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10 septembre 2013

SELVES (CASIMIR, GERMAIN, Justin de)

Classé sous — milguerres @ 21 h 10 min

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La Tunisie au gré des conflits

 Ceux qui ont marqué la Tunisie 

Culture et patrimoine

SELVES (CASIMIR, GERMAIN, Justin de)

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1889-1940

SELVES (CASIMIR, GERMAIN, Justin de), né le 19 juillet 1848 à Toulouse (Haute-Garonne), mort le 13 janvier 1934 à Paris.

Sénateur du Tarn-et-Garonne de 1909 à 1927.

Ministre des Affaires étrangères du 27 juin 1911 au 9 janvier 1912.

Ministre de l’Intérieur du 29 mars au 1er juin et du 9 au 13 juin 1924.

Justin de Selves fit ses études au collège de Montauban et au lycée d’Alger. Pendant la guerre de 1870, il servit comme lieutenant au 1er bataillon de mobiles du Lot-et-Garonne et fut nommé capitaine après les combats de Chartres. Peu après, il fut appelé à la direction des services administratifs du ministère de la Guerre à Tours où son oncle, Charles de Freycinet était délégué par le gouvernement de la Défense nationale. Il suivit le gouvernement à Bordeaux puis fut chargé de la direction de la sous-intendance de Toulouse, Montauban et Aurillac.

Devenu docteur en droit, il s’inscrivit au barreau de Montauban où il réussit fort bien et fut choisi comme bâtonnier par ses confrères. Il reçut alors son premier mandat électif, celui de conseiller municipal de Montauban. Mais il entreprit alors une brillante carrière administrative. Préfet du Tarn-et-Garonne en 1880, de l’Oise en 1882, de la Meurthe-et-Moselle en 1884, de la Gironde en 1885, il fut nommé en 1890 directeur général des Postes et télégraphes. En cette qualité, il présida la conférence internationale de Paris et représenta la France, en 1891, au congrès postal universel de Vienne. Le 23 avril 1896, il était nommé préfet de la Seine par le cabinet Méline, en remplacement de Poubelle. Demeuré quinze ans à ce poste, il s’y montra, sous de nombreux gouvernements et en collaboration avec des conseils municipaux aux majorités changeantes, un administrateur particulièrement habile et avisé et réalisa une oeuvre importante, notamment dans le domaine des transports (métropolitain, tramways), des concessions d’eau et d’électricité, ainsi qu’en matière artistique (création de la commission du Vieux Paris, développement et installation des collections du Petit Palais).

Le 3 janvier 1909, il était élu au premier tour sénateur du Tarn-et-Garonne, par 324 voix sur 433 votants, en même temps que Rolland, 277 voix. Il fut réélu le 11 janvier 1920, également au premier tour, avec 332 voix sur 418 votants. Il siégeait sur les bancs de l’union républicaine.

En 1911, il démissionna de ses fonctions de préfet de la Seine pour accepter le portefeuille des Affaires étrangères dans le ministère Caillaux constitué le 27 juin. Aussitôt après, ce fut l’affaire d’Agadir. Le 1er juillet, l’ambassadeur d’Allemagne venait annoncer à de Selves que son gouvernement envoyait un navire de guerre devant Agadir pour surveiller les côtes du Maroc. Obligé d’accompagner en Hollande le président Fallières, de Selves ne put s’expliquer devant la Chambre que le 11 juillet ; ce fut pour demander l’ajournement des interpellations qui avaient été déposées et qu’il obtint par 476 voix contre 73.

Après des consultations avec l’Angleterre et la Russie, une convention franco-allemande, par laquelle la reconnaissance des droits de la France au Maroc était échangée contre celle des droits de l’Allemagne au Congo, fut signée à Berlin le 4 novembre. Seule, la partie de cet accord qui modifiait les territoires coloniaux de la France fut soumise au parlement et donna lieu à un long débat à la Chambre, au début duquel Albert de Mun déposa une motion préjudicielle. De Selves se borna d’abord à une très courte intervention, mais, devant les protestations des députés, remonta à la tribune pour des explications plus détaillées qui furent accueillies sans chaleur. Cependant la motion fut repoussée par 448 voix contre 98, et après une intervention du président du Conseil, la convention fut finalement approuvée le 20 décembre par 393 voix contre 36.

Le Sénat, saisi à son tour, nomme pour examiner le texte, une commission spéciale composée en grande partie d’anciens ministres et présidents du Conseil, présidée par Léon Bourgeois et ayant Poincaré comme rapporteur. Au cours de la séance du 9 janvier 1912, Caillaux, à la suite d’une question posée par Pichon au sujet de l’affaire de la N’Goko-Sangha et du chemin de fer Cameroun-Congo, donna sa parole qu’il ne s’était jamais mêlé de transactions politiques ou financières d’aucune sorte et qu’il n’y avait jamais eu de négociations en dehors des négociations diplomatiques officielles. Clemenceau demanda alors à de Selves : « M. le ministre des Affaires étrangères peut-il nous confirmer cette déclaration ? Peut-il nous dire s’il n’existe pas des pièces établissant que notre représentant à Berlin s’est plaint de l’intrusion de certaines personnes dans les relations franco-allemandes ? » Le ministre des Affaires étrangères répondit : « J’ai toujours eu un double souci : la vérité, d’une part et, de l’autre, le devoir que m’impose ma fonction. Je demande à ne pas répondre à la question que vient de m’adresser M. Clemenceau ». Ce dernier déclara que cette réponse ne pouvait le satisfaire car il avait « reçu des confidences qu’il n’avait pas sollicitées ». Cet échange de répliques ayant causé quelque émoi, la séance fut levée et une conversation eut lieu entre Caillaux, de Selves et Clemenceau. Puis celui-ci partit laissant en tête à tête le président du Conseil et son ministre. On apprit ensuite par Caillaux que de Selves était démissionnaire, ce qu’il confirma en quittant le Sénat. Dans la soirée, il remettait sa démission au Président de la République, déclarant : « je ne saurais assumer plus longtemps la responsabilité d’une politique extérieure à laquelle font défaut l’unité de vues et l’unité d’action solidaire ». Caillaux essaya de remplacer de Selves par Delcassé mais celui-ci, après avoir accepté, revient sur sa décision et Caillaux démissionna le 11 janvier.

L’affaire n’eut pas de suites immédiates mais on apprit plus tard que Caillaux avait effectivement engagé des conversations à l’insu de Selves qui s’en était aperçu grâce au déchiffrement de dépêches allemandes faisant allusion à ces négociations. Il s’en était plaint au Président de la République et à Clemenceau, d’où intervention de ce dernier.

Redevenu simple sénateur, de Selves rapporta notamment au nom de la commission des affaires étrangères, en 1913, le projet de loi approuvant la convention conclue à Madrid entre la France et l’Espagne « en vue de préciser la situation respective des deux pays à l’égard de l’empire chérifien ».

Le 11 octobre 1919, en tant que président de cette même commission, il invita le Sénat, dans une intervention très applaudie, à ratifier le traité de Versailles qui « constituait, disait-il, l’affirmation d’une morale internationale nouvelle et permettait toutes les espérances pour l’avenir, à condition de faire preuve de vigilance ».

De Selves fut ensuite ministre de l’Intérieur dans le 2e cabinet Poincaré (29 mars au 1er juin 1924) et conserva le poste dans le cabinet François-Marsal, à la vie brève (9 au 13 juin 1924). Elu président du Sénat le 19 juin 1924, de Selves conserva cette fonction en 1925 et 1926. Il eut ainsi à présider, le 10 août 1926, la réunion mouvementée de l’Assemblée nationale, au cours de laquelle il fut faire face aux vifs incidents provoqués par les parlementaires communistes, et notamment par Jacques Doriot. L’autorité et l’habileté dont il fit preuve en cette circonstance lui valurent, à la fin de la séance, les « acclamations prolongées » de la gauche, du centre et de la droite.

Il ne retrouva pas ce succès aux élections sénatoriales du 9 janvier 1927. Arrivé en deuxième position au premier tour, avec 188 voix sur 419 votants, il fut battu au second tour par Delthil, n’obtenant que 177 voix sur 420 votants contre 242 à son adversaire.

Justin de Selves avait été élu en 1910 membre de l’Académie des beaux- arts en reconnaissance de l’action qu’il avait menée, comme préfet de la Seine, dans le domaine artistique. Il était officier de l’Instruction publique et grand officier de la Légion d’honneur.

Il mourut à Paris le 13 janvier 1934, à l’âge de 85 ans.

Extrait du « Dictionnaire des Parlementaires français », Jean Jolly (1960/1977)

source : http://www.senat.fr/senateur-3eme-republique/de_selves_justin1727r3.html

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La Tunisie au gré des conflits

 Ceux qui ont marqué la Tunisie 

Culture et patrimoine

5 mai 2013

Ibn Khaldoun

Classé sous — milguerres @ 15 h 29 min

 

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La Tunisie au gré des conflits

 Ceux qui ont marqué la Tunisie 

Culture et patrimoine

 

Ibn Khaldoun

(732-808 de l’hégire, 1332-1406 de J.C.)

Historien, philosophe, sociologue, juge, enseignant, poète, aussi bien qu’homme politique.

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Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8Extraits de l’autobiographie.

« La famille Khaldoun est originaire de Séville ; elle se transporta à Tunis vers le milieu du VIIe siècle (de l’hégire), lors de l’émigration qui eut lieu après la prise de Séville par Ibn Adfonch, roi des Galiciens…

Nous tirons notre origine de Hadramaout, tribu arabe du Yémen, et nous nous rattachons à ce peuple dans la personne de Ouaïl Ibn Hodjr, chef arabe qui fut un des Compagnons du Prophète….

maison-i-khaldoun

Je naquis à Tunis, le premier jour du mois de ramadan 732, et je fus élevé sous les yeux de mon père jusqu’à l’époque de mon adolescence. J’appris à lire le saint Coran sous un maître d’école nommé Abou Abd Allah Mohammed Ibn Saad Ibn Boral el Ansari, originaire de Djaïala, lieu de la province de Valence (en Espagne)… Je cultivai l’art de la grammaire sous la direction de mon père, et avec l’aide de plusieurs émi¬nents maîtres de la ville de Tunis…… J’étudiai le droit à Tunis sous plusieurs maîtres, savoir … Je pourrais citer encore les noms de divers cheïkhs tunisiens sous lesquels je fis des études, et desquels je tiens de bons certificats et des idjaza. Ils moururent tous à l’époque de la grande peste.

 

File:Ibn Khaldoun-Kassus.jpg

Statue d’Ibn Khaldoun sur la place de l’Indépendance à Tunis

(Je suis nommé écrivain de l’alama par le gouvernement de Tunis ; je passe ensuite dans le Maghreb, où je deviens secrétaire du sultan Abou Eïnan).

…J’acceptai donc la charge d’écrivain de l’alama, mais avec l’espoir de pouvoir accomplir mon projet et passer dans le Maghreb….

…Je partis alors de Biskera avec l’intention de me rendre auprès du sultan Abou Eïnan, qui se trouvait à Tlemcen, et, arrivé à El-Bat’ha, je rencontrai Ibn Abi Amr. Cet officier me donna tant de marques d’honneur que j’en fus surpris, et me ramena avec lui à Bougie, dont je le vis prendre possession….

Quand le sultan Abou Eïnan fut rentré à Fez et que les savants eurent commencé à se réunir chez lui, on parla de moi dans une de ces assemblées,…

Vers la fin de l’année 756, le sultan Abou Eïnan m’attacha à son service en me nommant à un emploi dans son secrétariat. Il m’accorda aussi un haut témoignage de sa faveur en me permettant de prendre part aux discussions dont on s’occupait dans les réunions littéraires qui se tenaient chez lui, et en me choisissant pour écrire, sur chaque pièce et document soumis à son examen, la réponse qu’il jugeait convenable. Ceci souleva bien des jalousies… Il me fit donc arrêter, maltraiter et em-prisonner… ma détention se prolongea jusqu’à la mort du sultan, événement qui eut lieu environ deux années plus tard.

(Le sultan Abou Salem me nomme secrétaire d’État et directeur de la chancellerie).

Abou Salem, ayant passé d’Espagne en Afrique avec l’intention de prendre possession du trône, s’établit dans le Safiha, montagne du pays des Ghomara. Pendant ce temps le khatîb  Ibn Merzouc agis¬sait secrètement à Fez afin de lui procurer des partisans, et, connaissant les liaisons d’amitié qui m’attachaient aux principaux chefs Mérinides, il eut recours à mes services dans l’espoir de gagner ces officiers ; et, en effet, je décidai la plupart d’entre eux à promettre leur appui au prince.

Il y avait seulement quinze jours que je m’étais rallié à lui, et maintenant je me trouvais faisant partie de son cortège. Il me sut bon gré de l’empressement que j’avais mis à embrasser sa cause, et je devins son secrétaire privé, chargé de rédiger et d’écrire sa correspondance. Je rédigeais la plupart de ces pièces dans un style simple et facile, bien que je fusse alors sans rival dans l’art de donner aux phrases le tour cadencé qui caractérise la prose rimée.

Je me mis alors à cultiver la poésie, et je composai un grand nombre de pièces qui étaient, du reste, assez médiocres

Vers la fin de son règne, Abou Salem me chargea du redressement des griefs, et me procura ainsi l’occasion de faire droit aux justes réclamations de bien du monde ; j’espère que Dieu m’en tiendra compte !

Le vizir Omar, s’étant mis à la tête des affaires, me confirma dans mes fonctions et m’accorda une augmentation d’ictâ et de traitement. Mais l’imprudence de la jeunesse me porta à viser plus haut, et à compter sur l’amitié d’Omar pour en user très familièrement avec lui.

J’obtins l’autorisation d’aller où je voudrais, excepté à Tlemcen. Je me décidai pour l’Espagne, et, au commencement de l’an 764, j’envoyai ma femme et mes enfants à Constantine, pour y rester auprès de leurs oncles maternels. Ensuite je me mis en route pour Ceuta.

J’écrivis à Ibn el-Ahmer, sultan de Grenade, et à son vizir Ibn el-Khatîb, pour les informer de ce qui m’était arrivé, et je partis ensuite pour Grenade. Le huitième jour du premier rebiâ 764, je m’approchai de la ville, et le sultan, qui s’était empressé de faire tapisser et meubler un de ses pavillons pour ma réception, envoya au-devant de moi une cavalcade d’hon¬neur, composée des principaux officiers de la cour. Dès ce moment le sultan me plaça au premier rang parmi les personnes de sa société, et me fit son confident, le compagnon de ses promenades et de ses plaisirs.

L’année suivante il m’envoya en mission auprès de Pierre, fils d’Alphonse et roi de Castille… Le roi Pierre voulut alors me garder auprès de lui ; il offrit même de me faire rendre l’héritage de mes ancêtres à Séville, lequel se trouvait alors dans la possession de quelques grands de son empire ; mais je m’excusai d’accepter sa proposition.

…Mes ennemis secrets et de vils calomniateurs parvinrent, dans la suite, à éveiller les soupçons du vizir… Je reçus des lettres du sultan Abou Abd Allah (Mohammed), seigneur de Bougie, par lesquelles il m’apprit qu’il avait obtenu possession de cette ville dans le mois de ramadan 765, et qu’il désirait m’a¬voir auprès de lui. Je demandai aussitôt au sultan Ibn el-Ahmer la permission d’aller joindre ce prince… Il consentit avec un vif regret à mon départ… je m’embarquai au port d’Almeria, et, après quatre jours de navigation, j’arrivai à Bougie, où le sultan Abou Abd Allah avait fait de grands préparatifs pour me recevoir. Tous les fonctionnaires de l’État vinrent à cheval au-devant de moi ; les habitants de la ville se précipitèrent de tous les côtés pour me toucher et me baiser la main ; c’était vraiment un jour de fête !

(Bougie, où je deviens hadjeb avec une autorité absolue).

…. Peu de temps après, je m’aperçus qu’on travaillait à me desservir auprès du sultan, en me représentant comme un homme très dangereux, et je me décidai à demander mon congé.

(Je passe au service du sultan Abou Hammou, seigneur de Tlemcen).

… Le sultan Abou Hammou, ayant pris la résolution de marcher contre Bougie, m’écrivit d’aller le joindre, car il avait appris mon départ de cette ville… il m’informa qu’il m’avait choisi pour remplir auprès de lui les fonctions de hadjeb et d’écrivain de l’alama.

Mon frère Yahya, qui avait effectué son évasion de Bône, vint alors à Biskera me rejoindre, et je l’envoyai auprès d’Abou Hammou comme mon lieutenant, ne voulant pas affronter moi-même les périls de cet office. D’ailleurs j’étais revenu des séductions du pouvoir, et, comme j’avais négligé depuis longtemps la culture des sciences, je désirais m’abstenir de la politique pour m’appliquer à l’étude et à l’enseignement 

(J’embrasse le parti du sultan Abd el Aziz, souverain du Maghreb (Maroc)).

…. Quand Abou Hammou reçut la nouvelle de l’occupation de Tlemcen par le sultan Abd el-Azîz, il se hâta de quitter El-Bat’ha avec sa famille et ses partisans, les Beni Amer. Le sultan … se rappelant alors l’influence que j’exerçais sur les chefs des tribus rîahides, se décida à m’envoyer auprès d’elles afin de les gagner à sa cause. J’étais alors installé dans le couvent de Bou Medîn, avec l’intention de renoncer au monde, et j’avais déjà commencé un cours d’enseignement quand je reçus du sultan l’invitation de me rendre auprès de lui. Il m’accueillit avec tant de bonté que je ne pus refuser la mis-sion dont il voulait me charger….

… J’appris que le sultan était mort de maladie et que son fils, Abou Bekr es Saîd, enfant en bas âge, avait été proclamé par Ibn Ghazi… J’allai tout de suite me présenter au vizir Ibn Ghazi. Le vizir me fit l’accueil le plus honorable et le plus amical ; il surpassa même mon attente dans les traitements et les ictâ qu’il m’ac¬corda. Je conservai ainsi ma position à la cour ; je jouissais de la considération publique, et j’occupais une place élevée dans le con¬seil du gouvernement…. Je restais à l’ombre tutélaire du gouvernement, et je m’adonnais à l’é¬tude et à l’enseignement.

(Je fais un second voyage en Espagne, ensuite je retourne à Tlemcen, d’où je passe chez les Arabes nomades).

… Je fixai mon séjour chez eux, et ils envoyèrent à Tlemcen chercher ma famille et mes enfants. Ils promirent aussi de représenter au sultan que j’étais dans l’impossibilité de remplir la mission dont il m’avait chargé ; en effet ils lui firent agréer mes excuses. Je m’établis alors avec ma famille à Calât Ibn Selama, château fort situé dans le pays des Beni Toudjîn et que les Douaouïda tenaient du sultan comme ictâ. J’y demeurai quatre ans, tout à fait libre de soucis, loin du tra¬cas des affaires, et j’y commençai la composition de mon ouvrage (sur l’histoire universelle). Ce fut dans cette retraite que j’achevai les Prolé¬gomènes, ouvrage dont le plan était tout à fait original, et pour l’exécution duquel j’avais pris la crème d’une énorme masse de renseignements.

Autographe d’Ibn Khaldoun

En me fixant à Calât Ibn Selama, je m’installai dans un grand et solide pavillon qu’Abou Bekr Ibn Arîf y avait fait bâtir. Pendant le long séjour que je fis dans ce château, j’avais oublié complètement le royaume de Maghreb et celui de Tlemcen pour m’occuper unique¬ment du présent ouvrage. Lorsque je passai à l’Histoire des Arabes, des Berbers et des Zenata, après avoir terminé les Prolégomènes, je désirai beaucoup consulter plusieurs livres et recueils qui se trouvent seulement dans les grandes villes ; j’avais à corriger et à mettre au net un travail presque entièrement dicté de mémoire ; mais vers ce temps je fis une maladie tellement grave, que, sans la faveur spéciale de Dieu, j’y aurais succombé.

Poussé par le désir de me rendre auprès du sultan Abou ’l-Abbas et de revoir Tunis, la demeure de mes pères, ville qui montre encore plusieurs traces de leur existence et qui renferme leurs tombeaux, je me mis à solliciter de ce prince la permission de rentrer sous l’auto¬rité du gouvernement hafside. Peu de temps après, je reçus des lettres de grâce et l’invitation d’aller le trouver sans retard.

J’arrivai à Tunis au mois de châban de la même année (nov. déc. 1378 de J. C.), et, m’y étant installé sous la protection du sultan, je jetai le bâton de voyage. Ma famille étant venue m’y rejoindre, nous nous trouvâmes enfin réunis dans le champ de bonheur que ce prince nous avait ouvert.

Aussitôt que je fus arrivé à Tunis, les étudiants et même les propres élèves d’Ibn Arefa vinrent me prier de leur donner des leçons, et, comme je cé¬dai à leur demande, ce docteur en fut profondément blessé. Il en¬voya même des sommations formelles à la plupart d’entre eux pour les obliger à me quitter ; mais ils n’y firent aucune attention, ce qui ajouta encore à la haine qu’il me portait. …Vers le même temps, les courtisans tâchèrent d’indisposer le sultan contre moi ; ils travaillèrent, d’un commun accord, à me calomnier et à me nuire ; mais le prince ne fit aucune attention à leurs paroles. Comme il recherchait toujours de nouvelles connaissances dans les sciences et dans l’histoire, il m’avait chargé de travailler à l’achève¬ment de mon ouvrage ; aussi, lorsque j’eus terminé l’histoire des Berbers et des Zenata, et mis par écrit tous les renseignements que je pus recueillir au sujet des deux dynasties et des temps anté isla¬miques, j’en fis une copie pour sa bibliothèque.

…. Sachant qu’il y avait dans le port un navire apparte¬nant à des négociants d’Alexandrie et chargé de marchandises pour cette destination, j’implorai le sultan afin qu’il me laissât partir pour la Mecque. Ayant obtenu son consentement, je me rendis au port, suivi d’une foule d’étudiants, et des personnages les plus éminents de la cour et de la ville. Après leur avoir fait mes adieux, je m’embarquai, le 15 du mois de chaban (25 octobre 1382)… Le 1er du mois de chouwal, nous arrivâmes au port d’Alexandrie, après une traversée d’environ quarante jours… Je passai un mois à Alexandrie dans les pré¬paratifs pour le pèlerinage ; mais des circonstances m’ayant empêché, cette année-ci, de me mettre en route, je me rendis au Caire.

Le 1er du mois de dou ’l-hiddja (5 février 1383) j’entrai dans la métropole de l’univers, le jardin du monde, la fourmilière de l’espèce humaine, le portique de l’islamisme, le trône de la royauté, ville embellie de châteaux et de palais, ornée de couvents de derviches et de collèges, éclairée par des lunes et des étoiles d’érudition. Sur chaque bord du Nil s’étendait un paradis ; le courant de ses eaux rem¬plaçait, pour les habitants, les eaux du ciel, pendant que les fruits et les biens de la terre leur offraient des salutations. Je traversai les rues de cette capitale, encombrées par la foule, et ses marchés, qui regorgeaient de toutes les délices de la vie.

Peu de jours après mon arrivée, les étudiants vinrent en foule me prier de leur donner des leçons. Malgré mon peu de savoir, il me fallut consentir à leur désir. On me présenta ensuite au sultan, qui m’accueillit avec beaucoup d’affabilité et m’assigna une pension sur les fonds de ses aumônes, selon sa manière habituelle d’agir envers les savants. J’espérais alors que ma famille viendrait me rejoindre ; mais le sultan de Tunis l’empêcha de partir, dans l’espoir de me ramener auprès de lui. Pour lui faire changer d’avis, il me fallut avoir recours à la mé-diation du sultan égyptien.

… En l’an 786 (1384 de J. C.), le sultan déposa le cadi malékite, et me fit l’honneur de me désigner pour remplir la place vacante…. Pour ne laisser aucune prise à la malignité des cen¬seurs, je m’appliquai à rendre la plus exacte justice à tout le monde, sans me laisser influencer par le rang ni par la puissance de qui que ce fût ; je protégeai le faible contre le fort ; je repoussai toute dé¬marche, toute sollicitation, soit d’une des parties, soit de l’autre, pour m’en tenir uniquement à l’audition des preuves testimoniales. … Je marchais droit mon chemin, avec la résolution ferme et décidée de maintenir le bon droit, d’éviter toutes les vanités du monde, et de me montrer inflexible aux personnes en crédit qui voulaient m’influencer. Tels n’étaient pas, cependant, les principes des cadis mes con-frères ; aussi blâmèrent-ils mon austérité, en me conseillant de suivre le système qu’ils s’étaient accordés à adopter, savoir : de plaire aux grands, de montrer de la déférence pour les gens haut placés.

A cette même époque, un coup funeste vint me frapper : toute ma famille s’était embarquée dans un port du Maghreb pour me rejoindre ; mais le vaisseau sombra dans un ouragan et tout le monde périt. Ainsi un seul coup m’enleva à jamais richesses, bonheur et en-fants. Accablé de mon malheur, je cherchai des consolations dans la prière, et je pensai à me démettre de ma charge ; mais, craignant de mécontenter le sultan, j’écoutai les conseils de la prudence et je la gardai.

… Bientôt la faveur divine vint me tirer de cet état pénible : le sultan, puisse Dieu le protéger ! mit le comble à ses bontés en me permettant de déposer un fardeau que je ne pouvais plus porter et à quitter une place dont, à ce qu’on prétendait, je ne connaissais pas les usages.

… Trois années venaient de s’écouler depuis ma destitution quand je me décidai à faire le pèlerinage….Depuis mon re¬tour, j’ai continué jusqu’à ce moment, c’est à dire au commence¬ment de l’an 797 (fin d’octobre 1394), à vivre dans la retraite, jouissant d’une bonne santé et uniquement occupé de l’étude et de l’enseignement. Puisse Dieu nous accorder ses grâces, étendre sur nous son ombre tutélaire et regarder nos œuvres comme méritoires !

————————

Ibn Khaldoun vécut encore près de douze années, se retrouvant un temps prisonnier de Tamerlan à Damas, exerçant à nouveau périodiquement une charge de cadi. Il reprit une dernière fois cette charge

‘au milieu du mois de ramadan 808 (5 mars 1406) ; mais il mourut le 25 du même mois (15 mars 1406), âgé de soixante et quatorze ans’.

 

File:Ibn Chaldun.JPG

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8 Couverture d’une copie du Lubab al-Muhassal

Le premier livre d’Ibn Khaldoun, Lubab al-Muhassal (La Quintessence de la théologie), est un commentaire condensé de la théologie deFakhr ad-Dîn ar-Râzî, rédigé sous la surveillance de son professeur Al-Abuli à Tunis. Le manuscrit autographe, datant de 1351, est conservé à la bibliothèque de l’Escurial. Ar-Râzî est disciple de l’école acharite et Ibn Khaldoun s’en rapproche également.

Comme il l’indique dans son autobiographie, Ibn Khaldoun écrit cinq autres manuscrits de 1351 à 1364. Ceux-ci consistent en un commentaire du poème Qasidat al-Burda de Bousiri101, un traité sur l’arithmétique, un commentaire d’un poème d’Ibn al-Khatib et plusieurs résumés sur la pensée d’Averroès99. L’un de ces commentaires résumés des œuvres d’Averroès est rédigé pour Mohammed V al-Ghani pendant son séjour à la cour de ce dernier48. Le dernier des cinq manuscrits est un précis de logique également rédigé pour Mohammed V al-Ghani. Ces travaux, qui s’inscrivent tous dans la plus pure tradition théologique et philosophique de l’époque, sont aujourd’hui perdus.

Ibn Khaldoun écrit également un texte sur le soufisme, Schifa al-sa’il li tandhib al masa’il (traduit de l’arabe par René Perez sous le titreLa Voie et la Loi, ou le Maître et le Juriste), vers 1373 à Fès ; c’est plus précisément une étude de sociologie religieuse. Il répond en fait à une controverse dans les cercles religieux d’Andalousie qui pose la question de savoir si un novice (murid) doit se diriger lui-même ou s’il a besoin d’un guide spirituel (cheikh) pour atteindre la béatitude

Mais ses travaux les plus importants sont ceux qu’il a écrits lors de sa retraite à la forteresse des Beni Salama  Il s’agit de son autobiographie (Târif) qui tire son intérêt du fait de l’éclairage qu’elle donne sur les conditions de la réalisation de ses autres travaux, son Livre des exemples et surtout sa Muqaddima

 

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8 

voir également les Théories de Ibn Khaldoun  sous document word à télécharger !

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prolegomenes_tI_L18

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8A lire intégralement sous forme de livre en ligne -> Les prolégomènes. Première partie (1863).

Traduits en Français et commentés par William MAC GUCKIN, Baron DE SLANE, membre de l’Institut. (1801-1878). Reproduction photomécanique de la première partie des tomes XIX, XX et XXI des Notices et Extraits des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale publiés par l’Institut de France (1863). Paris: Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1934 (réimpression de 1996), CXVI + 486 pages. Une édition numérique réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris.

 

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8A lire intégralement sous forme de livre en ligne -> Les prolégomènes. Deuxième partie (1863).

Traduits en Français et commentés par William MAC GUCKIN, Baron DE SLANE, membre de l’Institut. (1801-1878). Reproduction photomécanique de la deuxième partie des tomes XIX, XX et XXI des Notices et Extraits des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale publiés par l’Institut de France (1863). Paris: Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1936, 494 pages. Une édition numérique réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris.


Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8A lire intégralement sous forme de livre en ligne -> Les prolégomènes. Troisième partie (1863).

Traduits en Français et commentés par William MAC GUCKIN, Baron DE SLANE, membre de l’Institut. (1801-1878). Reproduction photomécanique de la troisième partie des tomes XIX, XX et XXI des Notices et Extraits des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale publiés par l’Institut de France (1863). Paris. Librairie orientaliste Paul Geuthner, Paris, 1938, 574 pages. Une édition numérique réalisée par Pierre Palpant, bénévole.

sources 

http://classiques.uqac.ca/classiques/Ibn_Khaldoun/Ibn_Khaldoun_photo/Ibn_Khaldoun_photo.html 

Wikipedia

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26 avril 2013

L’amiral Émile Lacroix

Classé sous — milguerres @ 0 h 32 min

 

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Ceux que l’on maudirait !

 Une histoire : Bizerte et la France

L’amiral Émile Lacroix
(1883-1949)

Auteur
Christophe Lacroix 
Institut Pierre-Renouvin, Université de Paris 1.

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RÉSUMÉ
Né en 1883, dans les Côtes-du-Nord, l’amiral Émile Lacroix est le fils d’un gendarme. Entré à l’École navale en 1900, il fait une carrière maritime. En 1939, contre-amiral, il commande les contre-torpilleurs de l’escadre de l’Atlantique. Son navire est gravement touché à Mers el-Kébir. Promu vice-amiral et commandant de la 3e escadre à Toulon, avec autorité tactique sur la 4e escadre, il est envoyé le 21 septembre 1940 à Dakar pour prendre la tête de la Force Y, où il combat à nouveau les Britanniques. Vice-amiral d’escadre en mars 1941, il commande la 1re escadre des croiseurs à Toulon, second de l’amiral de Laborde. C’est à ce poste qu’il donne l’ordre de sabotage de ses navires. Retiré à Paris, il n’est pas touché par l’épuration et meurt le 1er août 1949.

• Aux origines de l’amiral
• L’aéronavale
• La 2e Escadre légère, la guerre et Mers el-Kébir
• Le commandement de l’Escadre de l’Armistice
• Dakar
• Toulon et le sabordage
• Le marin devient éléphant37, ou l’exil au milieu de la société

Quel parcours plus emblématique du destin tragique de la marine française durant la Seconde Guerre mondiale que celui de l’amiral Lacroix ? Emblématique au point d’avoir vécu comme siens les principaux drames endurés par la plus belle Marine depuis la fin du XVIIIe siècle : avec son navire-amiral, le Mogador, blessé à mort à Mers el-Kébir ; la réponse au défi britannique et à la nécessité de protection de l’Empire français face aux prétentions gaullistes avec le commandement en chef à Dakar ; et enfin le sabordage de ses navires à Toulon, le 27 novembre 1942. Emblématique aussi par son parcours à la fois classique, par son adhésion au gouvernement légal de Vichy et à sa politique, par sa conception intransigeante de la discipline, son amitié avec le chef de la Marine et dauphin du maréchal Pétain, l’amiral Darlan, et atypique, du moins dans les idées reçues, par son origine modeste, son caractère très marin, sa passion pour l’aéronavale, son refus de toute compromission avec les clientèles ou les politiques, son anglophilie, son désir (contenu) de faire appareiller les Forces de Haute Mer à Toulon.
2On l’aura compris, une biographie de l’amiral Lacroix est une invitation à dresser une nouvelle évaluation de l’histoire du corps des officiers de Marine, donc de la Marine en général, du conflit qui vit la disparition provisoire de cette dernière. Point de vue d’autant plus fort qu’il se constitue à partir du parangon d’un marin arrivé au sommet de la hiérarchie, au cœur des événements, à la popularité certaine, mais resté méconnu[1] 

. Mais dans cette même logique, pour bien le comprendre, il ne faut pas l’enfermer dans l’amiral de la Seconde Guerre mondiale, « l’amiral Mers el-Kébir – Dakar – Toulon », et se souvenir qu’il n’aurait pas dû devenir marin.

Aux origines de l’amiral
3Bien que né en Bretagne en 1883, ses origines ne prédisposaient pas Lacroix à embrasser la carrière d’officier de la Royale. Son grand-père, mort avant la naissance de son fils, était cultivateur à Valempoulières, situé dans les moyennes montagnes jurassiennes. Hauteurs qu’a quittées Jean-Pierre Lacroix, le père de l’amiral, pour ne plus y revenir, en s’installant dans les Côtes-du-Nord, après sept années de conscription dans la cavalerie impériale, lorsqu’on lui a proposé un emploi dans la gendarmerie à cheval, à Bégard. C’est dans ce petit village de l’intérieur des terres qu’il rencontre sa femme et installe les Lacroix dans un environnement bretonnant, simple et paysan.
4Émile Lacroix, après avoir perdu son père à l’âge de 10 ans, est pris en charge par le mari de sa sœur, Louis Le Razavet, qui lui fait découvrir, à l’occasion de vacances chez un cousin, la mer qui devient sa passion. Au point que le jeune homme profitera désormais de chaque congé pour la rejoindre, effectuant seul à pied les 25 km séparant Bégard de la ferme familiale des Le Razavet. L’adolescent sait tôt sa vocation : être marin.
5Ses brillants résultats lui permettent d’envisager la carrière d’officier de Marine. Après avoir fait sa scolarité au lycée public de Saint-Brieuc, il intègre la Flotte[2] 
de Brest, bien que son directeur ait tenté de lui faire préparer Polytechnique, ce qui lui a valu cette réponse ferme, pour 15 ans : « J’ai décidé d’être marin. Si je ne suis pas capable de devenir officier, j’en saurai toujours assez pour être matelot. »
6Après deux années de scolarité, Lacroix intègre, à la 30e place sur 101, l’École navale, sur le Borda (résumé à lui tout seul de la « vieille Marine » qui imprègne encore l’institution de la Royale à cette époque)[3] 
Cette École navale dont l’environnement est encore peu démocratisé et qui se situe entre Fachoda et l’Entente cordiale. Aspects peu anodins au sujet d’un outil de socialisation primaire au pouvoir structurant. Son entrée, permise par la politique méritocratique de la IIIe République, consacre une élévation sociale pour le jeune élève officier, « fils de simple gendarme, boursier et républicain »[4] 
. Ses camarades sont les futurs amiraux Derrien, Moreau, d’Harcourt et Marquis ; ses anciens sont Sablé, Darlan, Muselier, Le Bigot ; ses « fistots » Decoux et Godfroy. On retrouve parmi ceux-ci les principaux acteurs de la Marine du second conflit mondial. Plus particulièrement, Émile Lacroix va se lier d’amitié avec un certain nombre d’entre eux, dont François Darlan, qu’il invite chez lui à Bégard. Ces amis vont constituer le premier groupe dont s’entourera le futur amiral de la Flotte, ce que l’on appellera plus tard les Amis de Darlan, à la différence qu’ils ne lui devront pas leur carrière et qu’ils ne seront véritablement que sur le tard un relais du système Darlan.
7Du point de vue scolaire, l’École navale confirme les efforts d’Émile Lacroix. Il arrive rapidement à la 4e place et échoue au pied du podium, 5e, à cause d’un séjour d’un mois à l’hôpital. Il est durant les deux années premier en anglais. L’École d’application se passe beaucoup moins bien. Il y est sévèrement noté par son commandant, le c. v. Berryer, qui juge son intelligence « plus théorique que pratique » (ce que sa carrière démentira). Ce qui le fait chuter dans le classement et l’empêche d’être affecté, avec les meilleurs ou les mieux aidés, en Extrême-Orient. L’aspirant Lacroix embarque, en 1903, dans l’océan Indien, jusqu’en 1907, puis en Méditerranée. Il retrouve la Bretagne en 1909, comme second d’un torpilleur. En 1911, il passe une année de croisière le long des côtes américaines avec le vieux croiseur d’Estrées, affectation très maritime. Durant toute cette période où un officier prépare son premier commandement, l’enseigne de vaisseau ne fait, curieusement, pas de spécialité. Ce qui lui permettra d’avoir une carrière plus ouverte que l’ordinaire des officiers.

8En 1912, la campagne du Maroc lui offre la première occasion de se distinguer. Sur le croiseur Friant, puis sur le Du Chayla, il est ensuite détaché au port de Méhédiya, qui joue un rôle important dans le ravitaillement de Fez par la rivière du Sébou. Enfin, il est envoyé sur le croiseur Cassard, navire du commandant de la Division navale du Maroc, le c. v. Simon. En juillet 1913, il prend Forti, au nord d’Agadir. Cette action lui vaut la Légion d’honneur et la promotion au grade de lieutenant de vaisseau. Remarqué par Simon, il devient son adjoint de division, l’équivalent, pour une division, de chef d’état-major. En janvier 1914, il reçoit des félicitations du ministre pour son travail sur la prévision de la houle au Maroc et pour son étude sur les ports du même pays.
9En 1915, il obtient son premier commandement, une escadrille de chalutiers de l’Océan, qu’il est aussi chargé de mettre en état afin de les rendre aptes à la lutte anti-sous-marine dans la Manche. En 1916, il prend le commandement de la Somme, un chalutier, dans les Patrouilles de la Méditerranée orientale. Lacroix se distingue au point de recevoir cette note flatteuse du commandant des Patrouilles Fatou : « Malgré la concurrence de nombreux et excellents collègues, il s’est mis tout à fait en vedette dans la division des patrouilles, par son entrain et son mordant. Cet officier n’est heureux que quand il agit[5] et ses chefs partagent ce sentiment de satisfaction, car ils savent qu’il n’est pas une mission, pas une action de guerre qui puisse être mise entre de meilleures mains que les siennes. » En 1917, il est nommé adjoint à la base de Patrouilles de Patras et de Corinthe, avant de gagner au même poste la base de Corfou (base très importante, car point de ravitaillement des navires assurant le blocus de l’Autriche en Adriatique et point de passage de toutes les troupes rejoignant le front oriental). Ces fonctions lui valent cinq témoignages de satisfaction.

10En novembre 1918, à Bougie, en Algérie, un ami du Borda lui fait rencontrer sa future femme, Blanche Chichillianne, divorcée. Ils se marient en août de l’année suivante et Pierre (prénommé ainsi comme tous les aînés Lacroix) naît en mars 1920 à Toulon.
11En mai 1919, il est nommé capitaine de corvette et commandant de l’aviso Toul. Peu de temps après les mutineries, il est envoyé en Crimée, où il doit notamment participer à l’évacuation des troupes blanches, ce qui lui vaut des félicitations du ministre. En février 1921, il engage près d’Anapa, « faisant preuve de belles qualités militaires et de décision et de vigueur » dit la citation, le combat avec un bâtiment bolchevique qui l’avait attaqué inopinément. Il méritera durant cette campagne quatre citations.
12Après le combat d’Anapa, le Toul est en gardiennage et Lacroix est désigné pour prendre le commandement de l’aviso Du Couëdic. Mais il ne reste pas longtemps sur ce navire, lui aussi en carénage, et part à Cherbourg prendre le commandement du torpilleur Chastang. À ce poste, il s’occupe de la remise en état des torpilleurs livrés par l’Allemagne.
13Mais la Marine subit une grave crise après la guerre. De nombreux officiers doivent rester à terre, faute de pouvoir servir en mer. De bonnes appréciations lui permettent d’embarquer, mais il doit demander, pour continuer, à être maintenu comme commandant en second seulement sur le même Chastang. Cette attitude lui vaut d’être bien vu du commandant de la 2e flottille de torpilleurs, qui en fait son adjoint, sur leMécanicien Principal Lestin. Après un commandement en mer ininterrompu depuis la fin de la guerre, le capitaine de frégate Lacroix, depuis juin 1923, est obligé de travailler à la recherche d’une affectation intéressante à terre. La vacance du poste de sous-directeur du port de Brest l’amène à intervenir auprès du directeur Bréart de Boisanger, Breton franc à la brillante carrière de marin, à la Noël[6]

Cet exemple traduit la crise traversée par le métier d’officier de Marine au début des années 1920, lorsque la Marine doit accepter de se sacrifier au profit de l’Armée et de l’arme nouvelle de l’Air, prioritaires.

L’aéronavale
14Mais pour Lacroix cette période est davantage marquée par la perte de son second fils, Jacques, né le jour de Noël 1921 et mort le jour de Noël suivant. L’homme, sensible, n’arrive pas à s’en remettre (jusqu’à appeler sa fille Jacqueline et ne pas oublier Jacques dans son testament)[7] . Si les notes ne font pas apparaître une baisse de la qualité de son service (il reçoit en décembre 1923 un nouveau témoignage de satisfaction pour le concours d’honneur des torpilleurs), la famille Lacroix a suffisamment ressenti cette épreuve pour prêter à Darlan une tentative de remotivation, grâce à un nouveau centre d’intérêt : l’aéronavale[8] 

15Si l’on ne peut exactement expliquer l’origine de ce qui va constituer une de ses grandes passions et occuper le quart de sa carrière, en 1924, il s’intéresse aux essais effectués au sein du port de Brest. Le 1er décembre de la même année, il prend le commandement de l’Aéronautique maritime du 2e arrondissement (celui de Brest) et devient membre de la Commission d’études pratiques de l’aéronautique. En 1925, il crée, en prenant le premier commandement, l’École supérieure de la navigation aérienne. Le c. f. Lacroix reçoit pour cela deux lettres de félicitations du ministre. Enfin, en 1926, il est nommé commandant de l’aviation maritime de la 4e région, à la base aéronavale de Karouba (Bizerte).

16En 1928, souhaitant reprendre la mer, après avoir perdu l’habitude du commandement durant toutes ces années où il s’est occupé de l’aéronavale, il demande à être mis sur la liste des officiers désireux de servir en mer. Il est nommé commandant en second du nouveau croiseur lourd Duquesne. Promu en janvier 1930 capitaine de vaisseau, il devient auditeur au Centre des hautes études navales (CHEN), réservé aux officiers destinés à occuper les hautes fonctions de commandement. Le vice-amiral Bréart de Boisanger, commandant du CHEN depuis peu, qui avait demandé en 1925 que le c. f. Lacroix y entre, n’y est probablement pas étranger. Appréciant Lacroix, il le classe premier de sa promotion pour un commandement. Ainsi, en juillet 1930, celui-ci prend le commandement du récent et beau croiseur de 10 000 t Suffren, dans la 1re Division de croiseurs du contre-amiral Descotte-Genon. Il récupère, avec les deux autres croiseurs de la division, les élèves de l’école d’application, perdue en mer. Si pour le « pacha » le pouvoir de former l’avenir de la Marine constitue une joie réelle, l’expérience est un échec, à cause de la mauvaise volonté des officiers du bord de s’en occuper, en plus du service habituel[9] 

En juin 1931, le c.-a. Darlan succède à Descotte-Génon. En octobre, le Suffren fait partie de la représentation de la France lors des cérémonies du cent cinquantenaire de la bataille de Yorktown, aux États-Unis. Il reçoit à son bord le maréchal Pétain, représentant la France, pour la traversée de l’Atlantique. Cet embarquement laissera d’ailleurs un goût amer à la Marine, Pétain ayant tenu, en bon terrien, des propos désagréables sur un bâtiment incapable d’être constamment prêt à se battre, suite à une avarie qui l’avait immobilisé. Cependant, le c. v. Lacroix n’en gardera pas un mauvais souvenir, au point, plus tard, de faire trôner dans son salon la photographie, autographiée à l’occasion, du vainqueur de Verdun. Cet intermède maritime lui permet d’être absent de l’aéronavale pendant la période la plus vive de l’affrontement avec le ministère de l’Air. Il ne sera donc jamais vraiment inquiété par la menace d’un transfert des personnels entre les ministères.

