Milguerres

  • Accueil
  • > Recherche : lettre ministre guerre 1916

26 avril 2013

L’amiral Émile Lacroix

Classé sous — milguerres @ 0 h 32 min

 

retour page d’Accueil

 retour à la Seconde Guerre Mondiale

Ceux que l’on maudirait !

 Une histoire : Bizerte et la France

L’amiral Émile Lacroix
(1883-1949)

Auteur
Christophe Lacroix 
Institut Pierre-Renouvin, Université de Paris 1.

Pour une meilleure lecture je vous invite à télécharger ce document qui vous permettra de lire l’article tout en vous référant aux :

 notes L’Amiral Emile Lacroix-www cairn info

RÉSUMÉ
Né en 1883, dans les Côtes-du-Nord, l’amiral Émile Lacroix est le fils d’un gendarme. Entré à l’École navale en 1900, il fait une carrière maritime. En 1939, contre-amiral, il commande les contre-torpilleurs de l’escadre de l’Atlantique. Son navire est gravement touché à Mers el-Kébir. Promu vice-amiral et commandant de la 3e escadre à Toulon, avec autorité tactique sur la 4e escadre, il est envoyé le 21 septembre 1940 à Dakar pour prendre la tête de la Force Y, où il combat à nouveau les Britanniques. Vice-amiral d’escadre en mars 1941, il commande la 1re escadre des croiseurs à Toulon, second de l’amiral de Laborde. C’est à ce poste qu’il donne l’ordre de sabotage de ses navires. Retiré à Paris, il n’est pas touché par l’épuration et meurt le 1er août 1949.

• Aux origines de l’amiral
• L’aéronavale
• La 2e Escadre légère, la guerre et Mers el-Kébir
• Le commandement de l’Escadre de l’Armistice
• Dakar
• Toulon et le sabordage
• Le marin devient éléphant37, ou l’exil au milieu de la société

Quel parcours plus emblématique du destin tragique de la marine française durant la Seconde Guerre mondiale que celui de l’amiral Lacroix ? Emblématique au point d’avoir vécu comme siens les principaux drames endurés par la plus belle Marine depuis la fin du XVIIIe siècle : avec son navire-amiral, le Mogador, blessé à mort à Mers el-Kébir ; la réponse au défi britannique et à la nécessité de protection de l’Empire français face aux prétentions gaullistes avec le commandement en chef à Dakar ; et enfin le sabordage de ses navires à Toulon, le 27 novembre 1942. Emblématique aussi par son parcours à la fois classique, par son adhésion au gouvernement légal de Vichy et à sa politique, par sa conception intransigeante de la discipline, son amitié avec le chef de la Marine et dauphin du maréchal Pétain, l’amiral Darlan, et atypique, du moins dans les idées reçues, par son origine modeste, son caractère très marin, sa passion pour l’aéronavale, son refus de toute compromission avec les clientèles ou les politiques, son anglophilie, son désir (contenu) de faire appareiller les Forces de Haute Mer à Toulon.
2On l’aura compris, une biographie de l’amiral Lacroix est une invitation à dresser une nouvelle évaluation de l’histoire du corps des officiers de Marine, donc de la Marine en général, du conflit qui vit la disparition provisoire de cette dernière. Point de vue d’autant plus fort qu’il se constitue à partir du parangon d’un marin arrivé au sommet de la hiérarchie, au cœur des événements, à la popularité certaine, mais resté méconnu[1] 

. Mais dans cette même logique, pour bien le comprendre, il ne faut pas l’enfermer dans l’amiral de la Seconde Guerre mondiale, « l’amiral Mers el-Kébir – Dakar – Toulon », et se souvenir qu’il n’aurait pas dû devenir marin.

