, la 3e DI – soit 11 Divisions – sont en position derrière le Canal Albert et du Canal antichars d’Anvers (au sud de ceux-ci) et s’échelonnent dans cet ordre d’Anvers à Liège.

Il y a deux autre Divisions en position au nord du Canal Albert, l’une à l’est d’Anvers (la 18e DI), l’autre au nord d’Hasselt (la 11e DI).
Trois autres divisions sont en position à l’ouest de Gand (16e DI), à l’ouest de Bruxelles (5e DI) et l’est (10e DI) de Bruxelles.
Trois au sud de Liège : entre l’Ourthe et la Meuse (2e DI), entre la Méhaigne et la Meuse ou entre Andenne et Namur (la 2e Cha), à Namur (la 8e DI).
Une division stationne tout au long de la frontière avec le Grand-Duché, la 1èreDivision de Chasseurs ardennais13.

Pour le résumer encore sommairement, 13 divisions sont à la garde du Canal Albert (et Canal antichars d’Anvers),
17 DI + 13 DI + 12 DI + 15 DI + 9 DI + 6 DI + 14 DI + 1 DI + 4 DI + 7 DI + 3 DI + 18 DI + 11 DI
trois à l’intérieur du pays entre Gand, Bruxelles et Louvain :
16 DI + 5 DI + 10 DI
trois entre Liège et Namur et à Namur
2 DI + 2Cha + 8DI
une à l’ouest du Grand-Duché de Luxembourg (au long de toute sa frontière)
1 Cha

Combats du 10 mai, première défection d’une division flamande

Le 10 mai au matin l’armée allemande attaque les positions belges sur le Canal Albert et à Eben -Emael. Ce fort réputé imprenable est détruit par des soldats allemands parvenus en planeurs sur sa superstructure et qui le font sauter en y introduisant des charges creuses : il se rend le 11 mai. La 7e DI qui occupe des positions de part et d’autre du fort est en grande partie détruite : le 2e Grenadiers, par exemple, régiment flamand est pratiquement anéanti, son chef le Colonel Herbiet est capturé. Dix officiers sont tués dont deux chefs de bataillon, en tout 207 soldats. Le reste est capturé ou blessé, seuls 600 hommes peuvent être évacués vers la France. Le régiment flamand du 18e de Ligne subit un sort aussi sévère de même que le 2eCarabiniers, régiment wallon. Ensemble, les trois régiments ont 7000 prisonniers, des morts, des blessés : la 7e DI a quasiment disparu. Nous suivons ici principalement Eric Simon dans Le rapport des forces entre la Heer et l’Armée belge en, mai 1940, mais aussi quelques autres ouvrages outre ceux déjà cités (Bernard, Michiels, de Fabriebeckers etc.)14

Il faut distinguer cet anéantissement de la 7e DI de celui de la 14e DI flamande dont 5.000 hommes se rendent à Paal le 13 mai lors du retrait vers la ligne KW, le reste étant jugé inapte au combat et parqué sur l’Yser. Eric Simon explique cette première reddition de troupes flamandes par un retrait trop rapide de la 6e DI, mais considère cette reddition comme différente d’autres captures et par exemple de celles de la 7eDI. D’autres auteurs (Bernard, Michiels) sont tout aussi sévères à l’égard de la conduite ou de la valeur de cette 14e DI flamande.

Face au Luxembourg, l’opération de planeurs allemands à Nives et Witry permet de faire quelques prisonniers dans les deux divisions ardennaises (des permissionnaires), mais empêche aussi que l’ordre de repli touche les compagnies ardennaises stationnées à Bodange et Chabrehez qui, sans artillerie, sans armes anti-chars vont arrêter très longuement, avec quelques dizaines d’hommes, 4 Divisions blindées allemandes. La Compagnie du Commandant Bricart à Bodange tiendra pendant huit heures et il faudra trois bataillons allemands soit 3.000 hommes plus un groupe d’artillerie pour la réduire. Les combats de Bodange et Chabrehez confirment le sentiment d’Eric Simon sur la prétendue supériorité de l’armée allemande en 1940. Si quelques dizaines d’hommes ont arrêté l’un des principaux efforts allemands qui allait être décisif sur la bataille à l’ouest (les 4 Divisions blindées franchissent la Meuse les 13 et 14 mai à Sedan annonçant la défaite française), qu’aurait accompli la 1ère Division ardennaise toute entière avec sa mobilité, son artillerie, ses armes antichars ? Or la vitesse de la progression des quatre divisions allemandes traversant le Luxembourg a déterminé l’effondrement français de Sedan. Certes l’usage des planeurs et des parachutistes à Eben-Emael et aux ponts de Vroenhoven et Veldvezelt a donné à bien des combattants l’impression inverse d’une invincibilité de l’armée allemande, non sans raisons, mais des raisons qui à notre sens n’infirment cependant pas la thèse d’Eric Simon.15

Retrait sur la ligne KW

Les régiments en place sur le canal Albert vont donc se retirer progressivement derrière la principale ligne de défense, la fameuse ligne KW (Koningshoyckt-Louvain-Wavre – Koningshoyckt est un village près de Lierre soit à une bonne dizaine de km d’Anvers). Luc Devos écrit : « La ligne KW avait rendu à l’armée belge la confiance que beaucoup d’unités avaient perdue après la percée rapide du canal Albert. Flanquées par les armées alliées et protégées par d’excellentes formations d’artillerie, les troupes étaient prêtes, au matin du 16 mai, à s’opposer à une attaque allemande massive. Mais celle-ci ne se produisit pas ; au lieu de cela, les soldats eurent à entendre qu’ils devaient quitter leurs positions et se retirer vers l’ouest… »16 Sur la ligne KW elle-même, les Anglais combattaient aux côtés de l’armée belge, et au nord de Wavre, entre cette ville et Namur, les Français. Dès le 15 au soir, cependant, les troupes belges stationnées dans la Position fortifiée de Namur (PFN), qui y avaient été rejointes par les troupes de la Position Fortifiée de Liège (PFL), déjà abandonnée, durent à leur tour l’abandonner, les Allemands ayant franchi la Meuse avec l’infanterie puis les blindés au sud de Namur, à Houx, Leffe et Dinant ainsi que plus au sud encore à Sedan. Cette brèche dans le front français ne pouvait plus être colmatée. Comme les divisions stationnées derrière la ligne KW, les troupes belges stationnées à Namur durent faire mouvement vers la ligne Canal de Terneuzen—Gand—Escaut en amont de Gand (soit vers Audenarde). La rupture du font français à Dinant et Sedan donna à maintes personnes le sentiment que la bataille de France était perdue, les blindés allemands se ruant vers la mer (qu’ils atteindraient le 20 mai coupant ainsi les troupes alliées du Nord des troupes alliées du sud). Ces deux replis successifs (du Canal Albert à la ligne KW puis de celle-ci à la position « Escaut »), allaient affaiblir les soldats contraints à de longues marches et entraîner de lourdes pertes de matériels ou une grande fatigue notamment pour les 4e DI et 2e DI flamandes, mais aussi pour les régiments wallons venant de Namur vers la position « Escaut ». « Le 20 mai » écrit Luc Devos « après dix jours de guerre, l’armée belge s’était entièrement retirée derrière l’Escaut de Gand à Audenarde et le canal Gand-Terneuzen. Des grandes villes belges, seules Gand et Bruges n’étaient pas encore occupées. »17

Sur la Lys et le canal de la dérivation : quatre autres défections flamandes

croqui10
Légende: Lille/Calais est tenu par les Alliés (voir la carte + haut.). La ligne Menin-Courtrai-Deinze (Deynse sur la carte)-Ecklo (Eecloo)-Mer du Nord, par l’armée belge, sur la Lys puis le canal de la dérivation, puis au Nord par des divisions de cavalerie plus au nord et à l’est du canal Léopold II. L’armée belge est composée de D.I. (divisions d’infanterie et leur numéro), de Ch.A.( deux divisions de chasseurs ardennais et leur numéro), des divisions de cavalerie à l’est du canal Léopold II.

Le 21 mai, lors d’une conférence entre les chefs des armées alliées, il fut question de retirer l’armée belge sur l’Yser. Mais finalement elle s’établit pour une bataille d’arrêt derrière la Lys et le Canal de la Dérivation, formant de Menin à Heist sur le littoral flamand, un arc de cercle d’environ 90 km. Durant le retrait de la position, « Escaut » , le 23 mai, de nombreux soldats de la 13e DI flamande se rendent en masse. Cette grande unité ne sera quasiment plus alignée. Elle disparaît ce jour-là comme unité combattante puisqu’elle ne sera plus vraiment mise en contact avec l’ennemi par le commandement18. Le 23 mai, à Gand, sous la pression de la population, d’étranges événements se produisent qui voient certaines avant-gardes allemandes pénétrer jusqu’au cœur de la ville. La population fait pression sur les troupes de la 16e DI et de la 18e DI pour se rendre. La 16e DI se composent de trois régiments flamands, le 37e de Ligne, le 41e de Ligne et le 44e de Ligne. Les trois-quarts du 41e de Ligne se rendent aux Allemands (soit environ trois mille hommes), le 44e de Ligne semble demeurer plus consistant et sera remis en ligne plus tard. Le 37e de Ligne est submergé dans des combats cette journée-là et ce régiment de faible combativité ne réapparaîtra plus. La 18e DI est composée du 3e Carabiniers (régiment wallon), dont certains éléments sont désarmés également, du 3e Grenadiers et du 39e de Ligne (régiments flamands). On ne voit plus guère apparaître le 3e Grenadiers après le 23 mai. Les auteurs (Bernard, Taghon), parlent de 8 à 10.000 prisonniers dans les rues de Gand. Eric Simon (toujours dans Le rapport des forces entre la Heer et l’Armée belge…), évalue le nombre de soldats de la reddition massive des régiments de la 16e DI, des 39e de Ligne et 3e C (mais ne cite pas le 3e Grenadiers), à 6.000 hommes, mais ne dit rien de la 18e DI. Disons qu’en présence de ces chiffres divers, on a le sentiment qu’après la défection des régiments flamands de la 14e DI, de la 13e DI, on assiste à nouveau à des redditions en masse de régiments flamands (ou de parties de ceux-ci), qui nous semblent quasiment équivaloir aux effectifs d’une Division, de plus de deux régiments au minimum. De toute façon, il ne sera plus désormais question dans les combats ni de la 14e DI, ni de la 13e DI ni vraiment de la 16e DI, un peu plus de la 18e DI. A noter que les archives de lieutenant André Deplanque, que nous publions à la suite de cet article donnent aussi une version de cette reddition de Gand.19

La reddition en masse la plus grave se produit deux jours plus tard, le 25 mai, dans le secteur de la 4e DI composée des 7e, 11e et 15e de Ligne face à Deinze sur le canal de la dérivation en prolongement de la Lys. Henri Bernard et le Général Van Overstraeten expliquent que la reddition du 15e de Ligne a entraîné pratiquement celle du 11e de Ligne et même celle du 7e de Ligne. Eric Simon évalue à 7.000 les prisonniers résultant de cette reddition en masse, mais ce sont 7000 soldats sur les 12.000 fantassins que compte une Division d’Infanterie20. Félicien Rousseaux dans Ma deuxième guerre, éditions de Belgique, 1941, témoin contesté par JO Gérard-Libois et José Gotovitch, donne une version de cette reddition que ne contredit nullement la version de Van Overstraeten ni celle des témoignages consignés par André Delplanque. Sur la base de ces trois témoins (les officiers Rousseaux et Delplanque, le Conseiller militaire du roi), on peut avoir le sentiment que la 4e DI a disparu. Il est à noter aussi que lors de cette reddition, selon André Delplanque, un officier flamand et un officier wallon tirèrent en direction des soldats passant à l’ennemi, officiers ensuite abattus par les soldats flamands : Peter Taghon dans Mai 40, La campagne des dix-huit jours, Duculot, Paris et Louvain-la-neuve, 1989, pp.177-178 écrit ceci : « Le 15e de Ligne n’existe pratiquement plus. Le Cap-Cdt Locks veut encore déclencher une contre-attaque, avec sa 7e Cie, mais il est abattu ainsi que le lieutenant Mutsaert, dans des circonstances particulièrement suspectes. » Cette remarque nous semble confirmer la version du Lieutenant Delplanque, au moins en partie.

Bilan au 25 mai, nouvelles défections

On peut donc considérer qu’avec la disparition quasi complète de cette division, nous avons ce 25 mai, sur les 20 divisions d’infanterie que compte l’armée belge, 4 Divisions flamandes (14e, 13e, 16e et 4e Division), qui ont fait défection ou qui ne combattront plus par inaptitude. Le 26 mai, lors d’une attaque plus au nord sur le canal de la dérivation, 2000 hommes du 23e de Ligne de la 12e DI vont se rendre massivement (Eric Simon Le rapport des forces… op.cit. ). Et, dans les heures qui suivent, les autres régiments de cette division vont se débander de telle façon (déserter la nuit notamment), que le chef de l’EMG considère que le 27 mai, la 12e DI « n’a pratiquement plus d’infanterie » (O.Michiels op. cit. p. 235 ).

Dès le 25 mai des éléments du 16e de Ligne de la 9e DI vont se rendre sans combattre selon le Colonel Massart, qui parle d’une seule compagnie (la 5e du 16)21. Selon le témoignage du Lieutenant Delplanque que nous reproduisons en annexe de cet article, il s’agirait en fait de tout un bataillon dès le 25 mai. Par la suite (voir Oscar Michiels), le 16e de Ligne va s’effilocher au fur et à mesure que d’autres compagnies se rendent également. Le Commandant Hautecler (dans le numéro de la Revue des chasseurs ardennais, n° 1, 1980 déjà cité) estime qu’un autre régiment de cette 9e DI flamande – le 17e de Ligne – a fait preuve de peu de combativité. L’Historique de l’Armée belge écrit, pour le matin du 26 mai : « A la 9e DI, tôt dans la matinée, l’ennemi précédé de drapeaux blancs franchit en force le canal de la Mandel » (op. cit. p.140), ce qui laisse penser que ces soldats flamands, cette fois, ne se rendent certes pas, mais reculent sans combattre.