17En juin 1932, il prend le commandement du porte-avions Béarn. Il retrouve l’aéronavale, mais en tant que commandant d’un navire cette fois-ci. Son service, prévu pour durer une année, est prolongé suite à une demande du v.-a. Dubois, commandant la 1re Escadre, au chef d’état-major général Durand-Viel, car le Béarn a bien progressé sous sa direction et Lacroix a « son bateau et ses marins bien en main »[10]. En 1934, il quitte le porte-aéronefs pour la base aéronavale de Berre, le temps d’un été. En septembre, il est à la tête de l’aviation de la 3e Région maritime, la plus importante, celle de Toulon. Promu, le 20 mai, contre-amiral, il est nommé quelques jours plus tard par Durand-Viel à ce qui sera le sommet de sa carrière dans l’aéronavale, la direction du service aéronautique à l’état-major.

18L’aéronavale, contrairement à une idée reçue, commence à être prise en considération. Lacroix succède et précède des éléments brillants de la Marine, Godfroy et Michelier, très proches des chefs d’état-major général Durand-Viel et Darlan, témoignant de leur part d’une prise de conscience plus précoce qu’on a voulu le dire. Le problème est d’ordres budgétaire, politique, industriel et stratégique. La Marine doit, dans la perspective du conflit à venir, s’orienter vers une guerre de liaison (méditerranéenne pour la France), nécessitant la construction prioritaire de navires de ligne. La crainte de voir certains projets confisqués par l’armée de l’Air l’incite à ne pas trop s’engager en avant, d’autant qu’elle n’arrive pas toujours à des résultats concluants dans sa production (à cause notamment des grèves du Front populaire, de l’échantillonnage)[11] 
Les deux années de Lacroix (favorisées par une conjoncture permettant des moyens supplémentaires et une menace de l’Air qui commence à se dissiper) entament la recherche d’une nouvelle cohérence stratégique de l’arme aéronautique, avec des armes de projection offensives (les hydravions torpilleurs lourds et les projets de porte-avions), avec l’abandon progressif du dogme de l’hydravion (avec les Dewoitine) et la prise en compte de la Défense contre avions à tir rapide (les 20 mm auront cependant besoin d’être complétés par du 37 mm). La rédaction d’un règlement de bord spécifique marque également un souci de rationalisation. Il restera toutefois de nombreuses imperfections au début de la guerre.
19Lacroix est donc, pendant ces quinze ans, présent à tous les postes de l’aéronautique maritime. Si on ne peut exactement le qualifier de pionnier, au sens où il s’est engagé dans l’aéronavale lorsque celle-ci existait déjà en tant qu’organisation, il est un des artisans les plus importants de l’élaboration de l’outil aéronaval français. Appartenance appuyée par des ailes d’observateur d’aviation, portées sur l’uniforme, fièrement affichées.

La 2e Escadre légère, la guerre et Mers el-Kébir

20Après son refus d’une promotion à l’état-major, Darlan, chef d’état-major général depuis janvier 1937, lui donne le commandement de la 2e Escadre légère (EL), constituée de contre-torpilleurs qui sont parmi les meilleurs du monde. Son navire amiral est le beau Mogador[12] 
Il est basé à Brest, avec l’escadre de l’Atlantique, sous les ordres de l’amiral Gensoul.
21À ce poste, il doit d’abord assurer à la tête de cette escadre, fierté de la Marine, un travail de représentation sur les côtes bretonnes, mais aussi sur les côtes ibériques. Il en profite pour observer le mouvement des navires allemands dans les ports espagnols. Lors de la déclaration de guerre, la 2e EL escorte les convois dans l’Atlantique et est endivisionnée avec les Anglais. Le c.-a. Lacroix participe notamment à la poursuite duGraf Spee, prenant un temps la tête d’un groupe franco-britannique. Avec la mise en application de la nouvelle répartition des forces navales alliées, la Force de Raid, constituée après la recomposition de l’escadre de l’Atlantique, gagne la Méditerranée et mouille dans le port de Mers el-Kébir, à partir du 28 avril.

22La guerre ne s’arrête pas avec la demande d’armistice du 17 juin. La 2e Escadre légère effectue des sorties, cherchant vainement une flotte italienne. À partir du 25 juin, les navires sont immobilisés, attendant la démobilisation des réservistes. L’Amirauté a donné des consignes pour le sabordage des navires, en cas de tentative d’une puissance étrangère de s’en emparer. Les relations franco-britanniques se sont dégradées et la visite à l’amiral Gensoul de l’amiral anglais North, dans le but d’obtenir un ralliement à laRoyal Navy, accentue l’inquiétude. Nombreux sont ceux qui, comme Lacroix, croient en la possibilité d’une attaque[13] 
23Les sentiments du contre-amiral Lacroix, à ce moment, nous sont connus grâce à un déjeuner pris à bord du Mogador, le 1er juillet, par son neveu Émile Le Razavet. La conversation porte sur l’état moral des marins de Mers el-Kebir et Lacroix regrette de ne pas avoir, à cause des conditions d’armistice, de grand-garde au large ou de surveillance aérienne. Il ajoute que sa seule source d’information est le centre naval de Nemours[14
Il est obsédé par l’exemple d’Aboukir, évoqué à nombreuses reprises, et craint d’être « coincé » dans le port, sans pouvoir réagir[15] 

Et ce n’est pas l’attitude de « cet amiral [Gensoul] coincé dans son Dunkerque », avec lequel il n’a eu aucun contact depuis plus de trois jours, qui le rassure[16
24Mais il est surpris quand il reçoit, le 3 juillet à 7 h 30 GMT, l’ordre de prendre les dispositions de combat. Il semble qu’il ait alors donné la consigne de préparer l’appareillage des contre-torpilleurs (qui est l’étape suivante et qui implique de pousser les feux), une heure en avance[17] 
À 9 h 30, il participe à la réunion des amiraux autour de Gensoul et déclare : « Ces gens-là [les Anglais] considèrent tout ce qui flotte comme un ennemi en puissance… ; ils vont nous couler ! »[18] 

Vers 15 h 30, il croit que la pose de mines à l’entrée du port d’Oran, par des hydravions, est une attaque à la torpille. Si celle-ci est infirmée, le mouvement ne peut que le renforcer dans son idée[19] 
À 16 h 18, le Mogador intercepte le dernier ultimatum britannique : « Si une des propositions n’est pas acceptée pour 16 h 30, il faut que je coule vos bâtiments. » À 16 h 28, les contre-torpilleurs reçoivent la consigne « appareillez tous immédiatement », qu’ils commencent à exécuter. Le Volta retransmet aussitôt le message du commandant en chef : « Prenez poste de mouillage prévu. » Lacroix répercute l’ordre, avant de l’annuler, « jugeant préférable de ne pas les faire mouiller [jeter l’ancre] ». Il veut pouvoir sortir le plus rapidement possible. À 16 h 56, les premiers obus tombent sur la rade. Le Mogador, à toute allure, montre la voie, mais il est obligé de s’arrêter pour éviter un remorqueur, qui dégage les filets de la porte. Un obus anglais de 380 tombe sur les grenades anti-sous-marines et volatilise le quart arrière du navire. L’amiral Lacroix, qui avait été renversé, légèrement ensanglanté par la déflagration, se lève et fait signe aux autres contre-torpilleurs, des mains, de continuer sans lui. Désormais, il va s’occuper de sauvegarder le navire et d’apporter les premiers secours.
25Huit jours plus tard, il revoit son neveu à Alger, avant de gagner Toulon. Il évoque les Anglais seulement pour dire qu’il avait des amis en face et regrette d’avoir perdu, avec sa cabine, sa collection de Shakespeare !

Le commandement de l’Escadre de l’Armistice
26Mais la carrière de l’amiral Lacroix va prendre un tournant historique après Mers el-Kébir, plus précisément le 10 juillet 1940, lorsqu’il est nommé chef de la 3e Escadre, avec autorité tactique sur la 4e escadre et la 2e Escadre légère, sous les ordres théoriques de l’amiral Gensoul[20] 

Promu vice-amiral, le 29 juillet, il est confirmé à son poste le 10 août, au moment du départ de son ancien chef. Derrière cette fonction apparaît en fait un commandement unique (au statut provisoire, à cause des négociations avec la Commission d’armistice et de l’incertitude sur l’avenir de la flotte), sous les ordres directs et indirects de Lacroix, de toutes les forces navales opérationnelles de métropole et d’Afrique (une partie importante est indisponible, soit à cause du blocus britannique, soit à cause de dommages), qui auraient dû constituer l’escadre de la Flotte de l’armistice. Ce commandement ne prendra forme qu’avec la constitution, le 24 septembre, des Forces de Haute Mer[21] 

27Cette fonction récompense des qualités de commandement opérationnel. L’amiral Lacroix est un chef de guerre, à l’image et à la popularité fortes (consacrées par les surnoms « Mimile » et « Lagadec »[22] et nécessaires dans une période qui a besoin de personnalités capables de susciter l’adhésion. Elle est aussi opportuniste, à cause des relations amicales entre Darlan et Lacroix et de l’absence, pour causes diverses, de nombreux cadres qui auraient pu prétendre à cette affectation.
Dakar
28Le hasard des événements va encore rattraper le v.-a. Lacroix et l’obliger à s’affronter à nouveau avec les Alliés d’hier. Le 21 septembre, il est nommé dans l’urgence à la tête de la Force Y, qui était commandée par le c.-a. Bourragué. Celui-ci, sous la contrainte d’un affrontement en situation d’infériorité avec les Britanniques, a dû renoncer au projet de reconquérir les colonies passées à la dissidence et revenir à Dakar. L’amiral de la Flotte a pris, sur l’instant, ce geste pour un acte de faiblesse et l’a démis de ses fonctions, au profit de son supérieur hiérarchique, dont l’assurance d’un esprit ferme et dévoué au service du gouvernement français, l’autorité charismatique, maritime et guerrière sont autant de garanties pour la réussite d’une mission de guerre et de maintien du territoire au sein de l’Empire.

29Quand l’amiral Lacroix arrive à l’aéroport de Ouakam, il s’informe de la situation auprès du contre-amiral Landriau, commandant de Marine Dakar. Il rend compte à l’Amirauté de ses impressions :
30« De l’ultimatum anglais [adressé à Bourragué lorsqu’il essayait de regagner la base] se dégage notion que toute force réunie à Dakar gêne Britanniques. Stop. Logiquement cela doit conduire soit à blocus soit à attaque Dakar. Pour le moment attaque paraît aléatoire. Stop. Par contre blocus possible et conduit à étouffement complet AOF. Stop. Ce blocus ne peut être qu’accéléré par acte hostile ou attitude déloyale de notre part.Quarto. J’estime, étant donné nos moyens, que seule solution est, sur le plan gouvernemental, établir avec les Britanniques un accord au moins tacite permettant passage transports prévus en personnel et ravitaillement question vitale pour nous, et tout faire pour éviter hostilités ouvertes entre France et Angleterre. »[23]
31On voit bien que, si le diagnostic est visiblement erroné, on est loin du bouffeur deyoums[24] que des historiens britanniques ont voulu décrire en parlant de lui[25] 

On peut aussi noter l’accord parfait avec la politique de modus vivendi recherchée par le gouvernement avec la « Perfide Albion ».
32Au niveau opérationnel, le premier souci du commandant en chef des forces navales et, compte tenu du rôle de la Marine, du responsable de la défense de la base, est de rendre ses navires manœuvrables, pour éviter le piège de Mers el-Kébir, en les faisant mouiller dans la baie de Rufisque, qui deviendra le « ratodrome », lorsque les croiseurs seront encadrés des heures durant dans cet espace réduit. Incapables d’atteindre les bâtiments de la Force Y, qui empêchent tout débarquement, et touchés par le tir des batteries côtières, les navires britanniques sont obligés de se retirer. Dakar est la dernière grande bataille navale française et une victoire à l’importance stratégique, car elle permet au gouvernement français d’assurer son influence sur l’AOF. face aux visées gaullistes et d’être en meilleure posture dans les négociations avec l’Allemagne.
33Mais chaque médaille a son revers. L’Amirauté, envisageant au moment de la bataille d’employer les forces navales disponibles à Toulon contre les Anglais, a rappelé en activité l’amiral de Laborde (qui intégrait la réserve) et donné à celui-ci l’autorité qui était celle de Lacroix, constituée organiquement en Forces de Haute Mer. Il est impossible de renvoyer Laborde dans ses foyers immédiatement. Le v.-a. Lacroix doit rester à Dakar.

Toulon et le sabordage
34Le 25 mars 1941, il est promu vice-amiral d’escadre, commandant la 1re Escadre de croiseurs à Toulon, sur l’Algérie, sous les ordres de l’amiral de Laborde. On peut s’étonner du maintien de celui-ci, aux dépens d’un chef populaire, aux qualités maritimes certaines et ami, lui, du chef de gouvernement Darlan. Mais ce dernier doit composer avec les Allemands, leur donner le maximum de garanties pour obtenir des avantages, et de ce point de vue-là Laborde est bien mieux placé que Lacroix, qui ne dispose pas de relais dans les milieux de décision[26] 

De plus, le commandant des Forces de Haute Mer l’a assuré de sa fidélité[27] 
Rien n’impose donc son départ. Au contraire, Darlan veut mettre à profit ce délai pour installer aux commandes de la flotte une nouvelle génération, toute dévouée à sa personne, avec les amiraux Gouton et Bléhaut, pour l’automne 1942, juste avant un changement de situation qu’il entrevoit pour le printemps 1943. L’amiral Lacroix, qui arrive près de la limite d’âge, est sacrifié. Le destin a décidé qu’il devrait vivre sa plus grande souffrance, couler ses navires.
35Le débarquement allié en Afrique du Nord a pour première conséquence à Toulon de repousser la cérémonie de passation de commandement, qui devait avoir lieu le 13 novembre. Le commandant de la 1re Escadre de croiseurs, qui aurait dû céder sa place au c.-a. Bléhaut, vit difficilement ces jours de novembre si particuliers, où il est difficile de savoir où est son devoir. Beaucoup veulent aller au devant des Anglo-Américains pour venger leurs camarades morts à Casablanca. D’autres, probablement la majorité (mais les sentiments étaient mélangés), souhaitent un renversement d’alliances, sans autant définir une attitude politique précise, faisant confiance pour cela au Maréchal. Le désarroi prime. L’atmosphère devient difficile au sein des Forces de Haute Mer. Pour la première fois depuis les mutineries de la mer Noire, des manifestations ont lieu sur les bâtiments pour demander un appareillage, même sur l’Algérie de Lacroix, dont la personnalité imposait pourtant. Depuis la réponse négative de l’amiral de Laborde à l’appel de l’amiral Darlan de le rejoindre à Alger, les marins savent qu’ils sont dans l’impasse, coincés entre les Allemands et l’impossibilité de rejoindre les Alliés, tant qu’une solution politique n’aura pas assuré le renversement d’alliance et évité ainsi un deuxième Mers el-Kébir[28] 

Mais c’est le « Comte Jean » (de Laborde) qui tient les cartes en main.
36Laborde, avec lequel Lacroix a de mauvaises relations[29]
. Outre leurs éducations différentes, qui se retrouvent dans leurs façons de traiter les subordonnés, les « humbles », leur lecture politique des événements n’est pas la même. Le v.-a. e. Lacroix veut, sinon rejoindre Darlan (ce qui est cependant probable, mais non prouvé), du moins appareiller. L’amiral Darrieus (qui servait alors dans les Forces de Haute Mer) raconte ce souvenir d’enseigne : « Les jeunes officiers et les jeunes marins voudraient partir, certains le confient. Mais à mesure que l’on grimpe dans la hiérarchie l’ardeur combative diminue. Il y a des exceptions et je vois encore la tête de l’amiral Lacroix, furieux de rester. »[30] 
Ce témoignage est confirmé par ceux d’autres officiers de la flotte de Toulon, sans même compter l’impression qu’il a laissée dans sa famille[31] 

Le commandant de la 1re Escadre n’est pas cependant allé au-delà, jusqu’au conflit public avec l’amiral de Laborde. Son sens de la discipline, son respect du supérieur, qui l’a toujours obligé à ne pas mettre en doute ses décisions (ce qui l’amènera à ne pas participer à l’opprobre jeté sur Gensoul), sa volonté de ne pas laisser les divisions s’installer au sein de la Marine empêchaient un tel acte d’insubordination, assimilable à une mutinerie. La réalité des moyens était aussi un obstacle, même s’il était le seul à pouvoir le faire, par son élévation hiérarchique, son autorité, sa popularité[32] 

Si l’on dépasse les difficultés d’appareillage à proximité des Allemands (mais la menace n’était encore pas trop sérieuse au 13 novembre), la « vigilance » britannique qui aurait pu amener une bataille en pleine mer, à cause de la présence du vainqueur de Dakar à la tête des navires ayant appareillé, il n’est pas sûr qu’une tentative ait pu réussir, car le second de la Flotte aurait pu ne pas être suivi par tous ses marins (et la marche d’un navire ne tolère aucune défaillance) et le commandant des Forces de Haute Mer, ayant pris des dispositions pour se protéger d’une tentative de s’emparer de lui, n’aurait pas hésité à prendre des mesures préventives s’il n’avait pas eu confiance en son subordonné. Quelles que soient les tentatives de réécrire l’histoire, la tragédie était écrite pour Lacroix et la Flotte.

37Le 27 novembre 1942, à 5 heures, le v.-a. e. Lacroix est réveillé par le commandant adjoint de l’Algérie, le c. f. Bergot[33]
Il interprète d’abord l’ordre de prendre les dispositions finales lors du sabordage, accompagnées de l’allumage des feux, comme une consigne d’appareillage, qui contredit le premier élément. Il demande une confirmation écrite et donne ensuite la consigne d’évacuer les croiseurs. Un officier allemand se présente à l’échelle de coupée. Le commandant Malgouzou doit le retarder afin d’achever le sabordage du navire, pendant que l’amiral Lacroix détruit lui-même le système radar installé clandestinement[34] 
Il les rejoint, après avoir ostensiblement salué une dernière fois les couleurs, et tente lui aussi de gagner du temps. Lacroix est fait prisonnier et emmené. Daniel Jeanlebœuf, du Strasbourg, raconte :
38« J’ai vu passer la voiture bien encadrée de l’amiral Émile Lacroix. Il faisait froid, un officier allemand a voulu lui mettre une couverture sur les épaules. Il l’a rejetée d’un geste brusque. Lorsque le véhicule roula le long des quais, on entendit : “Garde-à-vous ! L’amiral !” Et plusieurs marins criaient : “Vive Mimile !” en agitant leur bonnet. Mais d’autres pleuraient. »[35] 

39Il est retenu deux jours avec certains amiraux et commandants de vaisseaux. Passé dans la 2e section, il se retire avec sa famille à Paris et quitte la Marine sur le sabordage de ses navires. Il doit tenter de démarrer une nouvelle vie, loin de ce qui a été toute sa vie[36] 

Le marin devient éléphant[37] ou l’exil au milieu de la société
40Émile Lacroix tente d’abord de diriger une entreprise de renflouement de bateaux. Mais la découverte de malversations lui fait demander un audit et démissionner. Cette affaire ne fait rien pour relever à ses yeux l’image qu’il se fait du monde civil. Cela dans une ambiance de fin de régime, de la découverte de la politique répressive visible (les milieux maritimes de Dakar et de Toulon étaient préservés) et de la dérive milicienne du gouvernement. Malheureusement, de cette confrontation avec une réalité politique, il n’est resté aucune trace, Lacroix ayant toujours gardé une grande réserve vis-à-vis des affaires politiques, correspondant trop peu aux principes simples qui ont dicté sa vie. S’il a adhéré sans réserve à la Révolution nationale, qui répondait à sa conception traditionnelle de la société, son jugement est aussi celui du fils de la IIIe République, radical devenu conservateur, soucieux d’égalité. C’est dans ce sens qu’il condamne la franc-maçonnerie, symbole pour lui du copinage méprisant la valeur, et ressent un déséquilibre de la représentation juive aux postes de responsabilité par rapport au poids démographique de la population israélite. Cet abord républicain nous oblige à ne pas avoir cette vision caricaturale de l’officier de la Royale, à l’image de la pratique religieuse de ce croyant sans foi (mais dont les enfants seront profondément religieux).

41La période est aussi difficile pour le marin dans l’âme, qui doit vivre avec le sabordage de ses navires, la brutale fin d’activité, loin de la mer. Dans une ambiance de persécution pour la Marine qu’il a connue et aimée. À la Libération, il n’est pas jugé par la Haute Cour de justice, grâce à une intervention du gouvernement britannique pour que Dakar ne soit pas évoqué et grâce à la faible insistance de son ami le président de la Commission d’épuration de la Marine, l’amiral Sablé[38] 
Mais il constitue une exception. Ses camarades sont déchus de leurs droits, jugés, voire emprisonnés dans des conditions inhumaines (Esteva et Derrien en mourront). Ce martyre des amiraux de Vichy les pousse, en plus de leur habituelle proximité sociale, à se réunir, plus particulièrement dans une action de révision du procès du maréchal Pétain, notamment par une écriture de l’histoire de Vichy (c’est ce que nous avons appelé le « complot des amiraux », qui est une partie d’une organisation très structurée plus vaste, à l’origine de la thématique du « double jeu », de l’historiographie vichyste de Vichy)[39] 

42Le crépuscule moral est également physique. Lacroix souffre d’un long et douloureux cancer. Toussant, régulièrement mal, très amaigri, il n’est plus le marin énergique, solide, capable d’affronter les pires tempêtes, qu’il était (une photographie prise lors du mariage de son fils aîné, en 1948, le montre méconnaissable). La nuit, à l’hôpital du Val-de-Grâce, il revit, rapportèrent les infirmières, ses commandements. Il attend désormais de retrouver Jacques. Ce qu’il fait le 1er août 1949. Sa femme, de chagrin, le rejoindra trois mois plus tard.

NOTES
[ 1]Méconnu, comme nous le verrons plus tard, notamment à cause de son refus (exprimé à son entourage maritime et familial) que l’on parle de lui, imputable à une réelle modestie et à une conception désintéressée du devoir. C’est ce qui explique en grande partie l’originalité de ce travail, qui ne s’appuie pas sur des archives privées (qui n’existent plus), mais sur des archives administratives du Service historique de la Marine ou sur la mémoire individuelle (écrite et orale). 
[ 2]Nom de la classe préparatoire à l’École navale. 
[ 3]Dossier personnel de l’amiral Lacroix, Service historique de la Marine (SHM), CC7 4o Moderne 1071 (2). 
[ 4]C’est ainsi que l’amiral Lacroix décrivait le jeune homme qu’il était, confronté à la morgue aristocratique d’une minorité. Une anecdote de l’amiral Decoux met dans la bouche du commandant, souhaitant mettre en avant auprès du ministre radical Pelletan un élève d’origine modeste auquel il s’intéresse « tout spécialement », l’expression de fils de « simple gendarme » ; v.-a. E. Decoux, Adieu, Marine, Paris, Plon, 1957, p. 21.
Abréviations des grades : v.-a., vice-amiral ; v.-a. e., vice-amiral d’escadre ; c.-a., contre-amiral ; c. v., capitaine de vaisseau ; c. f., capitaine de frégate. 
[ 5]Souligné par le c.-a. Fatou. 
[ 6]Dossier personnel Lacroix, op. cit. 
[ 7]Testament amiral Lacroix, archives privées. 
[ 8]Cf. partie consacrée au choix de l’aéronavale : Christophe Lacroix, L’amiral Lacroix, exemple de l’officier de Marine, mémoire de maîtrise à l’université de Paris I, sous la direction du Pr Robert Frank, 2002, p. 74-78. 
[ 9]V. A. Philippon, Le métier de la mer, Paris, France-Empire, 1971, p. 30-31 ; C. A. Auphan, L’honneur de servir, Paris, France-Empire, 1978, p. 142-144. 
[ 10]Fonds privé amiral Durand-Viel, SHM, 120 GG2, lettre de l’amiral Dubois du 5 juin 1933, p. 226. 
[ 11]Huan et Coutau-Bégarie, op. cit., p. 142-143. 
[ 12]Beau, du moins dans sa conception. En pratique, par faute d’avoir voulu insérer trop d’innovations en même temps, le Mogador n’a jamais pu atteindre son rendement théorique et a souvent dû être caréné pour réparations ; cf. Jean Lassaque, Les contre-torpilleurs de 2 880 tonnes type Mogador (1936-1945), Marines éditions, 1996. 
[ 13]Contrairement à ce qu’écrit Gensoul dans son rapport, en plus de la visite de North, les survols de la base par des avions britanniques les 28 juin et 1er juillet (pour contrôler la disposition des navires), pour les éléments dont on est sûr, suffisaient à l’installation d’une certaine méfiance. Rapport de l’amiral Gensoul, SHM, série TTO 1.
[ 14]Nemours était un centre d’espionnage secret situé à la frontière marocaine, donc près du détroit de Gibraltar et de la base éponyme. 
[ 15]Lettre d’É. Le Razavet à l’auteur, le 11 juillet 2001. 
[ 16]Entretien de l’auteur avec Michel Béguin, le 13 mars 2002. Émile Le Razavet avait dit, il y a de nombreuses années, cet élément, oublié au moment de la correspondance avec l’auteur, à Michel Béguin. 
[ 17]Pour les questions posées par l’attitude de Lacroix à Mers el-Kébir, se référer à C. Lacroix,op. cit., p. 105-109. 
[ 18]Commandant Vulliez, Mers el-Kébir, Paris, France-Empire, 1975, p. 137-138. 
[ 19]Rapport de l’amiral Lacroix à l’amiral Gensoul, le 31 juillet 1940, SHM, série TTO 1. L’action de Lacroix pendant cette journée est, sauf mention contraire, issue de ce rapport. 
[ 20]Pour le commandement intérimaire de juillet, lire les télégrammes 3577, 3590 et 3591 du 10 juillet 1940 de l’Amirauté, SHM, série TTE 87-88 Grands Commandements, Flotte de l’Atlantique. À compléter par la série TTF 82 Divisions navales, 3e escadre ; pour le commandement confirmé du 10 août, voir l’organisation définie par les Instructions générales 1496 FMF 3 (sur le commandement des forces maritimes) et 1497 FMF 3 (sur l’organisation des forces navales) dans ce même carton ; pour l’autorité tactique sur la 4e escadre en juillet, consulter la série TTF 82 4e escadre SHM. 
[ 21]Ibid., série TTE 112, télégramme FMF 3 2024. 
[ 22]L’amiral Lacroix était appelé, affectueusement, « Mimile » par les matelots, car il leur prêtait une véritable attention, due sans doute à son origine semblable. « Lagadec », qui veut dire en breton « grand œil », employé surtout par les officiers, venait d’un de ses tics de langage : « mon œil ! », le geste joignant la parole. 
[ 23]Mordal, La bataille de Dakar, Ozanne, 1956, p. 161. 
[ 24]Anglais en argot baille. 
[ 25]Le général Watson, qui était de l’expédition franco-britannique dit que « l’amiral Lacroix arriva à Dakar par avion pour prendre le commandement et qu’il était particulièrement “monté” contre les Anglais, ayant perdu un neveu à Mers el-Kébir [le c. v. Pierre Lacroix était encore bien vivant à Dakar en septembre 1940 !] » (J. A. Watson, Échec à Dakar, Paris, Robert Laffont, 1968, p. 220). L’historien Arthur Marder, lui, a sa façon de traduire : « Une source française décrit Lacroix comme un personnage ordurier “vieux loup de mer hirsute, qui paraissait taillé au couteau. Il avait la réputation d’être un Amoureux de la guerre [War lover]” » (A. Marder, Operation Menace, The Dakar Expedition and the Dudley North Affair, Londres, Oxford University Press, 1976, p. 108). Le terme de warrior aurait été tout à fait juste. 
[ 26]L’amiral de Laborde ira même, le 7 novembre 1942, jusqu’à des discussions pour tenter de monter une expédition au Tchad, avec des armes et des uniformes allemands, qu’il aurait dirigée pour reprendre les territoires perdus. Il avait donc noué des relations très proches avec les autorités occupantes. Cf. Huan et Coutau-Bégarie, op. cit., p. 569. 
[ 27]Cdt. Vulliez, Les 20 derniers jours de la Flotte, Presses de la Cité, 1963, p. 37-38. 
[ 28]Les Forces de Haute Mer étaient en effet attendues par une flotte anglaise et des sous-marins allemands. 
[ 29]Cf. partie consacrée aux rapports entre les amiraux de Laborde et Lacroix, (C. Lacroix, op. cit.,p. 109-116). 
[ 30]A. Henri Darrieus et c. v. Jean Quéguiner, Historique de la Marine française (1922-1942), L’Ancre de Marine, 1996, p. 368. 
[ 31]Lettres du c. v. Vaury à l’auteur, les 21 octobre et 10 novembre 2001, archives privées. Entretiens avec Alex Wassilieff, le 19 octobre 2001, et le cdt. Gaydon, le 28 octobre 2001. 
[ 32]Le v.-a. Marquis, préfet maritime, n’avait d’autorité que sur les bâtiments de protection du port, de faible valeur, et sur les navires en gardiennage d’armistice jusqu’à 20 milles des côtes. Au-delà elle appartenait aux FHM. 
[ 33]Rapport de l’amiral Lacroix sur le Sabordage, SHM, TTD 273. On peut noter l’abandon dans ce document administratif de son habituel silence. Signe d’émotion. 
[ 34]Lettre d’É. Le Razavet à l’auteur, le 27 juin 2001, archives privées. 
[ 35]Antier, op. cit., p. 233. 
[ 36]Il refusera désormais de remonter sur un bateau, même lors de vacances en Bretagne, se contentant de pêcher à pied. On en imagine sans peine la signification pour cet amoureux de la mer. 
[ 37]Civil en langage baille. 
[ 38]Émile Le Razavet s’est rendu au domicile de l’amiral juste après que Sablé lui a montré la lettre britannique. Lettre d’É. Le Razavet à l’auteur, le 6 mai 2000, archives privées. 
[ 39]Voir le petit développement que nous avons fait dans notre mémoire de maîtrise, op. cit., p. 171-175. 

POUR CITER CET ARTICLE
Christophe Lacroix « L’amiral Émile Lacroix », Guerres mondiales et conflits contemporains1/2004 (n° 213), p. 25-38.
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2004-1-page-25.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.213.0025.

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Ceux que l’on maudirait !

 Une histoire : Bizerte et la France

 

 

14 avril 2013

L’affaire de Bizerte: Une crise géopolitique méconnue -Sébastien Abis

Classé sous — milguerres @ 21 h 46 min

 

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Une histoire : Bizerte et la France

 

L’affaire de Bizerte

Une crise géopolitique méconnue[1)

Sébastien Abis 

 article disponible sous format word, téléchargez…bonne lecture ! -> L’affaire de Bizerte Sébastien Abis www cairn info

 

Dans l’historiographie abondante du processus de décolonisation de l’Afrique du Nord, rarement la question de Bizerte est évoquée parmi les dossiers majeurs ayant fortement animé les relations de la France avec les nouvelles nations maghrébines indépendantes. Or Bizerte, cette ville perchée au Nord de la Tunisie, balcon de l’Afrique sur la Méditerranée, fournit à l’Histoire un témoignage supplémentaire quant au constat implacable qu’aucune indépendance ne se réalise sans douleurs.

Cette base militaire constituait un atout essentiel dans l’échiquier stratégique de la France et de l’Occident. Or pour la Tunisie, la ville de Bizerte, jusqu’en 1963, sera ce territoire manquant à la souveraineté nationale. Quand les bombes et les balles sévissent à Bizerte au cours du mois de juillet 1961, c’est la France et la Tunisie qui s’affrontent dans un rapport asymétrique mais chargé de symboles. Il s’agit pour les Tunisiens de parachever une indépendance déclarée cinq ans plus tôt et donc d’en finir pleinement avec la colonisation. Pour la France, c’est un enjeu déterminant pour sa sécurité et celle de l’Occident, sans oublier l’avantage que procurait une telle position militaire au voisinage immédiat d’une Algérie encore turbulente.

Pour autant, cette affaire franco-tunisienne de Bizerte, qui atteint son paroxysme en 1961, avec la terrible bataille qui frappe la ville du 19 au 23 juillet, s’inscrit dans une longue période de maturation. Si tragique qu’il soit, l’événement, qui est assurément la page la plus noire dans l’histoire contemporaine des relations entre la France et la Tunisie, n’est ni soudain, ni surprenant. En effet, l’historique de la crise de Bizerte remonte assez loin dans le temps, L’affaire s’étale en réalité de 1956, date de l’indépendance tunisienne, à 1963, lorsque enfin, les dernières forces françaises évacuent la base. Sept années où la question de Bizerte et l’enjeu du devenir de la base sont centraux pour les relations entre les deux pays. A force de vouloir temporiser, face à l’échec des négociations, devant la profonde dégradation des relations franco-tunisiennes, sans oublier la dynamique de tensions liées aux interférences périphériques, avec le temps, l’affaire de Bizerte s’est transformée en une crise inévitable.

L’objectif de cet article n’est pas de revenir en détails sur la chronologie de la crise et sur la progressive dégradation des relations franco-tunisiennes, mais au contraire d’essayer d’identifier les facteurs périphériques et conjoncturels ayant pesé sur cette affaire de Bizerte complexe et malheureuse. Complexe car la crise de juillet 1961 n’est pas un accident soudain mais plutôt le volet militaire d’une affaire politique où s’entrechoquent enjeux diplomatiques, manœuvres tactiques et dynamiques géostratégiques. Malheureuse, car les trois jours de combats armés à Bizerte jettent une ombre durable sur le processus de décolonisation tunisien pourtant si souvent lénifié.

BIZERTE, OTAGE DE L’ARGUMENTAIRE SUR LA DÉFENSE DU MONDE LIBRE ?

Le triple choc que constituent les conséquences de la Seconde Guerre mondiale, le début de l’affrontement Est-Ouest et le processus de décolonisation plonge la base stratégique de Bizerte dans une période assez confuse.

De deux choses l’une : la base perd en valeur intrinsèque face aux nouveaux modes opératoires émergents, mais, aux yeux des Occidentaux, son positionnement en territoire non hostile, dans un contexte de crispations internationales, lui confère une valeur géostratégique renouvelée.

Ainsi, en dépit d’une rénovation indispensable et coûteuse, et malgré l’émergence du facteur anticolonial, la France, assistée de la Communauté occidentale, décide de maintenir Bizerte au rang de pilier stratégique dans son propre concept de défense. Tandis que l’indépendance de la Tunisie devient inéluctable, Bizerte n’en constituait pas moins un maillon fort de l’Alliance atlantique en Méditerranée[2] 

Le maintien de cette position représente en effet une garantie stratégique en cas de progression soviétique sur l’ouest du continent européen. De 1949 à 1956, l’Afrique du nord, toujours française, s’impose de facto comme l’arrière-cour stratégique du bloc occidental. Le jeu des alliances, caractéristique de la guerre froide, permet ici de procéder à une extension des zones d’influence (Afrique du nord) ou de contrôle (Algérie et Bizerte). Les Etats-Unis l’avaient d’ailleurs clairement exprimé en juillet 1954[3]

Pour le camp occidental, l’impératif de se fixer à Bizerte tire sa force de cette situation de tensions internationales.

Quand surviennent les indépendances marocaine et tunisienne au printemps 1956, et que simultanément se renforce la rébellion algérienne, la donne est fatalement transformée. D’une part parce que les Etats-Unis, qui, quoiqu’on en dise, pilotaient seuls ou presque l’OTAN, récusent à l’époque la colonisation et l’occupation. D’autre part, parce qu’à partir de 1956, la présence française en Afrique du nord répond davantage pour Paris à des intérêts stratégiques nationaux qu’à des préoccupations occidentales.

Or la France va inlassablement se référer à la défense du monde libre pour tenter de légitimer son ancrage à Bizerte. Jusqu’en 1958, Paris puise dans la menace communiste pour justifier de son important maintien militaire en Tunisie. Concentrée par la suite dans la seule enceinte de Bizerte, cette présence militaire française est supposée protéger le nouvel Etat tunisien des risques de déstabilisation que peuvent causer l’idéologie soviétique ou l’idée panarabe s’exprimant alors en Egypte ou agissant déjà en Algérie.

Par ces syllogismes quelque peu réducteurs, la France obtient du jeune gouvernement tunisien la possibilité de stationner militairement sur son territoire dans le double cadre de la défense du monde libre et du besoin en sécurité d’un Etat tunisien en construction. Ainsi, dans le texte scellant l’indépendance le 20 mars 1956, mention est faite que la France et la Tunisie définissent les modalités d’une « interdépendance dans les domaines où leurs intérêts sont communs, notamment en matière de défense et de relations extérieures ».

Politiquement, cette interdépendance avait été conçue pour Paris de sorte à limiter l’indépendance de la Tunisie sur les plans sécuritaire et international. La détermination d’Habib Bourguiba à rapidement construire l’Etat tunisien l’amène cependant à dépasser les termes de cet accord. Certes, il concédait à ce que Bizerte demeure française le temps d’une période provisoire. Mais, en très peu de temps, il était parvenu à positionner la Tunisie sur la scène internationale.

La France laissait faire, tant l’attitude et les prises de position de Bourguiba allaient dans le sens d’une coopération indéfectible avec l’Occident. Ainsi, dès le 22 mars 1956, Bourguiba s’exprima dans un grand quotidien britannique, révélant son intérêt pour l’OTAN et sa méfiance pour la Ligue Arabe[4] 

Bourguiba joue ainsi la carte des démocraties, ce qui lui vaut l’estime des Américains, mais non des Français, qui mettront longtemps à comprendre que, dans le monde arabe, il représente une chance exceptionnelle d’entente avec l’Occident. En effet, n’oublions pas qu’à cette époque, l’influente Egypte nassérienne flirtait avec l’idéologie communiste tout en prônant un nationalisme pro-arabe vigoureux. Salah Ben Youssef, précisément exilé au Caire, représente non seulement une menace latente pour le régime de Bourguiba mais également une intimidation tenace pour l’Occident, soucieux par conséquent d’asseoir le pouvoir de Bourguiba à Tunis. Savoir Salah Ben Youssef réfugié en Egypte rassure ainsi tout le monde, Bourguiba comme Occidentaux. Le camp occidental parie donc sur un soutien durable de Bourguiba, leader d’une Tunisie dont l’importance stratégique semble revitalisée par le contexte de guerre froide.

La base de Bizerte symbolise ainsi la position occidentale de la Tunisie, devenue le bastion Sud-Est de la défense du monde libre. La France en fait son leitmotiv pour rester présente sur le territoire tunisien après 1956, puis à Bizerte uniquement à partir d’octobre 1958. Car, selon Paris, de son maintien militaire à Bizerte dépendrait la sécurité de l’Occident[5]  : le théâtre stratégique méditerranéen polarisant alors défis et tensions, inconnues et luttes d’influence. Diplomates et militaires français jouent donc autant sur la crainte d’un conflit ouvert entre les deux Blocs que sur le tropisme occidental de Bourguiba pour légitimer l’ancrage à Bizerte. Au final, la revendication tunisienne sur la nécessaire évacuation de la base est prise en otage par deux éléments distincts mais complémentaires : le spectre d’une troisième guerre mondiale et l’antipathie de Bourguiba pour le camp soviétique.

Cette situation piège en quelque sorte la Tunisie. En menaçant de recourir à la force pour récupérer Bizerte et ainsi parfaire son indépendance, le gouvernement tunisien s’expose aux critiques les plus sévères de l’Occident. Comment un pays qui se dit ami du camp occidental pourrait-il fragiliser ce dernier dans une période de vives tensions internationales ? C’est exactement ce que répondra le président John Kennedy à Bahi Ladgham venu chercher le soutien diplomatique des Etats-Unis après la bataille de Bizerte[6] 

Il est révélateur que la puissance américaine opte pour une stricte neutralité dans la bataille diplomatique qui s’engage après les combats de juillet 1961 à Bizerte. Cette attitude de Washington marque tout autant l’incapacité des Américains à soutenir pleinement la Tunisie (l’alliance avec la France prime et il est impossible de condamner Paris devant les Nations-Unies) que le refus américain de cautionner la politique française en Afrique du nord.

Pour Tunis, le maintien français à Bizerte ne peut être que provisoire, même si l’antagonisme Est-Ouest devait perdurer. Prioritairement protunisien avant d’être occidental, Bourguiba cherche à diversifier ses contacts internationaux quand la France décide de suspendre en 1957 son aide économique et militaire à la Tunisie. Le refroidissement des relations franco-tunisiennes, en très grande partie lié aux péripéties du conflit algérien, favorise un renforcement puis une consolidation des liens entre la Tunisie et les Etats-Unis. Ces derniers souhaitent avant tout éviter un rapprochement tunisien avec l’Est. Peu estimé des autorités françaises, Bourguiba, se tournant vers la puissance américaine, n’en demeure pas moins ce leader arabe ouvertement acquis aux idées de l’Occident.

Dans ce cadre, la question algérienne apparaît comme un parasite, altérant considérablement les rapports de Tunis avec Paris et modifiant la perception américaine quant au maintien français à Bizerte. En effet, Washington n’approuve pas la politique française en Algérie[7]  et craint que ce conflit ne déborde sur son voisinage immédiat, c’est-à-dire en Tunisie. Dès le milieu de la décennie 1950, l’OTAN bloque ses financements à Bizerte et conditionne leurs reprises à l’arrêt des hostilités algériennes. Faute de travaux de rénovation et de modernisation, la base plonge dans l’immobilisme et l’inadaptation aux nouvelles réalités stratégiques.

En 1958, alors que la question de Bizerte se complexifie suite à la tragédie de Sakiet Sidi Youssef, l’éventualité de placer la base sous commandement de l’OTAN avait retenu l’attention et même l’approbation de Bourguiba. L’idée fut cependant écartée face au refus catégorique des dirigeants français[8]et face au faible enthousiasme des stratèges de l’Alliance atlantique[9] 

A la fin des années 1950, Bizerte, déclinante et vieillissante, n’a plus l’importance stratégique qu’elle pouvait avoir quelques années plus tôt. Le contexte international a changé, la donné régionale a évolué et les défis stratégique se sont transformés. La base française se situe désormais dans un Etat indépendant et souverain, arabe et non-couvert par l’OTAN.

Or la France persiste et signe : Bizerte donne une profondeur stratégique capitale en Méditerranée pour le camp occidental. La base est donc en 1961 otage de l’argumentaire français quant à la défense du monde libre. Si l’OTAN s’en désintéresse, si la Tunisie martèle son intention de récupérer la base pour parachever la décolonisation de son territoire, pour quelles raisons alors, autres que strictement nationales, la France entend y rester et y imposer son propre calendrier d’évacuation ?

BIZERTE, INSTRUMENT D’UNE STRATÉGIE FRANÇAISE EN MUTATION ?

L’indépendance de la Tunisie le 20 mars 1956 se fait sans Bizerte. Dès cet instant, il est clair pour les nouvelles autorités tunisiennes que tant qu’une partie du territoire tunisien demeure utilisée par une armée étrangère, l’indépendance du pays sera incomplète. En ce sens, la présence militaire française à Bizerte constitue une atteinte grave à la souveraineté du jeune Etat tunisien. De 1956 à l’évacuation de la base en octobre 1963, la question de Bizerte va progressivement cristalliser l’ensemble des contentieux qui rythment l’agenda des relations franco-tunisiennes. Sept années durant lesquelles la politique française sur le sort de la base sera en permanence conditionnée par la conjoncture internationale ou faudrait-il dire par les repositionnements géostratégiques de la France. En effet, si la France reste à Bizerte après l’indépendance de la Tunisie, c’est essentiellement pour des raisons liées à son désengagement difficile et douloureux d’Algérie et pour des considérations liées à l’opérabilité de sa nouvelle doctrine nucléaire.

Derrière le mobile de la défense du monde libre se dissimule en réalité une autre motivation pour la France, sans doute plus profonde, l’enjeu algérien. Il n’est pas nécessaire ici de revenir sur les nombreuses perturbations dans les relations franco-tunisiennes directement conséquentes de la guerre d’Algérie[10] 

Seule suffit la tragédie de Sakiet Sidi Youssef pour témoigner des pesanteurs du conflit algérien sur son voisinage.