Aux origines de l’amiral
3Bien que né en Bretagne en 1883, ses origines ne prédisposaient pas Lacroix à embrasser la carrière d’officier de la Royale. Son grand-père, mort avant la naissance de son fils, était cultivateur à Valempoulières, situé dans les moyennes montagnes jurassiennes. Hauteurs qu’a quittées Jean-Pierre Lacroix, le père de l’amiral, pour ne plus y revenir, en s’installant dans les Côtes-du-Nord, après sept années de conscription dans la cavalerie impériale, lorsqu’on lui a proposé un emploi dans la gendarmerie à cheval, à Bégard. C’est dans ce petit village de l’intérieur des terres qu’il rencontre sa femme et installe les Lacroix dans un environnement bretonnant, simple et paysan.
4Émile Lacroix, après avoir perdu son père à l’âge de 10 ans, est pris en charge par le mari de sa sœur, Louis Le Razavet, qui lui fait découvrir, à l’occasion de vacances chez un cousin, la mer qui devient sa passion. Au point que le jeune homme profitera désormais de chaque congé pour la rejoindre, effectuant seul à pied les 25 km séparant Bégard de la ferme familiale des Le Razavet. L’adolescent sait tôt sa vocation : être marin.
5Ses brillants résultats lui permettent d’envisager la carrière d’officier de Marine. Après avoir fait sa scolarité au lycée public de Saint-Brieuc, il intègre la Flotte[2] 
de Brest, bien que son directeur ait tenté de lui faire préparer Polytechnique, ce qui lui a valu cette réponse ferme, pour 15 ans : « J’ai décidé d’être marin. Si je ne suis pas capable de devenir officier, j’en saurai toujours assez pour être matelot. »
6Après deux années de scolarité, Lacroix intègre, à la 30e place sur 101, l’École navale, sur le Borda (résumé à lui tout seul de la « vieille Marine » qui imprègne encore l’institution de la Royale à cette époque)[3] 
Cette École navale dont l’environnement est encore peu démocratisé et qui se situe entre Fachoda et l’Entente cordiale. Aspects peu anodins au sujet d’un outil de socialisation primaire au pouvoir structurant. Son entrée, permise par la politique méritocratique de la IIIe République, consacre une élévation sociale pour le jeune élève officier, « fils de simple gendarme, boursier et républicain »[4] 
. Ses camarades sont les futurs amiraux Derrien, Moreau, d’Harcourt et Marquis ; ses anciens sont Sablé, Darlan, Muselier, Le Bigot ; ses « fistots » Decoux et Godfroy. On retrouve parmi ceux-ci les principaux acteurs de la Marine du second conflit mondial. Plus particulièrement, Émile Lacroix va se lier d’amitié avec un certain nombre d’entre eux, dont François Darlan, qu’il invite chez lui à Bégard. Ces amis vont constituer le premier groupe dont s’entourera le futur amiral de la Flotte, ce que l’on appellera plus tard les Amis de Darlan, à la différence qu’ils ne lui devront pas leur carrière et qu’ils ne seront véritablement que sur le tard un relais du système Darlan.
7Du point de vue scolaire, l’École navale confirme les efforts d’Émile Lacroix. Il arrive rapidement à la 4e place et échoue au pied du podium, 5e, à cause d’un séjour d’un mois à l’hôpital. Il est durant les deux années premier en anglais. L’École d’application se passe beaucoup moins bien. Il y est sévèrement noté par son commandant, le c. v. Berryer, qui juge son intelligence « plus théorique que pratique » (ce que sa carrière démentira). Ce qui le fait chuter dans le classement et l’empêche d’être affecté, avec les meilleurs ou les mieux aidés, en Extrême-Orient. L’aspirant Lacroix embarque, en 1903, dans l’océan Indien, jusqu’en 1907, puis en Méditerranée. Il retrouve la Bretagne en 1909, comme second d’un torpilleur. En 1911, il passe une année de croisière le long des côtes américaines avec le vieux croiseur d’Estrées, affectation très maritime. Durant toute cette période où un officier prépare son premier commandement, l’enseigne de vaisseau ne fait, curieusement, pas de spécialité. Ce qui lui permettra d’avoir une carrière plus ouverte que l’ordinaire des officiers.