Au total on a donc vu se défaire par manque de combativité, inaptitude au combat ou « trahison » (au sens technique du vocabulaire militaire), 6 divisions flamandes sur les 9 divisions composées seulement de régiments flamands.

Ce sont les divisions flamandes suivantes : la 14e DI le 13 mai, la 13e DI le 23 mai, la 16e DI le 23 mai, la défection totale de la 4e DI le 25 mai, la débandade totale de la 12e DI les 26 et 27 mai, la débandade progressive de la 9e DI du 25 au 27 mai. Soit six divisions flamandes sur les neuf :

4e DI + 12e DI + 13e DI + 14e DI + 16e DI Six Divisions flamandes sur Neuf

A cela doivent s’ajouter les redditions partielles observées à Gand dans la 18e DI. Il faut rappeler en outre que deux divisions flamandes ont été détruites en combattant héroïquement : la 1ère DI et la 7e DI. Les régiments flamands de la 6e DI sont jugés peu combatifs par Eric Simon dans un article à paraître dans le Bulletin d’information du CLHAM en mars 2006.
L’armée du 27 mai : une infanterie belge devenue wallonne

Il reste donc en ligne le 27 mai au soir une division partiellement flamande en ordre (la 6e DI qui compte un régiment wallon), de même que deux autres divisions flamandes (2e et 11e DI). Plusieurs divisions wallonnes – certaines fortement usées – combattent toujours : les deux divisions de Chasseurs ardennais, la 5e DI de chasseurs à pied, la 10e DI de chasseurs à pied et 2 régiments de chasseurs à pied de la 17e DI, enfin la 15e DI. En outre, il demeure encore quelques éléments au combat de la 8e DI et même de la 3e DI, soit l’équivalent, pour l’infanterie en tout cas, de plus de 6 DI wallonnes et de moins de 3 DI flamandes. Compte non tenu d’autres unités que les unités des DI proprement dites, on a l’impression que lorsque Léopold III décide d’envoyer un parlementaire aux Allemands dans l’après-midi du 27 mai, il est à la tête d’une armée principalement wallonne. Car, tandis que la plupart des régiments wallons luttent encore, même s’ils sont en partie détruits pour certains, les 2/3 des fantassins flamands ne sont plus là, soit parce que leur unité a été détruite en combattant, soit parce qu’ils sont inaptes au combat, soit parce qu’ils se sont rendus massivement, soit parce qu’ils ne tirent plus tout en restant en ligne.
La défection des régiments flamands hâtent la capitulation belge, leur nature

La capitulation belge s’imposait-elle à la date où elle a eu lieu ? Beaucoup d’auteurs estiment que la continuation des combats était impossible comme le Général Michiels par exemple ou Jean Van Welkenhuyzen. D’autres comme Henri Bernard estiment qu’il y aurait eu lieu de se lier plus intimement aux alliés anglais et de se retirer sur l’Yser (d’ailleurs dès le 22 mai), que les Français et les Anglais tinrent encore 7 jours dans le réduit de Dunkerque. Le Général Wanty imagine une autre possibilité: « Peut-être l’initiative de la reddition aurait-elle pu être laissée aux commandants de la division ou du corps, voire de petites unités, et non pas être imposée en bloc à l’ensemble de l’armée par un acte solennel. L’impact psychologique et politique eût été bien moins défavorable au pays, avec des conséquences en chaîne incalculables. »22. Le Général Van Overstraeten pense lui qu’il aurait encore fallu tenir un jour encore au moins. On sait que le 27 encore, à Knesselaere, le 1er et 4e Régiment de Cyclistes (des régiments wallons, mais notre article ici ne visent que les 20 DI proprement dits), renforcés de quelques petites unités flamandes de cavalerie, infligèrent une défaite grave aux Allemands (plus de 100 prisonniers), de même que les Chasseurs ardennais à Vinkt (près de 200 morts allemands, plus de 1600 blessés).

Henri Bernard met en cause également les clauses de la capitulation qui prévoyaient en fait une série de conditions qui sont contraires à l’honneur militaire comme d’ouvrir les routes aux Allemands jusqu’à la mer et de livrer le matériel sans le détruire. Le soulagement des militaires à qui cette capitulation épargna la mort pose problème, car c’était reporter sur d’autres les sacrifices nécessaires pour vaincre l’hitlérisme. Mais il y a au fond de cette réaction tout l’esprit néfaste de la politique de neutralité, politique de repli sur soi, et d’une certaine couardise. En outre, le roi Léopold III a confié à son secrétaire particulier le Comte Capelle, à son Conseiller militaire Van Overstraeten , la démoralisation causée chez lui et à l’intérieur de l’Etat-Major de l’Armée par les défections de régiments flamands. C’est une des raisons avancées par Léopold III dans son livre blanc pour hâter la capitulation. Francis Balace écrit qu’elle repose sur la crainte que le roi avait que la conduite contrastée des régiments flamands et wallons ne pousse les Allemands à la même politique séparatiste qu’en mai 1940. « Ce qui est également important dans la pensée du roi » affirme-t-il « c’est de ne pas permettre à l’ennemi de tirer argument des défections de certaines unités, on aura compris qu’il s’agissait de certains bataillons de régiments flamands, pour mener une politique favorisant le séparatisme et niant le fait belge. »23 F.Balace, Fors l’honneur. Ombres et clartés sur la capitulation belge, in Jours de Guerre, t. 4, Jours de défaite, II, pp. 23-24, Crédit Communal, Bruxelles, 1991. Balace estime que Léopold III a décrit au Compte Capelle, non pas seulement la défection de petites unités, mais de régiments : « des régiments entiers se rendaient, l’armée belge devait demeurer dans l’ordre » (le Livre Blanc du secrétariat du roi Léopold III, déjà cité p.24, s’exprime presque de la même manière). Van Overstraeten décrit un Léopold III démoralisé dont la confiance a été sapée par les tergiversations des alliés, mais aussi « les défections d’unités flamandes ». (Van Overstraeten Dans L’étau, op. cit. p.350). La consultation de trois juristes Devèze, Pholien, Hayoit de Termicourt signale que « durant les dernières heures des unités se rendirent à l’ennemi sans ordre et que, hélas, certains officiers même manquèrent à leur devoir », termes que cite F.Balace, mais que l’on retrouve dans Le Livre blanc publié par Léopold III en 1946.

 

Autocensure, censure

Si par exemple, Hervé Hasquin a publié dès 198024 des chiffres chiffres globaux démontrant le manque de combativité des troupes flamandes, il n’en va pas de même d’autres auteurs. Par exemple, Jean Vanwelkenhuyzen dans Quand les chemins se séparent (op.cit.), cite des « notes inédites » du Comte Capelle rapportant que le roi lui avait dit : « Déclarer qu’il fallait se faire tuer jusqu’au dernier, c’est de la folie. Un soldat consent à mourir quand il est soutenu et quand son sacrifice peut servir le pays. Mais, dans les conditions indiquées, continuer à se battre c’eût été insensé : des régiments entiers se rendaient à l’ennemi. L’armée belge devait demeurer dans l’ordre, elle ne pouvait mourir dans la débandade. » Nous avons déjà parlé de son extrême discrétion dans le même ouvrage concernant les redditions de troupes flamandes dont « l’impression du moment » tend à exagérer la portée. Mais il y a aussi un autre aspect: censurer de tels événements (ou s’autocensurer à leur propos).

Il n’existe pas un seul texte un peu continu, prenant comme sujet le manque de combativité ou la reddition volontaire d’une bonne moitié sinon même des fantassins flamande regroupés dans les 20 DI (ni ouvrage ni article, sauf un seul à notre connaissance, celui de G.Hautecler en 1980, 2 pages dans la Revue des chasseurs ardennais).

La question de savoir s’il s’agit de simples bataillons ou de régiments est oiseuse. La reddition en masse de trois bataillons sur les 4 du 41e de Ligne à Gand, le 23 mai, ne constitue pas effectivement « un régiment entier », mais c’est presque cela. De même le nombre de soldats désarmés à Gand la même journée et que Peter Taghon évalue à 8 ou 10.000, c’est celui équivalent à la composition de 2 ou 3 régiments d’infanterie au moins. Le passage à l’ennemi du 15e de Ligne le 25 mai au matin est bien celui d’un « régiment entier » entraînant par son mouvement les deux autres (et quasiment toute la 4e DI). Quant au 23e de Ligne de la 12e DI, c’est la moitié du régiment qui se rend le 26 mai, mais peu à peu les soldats de toute cette division désertent les combats pendant la nuit à un tel point que, bien longtemps après les événements, le Chef d’Etat-Major Général, O.Michiels, estime que sinon le 26, en tout cas le 27, cette Division « n’a plus d’infanterie ». Nous avons parlé des problèmes de la 14e Division dont un des colonels, le colonel Dothée estime que les deux autres régiments ne se sont pas battus. On a aussi évoqué la 13e DI qui, après les problèmes rencontrés le 23 mai, ne réapparaît plus vraiment dans les combats. G.Hautecler ou Eric Simon parlent, l’un, de plus de 25.000 soldats flamands se rendant en masse, l’autre de plus de 21.000. Certes ces redditions correspondent, en nombre, à l’équivalent de moins de 7 régiments (sur les 33 régiments flamands intégrés dans les DI que comptent l’armée belge).

Mais ces défections en entraînent d’autres, cette réticence à combattre rendent en fait non opérationnelles, à coup sûr (du 13 au 27) : six DI flamandes (la 14e, la 13e, la 4e, la 12e, la 16e), avec une partie de la 18e DI et surtout la 9e DI (elle se rend ou ne se bat plus).
Défection et manque de combativité

On peut évaluer la combativité des différentes DI de l’armée belge en mai 1940. 6 DI flamandes ont fait preuve d’une combativité nulle ou très faible, celles pour lesquelles on peut parler de défection quasiment complète (reddition ou inaptitude au combat) :

4e DI + 12e DI + 13e DI + 14e DI + 16e DI + 9e DI Six Divisions flamandes sur Neuf

La combativité de la 18e DI (partiellement flamande sauf son régiment wallon) est médiocre, de même que celle de la 6e DI partiellement flamande (sauf son régiment wallon). Trois divisions flamandes peuvent être jugées avoir combattu courageusement : la 11e DI, la 1ère DI et la 2e DI. La 11e DI et la 2e DI ont tenu le canal de la dérivation pendant la bataille de la Lys, contre-attaquant plusieurs fois. La 1ère DI a défendu la Lys au sud de Courtrai.

1ère DI, 2e DI, 11e DI Trois Divisions flamandes sur 9

Les régiments wallons de chasseurs à pied des 5e DI et 10e DI ont tous et toujours tenu fermement le front qu’ils avaient reçu l’ordre de défendre de même évidemment que les deux Divisions ardennaises qui ont été citées plusieurs fois à l’ordre du jour de l’armée : les 1er et 3e Chasseurs ardennais ont même obtenu une lourde victoire le 27 mai contre les Allemands à Vinkt. Les régiments de la 8e DI (13e – cité à l’Ordre du Jour de l’armée le 26 mai – les 21e et 19e), ont tenu solidement la Lys du 23 au 26 mai. Même éreintée par les combats, largement affectée par les morts, les blessés et les captures notamment du 26 mai, durant le franchissement de la Lys, et alors qu’elle était déjà usée par sa retraite de 90 km depuis Namur, la 8e DI a continué à se battre pour ne vraiment fléchir qu’aux dernières heures du 27 mai. La 3e DI, fortement éprouvée par sa retraite depuis Liège et par les combats terribles au nord dc Courtrai le long de la Lys, parvient encore à former des dizaines de groupes de combat (de 1500 à 2000 hommes), qui seront incorporés à des divisions en ligne. La 15e DI, pourtant division de deuxième réserve (donc mal équipée), se bat bien mieux que certaines divisions d’active ou de première réserve. Certaines de ces divisions continueront à combattre même après l’heure fixée pour la capitulation sans condition par le général allemand le 28 mai à 4h. du matin. Il est bien sûr inutile de rappeler la combativité des 1ère et 2e Divisions de Chasseurs ardennais. On a donc huit divisions wallonnes sur 8 qui ont fait front aux Allemands jusqu’au bout :
3e DI+5e DI+8eDI+10e DI+15eDI+17eDI+1èreCha+2eCha Huit divisions wallonnes sur huit [Cha = Chasseurs ardennais]

Rappelons que la 18e DI, la 7e DI et la 6e DI ont deux régiments flamands sur 3. Les comportements de leurs 6 régiments flamands mais aussi de plusieurs des 3 régiments wallons sont considérés comme moyens par Eric Simon (article à paraître en mars)

Luc Devos pense qu’il faut invoquer la question de la langue (à côté d’autres déficiences comme le ravitaillement, le camouflage, la dotation en munitions), pour certains régiments un peu déficients de la 7e DI : « Les gradés étaient principalement d’origine francophone, tandis que la majorité de la troupe était néerlandophone. Les contacts n’en étaient donc pas facilités, mauvaise compréhension, et interprétation erronée faisaient partie du quotidien. »25

Il y a eu aussi l’idée – typique de la politique de neutralité – que l’armée belge ne faisait pas la guerre comme les Alliés, mais uniquement pour défendre son territoire et rien d’autre, ce qui est une exacerbation des sentiments d’Albert Ier en 1914. Jean Stengers estime avec beaucoup d’autres que les Alliés français et anglais n’ont pas été clairement et préalablement mis au courant de la capitulation du 28 mai. Elle a bien failli hypothéquer le rembarquement des Alliés à Dunkerque auquel Henri Bernard aurait voulu voir les troupes belges participer (mais l’armée belge en Angleterre aurait été à 70% wallonne ?). L’argument selon lequel une résistance de l’armée belge aurait nui aux réfugiés encombrant l’arrière du front est contredit par Henri Bernard. Il estime que la mobilité des unités de l’armée à l’arrière du front n’a pas été vraiment entravée par la présence de ces réfugiés. Après la percée allemande de part et d’autre de Courtrai, réalisée le 24 mai au soir, on a vu monter en ligne, dans les trois jours qui restaient, un grand nombre de Divisions de l’arrière et traverser avec rapidité ce territoire prétendument encombré. Soit de 70 à 100.000 hommes : la 10e DI, la 9e DI (certes proches de Courtrai), la 2e Division de Cavalerie (venant de la Flandre zélandaise), la 15e DI (venue du littoral), une partie de la 6e DI (venue du canal de la dérivation) et enfin la 60e DI française qui traversa toute la Flandre occidentale le long du littoral du 27 mai au 28 mai. Enfin, Hitler avait interdit le bombardement des villes flamandes.
Les causes des redditions et faiblesses flamandes

Autant de très nombreux officiers et soldats wallons ne pouvaient que s’indigner des redditions ou de la mollesse des combattants flamands, autant nous devons tenter de comprendre – sans juger – les raisons des comportements flamands. Mais il faut à la fois comprendre les raisons des comportements flamands et … les raisons pour lesquelles les Wallons ne pouvaient pas les comprendre. C’est la seule façon d’être vraiment autocritique.