Depuis le déclenchement de la Révolution algérienne en novembre 1954, il serait dès lors peu conseillé de nier le rôle, parfois prononcé, que la base de Bizerte a joué dans les opérations militaires françaises en Algérie. Bizerte sert à la fois de plateforme logistique, de point de ravitaillement et de centre de regroupement pour les forces françaises. On ne peut pas comprendre le maintien français à Bizerte sans considérer son intime corrélation avec la guerre d’Algérie. En octobre 1958, au plus fort des combats, les troupes françaises stationnées à Bizerte s’élèvent ainsi à 13000 hommes encore.

A ce titre, il est intéressant de remarquer que l’échec des pourparlers d’Evian en juin 1961, où de réelles perspectives semblaient se dessiner pour un règlement du conflit algérien, précède de très peu le déclenchement de la bataille de Bizerte. Si l’on ajoute à cela le putsch des généraux à Alger en avril 1961, plongeant l’armée française dans le doute ou la radicalisation, le poids du conflit algérien sur l’affaire de Bizerte ne fait que très peu de doutes.

Pour preuve, lorsqu’en 1959, Bourguiba offre à la France d’échanger Bizerte contre la paix et l’indépendance de l’Algérie[11]Paris fait la sourde oreille. Certes, par cette étonnante proposition, le président tunisien souhaitait apparaître comme l’intermédiaire et le protagoniste décisif qui serait capable d’apporter une solution au conflit algérien[12] 

Mais pour autant, la France, qui présentait son maintien de Bizerte au titre d’un impératif de sécurité pour le camp occidental, montre clairement à travers cette attitude que c’est sa présence en Algérie qui détermine son ancrage à Bizerte. Si vraiment la base était capitale dans le dispositif stratégique occidental, Paris, en théorie comme en pratique, aurait dû privilégier un maintien durable à Bizerte plutôt qu’un enlisement prévisible en Algérie, où le processus de décolonisation était viscéralement en marche. Les Etats-Unis n’ont pas manifesté de réactions particulières vis à vis de cette proposition.

Cela laisse du moins à supposer si ce n’est confirme, qu’en 1959 la base de Bizerte[13] ne revêt plus aucune importance pour l’OTAN. Inversement, dans le cadre de sa guerre en Algérie, la France a besoin de Bizerte. Tant que ce conflit durerait, l’armée française devait pouvoir disposer de la base stratégique de Bizerte, y compris par la force.

D’ailleurs, au lendemain des combats sanglants à Bizerte en juillet 1961, la position française quant à l’évacuation de la base évolue parallèlement aux avancées sur le dossier algérien. Au printemps 1962, un tournant s’opère avec les accords d’Evian qui scellent l’indépendance de l’Algérie, officiellement proclamée le 2 juillet 1962. Débarrassée d’un conflit aux douleurs multiples, la France redéfinit l’intégralité de sa politique nord africaine. Ainsi, très symboliquement, la reprise des relations diplomatiques franco-tunisiennes s’effectue le 20 juillet 1962, soit un an après la bataille de Bizerte et quelques jours après l’indépendance algérienne.

Et parce que justement disparaissait le conflit algérien, la présence française à Bizerte n’avait plus lieu d’être. Le 15 octobre 1963, la France évacuait Bizerte, dans un contexte international pourtant pas moins tendu que les années précédentes. La fin de la guerre en Algérie facilite ainsi l’abandon de Bizerte tout autant que la sénescence stratégique de la base en précipite l’évacuation[14] 

C’est ici qu’il faut souligner l’importance du dossier nucléaire dans la stratégie d’évacuation de la base de Bizerte. Les mutations techniques et tactiques opérées par la puissance française concourent à accélérer le départ des militaires de Bizerte.

Au début de la décennie 1960, la doctrine stratégique de la France bascule dans l’ère moderne. Intensifiant ses recherches en matière d’armements nucléaires, Paris vise à préserver sa place et son rôle sur la scène internationale. Facteur de crédibilité et d’indépendance stratégique, la mise au point en 1963 d’une force de dissuasion nucléaire opérationnelle bouleverse ainsi l’ancien concept militaire de la France hérité de l’époque coloniale[15] 

 A l’heure des fusées nucléaires, il s’avère inutile de conserver une base sclérosée comme celle de Bizerte, en dépit d’attentions sentimentales pour l’œuvre de la Marine française ou d’amorce de constructions anti-atomiques au nord de la ville[16] 

De Gaulle, réaliste mais cynique, confirme ainsi en avril 1963 : « Nous partirons de Bizerte parce que Bizerte ne nous servira plus à rien une fois que nous aurons une force atomique. Dès que ce sera le cas, nous évacuerons (…) Et maintenant rien ne s’oppose à ce que nous partions. Nous commençons à disposer d’engins nucléaires. Nous allons être capables de pulvériser Bizerte et Moscou à la fois[17]! »

 A partir de 1961, l’interconnexion entre l’évacuation de la base Bizerte et la mise en place de la politique nucléaire de la France constitue assurément l’une des clefs de lecture finale dans l’affaire globale de Bizerte[18]

Pour couvrir sa posture à Bizerte, la France instrumentalise donc le contexte international de guerre froide et cherche à masquer, tant bien que mal, son souci prioritaire qui est d’opérer en Algérie en s’appuyant et en profitant d’une base toujours utile pour ce conflit. En filigrane de cette motivation, une évacuation des militaires français de Bizerte conditionnée par l’élaboration d’une nouvelle architecture stratégique fondée sur la dissuasion nucléaire. En définitive, au-delà une incontestable préoccupation d’ordre internationale, Bizerte, dès la fin des années 1950, est pour Paris un outil précieux pour agir en Algérie et simultanément, une garantie nécessaire le temps de parachever sa réorientation stratégique.

 

BIZERTE, CAUTION D’UNE INFLUENCE PÉRENNE POUR BOURGUIBA ?

Jean Lacouture, mémorialiste du XXe siècle et chroniqueur avisé du monde arabe, a décrit avec des mots simples mais efficaces la figure historique d’Habib Bourguiba : « De tous les hommes d’État d’une époque qui en vit paraître beaucoup de flamboyants ou d’abusifs, Habib Bourguiba est probablement celui dont le nom se confond le plus totalement avec la fondation et les premiers développements d’un État. Créateur de la première organisation qui posât avec sérieux le problème de l’indépendance tunisienne, chef de parti et d’insurrection, négociateur, prisonnier, fondateur de l’État, « combattant suprême » et guide incontesté, il aura de 1934 à 1987 dominé de sa puissante personnalité la vie du peuple tunisien et pendant un demi-siècle imprimé sa marque, pour le meilleur et pour le pire, sur le nouvel État[19] 

La question de Bizerte constitue assurément l’un des enjeux les plus complexes que le président Bourguiba a eu à gérer dans les premières années de l’indépendance tunisienne. Convaincu que sans Bizerte son objectif de décoloniser la Tunisie n’était pas totalement atteint, Bourguiba multiplie les efforts pour trouver une solution ou un accord sur le statut de la base. Or, face à l’intransigeance française d’évacuer Bizerte, le président tunisien va peu à peu durcir sa position sur une question où finalement il joue sa crédibilité et la pérennité de son régime[20] 

Chahuté par l’opposition yousséfiste pour son alignement occidental, son refus d’entrer en guerre aux côtés des Algériens et son rejet pour le nationalisme pro-arabe, l’assise de Bourguiba sur le pouvoir tunisien reste vulnérable. D’autant plus que sa propre politique étrangère se bride. En effet, l’équilibre convoité entre pro-occidentalisme et médiation au sein du monde arabe s’avère impossible à trouver. A force de ne vouloir ni rompre avec la France et l’Occident ni compromettre les relations de son pays avec ses voisins arabes et le mouvement des non-alignés, Bourguiba finit par fragiliser la position de la Tunisie sur la scène internationale.

Il est vrai que les ambitions de Bourguiba dépassaient largement le périmètre du seul territoire tunisien. Pariant sur une Tunisie qui servirait de guide à une Afrique du nord fédérée, il estimait pouvoir être non seulement l’inspirateur mais le promoteur d’un Maghreb ouvert sur l’Occident. Son objectif majeur était de jouer un rôle de médiateur actif entre l’Occident, auquel le lient sa culture, son histoire et ses convictions, et l’Orient, auquel la Tunisie appartient. Malheureusement ni ses talents diplomatiques ni la position stratégique de son pays lui permettent de réussir dans ce rôle de médiateur régional.

Suspect aux yeux d’une partie du monde arabe pour sa proximité avec le camp occidental (illustrée par les très bons rapports de Tunis avec Washington), Bourguiba semble radicalement opposé à la figure d’un Gamal Abdel Nasser, qui, de son côté, apparaît comme un partisan de l’action immédiate et un ardent défenseur du panarabisme, séduit par l’idéologie communiste.

La faible influence alors de la Tunisie au sein de la Ligue arabe contraste avec l’audience internationale dont le pays peut parfois bénéficier auprès des occidentaux. Si le gouvernement tunisien apporte une aide non négligeable à la révolution algérienne, qui lui vaut les semonces des autorités françaises, ce soutien reste emprunt de méfiance tant Bourguiba fut considéré par les algériens comme un modéré courbant l’échine devant les pressions de l’Occident. L’affaire de Bizerte en est l’incarnation principale : beaucoup condamnent une politique des étapes sur un sujet qui pourtant déborde largement du cadre tunisien. Salah Ben Youssef le répète : Bizerte est la base des français qui attaquent les frères algériens.

Progressivement isolé ou du moins écartelé entre deux impératifs inconciliables, Bourguiba se risque à faire de Bizerte le joker de sa politique. Au début des années 1960, sa position est affaiblie. D’un côté, il subit une salve de critiques de la part du monde arabe. De l’autre, il apparaît désorienté par le refroidissement notable des relations franco-tunisiennes. En perte de vitesse, en quête de prestige, Bourguiba a besoin d’un coup d’éclat pour redorer l’image d’un Combattant suprême autrefois capable d’obtenir par le verbe et l’intimidation le résultat initialement recherché.

41Or le temps passe sans que le président tunisien n’obtienne d’avancées concrètes sur Bizerte. Devenue le vestige de l’époque coloniale, la base de Bizerte limite la portée de l’indépendance tunisienne, inachevée et imparfaite tant que la base demeurait sous tutelle militaire française. Bourguiba ne peut l’accepter.

Malgré l’enthousiasme qui prévalu au moment où le général De Gaulle revint au pouvoir en juin 1958, force est de constater que les deux chefs d’Etat éprouvent une difficulté croissante à s’entendre. Preuve en est de la tentative avortée de livrer bataille à Bizerte en février 1960, épisode au cours duquel les deux hommes se mesurent raisonnablement.

Un an plus tard, à Rambouillet, De Gaulle et Bourguiba s’entretiennent mais ne s’accordent pas. Déterminante dans le mécanisme qui déclenche la crise de Bizerte en juillet 1961, cette rencontre est un échec pour les deux hommes. Pour De Gaulle, c’est un camouflet, car à ses yeux, le président tunisien est venu à Paris pour obtenir beaucoup trop (évacuation de Bizerte, modification du tracé des frontières sud au Sahara pour mettre la main sur des champs pétrolifères[21] et statut de médiateur dans le règlement du conflit franco-algérien). Pour Bourguiba, c’est une déception, car il n’obtient rien de concret. Surtout, le président tunisien procède à une analyse inexacte de la rencontre de Rambouillet[22] 

Les désordres du printemps 1961 précipitent l’affaire de Bizerte dans sa phase critique. Devant une accumulation des difficultés, Bourguiba n’ignore plus l’impasse dans laquelle il se trouve. Il échoue à contrôler Salah Ben Youssef dans une dernière entrevue à Zurich le 3 mars, reste déçu de sa visite officielle à Washington en mai et se vexe de ne pas être convié à la prochaine conférence des pays non-alignés prévue à Belgrade en septembre 1961. Enfin, les tensions en Algérie restent vives, où la paix demeure toujours écartée.

Bourguiba doit donc agir et quitte à risquer sa politique, autant le faire sur ce qu’il s’était depuis toujours fixé comme objectif : l’indépendance complète de la Tunisie. L’évacuation de Bizerte n’est plus simplement l’enjeu de la décolonisation, c’est le défi de son régime et la caution de son avenir à la tête de l’Etat tunisien. S’il ne prétend pas comme Nasser au leadership au sein du monde arabe, en 1961, Bourguiba se trouve marginalisé et n’a pas la place qu’il souhaiterait avoir. Alors comme Nasser qui a eu son Suez, Bourguiba doit avoir son Bizerte.

46Les travaux d’allongement de la piste aérienne de Sidi Ahmed seront le casus belli que Tunis attendait. Reporte sine die, l’épreuve de forces à Bizerte éclate en juillet 1961. Le bourguibisme se dénature et, de tempéré, cède la place au bourguibisme aiguisé, qui ne recule ni devant le combat ni devant l’asymétrie du rapport de force à Bizerte[23] . La politique de Bourguiba franchit donc à Bizerte un palier qu’elle ne connaissait pas : une lutte nationale sanglante[24] 

Il est donc essentiel de distinguer entre un avant et un après Bizerte dans le parcours politique de Bourguiba. A court terme, son action à Bizerte semble payante et préjudiciable à la fois. Payante car la Tunisie obtient par l’internationalisation de l’affaire de Bizerte une victoire diplomatique et morale[25]  et parce que l’image de Bourguiba semble être galvanisée dans le monde arabe et au sein du mouvement tiers-mondiste[26] 

Préjudiciable car jamais les relations de la Tunisie n’ont été aussi altérées avec la France et l’Occident[27]  et parce que certains à Tunis commencent à fustiger la politique du président Bourguiba.

A moyen terme, la crise de Bizerte de juillet 1961 ne règle rien en réalité. Les Français ont renforcé leur contrôle de la base et entendent opérer de manière unilatérale quant au calendrier d’évacuation. La Tunisie de son côté adopte une étonnante passivité après le remous estival. Il est vrai que son leader, par une lecture optimiste et audacieuse de la conférence de presse du général De Gaulle tenue le 5 septembre 1961, apaisa sa revendication sur Bizerte. Il est peu de dire que cette volte-face de Bourguiba irrita une partie de l’opinion tunisienne et certains de ses collaborateurs politiques. Les articles parus dans le journal Afrique-Action à l’automne 1961 en sont la meilleure illustration[28]

C’est entre l’automne 1961 et l’évacuation de Bizerte en 1963 que le président Bourguiba connaît l’une des périodes les plus délicates de son mandat[29]  Des velléités d’atteinte à sa vie sont découvertes, ainsi le complot de Tunis en décembre 1962.

Le Combattant Suprême oublie sans doute alors certains de ses propos, comme ceux prémonitoires prononcés publiquement le 2 mars 1959 : « C’est au chef de l’Etat qu’il appartient de prendre ses responsabilités de juger de la valeur des solutions politiques et de leur opportunité. Quand par mon refus, j’engage le peuple dans une lutte à mort, c’est moi qui porte la responsabilité du sang versé[30] 

Toutefois, sur le plus long terme, nul doute que Bourguiba tire profit de l’évacuation de la base de Bizerte. Effectuée le 15 octobre 1963, celle-ci sera plus solennellement célébrée le 13 décembre 1963, lors d’une importante manifestation organisée à Bizerte. Ce jour-là, Bourguiba est encensé par ses compatriotes tunisiens et vivement félicité par les chefs d’Etat arabes.

Paradant dans un convoi qui traverse la ville au-dessus de Nasser, du président algérien Ahmed Ben Bella, du prince héritier du royaume de Libye Hassan Ridha et d’Abdelhadi Boutaleb représentant le roi marocain Hassan II, le président tunisien tient alors un long discours dont la symbolique finale heurte bruyamment les consciences : « Cette grandiose cérémonie consacre l’indépendance de la Tunisie, confirmée et parachevée par l’évacuation du dernier soldat des troupes d’occupation. J’ai voulu établir la preuve que les jugements quelque peu hâtifs émis à notre endroit ainsi que les nuages qui ont assombri parfois nos rapports avec les responsables du Grand Maghreb, résultaient de malentendus (…) Nous avons toujours considéré que nous faisions partie de la nation arabe (…) Bizerte, qui a lutté pour libérer son sol aura ainsi contribué à une œuvre dont les prolongements se seront fait sentir au-delà des frontières de la Tunisie. Elle aura aidé à rapprocher les arabes. De ce service que Bizerte a rendu, nous avons le droit d’être fiers (…) On ne juge pas une politique sur des propos, mais sur des résultats (…) Telle est la leçon à tirer de cette journée : les martyrs de Bizerte auront servi, au delà de la cause nationale, celle de la Nation arabe, celle de l’humanité[31]

De 1956 à 1963, Bizerte a donc puissamment incarné le processus de décolonisation de la Tunisie. La bataille de Bizerte en juillet 1961 a délesté la Tunisie de son empreinte occidentale, la réinsérant comme pays neutraliste dans le paysage international et la repositionnant au sein du monde arabe. L’évacuation définitive de la base de Bizerte en octobre 1963 consacre l’œuvre de Bourguiba qui a su donner à la Tunisie une indépendance pleine et entière, au prix d’un combat toutefois aussi douloureux que maladroit à Bizerte. Assurément, ce succès lui a permis d’asseoir son pouvoir sur la Tunisie contemporaine pendant trois longues décennies[32]

CONCLUSION

Assurément, il convient d’avoir à l’esprit la dimension plurielle de cette affaire de Bizerte, dont l’examen ne peut ignorer l’interaction permanente entre l’enjeu franco-tunisien d’évacuer la base et les dynamiques géostratégiques régionales et internationales. La crise de Bizerte ne peut être envisagée isolément de son contexte global. Et finalement, l’exemple de Bizerte prouve que le principe de maintien de bases militaires par l’ex-puissance coloniale dans un pays indépendant ne peut être qu’une source de conflits[33] 

 Mais par-dessus tout, deux enseignements fondamentaux doivent être tirés de cette affaire de Bizerte.

Premièrement, que l’indépendance complète et définitive de la Tunisie s’effectue le 15 octobre 1963 et non le 20 mars 1956. La nuance est de taille quand on s’aperçoit, encore aujourd’hui, que rares sont les manuels et les ouvrages où figure cet élément, notamment en France, parce que la décolonisation de la Tunisie y est souvent citée comme exemple.

Deuxièmement et justement, que cette décolonisation tunisienne ne fut pas exempte de tragédies et de douleurs, comme l’ont été et le seront toutes les luttes menées au nom de l’émancipation coloniale.

Bizerte est aujourd’hui devenu un lieu de mémoire nationale en Tunisie et chaque année, le jour du 15 octobre lui est consacré pour que le souvenir ne soit pas effacé par le temps. En France, le devoir de mémoire est souvent évoqué, mais jamais ou presque Bizerte ne figure dans la liste des drames ayant caractérisé le processus de décolonisation. Il importe aujourd’hui d’en donner tout l’écho que cette page d’Histoire mérite. 

 

NOTES

[ 1]Pour une analyse plus complète sur ce thème, lire Sébastien Abis, L’affaire de Bizerte (1956-1963), Tunis, Sud-Editions, 2004, 199 pages.

[ 2]Le rôle stratégique de la Tunisie avait été régulièrement rappelé depuis le début des années 1950 par certains responsables de l’Etat-Major français. Ainsi, le Général Guillaume, commandant en chef de l’armée française pour la zone Afrique du Nord écrivit en 1953 : « En raison de tous les avantages que lui procure sa position, il n’est pas exagéré de dire que l’Afrique du Nord française constitue désormais une pièce maîtresse de l’échiquier mondial (…) Mon propos appelle donc l’attention sur l’importance indéniable de nos territoires nord-africains et sur l’intérêt majeur qui s’attache en conséquence, au maintien nécessaire de la présence de la France dans des pays qui constituent son indispensable complément, et qui au demeurant, sachant qu’ils lui doivent le progrès et la paix, lui restent profondément attachés » (Général Guillaume, « L’importance stratégique de l’Afrique du nord », in Revue de Défense Nationale, Paris, novembre 1953, p 423-430).

[ 3]En juillet 1954, dans le Mémorandum Douglas Dillon, les américains avaient résumé les facilités qu’ils souhaitaient obtenir de la France en Tunisie, et particulièrement à Bizerte. Lire El-Méchat (Samya), Les Etats-Unis et la Tunisie : de l’ambiguïté à l’entente, 1945-1959, Par, l’Harmattan, 1996.

[ 4]Interview de Habib Bourguiba au quotidien londonien The Times, publié dans l’édition du 22 mars 1956, où il avoue : « Si la Tunisie avait à choisir entre l’OTAN et la Ligue Arabe, dans la mesure où cela dépendrait de moi, elle opterait pour l’OTAN… ». Le président tunisien précisera en novembre 1957 dans un discours à Tunis « La coopération avec l’Occident est un impératif qui découle de nos principes, de notre situation géographique et de nos intérêts » (in Bourguiba,Citations, Dar el Amal, Tunis, 1978, p. 492).

[ 5]A titre d’exemple, il suffit de rappeler les propos tenus par De Gaulle devant Bourguiba junior, alors ambassadeur tunisien à Paris, lorsque la Tunisie exhorta la France à évacuer Bizerte en février 1960 au moment même de l’affaire des barricades d’Alger : « Jamais le gouvernement français n’a contesté que Bizerte appartienne à la Tunisie. Ce qui est en cause, c’est un problème stratégique. Le monde est en danger de guerre (…) La France doit donc se défendre, en même temps que contribuer à la défense de l’Occident, dont Monsieur Bourguiba, a reconnu lui-même, que la Tunisie en faisait partie. La situation de la base de Bizerte impose dès lors à la France le devoir de l’entretenir et d’en disposer. Une telle intention, ne signifie nullement que la France veuille dominer la Tunisie (…) S’il devait arriver que, du côté tunisien, on en vienne à des actes hostiles à l’égard des forces françaises, elles y répondraient aussitôt ». Voir De Gaulle (Charles),Lettres, notes et carnets, juin 1958-décembre 1960, « Note sur Bizerte du 3 février 1960 », Paris, Plon, 1980, pp. 324-325.

[ 6]Kennedy recevant Bahi Laghdam à la fin du mois de juillet 1961, se montra fâché devant la précipitation avec laquelle Bourguiba avait déclenché la bataille : « Le moment était mal venu pour un ami de l’Occident de créer de toutes pièces un problème de cette nature », critiquant la méthode d’action employée par Bourguiba à Bizerte (pressions politiques, regroupement de population, blocus). Propos cités in Bessis (Sophie) et Belhassen (Souyhir), Bourguiba, un si long règne, tome n° 2, Paris, Jeune Afrique livres, 1989, p. 33. Il convient de rappeler par ailleurs que l’été 1961 fut une période de très haute tension internationale avec la crise de Berlin.

[ 7]Opposé aux politiques coloniales, Washington dénonçait plus concrètement les opérations françaises en Algérie parce qu’elles réduisaient les forces continentales de l’OTAN en Europe et affaiblissaient les positions diplomatiques des Etats-Unis dans le Tiers-monde.

[ 8]Le ministre français des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, souligna en juillet 1958, que « le gouvernement français ne peut admettre un rattachement de la base de Bizerte au commandement de l’OTAN. Le principe du régime de Bizerte doit être celui d’une association franco-tunisienne, étant donné que Bizerte est un problème franco-tunisien ». Cité in Archives SHAT, Bob. S443, carton 2H247, d3, fiche de l’Etat-Major français sur le maintien indispensable de la position française à Bizerte, 15 juillet 1958.

[ 9]Lire Herreman (Philippe), « Bizerte et l’Occident », in Le Monde Diplomatique, avril 1960, p 6.

[ 10]Lire De La Gorce (Paul-Marie), « La France et la Tunisie à l’aune de la question algérienne », inBourguiba, La trace et l’héritage, Paris, Karthala, octobre 2004, pp. 475-482. Se reporter également à Abis (Sébastien), L’affaire de Bizerte, Tunis, Sud-Editions, mars 2004, pp. 69-80.

[ 11]Voilà ce que propose la président Bourguiba le 17 février 1959 : « Pour l’abandon de Bizerte, la seule contrepartie serait la paix et un règlement négocié du problème algérien […] Nous sommes prêts à faire ce sacrifice, si nous pouvons, avec Bizerte, grâce à Bizerte, aider nos frères algériens, et par la même la France, à mettre fin au conflit […] J’estime qu’on peut accepter une base française si cette occasion peut hâter la paix, faciliter la concorde, et ouvrir des possibilités économiques et politiques qui représenteraient pour la France en Afrique du nord une paix solide… » (in Archives ANOM, Bob. A84, carton 26H25 (2), d 3, f 185, conférence de presse de Bourguiba du 17 février 1959). Bourguiba fixe au gouvernement français une date butoir, le 17 juin 1959. Ce jour-là, il est seul à son rendez-vous et retire son offre. Sa radicalisation sur la question de Bizerte date de ce moment là.

[ 12]Dans le règlement du conflit algérien, Bourguiba aspirait à devenir le médiateur actif entre d’un côté le gouvernement français et de l’autre le Front de Libération Nationale (FLN) algérien. Convaincu de l’impossibilité d’établir une coopération véritable entre la France et les pays du Maghreb tant que duraient les combats en Algérie, Bourguiba n’a pas ménagé ses efforts pour trouver des solutions politiques à ce conflit. Ainsi en 1957 en proposant une conférence des Etats méditerranéens dans le but d’établir un accord de défense régional ou peu après, en suggérant de créer une communauté franco-nord-africaine qui pourrait faciliter le règlement de la guerre en Algérie. Cette lucidité de Bourguiba quant à l’interaction inévitable de la guerre d’Algérie sur les relations franco-tunisiennes était d’ailleurs clairement exprimé dès le mois d’avril 1956 dans une interview donnée à un quotidien français : « De son règlement rapide dépendent le rétablissement de la sécurité intérieure en Tunisie, les réformes économiques et sociales, l’établissement de liens d’interdépendance avec la France. Certes les français sont nos amis, mais les algériens sont nos frères… » (in Le Figaro, 25 avril 1956)

[ 13]Jusqu’aux derniers moments du conflit en Algérie, la fonction de Bizerte ne fait aucun doute. Ainsi, le ministre français des Armées, Pierre Messmer, dans un rapport classé « très secret » daté du 28 novembre 1961 sur l’avenir de la base stratégique de Bizerte, celui-ci écrit : « Une mission particulière de la base de Bizerte est de renseigner sur l’adversaire FLN, mission à laquelle le gouvernement attache une importance toute particulière (…) En toute hypothèse, le seul terme à employer est donc celui de reconversion de la base à l’exclusion de celui d’évacuation ». Ce rapport était adressé aux différents chefs d’Etat-major d’armées et à l’Amiral Vivier (le dernier commandant de la base, du 24 novembre 1961 au 15 octobre 1963 (in Archives SHAT, Bob. S516, carton 2H355, d1, f. 679 à 685)

[ 14]De Gaulle lui-même le souligna lors d’un Conseil des ministres à Paris le 9 octobre 1963 : « Bizerte est de moins en moins utilisable, de plus en plus vulnérable » (in Alain Peyreffite, C’était De Gaulle, Paris, Fallois-Fayard, 1997, tome 2, p. 115).

[ 15]Il convient de préciser néanmoins que la première bombe nucléaire française explosa le 13 février 1960 à Reggane dans le Sahara. Les recherches sur le programme nucléaire avaient été lancées dès 1958 au retour du général De Gaulle au pouvoir.

[ 16]Voir la communication de Damien Cordier-Féron, « L’évolution de la base stratégique de Bizerte, 1943-1961 », présentée lors du colloque annuel de l’Association de sauvegarde de la médina de Bizerte, le 29 juillet 2005.

[ 17]Propos cités in Peyrefitte (Alain), C’était De Gaulle, Paris, Fallois-Fayard, 1995, tome 1, p. 415.

[ 18]Il faut également rappeler le témoignage de Bahi Ladgham : « Je me souviens que la question du retrait des forces françaises de Bizerte a été traité dans la perspective d’une reconversion de la doctrine stratégique du général (…) c’est donc bien la conception gaullienne d’une nouvelle stratégie qui a amené la France à l’évacuation complète de la Tunisie » (in Institut Charles De Gaulle, collectif, L’aventure de la bombe, De Gaulle et la dissuasion nucléaire, Paris, Plon, 1985, pp. 68-69).

[ 19]Lacouture (Jean), « Notice biographique sur Habib Bourguiba », in Encyclopeadia Universalis, édition électronique 7.0, 2000.

[ 20]En 1960, le président tunisien l’affirmait : « Face à cette séquelle de l’ère coloniale [ndlr : Bizerte], je vais risquer ma politique et même ce régime » (Discours de Bourguiba le 8 février 1960, in Archives ANOM, Bob. A84, carton 26H25, d4, f. 415-418).

[ 21]Il convient de mentionner la question du pétrole saharien dans les négociations franco-tunisiennes sur l’évacuation de Bizerte. En effet, Bourguiba demanda à Rambouillet que soient modifier les frontières méridionales de la Tunisie vers la borne 233, de sorte à pouvoir bénéficier de terrains riches en pétrole. De Gaulle refusa logiquement car de la négociation sur les champs de pétrole du Sahara dépendait en partie celle plus large de l’indépendance algérienne. Toutefois, malgré cette requête de Bourguiba repoussée, De Gaulle ne fit aucun geste compensatoire sur la question de Bizerte. Bourguiba, au moment de la crise ouverte à Bizerte en juillet 1961, établira d’ailleurs une pression similaire au Sud autour de la borne 233.

[ 22]Sur le malentendu de la rencontre de Rambouillet du 27 février 1961, se reporter à Abis (Sébastien), op.cit., pp. 155-159. Il faut insister sur la confusion qu’entretient De Gaulle à propos de cet entretien avec Bourguiba, livrant deux témoignages contradictoires sur ce sujet, l’un en 1961, l’autre en 1970.

[ 23]En juillet 1961, il y avait 7000 militaires en poste à Bizerte, 5000 techniciens et 2000 aptes au combat. Le commandant de la base, l’amiral Amman, inquiet des débordements dans la ville et de la pression populaire armée autour des enceintes militaires, demanda que des renforts extérieurs soient acheminés sur Bizerte. Le 19 et 20 juillet, 1600 paras sont acheminés sur Bizerte, en provenance d’Algérie. Ce qui donne un effectif global de 3600 combattants (Décompte donné in Archives SHAT, Bob. S518, carton 2H357, d1, f. 17 à 21, Compte-rendu des opérations militaires entre le 19 et 23 juillet 1961). Pour une approche sur le sentiment qui animait les paras français venus à Bizerte, lire le récit sans détours de Boisseau (Philippe), Les loups sont entrés dans Bizerte, Paris, France-Empire, 1998.

[ 24]Comme le nota l’ancien ministre de la Défense tunisienne Bahi Ladgham : « C’est à Bizerte que pour la première fois du sang tunisien a fertilisé une solidarité nationale… » (Interview dans le magazine tunisien Réalités, n°318 du 11 octobre 1991, p. 31). S’il demeure impossible d’établir un bilan précis des victimes tunisiennes tuées lors des trois jours de combats à Bizerte, ce chiffre oscille vraisemblablement entre 600 et 700 morts. Cette estimation prend en compte le bilan détaillé du colonel Noureddine Boujallabia, commandant des forces tunisiennes à Bizerte à l’époque : 364 militaires, 45 gardes nationaux et 230 civils (in Actes du colloque Histoire orale et relations tuniso-françaises de 1945 à 1962, la parole aux témoins, mai 1996, Tunis, enregistrement de l’ISHMN). Autre argument, le nombre de stèles reposant aujourd’hui au cimetière des martyrs à Bizerte (environ 700). Pour finir sur le bilan des combats, il convient de rappeler que 27 soldats français ont trouvé la mort à Bizerte.

[ 25]L’Assemblée Générale des Nations-Unies adopte le 27 août 1961 la résolution dite afro-asiatique qui « reconnaît le droit souverain de la Tunisie à demander le retrait de toutes les forces armées françaises qui se trouvent sur son territoire sans son consentement ». Cette résolution, aux résonances internationales, constitue un affront diplomatique grave pour la France et un succès réel pour la cause tunisienne, soutenue par le secrétaire général de l’ONU, Dag Hammarskjöld, présent à Bizerte le 26 juillet 1961.

[ 26]Le 3 août 1961, la Tunisie renoue ses relations diplomatiques avec Le Caire et la République Arabe Unie. Le 11, Salah Ben Youssef est exécuté à Francfort sans que Nasser émette le moindre doute sur une responsabilité directe de Carthage. Enfin, Bourguiba reçoit après la bataille de Bizerte une invitation officielle à participer aux travaux de la conférence des Etats non-alignés à Belgrade début septembre. La crise de Bizerte concrétise la réorientation tunisienne en matière de politique étrangère. Autrefois accusée de complicité avec l’Occident, la Tunisie se retrouve neutraliste. Comme le clame alors Bourguiba le 11 août 1961, « La légende d’un Bourguiba indéfectiblement acquis à l’Occident ne repose sur aucun fondement, la bataille de Bizerte l’a clairement démontré ! » (in Bourguiba, Citations, Tunis, Dar-el-Amal, 1978, p. 63).

[ 27]Devant la rupture complète des relations franco-tunisiennes et face à l’immobilisme des Etats-Unis qui refusent de le soutenir, Bourguiba redessine ses alliances dès le lendemain du cessez-le-feu de Bizerte et ne s’en cache pas. Ainsi, dans une interview au magazine américain Newsweek, il déclare le 11 août 1961 : « Ma politique étrangère sera orientée différemment à l’avenir. Dans le passé, l’URSS et la Chine populaire n’ont pas offert d’aider la Tunisie à cause de notre amitié envers l’Occident. C’est le drame pour moi. Mais maintenant, nous devons envisager un nouvel alignement de nos alliances ». Chose invraisemblable auparavant, l’URSS accordera un crédit de 25 millions de dollars à la Tunisie le 5 août 1961.

[ 28]Animés par Béchir Ben Yahmed, Mohamed Ben Smaïl et Mohamed Masmoudi, ce journal fit sensation à l’époque en publiant un éditorial intitulé « Le pouvoir personnel », dans lequel l’étendue du pouvoir de Bourguiba est vivement critiquée. Les trois auteurs s’insurgeaient également contre la volte-face de Bourguiba alors que celui-ci avait engagé une bataille au coût humain terrible pour le peuple tunisien. (Sur ce sujet, lire l’interview de Mohamed Ben Smaïl inBourguiba, La trace et l’héritage, Paris, Karthala, octobre 2004, pp. 558-559, dans laquelle l’ancien rédacteur en chef d’Afrique-Action persiste et signe : « Bizerte était programmé dans la tête de Bourguiba mais il n’avait pas imaginé l’ampleur de la réaction française »).

[ 29]Très agacé par ces agitations internes, Bourguiba procède à plusieurs actions qui marquent un raidissement de sa politique en Tunisie, muselant la presse d’opposition, interdisant le parti communiste tunisien et renforçant son contrôle de l’Etat. Dans un entretien donné au quotidien français Le Monde le 19 janvier 1963, le président tunisien déclare même : « Ce pays a besoin d’une poigne. A ceux qui me disent qu’il faut laisser aller la critique, que c’est grandir Bourguiba et la Tunisie, je réponds que le fiel ne construit rien, que les Tunisiens ont besoin de croire en un homme et en un régime, qu’il ne faut pas les salir à leurs yeux ».

[ 30]Discours de Bourguiba du 2 mars 1959 (in Archives ANOM, Bob. A84, carton 26H25 (2), d3).

[ 31]Discours de Bourguiba du 13 décembre 1963, intégralement disponible in Sayah (Mohamed), La République délivrée 1959-1964, Tunis, Dar el-Amal, 1986, pp. 611-618.

[ 32]L’ancien ministre tunisien Tahar Belhodja reconnaissait récemment qu’il fut « tout à fait normal que Bourguiba ait cherché à exploiter la situation et valoriser les morts de Bizerte » (Interview inBourguiba, La trace et l’héritage, Paris, Karthala, octobre 2004, p. 566).

[ 33]Sur ce thème, se reporter à Chneguir (Abdelaziz), La politique extérieure de la Tunisie 1956-1987,Paris, L’Harmattan, mars 2004.

PLAN DE L’ARTICLE

  • Bizerte, otage de l’argumentaire sur la défense du monde libre ?
  • Bizerte, instrument d’une stratégie française en mutation ?
  • Bizerte, caution d’une influence pérenne pour Bourguiba ?
  • Conclusion

 

POUR CITER CET ARTICLE

Sébastien Abis « L’affaire de Bizerte », Confluences Méditerranée 4/2008 (N°67), p. 129-146. 
URL : www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2008-4-page-129.htm
DOI : 10.3917/come.067.0129.

 

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Une histoire : Bizerte et la France

Défaite militaire et enjeux d’influence entre pouvoir et opinion publique : l’exemple de la Tunisie entre mai et juillet 1940 Auteur Serge La Barbera

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La Tunisie au gré des conflits  

Défaite militaire et enjeux d’influence entre pouvoir et opinion publique :
l’exemple de la Tunisie entre mai et juillet 1940

Auteur Serge La Barbera 
Docteur en histoire, Université de Limoges.

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Défaite militaire et enjeux d’influence entre pouvoir et opinion publique Tunisie 1940_www.cairn.info

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PLAN DE L’ARTICLE
• LE REFUS AUTOCENTRÉ DE LA DÉFAITE
• L’APPEL ENTENDU DU 18 JUIN
• FLUX ALTERNANTS DE L’OPINION
• DOUTES ET GLISSEMENTS
• L’ACCEPTATION SANS ADHÉSION DE L’ARMISTICE

Si « la nation tout entière participe en fait à la débâcle »[1] de 1940,
les Français de Tunisie qui font partie de la nation française, observent avec un recul que leur permet la distance géographique, la transformation d’affrontements attendus en catastrophe nationale. Dès lors, de juin à juillet 1940, se joue un drame en trois actes entre l’opinion et le pouvoir colonial autour du thème de la poursuite des combats. Si la problématique est claire, les enjeux présentent d’autres subtilités qui notamment différencient la colonie et la métropole. En Tunisie, les nouvelles vont vite et les radios ennemies se chargent de les propager[2] 
Abasourdis, immédiatement solidaires de leurs compatriotes métropolitains, les Français de Tunisie s’interrogent sur la couleur de leur avenir. Après l’abandon du « réduit breton », « le projet de continuer la guerre en Afrique du Nord est beaucoup plus prometteur » comme l’écrit Robert O. Paxton[3]. Le résident général au Maroc et commandant en chef des opérations en Afrique du Nord, le général Noguès, se prononce d’ailleurs en faveur de la poursuite des combats depuis cette partie de l’Afrique, le 18 juin 1940[4). 
Le télescopage des signaux, plus qu’une cacophonie, traduit cette volonté réelle de continuer la lutte, abondamment reprise dès le 21 juin de Tunis jusqu’à Sousse, Bizerte, Mateur, Téboursouk et Sfax.
Le retour de Marcel Peyrouton en Tunisie, le 15 juin 1940[5] , où il a été renommé au poste de résident général par Paul Reynaud en remplacement d’Eirik Labonne – poste qu’il a occupé de 1933 à 1936 avant d’être envoyé au Maroc pour y assurer les mêmes fonctions – déclenche une somme de réactions significatives de l’attitude de la population française de la colonie. Il reçoit notamment 42 lettres, écrites par des Français entre le 19 juin et le 6 juillet 1940. Si elles ne peuvent être considérées comme un sondage grandeur nature, exception faite de certaines lettres[6] , il est possible de les analyser comme des révélateurs d’opinion, comme « la partie visible de l’iceberg »[7] . 
Pour neuf d’entre eux, ces messages sont des télégrammes, le reste se compose de lettres manuscrites de longueur variable, parfois quelques lignes, le plus souvent une ou deux pages et anonymes à 80 %. Les personnes qui écrivent au résident, en mai et en juin 1940, manifestent une opinion dont l’expression pourrait obturer partiellement l’horizon et empêcher de voir les indécis, les indifférents à la catastrophe ou encore ceux qui, au fond de leur cœur, ont pu s’en réjouir, si des rapports de police, l’échange télégraphique entre les autorités civiles et militaires de Tunisie et le gouvernement de Bordeaux, des témoignages ne venaient confirmer la tendance exprimée.
3On ne trouve pas dans ces messages pris dans leur ensemble – même en les considérant les uns après les autres – un sentiment de panique. Ils laissent, au contraire, une impression de fermeté, de détermination. La défaite, qu’elle se profile ou qu’elle soit consommée, est considérée comme inadmissible et personne n’en évoque les circonstances. Pas un mot sur l’importance de la déroute de l’armée, sur la panique qui s’est emparée de la France. L’échec des armes, la guerre perdue, le fait même, est plus grave que la manière. Alors qu’en France, « quiconque a vécu la débâcle de mai-juin 1940 ne s’est jamais tout à fait remis du choc », et les exemples ne manquent pas, depuis les colonies, le regard est plus froid et la pensée plus sereine[8] 
La distance n’allège pas l’abattement dû à l’échec de l’armée française mais elle préserve de l’affolement, de la peur panique, du désespoir.
4Les Français de Tunisie veulent très vite dépasser les faits et essayer de sortir du tourbillon mortifère dans lequel la métropole risque d’entraîner ses colonies. Marcel Peyrouton, personnalité controversée, anticommuniste, haï par la gauche, « Whisky I », comme le surnomment ses ennemis politiques, recueille alors toutes les adhésions[9] . 
Le responsable socialiste Duran-Angliviel, ennemi juré de Peyrouton, dont il a sans cesse réclamé le départ lors de son premier mandat, se déclare soudain favorable à son retour en Tunisie[10] 
« L’homme à poigne et de caractère [...] est de ceux qu’il nous faut en Tunisie dans les circonstances actuelles », déclare-t-il devant les membres du Parti socialiste à Tunis. « Nous devons nous abstenir de toute hostilité contre le représentant de la France, nous devons lui faire confiance », ajoute-t-il, approuvé par l’assistance[11] . 
Moins surprenant, les colons, par leur organe de presse Le Colon français, font connaître leur satisfaction de voir arriver sur le territoire tunisien l’ancien résident général avec lequel ils ont entretenu d’excellents rapports[12] . 
Les Français de Tunisie qui ne veulent pas croire à une défaite, continuent de se mobiliser.