8En 1912, la campagne du Maroc lui offre la première occasion de se distinguer. Sur le croiseur Friant, puis sur le Du Chayla, il est ensuite détaché au port de Méhédiya, qui joue un rôle important dans le ravitaillement de Fez par la rivière du Sébou. Enfin, il est envoyé sur le croiseur Cassard, navire du commandant de la Division navale du Maroc, le c. v. Simon. En juillet 1913, il prend Forti, au nord d’Agadir. Cette action lui vaut la Légion d’honneur et la promotion au grade de lieutenant de vaisseau. Remarqué par Simon, il devient son adjoint de division, l’équivalent, pour une division, de chef d’état-major. En janvier 1914, il reçoit des félicitations du ministre pour son travail sur la prévision de la houle au Maroc et pour son étude sur les ports du même pays.
9En 1915, il obtient son premier commandement, une escadrille de chalutiers de l’Océan, qu’il est aussi chargé de mettre en état afin de les rendre aptes à la lutte anti-sous-marine dans la Manche. En 1916, il prend le commandement de la Somme, un chalutier, dans les Patrouilles de la Méditerranée orientale. Lacroix se distingue au point de recevoir cette note flatteuse du commandant des Patrouilles Fatou : « Malgré la concurrence de nombreux et excellents collègues, il s’est mis tout à fait en vedette dans la division des patrouilles, par son entrain et son mordant. Cet officier n’est heureux que quand il agit[5] et ses chefs partagent ce sentiment de satisfaction, car ils savent qu’il n’est pas une mission, pas une action de guerre qui puisse être mise entre de meilleures mains que les siennes. » En 1917, il est nommé adjoint à la base de Patrouilles de Patras et de Corinthe, avant de gagner au même poste la base de Corfou (base très importante, car point de ravitaillement des navires assurant le blocus de l’Autriche en Adriatique et point de passage de toutes les troupes rejoignant le front oriental). Ces fonctions lui valent cinq témoignages de satisfaction.

10En novembre 1918, à Bougie, en Algérie, un ami du Borda lui fait rencontrer sa future femme, Blanche Chichillianne, divorcée. Ils se marient en août de l’année suivante et Pierre (prénommé ainsi comme tous les aînés Lacroix) naît en mars 1920 à Toulon.
11En mai 1919, il est nommé capitaine de corvette et commandant de l’aviso Toul. Peu de temps après les mutineries, il est envoyé en Crimée, où il doit notamment participer à l’évacuation des troupes blanches, ce qui lui vaut des félicitations du ministre. En février 1921, il engage près d’Anapa, « faisant preuve de belles qualités militaires et de décision et de vigueur » dit la citation, le combat avec un bâtiment bolchevique qui l’avait attaqué inopinément. Il méritera durant cette campagne quatre citations.
12Après le combat d’Anapa, le Toul est en gardiennage et Lacroix est désigné pour prendre le commandement de l’aviso Du Couëdic. Mais il ne reste pas longtemps sur ce navire, lui aussi en carénage, et part à Cherbourg prendre le commandement du torpilleur Chastang. À ce poste, il s’occupe de la remise en état des torpilleurs livrés par l’Allemagne.
13Mais la Marine subit une grave crise après la guerre. De nombreux officiers doivent rester à terre, faute de pouvoir servir en mer. De bonnes appréciations lui permettent d’embarquer, mais il doit demander, pour continuer, à être maintenu comme commandant en second seulement sur le même Chastang. Cette attitude lui vaut d’être bien vu du commandant de la 2e flottille de torpilleurs, qui en fait son adjoint, sur leMécanicien Principal Lestin. Après un commandement en mer ininterrompu depuis la fin de la guerre, le capitaine de frégate Lacroix, depuis juin 1923, est obligé de travailler à la recherche d’une affectation intéressante à terre. La vacance du poste de sous-directeur du port de Brest l’amène à intervenir auprès du directeur Bréart de Boisanger, Breton franc à la brillante carrière de marin, à la Noël[6]

Cet exemple traduit la crise traversée par le métier d’officier de Marine au début des années 1920, lorsque la Marine doit accepter de se sacrifier au profit de l’Armée et de l’arme nouvelle de l’Air, prioritaires.

L’aéronavale
14Mais pour Lacroix cette période est davantage marquée par la perte de son second fils, Jacques, né le jour de Noël 1921 et mort le jour de Noël suivant. L’homme, sensible, n’arrive pas à s’en remettre (jusqu’à appeler sa fille Jacqueline et ne pas oublier Jacques dans son testament)[7] . Si les notes ne font pas apparaître une baisse de la qualité de son service (il reçoit en décembre 1923 un nouveau témoignage de satisfaction pour le concours d’honneur des torpilleurs), la famille Lacroix a suffisamment ressenti cette épreuve pour prêter à Darlan une tentative de remotivation, grâce à un nouveau centre d’intérêt : l’aéronavale[8] 