Certes, comme Eric Simon l’écrit, la 14e DI a été mal employée, la 13e DI était épuisée (lors de son écroulement), par une marche forcée depuis Anvers. Mais des divisions wallonnes ont été soumises aux mêmes efforts et à des aléas analogues. Pour expliquer les raisons des comportements flamands, par contraste avec la vaillance de la plupart des divisions wallonnes, il faut évoquer la mémoire de 1914. Il faut le faire tant en ce qui concerne les combats sur l’Yser que les atrocités allemandes d’août 1914 qui ont durement et principalement frappé les habitants de la Wallonie, les plongeant dans l’horreur, même si les Wallons n’étaient pas alors visés en tant que tels (contrairement aux bombardements allemands de 1940 qui ne visèrent que les villes wallonnes, selon l’ordre exprès d’Hitler, mais les soldats n’en eurent sans doute que peu ou pas connaissance). On pourrait dire que les Wallons ont gardé la mémoire de l’Yser et des massacres d’août 1914, ce qui ne les dispose pas bien à l’égard des Allemands et les stimule à la Résistance. Les Flamands ont moins de souvenirs atroces de 1914 et par ailleurs, la mémoire de la guerre est chez eux la mémoire d’un mépris de leur langue par l’autorité militaire, le souvenir des tristes conditions de vie du soldat, ce qui lie le tout à la montée d’un nationalisme flamand au départ démocrate et émancipateur. Certes, le pacifisme et la condamnation de la guerre existent aussi côté wallon. Mais il ne contredit pas nécessairement le patriotisme et cela sera encore plus vrai en mai 1940. D’autant que l’idéologie qui se déploie derrière l’armée allemande n’est pas ignorée de tous.

Georges Hautecler, l’auteur du seul article sur cette question que nous ayons pu trouver, met l’accent de manière progressiste et sociale sur la dureté du régime des soldats mobilisés en 1940, ainsi que des sous-officiers, mal payés, dont les ménages ne bénéficient que d’indemnités dérisoires. Alors que les officiers réservistes sont payés comme leurs homologues de l’active. Il insiste aussi sur la propagande allemande qui a travaillé selon lui la 4e DI et la 9e DI. Mis en face du chiffre donné par G.Hautecler de « plus de 25.000 soldats flamands s’étant rendus », Richard Boijen dans De taalwetgeving in het belgische leger met en cause : la Dynastie, la direction de l’armée, le Parti libéral et le mouvement wallon qui ont tout fait pour freiner la flamandisation de l’appareil militaire.26

On peut accepter l’explication de Richard Boijen, mais il faut admettre aussi que les soldats et officiers wallons, qui ont pu percevoir ces redditions, n’y ont pas compris grand-chose. Il leur est plus que probablement apparu qu’un combat linguistique ne pouvait interférer dans la résistance à un agresseur comme l’Allemagne, tant celle de 1914 que celle de 1940, même compte non tenu des atrocités connues de 1914 et de celles qui se révéleraient après 1940, mais dont beaucoup n’ignoraient quand même pas la possibilité : ce régime raciste était connu. IL ya plus : l’Allemagne impériale ou hitlérienne, par ses deux agressions injustifiables contre la Belgique, ne pouvait-elle apparaître, aux yeux des Wallons de 1940 (mais aussi des Flamands ?), comme coupable d’atteintes aux droits de l’homme et des peuples infiniment plus graves que les vexations linguistiques ? Certes, ces vexations, le peuple flamand y lisait, liée à l’humiliation nationale, l’humiliation des dominés, en général, alors que, en Wallonie, la condition de dominés (d’ouvriers, de paysans ou de soldats selon la formule célèbre), était perçue non à travers le prisme nationaliste, mais à travers l’analyse sociale ou socialiste en général. Ajoutons à cela que l’unilinguisme voté en 1921 par la Flandre ou la flamandisation de l’armée en 1938 s’imposèrent à la faveur de la majorité numérique détenue par les Flamands au Parlement national belge. On ne le dit jamais assez : le fait que les Flamands aient choisi de défendre leur langue propre était sans doute légitime, mais était aussi une manière d’imposer aux Wallons, encore mal francisés, la connaissance, au-delà du français, qu’ils commençaient à peine à pratiquer, du wallon, dont ils usaient encore largement, d’une langue, le flamand ou le néerlandais, dont on ne savait pas qu’elle allait être au programme national, dont on ne voyait pas pourquoi elle devait y figurer. De plus cette langue fut imposée sans le consentement wallon (1921, 1938, 1962). Le prix payé par les Wallons à cet égard ne cesse de grossir, pour des injustices qu’ils n’ont pas commises ou dont on peut relativiser la gravité.

Les Wallons – et pas seulement les cadres comme on le dit souvent – ont pu anticiper sur les conséquences de cette obligation et s’en irriter comme d’une vexation inutile, s’en effrayer aussi. Même si c’est la bourgeoisie qui imposa le français comme seule langue officielle en 1830, on peut estimer que le choix de cette langue faisait partie d’un contrat national implicite que les votes – Flamands contre Wallons – de 1921 (unilinguisme en Flandre), et de 1938 (flamandisation de l’armée), venaient déchirer. Les Wallons étaient à l’époque (le demeurent ?), des « nationalistes belges » (au sens neutre du mot « nationalisme »), par conséquent dans l’attente logique que se maintienne une langue commune (qui n’était pas leur langue à tous loin de là en 1830 et même longtemps après), pour se parler au sein d’un même pays.

Ce « nationalisme belge » des Wallons peut expliquer que les visites du roi aux armées avant 1940, même dans les régions très à gauche comme la région liégeoise, n’aient pas créé d’incidents, alors qu’ils n’en alla pas de même lors de la visite à certaines unités flamandes comme, précisément, la 4e DI. Face à l’Allemagne hitlérienne, et malgré la politique de neutralité, en raison de tous les souvenirs de 1914 (atrocités et Yser), il nous semble juste de dire que la Wallonie voulait résister, ce que prouve d’ailleurs ensuite sa participation majoritaire à la Résistance militaire et intellectuelle (la presse clandestine). Nous n’admettons pas bien le doute de Francis Balace sur la volonté de se battre en Belgique en général, doute qu’il émet souvent. Ou même l’idée (qui vient du général Michiels), que les Wallons se battirent « pour l’honneur ». Cela, c’est une idée de militaire de carrière. Les soldats wallons sur la Lys se battirent parce qu’ils avaient l’espoir ou la rage d’arrêter les Allemands. Tout ce que nous venons de rappeler et la conduite des régiments wallons en mai 1940 prouve bien la volonté de résistance de la population en Wallonie, comme l’enthousiasme au moment de l’entrée des armées françaises les 10 et 11 mai.

Ce qui est grave, c’est le peu de cas que Léopold III a fait de cette volonté de résistance en capitulant à la fois militairement, le 28 mai 1940 – décision hâtive – et politiquement ensuite durant les années d’occupation.
La fausse leçon du passé figé

Nous ne savons si l’histoire « donne des leçons », mais il y a au moins une fausse leçon que donne la perception du passé, figé, par essence, c’est l’idée d’un déterminisme absolu de l’histoire, le sentiment que les choses qui se sont produites ne pouvaient se dérouler autrement et que l’avenir est à considérer également comme écrit d’avance.

L’intérêt de l’article d’Eric Simon qui précède celui-ci est de venir briser une des premières lignes de défense des apologètes du chef de l’armée belge, Léopold III. On prétend qu’il aurait vu clair dès avant même la guerre et en tout cas avec le franchissement de la Meuse par les blindés allemands à Dinant et Sedan les 13 et 14 mai. A-t-il vu clair ou n’était-il que sceptique et défaitiste comme son père ? Les prévisions qu’il faisait n’étaient-elles pas réalisées aussi en fonction de la volonté de s’exposer le moins possible à la nécessité d’une résistance en général, et d’une résistance à Hitler en particulier, ce qu’illustre évidemment la politique de neutralité qu’il avait choisie en 1936 ?

Eric Simon va même plus loin et s’étonne que, en mai 1940, l’armée belge n’ait pas pris l’initiative de contre-attaques sur le flanc allemand des divisions se ruant vers la France. D’autant plus que la doctrine belge, élaborée par le général Nuyten, lui prescrivait d’opérer ces contre-attaques en cas de supériorité numérique sur l’adversaire, ce qui a été le cas durant plusieurs jours du mois de mai27. Il y a là sans doute une volonté de ne pas mécontenter l’Allemagne qu’on retrouve lors de la capitulation ou lors du placement de ces pancartes par des officiers de l’Etat-Major, le 27 mai à la frontière franco-belge, derrière l’Yser, ICI BELGIQUE, dans l’espoir d’éviter une charge de blindés allemands, soulignant que la « Belgique » n’était pas indissolublement jointe aux alliés28.
Plus grave que la divergence entre Wallons et Flamands

Il y a plus que le contraste entre le manque de combativité des régiments flamands et la vaillance des régiments wallons, c’est le fait que l’état d’esprit des soldats wallons était vraiment antithétique du pessimisme et du défaitisme de l’Etat-Major de l’armée et du roi, son commandant en chef. Déjà en 1914, le roi Albert Ier ne fit pas la guerre dans le même état d’esprit que l’opinion publique. Car il estimait qu’il ne devait se battre que par respect des engagements internationaux et non par ce réflexe patriotique qui est le fait des gueux selon Péguy (« Depuis les cités grecques et même avant, les Cités sont défendues par les gueux et livrées par les riches, car les riches n’ont que des biens temporels à perdre tandis que les gueux ont à perdre ce bien : l’amour de la patrie. »). C’est ici qu’il faut rappeler la citation en exergue de Robert Devleeshouwer.29

Le désaccord profond entre le roi et le gouvernement à Wijnendaele en découle. Il est possible que les ministres se faisaient des illusions sur la capacité de résistance de la France, mais on se fait parfois aussi des « illusions » (le mot est-il même bien choisi ?), par volonté de résister et de combattre. Cette volonté existait chez les soldats wallons. On peut comprendre qu’une majorité des soldats flamands ne la partageaient pas ou moins, mais ce n’était pas nécessairement pour les mêmes raisons que celles du roi…

Si le monde populaire en Flandre n’avait guère de sympathie pour une résistance de l’armée (la reddition de Gand le montre), pour des raisons directement pacifistes, sociales et flamandes, la réticence du roi à résister à l’hitlérisme et à l’Allemagne relevait de l’inquiétude pour son pouvoir. Les raisons avancées de type humanitaires (ménager les soldats, songer aux réfugiés qui pouvaient pâtir des combats), ou militaires (l’armée allait se disloquer), cachent le fait que le roi poursuivait une politique de neutralité liée à son maintien au pouvoir. On le voit bien aussi au fait qu’il ait eu si peur que la conduite contrastée des régiments flamands et wallons n’entraîne les Allemands à une politique favorable à un séparatisme qui l’aurait exclu.

Ce sont des raisons différentes qui ont poussé les Wallons à accepter l’autorité des cadres de l’armée et les Flamands à la rejeter peu ou prou. Mais derrière cela, il est absurde de considérer que les Wallons pouvaient se trouver mieux que les Flamands d’une armée demeurée d’esprit francophone. Parce que la flamandisation de l’armée entraînait aussi sa wallonisation et ne présentait aucun avantage pour les soldats wallons. Chantal Kesteloot estime absurdement que les Flamands ont bâti leur identité sur des souvenirs de dominés, et les Wallons sur des souvenirs de dominants.

C’est faux. Les Wallons ont pu éprouver en 1921 et 1938 la rupture d’un contrat national. En mai 1940, ils ont été vaincus dans des circonstances rendues plus pénibles encore parce qu’ils pensaient pouvoir compter sur un partenaire flamand qui démontra de graves défaillances face à la plus terrible expérience de l’humanité qu’est la guerre, surtout quand, après l’angoisse et la peur, on est du côté des vaincus et par quel barbare ennemi ! Et quand les quolibets des camarades de combats flamands, même officiers, en rajoutent à une défaite humiliante (voir plus loin le témoignage d’André Delplanque).