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8LE REFUS AUTOCENTRÉ DE LA DÉFAITE
5De ce côté-ci de la Méditerranée, perdre la guerre signifie surtout – notamment après le 10 juin 1940 – une victoire italienne, une humiliation devant « les voisins italiens » et la remise en cause, non seulement, de la position prééminente des Français en Tunisie, mais aussi, du protectorat lui-même. C’est bien ainsi que l’entend ce « Français qui pleure avec les autres » dans une lettre à l’orthographe approximative. Il « craint d’être l’esclave de l’Italie [lui] qui depuis bien longtemps a su choisir son camp »[13] 

Pour cet homme, vraisemblablement italien naturalisé français, la défaite est génératrice d’angoisse. Alors qu’il a opté pour la nation dominante, sa position s’en trouve non seulement fragilisée mais peut évoluer, dans le cas de la cession de la Tunisie à l’Italie – qui dans de telles circonstances pouvait être perçue comme probable – de manière dramatique. De fait, les lettres reçues par le résident Peyrouton ont une tonalité très largement anti-italienne. La forte mobilisation des 48 personnalités de Mateur n’est certainement pas étrangère au fait que les Français soient minoritaires parmi les Européens de ce contrôle civil[14] 
6Bien sûr la plupart des lettres témoignent d’une réelle douleur de voir la France vaincue et souhaitent un sursaut patriotique, un élan guerrier héroïque, évoqués à travers des images puisées dans l’iconographie de l’histoire de France. « Vivre libres ou mourir sera notre devise à tous. Elle a été celle de nos pères en 1789. »[15] 
Peut-on lire dans une lettre. D’autres choisissent de se référer « aux sans-culotte de 1792 [et exigent] “la levée en masse”, à “la France de Bayard, de Jeanne d’Arc, de Barras, des Sans-culotte de 1792 et des grognards de Napoléon” »[16] 
7Une partie des épistoliers libèrent leur colère, leur acrimonie, trouvent des coupables. Certains réclament « des Blanchard, pas des Gamelin », accusent « l’abus des boissons alcoolisées ». Un « vieux français de France[déplore]la gabegie [...] » et accuse«ces militaires qui paradent au lieu de se battre »[17] 

Dans le flot des réflexions d’humeur, l’antisémitisme n’est pas le moins virulent, quoique très minoritaire[18] 
« Une mère antisémite », telle qu’elle se désigne, s’en prend à « ces hommes aux sentiments haineux[qui]prospèrent alors que tant de sang jeune, encore tout frais vient de couler »[19] 
Cet antisémitisme peut aller jusqu’à désigner des personnalités appartenant à la communauté juive telles que « Paul Guez, avocat à Sousse, et Élie Cohen, directeur de L’Avenir du Centre, le journal de Sousse », rendus responsables de tous les maux de la société[20] 
Ces journées d’incertitude militaire et politique sont d’ailleurs marquées par un mouvement antisémite signalé par le directeur des services de sécurité qui déclare : « Le courant d’antisémitisme déjà signalé à plusieurs reprises semble se généraliser et, dans les conversations, tous les revers et les difficultés sur le plan international ou local, sont imputées aux israélites. »[21] [
Cet antisémitisme n’est pas seulement verbal puisque, dans le même rapport, le rédacteur indique que : « La plupart des tunisiens surtout parmi la jeunesse, qui avaient abandonné la coiffure musulmane, portent depuis quelques jours une chéchia sur la tête ou à la main, pour éviter, disent-ils, d’être pris pour des juifs. »[22

8Les jeunes de la communauté juive ont été parmi les plus vifs opposants au fascisme italien. Par cette lutte au grand jour, par le militantisme au sein des partis de gauche et du syndicat de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), ils se sont exposés au regard des autres communautés comme favorables à une guerre antifasciste. Par syllogisme, ils deviennent les responsables de la défaite. Selon l’expression d’Élie Cohen-Hadria, pendant ces journées de juin 1940 : « On a mangé du juif. »[23]

9L’amertume de la défaite est partagée par l’ensemble des Français du territoire. À partir du 17 juin, il ne s’agit plus de poursuivre la guerre au nom de la France mais d’empêcher que la défaite n’altère l’intégrité des colonies, d’où l’idée d’un « Maghreb solidaire » et d’un « axe Noguès-Peyrouton ». Cette vision transmaghrébine est surtout évoquée par des notables comme Henriette Lafon, fille d’un avocat au barreau de Tunis, qui, depuis Bizerte, demande à Peyrouton de refuser avec Noguès de « céder une partie de l’Empire à qui que ce fut »[24] 
Un délégué au Grand Conseil, Marc Auboine, estime, quant à lui, que « Français et Tunisiens sont prêts à se battre
Suggérer une solution maghrébine pour dépasser l’incertitude politique est une manière détournée de se désolidariser de la France, de se « laver les mains » d’un désastre qui n’est pas celui des coloniaux et dont surtout ils ne veulent pas pâtir. Avant même de savoir et de s’inquiéter du sort de la France, des Français de Tunisie, dont certains ont des responsabilités au sein du protectorat, sont prêts à accepter, parfois à devancer une solution coloniale. Il ne s’agit pas d’une sécession, en aucune façon cela n’est formulé, ni probablement représenté dans les esprits, mais d’une réflexion qui entraîne un positionnement objectif sur la ligne de l’éloignement vis-à-vis de la France si l’intégrité du Maghreb venait à être menacée. Pas un Français en Tunisie, en juin 1940, n’a voulu être entraîné dans la spirale dangereuse de la défaite ainsi que l’écrit Camille Séguin : « La Tunisie, l’Algérie, le Maroc ne sauraient être une marchandise aliénable, susceptible de passer en d’autres mains hors de la volonté de ses habitants, tout comme le Canada et l’Australie vis-à-vis de la Grande-Bretagne. »[26] 
Il s’agit avant tout « de défendre la terre qui nous a vu naître et qui est devenue notre véritable patrie», dit un homme qui appose au bas de sa lettre comme un cri : « Vive la Nouvelle France. »[27] 
Le territoire étant ici perçu comme une « contrée conscientisée »[28] , « la Nouvelle France » devenant, dans un mouvement de translation, le lieu de la renaissance et du renouveau français. Ces écrits, spontanés pour la plupart, révèlent un attachement indéfectible à la France, à la nation française dans son acception spirituelle mais pas nécessairement à l’Hexagone, au territoire métropolitain, lorsque celui-ci n’est plus digne de fierté. 
Pour une fois, l’honneur et l’avenir de la patrie paraissent se trouver de ce côté de la Méditerranée. Cela est une impression majoritaire en Tunisie, partagée par « les hommes du Massilia », par Noguès un temps, par Peyrouton peut-être, et par de Gaulle.

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8L’APPEL ENTENDU DU 18 JUIN
10« Transportés d’enthousiasme et de ferveur par l’initiative du général de Gaule [sic],des Français mettent en vous leur espoir de voir la Tunisie se ranger à ses côtés. Nous ne voulons pas cesser le combat, tel le général de Gaule qui organise la lutte en Angleterre. »[29]
11Les messages, radiodiffusés depuis Londres, du général de Gaulle ont, de toute évidence, été entendus en Tunisie. Éloignés qu’ils sont de la métropole – éloignement renforcé par l’impossibilité momentanée de communiquer avec celle-ci –, les Français vivant en Tunisie sont suspendus aux ondes radiophoniques et, en particulier, celles qui leur permettent d’écouter la BBC, contrepoids des émissions triomphalistes – forcément insupportables – des radios allemandes et italiennes. 
L’habitude de capter des stations étrangères est une raison parmi d’autres qui explique l’audience en apparence large des messages des 18 et 19 juin 1940. D’autre part, le rôle de la rue dans la sociabilité tunisienne permet une diffusion rapide des informations vers le plus grand nombre. 
De plus, la compétition, à laquelle se livrent Français, Italiens et Musulmans, se traduit aussi par le niveau sonore des radios installées dans les cafés ou aux fenêtres.
12Le message du général de Gaulle a de quoi interpeller tous les Français d’Afrique du Nord, puisqu’il s’adresse en partie explicitement à eux[30] 
D’ailleurs, les rapports de police, comme celui du 24 juin 1940, confirment que non seulement la population a écouté les messages du général mais les a entendus[31] 
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« Bien des Français suivent avec beaucoup d’intérêt les allocutions prononcées par le général de Gaulle au poste d’émission (BBC) de Londres. Sauf les critiques adressées au gouvernement Pétain, la population française partage le point de vue du général et verrait avec satisfaction s’organiser un plan de résistance dans l’Empire français. Mais, selon son opinion, cette résistance ne peut être entreprise qu’avec un appui très important de l’Angleterre à l’égard de laquelle une méfiance sembleapparaître dans certains milieux. »[32)
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3Tous les Français de Tunisie interrogés confirment également l’écoute des messages du général de Gaulle, même si, soixante années plus tard, on peut légitimement mettre en questionnement la fiabilité de leur mémoire, en particulier pour un événement aussi chargé de symbolique et si souvent commémoré[33] [33] 
Cependant, on peut mettre en avant le décalage entre « le peuple du désastre » pour reprendre l’expression d’Henri Amouroux et les spectateurs engagés que sont, dans ces instants.là, les Français de Tunisie. 
En l’occurrence, la distance les a placés au cœur d’un nouveau dispositif, au centre des enjeux, l’interface de l’Afrique du Nord en quelque sorte activée par la réception des ondes hertziennes.

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8FLUX ALTERNANTS DE L’OPINION
14L’ambivalence de l’opinion française en Tunisie est pourtant perceptible dès le 20 juin 1940. Dans un nouveau rapport adressé à la Résidence générale, le directeur des services de Sécurité écrit : « J’ai l’honneur de porter à votre connaissance que l’opinion de la population française reste la même. Partout se manifeste la même impatience de connaître les conditions de l’ennemi, mais, en même temps, l’espoir que la lutte continue. »[34] 
Même si la propre ambivalence du préfet et des autorités résidentielles se manifeste ici au moins autant que celle de la population, il n’est pas moins vrai que, au-delà du désir réel de poursuivre la guerre, de ne pas s’avouer vaincu, de refuser l’humiliation, le devenir de l’Empire a été un élément déterminant[35] 

15Certains refusent tout uniment l’armistice, comme cet homme de Metlaoui, qui, dans une lettre du 22 juin, affirme que « les discours du maréchal Pétain ont été sifflés[et qu’]il y a vraiment un état d’esprit unanime qui ne comprendra jamais une abdication quelle qu’elle soit ». Un certain Berry de Sfax dit sensiblement la même chose. Pour eux, « le général de Gaule [sic] mène un combat sacré»et ils souhaitent « que Dieu l’aide dans son entreprise »[36] 
Cette volonté de poursuivre la lutte se manifeste dans tout le pays, en milieu urbain comme en milieu rural, parmi les fonctionnaires, les « étudiants au collège de Sousse », les colons – y compris les Zeller –, des officiers, des artisans, des commerçants, des militants socialistes[37] 
Beaucoup emploient le terme de résistance qui n’est pas neutre. S’il n’est pas employé par Noguès, Le Beau ou Peyrouton, il l’est en revanche par de Gaulle. Rien n’autorise cependant à considérer qu’il s’agit là d’une forme d’engagement[38] et d’une résistance préfigurant une opposition au régime de Vichy. Il arrive pourtant que les modes d’actions envisagés par les opposants à l’armistice soient déjà ceux de la clandestinité comme ces tracts distribués anonymement dans les cafés de l’avenue de Carthage à Tunis le 24 juin :
_____________________________
« Le territoire déjà occupé reste sous l’occupation allemande. Les prisonniers allemands seront rendus et les prisonniers français resteront internés en Allemagne jusqu’à la signature de la paix.
« La Flotte sera désarmée et internée dans des ports que l’on désignera ultérieurement.
« Une partie de la marine marchande continuera d’assurer le trafic entre la France et les Colonies sous contrôle des Allemands et des Italiens.
« Le matériel d’aviation sera livré aux Allemands.
« Les postes de la Radio Française seront confisqués jusqu’à la paix.
« Désarmement des troupes et remise des armes aux Allemands.
« Le libre passage en France du trafic italien et allemand.
« Les gouvernements des colonies françaises continueront sous le contrôle des Allemands et des Italiens. [...]
« Le général de Gaule a constitué un Comité français pour sauvegarder les intérêts de la Patrie. Ce comité a été reconnu par le roi d’Angleterre [...]. »[39 

16Ce tract prouve que de Gaulle pouvait compter sur des relais en Tunisie, dès les premiers jours qui ont suivi l’armistice, sur des gens capables de réfléchir à leur action, de s’engager et de s’organiser. S’il n’est pas possible de connaître l’impact réel de cette action sur la population ni le nombre exact de participants, il s’agit tout de même d’une attitude résistante, consciente. 
Les auteurs du tract – la police estime qu’il est le fait d’un groupe de personnes – précisent que « le général de Gaule a été destitué par le gouvernement français de ses fonctions », ce qui signifie que les risques de la dissidence et de l’action illégale sont assumés.
17L’ensemble de la population française avait le sentiment, en campant sur le refus de la défaite, de suivre ses propres intérêts tout en faisant preuve de loyalisme puisqu’elle se trouvait en accord avec les représentants légaux de la France dans toute l’Afrique du Nord. D’où, sans doute, l’amicale pression exercée sur Peyrouton par le courrier qu’il reçoit et où il lui est simplement demandé de prendre une position officielle et de « proclamer lui-même la résistance »[40] .
Cette décision pouvait d’autant moins être prise que Marcel Peyrouton a eu une position ambiguë, partagé entre la volonté de préserver l’intégrité de l’Afrique du Nord sous la responsabilité du commandant de l’AFN et ses sympathies qui allaient de toute évidence vers les futurs hommes de Vichy ; la projection qu’il se faisait des événements était en ce sens significative[41] 

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8DOUTES ET GLISSEMENTS
18La proclamation du général Noguès du 24 juin 1940 est révélatrice des doutes qui assaillent les responsables d’Afrique du Nord et au-delà, l’opinion française d’Afrique.

« L’armistice est signé mais le gouvernement en réponse à des démarches pressantes traduisant les vœux de l’Afrique du Nord tout entière, me fait connaître que :
« 1 / Il ne saurait être question d’abandonner sans combattre, à l’étranger, tout ou partie des territoires où nous exerçons soit la souveraineté, soit le protectorat ;
« 2 / L’hypothèse de l’occupation militaire, par une puissance étrangère d’une partie quelconque de l’Afrique du Nord exclue ;
« 3 / Le gouvernement n’est pas disposé à consentir une diminution des effectifs stationnés dans ces territoires.
« Pour le moment, l’intégrité de l’Afrique du Nord et de ses moyens de défense paraît assurée.
« Je renouvelle donc mes appels au calme, à l’union, à la discipline et à la confiance dans l’avenir de notre pays. »[42

19Cette déclaration, replacée dans son contexte historique, laisse percer une inquiétude qui est d’ailleurs perçue par le directeur des services de Sécurité, qui dans une note adressée à l’Administration générale à Tunis, affirme que : « Les familles françaises [...] commentent abondamment les réserves contenues [dans la déclaration de Noguès] qui laisse à nos compatriotes l’impression que leur sécurité en Afrique du Nord est encore bien aléatoire. »[43]

20Ces deux hommes, Noguès et Peyrouton, très influents en Afrique du Nord, n’ont pas voulu ou n’ont pas pu, par principe pour l’un, par conviction pour l’autre, désobéir et entrer en dissidence. Ils ont cependant laissé planer le doute, favorisant l’élaboration de théories résistantes et parfois même de fantasmes. Ils ont entraîné ou accompagné une opinion qu’ils ont tentée par la suite de rattraper et de contrôler. Dans leurs rapports quotidiens sur l’état de la population de Tunis, les rédacteurs des services de Sécurité affirment le 24 juin 1940 que : « La nouvelle de la signature de l’armistice avec l’Allemagne n’a provoqué aucune surprise dans la population française qui est de plus en plus persuadée de l’inefficacité de la résistance contre les armées du Reich [...] et que nous sommes dans l’obligation de nous incliner devant la puissance militaire allemande. » Il n’en demeure pas moins vrai, toujours selon la même source, que « la population française partage le point de vue du général de Gaulle », ce qui reflète bien l’ambivalence de l’opinion[44] 
Face à cette attitude désormais inacceptable pour un Peyrouton qui a défini son option, comme pour balayer les doutes résiduels dans l’opinion laissés par le message de Noguès, dans une allocution, comme une réponse à de Gaulle, comme un prolongement de celles du maréchal Pétain, il déclare le soir du 24 juin :
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« Cet armistice réserve l’honneur de la France, assure la défense et l’intégrité de l’Afrique du Nord. » [Il reprend ensuite les trois points développés par le général Noguès et conclut] : « Et désormais votre devoir est net : c’est le mien. Tous par notre travail, notre attitude, la confiance inébranlable dans les destins de la France immortelle, tous soulevés par une volonté unanime de reconstruction nationale, dans la purification de l’effort quotidien, nous devons maintenir la cohésion, l’union, subir les disciplines dont le rejet ou l’oubli nous amenèrent à la limite de l’abîme. »[45]

1Le discours du résident général est, en fait, un propos militant en faveur de l’armistice et du maréchal Pétain et le situe dans l’orbite du nouveau régime. L’impact sur la population que confère la fonction résidentielle, la popularité qui a été la sienne parmi les Français de Tunisie lors de son premier mandat et le besoin conjoncturel de se référer à une personne investie d’un pouvoir institutionnel, ont permis à Marcel Peyrouton de colmater les brèches dans une opinion chancelante et de la dompter : « Écoutée par toutes les familles françaises qui attendaient des déclarations importantes [et qui ont manifesté] partout un grand soulagement en apprenant que le gouvernement Pétain s’était opposé à toute occupation militaire étrangère de nos possessions coloniales et n’avait consenti à aucune diminution des effectifs stationnés dans ces territoires »[46] , cette déclaration favorise le passage de l’opinion française de Tunisie d’un refus global de la défaite et de l’armistice, à son acceptation.

L’ACCEPTATION SANS ADHÉSION DE L’ARMISTICE
22Même si des membres de la communauté française manifestent un enthousiasme ostentatoire, d’autres demeurent toujours inquiets. À la peur du futur immédiat, détournée par l’intervention de Peyrouton, succède l’angoisse du long terme. « De nombreux Français en viennent à se demander si les conditions de paix ne démentiront pas les espérances que paraissent laisser encore dans l’Afrique du Nord les conditions d’armistice et considèrent qu’il y a lieu de se méfier d’une supercherie de la part de l’Allemagne, toujours possible. »[47] 

Contrairement aux vœux de la Résidence générale, les alliés d’hier ne se sont pas transformés subitement en ennemis. Même si, peut-être pour complaire à sa hiérarchie, le directeur des services de Sécurité affirme que « les sentiments anglophiles paraissent perdre du terrain », il estime néanmoins que « malgré tout, beaucoup de nos compatriotes pensent encore que la France ne restera pas sur une si sévère défaite et que l’Angleterre peut encore vaincre»[48] 

À travers la formulation d’une victoire anglaise, c’est sans doute le désir de continuer le combat qui se manifeste. Une sorte de guerre par procuration dans laquelle le général de Gaulle pourrait jouer un rôle.
24Alors que la population hexagonale qui a subi directement le poids des événements est abasourdie, en Tunisie, l’attentisme cache une certaine vigueur. L’étude de l’évolution des sentiments anglophiles, considérée comme un marqueur, peut en rendre compte. Une fois signé l’armistice, les nouveaux dirigeants du pays n’ont qu’une hâte, démontrer qu’il n’y avait qu’une voie possible, que toute résistance face à l’Allemagne eût été vaine et suicidaire. En Tunisie, comme en France, l’Église affirme son soutien au nouveau régime et travaille l’opinion notamment par la voix de l’archevêque de Carthage, primat d’Afrique, Mgr Gounot, qui prononce des homélies sans ambiguïté[49]

Pourtant, malgré Mers-El Kébir, jamais la cote d’amour de l’Angleterre n’a faibli au sein de l’opinion française de Tunisie et, si la popularité du général de Gaulle a été concurrencée par celle du maréchal Pétain, elle ne s’est jamais éteinte, pour perdurer d’ailleurs en un attachement qui est allé au-delà de l’après-guerre. L’armistice a certes soulagé les Français de Tunisie mais il n’a pas fait disparaître les inquiétudes, ni le ressentiment, qu’ils continuaient d’éprouver vis-à-vis de l’Italie, la nation qu’ils considéraient comme leur véritable ennemi.
25Dans le cas d’une défaite militaire, une opinion publique exerce une pression plus forte que d’ordinaire sur le pouvoir politique. Elle réagit à chaud et son attitude est déterminée par ses craintes majeures : peur de l’ennemi, angoisse du lendemain, inquiétude de perdre une position. Si l’opinion française en juin 1940 était prête à accepter l’arrêt des combats, en Tunisie elle optait pour une attitude inverse mais, dans un cas comme dans l’autre, les populations s’en sont remises aux autorités légales, quitte à manifester plus tard, dans des formes multiples, leurs doutes ou leur réprobation. Les moments de tension internationale majeure font surgir chez les gouvernés un désir fort d’être rassérénés et guidés par le pouvoir autant que par les leaders d’opinion. La sortie de guerre est une réponse à l’entrée en guerre, et il est intéressant de constater qu’en Tunisie, une opinion publique favorable à la poursuite des combats en 1940 répond à une opinion nettement belliciste en 1939.

NOTES
[ 1]Yves Durand, La France dans la Seconde Guerre mondiale, Paris, Armand Colin, 1993 (2e éd.), « Cursus », p. 17. 
[ 2]Notamment Radio Bari et Radio Berlin avec des émissions en arabe destinées aux Tunisiens musulmans. 
[ 3]Robert O. Paxton, La France de Vichy, Paris, Le Seuil, 1973, p. 18. 
[ 4]Il adresse le 18 juin au général Weygand, après avoir entendu le premier message de Pétain le 17 juin, un télégramme en ce sens. Il y fait en substance, état du désir des hommes de se battre, l’inventaire du matériel dont il dispose et dresse un bilan géostratégique de la situation depuis l’Afrique du Nord. 
[ 5]Son retour depuis Buenos Aires où il occupait la fonction d’ambassadeur de France lui a pris un certain temps. Pendant ce temps, Eirik Labonne se retrouvait en poste à Moscou. 
[ 6]Ministère des Affaires étrangères (MAE), Archives diplomatiques de Nantes, protectorat Tunisie (ci-après ADN-Tunisie), premier versement, carton 332, papiers personnels des Résidents généraux. 48 personnalités de Mateur sur les quelque 398 personnes que compte la communauté française de cette ville, soit environ 12 % de celle-ci, manifestent leur volonté de poursuivre la guerre. Si ce n’est un sondage dans toute sa rigueur, c’est en tout cas une manifestation importante d’une opinion favorable à la poursuite des combats. Mateur, ville de la Medjerda est un centre important de colonisation où les colons tiennent une position enviable. Parmi les signataires de cette lettre, nous retrouvons des personnes connues comme la famille Zeller et en tout 11 membres du PSF en 1939 (après recoupement avec les listes établies par la Sûreté, 2mi 254, partis politiques). Si cette lettre a un poids supérieur aux autres par le nombre des signataires, celle qui émane du conseil municipal de Saint-Germain, qui exprime l’opinion de personnalités françaises également positionnées socialement, cette fois-ci en milieu urbain, est également à distinguer des autres. 
[ 7]Jean Estèbe utilise cette expression à propos des lettres adressées au Commissariat général des questions juives à Toulouse (Jean Estèbe, Les Juifs à Toulouse et en Midi toulousain au temps de Vichy, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1996, p. 45). 
[ 8]Robert O. Paxton, La France de Vichy,op. cit., p. 15. 
[ 9]Juliette Bessis, Maghreb, la traversée du siècle, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 92. 
[ 10]Élie Cohen-Hadria estime en revanche comme une erreur le retour de Peyrouton en Tunisie, Du protectorat français à l’indépendance tunisienne : souvenir d’un témoin socialiste de son temps,Nice, Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine, 1976, p. 100-102. 
[ 11]MAE (ADN-Tunisie), premier versement, 2mi 673, bulletin quotidien d’information de la résidence, dossier 1, bulletin du 7 juin 1940. Élie Cohen-Hadria donne une autre version. Dans Tunis socialiste, Duran-Angliviel a écrit : « La patrie est en danger. Nous n’avons pas à savoir qui le gouvernement de la République nous envoie pour diriger les destinées de la Tunisie en ces heures sombres. Nous nous rangeons derrière lui parce qu’il représente la France. » Voir É. Cohen-Hadria, Du protectorat français…,op. cit., p. 149 ou encore, BN de Tunis, section des périodiques,Tunis socialiste du 6 juin 1940. 
[ 12]Ibid., bulletin du 7 juin 1940. 
[ 13]MAE (ADN-Tunisie) premier versement, carton 332, papiers personnels des résidents généraux, lettres reçues par Marcel Peyrouton entre le 19 juin et le 6 juillet 1940. Elles ne sont pas classées. 
[ 14]Les Européens de Mateur sont avant-guerre 1624 (sur une population totale de 7 416 personnes) dont 1 169 Italiens et 398 Français. Le reste de la population européenne se composant de 44 Maltais, 6 Espagnols et de 4 autres Européens n’appartenant pas aux principales nationalités répertoriées sur le territoire tunisien. 
[ 15]MAE (ADN-Tunisie), premier versement, carton 332. 
[ 16]Ibid. 
[ 17]Ibid. 
[ 18]Deux lettres sur les 42 sont franchement antisémites et une autre l’est de manière moins directe. 
[ 19]La première des deux lettres antisémites, écrite par une femme d’âge mûr (elle déclare avoir de grands enfants) et appartenant à un milieu social modeste ou du moins n’ayant pas fait beaucoup d’études, sa lettre étant truffée de fautes d’orthographe. 
[ 20]Deuxième lettre antisémite d’un homme âgé de Sousse qui est plus proche d’un règlement de comptes entre lui et deux notables juifs. 
[ 21]MAE (ADN-Tunisie), 2mi 778, rapports de police, note adressée le 20 juin 1940 au directeur de l’Administration générale et communale.
[ 22]Ibid. 
[ 23]Élie Cohen-Hadria, Du Protectorat français…,op. cit., p. 154. À travers cette locution, il désigne les Français de Tunisie et non les Tunisiens. 
[ 24]MAE (ADN-Tunisie), carton 332, la lettre d’Henriette Lafon fait partie des lettres signées à titre individuel comme celle de Marc Auboine, délégué au Grand Conseil, d’Eugène Lemain, chef d’entreprise, de Camille Séguin ou dans une certaine mesure celle de Mateur. D’autres sont signées au nom d’un groupe. 
[ 25]Les Anciens Combattants de Metlaoui, de Moulares ou encore un chef d’entreprise originaire d’Arras, Eugène Lemain, font valoir auprès du résident général la force numérique que représente la population musulmane. Noguès emploie également cette supériorité numérique comme un argument permettant de défendre sa position en faveur de la poursuite de la guerre pendant les pourparlers d’armistice. Cela rejoint la vision du gouvernement français en janvier 1939, exprimée plus ou moins nettement par É. Daladier lors de son voyage tunisien. 
[ 26]MAE (ADN-Tunisie), carton 332. Camille Séguin s’exprime au nom du conseil municipal de Saint-Germain dans la banlieue de Tunis, avec le poids aussi que lui confère sa qualité de responsable du Parti radical de Tunisie. 
[ 27]Ibid., carton 332. 
[ 28]Roger Brunet, Les mots de la géographie,dictionnaire critique, Montpellier, GIP RECLUS – La Documentation française, 1993, « territoire ». Il évoque également un « espace approprié avec conscience d’appropriation ». 
[ 29]L’orthographe a été respectée parce qu’elle signifie une connaissance exclusivement orale de De Gaulle. Les personnes qui évoquent de Gaulle ne le connaissent pas ou presque pas ; une d’entre elles allant même jusqu’à le comparer à D’Annunzio à Fiume. 
[ 30]Notamment lorsqu’il évoque : « l’Afrique du Nord française, l’Afrique du nord intacte [...] l’Afrique de Clauzel, de Bugeaud, de Lyautey, de Noguès ». 
[ 31]« On ignore quel est l’impact en AFN de cet appel », estime Christine Lévisse-Touzé dansL’Afrique du Nord dans la guerre, 1939-1945, Paris, Albin Michel, 1998, p. 72. Pourtant il semble bien, plusieurs sources le confirmant, que cet appel a reçu un écho favorable en Tunisie malgré sa censure dans la presse imposée par le général Noguès. 
[ 32]MAE (ADN-Tunisie), 2mi 778, état et mouvements de l’opinion entre juin et juillet 1940, rapport du préfet directeur des services de Sécurité daté du 24 juin 1940, fol. 374. Certaines affirmations du directeur de la Sécurité n’engagent que lui et sa conception des rapports hiérarchiques avec le résident Peyrouton. D’autres sources démontrent que les Français n’étaient pas animés globalement de sentiments anglophobes. D’ailleurs, l’emploi abusif des modalisateurs traduit le manque de certitude et la prudence du rédacteur. 
[ 33]33 anciens de Tunisie ont répondu soit directement (15), soit par retour de questionnaire à des questions précises mais faisant appel à leur souvenir. Pour cela, voir Serge La Barbera, Les populations françaises de Tunisie de la fin des années 1930 au début des années 1950 : attitudes, comportements, représentations, thèse de doctorat d’histoire, Toulouse-Le Mirail, 2002, 2 vol. 
[ 34]MAE (ADN-Tunisie), 2mi 778, état de l’opinion entre juin et juillet 1940. 
[ 35]Cette question a d’ailleurs été au cœur des discussions entre vainqueurs et vaincus. 
[ 36]MAE (ADN-Tunisie), carton 332, papiers personnels des Résidents, courrier adressé à M. Peyrouton. 
[ 37]É. Cohen-Hadria, op. cit., p. 151. « Pour nos camarades, aucun doute : il fallait continuer le combat», écrit-il. Les Zeller sont des colons très aisés de Mateur, membres du PSF avant la guerre. 
[ 38]Le désir de résister exposé par ces personnes qui se sont manifestées autour du 22 juin 1940 ne s’est pas inscrit dans la durée et est resté au niveau « de la bouteille à la mer ». Il n’a pas été, pour la majorité, oralisé ni surtout rendu public, selon les critères de l’engagement définis par Antoine Prost, Vingtième Siècle,Revue d’histoire, « Changer le siècle », octobre-décembre 1998, numéro spécial, p. 14-26. 
[ 39]MAE (ADN-Tunisie), carton 1899, fol. 117 et 118, rapports de police, un double de ce tract est transmis au résident général par le commissaire Benoiton. 
[ 40]Élie Cohen-Hadria, op. cit., p. 151. Persuadés que le résident général ne manquerait pas d’agir ainsi, les responsables de Tunis socialiste envoient aux services de la Résidence chargés de la censure, le numéro du journal appelant à la poursuite des combats et à la résistance. 
[ 41]Il répond à Gaston Palewski, ancien chef de cabinet de Paul Reynaud, de passage à Tunis le 20 juin : « Voyons [...], vous êtes naïf, les Anglais sont déjà en train de négocier avec Hitler. » Cité par Jean Lacouture, De Gaulle,le Rebelle, Paris, Le Seuil, 1984, p. 376. Devant le consul de Grande-Bretagne, il déclare : « Convainquez Noguès, c’est de lui que tout dépend » (ibid.). Dès le 18 juin 1940, il déclarait à Radio Tunis, dans une allocution : « Le maréchal Pétain, la plus pure figure des temps présents, s’est vu, sous la pression de circonstances inéluctables, obligé d’examiner dans quelles conditions il pourrait honorablement être mis fin à un carnage [...].Peut-être un jour, la France mutilée et plus glorieuse que jamais, devra-t-elle déposer les armes [...] l’honneur reste. » La version intégrale de cette allocution a été reproduite dans La Dépêchetunisienne du 19 juin 1940, BN de Tunis, section des périodiques. On peut supposer, et malgré le flou entretenu, compte tenu du rôle qu’il a joué quelques semaines plus tard dans le premier gouvernement Laval à Vichy, que sa position était définie. 
[ 42]BN de Tunis, section des périodiques, Le Petit Matin du 25 juin 1940. 
[ 43]MAE (ADN-Tunisie), 2mi 778, fol. 376. Il met en exergue la phrase en question qui a, semble-t-il, beaucoup inquiété la population française. 
[ 44]Ibid. ou encore carton 1899, fol. 114. 
[ 45]BN de Tunis, section des périodiques, Le Petit Matin du 25 juin 1940. 
[ 46]MAE (ADN-Tunisie), 2mi 778, fol. 376. 
[ 47]Ibid., 26 juin 1940, fol. 377, rapport du préfet de la Sécurité. 
[ 48]Ibid. 
[ 49]Serge La Barbera, « L’Église d’Afrique face au nouveau régime. L’attitude de Mgr Gounot, primat d’Afrique : une ambivalence coloniale », J. Cantier, E. Jennings (dir.), L’Empire colonial sous Vichy, Paris, Odile Jacob, 2004, p. 287-299. 

RÉSUMÉ
En juin 1940, tandis que s’annonce la défaite de l’armée française, que la panique s’empare de la France, dans les colonies du Maghreb, et particulièrement en Tunisie, l’opinion paraît favorable à la poursuite des combats. La voix du général de Gaulle est entendue et son discours est apprécié. La peur de voir le Protectorat passer sous contrôle italien détermine les attitudes et il faut toute la conviction des autorités en place pour faire accepter l’armistice. L’opinion française de Tunisie est avant tout légaliste et ce réflexe est renforcé par les circonstances mais le développement de la guerre fait surgir, à la fois, une affection pour de Gaulle, et pour les Alliés.

Défaite militaire et enjeux d’influence entre pouvoir et opinion publique : l’exemple de la Tunisie entre mai et juillet 1940
In June 1940, while the French Army is in rout and panic is taking hold of France, public opinion in French North Africa, especially in Tunisia, seems in favour of continuing the fight. General de Gaulle’s voice can be heard and his appeal is applauded. The fear of seeing the Protectorate falling under Italian control is uppermost in the mind, and the authorities are hard put to persuade the people to accept the armistice. Opinion in French Tunisia is above all legalist, and this reflex is reinforced by circumstances, but as the war proceeds it fosters a more popular image of de Gaulle and of the Allies.

 

POUR CITER CET ARTICLE
Serge La Barbera « Défaite militaire et enjeux d’influence entre pouvoir et opinion publique : l’exemple de la Tunisie entre mai et juillet 1940 », Guerres mondiales et conflits contemporains 2/2007 (n° 226), p. 109-120. 
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2007-2-page-109.htm. 
DOI : 10.3917/gmcc.226.0109.   

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La Tunisie au gré des conflits  

 

 

Les contingents impériaux au cœur de la guerre

Classé sous — milguerres @ 17 h 02 min

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La Tunisie au gré des conflits

Les contingents impériaux au cœur de la guerre :  « Etude faite sur la présence de tous les hommes d’origine des colonies françaises ou britanniques (et autres) ayant participé aux deux conflits mondiaux. 

Pour ceux qui ignorent la présence des Nords Africains, des « Noirs », des Chinois, des gens de l’Est, des Australiens, des Canadiens,… et pardon si j’oublie d’autres origines au sein de ces deux conflits.  Les chiffres parlent d’eux-mêmes,  leur présence ne fera qu’honorer leur mémoire !  A tous ceux qui ont combattu pour une même cause … «  

à noter, selon cette étude :

« La mobilisation des «indigènes » s’est opérée selon des principes divers. En Algérie, en Tunisie et en AOF, les contingents fournis par engagements volontaires sont complétés par des conscrits recrutés par tirage au sort.  »

« En 1940, l’armée française met en ligne 640000 coloniaux et Nord-africains, dont 
176000 Algériens,
 
80000 Tunisiens,
 
80000 Marocains (360000 hommes), et
 
180000 Sénégalais.

En France, en 1918, pour un total de 350000 travailleurs étrangers présents, 200000 sont originaires des colonies françaises (78000 Algériens, 35000 Marocains, 28000 Tunisiens, 50000 Indochinois, surtout Vietnamiens, 6000 Malgaches)

Selon cette étude : 108000 Tunisiens auraient servis sous le drapeau tricolore, lors des deux conflits mondiaux, sans noter les pertes humaines, civiles ou matérielles (sans oublier la période de colonisation et la campagne de Tunisie en 1881. Une Tunisie, vraiment au gré des conflits… Hayet (auteur du blog, origine tunisienne

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8

 

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Les contingents impériaux au cœur de la guerre 

Jacques Frémeaux   lien Histoire, économie et société  lien   Année   2004   lien Volume   23   lien Numéro   23-2 

Résumé
Cette communication insiste sur un sujet trop rarement évoqué, qui est la participation des empires coloniaux, surtout français et britannique, aux deux guerres mondiales. L’apport des Dominions et des colonies en soldats et travailleurs a été important. Ces soldats ont connu des conditions de guerre analogues à celles des soldats européens. Aux souffrances subies par l’ensemble des combattants s’est ajouté un plus grand éloignement de leur pays et, pour les soldats dits «indigènes», une expérience qui a précipité l’entrée dans le monde moderne, et a contribué à encourager les nationalismes.

Abstract
This paper deals with the very important part played by the imperial armies, especiallly British and French, during the two World Wars. A great number of soldiers and workers came from the Dominions and Colonies. They had to endure similar conditions as those of their European comrades, plus, a harsher and longer severance from their mother countries. The discovery of the modern war accelerated the entry of the « native » men in the Modem World, and gave a boost to nationalisms.

Le présent programme ne fait aux Empires coloniaux qu’une place limitée. L’ambition de cette communication est de montrer que, loin de se borner à un canton périphérique de l’étude des conflits mondiaux, la participation des contingents d’outremer pourrait en constituer un vaste domaine. On voudrait suggérer ici tout ce que gagnerait une histoire des peuples en guerre à n’être pas privée d’une partie de ses réalités, trop souvent passées inaperçues lorsqu’elles ne concernent pas directement les métropoles.

1. Senghor, «Aux tirailleurs sénégalais morts pour la France», Hosties noires, 1948.
«On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat Inconnu, Vous mes frères obscurs, personne ne vous nomme» l

Échelle du phénomène
Les chiffres démontreraient à eux seuls qu’il ne s’agit pas d’un phénomène marginal. 
En 1914, la Grande-Bretagne et la France disposent des deux plus grands empires coloniaux du monde, vastes respectivement de trente-quatre millions et de dix millions de kilomètres carrés, peuplés de 400 millions et de 50 millions d’habitants.

Les armées impériales britanniques et françaises
• Les Britanniques

Dans les premiers mois de la guerre, les citoyens des quatre Dominions sont invités à concourir à la défense de la métropole. 
On recourt au même dispositif de mobilisation qu’en Grande-Bretagne: volontariat d’abord, puis conscription. 
Mais celle-ci ne s’applique sans difficultés qu’en Nouvelle-Zélande, où elle est votée au mois de mai 1917. 

Au Canada, la décision d’y recourir, en juin 1917, provoque des émeutes chez les Québécois. 

Les Australiens rejettent la conscription par référendum, sous la pression des habitants d’origine irlandaise, émus par la répression des «Pâques sanglantes» de 1916. 

En Afrique du Sud, la question n’est même pas discutée, étant donné les sympathies pro-allemandes de beaucoup d’Afrikaners. 

Au total, la contribution des Dominions atteint environ 1300000 hommes. 
L’Angleterre mobilise des effectifs équivalents aux Indes.
La participation africaine est notable.
La conscription a été imposée en 1915 en Afrique orientale et 1916 en Afrique occidentale. 

Le bilan est impressionnant, comme en témoigne le tableau 1.
Ainsi, l’empire a permis d’accroître d’environ un tiers le potentiel militaire britannique.

Les contingents impériaux au cœur de la guerre  les_co10
tableau 1

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tableau 2

En 1939, la déclaration de guerre des Dominions à l’Allemagne, reconnus comme États souverains et indépendants au sein du Commonwealth, suit immédiatement celle du Royaume-Uni. 
L’effort de mobilisation est globalement accru par rapport à celui de 1914-1918. 
Il faut dire que la menace japonaise a stimulé la mobilisation en Australie et Nouvelle-Zélande, mais aussi aux Indes. 

La contribution indienne est double de celle de la Grande Guerre, celle des colonies africaines sept à huit fois plus forte. 

Le nombre de mobilisés atteint cinq millions d’hommes, dont deux millions pour les seuls Dominions, soit 84 % de la mobilisation de la métropole. L’Empire britannique et le Commonwealth ont ainsi vécu comme l’avait prophétisé Churchill dans son discours du 18 juin 1940, leur «finest hour» (tab. 2).

• Les Français

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tableau 3

À ces chiffres (tab. 3), qui concernent les «indigènes » il faudrait ajouter celui des Français d’outre-mer, la majorité étant constituée de 73000 Français d’Algérie, auxquels on peut adjoindre peut-être 4000 Français des colonies, soit un total d’environ 80000 hommes.
On atteindrait ainsi environ 650000 hommes, et un total de pertes d’environ 100000 hommes

Il va de soi que, par rapport aux 7800000 mobilisés français, la proportion est faible (environ 8 %). 
Malgré tout, l’acharnement de Clemenceau en 1917 et 1918 à mobiliser les contingents coloniaux les plus nombreux possibles montre que ce nombre doit, dans son esprit, peser lourd dans la balance. 
On peut être pratiquement sûr que, en cas de prolongation du conflit, leur proportion aurait eu tendance à s’accroître. 

La mobilisation des «indigènes » s’est opérée selon des principes divers. En Algérie, en Tunisie et en AOF, les contingents fournis par engagements volontaires sont complétés par des conscrits recrutés par tirage au sort. 

Les besoins de guerre amènent à augmenter le nombre des appels. Dans le reste de l’Empire, on en reste au système d’un volontariat, souvent forcé par des pressions administratives.
Dans Г entre-deux guerres, le recours au réservoir humain des colonies paraît le seul moyen de remédier à l’insuffisance de la démographie. Des lois de 1919 étendent le système de la conscription à l’ensemble des territoires de l’Empire. 

En 1940, l’armée française met en ligne 640000 coloniaux et Nord-africains, dont 
176000 Algériens, 
80000 Tunisiens, 
80000 Marocains (360000 hommes), et 
180000 Sénégalais.

C’est à peu près 10 % de l’effectif de l’armée française. 
Ces troupes combattent courageusement, avant d’être entraînées dans la défaite commune.
Elles comptent de nombreux morts et prisonniers.
 


L’appel aux troupes coloniales ne cesse pas avec la défaite. Elles forment la majorité des contingents de l’armée coloniale de Vichy, mais aussi de ceux de la France libre. 

Après le débarquement allié en Afrique du Nord de novembre 1942, la participation des contingents d’outre-mer est déterminante lorsqu’il s’agit d’organiser en Afrique du Nord une armée française équipée de matériel américain. 
À l’été 1944, sur 633000 hommes de l’armée de terre, on compte environ 60 % de soldats «indigènes», dont certains appartenaient aux Forces françaises libres depuis 1940.

• Note additionnelle
Certes, pour être complet, ce travail devrait faire mention des troupes «coloniales» employées par l’armée russe, et recrutées notamment parmi les Musulmans du Caucase et de l’Asie centrale. Il n’est pas possible de le faire ici, faute de temps. On peut au moins citer pour mémoire les deux «divisions sauvages» recrutées dans le Caucase, qui participent à la tentative du général Lavr Kornilov contre le gouvernement provisoire de Kerenski, au mois de septembre 1917. Des unités de ce type figureront également dans l’Armée rouge en 1939-1945. Il faut noter aussi qu’on a recruté des troupes noires dans les colonies belges et portugaises, qui participent en particulier aux campagnes contre les colonies allemandes d’Afrique orientale.

Les mobilisations de travailleurs

II s’agit d’abord de travailleurs recrutés pour les besoins des armées.
Sur le front français, ce sont en majorité des Chinois (100000 pour l’armée britannique, 40000 pour l’armée française, 10000 pour le corps expéditionnaire américain).
L’Afrique du Sud fait appel à des travailleurs africains auxiliaires (environ 70000 dont 20000 en France au Labour Native Corps , qui participe à la construction des tranchées).
Les campagnes africaines sont également dévoreuses d’effectifs: 55000 à 60000 porteurs auraient été réquisitionnés en AEF pour le Cameroun, ce qui représenterait un homme adulte sur quatre.
Pour les campagnes en Afrique orientale, les Britanniques n’auraient pas recruté moins de 750000 hommes, jusqu’au Nigeria et en Gold Coast.
Un million d’autres «indigènes» sont employés pour l’entretien des lignes de communication des armées britanniques au Proche-Orient.
Les Russes tentent d’imiter leurs alliés, pas toujours avec succès: l’ordre donné en juin 1916 de mobiliser 500000 autochtones d’Asie centrale au sein de bataillons de travailleurs, entraîne des rébellions violentes, notamment chez les Kazakhs et les Kirghizes. Des colons sont massacrés.

On retrouve des cas analogues lors de la Deuxième Guerre mondiale.
À partir de 1942, 50000 «indigènes» de Papouasie et Nouvelle-Guinée sont employés par l’armée australienne comme porteurs, brancardiers, terrassiers, mais aussi éclaireurs. Des Auxiliary Groups sont recrutés en Afrique de l’Ouest et affectés aux brigades d’infanterie, pour participer aux transports.
Par ailleurs, des «coloniaux» sont recrutés pour le travail aux champs ou à l’usine.
En France, en 1918, pour un total de 350000 travailleurs étrangers présents, 200000 sont originaires des colonies françaises (78000 Algériens, 35000 Marocains, 28000 Tunisiens, 50000 Indochinois, surtout Vietnamiens, 6000 Malgaches).

Ce mouvement se prolonge après la guerre: 100000 travailleurs nord-africains, surtout algériens, sont employés en 1930. Dans les colonies, les autorités exigent un accroissement de la production des matières premières, obtenu le plus souvent par la réquisition de travailleurs. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement du Tanganyika introduit ainsi la conscription pour augmenter la production des plantations de sisal et de caoutchouc; en Nigeria, on mobilise 100000 personnes, forcées à travailler dans des conditions scandaleuses pour tenter (sans beaucoup de succès) d’augmenter la production des mines d’étain du nord.

Le rôle dans la décision
• La Première Guerre mondiale

Pendant la Première Guerre mondiale, les troupes à recrutement impérial se battent sur tous les fronts. 
Leur participation est toujours importante, parfois décisive. 
Les forces des Dominions sont engagées en priorité sur le front français, comme par exemple les Canadiens à Vimy, au nord d’Arras, en avril 1917. 
Elles sont lourdement éprouvées à Passchendaele de juillet à novembre. 
Il en va de même des contingents coloniaux français, dont beaucoup se distinguent, en particulier les régiments de marche de zouaves-tirailleurs, à forte proportion de soldats algériens musulmans.
La 4e brigade marocaine, qui fait partie de la 38e division d’infanterie, associe pour la reprise du fort de Douaumont, au mois d’octobre 1916, trois bataillons à recrutement français du régiment d’infanterie coloniale du Maroc, deux compagnies du 43e bataillon de tirailleurs sénégalais et deux compagnies du bataillon somali.