15Si l’on ne peut exactement expliquer l’origine de ce qui va constituer une de ses grandes passions et occuper le quart de sa carrière, en 1924, il s’intéresse aux essais effectués au sein du port de Brest. Le 1er décembre de la même année, il prend le commandement de l’Aéronautique maritime du 2e arrondissement (celui de Brest) et devient membre de la Commission d’études pratiques de l’aéronautique. En 1925, il crée, en prenant le premier commandement, l’École supérieure de la navigation aérienne. Le c. f. Lacroix reçoit pour cela deux lettres de félicitations du ministre. Enfin, en 1926, il est nommé commandant de l’aviation maritime de la 4e région, à la base aéronavale de Karouba (Bizerte).

16En 1928, souhaitant reprendre la mer, après avoir perdu l’habitude du commandement durant toutes ces années où il s’est occupé de l’aéronavale, il demande à être mis sur la liste des officiers désireux de servir en mer. Il est nommé commandant en second du nouveau croiseur lourd Duquesne. Promu en janvier 1930 capitaine de vaisseau, il devient auditeur au Centre des hautes études navales (CHEN), réservé aux officiers destinés à occuper les hautes fonctions de commandement. Le vice-amiral Bréart de Boisanger, commandant du CHEN depuis peu, qui avait demandé en 1925 que le c. f. Lacroix y entre, n’y est probablement pas étranger. Appréciant Lacroix, il le classe premier de sa promotion pour un commandement. Ainsi, en juillet 1930, celui-ci prend le commandement du récent et beau croiseur de 10 000 t Suffren, dans la 1re Division de croiseurs du contre-amiral Descotte-Genon. Il récupère, avec les deux autres croiseurs de la division, les élèves de l’école d’application, perdue en mer. Si pour le « pacha » le pouvoir de former l’avenir de la Marine constitue une joie réelle, l’expérience est un échec, à cause de la mauvaise volonté des officiers du bord de s’en occuper, en plus du service habituel[9] 

En juin 1931, le c.-a. Darlan succède à Descotte-Génon. En octobre, le Suffren fait partie de la représentation de la France lors des cérémonies du cent cinquantenaire de la bataille de Yorktown, aux États-Unis. Il reçoit à son bord le maréchal Pétain, représentant la France, pour la traversée de l’Atlantique. Cet embarquement laissera d’ailleurs un goût amer à la Marine, Pétain ayant tenu, en bon terrien, des propos désagréables sur un bâtiment incapable d’être constamment prêt à se battre, suite à une avarie qui l’avait immobilisé. Cependant, le c. v. Lacroix n’en gardera pas un mauvais souvenir, au point, plus tard, de faire trôner dans son salon la photographie, autographiée à l’occasion, du vainqueur de Verdun. Cet intermède maritime lui permet d’être absent de l’aéronavale pendant la période la plus vive de l’affrontement avec le ministère de l’Air. Il ne sera donc jamais vraiment inquiété par la menace d’un transfert des personnels entre les ministères.

17En juin 1932, il prend le commandement du porte-avions Béarn. Il retrouve l’aéronavale, mais en tant que commandant d’un navire cette fois-ci. Son service, prévu pour durer une année, est prolongé suite à une demande du v.-a. Dubois, commandant la 1re Escadre, au chef d’état-major général Durand-Viel, car le Béarn a bien progressé sous sa direction et Lacroix a « son bateau et ses marins bien en main »[10]. En 1934, il quitte le porte-aéronefs pour la base aéronavale de Berre, le temps d’un été. En septembre, il est à la tête de l’aviation de la 3e Région maritime, la plus importante, celle de Toulon. Promu, le 20 mai, contre-amiral, il est nommé quelques jours plus tard par Durand-Viel à ce qui sera le sommet de sa carrière dans l’aéronavale, la direction du service aéronautique à l’état-major.