Les cris séparatistes du Congrès National Wallon d’octobre 1945 n’expriment pas la joie honteuse de vainqueurs ni la revanche de dominants. Ils expriment la détresse de ceux qui au pire moment de la vie d’une Nation s’aperçoivent qu’elle n’existe plus parce que ceux sur qui ils croyaient pouvoir compter s’esquivent. On s’interroge sur les traces que laisse encore aujourd’hui en France la défaite de juin sans voir que les Wallons – en tout cas eux – ont bu à la même coupe de l’humiliation, de la peur et de la trahison (celle du roi, celle des Flamands, car elle fut perçue comme cela). Il y eut cette amertume de ne pas pouvoir partager l’épreuve de la défaite avec une partie des Flamand. A tout cela s’ajoutera une Résistance menée par le petit peuple de Wallonie encore une fois en contradiction avec le roi des Belges et les dominants de ce pays. Qui fut une autre rupture du contrat national. Et le maintien des prisonniers de guerre en Allemagne, la libération des Flamands, nouveau sentiment de trahison en défaveur de singuliers « dominants », étrangers par leur classe à la bourgeoise francophone flamande et bilingue.

Refoulement, autocensure et mensonges : dire la vérité, toute la vérité

Tant la rupture de 1921 et de 1938 (l’imposition du néerlandais comme langue nationale), que la rupture de mai 1940 – l’opposition dans la conduite face à l’ennemi des régiments flamands et wallons – font partie d’un refoulé de l’histoire. Hannah Arendt a dit à juste titre qu’un « événement qui n’est pas raconté n’a pas eu lieu ». La rupture avec Léopold III est plus éclatante, elle n’a pas été oubliée, mais, d’une part, elle est sans cesse contrariée par les thuriféraires omniprésents de la Dynastie et, par ailleurs, l’une de ses sources en est largement ignorée : l’étrange campagne des dix-huit jours.

L’histoire, comme toute science, est la recherche des causes des phénomènes. Quand ces causes nous échappent, nous ne comprenons plus le passé ni le présent ni l’avenir. Ulcérés par le retour du roi en 1950, les Wallons parvinrent à le chasser en reprenant les armes morales et matérielles de mai 1940 et de la résistance. Mais les Flamands furent à leur tour ulcérés de voir leur majorité contredite par un peuple insurgé, dont ils assimilèrent la victoire à celle de la bourgeoisie francophone, étrangement.

En ce sens, les grèves de 1960-1961, qui reproduisent à certains égards, mais pour d’autres motifs, le schéma de l’insurrection de juillet 1950, parce qu’elles furent réprimées et n’aboutirent pas vraiment, peuvent être considérées comme la revanche de la Flandre sur 1950. C’est après 1961 que celle-ci va parfaire ses conquêtes linguistiques et à nouveau en les imposant (vote des lois de 1962, Flamands contre Wallons, annexion des Fourons, Walen Buiten de 1968). La logique que la Flandre va imprimer à ce combat va peu à peu inciter ses adversaires à faire prévaloir sur les revendications économiques et sociales de la Wallonie, une solidarité francophone mal définie et qui semble avoir la préséance sur l’affirmation wallonne.

Si un nationalisme belge mal assumé et mal dépassé a fini par éteindre en nous la mémoire de ce que François Simon nomma à la tribune du Congrès National wallon de 1945 « [les] choses effroyables que nous avons vécues en 1940 [...] [les] trahisons de la Lys et du Canal Albert », c’est parce que nous n’arrivons pas à nous assumer et que la propagande belge nous y aide. Mais pas seulement. Il y a aussi l’autocensure. J’avoue que ce qu’il reste en moi de nationalisme belge a longtemps hésité à parler de la contradiction entre les régiments flamands et wallons de mai 1940, alors que, tout bien réfléchi, croire que faire le silence sur cela c’est ménager les Flamands est faux.

On ne bâtit rien sur les refoulements et les mensonges. Ne substituons pas au mensonge belge un mensonge francophone accroché à une solidarité qui n’est pas assez définie. Il n’y aura de Wallonie ouverte et réconciliée avec elle-même et avec Bruxelles et la Flandre que si nous nous disons la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. C’est ce que j’ai essayé de faire ici même pourtant en rappelant une vérité déplaisante : le fait que les troupes flamandes de mai 1940 ont, non pas toutes certes, mais en grand nombre, et majoritairement, sans savoir ce qu’elles provoquaient chez l’autre peuple, en estimant que ni la Guerre, ni la Belgique n’en valaient la peine, laissé tomber leurs compatriotes wallons face à la Mort, face à Hitler.

« Un événement qui n’est pas raconté n’a pas eu lieu. » Il n’était pas trop tard d’essayer qu’il le soit. Souvent, pour les questions de langue, pour leurs difficultés sociales, pour le fait qu’on ait passé outre à leur avis en 1950 et maintenant parce que nous sommes en difficulté économique, les Flamands nous reprochent nos « injustices », voire même, comme, récemment, un éditorialiste flamand dans Le Soir, nous reprochent de « ne pas connaître leur histoire ». Il y a trop de gens qui considèrent comme acquis le fait que la domination du français en Belgique a été purement et seulement une « injustice ». Il y a trop de gens qui, encore plus absurdement, considèrent que ce sont les Wallons qui l’ont commise. Ecoutez les raisonneurs : pour eux tout cela serait acquis. Cela ne l’est pas !Tant de Wallons croient juste de leur emboîter le pas ! Ils ne savent rien des vraies et claires raisons pour lesquelles les Wallons n’ont pas à se culpabiliser. Ni de ne pas connaître le néerlandais. Ni de subir des difficultés économiques. Ni d’avoir été les principaux « injustes » vis-à-vis des Flamands. Ils ne voient pas que c’est se comporter de manière coupable, comme des vaincus, de n’admettre que les raisons des autres et donc leur pouvoir à la manière pétainiste de juin 1940. Se réconcilier, n’est pas se soumettre, mais se confronter. Cela manque aux Wallons comme aux Flamands. Le 28 mai 1940 (défection des régiments flamands), et le 31 juillet 1950 (tentative de formation d’un gouvernement wallon au cœur de l’émeute), la crise nationale belge se lit bien en deux moments paroxystiques.

Il faudra se serrer la main, mais après une vraie explication.

1. Comme le montre le livre de Ludo De Witte, L’assassinat de Lumumba, Karthala, Paris, 2000.
2. Jean Duvieusart, La question royale, crise et dénouement, Bruxelles, 1975.
3. Léopold III, Pour l’histoire, Racines, Bruxelles, 2001.
4. Le gouvernement provisoire wallon de 1950
5. José Fontaine, Le gouvernement wallon de 1950, in La Cité, mai 1979, Toen Wallonië bijna een Republiek was, in De Morgen, juin 1980, in La Cité, juillet 1990, sous ce même titre dans Les faces cachées de la monarchie belge, TOUDI n° 5, Contradictions n° 65-66, Quenast-Walhain, 1991et l’article Gouvernement wallon de 1950 in l’Encyclopédie du mouvement wallon, Institut Destrée, Namur, 2000, pp. 740-742.
6. Velaers et Van Goethem, Leopold III. Het Land. De Koning, De Oorlog, Lannoo-Tielt, 1994.
7. Philippe Destatte, Ceux-ci se sont battus vaillamment in Les combattants de 40. Hommage de la Wallonie aux Prisonniers de Guerre, Institut Destrée, Namur 1995, pp.9-16, L’identité wallonne, Institut Destrée, Namur 1997, pp. 193-195.
8. Jean Stengers dans Léopold III et le Gouvernement, Duculot, Gembloux, 1980 le souligne fortement, voyez pp.30-31. Il cite le Général Van Overstraeten, Dans l’étau, Paris, Paris, 1960, p.351. Nous reviendrons à plusieurs reprises sur cette appréciation. Livre Blanc publié par le Secrétariat du roi, Bruxelles, 1946 p.144.
9. Jean Van Welkenhuyzen, Quand les chemins se séparent, Duculot Gembloux, 1988, 2e Partie La Vérité Inverse, note 40, p. 395. Il conteste que ce soit des « régiments entiers » comme on le dit en 1940 (voir infra), et parle de batillons. Mais les bataillons constituent des régiments, les régiments des divisions etc.
10. Richard Boijen, De taalwetgeving in het Belgische Leger, Musée royal de l’armée, Bruxelles, 1992. Il estime, p.316 que les lois linguistiques ont toujours été votées à une large majorité par la Chambre et que la différence entre votes wallons et flamands atteint rarement plus que 10% alors que le vote de l’unilinguisme flamand en 1921 comme les lois linguistqiues de 1962 ont, au contraire, votées par une majorité de parlementaires flamands contre pratiquement tous les députés wallons.
11. John Horn, Alan Kramer, 1914, atrocités allemandes, Tallandier, Paris, 2005. Les auteurs donnent un relevé précis de ces atrocités et en particulier celles commises en Wallonie du 5 août au 5 septembre pp. 477-484, calculs qu’il faut corriger par les remarques des auteurs p.96, plusieurs incidents de meurtres de civils ou de destruction de leurs maisons pouvant être plus isolés.
12. Des renseignements à ce sujet peuvent être trouvés dans plusieurs ouvrages comme ceux de Raoul van Overstraeten (sur lesquels nous reviendrons), Henri Bernard, Jean Van Welkenhuyzen, Léopold III, Peter Taghon, Philippe Destatte etc. Mais plus précisément sur l’ordre de bataille de l’armée belge et l’appartenance linguistique des régiments, nous avons consulté Histoire de l’armée belge de 1830 à nos jours, Centre de documentation historique des forces armées, Bruxelles, 198, Tome II De 1920 à nos jours. On y découvre en particulier l’ordre de bataille, p.61, et l’appartenance linguistique de 21 des 60 régiments regroupés dans les 20 Divisions d’infanterie – DI -) p.61, régiments d’active ou de première réserve. Nous avons consulté aussi André L’Hoist La guerre 1940 et le rôle de l’armée belge, Ignis, Bruxelles, 1940, qui donne un aperçu de l’appartenance linguistique des 6 DI d’actives (de 1à 6), des 6 DI de première réserve (de 7 à 12), et des deux divisions de Chasseurs ardennais, soit 42 des 60 régiments d’active. Francis Balace dans Quelle armée pour la Belgique ? in Jours de guerre, ajoute des éléments comme la composition des divisions mixtes (comptant 2 régiments flamands et 1 régiment wallon), telles la 6e DI, la 7e DI et la 18e DI (où les trois régiments de carabiniers sont des régiments wallons). Il fait aussi des remarques sur certains problèmes linguistiques comme ceux du 15e de Ligne ou du 23e de ligne, la conduite honorable des régiments flamands d’artillerie etc. Ces renseignements accumulés sont regroupés aussi par Luc A.Lecleir, L’infanterie, filiations et traditions, Bruxelles, 1973, qui indique l’origine des régiments versés dans les DI en 1940. Nous avons aussi pu vérifier ces informations auprès de l’historien Eric Simon que nous citons dans cet article et qui en signe un autre dans cette revue.
13. Ces positions sont décrites dans plusieurs ouvrages. Celui d’Oscar Michiels (Chef de l’Etat Major Général en mai 1940), 18 jours de guerre en Belgique, Berger-Levrault, Paris 1947, décrit pp. 17-46 diverses positions de l’armée belge avant 1940 et en fin de compte (pp. 40-46) les positions de l’ensemble des troupes de l’armée belge le 9 mai au soir (croquis p. 41). De Fabriebeckers décrit ces positions dans La campagne de l’armée belge en 1940, pp. 70 et suivantes (avec des cartes et schémas à la fin du volume). De même qu’Henri Bernard, Panorama d’une défaite, Duculot, Gembloux, 1984, ouvrage abondamment cité dans l’article sur la bataille de la Lys que nous avons publié dans le numéro précédent de la revue. Enfin Eric Simon dans Coup d’œil sur la campagne de l’ouest (Partie III), évalue Le rapport des forces entre la Heer et l’Armée belge en mai 1940 (la « Heer » est l’armée de terre allemande) dans le Bulettin d’information du Centre Liégeois d’Histoire et d’Archéologie Militaire, Octobre-Dcémebre 2005, Tome IX, fascicule 8, pp. 25-44.
14. Un site internet consacré au 2e Régiment de Grenadiers (7e DI) : http://home.tiscali.be/mertense/gm2.htm, André Vandersande, Les carabiniers au cœur du combat, Collet, Bruxelles, 1985, P.Joseph Schaumans, Oorlogsbevelnissen. De eerste meidagen 1940 – Bruggehoodfd Velwezelt, Itterbeek, 1995 (ce livre est écrit par un sous-officier du 18e régiment de ligne).
15. On lira aussi les réflexions d’Henri Bernard (op.cit.), de de Fabriebeckers (op.cit.), de Philippe Destatte (op.cit.) et les réflexions de Lucien Champion, La guerre du sanglier, Coillet, Bruxelles, 1990, pp.34-35.
16. Luc Devos, La Belgique et la Deuxième Guerre Mondiale, Racine, Bruxelles, 2004, p.79.
17. Luc Devos, ibidem, p.80. Pour ces événements, voir aussi Oscar Michiels, Henri Bernard et Paul Berben et Bernard Isselin, Les panzers passent la Meuse, Laffont, Paris, 1967.
18. Eric Simon ne donne pas de chiffres sur le nombre de soldats qui se rendent mais les considèrent comme appartenant au 33e et 34e de Ligne (13e DI). Le Général Van Overstraten estime que ces deux régiments sont responsables du franchissemnt du canal de Terneuzen par l’ennemi le 23 mai, voir Dans l’étau, Plon, Paris, 1960, p.307 (il ne cite pas le numéro de la division mais par recoupement on peut comprendre qu’il s’agit de la 13e DI). La 13e DI n’est plus signalée par Oscar Michiels (op.cit.), comme participant aux combats.
19. On peut consulter, outre Oscar Michiels (op. cit. p.149), Henri Bernard (op.cit.) Peter Taghon, La reddition de Gand, légende et vérité in Jours de Guerre, n°2, 1991, pp. 115-123 et (ouvrage non consulté) Peter Taghon Gent, mei 1940, Historica, Gand, 1986.
20. Outre Henri Bernard, on doit citer ici le général van Overstraten dans Léopold III prisonnier, Didier-Hattier, Bruxelles, 1986, p. 27 qui accuse non seulement le 15e de Ligne mais aussi le 7e et le 11e de Ligne de la 4e Division.
21. Le Colonel BEM, A. Massart, Historique du 13e de Ligne, Centre de documentation historique des forces armées, Bruxelles, 1982, signale (p.118), la reddition de la 5e Compagnie du 16e de Ligne sur le flanc droit du 13e de Ligne.
22. Général Emile Wanty, Le milieu militaire belge de 1914 à nos jours, Tome II, Musée royal de l’armée et de l’histoire militaire, Bruxelles, 1999, p.255.
23. F.Balace, Fors l’honneur. Ombres et clartés sur la capitulation belge, in Jours de Guerre, t. 4, Jours de défaite, II, pp. 23-24, Crédit Communal, Bruxelles, 1991.
24. Hervé Hasquin, Historiographie et politique en Belgique, Editions de l’ULB et IJD, Bruxelles-Charleroi, 1996, p.203, note 46. Van Welkenhuyzen, op. cit. Duculot, Gembloux, 1988, p.131
25. Luc Devos, op. cit., p. 51.
26. Richard Boijen, De taalwetgeving in het belgische leger, op. cit.
27. Eric Simon, Coup d’œil sur la campagne de l’ouest (Partie III), Le rapport des forces entre la Heer et l’Armée belge en mai 1940, op. cit., p.38
28. C’est ainsi qu’Henri Bernard interprète cet étrange comportement.
29. Robert Devlesshouwer, a écrit : « En 1830, les forces politiques qui font la Belgique n’imposeront sa survie qu’à la condition que l’Europe y consente. Et les puissances finissent par y consentir, à condition que la Belgique soit à nouveau aliénée en partie. Avant son indépendance, elle (si elle était destinée à être) est aliénée par sa soumission à des pouvoirs étrangers qui la gouvernent. Après, elle n’existe que dans la mesure où elle est dépossédée de ses initiatives extérieures. C’est à cette composante négative de son existence qu’Albert Ier (lors de la première guerre mondiale) et Léopold III (lors de la seconde) répondent quand ils s’en tiennent strictement à l’idée que les devoirs de la Belgique l’obligent non à se survivre comme telle, mais à s’acquitter de ses devoirs envers ses garants, devoirs considérés comme limités à la défense militaire de son territoire, dans le sens le plus étroit du terme. Il faut d’ailleurs noter que dans les deux cas, cette interprétation limitée de l’indépendance nationale ne concordait pas avec les réactions d’une partie importante de l’opinion publique. » Quelques questions sur l’histoire de Belgique, in Critique Politique n° 2, Bruxelles, 1979, pages 5-38, p. 24.