Ces forces ont été aussi très largement employées pour tenter de lancer des offensives périphériques.
Les Néo-Zélandais et Australiens du général Birdwood, qui représentent le tiers des 129000 hommes débarqués, subissent à Gallipoli, d’avril à décembre 1915, des pertes voisines de 40000 hommes (8500 tués et 20000 blessés australiens). Les troupes indiennes, qui ont souffert du climat en France, en sont retirées en 1915, et affectées au front de Mésopotamie. L’armée du général Allenby, qui occupe Jérusalem, puis Damas, en 1918, compte deux divisions australiennes. Les campagnes africaines mériteraient aussi d’être évoquées. Par soldats noirs interposés, les militaires britanniques et français combattent les Allemands, au Togo (août 1914), au Sud-Ouest africain (août 1914-mai 1915), au Cameroun (août 1914-février 1916). En Afrique orientale, le lieutenant-colonel von Lettow-Vorbeck, tient tête aux troupes britanniques et sud-africaines, renforcées de troupes noires est-africaines et ouest-africaines, mais aussi fournies par les Portugais et les Belges de la Force publique du Congo.


• La Seconde Guerre mondiale
Comme dans le conflit précédent, ces contingents combattent sur tous les fronts.
Les troupes des colonies africaines de la Grande-Bretagne participent à la conquête de la Somalie italienne, puis à la campagne d’Ethiopie en 1941.
Des Australiens, des Néo-Zélandais et des Sud-Africains se battent dans le désert contre les troupes de Rommel.
Une division australienne est faite prisonnière à Singapour.
Des Indiens sont envoyés en Italie au sein de la VIIIe armée du général Alexander.
700000 participent à la campagne de Birmanie.
Les Canadiens constituent une partie importante des forces qui débarquent en Normandie en juin 1944.
Les campagnes du Pacifique engagent des Australiens, des Néo-Zélandais, mais aussi des détachements recrutés en Papouasie et en Nouvelle-Guinée, qui forment le Pacific Islands Regiment .
On note qu’une grande partie de ces troupes doivent défendre les possessions d’outre-mer, en particulier contre le Japon en Asie et dans le Pacifique. L’appoint impérial est donc moins net que lors de la Première Guerre mondiale.

Pour être peu nombreuses, les troupes coloniales françaises n’en ont pas moins un rôle peut-être plus important que lors du conflit précédent. 
Certaines d’entre elles contribuent aux campagnes de Leclerc au Tchad, puis au Fezzan, contre les troupes de Mussolini.
L’Armée d’Afrique s’illustre en 1943 dans la campagne de Tunisie contre les Germano-Italiens, puis en Italie où elle apporte une contribution décisive à la percée du front allemand sur le Garigliano et à l’entrée des Alliés à Rome (juin 1944). 

Tandis que la 2e DB de Leclerc libère Paris, la Première Armée commandée par de Lattre débarque en Provence. Ces unités participent ensuite, au printemps 1945, à la campagne d’Allemagne. Le dévouement des troupes d’outre-mer, souvent trop oublié, a puissamment contribué à la restauration du rôle international de la France. Seule la possession de l’Empire a permis la renaissance d’une armée qui, par sa participation à la «croisade en Europe», a contribué à faire admettre la métropole dans le concert des vainqueurs.

Problématique
II paraît important de montrer que ce thème des troupes d’outre-mer n’est qu’en apparence «exotique»: les problématiques de l’historiographie récente de la guerre peuvent très bien s’appliquer à ce champ de recherche, même si les réponses ne sont pas toujours identiques. Il s’agit d’hommes, de femmes et d’enfants forcés de subir des conflits, en fonction de leur situation particulière.
Il est un élément si évident qu’on ne pense pas forcément à en tenir compte: la première caractéristique des empires coloniaux est d’être des empires d’outre-mer, dont les diverses possessions sont séparées des métropoles par des centaines ou des milliers de kilomètres d’espaces océaniques.

En 1914, par exemple, si la France n’est qu’à un ou deux jours de mer de l’Afrique du Nord, ou à une dizaine de jours de Dakar, l’ordre de grandeur est d’environ trois semaines pour l’Inde, et six semaines pour la Nouvelle-Calédonie.
L’avion n’est employé que très rarement jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. Même ensuite, il n’est guère utilisé pour les transports de troupes.

Les entrées en guerre

Les conditions des entrées en guerre de 1914 ne sont pas fondamentalement différentes de celles qu’on observe dans les métropoles. 
Le comportement des habitants d’origine européenne se situe, comme en Europe, entre enthousiasme et résignation. 
Les masses indigènes mesurent mal la portée de l’affaire, que les autorités s’efforcent de minimiser, pour éviter les tentations de révolte. 
Les notables sont incités à manifester leur loyalisme. 
Pour la plupart des élites autochtones de formation occidentale, comme pour Gandhi, qui incite ses compatriotes à s’engager, combattre pour les empires signifie aspirer à se transformer de sujets en partenaires.

Lors de la Deuxième Guerre mondiale, le scénario est à peu près le même. 
Dès le 3 septembre, le jour de la déclaration de guerre de la Grande-Bretagne à l’Allemagne, les premiers ministres d’Australie et de Nouvelle-Zélande ont proclamé l’engagement de leur pays aux côtés de celle-là («où elle va, nous allons; où elle se tient, nous nous tenons»).
Au Canada, le Parlement accepte sans vote l’engagement dans la guerre.
Au même moment en Afrique du Sud, la motion de neutralité présentée par le Premier ministre Hertzog est mise en minorité face à la motion de déclaration de guerre soutenue par le maréchal Smuts, symbole, depuis le conflit précédent, du dévouement à la cause impériale, devenue celle du Commonwealth .
Au Maroc, dans une lettre lue dans les mosquées, le sultan Mohammed Ben Youssef, futur roi Mohammed V, souligne que «nous devons à la France un concours sans réserve, ne lui marchander aucune de nos ressources et ne reculer devant aucun sacrifice. Nous étions liés à elle dans les temps de tranquillité et d’opulence, et il est juste que nous soyons à ses côtés dans l’épreuve qu’elle traverse et dont elle sortira, nous en sommes convaincus, glorieuse et grande».

Bien des grincements, il est vrai, se produisent, émanant des représentants des partis nationalistes.
En Inde, les représentants du Parti du Congrès se déclarent scandalisés par le fait que, alors que les Dominions ont décidé en toute souveraineté de leur entrée en guerre, par des votes de leurs parlements », le vice-roi a proclamé l’état de belligérance de l’Inde de façon automatique à la suite du gouvernement de Londres, sans consultation des élus.
Le Parti du Congrès se déclare pourtant prêt à soutenir la cause britannique par solidarité antifasciste, mais uniquement en échange de promesses précises quant à l’octroi d’une indépendance rapide, assorties de précisions quant aux buts de guerre alliés. Dans les territoires français, les arrestations de militants ou les dissolutions de partis nationalistes se multiplient. L’effort de mobilisation humaine et économique n’en est pourtant guère entravé.

La violence de guerre
• Le mythe de la «barbarie des troupes coloniales»

Les guerres coloniales antérieures à 1914 ont été souvent empreintes d’une très grande violence. 
La poignée d’officiers européens commandant des volontaires autochtones ont dû souvent s’assurer de leur fidélité en les récompensant par des parts de butin; ils ne se sont pas toujours souciés de protéger les non-combattants des pillages et des massacres. 
Certains, comme Mangin, auteur de La Force noire , ont jugé que l’assaut brutal et sans pitié était dans la nature même des combattants africains, et ont voulu en faire des troupes de choc. Ils sont déçus: les soldats indigènes ne sont pas plus adaptés a priori à la guerre moderne que leurs homologues européens. 
Les premiers combats se traduisent par de nombreuses défaillances dans leurs rangs. 
S’ils se battent généralement bien par la suite, c’est au sein d’unités organisées selon le modèle le plus conventionnel. 
L’image du Noir armé de son terrible coupe-coupe ne persiste pas moins. 
La propagande germanique pense tenir, avec la présence des troupes noires sur le front occidental, un excellent argument pour contrer les campagnes des Alliés contre la «barbarie» dont ferait preuve l’armée allemande. 
Elle les accuse de décapiter les blessés pour se fabriquer des trophées avec leurs crânes, ou de se parer de colliers d’oreilles coupées. Elle les accuse aussi de brutaliser les prisonniers.

Ces comportements annoncent et préparent les campagnes nationalistes qui se développent après la guerre sur le thème de la «schwarze Schande » (honte noire), entendons l’emploi de troupes noires lors de l’occupation française en Rhénanie, et les abus prétendument commis par elles. 
Ce sera un des thèmes notables de la propagande nazie contre une France accusée par Rosenberg d’être «la première responsable de la souillure de l’Europe par les Nègres ». 
À titre de «vengeance », plusieurs centaines de tirailleurs du 25e RTS seront massacrés au nord de Lyon au mois de juin 1940.
Les chefs des unités de la SS ou de la Wehrmacht responsables de ces crimes de guerre n’ont voulu voir, dans la résistance héroïque des combattants noirs, autre chose que «barbarie» et «bestialité ».

En fait, rien ne vient véritablement attester l’idée d’exactions particulièrement attri- buables à des unités coloniales. On peut tout au plus citer, pendant la Deuxième Guerre mondiale, le comportement des goums marocains qui forment les unités de choc de l’armée française en Italie, accusés, non sans raison, de viol et de pillage à l’égard de civils italiens. Ce lamentable épisode, concernant quelques milliers d’hommes, et limité à quelques mois, pâlit cependant devant les horreurs du front de l’Est.

• Troupes noires et blanches
II n’est guère question de brasser indifféremment les contingents de toutes origines au sein des unités.
Les langues et les coutumes (interdits alimentaires, par exemple), mais aussi les conditions juridiques (les indigènes des colonies n’étant pas des citoyens) s’y opposent. 
Le plus souvent, on constitue des régiments ou bataillons à peu près homogènes, issus du même pays, composés respectivement de troupes blanches et de troupes de couleur. 
Dans celles-ci, ne sont en général européens que les officiers et une partie des sous-officiers. 
En Afrique du Nord, par exemple, les Européens servent aux zouaves et les musulmans aux tirailleurs et aux spahis. 
Le mélange est plus grand dans l’artillerie ou les services.

Au combat, en revanche, la juxtaposition est de règle. Dès les premières opérations de l’été 1914, des régiments mixtes juxtaposent deux bataillons de tirailleurs sénégalais avec un bataillon d’infanterie coloniale blanche. 
Par la suite, les bataillons de tirailleurs reçoivent dans leurs rangs des compagnies européennes, dans la proportion du quart de leur effectif total. 
Aucune règle ne s’impose. 
Des compagnies de tirailleurs indochinois sont réparties dans des régiments d’infanterie métropolitains. Ainsi organisées, les troupes coloniales s’illustrent dans nombre de batailles entre 1916 et 1918. 
On a vu plus haut la composition de la 4e brigade marocaine lors de la reprise du fort de Douaumont en octobre 1916.
Ces principes sont encore en vigueur lors de la Deuxième Guerre mondiale. 
Sur neuf divisions dites «coloniales» entrées en ligne, six associent deux régiments de tirailleurs sénégalais à un régiment d’infanterie coloniale européen. Trois autres sont au départ entièrement blanches, mais deux d’entre elles accueillent par la suite dans leurs rangs des Africains et des Malgaches. Dans chacune, en effet, deux régiments d’infanterie coloniale sont transformés en régiments d’infanterie mixte sénégalais, tandis que les deux régiments d’artillerie coloniale deviennent des régiments d’artillerie coloniale mixte malgaches. Une seule est à trois régiments européens. L’idée, suggérée plusieurs fois, de donner plus d’homogénéité aux régiments en créant des bataillons mixtes n’est pas retenue. Le corps d’armée dit «colonial», affecté à la IIIe armée, n’est pas exclusivement, ni même majoritairement composé de troupes de cette origine. En fait, les divisions coloniales sont éparpillées entre les différentes armées, deux d’entre elles étant affectées à l’armée des Alpes.
Le «panachage» est toujours pratiqué après 1943. Dans la lre Armée qui débarque en Provence en août 1944, le pourcentage des «indigènes» dans les grandes unités varie entre 27 % (lre DB) et 56 % (2e DIM). Les Maghrébins servent non seulement dans les régiments d’infanterie (à raison d’environ 70 % de l’effectif total) et de cavalerie, mais dans toutes les armes. Ils sont ainsi environ 30 % dans l’artillerie et 40 % dans le Génie. Ils sont aussi présents dans les services et soutiens, ainsi que dans les formations sanitaires.

Le caractère exemplaire du coudoiement entre soldats d’origines différentes a souvent été célébré par les chefs des armées. Le maréchal Juin évoque «le souvenir de l’héroïsme le plus pur et de la fraternité qui régna [entre européens et musulmans] dans les rangs de l’Armée d’Afrique, tant il est vrai que c’est dans son sein et au creuset des batailles que les deux races se sont toujours le mieux fondues, le mieux comprises, et le mieux aimées». On pourrait rapprocher ce texte de celui du maréchal britannique Lord Wavell qui évoque l’armée des Indes, «dans laquelle toutes les croyances et toutes les races de l’Inde servaient ensemble aux côtés des Britanniques, dans la confiance mutuelle et la concorde». 
Ces déclarations, sans doute excessives, n’évoquent pas moins certaines vérités.

Les combattants
• La spécificité

On a souvent à tort développé l’idée selon laquelle les contingents d’outre-mer auraient constitué la «chair à canon» destinée à épargner le sang métropolitain.
En fait, si les pertes des combattants indigènes ont été lourdes, elles sont dues au fait qu’ils ont servi avant tout dans les unités d’infanterie, les plus éprouvées.
Mais elles ne dépassent pas celles des unités européennes comparables. 

Ils vivent pareillement, de ce point de vue, l’épreuve de la peur de la blessure et de la mort. Certains aussi connaissent la captivité. 
Les nombres sont particulièrement élevés lors de la Deuxième Guerre mondiale.
En juin 1940, les Allemands ont capturé 60000 Nord- Africains, et peut-être 15000 tirailleurs sénégalais.
On évalue à près de 70000 les Indiens faits prisonniers par les Japonais à Singapour et en Birmanie.

Une première spécificité réside dans le climat. 
Les combattants venus de pays tempérés, comme l’Afrique du Nord, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande, voire froids, comme le Canada, s’adaptent sans trop de difficultés aux hivers français. 
En revanche, les «coloniaux» issus des pays situés dans les zones tropicales et intertropicales et obligées de passer l’hiver en Europe, souffrent beaucoup. 
Le froid paralyse notamment les tirailleurs sénégalais, et oblige le commandement à leur faire passer la mauvaise saison dans des camps du midi de la France. 
Á l’automne de 1944, les responsables se fondent sur la même argumentation pour procéder au «blanchiment» des unités de la lre Armée où les Noirs sont nombreux.

Une autre réalité rarement développée est celle de la rareté ou de l’inexistence des permissions permettant au soldat de rejoindre momentanément les siens.
La priorité donnée aux transports de matériels et de renforts l’explique, aussi bien que le fait qu’au séjour doit s’ajouter un très long trajet.
On avait calculé, par exemple, qu’un séjour de 30 jours au Canada signifiait l’absence de l’homme pendant trois mois à son unité. Il est possible aussi que le commandement ait craint davantage les désertions, dans la mesure où les pays d’outre-mer, vastes et sous-administrés, offraient de ce point de vue beaucoup plus de facilités que les métropoles.

Certains contingents se voient demander des sacrifices qu’ils jugent excessifs. 
Dans la lre Armée, contrainte à affronter la résistance acharnée des troupes allemandes sur les Vosges, puis dans la plaine d’Alsace, les pertes en morts, blessés, malades et disparus varient, selon les unités, entre 30 % et 109 % à la fin de 1944. 
Il ne faut pas oublier en effet que certaines d’entre elles sont passées directement des champs de bataille d’Italie à ceux de Provence, du Rhône et de l’Est de la France. 
Pourtant, les mutineries ou agitations sont rares. 
Selon un schéma assez classique, les hommes cherchent plutôt à se dérober au service militaire ou à déserter avant leur départ qu’à se révolter une fois dans l’armée.

• Pourquoi ont-ils tenu?
Dans son Étude sur le combat (1868) justement admirée par Jean-Norton Cru, le colonel Ardant du Picq énumère les techniques éprouvées depuis l’Antiquité, pour maintenir la cohésion d’un contingent au combat: un commandement solide et compétent; de bonnes armes; des passions, on dirait aujourd’hui des motivations; des formations adaptées, qui facilitent la cohésion et évitent la dislocation; une discipline rigoureuse. 
Il donne une très grande place à la «cohésion», à la «solidarité», et souligne le caractère primordial de la confiance que chaque soldat doit ressentir envers ses camarades, «sa crainte qu’ils lui puissent reprocher, faire expier de les avoir abandonnés dans le danger, son émulation d’aller où vont les autres, sans plus trembler qu’un autre, son esprit de corps en un mot» .

Tous ces éléments sont certainement intervenus pour expliquer la solidité des troupes impériales, et en particulier des troupes indigènes.
Les cadres, en général de métier, ont pour la plupart une bonne expérience du commandement de ces troupes spéciales, et en parlent la langue.
Leurs soldats sont fiers de servir dans une armée moderne, aux côtés de soldats européens, de s’initier au maniement des armes automatiques, ou à la conduite automobile. 
Ils sont mus, sinon par le patriotisme, du moins par une loyauté de type féodal envers le roi d’Angleterre ou la France (vue comme une personne).
La discipline est rigide, et n’exclut pas toujours les punitions corporelles. 
La désertion, loin du pays, est difficile. 
Les régiments cultivent un fort esprit de corps. 
Des efforts sont faits pour respecter les traditions, notamment les interdits alimentaires des soldats musulmans, et maintenir les liens avec les pays d’origine, par courriers et mandats. Des journaux spéciaux sont édités. 
Tout cela compense largement l’attachement moindre à la Patrie, dont il conviendrait d’ailleurs de relativiser l’effet sur les hommes du front.

Les contingents impériaux au cœur de la guerre 
Jacques Frémeaux Histoire, économie et société Année 2004 Volume 23 Numéro 23-2
source http://www.persee.fr

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La Tunisie au gré des conflits

8 avril 2013

Notice sur Porto Farina (Tunisie), (port corsaire et arsenal des beys) : son passé, l’esclavage / par Paul Cézilly

Classé sous — milguerres @ 1 h 20 min

 

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La Tunisie au gré des conflits

Culture et patrimoine 

 

 

Titre : Notice sur Porto Farina (Tunisie), (port corsaire et arsenal des beys) : son passé, l’esclavage / par Paul Cézilly,… ; avec une étude sur l’état actuel, par A. Canavaggio,…

Auteur : Cézilly, Paul

Auteur : Canavaggio, A.

Éditeur : impr. de Person frères (Paris)

Date d’édition : 1912

 

 Notice sur Porto Farina (Tunisie), (port corsaire et arsenal des beys) : son passé, l'esclavage / par Paul Cézilly,... ; avec une étude sur l'état actuel, par A. Canavaggio,...

Pour une meilleure lecture vous pouvez télécharger le texte ci-dessous, transcrit du document original, appartenant à la BNF

 

 Notice sur Porto Farina (Tunisie), (port corsaire et arsenal des beys) : son passé, l'esclavage / par Paul Cézilly word1 Notice sur Port Farina Tunisie 1912_BNF

 

 

NOTICE SUR PORTO FARINA (Tunisie)

Lors d’un séjour de plusieurs années dans le Nord Tunisien il m’a été donné de demeurer à plusieurs reprises dans la petite ville de Porto- Farina. Située entre Tunis et Bizerte, auprès des ruines d’Utique, ce petit port fameux dans l’antiquité, fréquenté des navigateurs, refuge des corsaires, puis arsenal des Beys, encadré par la montagne, la mer et une riche campagne que beaucoup d’auteurs autorisés considèrent comme l’endroit où Saint Louis rendit le dernier soupir ; mais tombé dans l’oubli absolu, m’a paru digne d’attirer l’attention des touristes. C’est pourquoi j’ai entrepris de redire en quelques lignes son histoire, espérant ainsi faire partager à quelques amateurs d’inédit les impressions toujours vivaces que j’ai conservé de ce joli pays.

 

Porto-Farina, cette petite ville, ou plutôt ce grand village que les Arabes appellent Rar’h el Melah (la caverne, ou la fosse au sel) est située sur le lac du même nom, à 57 kilomètres N. de Tunis et à 44 kilomètres N.-E. de Bizerte,au pied de collines pittoresques de 300 à 350m d’altitude.

Le lac, de 30 kilomètres carrés, alimenté par les débordements de la Medjerdah et communiquant avec la mer par une passe de 500^ qui, malheureusement chaque jour s’ensable davantage, a toujours été très fréquenté.

 

Une belle route bien entretenue, de création récente, rend la visite facile. Quittant à mi-chemin la route de Tunis à Bizerte le voyageur, après avoir aperçu de loin le village si bien nommé de El Alia (l’Elevée), rancienne Cotuza, juchée sur une hauteur qui domine les plaines de Bizerte, son lac et les villages du littoral, arrive peu après

à Ousdja. Il parcourt une fertile région plantée de beaux oliviers et aperçoit ensuite l’emplacement d’Utique et l’embouchure de la Medjerdah.

Traversant longuement des jardins verdoyants et bien entretenus, il longe le lac au pied de la montagne et passe devant les ruines du palais d’Abd el Moumen et le fort Génois pour arriver enfin dans la ville sur une petite place entourée par les ruines du grand palais et le vieux souk si curieux malgré son aspect délabré et l’attitude indifférente des rares vendeurs qui en occupent encore les quelques boutiques demeurées utilisables.

Puis c’est le port, l’arsenal, les casernes, la mosquée et sa fontaine, le grand fort el Oustani, le fort Nadour transformé en bagne, et au loin, blanc sur le ciel bleu, surmonté du drapeau écarlate, heureux mélange de nos trois couleurs, le marabout vénéré de Sidi Ali el Mekki,

Rien n’est plus impressionnant que l’aspect de ces forts majestueux, de ces palais dévastés, des grandes cours abandonnées, des salles aux plafonds écroulés avec leurs fenêtres béantes, leurs portes arrachées, leurs pans de muraille encore revêtus de brillantes céramiques au milieu d’un amoncellement de colonnes brisées, de poutres enchevêtrées, de fers tordus, le tout revêtu d’un fouillis de végétation et malgré les intempéries et les pillages successifs laissant apercevoir çà et là d’anciennes inscriptions ou des débris remarquables de marbres artistement sculptés.

 

En toute saison des bandes d’oiseaux migrateurs s’ébattent sur le lac et les barques des pêcheurs, cinglant vers les poissonneux barrages, évoquent des chasses et des pêches fructueuses. Les grosses ancres abandonnées sur la grève rappellent l’ancienne activité de l’arsenal et du port, cependant que les canons rouilles des forts et leurs façades incrustées de boulets redisent les visites des flottes libératrices, tandis que le bruit des fers de la chiourme qui passe évoquent les labeurs des Pères de la Rédemption. (1)

 

«Porto-Farina fut la Ruscimona ou plutôt Rusucmona punique. Ce mot signifierait en phénicien Promontoire des vivres dont le nom actuel Porto ou Capo Farina serait la traduction littérale.

Ce fut dans sa rade que la flotte carthaginoise alla passer la nuit avant d’attaquer celle de Scipion.

Rusucmona se trouvait, en effet, dans le voisinage d’Utique. Son nom indiquerait aussi qu’elle devait être placée sur ou sous un cap (Rus Esmoun. Cap d’Esmoun, Apollon ou Esculape).

D’après Maltzer, Rusucmona viendrait de Ras tsanan, le Cap Pointu.

Or, Rarh El Melah est précisément située sous le Cap Zebib (Promontorium Àpollinis

des Romains).

 

(1) Bien que le spectacle des déchéances humaines soit toujours

angoissant, le passage fréquent des forçats indigènes enchaînés

courbés nous le joug de la discipline et de la fatalité, est certainement

un des épisodes émotionnants d’une excursion à Porto-Farina.

Une visite du bagne même, redonnerait une vision rétrospective

exacte des captifs dont nous nous efforcerons, plus loin, de retracer

en quelques lignes la vie si agitée.

 

«Cette station maritime, qui ne reparaît pas dans les textes de l’époque romaine, n’était probablement qu’un mouillage dont l’importance, du moins comme centre de la population, ne s’est accru qu’après l’établissement du port d’Utique.

Rarh el Melah était encore, il y a moins d’un siècle, un des principaux arsenaux de la Régence et un centre très actif, alimenté par les exportations de blé de Mateur et de Beja. Nous pensons que les Castra Loelia, placés par Pomponius Mêla dans le golfe d’Utique, ont remplacé Rusucmona après les guerres puniques. L’ordre même dans lequel les localités sont énumérées par Mêla nous paraît justifier cette hypothèse qui explique en outre la disparition du nom de la ville punique.

 

«Inaltero sinusunt Castra Lselia (Porto-Farina).

Castra Cornelia (Kalaat el Oued), Flumen Bagradas (Medjerdah), urbs Utica.

 Le géographe romain procède de l’Ouest à l’Est. Il est à remarquer que Caius Laslius, lieutenant de Scipion, commandait la flotte romaine et avait fait, en 205, une descente heureuse sur cette partie du littoral, puisque les Castra Laelia étaient certainement des Castra Navalia. Située en face du Cap Cornélien et abritée contre les vents qui compromettaient souvent la sécurité du mouillage de Kalaat el Oued, Rusucmona avait dû être occupée, au moins momentanément, par le commandant des flottes romaines. »

 

«La tradition locale semble confirmer la correspondance que nous proposons. La plaine qui s’étend à l’ouest de Rarh el Melah porte le nom de Bahirt el Kalaa (plaine de la forteresse, et ce nom se rattache très probablement au souvenir du campement de Loelius comme celui de Kalaat el Oued (la Forteresse du fleuve) rappelle l’emplacement du camp Cornélien. » (Tissot ; province Romaine d’Afrique.)

Il est certain que Porto-Farina fut un important faubourg d’Utique et remplaça même cette ville après sa ruine. De riches villas devaient s’élever sur les bords du lac et ont dû disparaître au milieu des alluvions du fleuve. Un superbe tombeau, découvert en 1898, et des vestiges nombreux très importants, rencontrés dans les jardins du rivage, témoignent de l’opulence des habitants et de leur amour du beau. Il n’est pas douteux que des fouilles bien dirigées donneraient des résultats fructueux.

 

D’après J.-J. Marcel, membre de l’Institut d’Egypte, Saint Louis mourut à Porto-Farina en 1270 et non à Carthage. «Bientôt, dit-il, une maladie terrible, la peste, se répandit dans le camp de Saint Louis et décima l’élite de son armée. Il en fut lui-même attaqué et transporté de Carthage où il avait son quartier général à Porto-Farina. Il y mourut le 25 août.» Cette opinion est partagée par le Dv Frank, qui fut médecin du Bey de Tunis en 1806 et qui a laissé de très intéressants travaux sur la Tunisie et ses habitants.

« Porto-Farina au fond du golfe formé par le cap que les Maures ont nommé Ras Zebyb, c’est-à-dire Cap des Raisins, est une très petite ville avec un port assez profond qui peut contenir environ vingt-cinq navires.

 

 Le Bey tient toute sa marine, ou pour mieux dire sa petite escadrille, dans ce port pendant tout le temps de l’hiver. On assure que c’est en cet endroit que Saint Louis mourut de la peste à sa seconde croisade. »

Il est très probable, en effet, que la flotte du roi vint se réfugier à Porto-Farina comme le faisaient toutes les flottes qui venaient attaquer Tunis.

Lors de l’expédition de Charles-Quint, en 1535, ses forces séjournèrent dans le lac (Chroniques Belges). L’escadre était, dit encore J.-J. Marcel, composée de 400bâtiments portant 25.000hommes de troupes. Le débarquement s’opéra sans peine, et le quartier général fut établi, sur le lieu même où avait campé Saint Louis.

 

Il ne semble pas qu’à cette époque la plage fut fortifiée où qu’elle l’était en 1573 lors de l’expédition de Don Juan d’Autriche qui reçut l’ordre de raser, comme trop coûteux, les forts précédemment construits par les Espagnols dans la région.

Cet ordre, du reste, ne fut pas exécuté.

Le fondateur de la ville actuelle fut Ousta Moutad, 1637-1640, successeur de Youseff. Ce pacha, célèbre corsaire, voulant empêcher les chrétiens de chercher un refuge dans le lac, ordonna d’y construire un fort, puis, en 1640, d’y aménager un port. Il prescrivit d’y créer une ville et d’y retenir les habitants en faisant des avances et en accordant des libertés à ceux qui viendraient s’y fixer.

Les Andalous s’y établirent en grand nombre, attirés par ces avantages, de même qu’à

Raf-Raf et à Ras Djebel. Le lac, à cette époque, avait une grande profondeur.

Sous le gouvernement de Mustapha Laz, successeur de Mohammed, l’amiral anglais Blake, envoyé par Cromwell, le 8 février 1654, parut devant

Porto-Farina. Hamouda Bey, qui commandait l’armée tunisienne, se hâta d’accourir avec toutes ses forces et l’amiral leva l’ancre sans attaquer, mais il reparut le 3 avril et, le lendemain 4, vint bravement s’embosser avec ses neuf vaisseaux de ligne à une demi-portée de fusil des batteries turques.

Aussitôt elles firent rage. Les bâtiments ripostèrent à leur feu par une canonade effroyable et criblèrent de projectiles les ouvrages de l’ennemi.

L’issue de cette lutte demeurait toutefois indécise, lorsque, profitant de la fumée, l’amiral

mit à la mer quelques chaloupes remplies d’hommes déterminés et leur prescrivit de brûler cinq gros vaisseaux tunisiens dans le port.

 Les flammes de l’incendie achevèrent d’épouvanter les Turcs dont le feu était déjà éteint par celui de l’escadre anglaise. Tunis s’empressa de traiter et le prix de la victoire fut la liberté de tous les Anglais et Hollandais détenus dans les bagnes. Le lac avait alors de neuf à quinze mètres de profondeur.

 

En 1682, Mohammed Tabak est arrêté et son fils Ali Bey le fait étrangler à Porto-Farina. Cette ville, à cette époque, devait posséder une forte garnison de soldats, notamment de zouaoua qui, dotés de chevaux par Ousta Mourad, avaient pris le nom de Sbahiâs(ou spahis). De nombreux esclaves étaient occupés à l’entretien des navires. Le P. Le Vacher fonda alors, à Bizerte, une chapelle pour les chrétiens qui venaient au Cap Zebib pêcher le corail, ainsi que pour ceux détenus à Porto- Farina traités très durement par une population féroce.

Déjà, à cette époque, le fort El Oustani qui servait de nos jours de lazaret, avait la même destination.

En 1671, nous dit le Dr Guyon, « trois navires que Mourad Bey avait envoyés en Turquie pour prendre des troupes, revinrent à Porto-Farina dans les premiers jours de juillet avec un millier de soldats dont quelques-uns atteints de la peste. Le Bey donna, à cette époque, une nouvelle preuve de l’extravagance de son caractère en se rendant à bord des vaisseaux pestiférés en compagnie de plusieurs officiers qu’il contraignit de se mettre en communication avec les malades.

Mourad poussa plus loin la folie, il prit la pipe d’un pestiféré afin sans doute de mettre ses courtisans dans l’alternative d’encourir sa disgrâce ou d’imiter sa coupable témérité. »

Il semble cependant que le premier arsenal digne de ce nom ne date que de 1707.On conserve dans la région, dit le P. Anselme des Arcs, le souvenir des familles André, Cubisol, Gaspary, originaires de la Ciotat, pour la plupart maîtres des travaux et protecteurs des chrétiens.

En 1720, le P. Comelin, de l’ordre des Mathurins, envoyé sur la côte Africaine par la Rédemption des Captifs, fit escale à Porto-Farina.

Voici ce qu’il nous dit de son séjour : « Le 14 février, au matin, on reconnut la Garitte

(Galitte) et le soleil prenant le dessus ne tarda pas à faire apercevoir la côte de Barbarie, ce qui engagea de passer le reste de la nuit sans voiles et de tenir le large. Le capitaine se flattant d’arriver le lendemain à la rade de Porto-Farina fit mettre, dès le mâtin, toutes les voiles, mais le calme qui le prit vers la Tache Blanche (?) le força d’y mouiller et d’y jeter l’ancre. Le 16, au matin, on tira un coup de canon pour faire venir à l’obéissance tous les capitaines et patrons des barques françaises qui se trouvaient dans la rade, ce qui fut exécuté/Mais malgré le secours de toutes les barques et chaloupes, ce ne fut que le lendemain, à la faveur d’un petit vent et d’une sorte de marée, que l’on put remorquer le vaisseau et s’avancer à la bouche du port. Après avoir mis pied à terre et s’être délassé pendant quelques heures des fatigues de la mer, M. Dussault (l’Envoyé), avec les personnes de sa suite, fut rendre visite au gouverneur de Porto-Farina qui le reçut avec toutes les marques de distinction. Mais comme il y fut question de cérémonies ou de salut au vaisseau du Roy à son arrivée dans le port, le gouverneur n’osant saluer le premier sans ordre du Bey qui, pour lors, était au camp, demanda du temps à M. l’Envoyé pour avoir à ce sujet des ordres précis. Le Chancelier de la Nation profita de cet intervalle pour informer pareillement de l’arrivée de M. Dussault. M. Basli, consul à Tunis, qui en partit aussitôt accompagné des principaux de la Nation, pour lors résidants dans cette ville.

Le Gouverneur ne reçut réponse du Bey que le 22 et donna aussitôt les ordres pour le salut qui fut fait de toute l’artillerie des trois châteaux, chacun même par distinction ayant tiré deux coups à boulets.

Le 24, M. Dussault, accompagné du Consul, du Chancelier, 4e deux députés et plusieurs autres de la Nation, prit la route de Tunis où il arriva le soir même quoique par terre, il y ait plus de quinze lieues de Porto-Farina. M.’le Consul avait eu soin de faire porter toutes les provisions nécessaires, sans laquelle précaution ils auraient couru le risque de ne trouver dans toute la route qu’une rivière pour se désaltérer.

Le P. Bernard s’étant cru obligé de rester quelque temps à Porto-Farina pour la consolation et le soulagement des esclaves qu’il y trouva occupés à l’entretien des vaisseaux ne put y rejoindre M. Dussault que le 20 février. »

 

Peysonnel, qui vint en 1724 à Porto-Farina, écrit ; « Nous couchâmes à Porto-Farina que les Turcs appellent Gramela. C’est un petit endroit fameux par sa rade et son port très bon et très sûr, le meilleur et presque le seul qu’il y ait sur toute la côte de Barbarie. Il est situé au-dessous d’une grosse montagne qui forme le Cap Zebibe (Promontorium

Apollonis). Cette montagne le met à l’abri des vents N.-N.-O. et N.-E., les plus dangereux dans ce pays, la rade est un grand bassin, elle a environ une lieue de long sur une demi-lieue de large, l’entrée en est étroite et le devient tous les jours davantage parce que la rivière de Bagradas qui se décharge directement à son entrée, charrie beaucoup de sables et le comble peu à peu. Il est à craindre que dans quelque temps elle ne se ferme complètement. Je me suis convaincu que depuis dix ans le fond avait diminué de plus de dix pieds, de sorte que les. vaisseaux de guerre touchent presque tous en entrant aux endroits où ils passaient autrefois à l’aise. Au fond de cette rade on a posé plusieurs môles qui forment un bassin carré capable de contenir une trentaine de bâtiments en toute sûreté. Cette rade est défendue par quatre châteaux garnis de canons tournés du côté de la terre mais en état de bien défendre l’entrée de la rade. Il n’y a pas plus de soixante ans que l’on a commencé à construire quelques maisons autour de ces châteaux. L’endroit est petit, mal bâti et très irrégulier. C’est là que le Bey de Tunis entretient quatre vaisseaux de guerre et où il créa un arsenal qui n’est pas trop bien fourni ni pour les manœuvres, ni pour le bois de construction, ni même pour l’artillerie.

Le voyageur ajoute : «J’ai trouvé dans les environs de Porto-Farina plusieurs jolies plantes entre autre une très belle espèce de scrofulaires.

« Quelques jours avant mont départ (15 août 1724) le caïd ou chef me fit conduire dans un lieu où il avait découvert une mine abondante de mercure sous le règne d’Ali Bey, père de celui qui gouverne aujourd’hui. Ce prince l’ayant appris la fit boucher en disant : Si les princes chrétiens savaient qu’il y a des mines dans mon royaume je n’y vivrais plus en sûreté (Peyronnel et Desfontaines), lettres publiées en 1838, par Dure au de la Malle). Peyronnel signale des mines importantes à Métline et à Ras Djebel. »

 

L’an 1770, des difficultés éclatèrent entre la France et le Bey Ali, à propos des navires corses capturés par les corsaires tunisiens et des droits méconnus des français occupés à la pêche du corail. De plus, un corsaire fameux, El Djerbi, avait recontré en mer un navire de commerce dont il avait injurié et battu le capitaine.

M. de Broves, envoyé par le roi, vint s’établir à Porto- Farina avec son escadre qui comprenait deux vaisseaux de guerre, l’un de 74, l’autre de 50 canons, deux frégates chacune de 20 canons, deux chebeks chacun de 20 canons, deux galiottes à bombes, une flûte et autres navires fournis par Malte. Trois gros vaisseaux arrivés en mai bloquaient la Goulette. Le bombardement dura deux jours.

 

Le 1er août l’amiral alla attaquer Bizerte, qu’il bombarda un jour et une nuit. Plus de trois cents bombes furent lancées sur la ville, le port fut incendié et les habitants durent se réfugier dans l’intérieur. Un coup de vent obligea l’escadre à quitter Bizerte pour la Goulette. M. de Bjoves attaqua ensuite Sousse et Monastir. Enfin, la paix conclue le 2 juin assura pour la Corse les privilèges accordés à la France. Le droit des pêcheurs de corail français établis à la Calle fut maintenu et les esclaves corses obtinrent leur

liberté.

 

En 1784, l’amiral vénitien Emo parut devant la ville d’où il partit attaquer les autres ports de la Régence. A partir de ce moment le port ne paraît pas avoir reçu la visite de flottes ennemies. A cette époque André est maître constructeur à Porto-Farina. On le voit chargé par le Bey de sauver un navire vénitien naufragé à la Goulette, mais il en est empêché par le Chevalier Quérini, commandant une division vénitienne qui réclame ce droit. Lamarinebeylicale tombe alors en décadence et le Dr Frank, déjà nommé, vingt ans après, écrit dans ses mémoires : « J’appris cependant que la plupart des navires tunisiens étaient stationnés pendant l’hiver à Porto-Farina et je dus rester dans l’incertitude sur la nouvelle force maritime de Tunis jusqu’au jour où ces bâtiments

vinrent se réunir dans la rade devant la Goulette.

Cette escadre si vantée n’était composée que de seize voiles, savoir : une seule frégate, quelques bricks et corvettes et quelques petites pinques à peine armées qui avaient été prises sur les Napolitains.

« Si, à cette marine de l’Etat, on ajoute vingtquatre petits corsaires appartenant à des particuliers montés par quelques mauvais marins et encombrés par autant de soldats qu’il est possible d’y entasser, on aura une idée complète de la marine de la Régence. »

En 1818 par suite de l’ensablement considérable de la passe l’arsenal fut transporté à la Goulette.

Cependant, en 1819, après la destruction de la marine algérienne par Lord Exemouth (1816), le Bey se détermina à mettre sa marine de guerre à l’abri d’un coup de main* « Il résolut de rendre à Porto-Farina son ancienne destination de port militaire, les sables de la mer et ceux charriés par la Medjerdah avaient tellement encombré la passe qu’il fallut employer un nombre considérable d’ouvriers et plusieurs bateaux dragueurs. Au mois de décembre le Bey se rendit à Porto-Farina pour assister à l’entrée dans le lac de plusieurs de ses bâtiments de guerre. Une corvette, une gabarre et une goélette franchirent la barre sans difficulté et vinrent mouiller sous les forts de la place à l’abri de toute entreprise ennemie. Elles furent bientôt rejointes par le reste de la flotte tunisienne composée d’une frégate neuve construite à la Goulette, de deux gabarres, quelques bricks et goélettes et un assez grand nombre de chaloupes canonnières. » (Rousseau, Annales.)

En 1820, l’escadre tunisienne comprenait deux corvettes, deux bricks, deux goélettes et trois gabarres.

Une violente tempête, le 7 et 8 février 1821, détruisit la flotte à la Goulette. A cette époque Porto-Farina était abandonnée.

En 1834, les ateliers de Marseille fournirent au Bey une frégate et deux corvettes. La frégate fut vendue quelques années plus tard. Des deux corvettes l’une fut envoyée au Sultan, l’autre se perdit sur les côtes de France. (Lebault.)

Cet état de choses continua jusqu’en 1837. « C’est alors que le Bey Ahmed, très imbu dés idées européennes et préparant son voyage de France, résolut de créer à Porto-Farina un arsenal à l’européenne et d’établir à Tunis une école polytechnique, pépinière de futurs officiers. Malheureusement ces projets ne purent aboutir. C’est de cette époque que date le réyeil momentané de la Ville».

« Le palais du Bey et de sa suite fut construit à grands frais, les casernes, les magasins surgirent comme par enchantement, les vieux forts furent restaurés, le port nettoyé et aménagé. Une frégate, construite en 1840,ne fut lancée qu’en 1853,

car, malgré l’avis des constructeurs, elle n’avait pas été doublée en cuivre, le taret l’eut bientôt cussonnée au ras de flottaison et l’on dût la démolir en 1868 dans le port qu’elle encombrait. (Rousseau).

En 1846, le Bey Ahmed quitta Porto-Farina à bord du bateau français le Dante pour son voyage en France.

De cette époque date, l’abandon du port qui, mal entretenu, était devenu inaccessible.

Une forte garnison de 10.000 hommes avait été établie dans les casernes, mais elle fut retirée peu à peu.

En 1850, Salah Chiboub, ancien tambour favori du Bey, commandait la province. Des troupes, ainsi que l’indique Dilhau dans son Histoire de la Régence, séjournaient cependant encore en 1857 à Porto-Farina.

Il y avait alors deux régiments qui détachaient des troupes à Bizerte. Les jeunes qui composaient ces régiments n’étaient pas au service au même titre que les autres. Ils se faisaient remplacer et ne servaient que six mois de l’année. C’est vers 1853 qu’une station de missionnaires fut formée à Porto-Farina.

 

Au début de l’occupation française la Compagnie du port de Bizerte tenta de rétablir à la circulation la barre qui ferme le lac Une tempête survint qui rendit le travail inutile. Plusieurs

Compagnies se sont succédées pour exploiter la pêche si abondante et si variée. La difficulté du transport et la conservation du poisson avait rebuté les entrepreneurs. Grâce aux nouvelles routes, aux transports rapides et aux procédés pratiques de congélation il n’est pas douteux que l’on n’obtienne des résultats très satisfaisants.

Autour du Cap étaient autrefois des bancs d’huîtres estimés dont le Bey se réservait le monopole.

Daurades, mulets, loups, maquereaux, merlans, rougets, limandes, soles viennent frayer à différentes époques dans le lac ; ils varient la pêche qui se pratique aux barrages dans des bordigues fort bien installées.

 

Parlant des Etablissements Maritimes Beylicaux M. d’Estournelles de Constant s’exprime en ces termes :

« Porto-Farina n’est rien moins qu’un splendide  établissement militaire et maritime construit à l’européenne. Arsenal, casernes en pierres de taille, rien n’y manque, si ce n’est l’homme; depuis plus de trente ans l’homme et l’eau. Nous eûmes un jour l’occasion d’aller la visiter sur un de ces bateaux qui passent par tous les fonds.

Arrivés dans la baie nous nous préparions à débarquer lorsque à l’entrée même du chenal qui conduit au port nous touchâmes le sable. Il nous fallut rentrer à Tunis, n’ayant pu contempler que de loin, au-delà d’une lagune mélancolique, les grands édifices encore intacts et tous vides que devaient animer dans l’esprit d’Ahmed la présence d’une armée et d’une flotte. En construisant tous ces palais on n’avait pas songé à la Medjerdah qui se jette dans le golfe et qui, abandonnée depuis des siècles à elle-même sur presque tout son parcours dans le nord de la Tunisie, sans quais, sans barrages, sans jetées, emporte chaque année à la mer des plaines entières qu’elle devrait fertiliser.

D’immenses dépôts de limon comblent ainsi son embouchure et se déplacent incessamment, ils obstruent vite le port dont s’enorgueillissaient les Beys. 11 eut fallu, pour diriger la Medjerdah,un travail ingrat et productif, mais peu apparent, profitable surtout aux générations à venir. Ahmed aima mieux construire des édifices inutiles, mais qui lui feraient honneur de son vivant.