18L’aéronavale, contrairement à une idée reçue, commence à être prise en considération. Lacroix succède et précède des éléments brillants de la Marine, Godfroy et Michelier, très proches des chefs d’état-major général Durand-Viel et Darlan, témoignant de leur part d’une prise de conscience plus précoce qu’on a voulu le dire. Le problème est d’ordres budgétaire, politique, industriel et stratégique. La Marine doit, dans la perspective du conflit à venir, s’orienter vers une guerre de liaison (méditerranéenne pour la France), nécessitant la construction prioritaire de navires de ligne. La crainte de voir certains projets confisqués par l’armée de l’Air l’incite à ne pas trop s’engager en avant, d’autant qu’elle n’arrive pas toujours à des résultats concluants dans sa production (à cause notamment des grèves du Front populaire, de l’échantillonnage)[11] 
Les deux années de Lacroix (favorisées par une conjoncture permettant des moyens supplémentaires et une menace de l’Air qui commence à se dissiper) entament la recherche d’une nouvelle cohérence stratégique de l’arme aéronautique, avec des armes de projection offensives (les hydravions torpilleurs lourds et les projets de porte-avions), avec l’abandon progressif du dogme de l’hydravion (avec les Dewoitine) et la prise en compte de la Défense contre avions à tir rapide (les 20 mm auront cependant besoin d’être complétés par du 37 mm). La rédaction d’un règlement de bord spécifique marque également un souci de rationalisation. Il restera toutefois de nombreuses imperfections au début de la guerre.
19Lacroix est donc, pendant ces quinze ans, présent à tous les postes de l’aéronautique maritime. Si on ne peut exactement le qualifier de pionnier, au sens où il s’est engagé dans l’aéronavale lorsque celle-ci existait déjà en tant qu’organisation, il est un des artisans les plus importants de l’élaboration de l’outil aéronaval français. Appartenance appuyée par des ailes d’observateur d’aviation, portées sur l’uniforme, fièrement affichées.

La 2e Escadre légère, la guerre et Mers el-Kébir

20Après son refus d’une promotion à l’état-major, Darlan, chef d’état-major général depuis janvier 1937, lui donne le commandement de la 2e Escadre légère (EL), constituée de contre-torpilleurs qui sont parmi les meilleurs du monde. Son navire amiral est le beau Mogador[12] 
Il est basé à Brest, avec l’escadre de l’Atlantique, sous les ordres de l’amiral Gensoul.
21À ce poste, il doit d’abord assurer à la tête de cette escadre, fierté de la Marine, un travail de représentation sur les côtes bretonnes, mais aussi sur les côtes ibériques. Il en profite pour observer le mouvement des navires allemands dans les ports espagnols. Lors de la déclaration de guerre, la 2e EL escorte les convois dans l’Atlantique et est endivisionnée avec les Anglais. Le c.-a. Lacroix participe notamment à la poursuite duGraf Spee, prenant un temps la tête d’un groupe franco-britannique. Avec la mise en application de la nouvelle répartition des forces navales alliées, la Force de Raid, constituée après la recomposition de l’escadre de l’Atlantique, gagne la Méditerranée et mouille dans le port de Mers el-Kébir, à partir du 28 avril.

22La guerre ne s’arrête pas avec la demande d’armistice du 17 juin. La 2e Escadre légère effectue des sorties, cherchant vainement une flotte italienne. À partir du 25 juin, les navires sont immobilisés, attendant la démobilisation des réservistes. L’Amirauté a donné des consignes pour le sabordage des navires, en cas de tentative d’une puissance étrangère de s’en emparer. Les relations franco-britanniques se sont dégradées et la visite à l’amiral Gensoul de l’amiral anglais North, dans le but d’obtenir un ralliement à laRoyal Navy, accentue l’inquiétude. Nombreux sont ceux qui, comme Lacroix, croient en la possibilité d’une attaque[13] 
23Les sentiments du contre-amiral Lacroix, à ce moment, nous sont connus grâce à un déjeuner pris à bord du Mogador, le 1er juillet, par son neveu Émile Le Razavet. La conversation porte sur l’état moral des marins de Mers el-Kebir et Lacroix regrette de ne pas avoir, à cause des conditions d’armistice, de grand-garde au large ou de surveillance aérienne. Il ajoute que sa seule source d’information est le centre naval de Nemours[14
Il est obsédé par l’exemple d’Aboukir, évoqué à nombreuses reprises, et craint d’être « coincé » dans le port, sans pouvoir réagir[15] 