Une publication du Centre d’études wallonnes et de République

 

 

 

http://i14.servimg.com/u/f14/17/85/94/04/th/fleche26.gifLa campagne des 18 jours

source wikipedia

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La campagne des 18 jours débuta le 10 mai 1940 avec l’invasion de la Belgique par les troupes allemandes. Elle aboutit à la capitulation du 28 mai 1940.

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Les six premiers jours de la campagne : les panzers passent la Meuse

Campagne des 18 jours
Date 10 – 28 mai 1940

Lieu Belgique
Issue Victoire allemande
Belligérants
Reich allemand
Royaume de Belgique
République française
Royaume-Uni
Pays-Bas
Commandants
Fedor von Bock
Léopold III

 

 

 

La prise d’Ében-Émael et la Résistance des Chasseurs ardennais

En mai 1940, le conflit entre la France et l’Angleterre contre l’Allemagne dure depuis septembre 1939. L’écrasement de la Pologne par l’Allemagne, consommée dès octobre 1939, a entraîné l’alliance du Commonwealth britannique avec l’Empire français. Ces deux puissances engagées dans la campagne de Norvège font de cette guerre ce que l’on appelle déjà la Deuxième Guerre mondiale, alors que, le 9 mai 1940, le Danemark est occupé par l’Allemagne.
Depuis 1936, la Belgique, restée neutre, a profité de sa situation de non-belligérance pour bâtir une défense militaire aussi forte que possible contre l’Allemagne dont on appréhende l’attaque.

La 10 mai 1940, au moment de l’attaque allemande, la Belgique est parvenue à mobiliser un total de 17% de la population masculine de 18 à 40 ans, soit 8% de la population totale du pays. Il s’agit de pourcentages supérieurs à ceux des mobilisations de la France et de l’Angleterre. L’armée belge compte alors 650 000 mobilisés sur pied de guerre depuis septembre 1939 auxquels doivent s’ajouter 50 000 miliciens (conscrits) de la classe de 1940 plus les 40 000 espérés pour 1941 et plus de 200 000 jeunes de 16 à 20 ans dont les sursitaires pour 1939 et 1940 ainsi que 89 000 sursitaires et ajournés des années précédant 1939. Mais la précipitation des événements militaires qui allaient se produire à partir du 10 permit seulement de concrétiser une partie de cette levée en masse dont plusieurs dizaines de milliers de recrues sont envoyées en France avec l’accord du gouvernement de ce pays.

En plus 10 000 gendarmes sur pied militaire viennent s’ajouter aux mobilisés effectifs. En fait, un peu moins de 700 000 hommes sont répartis le long d’un grand arc de cercle qui s’étend de l’Escaut à l’Ardenne sur 500 kilomètres. L’armée belge se compose alors de :
• 6 divisions actives d’infanterie,
• 6 divisions d’infanterie de première réserve,
• 6 divisions d’infanterie de deuxième réserve,
• 2 divisions de Chasseurs ardennais, dont une division motorisée,
• 2 divisions de cavalerie motorisée,
• 5 régiments d’artillerie d’armée,
• 1 brigade de cyclistes frontière,
• 1 brigade de cavalerie portée,
• 2 régiments légers de gendarmerie,
• 3 régiments d’aéronautique,
• 2 régiments de défense terrestre contre avions,
plus les formations de troupes des services d’armée, des services territoriaux et des civils au service de la défense (fonctionnaires du ministère de la Défense nationale, personnel infirmier réquisitionné mais non mobilisé, policiers chargés du maintien de l’ordre à l’arrière).
Au début de ce qui sera la campagne des 18 jours de l’armée belge, se produisent deux faits contrastés qui relèvent des surprises de la guerre. Tout d’abord, le Fort d’Ében-Émael, réputé imprenable est pris le 11 mai, après 24 heures de résistance, grâce à l’emploi de charges creuses utilisées par des parachutistes déposés sur la superstructure du fort par des planeurs remorqués par avion depuis l’Allemagne. La nouvelle de la chute du fort porte un coup terrible au moral de l’armée belge.

À l’autre extrémité du pays, la division des Chasseurs Ardennais manifeste une combativité qui surprend les Allemands. Les Chasseurs ont été créés seulement depuis quelques années par conversion du 10e régiment de ligne considéré comme une des meilleures troupes de l’armée belge, déjà en 1830 et, surtout en 1914-18.

Surprenante résistance : Bodange, Martelange, Léglise, Witry, Chabrehez, Bastogne.

Le 10 mai, dans la nuit, sur la base de renseignements venus des attachés militaires belges et hollandais à Berlin, on sait que l’Allemagne va attaquer les Pays-Bas et la Belgique. L’alerte est donnée. Dans le Luxembourg belge, des mouvements inquiétants à la frontière et au Grand-Duché de Luxembourg confirment le bien fondé de l’état d’alerte. Aussi, le général Keyaerts, commandant en chef des Chasseurs ardennais, donne-t-il l’ordre de procéder, dans toute la province de Luxembourg, aux destructions prévues de longue date pour enrayer toute attaque. À 3 heures 45 du matin, les ponts sautent et les obstacles s’abattent sur les routes, complétant les chicanes construites en des points cruciaux du réseau de communication. En vertu d’une large délégation de pouvoirs qui donne aux Chasseurs ardennais la capacité d’entamer les opérations de la défense avancée de la province s’ils l’estiment nécessaire, le général n’a pas attendu l’ordre du grand quartier général belge. En plus de cette résistance, les Allemands doivent éliminer des barrages érigés par le génie belge, contourner des ponts détruits et construire des passerelles1. Un seul pont, celui de Butgenbach, près de Malmedy, échappe à la destruction à cause de citoyens belges d’origine allemande ralliés à l’Allemagne nazie qui guident un commando allemand qui parvient à désamorcer la charge explosive 2. L’offensive allemande débute alors que l’ambassadeur d’Allemagne à Bruxelles n’a même pas encore présenté l’ultimatum allemand au gouvernement belge.

Quand le jour se lève à Martelange, Chabrehez et Bodange, les Allemands tentent de passer sur des routes sinueuses à deux bandes de largeur parsemées de ponts sautés, d’épais murs et d’entonnoirs et environnées de champs de mines qui rendent dangereuses les tentatives de contournement des obstacles3. A la frontière belgo-luxembourgeoise, une petite compagnie de 50 chasseurs ardennais applique la consigne qui est de tenir la position à la condition de ne pas se laisser encercler. Les chasseurs s’opposent à des blindés précédés par une infanterie d’assaut. Ils résistent4, bloquant la masse des blindés qui accomplissent de ce côté la véritable offensive allemande visant le secteur de Sedan. Les canons des chars n’ont pas raison des massives fermes ardennaises et, pendant huit heures, le commandant Bricard et ses hommes résistent en appliquant la consigne en vertu de laquelle il était ordonné de résister tant qu’on ne recevait pas d’ordre de repli. Et cela même si le silence téléphonique pouvait faire craindre que les lignes soient coupées par l’ennemi. Cependant, les commandants locaux pouvaient prendre sur eux d’autoriser le repli de toute troupe qui se trouverait en risque majeur d’être faite prisonnière. Mais ce n’est qu’après la mort du commandant Bricard que les chasseurs rescapés de Bodange décrocheront pour rejoindre les lignes belges campées en deuxième échelon, au sortir des forêts. De fait, la 1re Division de chasseurs ardennais stationnait tout le long de la frontière, entre la Belgique et le Grand-Duché de Luxembourg, avec des détachements d’artillerie étalés en deuxième échelon en avant de la Meuse. À Martelange, la résistance des Chasseurs sera commémorée, après la guerre, par un monument représentant un sanglier, l’emblème des Chasseurs Ardennais, en position d’attaque.

L’état major allemand, constatant la résistance, pour lui, inattendue, des Chasseurs ardennais, ainsi que les difficultés de franchissement du dédale ardennais parsemé d’embûches (ponts sautés, chicanes sur les routes, etc…) 5 décida d’improviser un raid sur les arrières belges, décision prise par Hermann Göring maréchal de la Luftwaffe dès le 10 mai6. Ce genre d’improvisation -dans le style qu’illustreront les commandos anglais- ne correspondant pas à l’esprit de planification rigoureuse de l’attaque du 10 mai 1940, il en résultera un manque de rigueur face aux imprévus qui empêchera l’opération de réussir à cent pour cent7. Cent avions légers Fieseler Storch sont rassemblés dans des brefs délais. Ce sont des appareils de liaison capables d’atterrir sur des terrains accidentés, comme des champs, mais non prévus pour des missions de transport de troupes en zone de combats. Ils transportent chacun deux combattants en plus du pilote. Il s’agit de prendre les Belges à revers. La manœuvre est baptisée Niwy du nom des localités prévues pour les atterrissages, Nives et Witry. Mais l’opération va échouer partiellement car les avions ne sont pas armés et ne peuvent affronter le feu ennemi.

Aussi, confrontés à des tirs belges venus du sol, plusieurs appareils se déroutent-ils par des manœuvres d’évitement à basse altitude. Il en résulte que plusieurs pilotes sont désorientés et que quelques avions s’écrasent au sol et brûlent en dehors des terrains prévus qui avaient été sélectionnés en étudiant les cartes belges d’état-major que les Allemands possédaient depuis l’avant-guerre. Les rescapés coupent des lignes téléphoniques et arraisonnent des voitures civiles dans le but de se déplacer vers Witry, comme prévu, à l’origine8. Surgissent alors des troupes belges de second échelon de la ligne de défense Libramont-Neufchâteau accompagnées de chars T-15. Les Allemands fuient vers Witry. C’est là qu’arrive une deuxième vague de Fieseler Storch grâce à laquelle les « commandos » allemands peuvent repousser une deuxième attaque belge. Mais le but originel du raid n’est pas atteint, n’ayant pu entraver les itinéraires par lequel les Belges allaient faire retraite. Les « commandos » allemands foncent alors vers Fauvillers pour y joindre les troupes de la Wehrmacht qui venaient de vaincre la résistance des Chasseurs Ardennais de Bodange.