« Quand le Bey, dit-il plus loin, abandonne son palais et change de résidence, les fonctionnaires le suivent et déménagent. Sous prétexte d’économies, chacun enlève tout ce qui est transportable, non-seulement les meubles mais les fenêtres, les vitres de couleur, les charpentes, les toitures sont arrachées, seules les pierres ne valent pas le voyage, elles restent debout superposées en solides murailles, mais sans toit, trouées d’ouvertures béantes au travers desquelles on voit du dehors de grandes salles qui ont encore çà et là leurs corniches dorées, leurs peintures et qu’habitent les figuiers sauvages et les ronces ».

 

L’ESCLAVAGE

 

Il est difficile de retracer l’histoire de- Porto- Farina sans dire quelques mots de la piraterie et de l’esclavage puisque ce port fut le berceau de la marine corsaire tunisienne et que ses forts et ses bagnes abritèrent pendant des siècles des malheureux chrétiens dont les religieux et les voyageurs nous retracent à chaque visite la situation si misérable.

Il convient toutefois de bien établir que la piraterie fut surtout l’oeuvre des Algériens dont la marine était plus puissante que celle de Tunis.

Ces marines furent d’ailleurs pendant longtemps intimement unies, et le Maroc contribua pour une large part également aux exploits des corsaires barbaresques.

D’après quelques auteurs (La Condamine) et les récits de quelques captifs peu scrupuleux, débrouillards (d’Aranda) ou d’humeur joyeuse (Régnard) l’esclavage était très supportable, à tel point que l’on vit des captifs revenir de plein gré chez leurs anciens maîtres.

Pour d’autres, les plus nombreux, au contraire, la vie des prisonniers était intolérable.

Il ne faut pas oublier non plus que le nombre et le sort des chrétiens a été très variable. Quand les visites des flottes européennes et leurs énergiques réclamations furent fréquentes, par suite des délivrances forcées, des échanges ou des rachats, le nombre des esclaves diminua considérablement, et leur sort s’améliora ; les musulmans craignant des représailles ou espérant par leurs bons soins obtenir des rachats avantageux ou des échanges plus importants.

En 1634, à Alger, il y avait, dit-on, trente-six mille captifs, dont quinze mille femmes. A Constantinople, leur nombre était plus élevé encore, et le montant du prix représentait plus de vingt millions de livres. Avant cette époque, les corsaires célèbres, Aroudj et Kheired Din, établis à Tunis, firent de cette ville le centre de leurs expéditions.

 

C’est pour abattre leur orgueil que Charles Quint dut entreprendre sa célèbre expédition de 1535. Les vingt-cinq mille esclaves européens enfermés à Tunis lui ouvrirent les portes de cette ville, ceux-là même que Kheir ed Din avait employés à creuser le canal et le port de la Goulette.

Sous les commandements da Salah Raïs, fils de Kheir ed Din, et de Sinan, les esclaves chrétiens ne cessèrent d’encombrer les prisons.

 

En 1802, huit cents habitants de l’île Saint-Pierre, sur les côtes de Sardaigne, furent encore capturés par les Tunisiens, et, dans une lettre datée du 24 mai 1805 de Barletta, sur l’Adriatique, P.-L. Courier écrit: « On ne connaît pas ici de maisons de campagne ou de villages parce que les brigands rendent la campagne inhabitable, il n’y a de cultivé que les environs des villes, le sol est très fertile, et produit presque sans travail une grande quantité de blé qui, avec l’huile, forme tout le commerce du pays sujet à des avanies continuelles tant de la part des gouverneurs que des Barbaresques.

Quoi que ce soit un port, on ne peut y avoir de poissons parce que les pêcheurs sont enlevés jusque sur la côte ».

C’est aux religieux et notamment aux Trinitaires et aux Pères de la Merci que les esclaves doivent l’adoucissement de leur sort. Les récits de ces Rédempteurs bien placés pour connaître leur situation réelle surtout celle des vieillards, des pauvres et des infirmes, nous mettent en droit de penser que l’existence de ces détenus était abominable tant au point de vue moral qu’au point de vue matériel.

Deux ordres religieux se consacraient spécialement à secourir et racheter les esclaves.

D’abord les Trinitaires ou Mathurins, ordre fondé en 1198 par Saint Jean de Matha et Félix de Valois pour la délivrance des chrétiens. Le cheflieu de l’ordre était à Cerfroi (aux confins de la Brie et du Valois). Les frères ne pouvaient manger ni poisson ni viande, si ce n’est le dimanche, et encore fallait-il que cette nourriture eut été donnée en aumône. Ils ne devaient porter que des vêtements grossiers et dans leurs voyages ne pouvaient monter que des ânes, d’où leur nom de Pères aux Anes.

En 1267, la règle fut modifiée par Clément IV qui permit aux Trinitaires l’usage du cheval et modifia le costume. Vêtement blanc avec une croix rouge et bleue sur là poitrine. Ils étaient établis dans une ancienne aumônerie de l’ordre de Saint-Benoît, dédiée à Saint-Mathurin (sur l’emplacement des thermes de Julien, Musée de Cluny) d’où leur appellation commune. On les désignait encore en France sous le nom de Ministres.

Ensuite, les Pères de la Miséricorde ou de la Merci, ordre fondé à Barcelone à l’imitation de celui des Trinitaires (1218) et approuvé en 1235 Par Grégoire IX sous le nom de Congrégation de Notre-Dame de la Miséricorde.

Primitivement, l’ordre était composé de clercs et de chevaliers, puis ne comprit plus que des ecclésiastiques.

Ces Pères allaient pieds nus, pratiquaient la retraite, l’abstinence et la pauvreté. Il y avait quatre provinces, deux en Espagne, une en Sicile, la quatrième en France.

Les Capucins, ordre créé en 1526 par Mathieu Baschi, fondèrent en 1624 une Mission à Tunis, sous le nom de Procureurs des Esclaves et s’établirent en 1636 à Tabarka qui appartenait à la famille Lomellini, de Gênes.

Le Père Le Vacher, qui mourut en août 1682 martyrisé par le fameux corsaire Mezzo Morto qui le fit attacher à la gueule d’un canon, avait construit en 1672 une chapelle à Bizerte pour le service religieux des chrétiens pêcheurs de corail au Cap Zebib. On n’avait pu, en effet, installer des religieux à Porto- Farina tellement la population de ce port était «féroce et versatile capable de détruire en un jour le travail d’une année ». (Da Cesinale.)

Si le sort des détenus était précaire à Bizerte il n’était pas moins insupportable à Porto-

Farina. Parlant d’une visite qu’il rendit au Père Le Vacher, de\ Bizerte, un Père Capucin écrit :

« Parmi les captifs de cet endroit, autres que ceux des galères, nous avons trouvé quarante esclaves en une prison si petite et si étroite qu’ils pouvaient à peine se mouvoir. Il ne recevaient l’air que par un soupirail garni d’une grille placé au haut de la voûte. Ils étaient enchaînés deux par deux et toujours enfermés, toujours occupés à moudre le grain avec un petit moulin à bras et obligés de fournir chaque jour une quantité au-dessus de leurs forces. Il sont véritablement nourris du pain de la douleur et l’on peut littéralement dire qu’ils mangent à la sueur de leurs fronts dans ce lieu si étouffant accablés par un pareil labeur ».

Une grande partie des chrétiens étaient donc employés comme rameurs sur les navires corsaires.

D’après le récit d’un esclave les bâtiments étaient de trois sortes :

1° Les demi-galères construites en bois de sapin de soixante pieds de quille et d’une proportion mince et légère, et hors d’état, par conséquent, de supporter une longue navigation ;

2* Les galiottes, plus longues que les demi-galères et à peu près de même construction, les unes et les autres peuvent porter trois cents personnes;

3° Les chebeks, construits comme un navire à deux mâts et qui s’éloignaient pour faire des voyages en haute mer.

Les équipages étaient composés de rameurs chrétiens, enchaînés à leurs bancs nuit et jour, surveillés par un gardien qui parcourait ces bancs sur une passerelle, frappant à coups redoublés pendant les poursuites qui, souvent, duraient dix, douze et quatorze heures de suite. (Slade.) Les autres matelots pour la manoeuvre des voiles que l’on utilisait le plus possible, étaient des Algériens pour la plupart ou des Marocains de Salé.

 

Les soldats étaient surtout des montagnards de la côte.

On embarquait aussi, mais en petit nombre, des renégats dont on redoutait la trahison. Lors de la grande course un Agha commandait à tous, même au Raïs.

Le corsaire quittait le port, arborant de superbes bannières qu’ils dissimulait ensuite pour hisser le drapeau d’une puissance chrétienne de façon à s’approcher de l’ennemi. Dès qu’il était à portée de voix, un renégat de la nation en vue engageait la conversation pour bien connaître les forces et la valeur de l’adversaire que l’on n’attaquait qu’à bon escient. Quand on capturait un navire de peu de valeur il était pillé puis incendié. Dans

le cas contraire, la prise était envoyé au Dey sous la conduite des chrétiens prisonniers. A l’arrivée on hissait le pavillon du vaincu et l’on saluait le port par un nombre de coups de canon en rapport avec la capture.

Les esclaves débarqués traversaient le port pieds nus et la tête découverte pour être conduits au marché.

Pour le partage des parts, les usages assez variables pouvaient cependant se résumer de la manière suivante : Le Dey choisissait un esclave sur huit et avait droit au huitième de la cargaison (Alger). Le capitaine prenait tout ce qui se trouvait dans la chambre du navire. Le reste était partagé entre les matelots et les soldats.

A Tunis on prélevait : 10 % pour le Pacha1%  pour l’entretien du port, 1%  pour les marabouts, % dont 10, 12, 15 % pour le capitaine et 40, 38 ou 35 % pour les armateurs, soit 62 %Sur les 38 %0 restant dus, il revenait 3 % au chef des soldats,

3 %au lieutenant, 3 %aux soldats, 3 % aux maîtres canonniers (renégats), 3 % aux canonniers, 3 % au pilote, 3 %au contre-maître de manoeuvre de voiles, 3 %au chirurgien (renégat ou chrétien), 2 %au maître de hache, 2 % au calfat, « 2 % aux marins esclaves loués par des maîtres qui touchaient la part de ces esclaves et

8 % au second du navire. (Dilhau.)

Les agrès du grand mât des navires sacrifiés appartenaient aux gardiens du port (droit de caraporta) et les agrès de misaine au capteur. La carcasse du navire était vendue aux enchères. Le Dey en avait le huitième.

Les prisonniers conduits au marché (Batistan) étaient exposés. On les interrogeait sur leur âge, leurs qualités, leurs aptitudes et leurs relations qu’ils devaient s’efforcer de dissimuler, leurs maîtres futurs devant nécessairement profiter de leur fortune ou de leur naissance au cas de rachat ou d’échange. On les faisait courir, sauter, marcher, puis on annonçait à haute voix les enchères au milieu des discussions les plus violentes etles plus ridicules. Il y avait, en effet, deux enchères, la première toute de ruses, car il fallait terminer au palais cette vente, l’enchère la plus élevée du marché devenant la première au palais, car le prix de la vente au marché appartenait aux propriétaires du navire et à l’équipage tandis que l’excédent d’adjudication profitait au Trésor.

Les chrétiens esclaves étaient ensuite logés soit chez leurs maîtres soit dans les bagnes ou bains publics.

Dans quelques villes, au Maroc notamment, ils habitaient les meilleures maisons du quartier Juif. Généralement, dans les bagnes, il se faisait des groupements par nation, et chaque nation avait un chef. Nous savons qu’au lever du jour chaque nation partait au travail jusqu’à midi avec un quart d’heure de repos le matin pour  déjeuner. De midi à une heure l’esclave se reposait, puis il reprenait jusqu’à quatre heures un durlabeur bien souvent prolongé. Ces travaux étaient fort pénibles : construction de murailles et forts, arrosage des champs et des jardins, creusement de canaux et ports, travaux de menuiserie et de décoration.

En certaines régions, les esclaves étaient obligés d’aller, la nuit, garder les bestiaux dans les champs, et n’employaient pour subsister que le vol ou la corruption.

Il semble que les différentes nations n’étaient guère en accord complet. Les Français, les Anglais et les Hollandais aimaient, paraît-il, à se réunir, tandis que les Italiens et les Espagnols faisaient bande à part.

Mais ici, comme pour le reste, on ne peut généraliser. Ces malheureux ne pouvaient correspondre que par l’intermédiaire des marchands ou des religieux de leur nation et bien heureux étaient ceux qui, par leur industrie, pouvaient améliorer leur sort et adoucir leurs gardiens.

Ceux-là parvenaient, par des travaux supplémentaires, confection de chapeaux, corbeilles, coffrets, cordons, à obtenir quelque nourriture supplémentaire qu’ils partageaient avec leurs compagnons infirmes ou malades qui étaient alors complètement abandonnés.

Dans ces bagnes qui, souvent, n’étaient que d’anciennes citernes où l’on descendait de la voûte par une échelle retirée le soir, éclataient des disputes et des rixes continuelles favorisées par le droit de vendre du vin accordé contre patentes considérables aux chefs de ces prisons qui en usaient, ou plutôt en abusaient largement.

Sous l’influence et la direction des religieux la vie de ces bagnes devint parfois plus supportable.

Les Pères y résidaient pour soigner les malades.

Ils y célébraient la messe et prodiguaient les secours matériels et spirituels. Ces bagnes portaient même des noms de saints : Bagnes Sainte-Croix. Saint-Roch, Sainte-Lucie, Saint-Antoine,Saint-Léonard, etc. Chaque chapelle était même administrée par deux esclaves marguilliers. Les Pères pouvaient circuler librement, ainsi que certains esclaves qui appartenaient à des maîtres plus humains auxquels ils rendaient des services comme médecins, scribes ou architectes.

C’est ainsi que Saint-Vincent-de-Paul qui fut esclave à Tunis, de

1605 à 1607 paraît ne pas avoir trop souffert de sa captivité dont il parle fort peu. Il y eut trois maîtres dont le dernier, Savoyard renégat, fut par lui ramené à la foi, et avec lequel il revint en France en 1607.

Tous, cependant, n’obtenaient pas les mêmes traitements et nombreux étaient les. renégats que l’appât d’une vie plus douce conduisit à l’apostasie.

Pour arriver à ce résultat on employait contre les chrétiens différents procédés dont les plus communs étaient l’ivresse, les faux témoins et les femmes. Ce dernier moyen, le plus ordinaire, exposait à une mort horrible l’esclave trouvé en conversation criminelle avec une musulmane.

C’était pour se soustraire aux plus cruels tourments qu’il abandonnait sa religion. Pour abjurer, le chrétien devait prononcer publiquement la formule: « Dieu seul est Dieu et Mahomet est un prophète ». La cérémonie variait ensuite avec les régions. Ici, le renégat prononçait la formule l’index levé vers le ciel, se faisait raser la tête, subissait la circoncision et recevait le turban.

Ailleurs il était promené sur un cheval, tenant entre le pouce et l’index une flèche la pointe dirigée vers le ciel. On lui procurait vingt-cinq écus, une femme, un chien, un chat, un coq et deux poules (Maroc).

Le prix des journées qu’il touchait comme chrétien lui restait toujours alloué et s’il travaillait pour le Dey il recevait une gratification supplémentaire.

Le Juif qui apostasiait devait se faire chrétien et manger du porc.

Néanmoins les renégats était méprisés. Quelques-uns obtinrent, il est vrai, grâce à cette abjuration, une grande indépendance et même des situations élevées puisque plusieurs furent des corsaires réputés, des chefs de l’armée, et des Beys célèbres. Mais pour le plus grand nombre la situation était plutôt équivoque. Ils habitaient un quartier séparé, ne pouvaient s’éloigner sans autorisation de plus de quatre lieues de leur résidence, et les renégats d’origine juive n’étaient enterrés que dans un cimetière particulier.

Seuls les esclaves prêtres ou médecins pouvaient circuler librement. Les autres, pour leurs durs travaux, ne recevaient que deux petits pains à peine cuits, faits de grossière farine, appelés lunes et environ deux sous de notre monnaie, et encore souvent devaient-ils partager avec leurs gardiens.

Ils étaient vêtus de sacs, la tête presque toujours découverte et succombant en foule à de longues et cruelles maladies. B

eaucoup furent battus jusqu’à la mort et noyés, empalés et même livrés aux bêtes (Maroc).

A ce triste sort ils ne pouvaient échapper que par la mort, l’échange ou le rachat. L’échange était rarement employé, néanmoins il était admis à l’échange qu’il fallait deux Maures pour un chrétien, de même qu’il fallait payer 800 piastres pour un Maure tué par un chrétien, et seulement recevoir 500 piastres pour un chrétien tué par un

Maure. On voit que les intérêts matériels n’étaient pas oubliés et que les avantages n’étaient pas du côté chrétien lors des transactions.

Quand les Pères delà Merci ou les Trinitaires avaient recueilli des aumônes suffisantes ils en donnaient avis aux administrateurs des bagnes qui demandaient le passeport des religieux avec déclaration des valeurs ou marchandises qu’ils apportaient. Le Dey prélevait 3  ½  0/0 sur les espèces et 12  1/2  0/0 sur les marchandises et exigeait en outre le rachat de quelques-uns de ses esclaves trop vieux ou incapables.

Les religieux commençaient par racheter les captifs de leur nation, ne rachetant d’autres chrétiens qu’avec l’excédant de leurs ressources.

Une messe d’actions de grâces était alors chantée et les rachetés y assistaient vêtus de vêtements blancs puis partaient en procession pour s’embarquer.

Le rachat avait lieu également par les gouvernements.

C’est ainsi qu’en 1805 Napoléon envoya à Alger son frère Jérôme racheter les esclaves français, italiens et liguriens pour 400.000 frs, de même que furent rachetés en 1798, à Tunis, au prix de 500 piastres d’Espagne par tête les huit cents habitants de Santa-Piétro, soit environ 500.000 francs. Une fois débarqués en France, les captifs partaient en procession, ils avaient laissé croître leurs barbes et marchaient deux à deux vêtus de manteaux blancs portant de lourdes chaînes afin de frapper l’imagination populaire et recueillir d’abondantes aumônes en vue de nouveaux rachats.

Un rachat de chrétiens se payait en moyenne 3.000 francs, Le prix d’une chrétienne était souvent de six cents sequins, soit 7.000 francs.

On payait d’après la valeur physique de l’individu, ses aptitudes et ses relations.

 

En 1627, il y avait à Alger soixante-dix vaisseaux de course et trente-trois corsaires quittèrent le port en 1634. Il y avait alors à Tunis quatorze vaisseaux ronds et vingt-cinq galères.

On peut évaluer à cent cinquante le nombre des vaisseaux qui faisaient la course sur les côtes de la Barbarie lors de la grande période de prospérité des marines corsaires.

La flotte des pirates Tripolitains fut détruite par les Chevaliers de Malte.

Quant à la piraterie Tunisienne sa décadence commença en 1806 et elle disparut quelques années après. A cette époque, dit le Docteur Frank, les navires étaient mal armés et ne quittaient plus la rade qu’en mai pour y rentrer au mois de septembre. Quand cette escadre était en rade aucun navire étranger ne pouvait mettre à la voile avant le départ de cette flotille. Les Tunisiens n’exerçaient plus la piraterie qu’en cas de guerre et envers leurs ennemis, respectant les neutres et les traités; tout au contraire des Algériens qui, à toute époque, pillaient amis et ennemis. Les Algériens, dit le même auteur, traitaient tous les ports en pays conquis et maltraitaient les équipages des nations européennes, les obligeant à leur fournir de l’eau.

Ils vexaient les marines Sardes, Napolitaines, Toscanes, Génoises et Espagnoles et les réclamations des consuls étaient peu ou point écoutées.

En’ 1816, lord Exmouth bombarda Alger et détruisit sa marine corsaire qui avait totalement disparue lors de la conquête française.

En 1817, Moulay Soliman, sultan du Maroc, abolit la course et fit racheter par le gouverneur du Sous les chrétiens captifs retenus par les Maures.

 

En 1818, la piraterie n’était plus qu’un souvenir.

Notre visite à Porto-Farina remontant à quelques années, nous avons pensé utile d’y joindre une étude détaillée sur sa situation actuelle. Nous ne pouvions mieux faire que de reproduire ici un travail inédit de M. Canavaggîo, le sympathique instituteur de cette localité qui, mêlé à la vie intime de la population, était mieux en mesure que quiconque d’en décrire la physionomie toute spéciale.

 

PORTO-FARINA D’AUJOURD’HUI

 

« La montagne qui domine Porto-Farina est le Djebel Nadour. Du sommet du Nadour, et par temps clair, la vue embrase un vaste panorama.

Vers l’ouest, on aperçoit, au loin, le Cap Blanc, Ferryville, Metline, pittoresque village arabe accroché au flanc d’une montagne, l’île des Chiens et son phare, et, plus près, Ras el Djebel et Raf- Raf. Vers l’est et le sud, la vue s’étend sur Zirabra, le Cap Bon, Sidi Bou Saïd, Carthage, La Goulette, une partie de Tunis, Rades, Hammam-Lif,

le Bou Kournin, le Djebel Reçass et, dans le lointain, le Zaghouan.

 

L’altitude et la position du Nadour avaient été utilisées par les Arabes qui, sur son sommet, avaient établi un poste d’observation (un nadour), pour signaler le passage des vaisseaux que les pirates, cachés dans la darse de Porto-Farina, allaient attaquer. Ce Nadour, dont il reste encore des vestiges, a donné son nom à la montagne.

 

Il y a une vingtaine d’années, le génie militaire y construisit un poste optique. Ce poste, occupé chaque année pendant 45 jours, correspond avec ceux du Cap Blanc et de Sidi Bou Saïd. Plnfin, en 1901, la Marine y a fait construire un sémaphore relié télégraphiquement à Bizerte.

Il serait en outre question d’y installer un poste de télégraphie sans fil.

Une piste de près de trois kilomètres de longueur, conduit au sémaphore en côtoyant des ravins très profonds. L’ascension, pas trop pénible, peut se faire en une heure ; vingt minutes suffisent pour redescendre.

Sur les flancs du Djebel Nadour poussent, en abondance, le thym, le romarin, la bruyère, etc.

Ces plantes, continuellement battues par le vent, ne s’élèvent guère au-dessus du sol et forment un immense tapis de verdure qu’émaillent de nombreuses fleurs pendant une grande partie de l’année.

Une seule source jaillit de la montagne, sur le versant de Porto-Farina. Malheureusement son niveau est trop bas et son eau, quoique abondante et de bonne qualité, ne peut être utilisée et se perd dans le lac. Située à plus de deux kilomètres du village elle ne sert qu’à abreuver les nombreuses bêtes de somme des indigènes et des Maltais qui se rendent, les premiers au pèlerinage de Sidi el Mekki, les seconds, dans les jardins qui bordent le lac. Cette source dénommée  » El Aïoun  » pourrait rendre de grands services si elle était captée quelques mètres plus haut.

Quant à l’eau qui alimente Porto-Farina, elle provient d’une source située à 7 kilomètres et jaillissant sur les hauteurs qui dominent le village de Aousdja. De récents travaux, exécutés pour la réfection de la conduite, ont fait découvrir les traces de 7 à 8 anciennes canalisations en maçonnerie, ce qui porte à croire que cette source avait été captée par les Romains.

Pour expliquer la rareté de l’eau dans la montagne, une légende locale veut qu’un cours d’eau souterrain traverse, dans toute sa longueur la chaîne de montagnes dont fait partie le Nadour?

Ce cours d’eau, qui n’existe que dans l’imagination de la population, irait se jeter à la mer à la Pointe Farina en face l’île Plane, où il produirait un fort courant ; la vérité est que la montagne est formée de couches rocheuses, presque verticales, qui ne laissent aucun passage à l’eau. Celle-ci s’en va jaillir sur l’autre versant, qui n’est pas rocheux, et forme plusieurs sources au-dessus de Raf-Raf. Une de ces sources, captée, alimente ce village ; les autres, dont quelques unes à débit très important, servent à irriguer les nombreux vergers qui, avec la vigne, constituent là principale culture de Raf-Raf.

Si la région de Porto-Farina n’a pas beaucoup de sources, elle est, du moins, une des plus favorisées de la Tunisie, sous le rapport de la pluie, qui y tombe régulièrement, et à intervalles assez rapprochés, de fin Septembre à fin Avril. Dans le dernier trimestre 1905, la station météorologique de l’école a enregistré 488 millimètres d’eau.

Enfin, dans les environs du village, la nappe souterraine n’est pas trop difficile à atteindre, et dans quelques propriétés, il a été creusé des puits peu profonds, qui fournissent en grande abondance, de l’eau d’excellente qualité.

Le climat de Porto-Farina est tempéré, la montagne abritant le village contre les vents du nord.

Sa plus basse température enregistrée dans le dernier trimestre 1905 a été de 5 degrés. Pendant l’été de la même année le thermomètre est monté jusqu’à 40 degrés.

Le vent dominant sur la contrée est le vent du nord-ouest qui y souffle, quelque fois, avec une violence extrême.

Pendant l’hiver 1902, une grande statue en marbre qui se trouvait sur l’église, fut renversée par un ouragan du nord-ouest et les caroubiers, brisés par cette tempête, se comptèrent par centaines.

Une barque, ancrée au bord du lac, fut soulevée comme un fétu de paille, lancée à une

vingtaine de mètres, dans un champ d’orge, et réduite en miettes.

Les Romains avaient fondé une colonie à Porto-Farina. A trois kilomètres avant d’arriver au village actuel, on trouve des vestiges d’importantes constructions; si des foirilles bien dirigées, y étaient pratiquées, on ferait certainement des découvertes intéressantes. En 1895, un propriétaire maltais, M. Carmelo Camilleri, faisait creuser un puits dans son jardin. Ses ouvriers découvrirent presque à fleur de terre, un tombeau en marbre entouré des statues des neuf muses. Ce tombeau est au musée du Bardo depuis le mois de Mai 1898.

Non loin du jardin de M. Camilleri, le nommé M’hamed Ksiba a trouvé une base de colonne qui n’a pas moins de 85 centimètres de hauteur et dont la plinthe a 75 centimètres de côté ; cette base supportait une colonne ayant 60 centimètres de diamètre et le monument dont elle faisait partie ne pouvait être que grandiose.

Au pied de la montagne, et au-dessus de Porto-Farina, on remarque des ruines qui semblent provenir d’anciens barrages. Plus bas* dans le village, on trouve, assez fréquemment des traces de canalisations, ce qui fait supposer que les Romains avaient suppléé au manque de sources en créant des réservoirs d’eau de pluie au pied

du Nadour.

Avec les Arabes, Porto-Farina devint un des centres les plus actifs des opérations des corsaires qui y trouvaient, dans la darse et sous la protection de ses trois forts, un refuge contre les vaisseaux qui pouvaient leur donner la chasse. Ces trois forts et la darse, construits, dit-on par des ingénieurs génois, existent encore. L’un d’eux a été transformé en bagne. Des deux autres, l’un servit de lazaret au moment où les pèlerins, au retour de la Mecque, débarquaient à Porto-Farina et y subissaient une quarantaine. Plus tard et jusqu’en Octobre 1904, on y installa une colonie de jeunes détenus indigènes. Enfin, le troisième fort fût transformé en infirmerie pour les forçats : l’humidité qui y règne le fit évacuer et, ainsi que l’ancien lazaret, il ne tardera pas à tomber en ruines. Ce fort, appelé « Borg ËlOustani »0) (le fort du milieu), est encore armé de ses vieux canons et on y voyait, il n’y a pas bien longtemps, une catapulte et son approvisionnement de gros boulets et pierre. La catapulte fut détruite par un agent du service pénitentiaire qui en fit du bois à brûler, quant aux boulets, ils furent enlevés en

1903, par le garde-côte Phlégéton » et transportés à l’arsenal de Sidi Abdallah. Quelques-uns furent envoyés au musée du Bardo, ainsi qu’une grande plaque en marbre qui était placée au-dessus de la porte principale de l’arsenal.

 

(1)  Le Bordj El Oustanï «et occupa actuellement par le poste de police.

 

Cette plaque était couverte d’inscriptions arabes que les plus fins lettrés de Porto-Farina n’ont jamais su déchiffrer.

Quand Ahmed bey résolut de créer un port de guerre à Porto-Farina, d’immenses casernes furent construites autour de la darse. De nombreux ouvriers, tailleurs de pierre, maçons, menuisiers, forgerons, furent employés aux travaux de l’arsenal.

Pour les empêcher de se sauver on prenait, le soir, la précaution de les enchaîner et de les enfermer dans un souterrain qui existe encore.

Dans la journée ils étaient surveillés par des féroces spahis dont le bâton avait vite fait de faire rentrer sur le chantier, celui des ouvriers ou mieux des esclaves, qui auraient voulu le quitter.

Mohamed Badria, maçon, encore vivant, a travaillé dans ces conditions pendant plusieurs années, et les souvenirs qu’il a gardés de cette période de sa vie sont loin d’être gais.

Les travaux terminés, le bey envoya une garnison de vingt mille hommes à Porto-Farina. Un jeune docteur français, le docteur Sorba, originaire de la Corse, remplissait les fonctions de médecin major. Il se maria avec une italienne dont le père, maître de port, était établi dans le pays depuis une vingtaine d’années. Le docteur Sorba est décédé à Porto-Farina à l’âge de 33 ans, ne laissant aucune fortune à sa veuve qui est morte dans la misère.

Le commandement de la garnison de Porto- Farina fut confiée au général Salah Cheboud qui fit édifier de nombreuses constructions pour son usage personnel et pour celui de sa suite.

Quand Ahmed Bey eut résolu d’abandonner Porto-Farina, toutes les constructions qui avaient été édifiées furent abandonnées et, faute d’entretien, ne tardèrent pas à tomber en ruines. Les matériaux utilisables furent, en grande partie, utilisés par les habitants; le gouvernement de son côté, en fit prendre pour construire le Contrôle civil de Bizerte ; le reste fut vendu et, à l’heure qu’il est, tout est détruit.

Seules, des arcades qui longent un côté de la darse, sont encore debout. Ces arcades, derrière lesquelles se trouvent d’immenses magasins, sont dénommées ( » La Kechla  » la caserne).

Comme il a été dit au commencement de cette notice, Porto-Farina se trouve à 57 kilomètres de Tunis et à 44 kilomètres de Bizerte. Des routes carrossables, construites par les forçats, le relient à ces deux villes et à Ras el Djebel. Une diligence et un service d’automobiles assurent quotidiennement les communications avec Tunis et Bizerte et transportent le courrier.

La population de Porto-Farina se compose d’environ 1500 indigènes, de près de 400 maltais, de quelques familles italiennes et d’une quarantaine de français (exactement 49).

Les indigènes descendent, en grande partie, d’anciens forçats chrétiens qui, convertis à l’islamisme, se marièrent dans le pays et y firent

souche. Les descendants de ces Européens ont conservé les noms et les traits de leurs ancêtres.

Il n’est pas rare en effet, de rencontrer un individu blond, souvent roux, au nez aquilin, aux yeux bleus, aux longues moustaches blondes, a qui l’on adresserait volontiers la parole en français ou en italien, en italien plutôt, s’il n’était habillé en arabe. Si on lui demande son nom, on peut être certain qu’il s’appelle ou .*’ Kristôu  » ou « Zénouïze » (le génois), ou  » Forçadou (le forçat), ou  » Blancou  » (le blanc), ou  » El Malti  » (le maltais), ou  » Zarrouk  » dont l’ancêtre était napolitain.

 Le type européen se voit mieux chez les femmes qui ont presque toutes, paraît-il, le

teint blanc, les cheveux blonds et les yeux bleus.

A propos de ces musulmans d’origine chrétienne, il n’est peut-être pas sans intérêt de remarquer qu’ils sont beaucoup plus croyants, ou tout au moins plus pratiquants que les arabes n’ayant aucun lien de parenté avec les Européens. Peut-être,

par cet excès de ferveur religieuse, veulent-ils faire oublier ce qu’ils considèrent comme leur péché originel.

Les indigènes de Porto-Farina sont presque tous jardiniers. Quelques-uns pourtant, sont épiciers, boulangers, maçons, menuisiers, marins, barbiers.

Un de ces derniers est en même temps « tebib » (médecin) et les remèdes qu’il prescrit à ses malades, en plus de la saignée obligatoire, ne sont ni bien difficiles à préparer, ni bien difficiles à prendre : des tisanes simples, de la « dendouna » (teinture d’iode), etc. Mais le remède qui a fait sa réputation est l’eau de « Janos » qu’il appelle tout simplement « El ma mtaâ el kerkedan » (l’eau de rhinocéros), un interprète facétieux lui ayant traduit « eau de Janos » par « eau de rhinocéros ».

Et le brave « tebib » a tellement confiance en son « eau de rhinocéros » qu’il n’hésite jamais à l’employer dans les cas qu’il considère comme désespérés!

De tous les indigènes qui exercent un métier, aucun ne se désintéresse complètement de son lopin de terre, et au moment des semailles des pommes de terre, semailles qui se font deux fois par an, en Octobre et en Janvier, magasins et ateliers sont désertés, et ouvriers e.t marchands redeviennent jardiniers.

Les jardiniers de Porto-Farina cultivent surtout la pomme de terre, qui est justement réputée dans toute la Tunisie et dont la production annuelle atteint une moyenne de 25 à 30.000 quintaux.

Les principales variétés cultivées sont: la rouge, la rose, la rouge et la blanche de Naples et une variété indigène nommée  » Kechelef » du nom de celui qui l’a cultivée le premier. Depuis deux ans on a essayé la culture de la pomme de terre de Hollande ; on verra dans le passage sur les primeurs les résultats de cet essai.

Un dicton populaire dit que Porto-Farina n’a que  » El Djebel ou El Bahar » (la montagne et la mer) Les habitants ne disposent en effet, comme terrain cultivable que de la bande de terre qui se trouve entre le pied de la montagne et le lac. Dans certains endroits, cette bande est tellement étroite qu’il a fallu prendre, sur la montagne, l’espace nécessaire au passage de la route de Sidi Ali El Mekki. Il n’est pas étonnant que, dans ces conditions, le terrain soit cultivé avec un soin minutieux et qu’aucune parcelle n’en soit laissée inculte. Quelques propriétaires se sont attaqués à la montagne et, à l’aide de nombreux murs de soutènement, ont réussi à agrandir leurs jardins.

D’autres ont transporté du sable à dos d’âne et, grâce à d’abondantes fumures, ont pu constituer des jardins là où ne poussaient auparavant que quelques maigres buissons de romarin ou de câpriers.

Enfin, la langue de sable qui sépare le lac de la langue de Sidi El Mekki a été transformée en jardins. C’est dans ce sable, toujours humide et abondamment fumé, que l’on récolte, outre des pommes de terre et des tomates, des melons, recherchés sur le marché de Tunis, et dont la vente laisse, entre les mains des producteurs, un bénéfice appréciable.

Pour garantir, pommes de terre, tomates et melons contre le vent, on entoure chaque planche d’une épaisse rangée de  » Zenzesfoura », variété de saule épineux dont les petites fleurettes jaunes répandent une odeur très pénétrante.

Quelques jardiniers commencent à cultiver les choux-fleurs et les choux dont ils achètent la graine à Tunis; lé choux coeur de beuf a toutes leurs préférences. Enfin tous cultivent le pavot dont ils tirent l’opium. Mais ces cultures, qui demandent beaucoup de soins et surtout beaucoup de temps, ne sont plus rémunératrices, le prix de l’opium étant tombé de 80 frs à 30 frs le kilogramme.

La culture des arbres fruitiers est très prospère à Porto-Farina. Outre l’amandier et le caroubier, que l’on plante dans les terrains rocailleux et de mauvaises qualité, les arabes cultivent, non sans succès, le figuier, le poirier, le pommier, le prunier, l’abricotier, le pêcher, le mandarinier, l’oranger.

Les caroubes et les amandes de Porto-Farina sont très renommées. Les amandes cassées sont vendues à Tunis de 180 à 190 frs le quintal. Les caroubes sont surtout vendues à Souk el Arba et même à Souk Ahras. Leur prix, sur place, varie entre 11 et 15 frs. le quintal. Ce prix est d’autant plus rémunérateur que le caroubier ne demande aucun soin de culture. Enfin, les figues constituent un bon revenu, qu’elles soient vendues fraîches ou sèches. Pour hâter leur maturité, on emploie le procédé suivant: avec un morceau de bois effilé, on perce la figue dans le sens de la longueur; puis, à l’aide de ce même morceau de bois, on y introduit une goutte d’huile. Deux jours après avoir été soumise à cette opération, la figue est mûre. Elle ne vaut pas, il est vrai, la figue qui a mûri naturellement, mais venant plus tôt elle se vend mieux.

Quelques indigènes sont réputés comme bons greffeurs ; la seule greffe pratiquée par eux est la greffe en écusson.

La culture des primeurs est pratiquée depuis longtemps à Porto-Farina et laisse des bénéfices appréciables à ceux qui s’y livrent. Elle serait plus rémunératrice si les jardiniers employaient des procédés de culture plus modernes, et s’ils semaient des variétés améliorées.

Dans chaque jardin on trouve une petite planche de terre, préparée d’une façon spéciale. Sous l’anfractuosité d’un rocher, derrière une haie ou le long d’un mur, le jardinier a disposé une couche de bon terreau; c’est là qu’au mois d’août, il fera son semis de tomates dont les plants, repiqués de bonne heure,donneront des primeurs.

Pour garantir les jeunes plants contre la chaleur de la fin de l’été, le jardinier établit au-dessus du semis, une toiture de branchages, d’herbes, de joncs ou de feuilles de palmier. Cette toiture servira aussi, plus tard, à protéger le semis contre le froid et l’humidité de la nuit. Enfin, des branches d’olivier ou des roseaux, plantés verticalement sur les côtés de la planche, mettent, relativement, les plants de tomates à l’abri des vents.

Grâce à des arrosages judicieusement dosés, ces plants ne tardent pas à atteindre dix à quinze centimètres de hauteur ; ils sont, à ce moment, gros comme des plumes d’oie et n’ont pas de branches latérales. Pour faire pousser ces branches, le jardinier éclaircit son semis, Rince les plants qu’il laisse en terre et, pour les rendre plus robustes, supprime les arrosages pour quelques jours. Lorsqu’il juge que les plants sont assez forts, il les repique en pépinière et toujours dans un endroit bien abrité et bien exposé. Enfin, au mois de Novembre, ces plants sont définitivement mis en place. Le terrain qui doit les recevoir est copieusement fumé et bien préparé d’avance. Il est ordinairement divisé en 7 planches assez étroites et entouré d’une haie de palmiers, de roseaux ou de branches d’olivier entrelacées.

Chaque planche est en outre séparée de sa voisine par une haie brise-vent, formée par une épaisse rangée de zenszesfouras. Les jeunes tomates sont plantées au fond de trous, peu profonds, que le jardinier a creusé à environ un mètre 50 l’un de l’autre. Sur les bords de ces trous, et du côté d’où vient ordinairement le vent, on dispose quatre ou cinq branches de palmier, de façon à former un éventail. Ce sera le seul abri qui garantira la plante, pourtant très délicate, contre les froids de l’hiver. Ceux-ci ne sont pas, heureusement, bien rigoureux et c’est ce qui explique que, malgré cette installation rudimentaire, peu de tomates périssent.

Les tomates mises en place, il ne reste plus grand chose à faire au jardinier qui se contente de les biner légèrement une fois ou deux, d’arracher les mauvaises herbes et de les arroser quelque fois, si l’hiver n’est pas trop pluvieux.

Les premières tomates sont récoltées fin Avril et se vendent, à Tunis et à Bizerte, entre 5 et 6 francs le panier de cinq kilogrammes. Ce prix baisse sensiblement à partir du 15 ou 20 mai, époque à laquelle la récolte est plus abondante.

En prenant quelques précautions on pourrait arriver à récolter des tomates bien avant le mois de Mai. Sur un pied que j’ai soigné spécialement dans mon petit jardin, j’ai pu avoir trois tomates bien mûres, le 10 Mars.

A la culture des tomates les jardiniers devraient joindre celle des petits pois qui viennent très bien à Porto-Farina. L’automne dernier, le gardien chef du bagne en a semé un petit carré sous les fenêtres de l’école : il a pu récolter des petits pois la veille de la Noël. Cette culture, ainsi que celle des haricots verts, procureraient certainement de beaux bénéfices à celui qui voudrait les pratiquer sur une assez grande échelle.

Enfin la nature du terrain de Porto-Farina se prêterait très bien à la culture des asperges.

Mais de toutes les cultures qui pourraient être avantageusement pratiquées à Porto-Farina, celle de la pomme de terre donnerait certainement les meilleurs résultats.

En 1904, la Société des Primeuristes tunisiens engagea les jardiniers à semer la pomme de terre de Hollande et, à cet effet, elle leur livra une certaine quantité de semence. L’essai fut tenté dans de mauvaises conditions: la semence qui n’était pas, paraît-il, de première qualité, ne put être mise en terre que très tardivement ; d’un autre côté, l’hiver fut assez rigoureux et les froids des premiers jours de Janvier firent beaucoup souffrir les pommes de terre. Bref, le résultat fut négatif et la Société des Primeuristes renonça à poursuivre l’expérience.

Sur les conseils d’un Français, qui lui procura la semence, le nommé Mohamed Belhadj Othman reprit l’idée pour son propre compte et il sema, cette année, des pommes de terre de Hollande.

Il y a tout lieu de croire qu’il n’a pas eu à le regretter puisque, vers le 15 Décembre dernier, il a pu récolter deux quintaux environ de belles pommes de terre. La Société des Primeuristes tunisiens s’est chargée de les expédier et de les vendre. Le prix rémunérateur qu’il ne peut manquer d’en avoir tiré, l’engagera à recommencer et son exemple sera suivi par d’autres.

La culture des primeurs deviendrait ainsi une source de bénéfices pour la laborieuse population de Porto-Farina. A ce point de vue elle mérite d’être encouragée.

Enfin, les arabes cultivent les oeillets dont ils sont grands amateurs et dont ils tirent un grand profit. La variété la plus recherchée est le  » marchouch « , oeillet blanc panaché de rose, dont le plant, en pot, se vend couramment 2 fr. à 2 fr. 50. Les plus beaux pieds atteignent quelquefois 5 francs. Mais l’oeilletle plus rare est l’œillet blanc panaché de vert créé par « El Hedi Roustan » qui assure avoir obtenu cette variété en greffant un oeillet blanc sur du persil ! J’ai hâte d’ajouter que ce fameux oeillet n’a jamais existé que dans la très fertile imagination de ElJHedi. Pour s’en convaincre, il suffit de lui en demander une bouture; il ne manque jamais de bonnes raisons pour la refuser.

El Hedi est mon ami depuis que j’ai eu l’air de croire à son oeillet vert. Comme il me racontait de quelle façon il s’y prenait pour greffer son pied de persil, je lui fis la remarque, qu’en effet, les racines de l’oeillet avaient beaucoup de ressemblance dans celles du persil. Le brave El Hedi, croyant avoir trouvé quelqu’un qui prenait son histoire au sérieux, était transporté de joie et ne cessait de me répéter:  » Rihit? Rihit? » (Tu as vu? Tu as vu?). Depuis ce jour il est plus persuadé qu’il a créé l’oeillet vert. Cela ne l’empêche pas, du reste, et pour cause, de m’en refuser la moindre bouture ou la plus petite fleur. La région de Porto-Farina étant très florifère, les habitants élèvent beaucoup d’abeilles. Les ruches sont formées d’un simple panier en paille et les moyens d’extraction de miel sont des plus rudimentaires.

Aussi le rendement est-il peu appréciable.

Comme il a été dit plus haut, la population maltaise se compose d’environ 400 âmes. La première famille maltaise établie à Porto-Farina est la famille Baldacchino qui est dans le pays depuis près d’un siècle. Plus tard vinrent les Muscat, les Crima, les Camilleri, les Bugeia, les Spiteri, les Meylak. Les premiers maltais vivaient de la pêche et surtout de la contrebande de tabac et de, poudre. Quand la contrebande fut sévèrement réprimée, ils se tournèrent vers l’agriculture et prenant exemple sur les indigènes, ils devinrent d’excellents jardiniers. En général, le maltais de Porto-Farina est travailleur et sobre. Ses procédés de culture sont les mêmes que ceux des indigènes dont il a pris, du reste, les coutumes, les moeurs et un peu le costume. La femme maltaise ne sort que très rarement, si ce n’est que pour aller à l’église ; dans ce cas, elle est couverte d’un grand châle qui lui cache presque complètement la figure. Si elle est obligée d’aller chez une parente, elle fera un long détour pour ne pas passer sous le souk ou dans une rue exclusivement habitée par des indigènes. Cette peur des arabes n’a pourtant pas empêché quelques maltaises de se marier avec des musulmans. Une de celles-ci passe pour être sorcière et vit aux dépens des naïfs, qui vont consulter la  » déguezr » (devineresse) pour toutes les affaires de quelque importance.