Pendant ce temps, les Français venus du Sud pourront s’installer, les 10 et 11 mai, le long de la Meuse, en territoire belge. Mais ils ne pourront empêcher la traversée du fleuve les 11 et 12 mai. Dans le reste de la province du Luxembourg, les Chasseurs ardennais appliquent la tactique qui leur a été enseignée. Ainsi, dans le sud de la province, après avoir détruit les ponts et créé des obstacles de toutes sortes, ils avaient l’ordre de se retirer en effectuant des tirs de couverture, laissant la place à des unités françaises, en accord avec l’état-major français. À Chabrehez, la résistance ardennaise utilise les fermes et des fortins en béton tout comme à Bastogne où le caporal de réserve Cadi se fait tuer dans son fortin bien qu’un blindé léger des chasseurs soit parvenu à mettre hors de combat quatre chars allemands avec son canon de 74. Dans les autres parties du Luxembourg belge, les feux d’interdiction et les destructions préparées à l’avance retardent l’avance allemande dont les troupes ne pourront se regrouper devant Sedan que les 11 et 12 mai en vue de la percée décisive. Les blindés légers français, étant entrés en Ardenne belge, dès le 10 ont pu reculer en bon ordre, mais en perdant la moitié de leur effectif, devant des panzers supérieurs par le nombre et la qualité de leurs cuirasses.
Finalement, les Allemands ne pourront attaquer vers Sedan que le 12. La résistance des Chasseurs Ardennais et l’échec partiel de l’opération Niwy (Nives-Witry) avaient accordé un léger répit aux Français du général Huntziger du secteur de Sedan.

Les panzers passent la Meuse, la bataille de la Lys

La surprenante résistance de Bodange obligea les allemands, pour réduire cette poignée d’hommes, à mettre en ligne trois mille soldats appuyés par un groupe d’artillerie et cela durant huit heures de combat, alors que les 50 soldats ardennais ne disposaient ni d’armes antichars, ni de leur artillerie divisionnaire (motorisée) qui servait en fait d’appui à la 7e DI en place sur le Canal Albert9. Cette résistance inattendue entraîna un retard d’une journée dans l’application du plan allemand d’attaque des Français à Sedan. Ce n’est que les 12 mai que la Wehrmacht put réussir à pénétrer les défenses de l’armée française des Ardennes qui, pourtant, avait eu deux jours pour se préparer. Aussi, l’attaque des Allemands vers la Meuse (en direction de Sedan et Dinant) leur permettra, en raison de la défense médiocre des divisions françaises en Ardenne et sur la Meuse à Sedan et Dinant de couper les forces alliées en deux en parvenant à Abbeville, sur l’Atlantique, le 21 mai.

Pendant la percée victorieuse des Allemands à Sedan, sur le front belge, le fort d’Ében-Émael tombait après 24 heures à la suite d’une attaque de commandos déposés par des planeurs et utilisant un nouveau type d’explosif. Le sacrifice d’escadrilles belges et anglaises bombardant les ponts du canal Albert ne suffit pas à enrayer l’avance allemande, un pont ayant échappé à la destruction et les Allemands ayant édifié un pont préfabriqué. D’autre part, un pont était tombé intact entre les mains de la Wehrmacht dans le Limbourg hollandais à la suite de la retraite précipitée de l’armée néerlandaise, ce qui découvrait l’armée belge sur sa gauche. Les Chasseurs ardennais participent à ces combats du canal Albert avec leurs propres unités d’artillerie. À ce moment, le plan belge était, depuis l’arrivée du général Champon, envoyé militaire du général Gamelin à l’État-major belge, d’obéir au plan du commandant en chef français. Et celui-ci donne l’ordre d’avoir à se retirer derrière une ligne de défense allant d’Anvers à Wavre où l’armée belge pourrait faire face avec les alliés franco-anglais. Le trou entre Wavre et Namur avec sa position fortifiée, était à combler par des troupes françaises. Une importante bataille de blindés est menée du 12 au 14 mai à Hannut, puis dans les environs de Gembloux. Mais depuis que les panzers ont passé la Meuse en perçant les défenses françaises, il n’y a pas moyen de reconstituer un front continu allié et les Belges se retrouvent isolés à Namur dont la position fortifiée doit être abandonnée par le VII CA belge le 15 mai à la suite du retrait du V CA français commencé le 12 sans prévenir l’État-major belge qui sera mis devant le fait le 1510. Ensuite, les armées française, anglaise et belge ne peuvent tenir la ligne Anvers-Wavre. L’armée belge tient trois jours sur la Dendre, puis effectue le repli vers l’Escaut avec les Français. Il est alors décidé que l’armée belge doit mener une bataille d’arrêt que l’on appellera la bataille de la Lys, (mais certains auteurs militaires belges estiment, comme le fit le général Weygand le 21 mai, qu’il aurait mieux valu se battre sur l’Yser (comme en 1914), coupure plus facile à défendre).

La capitulation du 28 mai, la bataille de Dunkerque

La faiblesse au combat de certaines divisions d’infanterie flamandes et la reddition de certaines d’entre elles expliquent, a posteriori, la crainte de commandement belge de voir la combattivité de l’armée belge se caractériser sur une base wallons-flamands car on pouvait identifier l’appartenance flamande des unités depuis la réforme de 1938 qui scindait l’armée belge selon des critères linguistiques. Il y a aussi, pour expliquer la dureté de la pression de la Wehrmacht, la volonté des généraux allemands pressés de prouver qu’ils peuvent faire aussi bien que leurs collègues du sud avec le « coup de faucille » à travers l’Ardenne.
Le front belge de la Lys est percé au milieu de la journée du 27 mai, au bout de cinq jours de combats. D’autre part, les troupes anglaises abandonnent la droite de l’armée belge pour retraiter précipitamment en vue de se rembarquer à Dunkerque. Dès ce moment, le roi et l’État-major belges se sentent abandonnés, ainsi que le relatera l’attaché militaire anglais auprès du roi Léopold III, l’amiral sir Roger Keyes. Celui-ci attestera qu’il s’est agit d’une manœuvre imposée au général en chef, lord Gort par une décision du gouvernement anglais. Et Keyes de citer une phrase de lord Gort qui mérite d’être appelée une parole historique : « Les Belges vont-ils nous prendre pour des salauds ? »11
Dès ce moment, Léopold III, qui s’estime trahi, envisage de capituler malgré l’opposition de son conseiller militaire, le général Raoul Van Overstraeten (cf. bataille de la Lys). Le roi prévient le roi d’Angleterre par une lettre personnelle qu’il fait porter à Londres et avise le général en chef français de l’armée du nord, le général Jean Blanchard que l’armée belge est au bord de l’effondrement, isolée et bientôt à court de munitions. Le message est capté par le service français d’écoute radio du colonel Thierry12. Paul Reynaud, premier ministre français prétendra plus tard que le roi Léopold III ne prévint pas ses alliés. (Mais c’est Reynaud qui n’était pas au courant de la réalité comme l’a prouvé sa stupeur, le 15 mai, quand il dû reconnaître, devant Churchill qu’il ignorait que le haut commandement français n’avait plus de réserves). Les forts de l’Est de la Belgique, dont certains continuent à combattre, (le dernier – le fort de Tancrémont- Pépinster résiste même jusqu’au 29 mai, par ignorance de l’acte de reddition du 28), seront inclus dans les exigences allemandes par un ordre spécial du roi Léopold III. Celui-ci décide de rester en Belgique, se considérant prisonnier comme ses soldats, contre l’avis du gouvernement qui fait retraite en France (après la défaite française, il gagnera Londres). L’armée belge cesse le combat le 28 mai à 4h. du matin après que le roi ait donné son accord au général Raoul Van Overstraeten pour soustraire à l’emprise allemande les soldats français de la 60e division en les faisant conduire dans des camions belges vers le 16e corps français, à Dunkerque.
Ce qui reste de l’armée belge est capturé en sa quasi totalité, un peu plus de 500 000 hommes. Mais les Français et les Britanniques vont défendre un périmètre autour de Dunkerque jusqu’au 4 juin et gagner cette bataille de Dunkerque qui permettra le rembarquement d’une partie des troupes britanniques et de nombreux Français. Mais les prisonniers seront tout de même au nombre d’un million avec un nombreux matériel. Pour le professeur Henri Bernard, une meilleure liaison avec les Alliés aurait permis à l’armée belge de tenir plus longtemps et de faire passer au Royaume-Uni jusqu’à l’équivalent de 5 ou 6 divisions13.
Bilan
Côté belge, la campagne des dix-huit jours a coûté la vie à environ 6 300 militaires belges, sans compter les blessés négligés par les Allemands et qui décéderont plus tard dans des hôpitaux belges. Le sort des militaires belges ne fut pas certain dès la capitulation, car les Allemands ne savaient pas encore ce qu’ils allaient faire d’eux. Des hommes qui avaient été faits prisonniers pendant les combats étaient parqués dans des camps provisoires mal gardés et éparpillés à travers la Belgique et une notable partie d’entre eux parvint à fuir, surtout tout au début de leur incarcération, 150 000 approximativement. Le reste fit l’objet d’un tri opéré par les Allemands pour sélectionner les hommes qu’ils considéraient comme des spécialistes nécessaires pour faire fonctionner l’industrie, l’administration et les transports en commun du pays occupé qu’ils comptaient bien utiliser à leur profit. À ce titre, un peu plus de 300 000 hommes furent libérés. Parmi eux, un certain nombre d’officiers qui allaient être obligés de pointer régulièrement au siège d’un office de contrôle nommé « OTAD ». Le reste des militaires belges, plus ou moins 215 000, fut transporté en Allemagne, en train ou en bateau. Les officiers furent internés dans les Oflags (Offizierslager), principalement à Prenzlau, Tibor et Luckenwalde. Les autres militaires furent envoyés dans les stalags (Stamm-lager camp de base).
Dans le cadre de la Flamenpolitik, Hitler décida la libération des miliciens, sous-officiers et officiers de réserve néerlandophones. De nombreux miliciens francophones, dont pratiquement tous les Bruxellois, réussirent à passer le test linguistique et perçurent le Entlassungsschein leur permettant de regagner leur foyer. Au total, cette sélection à base ethnique entraîna la libération de 79 114 prisonniers selon un décompte allemand. Mais 30 000 militaires de carrière néerlandophones, y compris des officiers qui manifestaient un patriotisme qui heurtait les Allemands, restèrent prisonniers jusqu’à la fin de la guerre. Il resta donc un peu plus de 105 000 militaires belges dans les camps jusqu’à la fin de la guerre. D’autre part, 770 prisonniers parvinrent à s’évader au fur et à mesure des années et 12 476 malades graves furent rapatriés dans le cadre d’accords patronnés par la Croix-Rouge internationale, mais 1 698 prisonniers moururent en cours d’internement.

source wikipedia

 

 

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

22 janvier 2013

Maurice Gamelin

Classé sous — milguerres @ 21 h 41 min

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Chronologie et batailles de la Seconde Guerre mondiale

Maurice Gamelin  171209 Maurice Gamelin Général…à sa juste valeur !
Vichy « ne l’a pas regardé du bon oeil » !!…

Maurice Gamelin
source wikipédia

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Maurice Gamelin est un général français, né le 20 septembre 1872 à Paris 7e, ville où il est mort le 18 avril 1958 dans le 5e arrondissement1. Il commanda l’Armée française pendant la drôle de guerre de 1939-1940 et vit sa stratégie mise en déroute par les Allemands lors de la percée de Sedan. Pendant le régime de Vichy, Gamelin fut arrêté et interné en Allemagne.

Jeunesse

Maurice Gustave Gamelin est né le 20 septembre 1872 à Paris où il vécut son enfance au no 262 du boulevard Saint-Germain, en face du Ministère de la Guerre. Son père Zéphyrin, contrôleur général des Armées, s’était distingué au service de Napoléon III et fut blessé à la bataille de Solférino en 1859. Sa famille maternelle – les Uhrich – est de souche alsacienne. Très jeune, il manifeste un intérêt pour les questions militaires mais, comme on lui reconnaît également un certain talent pour les arts, ses parents préfèrent d’abord l’encourager dans cette voie. Il fréquente le collège Stanislas de la rue du Montparnasse, puis, brillant élève désormais déterminé à s’engager dans une carrière militaire, il intègre Saint-Cyr le 31 octobre 18912 et en sort major de promotion en 1893.

Début de carrière militaire

C’est en Afrique du Nord qu’il commence sa carrière d’officier, d’abord au 3e régiment de tirailleurs algériens, puis à la brigade topographique de Tunisie, où il peut mettre à profit ses dons pour le dessin et l’observation.
Revenu en métropole en 1897, il prépare le concours d’entrée à l’École supérieure de guerre. Huitième au concours d’entrée, il en sort deuxième. Esprit fin, cultivé, travailleur et doué pour les études de tactique militaire, il se fait remarquer par le futur général Lanrezac, alors commandant en second de l’école. Il poursuit ensuite comme stagiaire à l’état-major du 15e corps une carrière qui s’annonce d’ores et déjà brillante. Passé en 1904 du service d’état-major à la troupe (en tant que commandant de compagnie au 15e bataillon de chasseurs), il se montre toujours aussi efficace et fait l’admiration de ses supérieurs. En 1906, il publie son Étude philosophique sur l’art de la Guerre, qui le place d’emblée parmi les meilleurs penseurs militaires de son temps.

L’année 1906 marque le tournant de la vie de Gamelin. Cette année-là, en effet, il est nommé officier d’ordonnance du général Joffre qui commande alors la 6e division d’infanterie. Cette nomination doit beaucoup à l’entremise du lieutenant-colonel Foch, qui était alors professeur à l’École de Guerre et qui avait eu l’occasion d’apprécier les hautes qualités de son ancien élève. Dès lors, la carrière du jeune capitaine breveté se confond avec celle de Joffre. En 1908, il le suit à l’état-major du 2e corps d’armée, puis en 1910 au Conseil supérieur de la guerre. Il est nommé chef de bataillon en 1911 et doit se séparer provisoirement de son chef pour prendre le commandement du 11e bataillon de chasseurs, à Annecy. Mais cette séparation est de courte durée puisque, le 23 mars 1914, Joffre le rappelle à son service à l’état-major général.