Et ce qu’il y a de plus curieux c’est que ses anciens correligionnaires, les maltais, ou plutôt les maltaises constituent le plus clair de sa

clientèle.

La population française de Porto-Farina comprend quelques pécheurs et quelques fonctionnaires et leurs familles.

A environ 6 kilomètres du village, et non loin de la pointe Farina, se trouve le marabout (tombeau) de sidi Ali el Mekki, Bâti sur le flanc de la montagne qui, à cet endroit, est presque taillée à pic, on y Accède par mi sentier très raide qui surplombe

la mer.

Sidi el Mekki est un lieu de pèlerinage très fréquenté, surtout par les femmes, qui y viennent de Mateur, de Bizerte, de Tunis et même de plus loin. Chaque pèlerin, ou tout au moins chaque chef de famille qui y amène femme (ou femmes) et enfants, apporte

une bête, mouton, chèvre ou même poule, qui est égorgée en l’honneur du saint marabout et surtout pour le grand profit de l’Oukil, qui prélève le quart sur toutes les offrandes.

La réputation de sainteté de Si el Mekki est tellement bien établie qu’il n’y a pas de forçat libéré qui ne lui consacre sa première journée de liberté.

Les Djerbiens établis dans le nord de la Régence, font de Sidi el Mekki leur lieu de pèlerinage préféré.

Chaque année» au mois d’août* ils se réunissent en grand nombre et, en voiture, en charrette, à çhévâl, à dos d’âne et même à pied, se rendent à Sidi el Mekkii étendards déployés et musique en tête. Arrivés le lundi matin, ils repartent le

•jeudi soir. Pendant quatre jours ce ne sont que chants, danses, fantasias coups de fusils, couscous monstres. Il n’est pas rare que ces fêtes soient troublées par des accidents : c’est ainsi qu’un Djerbien a été tué net par un tromblon qui, chargé jusqu’à la gueule, lui a éclaté dans la main.

 

Un vieil italien qui a embrassé la religion musulmane et qui habite Porto-Farina depuis

une soixantaine d’années, m’a raconté la légende suivante :

« Il y a bon nombre d’années, un ermite chrétien, nommé Michel, venu on ne sait d’où, s’établit dans une grotte de la montagne. Il partageait son temps entre l’étude et la contemplation. Les coquillages qu’il allait ramasser au bord de la mer étaient sa seule nourriture. La vie austère qu’il menait ne tarda pas à attirer l’attention des arabes, et à lui gagner leur sympathie. Pendant toute sa vie il fut entouré de respect et, à sa mort, il fut enterré dans sa grotte par les soins des arabes qui, depuis, le vénèrent comme un saint sous le nom de Sidi el Mekki (Saint Michel). »

D’après la légende, les livres du saint marabout existeraient encore, de même que son cadavre qui serait conservé d’une façon surprenante. Nul n’ayant été appelé à vérifier cette assertion, il y a lieu de la reléguer dans le domaine de la fantaisie.

Toujours est-il que les arabes attribuent à Sidi el Mekki le pouvoir de faire des miracles: une semaine passée au tombeau du célèbre marabout guérit un malade aussi bien, sinon mieux que pourrait le faire le plus grand médecin, et quelques glissades sur une pierre ad hoc suffisent pour rendre féconde une femme stérile. Il faut croire que bien nombreuses sont les femmes arabes qui se trouvent dans ce cas, car la pierre magique a tellement servi que sa surface en est devenue unie comme une glace. Enfin Sidi el Mekki aurait une influence considérable sur le sexe des enfants à naître. L’enfant sera du sexe masculin ou du sexe féminin suivant l’importance du cadeau offert.

Les habitants de Porto-Farina sont très jaloux de leur saint marabout. D’après mon vieux conteur italien, au moment de l’occupation française, ils n’auraient pas été loin de prendre les armes pour le défendre ; un mauvais plaisant ayant fait courir le bruit que la campagne de Tunisie n’avait pas d’autre but que celui d’enlever le tombeau de Saint Michel aux infidèles ! Les autorités durent déployer beaucoup d’éloquence pour prouver à leurs naïfs administrés que nous nous étions dérangés pour autre chose.

A Sidi el Mekki se trouve un plage superbe qui s’étend jusqu’à la Marsa. Sans fond dangereux, cette plage est, l’été, le rendez-vous de tous les pêcheurs à l’épervier de Porto-Farina et de Raf-Raf. C’est, en effet, à cette époque qu’a lieu le passage des mulets dont la femelle porte une boutague (oeufs) très estimée. Cette pêche fournit l’occasion de nombreuses parties de plaisirs qui, malheureusement se terminent, la plupart du temps, par une orgie dont l’anisette et l’absinthe font tous les frais.

Les mulets péchés dans la journée sont vendus à Porto-Farina. Le pêcheur en garde quelques-uns parmi les plus gros pour son repas du soir et celui de ses invités. Ces mulets, grillés sur des charbons ardents, constituent un mets assez agréable.

Le plus renommé de ces pêcheurs est El Hedi Roustan, le même qui prétend avoir créé l’œillet vert. Pendant un séjour que je fis sur la plage avec ma famille aux dernières grandes vacances, j’avais pour voisin mon ami El Hedi. Le soir il venait volontiers causer avec moi, et il m’arrivait souvent, si la lune le permettait, de l’accompagner à la pêche. Que nous fussions à la maison, à déguster notre café ou sur la plage à guetter le poisson, El Hedi avait toujours une nouvelle du soir à me raconter. Il est vrai que souvent l’histoire m’avait été déjà racontée deux ou trois fois par lui-même ; mais comme il avait soin d’y introduire de nombreuses variations et que, d’un autre côté, je ne voulais pas lui faire de la peine, je l’acceptais comme si je l’entendais pour la première fois. Un jour, il avait capturé quatre canards sauvages d’un coup d’épervier, une autre fois il avait un énorme loup (poisson de mer à chair très délicate) qu’il avait eu toutes les peines du monde à tirer sur la plage et qu’il avait été obligé de tuer d’un coup de fusil ! Enfin, un soir, alors qu’il était employé à la pêcherie, il était tellement rentré de daurades dans les bordigues qu’il surveillait qu’il ne voyait plus l’eau. « Les daurades, me disait-il, étaient entassées dans les bordigues comme les sardines dans un baquet. »

Mais là où El Hedi n’a pas son pareil, c’est dans la confection d’une Mechoua (grillade de mulet).

A Tunis même on le connaît et il y a quelques années il fut prié d’en préparer une pour un Ministre dont il a oublié le nom. « En un tour de main, me disait El Hedi, les mulets étaient péchés et nettoyés. Ramasser le bois et préparer la braise fut l’affaire d’un instant et au bout d’un temps relativement court, la Mechoua cuite à point était soigneusement emballée et chargée sur une mule qui partit à francs étriers. Deux heures plus tard la Mechoua était sur la table du Ministre : le poisson était arrivé chaud.»

Par retour du courrier El Hedi reçut les félicitations du Ministre et une somme de 100 piastres ? ? »

Les pêches de El Hedi Rôustan feraient mauvaise figure à côté de celles que l’on fait dans la pêcherie installée dans le lac de Porto-Farina.

Jusqu’en 1898, la pêche était libre dans le lac. A cette époque, elle fut concédée à M. Lisbonis, ancien Secrétaire général de la Municipalité de Tunis, moyennant une redevance annuelle de 500 francs. Cette concession était valable pour une durée de douze années, M. Lisbonis exploita lui-même sa pêcherie pendant six mois, puis il la céda à M. Démange. Ce dernier s’en dessaisit à son tour, en 1903, en faveur de MM, Bonello et Pisani, de Tunis, qui l’exploitent encore.

La pêche est pratiquée au moyen de bordigues, de verveux et de filets flottants.

Un barrage fait de panneaux en grillage de fer; ferme » la seule passe qui permettrait au poisson de gagner la mer. Ce barrage forme une ligne brisée de près de un kilomètre de longueur.

C’est au sommet des angles sortants de cette ligne brisée, que sont installées les bordigues.

Une flottille d’une dizaine d’embarcations et de nombreux filets complètent le matériel d’exploitation.

Un nombreux personnel est employé à la pêcherie. Outre un comptable français, il comprend un « raïs » (maître pêcheur), une vingtaine de pêcheurs italiens, quatre inscrits maritimes, qui sont spécialement affectés à la pêche aux filets, et quelques gardiens. Ces derniers ne sont pas moins nécessaires que les pêcheurs, car les braconniers sont légion et réussissent souvent à tromper leur vigilance.

La pêche aux filets est pratiquée par des barques françaises commandées par des inscrits maritimes.

Une partie du poisson péché par ces inscrits est exporté et ne paie pas de droits à sa sortie de Tunisie.

Les bordigues sont des espèces de grandes nasses en grillage de fer. La pêche par les bordigues se fait automatiquement et ne demande qu’un personnel très restreint, souvent même un seul homme suffit. Sa tâche consiste à surveiller la bordigue et à en fermer la porte lorsqu’il juge suffisante la quantité de poisson qui s’est laissée prendre. Cette surveillance ne s’exerce, du reste, qu’à certaines heures de la journée. Le lac de Porto-Farina est, en effet, soumis à l’influence du flux et du reflux. Pendant six heures consécutives l’eau de la mer rentre dans le lac avec assez de violence pour rendre pénible la sortie d’une barque ; pendant les six heures qui suivent c’est, au contraire, l’eau du lac qui sort Or, le poisson marche toujours contre le courant: c’est donc au moment où celui-ci rentre dans le lac que le poisson cherche à en sortir. En bancs serrés, il se dirige vers la passe, pour gagner la mer ; mais il est vite arrêté par le barrage qu’il se met alors à longer, avec l’espoir de trouver une issue. La moindre déchirure dans le grillage peut laisser passer un quantité considérable de poisson.

Aussi, le barrage est-il soigneusement et fréquemment visité par le personnel de la pêcherie.

Si le barrage çst intact, le poisson continue sa marche et, arrivé devant la porte d’une bordigue, il s’y introduit et n’en peut plus sortir. Armé d’une épuisette à mailles très solides, le pêcheur a vite fait de le faire passer de la bordigue dans la barque qui le transportera à terre.

Pendant l’été, au moment de la pêche du mulet, l’épuisette est abandonnée et les pêcheurs prennent le poisson à la main. Cette pêche n’est pas sans danger. Le mulet peut, en effet, sautera plus d’un mètre de hauteur au-dessus de l’eau. Lorsqu’il se voit acculé contre le grillage de la bordigue, il s’élance comme une flèche et essaie de sauter par dessus les parois de sa prison. Il n’est pas rare, dans ce cas, que le pêcheur le reçoive en pleine figure et avec assez de force pour que le sang coule. Afin d’éviter les accidents il ne descend dans la bordigue que le visage protégé par un masque d’escrime.

Le poisson péché par les bordigues, ou par les filets, est transporté à Porto-Farina, dans l’après-midi et mis en caisses. A l’aide de casiers mobiles et disposés horizontalement, ces caisses sont divisées en compartiment. Dans chacun de ces compartiments on dispose une rangée de poissons que l’on recouvre d’une couche de glace pilée.

Afin que le poisson ne soit pas en contact direct avec la glace, on l’isole avec une feuille de papier glacé. Dans la soirée, ces caisses, hermétiquement fermées, sont chargées sur des charrettes qui les transportent à Tunis et où, pour éviter la chaleur, elles doivent arriver le lendemain à la première heure.

Les principales espèces de poissons péchés dans le lac de Porto-Farina sont : le loup, la sole, la daurade, le marbré, l’anguille, le spars et les différentes variétés de mulet. On y pêche aussi quelques rougets et quelques goujons, Ces deux dernières espèces ont presque disparu depuis qu’un bras de la Medjerdah se déverse dans le lac.

Chaque espèce de poisson est pêchée a une époque différente.

Ainsi la pêche de la sole se fait en Mai et Juin ; la daurade, qui ne sort que par les fortes chaleurs, est pêchée surtout en Juin et Juillet; on-la pêche aussi beaucoup en Octobre qui est le mois de sa passe régulière.

Comme la daurade, le mulet sort au moment des fortes chaleurs ; les pêches de mulet les plus abondantes se font en Août et Septembre. Cette pêche est alors d’autant plus rémunératrice que les femelles portent des boutargues (oeufs) qui, une fois séchées, se vendent 5 à 6 francs le kilogramme.

L’anguille se pêche en Février, Mai et Juin et le spars en Octobre et Novembre. Enfin le loup, se pêche surtout de Décembre à fin Février.

Pour permettre l’empoissonnement du lac, le barrage qui ferme la passe est enlevé à la fin de Février et n’est rétabli qu’à la fin d’Avril.

En 1907, M. Dulucq, comptable de la pêcherie, découvrit un banc d’huîtres dans la partie sud-est du lac. Ce banc fournit une quantité considérable d’excellentes huîtres qui n’ont que le défaut d’être de forme irrégulière. Ce défaut disparaîtra lorsqu’elles seront élevées dans le parc à huîtres qu’un spécialiste, venu de France, est en train d’installer dans la passe.

Pendant les mois de Décembre, Janvier et Février, le lac est continuellement sillonné par des vols considérables de canards sauvages et de nacreuses. On peut aussi y chasser le flamant, le héron, l’aigrette, la mouette, l’hirondelle de mer, etc..

La chasse étant libre sur le lac, les nemrods, qui ne craignent pas trop le froid, peuvent s’en donner à coeur joie.

Qu’il nous soit permis d’ajouter que Porto-Farina, digne d’un meilleur sort, grâce à ses pêcheries, à ses chasses abondantes et à sa population laborieuse, n’a pas perdu tout espoir de résurrection.

Il est question, comme il a été dit, d’y établir un poste de télégraphie sans fil et le projet d’y entretenir une station de torpilleurs ne paraît pas abandonné. Le pays mérite mieux qu’une visite.

Un véritable séjour s’impose. Promeneurs, chasseurs, pêcheurs, archéologues pourront y satisfaire leurs goûts.

C’est cet ensemble de ruines imposantes, cet aspect dé ville endormie sur les rives d’un beau lac entouré de montagnes verdoyantes au milieu de fertiles jardins qui donne à Porto-Farina un caractère si particulier à la fois mélancolique et attachant.

Cette petite ville, qu’elle soit aperçue dorée par le grand soleil ou baignée par les rayons argentés de la lune, m’a laissé une impression que plusieurs années d’éloignement n’ont pu atténuer. Mon but sera atteint si ces quelques lignes donnent à des voyageurs amateurs d’inédit l’heureuse inspiration de faire, loin des sentiers tracés, une visite à la cité morte de Porto-Farina. M Coye (Oise).

P. CÉZILLY.

 

(1) Un service quotidien d’autobus fonctionne entre Tunis et Porto-Farina. Le voyageur peut trouver logement et nourriture dans deux hôtels à peu près confortables. La localité est pourvue d’un bureau dos postée et des télégraphes, église, marché, école, etc.

 

 

 

 

source

Titre : Notice sur Porto Farina (Tunisie), (port corsaire et arsenal des beys) : son passé, l’esclavage / par Paul Cézilly,… ; avec une étude sur l’état actuel, par A. Canavaggio,…

Auteur : Cézilly, Paul

Auteur : Canavaggio, A.

Éditeur : impr. de Person frères (Paris)

Date d’édition : 1912

Type : monographie imprimée

Langue : Français

Format : 1 vol. (62 p.) : carte ; in-8

Droits : domaine public

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l’homme, 8-O3I-869

Provenance : bnf.fr

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La Tunisie au gré des conflits

Culture et patrimoine 



7 avril 2013

La Situation Économique de Bizerte

Classé sous — milguerres @ 0 h 32 min

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La Tunisie au gré des conflits

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Une histoire : Bizerte et la France 

La Situation Économique de Bizerte

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ET LA DEFENSE NATIONALE DEVANT LE PARLEMENT

Auteur : Cambourg, Loïc de

Éditeur : impr. de C. Puyfagès (Tonnerre) Date d’édition : 1908

Sujet : France (1870-1940, 3e République) Droits : domaine public

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l’homme, 4-LB57-14514

Provenance : bnf


L’incident soulevé récemment à la Chambre par quelques députés clairvoyants relativement à la question de l’Ouenza, cette mine de fer si puissamment riche située sur la frontière d’Algérie-Tunisie, attire l’attention sur Bizerte, notre grand port africain dans la zône duquel elle se trouve.

De Tunisie m’arrive des nouvelles me signalant la lamentable situation économique de Bizerte, la ville la plus française de la Tunisie.

« J’ai pris la Tunisie pour avoir Bizerte », déclara Jules Ferry, et si cet éminent homme d’Etat revenait parmi nous, il pourrait demander des comptes à la France de sa mauvaise gestion ; Bizerte, en effet, le point de mire de toutes les convoitises étrangères languit de la crise où on semble vouloir sciemment la laisser.

Pourquoi me faut-il encore signaler aux pouvoirs la situation économique si gravement compromise de notre grand port africain ? Quelle extraordinaire insouciance, quelle coupable apathie président aux destinées de Bizerte! Ne semble-t-il pas que le mot d’ordre est le « boycottage » par l’indifférence, de cet admirable port; cet état de choses ne peut se prolonger sans risquer d’annihiler sans retour, le merveilleux effort de la France à Bizerte par ses nationaux et son argent, les conséquences en seraient redoutables.

La Tunisie est un pays très riche, nul ne le conteste, l’état de ses finances en fait foi (1), alors d’où vient cette anomalie que Bizerte le plus beau port de Tunisie n’a pris aucun développement, est resté, « atrophié » si je puis m’exprimer ainsi dans ce pays si prospère.

Il y a évidemment des causes et je vais les rechercher.

(I) L’exercice 1907 du budget-tunisien se solde par un excédent de recettes de huit millions

774.805 fr.

Lors du commencement des travaux du port de guerre de Bizerte par la Marine, parallèlement sur une des deux rives, à l’entrée de l’immense lac intérieur, une ville française surgissait comme par enchantement, c’était une nuée de Français, pleins d’enthousiasme qui s’abattit sur toute la région suivant la France dans sa fortune, MM. Hersent et Couvreux créèrent un port de commerce, ils n’eurent pour cela qu’à améliorer la situation naturelle privilégiée de Bizerte qui, avec sa grande profondeur d’eau, en un point des mieux abrités sur la route de tous les navires allant de Suez à Gibraltar, leur permirent de concevoir à juste titre, les plus légitimes espérances.

A vol d’oiseau, Bizerte avait, l’aspect d’une vaste fourmillière où s’utilisait l’ardeur du génie français.

Quelles causes ont donc pu venir briser l’élan de nos compatriotes et réduire à rien un des plus beaux ports du monde qui, s’il eût été Anglais, Allemand, Belge ou même… Chinois, serait à l’heure actuelle dans une prospérité certaine.

Ces causes, je vais les énumérer les unes après les autres. En 1894, une concession spéciale des ports de Tunis, Sousse et et Sfax, qu’accorda le gouvernement Tunisien, à une puissante compagnie, fût le point de départ de la crise économique de Bizerte. Le gouvernement Tunisien accorda une garantie à la compagnie concessionnaire moyennant le partage des bénéfices jusqu’à la concurrence d’un certain bénéfice net et l’abandon du surplus à l’état Tunisien.

Par cette concession, le gouvernement Tunisien était amené à favoriser le développement des trois ports Tunis, Sousse, Sfax même au détriment de Bizerte qui avait une concession sans garantie, c’était conséquemment contrecarrer l’oeuvre de la France à Bizerte.

Cette première erreur d’avoir créé un port à Tunis, que sa situation géographique, à l’extrémité d’un étroit chenal de 12 kilomètres, continuellement obstrué par les vases, ne permettait de réaliser qu’imparfaitement devait en amener d’autres toujours au détriment de Bizerte.

Après les ports, suivit la construction des chemins de fer, ce fut Tunis, Sousse, Sfax, qui drainèrent à elles les produits du sol Tunisien, en particulier les riches gisements de phosphates du Sud; Bizerte n’ayant qu’une ligne la reliant à Tunis et cette -dernière absorbant tout le trafic, notre grand port africain était encore une fois sacrifié. M. Boudenoot, sénateur, alors rapporteur du budget de la Tunisie pour donner une compensation à Bizerte qui venait d’être frustrée des phosphates, écrivait dans son rapport :

Rapport Boudenoot

« Les minerais des Nefzas et les gisements de calamine de la région fourniront — l’engagement en est pris — au port de Bizerte, un trafic annuel de 62.000 tonnes ; il viendra s’y ajouter, dans un avenir prochain, un tonnage quatre à cinq fois plus considérable encore, lorsqu’on mettra en valeur les richesses minérales aujourd’hui reconnues près de la frontière d’Algérie, et qui se trouvent dans la zone d’attraction de Bizerte. Cette ville aura donc bientôt ce qu’elle désire justement, je le répète, c’est-à-dire un grand port commercial à côté de son grand port militaire ; et je ne suis pas de ceux qui disent qu’ils ne peuvent exister à côté l’un de Fautre. C’est possible, sinon partout; du moins à Bizerte mieux qu’ailleurs, et j’en tombe d’accord avec l’amiral Merleaux Ponty, qui dirige les importants travaux entrepris là-bas, grâce à l’étendue et aux ressources multiples que présente sa merveilleuse rade intérieure ».

Il y avait là, comme on le voit, une promesse officielle du gouvernement de la métropole envers Bizerte, de donner à ce port les minerais de fer d’Ouehza de la frontière d’Algérie-Tunisie.

Bizerte. forcée de se contenter de cette promesse en réclama son exécution dans les délais les plus rapides. Mais cette compensation à Bizerte fit surgir une nouvelle compétition qu’on ne soupçonnait pas. Bône qui ne songeait nullement à l’Ouenza, trouvant qu’il lui serait bien plus avantageux que ces-minerais fussent dirigés sur son port plutôt qu’à Bizerte, s’y opposa et fit valoir une question de frontière, déclarant que la mine d’Ouenza étant sur la frontière Algérienne, ses minerais devaient avoir comme port de débouché un port Algérien ! (1). Argument de bien peu de valeur au moment où il est question de suppri mer la frontière douanière d’Algérie-Tunisie et que détruisent d’autre part des précédents contraires.

(I) Nous savons que le Syndicat d’exploitation du Djebel-Ouenza a insisté auprès du Gouvernement algérien sur l’avantageconsidérable qu’il y aurait à diriger les minerais sur Bizerte, et il Offrait pour cela au gouvernement algérien une redevance de o fr. 50 à I fr. par tonne extraite.

Différentes commissions, des ingénieurs, étudièrent le tracé de la voie ferrée qui devait relier l’Ouenza à Bône, et Bizerte allait encore être frustrée de ce fret de retour promis, indispensable aux navires qui apportent le charbon pour le ravitaillement de nos escadres, à son port de commerce, aux fonderies qu’il faut créer, etc., etc., en un mot à la défense nationale.

Fort heureusement, tout récemment à la Chambre, un incident a surgi d’une façon très opportune pour démolir ce plan absurde antinational, uniquement inspiré que par des intérêts particuliers. C’est à l’intervention de MM. Jaurès et Zévaès, qui signalèrent le danger que nous devons d’avoir évité un malheur irréparable ! En effet, par l’association Schneider-Krupp, l’Allemagne mettait la main sur l’Ouenza, une des mines de fer les plus riches du monde, et l’on deviné quel usage elle aurait fait de ses minerais ! Cela lui eût servi à fabriquer des armes contre la France. C’était aussi construire absolument inutilement un chemin de fer de 231 kilomètres de l’Ouenza à Tébessa-Souk-Ahras-Bôné en pays très accidenté et qui reviendrait à un prix considérable à la compagnie concessionnaire, augmentant dans de grosses proportions les prix de la tonne de minerai à l’industrie française, or, pourquoi ce chemin de fer quand il y en a un autre qui est sur le point d’être achevé et qui, partant de Nebeur, point distant de quelques lieues de la mine d’Ouenza-aboutira à Bizerte, où ces minerais sont si nécessaires à cette place forte réduit de la défense de l’Afrique du Nord.

Que va-t-on faire maintenant ?le dernier mot est au Parlement et je ne doute pas qu’il ne se range du côté de la défense nationale.

La question de Bizerte port de commerce étant étroitement lié à la défense de cette place, je vais exposer les avis des sociétés ou des personnes compétentes qui se sont nettement prononcées pour Bizerte et la Défense Nationale.

Citons :

1° Le voeu émis par la « Société des Etudes coloniales et Maritimes » La Société des Etudes Coloniales et Maritimes, ayant mis à l’étude, sur la proposition de M. Paul Bonnard, la question de Bizerte port de sortie des minerais de fer de Djebel-Onenza, après une délibération qui a occupé plusieurs séances, et à laquelle ont pris part, entre autres membres du Conseil, MM. le Myre de Vilers, le duc de Bassano, Rueff, Auguste Moreau, Basse, Dreyfus-Bing, Prince, Paul Bonnard, le baron de Cambourg, Dumesnil, Bouquet de la Grye, etc.; sur un rapport imprimé du baron de Cambourg, a émis, dans sa séance du jeudi mars 1903, présidée par M. Bouquet de la Grye, le voeu suivant rédigé par M. Dumesnil, secrétaire général de la Société.

La Société des Etudes Coloniales et Maritimes, considérant,

a) Que l’exploitation des minerais du Djebel-Ouenza n’atteindra tout le développement désirable que si l’on peut les transporter économiquement à un port d’accès facile où ils pourront être facilement embarqués ;

b) Que la ligne Tébessa-Souk-Ahfas-Bône, qui pourrait les conduire au port de Bône, est déjà encombrée et devrait être doublée ;

c) Que le tracé de la voie ferrée qui pourrait les mener à Bizerte serait à l’abri des tentatives de l’ennemi et aurait, par là même, une valeur stratégique supérieure à celle de la Medjerdah ;

d) Que les rampes qui existent entre Djebel-Ouenza et Bône ou Philippeville atteignent dix-huit ou vingt-trois millimètres, alors que, vers Bizerte, elles ne dépasseraient pas dix millimètres ;

e) Que le fret des minerais du Djebel-Ouenza attirerait à Bizerte les bateaux charbonniers qui vont maintenant à Malte; qu’en retour de ces minerais, Bizerte recevrait le charbon nécessaire à la défensenationale, au commerce et aux établissements métallurgiques projetés; que ce charbon serait sans *cesse renouvelé ;

f) Qu’un important dépôt de charbon pourrait aider à créer à Bizerte un vrai port de commerce avec une zone franche ; que ce port de commerce serait au service du port de guerre pour le ravitallement, la main-d’oeuvre, les réquisitions, etc. ;

g) Que l’accroissement du commerce et la possibilité de créer des établissements métallurgiques à proximité de l’arsenal augmenterait considérablement nos ressources et nos moyens d’action ;

. Emet le voeu :

Que les pouvoirs publics examinent s’il ne serait pas nécessaire, au point de vue de la défense nationale, de diriger sur Bizerte les minerais du Djebel-Ouenza.

Ce voeu a été adressé aux Ministres de la Guerre, de la Marine, des Affaires étrangères et des Travaux publics.

2° Lettre du général Pendezec, chef d’état-major général

Monsieur l’Ingénieur en chef, par lettre du 1er juin dernier, vous avez bien voulu me transmettre, avec avis favorable, le texte d’un voeu émis émis par la Société des Etudes Coloniales et Maritimes, dans sa séance du 9 mai dernier, relatif à une ligne de chemin de fer qui amènerait à Bizerte les phosphates de Thala. En vous remerciant de cette communication, j’ai l’honneur de vous faire connaître que j’ai déjà appelé l’attention de M. le Ministre des Affaires étrangères sur la création des voies ferrées tunisiennes qui favoriseraient l’organisation militaire de la place et du port de Bizerte-

Je suis tout disposé, d’ailleurs, à donner mon approbation à toutes les études qui seront entreprises dans ce but.

Recevez, Monsieur l’Ingénieur en chef, les assurances de ma considération très distingué.

3° Extrait d’une conférence de M. L. Saignes à la Société de Géographie .

sous la présidence de M. Henrique, député

On vient de découvrir sur la frontière d’Algéi ie et de Tunisie, au Djebel-Onenza, un territoire minier. Il s’agit de minerais de fer que les reconnaissances faites représentent comme d’une richesse presque illimitée. En tous cas, il semble bien que les minerais dé l’Ouenza peuvent donner au moins trois cent mille tonnes par an au port do sortie. Or, ce port de sortie ne saurait, pratiquement, être autre que Bizerte. Il y a un chemin de fer d’exploitation à construire : les rampes ne seront que de dix millimètres vers Bizerte ; elles seraient de dix-huit et de vingt-trois vers Bône et Philippeville.

Les hommes les plus compétents, du reste, se sont prononcés sur ce point. M. le sénateur Boudenoot^jnembre de la Commission parlementaire des Chemins de fer tunisiens, récapitulant les éléments de frêt qu’il s’agit de fournir à Bizerte, qui lui sont dûs et qui ne pourraient plus lui être enlevés que par la plus absurde des conspirations d’intérêts, comprend, au nombre de ces éléments, avec les minerais des Nefzas, ceux de l’Ouenza, pour lesquels il reconnaît qu’un engagement a été solennellement pris ( Voir la Revue Politique et Parlementaire du 1er octobre 1902).

Ces minerais de l’Ouenza, arrivant à Bizerte, serviraient de fret de retour aux bateaux charbonniers qui auraient apporté de Cette, par exemple, des charbons de Bessèges ou de la Grand’Combe et aussi à ceux venant de Cardiff, avec du charbon anglais, vrai charbon de vitesse, du steam coal.

M. Paul Bonnard, traitant, dans le Bulletin des Etudes Coloniales et Maritimes, la question qui nous occupe, regarde même comme possible, avec l’excédent non employé en fret de retour de ces abondants minerais, d’entreprendre la métallurgie du fer à Bizerte. Il fait valoir que des établissements métallurgiques y trouveraient une clientèle toute prête : à savoir notre camp retranché de l’Afrique du Nord et le port de commerce qui se créerait naturellement, forcément, même, à côté de lui. Cette vue me semble parfaitement réalisable.

Résumons :

I. — Pour avoir Bizerte efficace, il y faut beaucoup de charbon sans cesse renouvelé.

II. — Pour y avoir beaucoup de charbon, il faut que les bateaux transporteurs y trouvent du frêt de retour.

III.—Pour pouvoir y offrir du frêt de retour à des charbonniers, il faut y disposer constamment d’une grande quantité de marchandises lourdes, dans l’espèce de minerais.

IV. — Enfin, pour disposer de grandes et régulières quantités de minerais sur les quais de Bizerte, il faut que les régions minières du voisinage, notamment celles de la frontière d’Algérie, et plus particulièrement encore celles de l’Ouenza, soient reliées à Bizerte directement par une voie ferrée. Si j’en crois les journaux de Bizerte, un syndicat métallurgique se serait déjà constitué, qui serait prêt à entreprendre l’exploitation des mènerais dont il s’agit, à la seule condition qu’on lui permît de construire ce chemin de fer à ses frais, risques et périls.

Maintenant, le point sur lequel il importe que l’opinion publique se prononce avec la dernière énergie, le principe sur lequel il ne faut plus admettre de transaction et pour la défense duquel j’ai cru devoir aujourd’hui payer de ma personne et faire ma première conférenceest celui-ci: aucun tracé de ligne ferrée ne doit, être voté, susceptible d’enlever au port de Bizerte tout ou partie des minerais de la région. Par contre, les tracés ou raccordements, destinés à amener les minerais en question sur les quais de notre grand port de guerre, doivent être votés d’urgence. C’est la condition.sine quâ non de son efficacité militaire, je crois l’avoir démontré. A la suite de cette conférence, un voeu a été émis, tendant à ce que les pouvoirs publics n’approuvent aucun tracé de ligne ferrée, susceptible d’enlever au port de Bizerte tout ou partie des minerais de la région, lesquels doivent servir de fret de retour en échange des quantités très importantes de charbon nécessaires à l’approvisionnement de ce port.

En outre, la question de la création d’un port de commerce et d’une zone franche à Bizerte doit être mise à l’étude immédiatement par les pouvoirs publics, afin de se trouver résolue dès que les circonstances rendront cette création possible.

Le bureau s’est chargé de transmettre ce voeu à qui de droit.

4° Extrait d’une Conférence de M. Duportal, ingénieur du Bône et Guelma, inspecteur général des Ponts et Chaussées — Etudes algériennes « Ne nous inquiétons donc pas de Ces querelles entre Capulets de Bône et Montaigus de Tunisie, et ne nous plaçons dans l’examen de cette question comme de toutes les autres, qu’au point de vue français.

« Je crois que l’on n’exploitera l’Ouenza que si l’on peut amener dans un port, dans des conditions économiques, les produits de la mine; je crois aussi qu’on ne peut pas les amener économiquement à Bône, qu’il faut les porter à Bizerte et que si la province de Constantine s’obstine, elle tuera la poule aux oeufs d’or, »

Nous sommes persuadés que lorsque l’affaire de l’Ouenza sera portée devant le Parlement, c’est encore cette thèse qui sera applaudie et ratifiée par les suffrages des représentants de.la France !

Enfin, citons encore les noms de quelques personnes des plus compétentes qui se sont prononcées pour Bizerte port de guerre et de commerce : Amiral de Cuverville, sénateur; amiral Merleau Ponty; amiral Gervais ; amiral Servan ; amiral Aubert, chef d’Etat-Major de la Marine ; amiral Bienaimé ; général Marmier ; amiral Fournier ;

M. le sénateur Boudenoot ; M. le sénateur Millaud ; M: Lockroy ; M. de Lanessan ; M. Charles Bos, rapporteur du budget de la marine.

Je crois désormais, après ceci, que la question de la juxtaposition d’un port de guerre et d’un portde commerce ne pourra plus être une arme entre les mains des adversaires de Bizerte.

Après les phosphates de Thala qui allèrent à Tunis, les minerais de fer de l’Ouenza menaçaient d’aller à Bône; Bizerte se voyant complètement déshérité, nos coriipatriotes perdirent tout espoir. L’arrivée au ministère de M. Pelletan, qui suspendit les travaux de l’arsenal de Bizerte (pour faire des économies !!!), donna le coup de grâce aux Bizertins et les faillites se produisirent journellement, c’était la-ruine!

Il faut avouer que, si nos colonies manquent de colons nationaux,, de tels exemples ne sont pas précisément pour encourager l’émigration.

J’emprunte les passages d’unelettre exprimant les sentiments d’un Français de Bizerte sur la situation de cette ville :

« On dirait qu’une vaste conspiration est tramée contre Bizerte et que la mort de cette ville est décidée en principe; Bizerte gêne tout le monde et est une robe de Nessus pour la France, c’est triste pour elle et nous qui y vivons. »

Et je pourrais en êiter encore d’autres plus graves où les responsables sont directement visés… Je préfère momentanément m’abstenir, nous verrons plus tard. Enfin, veut-on encore une preuve de l’état d’abandon dans lequel on laisse croupir Bizerte? L’éclairage de la ville est « assuré »par des lampes à pétrole qui fument et s’éteignent « au moindre souffle qui d’aventure », . Alors les rues et les quais sont plongés en pleine obscurité! Que ferait Bizerte, cité essentiellement militaire en cas de mobilisation ou de siège? Que d’inconvénients créerait à nos troupes l’absence d’un éclairage satisfaisant? Qu’attend- on pour doter Bizerte de l’éclairage électrique?

Lors du vote de l’emprunt tunisien de 75 millions, le Parlement exigea, en raison de considérations stratégiques, que la première ligne ferrée à construire en Tunisie fût celle de Nebeur-Beja-Bizerte; cette voie ferrée est en construction et, avec une autre vers Tabarka, Bizerte peut évidemment compter sur un certain trafic si, comme nous l’espérons, les deux chemins de fer aboutissant à Mateur, les mimerais et marchandises ne prennent la direction de Tunis; Mateur perd en effet 200.000 francs par an du fait de la dérivation de ses produits sur Tunis. Pourquoi ? Quant au trafic du chemin de fer Bizerte- Tabarka, il sera également scindé par la zone, d’attraction de ce dernier port! C’est ce qui nous fait désirer pour Bizerte, au doute existant en ce qui concerne le trafic de ces deux lignes, la certitude du million de tonnes que l’Ouenza extraira annuellement.

Après avoir exposé les causes générales de la crise économique très grave que subit Bizerte, je veux indiquer les moyens propres à l’enrayer, je suis-en cela complètement d’accord avec nos compatriotes de Bizerte :

1° Adduction à Bizerte des minerais de l’Ouenza, fretde retour nécessaire au ravitaillement du port en charbon, le combustible devant être sans cesse renouvelé, et plus d’activité dans la construction +des chemins de fer Nebeur et Nefzas ;

2° Création d’une usine métallurgique, fonderie pour utiliser le charbon et fabriquer les obus ;

3° Création d’un port de commerce à la baie Sébra avec tout l’outillage moderne, y compris un bassin de radoub indispensable aux navires de commerce, Bizerte étant port de refuge; commencement des travaux immédiat;

4° Fonctionnement normal de l’arsenal de Sidi-Abdalah ;

5° Création d’une zone franche pour les charbons et les marchandises permettant de concurrencer Malte qui est port franc ;

6° Une division d’escadre pour se faire caréner tous les ans et un séjour de cette escadre de quelques mois;

7° Augmentation de la garnison en troupe française, garnison qu’on a jugée notoirement insuffisante aux dernières manoeuvres. Les troupes de débarquement figurant l’ennemi s’emparèrent sans effort de Bizerte, malgé la défense acharnée de la garnison. Cette situation est alarmante. Or, les effectifs de cette place sont encore considérablement diminués momentanément par les nécessités de la campagne marocaine;

8° L’éclairage électrique de Bizerte, de son port et de la ville nécessaire à la défense nationale ;

9° Construction du palais du gouverneur, promise depuis cinq ans. Le général gouverneur de Bizerte habite une maison de bas étage incompatible avec la dignité de ses hautes fonctions ; Construction d’écoles trop étroites, du théâtre si nécessaire pour distraire nos troupes, nos colons et recevoir nos marins des escadres étrangères qui fréquentent souvent dans ce port ;

10° Entente plus étroite entre la Marine, les Affaires étrangères, la

Guerre et les Travaux publics en ce qui concerne les questions bizertines ;

11° Escale à Bizerte des paquebots des grandes compagnies subventionnées allant à Port-Saïd, Indes et Indo-Chine qui, s’ils touchaient à Bizerte, prendraient la marchandise et les passagers de Tunisie. La conférence consultative a émis un voeu dans ce sens en désignant Bizerte comme escale.

Je crois avoir exposé les principales revendications bizertines et, puisque M. le Ministre des Affaires étrangères, à une question posée

par MM. l’amiral de Cuverville et le sénateur Millaud, a pris l’engagement formel, à la tribune du Sénat, d’user de toute son autorité pour développer le port de Bizerte, nous espérons qu’il voudra bien commencer par accorder le plus tôt possible satisfaction à la vaillante population bizertine sur ces principaux points ; il le peut facilement et le Parlement l’y aidera. C’est alors et seulement que Bizerte sera vraiment en état de rendre d’une façon complète les services que peut lui demander le pays.

Bizerte forte, intangible, c’est le succès de nos armes, dans « la

guerre fatale »; ne pas préparer ce succès, c’est s’exposer à la défaite,

cela devient presque une trahison.

J’en appelle au Parlement et au Pays !

Bon Loïc DE CAMBOURG.

Secrétaire de la Société des Etudes Coloniales et Maritimes.

TONNERRE. — IMP. CH. PUYFABES   

Titre : La situation économique de Bizerte et la défense nationale devant le Parlement / Bon Loïc de Cambourg

Auteur : Cambourg, Loïc de

Éditeur : impr. de C. Puyfagès (Tonnerre)

Date d’édition : 1908

Sujet : France (1870-1940, 3e République)

Type : monographie imprimée

Langue : Français

Format : 12 p. ; gr. in-8

Format : application/pdf

Droits : domaine public

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l’homme, 4-LB57-14514

Provenance : bnf.fr

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1 avril 2013

Bataille du Monte Cassino

Classé sous — milguerres @ 17 h 31 min

 

 

 

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

 

Bataille du Monte Cassino

 Bataille du Monte Cassino cassin10

 

Le terme bataille du Monte Cassino couvre en fait une série de quatre batailles de la Seconde Guerre mondiale, livrées, autour du Monte Cassino, de janvier à mai 1944, par les Alliés contre les forces allemandes pour percer la ligne Gustave afin de faire la jonction avec les forces débarquées à Anzio et d’occuper Rome.
Durant cet épisode, des centaines de bombardiers anéantirent l’abbaye du Mont-Cassin.

Contexte et géopolitique
Après l’opération Husky (débarquement et prise de la Sicile par les Alliés) en septembre 1943, puis le débarquement enCalabre et la prise de Naples, le front d’Italie s’est enlisé. Certes les Allemands ne peuvent aligner qu’une armée réduite face aux Alliés, mais le front lui-même se réduit à la largeur de la botte italienne, qui est bien plus facile à défendre que les immensités de l’espace russe.
L’Italie a théoriquement rejoint le camp allié, mais la plupart des troupes italiennes ont été désarmées ou froidement exécutées par les Allemands, comme la division Acqui sur l’île grecque de Céphalonie2. Les Allemands ont installé une république fasciste fantoche dans le nord de la botte, la république de Salò, dirigée par Mussolini. Si les Allemands disposent de troupes moins nombreuses que les Alliés, celles-ci sont solidement retranchées sur un solide dispositif de défense couvrant toute la largeur de la péninsule italienne, qui atténue leur infériorité numérique : échelonné sur plusieurs lignes, ce dispositif est constitué par une série de fortifications plus ou moins denses, qui utilisent les sommets desApennins comme un véritable rempart. Les quelques vallées ou plaines littorales permettant les communications du sud vers le nord sont, quant à elles, entièrement minées et parsemées de réseaux de barbelés. La plus redoutable de ces rangées défensives est la ligne Gustav, qui s’appuie sur la région montagneuse des Abruzzes et dont le verrou est constitué du massif fortifié du Monte Cassino.
Le maréchal allemand Kesselring barre ainsi fermement la route de Rome aux Alliés, tandis qu’après la conférence de Téhéran, fin 1943 avec les Soviétiques, un autre front doit être ouvert en Europe occidentale. Le théâtre de laMéditerranée et des Balkans est relégué au second rang, au grand dam de la Grande-Bretagne, qui a bien du mal à influer sur le cours des événements entre les deux grandes superpuissances : l’Union soviétique et les États-Unis.

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Du point de vue géopolitique, Winston Churchill voulait contrer directement et immédiatement l’avancée soviétique déjà amorcée dans les Balkans. Du point de vue militaire, la topographie montagneuse de la région favorise la défense et les combats auraient été très coûteux. Mais, après la campagne d’Afrique du Nord, les États-Unis mènent de plus en plus les affaires militaires par la valeur relative de leurs engagements, et l’URSS n’a aucun intérêt à voir ses ambitions en Méditerranée contrariées. Pour ces deux puissances, le débarquement en Sicile n’est que le préambule à la campagne d’Italie, qui elle-même n’est que le prélude à l’opération Overlord (nom anglo-saxon de la bataille de Normandie débutant par le débarquement en Normandie), en attendant que le renforcement en matériel et troupes destinés à cette dernière soit prêt en Grande-Bretagne.
Début 1944, les Alliés ont donc finalement choisi la Normandie comme axe d’attaque principal, et le gros de leurs efforts se concentre sur la préparation de cette opération gigantesque. Dans ces conditions, les opérations alliées en Italie n’ont pas la priorité. De plus, les Allemands ne semblent pas prêts à abandonner Rome sans en faire payer le prix fort.