Première Guerre mondiale.

Gamelin est toujours le collaborateur dévoué de Joffre lorsque commence la Première Guerre mondiale. À ce poste, il fait preuve d’un zèle et d’une efficacité de premier ordre, surtout lors de la bataille de la Marne où il rédigea les instructions qui allaient conduire à la victoire. C’est également à cette époque qu’il se rend compte de l’imbrication étroite du politique et du militaire pour la conduite des opérations. Le 1er novembre 1914, il est nommé lieutenant-colonel et quitte le Grand Quartier Général (G.Q.G.) pour prendre le commandement de la 2e demi-brigade de chasseurs à pied. Avec elle, il combat en Alsace (sur le Linge notamment) puis dans la Somme. Nommé colonel en avril 1916, il poursuit son ascension et fait sans cesse l’admiration de ses supérieurs : au feu, comme dans un bureau d’état-major, Gamelin semble décidément un officier de très grande envergure. Le 8 décembre 1916, il est nommé général de brigade à titre temporaire : il ne sera resté colonel que huit mois. Après un bref retour au G.Q.G., il devient chef d’état-major du groupe d’armées de réserve (général Micheler). Le 11 mai 1917, il reçoit son dernier commandement de la guerre, celui de la 9e division d’infanterie, dont il garde la tête jusqu’à l’armistice. Soucieux d’économiser la vie de ses hommes, il n’en témoigne pas moins d’une grande habileté tactique, comme en attestent ses combats dans la région de Noyon, aux heures critiques du printemps 1918.

Entre-deux-guerres

De 1919 à 1924, le général Gamelin dirige la mission militaire française au Brésil. Puis il est nommé commandant des troupes françaises au Levant (1924-1929). À ce poste, il achève la pacification du territoire. Rentré en France, il prend le commandement de la 20e région militaire à Nancy.

Soutenu tout au long de sa carrière par Édouard Daladier, il succède, en 1931, au général Weygand au poste de chef d’état-major général. Il a en charge la direction du Grand quartier général des forces terrestres françaises. À partir de 1935, il cumule cette fonction avec celle d’inspecteur général de l’armée. Avant lui, seul Joffre avait eu autant de pouvoir. Il devient ensuite le premier titulaire du poste de chef d’état-major de la Défense nationale, avec une mission de coordination entre les trois Armées (terre, air, mer), suite au décret du 21 janvier 1938.

Gamelin joue ainsi un rôle déterminant dans la préparation de la France au conflit à venir. Il imprègne de ses conceptions – aussi floues ou obsolètes soient elles – l’armement, l’organisation et l’entraînement de l’armée.

Seconde Guerre mondiale
La défaite

Le généralissime des Forces armées françaises au cours de la Seconde Guerre mondiale était un des généraux les plus intellectuels de son époque. Il était respecté, même en Allemagne, pour son intelligence et sa subtilité. Malgré cette finesse et ses bons états de service pendant la Première Guerre mondiale, son commandement des armées françaises jusqu’à la bataille de France en mai 1940 fut un désastre.

Gamelin soutint un plan stratégique défensif consistant à attendre l’attaque allemande, en conservant un front continu de la Suisse à la mer du Nord, derrière la ligne Maginot le long de la frontière allemande, puis avec des divisions de second ordre derrière l’obstacle naturel des Ardennes, enfin grâce à des troupes mobiles jusqu’à la mer. Anticipant l’agression de la Belgique et des Pays-Bas, il mit au point une manœuvre consistant à avancer en Belgique jusqu’à la Dyle pour à la fois raccourcir la ligne de front et rallier les troupes belges. Il imposa la « variante de Breda », consistant à placer à l’extrême nord du front la 7e armée du général Giraud, pour « tendre la main aux Hollandais ». Cette manœuvre fut exécutée dès le début de la campagne, déplaçant les meilleures unités françaises et leur soutien aérien très loin du lieu de l’attaque véritable des Allemands.

Après la percée de Sedan, le Président du Conseil Paul Reynaud limogea Gamelin, le 17 mai 1940, et le remplaça par Weygand.

Au rang des nombreuses erreurs de Gamelin, caractérisant son incompétence, on peut citer :
une faible capacité à mener les hommes, organiser, et un manque de charisme général. Ses subordonnés, dit-on, l’avaient surnommé « Baudelaire », car on disait que toute sa doctrine se résumait dans le vers : « Je hais le mouvement qui déplace les lignes ».
Des conceptions obsolètes de l’emploi de l’aviation, des chars, des éléments motorisés, de l’artillerie, des fortifications. Gamelin ne tint aucun compte des développements modernes et ne tira guère d’enseignement de la rapidité de la campagne de Pologne, restant attaché à l’expérience du conflit de 1914-1918, et arguant que « la Pologne n’est pas la France ». S’il adhérait à cette doctrine conservatrice, force est d’observer que le gouvernement et la plupart des officiers de l’époque y souscrivaient également ;
une doctrine militaire ultra-défensive qui empêcha les forces alliées de porter des coups mortels à l’Allemagne dès septembre 1939, la ligne Siegfried n’étant protégée que par des forces de réserve alors que le gros de la Wehrmacht combattait en Pologne (privée ainsi de tout soutien militaire à l’Ouest). Des experts militaires ont depuis lors estimé que les armées françaises auraient eu de grandes chances de succès dans une offensive déclenchée contre le front Ouest (face à la ligne Siegfried) à l’automne-hiver 1939. Le gouvernement et le général Gamelin refusèrent également d’utiliser le bombardement stratégique contre les cibles industrielles allemandes par crainte de représailles ;

La mauvaise organisation du plus haut niveau de l’armée, se caractérisant par une dilution des responsabilités sur un front crucial ; en Belgique, on ne sut trop qui commandait la coalition interalliée : était-ce le général Billotte, chef du 1er groupe d’armées, le général Georges, commandant du front Nord-Est, ou le généralissime lui-même ? L’envoi d’un officier de liaison auprès du le roi des Belges Léopold III, le 10 mai, ne pouvait être que trop tardif pour permettre une coordination efficace entre Belges et alliés. Le gouvernement belge refusait depuis 1936 tout contact entre les états-majors belge et français: il se conformait ainsi à la politique de stricte neutralité voulue par Léopold III. Même après l’affaire du 10 janvier 1940, lorsque les Belges eurent entre les mains des documents du haut commandement allemand indiquant que le sol de la Belgique serait violé par les forces allemandes, le gouvernement de Brucelles refusa fermement tout contact avec l’état-major français. Le Haut Commandement français hésita entre plusieurs mesures (défense sur le canal Albert, sur une ligne Anvers-Namur, défense de la frontière française). Le général Gamelin redoutait une « bataille de rencontre » en Belgique.

Il avait proposé au gouvernement français, dès le 2 septembre d’attaquer l’Allemagne en passant par la Belgique et d’atteindre la zone industrielle de la Ruhr, poumon vital de l’industrie allemande.
Le gouvernement français refusa cette possibilité.

Un commandement privilégiant les contacts avec les hommes politiques parisiens – depuis son quartier-général de Vincennes – plutôt que la proximité du front. Ce point était encore exacerbé par la réticence de Gamelin à employer la radio pour transmettre ses directives, préférant le téléphone filaire ou les coursiers. Le processus de décision français était ainsi plus lent que celui des Allemands. En ce qui concerne le choix de rester à Vincennes, il s’explique par la loi de 1938 sur la direction de la guerre. La responsabilité de la direction de la guerre incombe au gouvernement. C’est écrit en toute lettre et c’est cette loi qui s’applique dès le 2 septembre 1939
Une vision du théâtre d’opérations qui lui fit regarder le secteur des Ardennes comme impénétrable, au grand dam du général Corap, commandant la 9e armée française dans ce secteur, qui ne cessa de signaler en vain l’insuffisance en hommes et en matériel sur ce front et sa perméabilité de fait ; de même le maintien excessif de forces derrière la ligne Maginot, excessivement gourmande en personnel alors que celle-ci aurait dû permettre une grande économie de troupes.

Naturellement, dans ses mémoires, Gamelin tente de se racheter, soulignant par exemple qu’il préparait une contre-attaque le jour même de son remplacement par Weygand mais oubliant bien sûr ses nombreuses erreurs. De fait, Paul Reynaud avait également des raisons politiques pour le remplacer. La raison essentielle pour laquelle Paul Reynaud tenait à le remplacer c’est que le général Gamelin était soutenu par Edouard Daladier. Or une sourde hostilité opposait Daladier à Reynaud. Cet antagonisme entre ces deux personnages est caractéristique de la fin de la IIIème République. Daladier est conservé dans le cabinet Reynaud parce que sans lui, les radicaux ne soutiendraient pas le gouvernement Reynaud. Même avec l’appui du gouvernement, Reynaud n’a été élu qu’à une seule voix de majorité. Reynaud aurait aimé prendre le portefeuille de la Guerre et de la Défense nationale, mais Daladier tenait à le conserver et c’était le prix de sa participation.

Le général de Gaulle ne l’appréciait pas non plus (Mémoires de guerre, L’appel 1940-1942, p. 27-28, éditions Plon). C’est pourtant Gamelin qui confia à de Gaulle fin avril 1940 le commandement de la 4e division cuirassée et le proposa au ministre pour être promu au grade de général à titre temporaire. Pendant sa captivité en Allemagne, il se réconcilie avec Paul Reynaud qui avoue avoir été abusé par Pétain et Weygand. Il faut noter que lors des tractations politiques Daladier-Reynaud, Pétain était ambassadeur en Espagne, il y restera jusqu’à ce qu’il soit rappelé à Paris par Reynaud qui en a besoin comme caution et Weygand était au Levant. Il sera rappelé le 17 mai pour remplacer Gamelin.C’est Reynaud qui a fait ensuite entrer Pétain au gouvernement comme vice-président du Conseil et qui a nommé Weygand en remplacement de Gamelin. Dès le début de son gouvernement, le 22 mars, Reynaud était entouré de « bellicistes » et de « pacifistes » et dans son entourage très proche, les « pacifistes » avaient une place prépondérante, notamment son égérie Hélène des Portes. Quant au général de Gaulle, Reynaud aurait voulu l’avoir à son cabinet dès le 22 mars, mais Daladier s’y est opposé. Il ne sera sous-secrétaire d’État à la Guerre qu’au remaniement de mai-juin 40 lorsque Daladier aura quitté le gouvernement.

Selon certains historiens (mais pas la majorité), Gamelin souffrait de syphilis3. Parmi cette minorité, un certain nombre prétendent que cette maladie aurait eu un impact négatif sur sa lucidité[réf. nécessaire] (ce qui semble bien surprenant pour un homme qui vécut jusqu’à 86 ans avec toute sa lucidité et qui a écrit ses mémoires lui-même).

Procès et emprisonnement

Après la défaite, il fut arrêté le 6 septembre 1940, puis inculpé au procès de Riom, aux côtés de Léon Blum, Édouard Daladier et Paul Reynaud. S’il garda le silence dignement en présence de l’ennemi, il en alla tout autrement de ses co-inculpés, qui présentèrent une défense tellement brillante de leur action à la tête du gouvernement que le procès fut prématurément ajourné. Il fut emprisonné par le régime de Vichy au fort du Portalet dans les Pyrénées avec Léon Blum et Édouard Daladier. Lors de l’occupation de la zone libre par les Allemands en novembre 1942, il fut interné en Allemagne près du camp de concentration de Buchenwald où il fut logé dans un baraquement réservé et chauffé, avec Léon Blum et Léon Jouhaux. Ces trois personnalités seront rapidement transférées au château d’Itter en Bavière où elles seront rejointes par Paul Reynaud et Jean Borotra puis plus tard par le général Weygand et le colonel de La Rocque. Les Américains les libéreront le 5 mai 1945.

Après-guerre

De retour en France, Gamelin choisit de se poser en victime, bien qu’on ne lui demandât que peu de comptes. Il publia ses mémoires, sous le titre Servir, mémoires consacrés essentiellement à justifier sa conduite de la guerre durant la campagne de France en 1939-1940. Churchill l’évoque ainsi dans ses propres mémoires : « C’était un homme qui aimait son pays, plein de bonnes intentions et qui connaissait son métier. »

Il est inhumé au cimetière de Passy (Paris 16e).

Écrits

Étude philosophique sur l’art de la guerre, Chapelot, Paris, 1906. 107 p.
Trois étapes de l’avant-guerre, Les Œuvres libres, Paris, no 13, 1921
Instruction sur l’organisation et le fonctionnement de l’aviation sanitaire en temps de guerre, Imprimerie nationale, 1932, 9 p.
Servir, vol. 1, Les Armées Françaises de 1940, Plon, Paris, 1946, 380 p.
Servir, vol. 2, Le Prologue du drame, 1930-août 1939, Plon, Paris, 1946, 479 p.
Servir, vol. 3, La guerre, septembre 1939-19 mai 1940, Plon, Paris, 1946, 537 p.
Manœuvre et victoire de la Marne, Bernard Grasset, 1954.

Notes et références
↑ Archives de l’état civil de Paris en ligne, acte de naissance n° 7/1209/1872 ; avec mention marginale du décès. Autre mention : mariage en 1927 avec Eugénie Marchand.
↑ Le Pays de France, 8 août 1918, p. 3
↑ Maxime Weygand: a biography of the French general in two world wars [archive]

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Le général Henri Giraud pendant l’entre-deux-guerres : de commandant à général.
Description : Le général Giraud accompagne Monsieur Albert Lebrun, président de la République, sur un champ de manoeuvres. Edouard Daladier et le général Gamelin marchent derrière eux.

Date : 1920-1939
Lieu : Maroc / Rabat / Taza / Boured / Bou-Denib / France / Bourgogne / Côte d\’Or / Dijon / Assif-Melloud / Bou Gafer / Bir el Gardane / El Saadane / Tindouf / Algérie / Oran / Lorraine / Moselle / Metz / Meuse / Douaumont
Photographe : Inconnu
Origine : Giraud – ECPAD

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Le corps expéditionnaire britannique en France.
Description : De g. à d., le général Ironside, Winston Churchill, le général Gamelin, le général Gort, le général Georges.

Date : 1939-1940
Origine : ECPAD
Référence : dg-37-64
Référence : D13-02-97

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Papiers Gamelin – Ministère des affaires étrangères et européennes
source : www.diplomatie.gouv.fr/fr/IMG/pdf/gamelin.pdf
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papier12

sources
wikipedia
ECPAD
source : www.diplomatie.gouv.fr/fr/IMG/pdf/gamelin.pdf

19 janvier 2013

L’Ecole Centrale de T.S.F., l’appel du 18 Juin et l’entrée en résistance

Classé sous — milguerres @ 2 h 14 min

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L’Ecole Centrale de T.S.F.,

l’appel du 18 Juin et l’entrée en résistance
http://www.ece.fr/90ans/lecole-centrale-de-t-s-f-lappel-du-18-juin-et-lentree-en-resistance
http://www.ece.fr/90ans/sur-quelle-longueur-donde-fut-diffuse-lappel-du-general-de-gaulle
JJ Wanègue
voir également : L’Ecole Centrale de T.S.F. et ses soldats de l’armée des ombres

Reconstitution au Musée de Radio France du studio de la BBC à Bush House d’où le 18 Juin 1940 le Général de Gaulle lança son appel aux Français pour ne pas capituler et se joindre à lui pour résister à l’ennemi. A gauche la cabine speaker avec le texte de son discours et le micro Marconi-BBC, et à droit la cabine de contrôle. (collection du Musée de Radio France, photos JJ Wanègue)

 

 

L’Ecole Centrale de T.S.F., l’appel du 18 Juin et l’entrée en résistance jc-mon10

 

 

Paris, 18 Juin 1940, 20 heures. Cela fait quatre jours que les Allemands sont entrés dans Paris. La capitale s’est vidée de la presque totalité de ses habitants depuis une semaine. Ils s’en sont allés sur les routes de l’exode grossir ce flot de millions de personnes errant sans but précis avec pour seul motif le souvenir des atrocités vécues lors de l’offensive allemande de l’été 1914. L’irrésistible avancée de la Wehrmacht se fait chaque jour plus menaçante. Les bombardements de Varsovie, et plus récemment ceux de Rotterdam font redouter le pire. Dans cette chaude soirée de printemps il est un homme qui écoute la radio et qui, probablement lassé des propos lénifiants de la radio nationale, préfère écouter les bulletins d’information de la BBC appréciés par de nombreux Français pour leur qualité et leur précision.

Cet homme, c’est Eugène Poirot, le directeur de l’Ecole Centrale de TSF de la rue de la Lune. Après avoir été mobilisé pour cette drôle de guerre, on lui a demandé de reprendre les commandes de son école afin de former les techniciens et les opérateurs radio dont l’armée a un impérieux besoin.
Chaque jour la BBC diffuse plusieurs bulletins en français.
Lors du bulletin de 20 h 15 le speaker annonce que le général de Gaulle s’adressera le soir même aux auditeurs français à 22 heures. Peut-être que retenu par ses occupation à l’école, Eugène Poirot n’a pas entendu cette annonce car la France est à GMT -2. Il est donc 18 h15 à Paris. Mais lorsque l’on connait son souci d’être toujours informé et son patriotisme, lui qui est né avec la TSF, on sait qu’il y a dans son bureau un poste de radio balayant les ondes à la recherche des toutes dernières nouvelles.

 

 

micro-10

C’est donc par hasard que ce soir là il est présent pour ce rendez-vous avec l’histoire.
La veille, à midi, le Maréchal Pétain s’adresse aux Français depuis les studios de la radio d’Etat Bordeaux-Lafayette.
Son message est relayé par toutes les stations de radio encore en état de fonctionner.
D’une voix brisée il annonce aux Français : « … C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat.
Je me suis adressé cette nuit à l’adversaire pour lui demander s’il est prêt à rechercher avec nous, entre soldats, après la lutte et dans l’honneur, les moyens de mettre un terme aux hostilités … »
Refusant de voir la France capituler face à l’ennemi, le général de Gaulle obtient du Premier Ministre britannique, Winston Churchill, la possibilité de s’adresser aux Français.

Bien que les avis divergent sur l’heure exacte à laquelle il lança son appel du 18 Juin, de nombreux éléments concordent pour considérer que le discours qui allait redonner espoir aux Français leur fut adressé à 22 heures, heure de Londres, soit 20 heures pour la France.

C’est ainsi qu’il se rend en début de soirée à Bush House au siège de la BBC.
Il s’installe dans le studio 4C. Le speaker lui demande de faire un essai pour la voix.
De sa voix forte il dit « La France ».
Le speaker répond « parfait » comme le rapporte Jean Marin, correspondant de l’agence Havas à Londres et l’une des futures voix de la France libre.
Après la lecture du bulletin d’information par le speaker de service, il peut enfin s’adresser aux Français : « Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement.

Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s’est mis en rapport avec l’ennemi pour cesser le combat … Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là. Moi, Général de Gaulle, actuellement à Londres, j’invite les officiers et les soldats français qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes, j’invite les ingénieurs et les ouvriers spécialistes des industries d’armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver, à se mettre en rapport avec moi … »

Combien sont-ils ces Français à entendre cet appel d’un général qui, pour la plupart, leur est totalement inconnu ? On ne le sait pas.

Malgré l’existence de plus de 6 millions de récepteurs dans les foyers, soit presque un foyer sur deux, seule une partie de la population est en mesure d’écouter la radio à ce moment là, l’autre partie étant plongée dans le dénuement et le chaos inextricable de l’exode. Mais le bouche à oreilles fait son œuvre et plusieurs journaux publient le lendemain des extraits de l’appel. Les 19 et 22 Juin, le général s’adresse de nouveau aux Français.

Aucun doute que pour Eugène Poirot, à la seconde où il entend ce message, sa décision est prise. Ni le combattant de la guerre de 1914-1918, ni l’homme de radio, ne peuvent rester insensibles à cet appel. L’école entrera en résistance. Dès les premiers mois d’occupation c’est là désobéissance à l’occupant qui veut contrôler l’enseignement.

C’est aussi l’organisation d’un réseau de résistance au sein même de l’école par Lucien Chrétien, directeur des études, et Mme. Suzanne Degoix, responsable du personnel administratif. Cette dernière devient agent de liaison. L’école est le siège de quelques réunions clandestines et fait office de boîte aux lettres à la disposition d’agents extrêmement actifs. On aide les réfractaires et les résistants.
Pour cela l’Amicale des Anciens Elèves met sur pied un service anti-STO. En établissant de faux états-civils et grâce à des filières permettant le passage de la ligne de démarcation, cette association permet à plusieurs centaines de nos compatriotes d’éviter un départ forcé vers l’Allemagne.

 

 

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Ce poste de marque INOVAT à 5 lampes date de 1934. Il était la propriété de l’arrière grand-père de l’auteur de cette photo et c’est en Normandie que son aïlleul pu entendre sur cet appareil le soir du 18 Juin l’appel du Général de Gaulle. (photo/collection privée L. Le Davay)

En Février 1941, une ordonnance des autorités occupantes condamne l’école à supprimer ses cours d’opérateur et impose de larges amputations dans les programmes de cours industriels. Mais au nez et à la barbe de l’occupant, moyennant quelques manipulations pédagogiques, on arrive à enseigner les sujets interdits.

Certains élèves soucieux de ne pas ralentir leur apprentissage des techniques radioélectriques iront jusqu’à demander des cours très « privés » à des professeurs comme Jean Quinet. Un jour la gestapo vient rue de la Lune pour arrêter Lucien Chrétien. Eugène Poirot lui propose de fuir par une issue de secours. Le temps lui manque-t-il ou préfère-t-il se laisser arrêter pour éviter à l’école de plus graves ennuis ? On n’en sait rien.

Mais toujours est-il qu’il est arrêté et emprisonné. Durant tout son séjour à l’ombre le directeur le suivra sans discontinuer jusqu’à sa libération quelques mois plus tard. Son absence ne passe pas inaperçue, en particulier à l’école des Orphelins Apprentis d’Auteuil. Là, comme le raconte dans son récit Yves Salomon alors apprenti à l’atelier de radio, on y construit des postes de radio pour la marque CARAC. Lucien Chrétien y intervient comme ingénieur conseil.

Un jour il vient avec des plans pour leur faire fabriquer des cadres de réception permettant d’éviter le brouillage et de capter clairement la BBC. Puis Lucien Chrétien ne réapparait pas.

On en conclut qu’il devait avoir des activités dans la résistance et que celles-ci venaient de lui imposer de se mettre au vert.

Pour Mme. Suzanne Degoix les choses se passèrent différemment.
Elle est dénoncée, emprisonnée et torturée par la gestapo.
Mais elle fit montre d’un courage exemplaire et malgré les souffrances imposées elle trouva la force pour ne rien livrer de ce qu’elle savait et préserver ainsi bien d’autres résistants.

En conséquence de quoi elle fut déportée au camp de Ravensbrück comme prisonnier politique.
Elle n’en reviendra qu’en 1945.
Connaissant le nom de la personne qui l’avait dénoncée, elle instaura à son retour un petit rituel.

Chaque année elle prenait la peine d’appeler cette personne pour lui dire combien elle pensait à elle et qu’elle se portait toujours fort bien.
Tous ces faits sont fixés dans les trois Croix de Guerre décernées à Mme. Suzanne Degoix, à MM. Lucien Chrétien et Eugène Poirot.

Il est évident qu’au travers de ces citations l’Ecole Centrale de TSF de la rue de la Lune se trouve honorée. Mais aux travers de ses élèves et anciens élèves elle sera encore maintes fois honorée comme l’attestent les quelques récits publiés dans le paragraphe suivant.

Sur quelle longueur d’onde fut diffusé l’appel du Général de Gaulle ?

Ceux qui s’interrogent sur quelle longueur d’onde les Français avaient pu capter l’appel du Général de Gaulle lancé le 18 Juin 1940 à 20 heures, heure de Paris, se posent là une intéressante question à laquelle nous avons essayé de répondre. La BBC, qui à l’époque n’est pas repérée sur les cadrans par ses trois lettres, dispose à travers le pays de plusieurs émetteurs à vocation nationale ou régionale. A la déclaration de guerre elle procède à une réaffectation de ses fréquences. En particulier le programme national qui était diffusé en petites ondes sur 261 mètres (1 149 kHz) passe sur 449 mètres (668 kHz), l’ancienne longueur d’onde de North Regional, et sur 391 mètres (767 kHz), l’ancienne longueur d’onde de Scottish Regional. Ces deux stations sont facilement repérables sur ce cadran : North Reg. et Scottish Reg.

La longueur d’onde libérée par Londres National est ainsi utilisée pour la diffusion des programmes à destinations de l’Europe, position sur laquelle l’aiguille du cadran a été placée (Londres Nat.). En Mars 1940 la BBC procède à un changement de longueur d’onde pour ses émissions vers l’Europe. Elle se calle sur 373 mètres (804 kHz), toujours sur les petites ondes et occupe ainsi la longueur d’onde initialement utilisée par le programme Welsh Regional et qui ne figure pas sur ce cadran. A la place on y trouve la sation régionale West Reg. Ce qui veut dire que c’est a priori sur cette longueur d’onde que fut reçu l’appel du 18 Juin. Il fallait donc se mettre en PO et amener l’aiguille du cadran sur WEST REG.
A partir d’Octobre 1940 les programmes à destination de l’Europe changent encore de longueur d’onde. On émet d’une part sur 286 mètres (1 050 kHz) avec l’émetteur de Start Point. D’autre part on revient sur la longueur d’onde de 261 mètres en utilisant l’émetteur de Droitwich initialement callé sur 1 500 mètres grandes ondes. En Novembre 1941 cet émetteur reprendra ses émissions en grandes ondes sur 1 500 mètres pour diffuser les programmes à destination de l’Europe. D’autres changements dans le choix des longueurs d’onde pour ces programmes interviendront en 1943 et 1944.
On imagine aisément que tous ces changements de fréquences n’ont pas du simplifier la vie de tous ceux qui durant les heures difficiles et douloureuses de ce conflit souhaitaient entendre la voix d’une France qui avait décidé de ne pas se soumettre face à l’occupant. En conclusion, il semble établi que cet appel du Général de Gaulle lancé ce soir du 18 Juin 1940, n’a pu être reçu en France qu’en petites ondes sur 373 mètres. Mais nous ne tenons pas pour définitive cette affirmation et poursuivons notre enquête. Nous ne manquerons pas de vous tenir informés, et comme on dit « stay tuned ».

JJ Wanègue
http://www.ece.fr/90ans/lecole-centrale-de-t-s-f-lappel-du-18-juin-et-lentree-en-resistance
http://www.ece.fr/90ans/sur-quelle-longueur-donde-fut-diffuse-lappel-du-general-de-gaulle

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 voir également : L’Ecole Centrale de T.S.F. et ses soldats de l’armée des ombres

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