Chronologie
Janvier – mars 1944 : échec des attaques frontales anglo-américaines sur Cassino
Les Alliés veulent rompre la ligne Gustav pour pouvoir atteindre Rome, tandis que les Allemands essayent de freiner au maximum l’avance alliée. Le général Eisenhower, commandant suprême des forces alliées, le général Clark de la Ve armée américaine, et le général Leese de la VIIIe armée britannique, sont opposés au feld-maréchal Albert Kesselring, commandant en chef, et au général Heinrich von Vietinghoff, commandant de la Xe armée allemande.
Kesselring va définir la situation de la bataille autour du mont en tenant une coupe de vin d’Asti en présence de ses officiers : « Les Anglo-Américains et leurs alliés français occupent le fond de ce verre. Et nous, nous sommes assis sur le bord ! »
Les Alliés engagent à l’origine une division blindée et six divisions d’infanterie, puis, par la suite, trois divisions blindées et treize divisions d’infanterie, soit 300 000 hommes. Les Allemands ont au début quatre divisions de Panzers et cinq divisions d’infanterie, auxquelles s’ajoutent par la suite une division de Panzergrenadiere et cinq divisions d’infanterie, soit 100 000 hommes.
Il faut quatre opérations aux Alliés pour qu’ils parviennent à s’emparer du Monte Cassino et de son monastère, pour dégager la vallée du Liri, seule voie pour prendre Rome. La hauteur sur laquelle se trouve le monastère (516 mètres) est la clef du dispositif défensif allemand. Elle surplombe la ville de Cassino, ainsi que la route nationale, et domine les vallées du Rapido au sud-est et du Liri au sud-ouest. Durant trois mois, le général Von Senger und Etterlin renforce ses défenses. La première division parachutiste d’élite des Fallschirmjägersoutenue par des bataillons d’infanterie et le 14e Panzerkorps sont chargés de sa défense.
Au début du mois de janvier, les Alliés lancent une succession de raids de 3 000 bombardiers contre les voies de communication allemandes. Le 15 janvier 1944, le 2e corps américain du général Keyes prend le mont Trocchio avec le soutien du corps expéditionnaire français (CEF). Cette unité française, composée essentiellement de troupes de l’Armée d’Afrique et commandée par le général Alphonse Juin, est en effet engagée sur le front d’Italie aux côtés des Américains depuis le mois de décembre 1943.

 

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Le 17 janvier 1944 commence la première bataille du Monte Cassino. Initialement, le plan prévoyait que le CEF opère une attaque de diversion visant à déborder Cassino par la montagne, au nord-est, en atteignant Atina par le mont Santa Croce et le Carella ; tandis que le 2e corps américain, avec une partie de la 1re division de chars, marche sur les villes de Cassino et de Sant’Angelo, et que le 10e corps britannique progresse vers Minturno. Toutes ces opérations doivent préparer l’opération Shingle, qui consiste en un débarquement à Anzio-Nettuno, prévu pour le 22 janvier 1944, sur les arrières du flanc droit de la ligne Gustav. Lors de la première phase des opérations, le 10e corps britannique du général McCreery parvient à franchir le fleuve Garigliano, près de son embouchure. Il arrive le 19 janvier près de Castelforte. À partir du 20 janvier, les Allemands lancent des contre-attaques qui sont repoussées au bout de douze jours. Dans une seconde phase, le 2e corps américain du général Keyes lance la 36e division contre Sant’Angelo, appuyée par la 34edivision qui attaque Cassino. La tentative de franchissement du fleuve Rapido par la 36e division échoue toutefois le 20 janvier 1944. La 34e division réussit presque à prendre Cassino et le monastère : ils approchent à 300 mètres seulement de l’objectif. Lorsque la 4e division indienne vient relever les Américains, la division ne compte plus que 840 hommes sur les 3 200 présents au début de l’attaque.
Au début du mois de février, les Allemands ont reconquis la majeure partie du terrain perdu. Le 6 février 1944, la 36e division américaine est relevée par la 2e division néo-zélandaise. Les troupes débarquées à Anzio sont, quant à elles, immobilisées par les forces allemandes.

 

 

cassin14
Soldats italiens

 

De son côté, si le CEF n’a pu s’emparer du mont Santa Croce et du Carella, faute de réserves, il a enregistré de nombreux succès sur un terrain escarpé particulièrement difficile : la prise de La Selva, de la Costa San Pietro (1 450 mètres d’altitude), d’Acquafondata et de la Monna Casale (dont les deux sommets jumeaux culminent à 1 220 et 1 225 mètres) ont constitué souvent autant d’exploits sportifs que militaires. En deux mois, la 2e DIM puis la 3e division d’infanterie algérienne (3e DIA), appuyées par deux groupements de tabors marocains (GTM), ont obtenu des résultats significatifs : une avance de plus de 15 kilomètres à certains endroits en pays montagneux, la capture de 1 200 prisonniers, la mise hors de combat d’une division allemande en entier. Au cours de l’offensive de janvier 1944, les tirailleurs nord-africains ont été les seuls à menacer sérieusement la ligne Gustav, réussissant même à la rompre au Belvédère lors de l’incroyable assaut du 4e régiment de tirailleurs tunisiens (4e RTT). Plus tard, dans ses mémoires, le général de Gaulle écrira que lors de cette bataille, « le 4e régiment de tirailleurs tunisiens accomplit un des faits d’armes les plus brillants de la guerre au prix de pertes énormes »3. Mais ces opérations sur le flanc nord-est de Cassino ne constituent pas la priorité de l’état-major anglo-américain, qui persiste à vouloir enfoncer le verrou du Monte Cassino par une attaque frontale.
Du 15 au 18 février 1944 se déroule ainsi la deuxième bataille du Monte Cassino. La 4e division indienne et la 2e division néo-zélandaise se préparent à prendre d’assaut le Monte Cassino, en passant par la crête de la Tête de Serpent, et à s’emparer également de la gare du chemin de fer de Cassino. Le 15 février 1944, le commandement allié ordonne le bombardement du monastère du Monte Cassino. 224 appareils larguent 420 tonnes de bombes qui rasent le monastère : les Alliés pensaient que des observateurs allemands se trouvaient sur les toits, ce qui était faux. La destruction du monastère permet toutefois aux Allemands d’en faire une véritable forteresse. L’attaque terrestre est déclenchée le 16 février. Les Néo-Zélandais prennent la gare de Cassino, mais doivent peu après s’en retirer. Le 17 février, la 78e division britannique se joint au corps néo-zélandais, mais le lendemain, l’opération est suspendue. Le mauvais temps neutralise les mouvements durant 3 semaines. Du 14 au 22 mars, la bataille reprend. Le général néo-zélandais Freyberg attaque en direction du sud, le long des deux rives du fleuve Rapido, après des bombardements intensifs. Les Alliés veulent s’emparer de la ville de Cassino, mais après 6 jours de combat, le corps néo-zélandais est obligé de se retirer. La situation s’enlise et la propagande allemande s’en donne à cœur joie : sur les murs de l’Europe occupée une affiche compare l’avancée des armées alliées en Italie à celle d’un escargot !
Mai 1944 : succès de la manœuvre française de débordement au sud de Cassino (bataille du Garigliano, opération Diadem)
Du 11 au 19 mai ont lieu simultanément les troisième et quatrième batailles du Monte Cassino : la bataille des Français et celle des Polonais.
Au printemps 1944, les Alliés opèrent un repositionnement de leurs unités en vue de leur nouvelle offensive. La VIIIe armée britannique et le Corps expéditionnaire français sont ainsi redéployés en secret. L’offensive alliée qui se prépare s’appuie sur les plans audacieux du général Juin, qui a réussi à imposer ses vues à l’état-major anglo-américain. Juin veut éviter toute nouvelle attaque frontale contre Monte Cassino, dont les défenses ont été encore renforcées et d’où les troupes allemandes d’élite paraissent impossibles à déloger. C’est au contraire par la montagne, là où l’ennemi ne s’y attend pas, qu’il faut porter l’effort principal : à travers les monts Aurunci, à 25 kilomètres au sud-ouest de Cassino, considérés par les Allemands comme « impénétrables aux armées », .
Dans le plan d’attaque4, le plus gros effort incombait à la 8e armée qui devait tâcher de « briser les lignes de défenses ennemies dans la vallée du Liri et avancer en direction de Rome ». La 5e armée avait reçu l’ordre d’attaquer et de pénétrer dans la vallée du Liri, par les monts Aurunci, ainsi que d’opérer le long de la route côtière n° 7, pour se diriger ver Minturno.

Dans le cadre de ce plan les rôles furent distribués ainsi :
• pour la 8e armée :
• Le 2e corps polonais doit « conquérir le mont Cassin et opérer contre Piedimonte ».
• Le 13e corps britannique doit traverser le Gari et attaquer dans la vallée du Liri
• Le 1er corps canadien doit avancer par la vallée du Liri à la suite du 13e corps
• Le 10e corps britannique, ayant une tâche défensive, dans le secteur nord-est du Monte Cairo, c’est-à-dire à droite du 2e corps polonais, doit simuler sur son aile gauche une attaque en direction d’Atina.
• Pour la 5e armée :
• Le corps français doit opérer contre la massif des monts Aurunci et ensuite sur le cours supérieur du Liri.
• Le 2e corps américain doit opérer le long de la route côtière n° 7.

Ce plan doit permettre de couper les positions arrières de l’ennemi, enveloppant ainsi toute la ligne Gustav. Pour Juin, seul le CEF est capable de mener à bien cette opération, grâce à l’aptitude au combat en montagne des tirailleurs et des goumiers du général Guillaume, ainsi que leurs trains muletiers.
Le plan prévoit une attaque du 2e corps polonais contre le monastère par le nord, tandis que le 13e corps britannique doit franchir le fleuve Rapido pour couper la route nationale et isoler la ville.
Tout en acceptant ce plan, Anglais et Américains doutent néanmoins que les Français puissent réussir à accomplir la manœuvre de débordement qui permettrait d’ouvrir enfin les portes de Rome. La date et les objectifs de cette offensive restent inconnus des Allemands, comme en témoigne l’envoi de leurs réserves vers Anzio, où ils prévoient une tentative de percée des Alliés. Une autre inconnue inquiète Kesselring : « savoir où et comment le CEF avec ses divisions entraînées pour la montagne et ses solides combattants marocains allait être engagé. »5.

L’opération de rupture de la ligne Gustav est initialement confiée à la 2e division d’infanterie marocaine (2e DIM), « le bélier du CEF » selon l’expression de Juin, qui doit s’emparer pour cette mission des monts Faito et Majo. L’offensive générale des Alliés se déclenche le soir du 11 mai 1944, à 23 heures, sur l’ensemble du front italien. Une intense préparation d’artillerie de 2 000 canons précède l’attaque. Mais dans le secteur de la 2e DIM ce bombardement n’arrose que les crêtes, sans détruire le dispositif de défense allemand (blockhaus, barbelés, mines…), qui sillonne les pentes que doivent gravir les tirailleurs marocains avant de pouvoir s’emparer des sommets. Dans les autres secteurs d’attaque du CEF, comme celui de la 4e division marocaine de montagne (4e DMM), aucune préparation d’artillerie n’a lieu. Cet assaut va s’avérer redoutable. Les régiments de la 2eDIM se lancent ainsi dans une attaque de nuit aux combats souvent confus et très meurtriers, mais la ligne Gustav tient toujours. Juin décide la reprise de l’offensive pour la nuit suivante, après une préparation d’artillerie plus importante et mieux ciblée. Très tôt dans la matinée du 13 mai, c’est la ruée des tirailleurs marocains sur les positions allemandes, ravagées par le « rouleau de feu » des canons français, qui finissent par céder. La prise du mont Majo par les troupes marocaines de la 2e DIM est saluée par un drapeau français de 30 m² hissé à son sommet (940 mètres) et visible à des kilomètres à la ronde, par les troupes du CEF comme par les Allemands..

L’exploitation est maintenant possible vers les monts Aurunci puis, plus à l’ouest, les monts Lépins. C’est la 4e DMM et les trois Groupes de Tabors Marocains, formant le corps de montagne du CEF, qui s’en chargent dès le 14 mai, à « un train d’enfer ». « Les Français avancent si rapidement, que les communiqués ne peuvent suivre leur rythme », rapporte un journaliste américain6. Suite à cet assaut des goumiers marocains dans les monts Aurunci, les Britanniques prirent l’habitude de qualifier toute attaque audacieuse de « goumisation »7. Les combattants marocains prennent par la suite le mont Fammera (1 175 mètres) et le mont Revole (1 307 mètres).
Parallèlement, le 4e régiment de spahis marocains (4e RSM) incorporé temporairement à la 3e DIA œuvre à la prise de Castelforte, sur le Garigliano, qui ouvre la route d’Ausonia dans la vallée de l’Ausente ; ce qui permet de déboucher sur la vallée du Liri, au sud-ouest de Cassino, derrière les lignes allemandes. De son côté, le 3e régiment de spahis marocains (3e RSM), mis provisoirement à la disposition de la 1re division de la France libre (1re DFL), participe au mouvement général de cette division qui s’engage dans la haute vallée du Liri via San Apollinare (6 kilomètres au sud de Cassino), en débordant également Cassino par le sud.
Tandis qu’une attaque aérienne détruit le quartier général de la Xe armée allemande, l’avancée du CEF, tant en montagne que dans les vallées, entame le dispositif défensif allemand de la ligne Gustav et facilite la progression des Britanniques et des Américains. Ces derniers atteignent ainsi rapidement Spigno, sur l’axe Minturno – Cassino. Le 17 mai 1944, Kesselring ordonne à ses troupes de laisser Cassino de côté, de crainte de se voir enveloppé par la manœuvre française. Le même jour, la route nationale est coupée par le 13e corps.

18 mai 1944 : victoire polonaise sur le Monte Cassino
Dans le même temps, les Polonais du 2e corps polonais du général Anders mènent la quatrième et ultime bataille. Ils ont commencé le 11 mai 1944 leur assaut sur le monastère, et, au terme de combats acharnés prennent le monastère du Monte Cassino qui tombe le 18.
Débarqués en Sicile en juillet 1943, 50 000 soldats du 2e corps polonais du général Władysław Anders, sous le commandement du général Eisenhower ont participé à la campagne d’Italie. Alors que la progression des Alliés était arrêtée au pied du Monte Cassino, ils prirent part de manière décisive à une bataille parmi les plus dures de toute la campagne d’Europe.
L’assaut avait été précédé de préparatifs, courts et discrets pour ne pas alerter l’adversaire : les sapeurs polonais ont aménagé, de nuit, chemins et routes pour acheminer en secret équipements et munitions le plus près possible du sommet et de l’abbaye. Ce chemin conserva longtemps son appellation de « Chemin du génie (ou des sapeurs) polonais »8.
Participèrent à la bataille la 5e Division des Confins, commandée par le général Nikodem Sulik, et la 3e Division de chasseurs des Carpates, commandée par le général Duch.

La partie sommitale, complètement à découvert, offrait peu d’abris naturels. Les Polonais s’accrochèrent néanmoins au terrain sous le feu allemand.
Mettant un terme à deux mois d’infructueux assauts alliés contre le rocher du monastère bénédictin et au prix d’énormes sacrifices, le 18 mai 1944 à 10 h 20, les soldats polonais du général Anders eurent l’honneur de hisser sur les ruines du monastère du Monte Cassino, le drapeau du 12e régiment de lanciers Podolski, faute de drapeau national polonais disponible. Un clairon fit sonner le hejnal mariacki, la mélodie jouée chaque heure à la Basilique Sainte-Marie de Cracovie. Un chant polonais intitulé Les Coquelicots rouges du Mont Cassin dit que « là-bas », au Monte Cassino, les coquelicots seront toujours plus rouges car ils se sont abreuvés du sang des Polonais. La victoire était chèrement acquise, mais la route de Rome était ouverte.

Les pertes polonaises s’élevèrent à :
• tués : 72 officiers, 788 sous-officiers et hommes de troupe ;
• blessés : 204 officiers, 2 618 sous-officiers et hommes de troupe ;
• disparus : 5 officiers, 97 hommes de troupe.

Le 18 mai 2004, le Pape Jean-Paul II dit dans un discours s’adressant au Président de la République polonaise :
« Chaque Polonais se souvient avec orgueil de cette bataille qui, grâce à l’héroïsme de l’armée commandée par le général Anders, ouvrit aux Alliés la route de la libération de l’Italie et de la défaite des envahisseurs nazis. Au cimetière militaire du Monte Cassino, se trouvent des tombes surmontées de croix latines et grecques, ainsi que des pierres tombales portant l’étoile de David. Là-bas reposent les héros tombés au feu, unis par l’idéal de lutter pour « votre liberté et pour la nôtre », qui inclut non seulement l’amour pour sa propre patrie, mais également la sollicitude pour l’indépendance politique et spirituelle d’autres nations. »

Bilan
Les Alliés ont perdu environ 115 000 hommes (tués et blessés). Les Français, ou plus précisément les goumiers marocains et lestirailleurs tunisiens subirent des pertes effroyables. Les Allemands perdirent 60 000 hommes. Le 19 mai, Kesselring écrit « Les Français et surtout les Marocains ont combattu avec furie et exploité chaque succès en concentrant immédiatement toutes les forces disponibles sur les points qui faiblissaient »9.

Le 20 mai, les Allemands – qui battent en retraite – voient leur situation s’aggraver : le 23, la percée des troupes alliées les encercle dans Anzio. Le 25 mai Piedimonte, extémité est de la Ligne Hitler, est pris par les Polonais. Le 26 mai, spahis et tirailleurs marocains s’emparent de la ville de Pastena, tandis que la 3e DIA occupe la localité de San Giovanni, après une lutte très violente et le plus grand combat de chars de la campagne d’Italie, au cours duquel se sont illustrés les tankistes français. La bataille du Garigliano est terminée, l’ensemble des monts Aurunci est alors aux mains de l’armée française, qui a réussi où ses alliés avaient échoué durant des mois : faire sauter le verrou de Cassino et ouvrir la route de Rome. Le 4 juin 1944, la capitale italienne est libérée. Le colonel allemand Böhmler, l’un des défenseurs de Cassino, confie dans ses mémoires : « La grande surprise fut l’attitude au combat du Corps expéditionnaire français. C’est Juin qui, en s’emparant du mont Majo et en faisant irruption dans la vallée du Liri, a réduit en miettes la porte de Rome. ». Le 29 mai, Kesselring note dans son rapport quotidien : « Spécialement remarquable est la grande aptitude tout terrain des troupes marocaines, qui franchissent même les terrains réputés impraticables, avec leurs armes lourdes chargées sur des mulets, et qui essaient toujours de déborder nos positions par des manœuvres et de percer par derrière »10. La plupart des analystes militaires considèrent la manœuvre des goumiers comme la victoire critique qui a finalement ouvert la route de Rome aux alliés11.

Après la libération de Rome, les Alliés continuent leur avancée en direction du nord de l’Italie avant de s’embourber de nouveau, au cours de l’automne 1944, face à une nouvelle ligne de défense allemande, la ligne gothique, au nord du fleuve Arno. Auparavant, plusieurs de leurs unités, dont celles du CEF, sont retirées d’Italie durant l’été pour participer à l’opération Anvil : le débarquement allié qui se prépare en Provence, programmé le 15 août 1944. Celui-ci constitue le deuxième acte de la priorité stratégique anglo-américaine définie en 1943 pour le front Ouest, après le débarquement du 6 juin 1944. Malgré l’intensité des combats pour s’emparer de Cassino, le courage et les sacrifices des troupes alliées engagées dans cette bataille, les exploits de l’armée française permettant une libération de Rome fort prometteuse, la campagne d’Italie reste donc reléguée à un rôle secondaire : « L’une des tragédies de la campagne d’Italie fut que le triomphe des armées alliées coïncida avec le début du débarquement en Normandie »12. Suite au retrait du CEF d’Italie, le général Clarke dans une lettre au général Juin soulignera « combien la part vitale prise par les troupes françaises de la Ve Armée pendant toute la campagne d’Italie contre l’ennemi commun a été universellement reconnue. »13.

Crimes de guerre et polémique après la bataille
Les accusations

Les Goumiers du Corps expéditionnaire français ont été accusés de nombreux crimes de guerre qui auraient été perpétrés au cours de cette campagne, notamment dans les environs de la région de la Ciociarie. Destruction de villages, vols et violences, mais surtout viols de masse (et assassinat de ceux qui essayaient de s’interposer)14 se seraient multiplié autour du Monte Cassino. Si en 1950, l’Union des Femmes Italiennes, organisation communiste féminine, parle d’environ 12 000 victimes15 et tente d’obtenir des indemnités pour celles-ci16, un rapport du sénat italien de 1996 fait état de 2 000 femmes violées, de 700 hommes tués17.
Ces viols commis autour de Montecassino sont mis en relief pour leur gravité et pour le nombre de victimes : perpétrés en deux jours seulement, ils sont comparables en intensité à d’autres épisodes similaires, notamment les crimes soviétiques lors de la bataille de Berlin.
De ces événements viennent les expressions populaires italiennes « marocchinate » (littéralement « marocanisés », dans le sens de « violé(e)s par des Marocains »18) et « marocchinare » (« marocaniser »). Ces événements servent de toile à un roman d’Alberto Moravia, La Ciociara, adapté en film par Vittorio de Sica : La Paysanne aux pieds nus.
Les archives et les travaux d’historiens
Les archives du S.H.A.T19. établies à partir de documents émanant du QG de la Ve armée américaine, où furent enregistrées les plaintes des victimes ou des parents des victimes, font état de 160 informations judiciaires concernant 360 individus. Il y eut 125 condamnations pour des affaires de viol, 12 pour attentats à la pudeur et 17 pour homicide volontaire. Les affaires les plus graves furent selon ces archives commises du 29 au 31 mai.
À titre de comparaison, l’historien américain J. Robert Tilly dans son ouvrage La Face cachée des GIs, rend compte de 379 dossiers archivés, de 879 cas dénombrés officiellement, et extrapolant sur ces bases pour tenir compte des affaires n’ayant jamais donné lieu à des plaintes, estime que plus de 17 000 viols auraient été commis par les GIs pendant les campagnes de France et d’Allemagne entre 1942 et 194520. Les viols commis par l’Armée soviétique sont quant à eux estimés à plus de deux millions en 1944-1945 (dont 100 000 pendant la seule bataille de Berlin, cf. l’ouvrage Une femme à Berlin)21.
L’historien Jean-Christophe Notin22 apporte d’autres explications :
• sorte de « coupables passe-partout », les Marocains sont loin d’avoir été les auteurs de toutes les atrocités de cette campagne. Certains journalistes anglais ont reconnu que les seuls incidents dont ils se souviennent n’impliquèrent pas des Marocains, mais des GI’s23. Une enquête de 1946 constatera que le gouvernement italien versait 15 000 liresau plaignant à chaque dépôt de plainte, ce qui aurait pu encourager certaines dérives ;
• selon le général Guillaume, la campagne de dénigrement est probablement née dans les milieux diplomatiques de l’Axe en poste dans les pays neutres ;
• le Reich avait également tout intérêt à diffuser les pires rumeurs sur le Corps expéditionnaire français. Une grande partie des prisonniers allemands se sont déclarés surpris du bon traitement accordé par les Français après tout ce que leurs chefs leur avaient dit sur la cruauté des Alliés. En mettant au pilori les Marocains, les Allemands auraient également tenté de leur faire endosser la responsabilité d’une partie de leurs propres crimes. De nombreux villages ont été massacrés par des éléments de la Wehrmacht ;
• pour les Italiens, faire passer les nouveaux conquérants pour les pires démons permet sans doute d’effacer une part de l’humiliation nationale et de la déchéance du fascisme.
Jean-Claude Notin conclut « que les regrettables exactions avérées, débarrassées des élucubrations de ceux qui ont voulu faire porter aux Marocains le chapeau de leurs propres turpitudes, ne fassent toutefois jamais oublier que ce même idéal guerrier les fera libérer la France et conquérir le Reich. »

Notes et références
1. ↑ (it) Gli Uomini della RSI : EDOARDO SALA [archive]
2. ↑ (fr) La tragédie de Céphalonie [archive]
3. ↑ Charles de Gaulle, Mémoires de guerre. L’unité. 1942-1944, vol. II, éd. Plon, Paris, 1960, p. 267
4. ↑ Mémoires du général Anders, op. cit. p.252
5. ↑ « Kesselring’s answers to questionnaire events in the Italian campaign » cité dans Jean-Christophe Notin, La campagne d’Italie. Les victoires oubliées de la France (1943-1945), éd. Perrin, 2002, p.378
6. ↑ Un correspondant de guerre américain remarque : « Les Français ont une haine froide, implacable de l’ennemi qui est presque effrayante ; ils sont guidés par un tel désir féroce [...] de regagner leur honneur qu’on sait qu’ils ne seront arrêtés que par la mort, et que, dans la victoire, ils ne montreront aucune merci. [...] Ils avancent si rapidement que les communiqués ne peuvent suivre leur rythme. » Voir François Broche, Georges Caïtucoli et Jean-François Muracciole (dir.), La France au combat, Paris, Perrin, SCÉRÉN-CNDP, 2007, seconde époque, première partie, p.197 : « Vers la Libération (juin 1943-mai 1944) », chapitre 3 : « Le corps expéditionnaire français en Italie »
7. ↑ « In the widely seen British television documentary The « World at War », the work of the Tabors was also lauded. A british officer commented that after Diadem the Goums were held in awe, and British troops would often refer to any particulat audacious attack as « gouming it » « , Edward L. Bimberg, The morocaan goums, Greenwood press, 1999, p.68
8. ↑ Tiré des mémoires du général Anders, le vainqueur de Monte Cassino, op. cit.
9. ↑ Georges Spillmann, Souvenirs d’un colonialiste, Presses de la cité, 1968, p.171
10. ↑ Pierre Le Goyet, La participation française à la campagne d’Italie, 1943-1944Impr. nationale, 1969, p.182
11. ↑ « Most military analysts consider the Goumiers’ manœuvre as the critical victory that finally opened the way to Rome » — Edward Bimberg, The Moroccan Goums: Tribal Warriors in a Modern War [archive], Greenwood Press, 1999 (ISBN 0-3133-0913-2)
12. ↑ général W.G.F. Jackson, officier d’État-Major du général Alexander
13. ↑ Général Juin, Mémoires du général Juin, Fayard, 1959, vol. 1, p. 355.
14. ↑ (en) Massacres and Atrocities of World War II [archive]
15. ↑ (fr) Le corps expéditionnaire français en Italie [archive] – Cairn.info, 2007
16. ↑ (it) Seduta notturna di lunedì 7 aprile 1952 [archive] – Site de la Chambre des députés italienne, séance du 7 avril 1952 [PDF]
17. ↑ (it) Norme in favore delle vittime di violenze carnali in tempo di guerra [archive] – (« Mesures en faveur des victimes de viols en temps de guerre »), site du Sénat italien, Acte no 1081 du 25 juillet 1996[PDF]
18. ↑ La Stampa, « Guerra mondiale al centro di nueve ricerche – La ciociara e le altre [archive] », 25 novembre 2002. Consulté le 26 novembre 2009
19. ↑ cote 10P11
20. ↑ (de) Sebastian Ullrich: Rezension zu: Lilly, J. Robert: La Face cachée des GIs. Les Viols commis par des Soldats Américains en France, Angleterre et en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale 1942-1945, Paris, 2003. In: H-Soz-u-Kult, 10 décembre 2003, sur hsozkult.geschichte.hu-berlin.de [archive].
21. ↑ (en) « They raped every German female from eight to 80 », The Guardian [archive]
22. ↑ Jean-Christophe Notin, La campagne d’Italie. Les victoires oubliées de la France (1943-1945), éd. Perrin, 2002, 629 pages (ISBN 2-2620-1734-4 et 978-2-2620-1734-7)
23. ↑ « le seul incident dont je me souvienne n’impliqua pas les Marocains aux cagoules mais des GI’s » – Marsland Gander, After these Many quests, MacDonald, 1949

 

 

 

 

Commentaire : commandoair40" http://militaires-d-hier.forumgratuit.org/t4486-bataille-du-monte-cassino#31371
Dure Bataille ..............que de morts pour un si petit morceau de terre .
Viols ...................qui osera jeter la première pierre .
D'après certaines personnes , les premiers au HIT PARADE ..........sont les RUSSES (plein de haine et de vodka , ont même violés des cadavre de femmes Allemandes )
Les US sont les deuxième .............le chemin est long ............Angleterre ..........France ..........Allemagne ; a leur arrivée les chiffre du nombre de viols augmentaient en flèche et ce dans chaque pays cités ci-devant , de plus les noirs , comme nos marocains , avaient bon dos .( Le racisme Allemand et Américain)
J'en arrête là .
Ceci hélas est un fait de notre Histoire

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

 

 

 

28 mars 2013

9 septembre La Corse se soulève contre l’occupant

Classé sous — milguerres @ 22 h 21 min

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

9 septembre 1943 La Corse se soulève contre l’occupant

La capitulation italienne provoque le soulèvement général des résistantscorses. Les insurgés, épaulés progressivement par des troupes venues d’Afrique du Nord, mèneront des combats contre les troupes allemandes jusqu’au 4 octobre. La Corse sera alors le premier département français libéré.

9 septembre La Corse se soulève contre l'occupant corse

VERS UNE LIBERATION

source : http://romainferrandi.jimdo.com/chapitre-3-premier-departement-francais-libere-la-corse/

Du 9 septembre au 4 octobre 1943 ; la lutte armée pour la libération résulte de l’insurrection de toute l’île, même si le fait marquant est avant tout la prise de la préfecture d’Ajaccio. Le rôle des 12 000  patriotes est décisif, l’aide extérieure de l’armée française, et notamment du 1er bataillon de choc et des troupes marocaines, salvatrice et efficace, n’est pas celle –beaucoup plus importante– qu’il aurait fallu si un débarquement allié s’était produit. Enfin l’armée italienne, désormais engagée contre l’Allemagne, n’est pas négligeable (la moitié des pertes liées aux combats de la libération furent des soldats italiens). La libération de la Corse fut un « modèle » pour le Conseil National de la Résistance dans sa stratégie de la libération de la France continentale.  

1/LES ITALIENS SE RALIENT A LA CAUSE DES RESISTANTS

Le 25 juillet, après le débarquement allié en Sicile, Mussolini a perdu le pouvoir. En août, des manifestations pour la paix ont lieu dans de grandes villes italiennes. Les Allemands pénètrent en Italie et renforcent leurs positions en Corse, en raison de la situation stratégique de l’île sur le flanc ouest de la péninsule. La brigade SS est déplacée dans le sud pour faire la jonction avec la 90e Panzergrenadier division qui reçoit l’ordre de passer de Sardaigne en Corse à l’annonce de la capitulation italienne.

Depuis la fin de juillet, il y a débat au sein de la direction du Front national : l’insurrection est-elle possible sans un débarquement simultané ? Est-il envisageable de rechercher parmi les occupants des éléments non fascistes, de nouer alliance avec eux, et de pouvoir ainsi compter sur un apport en artillerie lourde et en moyens de transport ? À la fin du mois d’août, la décision est prise : il y aura ordre d’attaquer les Allemands dès l’annonce de l’armistice italien. Des contacts clandestins ont été pris au début d’août par la direction du Front national avec le colonel commandant les Chemises noires (2) à Bastia, Gianni Cagnoni, et le général Stivala qui dirige la garnison italienne à Bastia. Cagnoni s’engage à fournir des renseignements sur les activités policières, à aider à la rédaction de tracts destinés aux soldats italiens et, en cas de débarquement des Alliés, à créer pour eux à Bastia une tête de pont. C’est en fait à Salerne, au sud de Naples, que les Alliés arrivent le 9 septembre.
Le soir du 8 septembre, la décision d’insurrection a été maintenue. Colonna d’Istria avertit Alger et somme le général italien Magli, qui commande le VIIe corps d’armée, de choisir entre neutralité, hostilité ou coopération avec les résistants. Premier paradoxe : ce général, qui soumet la population à un régime militaire sans cesse aggravé depuis avril, répond :  » … je suis avec vous « . Le désarroi règne dans ses troupes. Il y a des désertions. Dans la nuit du 8 au 9 septembre, marins italiens et allemands s’affrontent. La ville reste provisoirement aux mains des Italiens. Mais la paradoxale alliance n’est pas assurée : Magli reçoit le 9 septembre le général allemand Von Senger nommé à la tête des forces allemandes dans l’île, l’assure de sa neutralité bienveillante et ordonne de libérer les prisonniers allemands. Il ne reçoit que le 11 septembre l’ordre du Comando supremo de  » considérer les Allemands comme des ennemis « . Le général Magli ordonne la libération des résistants prisonniers en Corse. Reste le sort des déportés corses détenus dans des prisons italiennes ou à l’île d’Elbe. Les Corses incarcérés en Calabre sont délivrés les premiers par les Alliés qui y débarquent le 3 septembre. Parmi ceux de l’île d’Elbe, une quinzaine ont pu s’évader par mer dès l’arrivée des Allemands le 16 septembre. Les autres, transférés en Carinthie, province autrichienne annexée à l’Allemagne, ne pourront rentrer qu’après la fin de la guerre.

Apres l’armistice corse – italienne la tension avec les Allemands augmente : dès le lendemain de cet accord ,aux premières heures, des incidents graves se produisent dans le port de Bastia.

La défense anti-aérienne italienne tire sur des appareils allemands, un navire italien qui appareille est attaqué et incendié par les Allemands. À l’aube du 9 septembre, plusieurs navires allemands sont endommagés par les batteries italiennes et les prisonniers placés sous contrôle des autorités militaires italiennes. Ce même jour, dans la ville, patriotes et soldats italiens s’emparent de la citadelle, de la gare et des principales voies de communication ; le local de la Légion des combattants devient une permanence des résistants du Front national.
D’autres cas de coopération immédiate entre Italiens et résistants corses sont signalés (à Sartène notamment).
Ajaccio se soulève le 9 septembre. Des Allemands stationnés à la Parata sont stoppés à l’entrée de la ville, le 10 septembre, par un groupe de résistants. Ils se replient par mer, leur infériorité numérique rendant très aléatoire toute tentative d’utilisation du réseau routier. Ainsi, le port d’Ajaccio demeure libre et disponible pour le débarquement de forces amies.
Le 12 septembre, modifiant les plans de l’état-major, Hitler ordonne l’évacuation des deux grandes îles, Sardaigne et Corse, mais non sans prévoir une période transitoire qui doit permettre le regroupement des forces allemandes et l’évacuation des stocks. Ce plan exige la reprise du contrôle des axes routiers de la Corse.

C’est mal connaître la géographie de l’île et le rapport des forces. Le général von Senger tente effectivement des percées vers l’ouest de l’île, mais il prend rapidement la mesure de la détermination des partisans et refuse de s’engager dans une guérilla meurtrière et incertaine.
À partir du 17 septembre, pour assurer l’évacuation des unités dont le sort lui est confié, il concentre son action sur la voie routière de la côte orientale et sur le port de Bastia : outre la brigade Reichsführer, il faut faire passer la 90e division panzer, arrivée de Sardaigne, soit 32 000 hommes avec du matériel lourd (chars, pièces d’artillerie, matériel et véhicules divers) ; un bataillon de parachutistes italiens suit les Allemands dans leur retraite. Tous doivent aller combattre en Italie après avoir quitté la Corse

La corse tarde trop et risque la mainmise allemande sur l’île. Les patriotes ont tous la conviction qu’ils vont se trouver devant des adversaires disciplinés et bien entraînés.
Le général Giraud, conscient du danger encouru par les résistants, prend la décision, « audacieuse et risquée » selon le général de Gaulle, d’envoyer le 1er corps d’armée du général Henri Martin pour aider la Résistance.
Les Français décident d’utiliser deux sous-marins : le Casabianca et l’Arétharse, ainsi que deux contre-torpilleurs et deux torpilleurs. Le port d’Ajaccio est libre, ainsi que le terrain de Campo dell’Oro, qui subit cependant, le 12 septembre, une attaque aérienne allemande, mais où peut atterrir une escadrille d’aviation de chasse alliée.
Les premiers à débarquer sont les hommes du 1er bataillon de choc créé par le général Giraud en avril 1943. Ils font la traversée, entassés, dans le Casabianca. Placés sous les ordres du commandant Gambiez, ils sont particulièrement bien entraînés au type de combat qui les attend dans l’île. Du 14 au 17 septembre, ils attendent leur ordre de marche et sont rejoints à Ajaccio par le 1er régiment de tirailleurs marocains, par des spahis, des goumiers et des éléments de l’artillerie et du génie. Au total 6 000 hommes, 400 tonnes d’armes, des jeeps, des pièces antiaériennes, du carburant et des vivres, sont débarqués en dix jours. Ajaccio joue donc le rôle d’une tête de pont. Les troupes venues d’Algérie viennent appuyer les patriotes qui ont commencé seuls à défendre les passages entre les deux versants de l’île.

Il s’avère déjà impossible pour les Allemands de songer (du moins sans renfort) à une occupation totale de la Corse. Le général Henri Martin a pris contact avec le général Magli dès son arrivée, le 17 septembre ; chargé de la coordination des troupes débarquées, il souhaite définir les conditions d’une coopération franco-italienne. L’accord finalement conclu le 21 septembre prévoit une action commune dans le sud de l’île et une attaque convergente sur Bastia : la division « Cremona » doit, en effet, participer aux combats de Porto-Vecchio, Sotta et Bonifacio des 23 et 24 septembre et la division « Friulï » à ceux du col de Teghime à la fin du même mois.
Le 21 septembre le général Giraud vient à son tour veiller aux opérations sur le terrain et rencontrer le général Magli ; les Italiens combattent officiellement aux côtés des forces françaises et leur assurent un important soutien.

4/LA CORSE EST LIBRE
Les allemands se replient
La période des combats n’est pas vécue partout de la même façon. À Ajaccio, préfecture de 1a Corse, la libération est acquise dès le 9 septembre. La population assiste aux débarquements de troupes et exprime librement sa joie. On chante la Marseillaise dans les rues.
À Sartène, le soulèvement populaire se heurte à l’intervention allemande visant la population.

À Bastia, on se bat en ville et surtout au port, entre Italiens et Allemands. Le 14 septembre, les Allemands qui ont repris le contrôle de la situation, menacent la ville de destruction et interdisent à la population de sortir, si ce n’est entre 11 et 12 heures. Les patriotes qui, croyant leur ville libérée, ont occupé la mairie et la sous-préfecture, retournent à la clandestinité après l’intervention d’une colonne allemande venue de Casamozza et une attaque de stukas.

Très inégalement armés, souvent peu expérimentés car s’ils sont plus de 10 000 en septembre, la plupart n’a pas subi de préparation militaire sérieuse, les patriotes combattent sans aide pendant les huit ou dix premiers jours. Durant cette période, les Allemands cherchent encore à s’ouvrir les passages vers l’ouest dans les régions de l’Ospedale, de Ghisoni, Barchetta et Folelli. Dans le sud, il faut compter avec la brigade SS Reichsführer cantonnée à Sartène.
Les Allemands veulent sauver leurs dépôts de matériel et de carburant, comme celui de Quenza attaqué le 15 septembre par le Front national et les hommes du commandant Pietri : en s’assurant le contrôle des voies de communication les résistants empêchent la jonction des troupes allemandes de Porto-Vecchio avec celles de Quenza et de Sartène. La zone de Levie est devenue un verrou. Le 17, une compagnie du bataillon de choc est déterminante dans l’appui de la Résistance : malgré une intervention de leur aviation, les Allemands y sont vaincus. Le général von Senger, convaincu du coût excessif de toute action vers l’ouest, se consacre par la suite à l’évacuation de ses forces vers Bastia.

La liberation

C’est donc la seconde phase des combats qui commence : dès le 1er, sur la route de Bonifacio à Porto-Vecchio, puis le 22 dans la zone de Conca, les fauteurs qui dominent la route servent de bases pour les attaques ; mais la 90e division allemande est une division blindée, elle peut subir des pertes, être freinée, mais non stoppée.
Les groupe de maquisards sont appelés au combat au fur et à mesure de la lente progression allemande vers le nord. Ceux de Vezzani et de Prunelli di Fiumorbo agissent les 23 et 24 septembre. Les Allemands perdent le contrôle des aérodromes de Ghisonaccia et de Borgo qu’ils utilisaient pour leur évacuation et les opérations aériennes de soutien. À la fin de septembre, des combats se déroulent en Casinca. Le bataillon de choc trouve, parmi les patriotes, les guides qui lui sont d’autant plus indispensables qu’il ne possède pas les cartes d’état-major de la région. Qui plus est, une compagnie formée de volontaires recrutés sur place a pu être constituée. La population nourrit et renseigne les combattants, mais les blessés pâtissent du manque de soins : aucun service médical ne suit la progression des troupes dans cette zone.
À la fin de septembre et pendant les trois premiers jours d’octobre, les Allemands ne cherchent plus qu’à protéger leur retraite, se repliant sur le port de Bastia. Leur artillerie en retarde l’accès. Les patriotes et les « troupes de chocs » y arrivent par le sud tandis que tabors, spahis et troupes italiennes progressent par l’ouest, avec les résistants du Contenais et de la Balagne. Dans ces combats, les Marocains jouent un rôle déterminant : le col de San Stefano est enlevé le 30 septembre, le col de Teghime le 3 octobre. Le bataillon de choc prend le contrôle du Cap Corse, non sans un accrochage avec les Allemands à Pietracorbara.
Le 4 octobre, Bastia est libre, mais dévasté par les combats et les bombardements américains.

Libérée mais tres affaiblie

La 90e Panzergrenadier division quitte l’île, affaiblie par la destruction d’une centaine de chars, de 600 pièces d’artillerie et de 5 000 véhicules divers. Des patriotes sont tués au combat aux côtés des militaires français et italiens tandis que d’autres, surpris armés par les Allemands, sont immédiatement fusillés : on compte au moins 25 exécutions sommaires. Au total, l’estimation des victimes de ces combats s’établit ainsi : les troupes allemandes perdent environ 1 600 hommes dont 1 000 tués et 400 prisonniers ; les Italiens dénombrent 637 tués et 557 blessés ; du côté français, la Résistance enregistre dans ses rangs 170 tués et environ 3130 blessés ; les troupes régulières enregistrent 75 tués (dont l’aspirant Michelin, premier officier français tombé sur le sol national) et 239 blessés.

Quant aux dégâts matériels, ils sont considérables sur les lieux des combats : de nombreux ponts ont sauté, des maisons sont détruites, Bastia subit cinq bombardements alliés entre le 13 septembre et le 4 octobre, ainsi que des tirs d’artillerie. Les quartiers du port, de la gare et le cimetière lui-même sont ravagés, la ligne de chemin de fer de la côte orientale est inutilisable.
Une page qui se tourne : hommage

Au cours de sa visite en Corse, du 8 au 10 octobre, le général de Gaulle salue les efforts et les sacrifices consentis. Ses discours témoignent d’une émotion sincère. . L’île, coupée de la France continentale, dépend désormais d’Alger. Pour ses habitants, la Libération ne signifie pas la paix, mais bien au contraire la reprise de la guerre au côté des Alliés. À cet égard aussi, la situation de ce département français est unique : pendant l’année 1944, 12 000 Corses de 20 à 28 ans sont mobilisés. De plus, la région est utilisée comme base aéronavale pour le contrôle des liaisons maritimes, comme base d’attaque contre l’Italie du Centre et du Nord, encore tenue par les Allemands, et comme base de départ en août 1944 pour le débarquement en Provence.
Le 6 juin 1944, les Alliés débarquent en Normandie. Après la Corse, le Calvados sera le deuxième département français libéré. Les FFI de Caen prendront le nom de Fred Scamaroni, héros et martyr de la Résistance corse;

La Corse tient une place importante dans l’histoire de 1a Résistance et de la Libération.
C’est le premier territoire libéré, par ses habitants et par des soldats français, sans intervention de forces anglo-américaines.
Au cours de sa visite en Corse, du 8 au 10 octobre, le général de Gaulle salue les efforts et les sacrifices consentis. Ses discours témoignent d’une émotion sincère. . L’île, coupée de la France continentale, dépend désormais d’Alger. Pour ses habitants, la Libération ne signifie pas la paix, mais bien au contraire la reprise de la guerre au côté des Alliés. À cet égard aussi, la situation de ce département français est unique : pendant l’année 1944, 12 000 Corses de 20 à 28 ans sont mobilisés. De plus, la région est utilisée comme base aéronavale pour le contrôle des liaisons maritimes, comme base d’attaque contre l’Italie du Centre et du Nord, encore tenue par les Allemands, et comme base de départ en août 1944 pour le débarquement en Provence.
Le 6 juin 1944, les Alliés débarquent en Normandie. Après la Corse, le Calvados sera le deuxième département français libéré. Les FFI de Caen prendront le nom de Fred Scamaroni, héros et martyr de la Résistance corse;

La Corse tient une place importante dans l’histoire de 1a Résistance et de la Libération.
C’est le premier territoire libéré, par ses habitants et par des soldats français, sans intervention de forces anglo-américaines.

source :

http://romainferrandi.jimdo.com/chapitre-3-premier-departement-francais-libere-la-corse/

http://www.linternaute.com/histoire/categorie/evenement/57/1/a/48403/la_corse_se_souleve_contre_l_occupant.shtml

wikipedia

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