Et ce n’est pas l’attitude de « cet amiral [Gensoul] coincé dans son Dunkerque », avec lequel il n’a eu aucun contact depuis plus de trois jours, qui le rassure[16
24Mais il est surpris quand il reçoit, le 3 juillet à 7 h 30 GMT, l’ordre de prendre les dispositions de combat. Il semble qu’il ait alors donné la consigne de préparer l’appareillage des contre-torpilleurs (qui est l’étape suivante et qui implique de pousser les feux), une heure en avance[17] 
À 9 h 30, il participe à la réunion des amiraux autour de Gensoul et déclare : « Ces gens-là [les Anglais] considèrent tout ce qui flotte comme un ennemi en puissance… ; ils vont nous couler ! »[18] 

Vers 15 h 30, il croit que la pose de mines à l’entrée du port d’Oran, par des hydravions, est une attaque à la torpille. Si celle-ci est infirmée, le mouvement ne peut que le renforcer dans son idée[19] 
À 16 h 18, le Mogador intercepte le dernier ultimatum britannique : « Si une des propositions n’est pas acceptée pour 16 h 30, il faut que je coule vos bâtiments. » À 16 h 28, les contre-torpilleurs reçoivent la consigne « appareillez tous immédiatement », qu’ils commencent à exécuter. Le Volta retransmet aussitôt le message du commandant en chef : « Prenez poste de mouillage prévu. » Lacroix répercute l’ordre, avant de l’annuler, « jugeant préférable de ne pas les faire mouiller [jeter l’ancre] ». Il veut pouvoir sortir le plus rapidement possible. À 16 h 56, les premiers obus tombent sur la rade. Le Mogador, à toute allure, montre la voie, mais il est obligé de s’arrêter pour éviter un remorqueur, qui dégage les filets de la porte. Un obus anglais de 380 tombe sur les grenades anti-sous-marines et volatilise le quart arrière du navire. L’amiral Lacroix, qui avait été renversé, légèrement ensanglanté par la déflagration, se lève et fait signe aux autres contre-torpilleurs, des mains, de continuer sans lui. Désormais, il va s’occuper de sauvegarder le navire et d’apporter les premiers secours.
25Huit jours plus tard, il revoit son neveu à Alger, avant de gagner Toulon. Il évoque les Anglais seulement pour dire qu’il avait des amis en face et regrette d’avoir perdu, avec sa cabine, sa collection de Shakespeare !

Le commandement de l’Escadre de l’Armistice
26Mais la carrière de l’amiral Lacroix va prendre un tournant historique après Mers el-Kébir, plus précisément le 10 juillet 1940, lorsqu’il est nommé chef de la 3e Escadre, avec autorité tactique sur la 4e escadre et la 2e Escadre légère, sous les ordres théoriques de l’amiral Gensoul[20] 

Promu vice-amiral, le 29 juillet, il est confirmé à son poste le 10 août, au moment du départ de son ancien chef. Derrière cette fonction apparaît en fait un commandement unique (au statut provisoire, à cause des négociations avec la Commission d’armistice et de l’incertitude sur l’avenir de la flotte), sous les ordres directs et indirects de Lacroix, de toutes les forces navales opérationnelles de métropole et d’Afrique (une partie importante est indisponible, soit à cause du blocus britannique, soit à cause de dommages), qui auraient dû constituer l’escadre de la Flotte de l’armistice. Ce commandement ne prendra forme qu’avec la constitution, le 24 septembre, des Forces de Haute Mer[21] 

27Cette fonction récompense des qualités de commandement opérationnel. L’amiral Lacroix est un chef de guerre, à l’image et à la popularité fortes (consacrées par les surnoms « Mimile » et « Lagadec »[22] et nécessaires dans une période qui a besoin de personnalités capables de susciter l’adhésion. Elle est aussi opportuniste, à cause des relations amicales entre Darlan et Lacroix et de l’absence, pour causes diverses, de nombreux cadres qui auraient pu prétendre à cette affectation.
Dakar
28Le hasard des événements va encore rattraper le v.-a. Lacroix et l’obliger à s’affronter à nouveau avec les Alliés d’hier. Le 21 septembre, il est nommé dans l’urgence à la tête de la Force Y, qui était commandée par le c.-a. Bourragué. Celui-ci, sous la contrainte d’un affrontement en situation d’infériorité avec les Britanniques, a dû renoncer au projet de reconquérir les colonies passées à la dissidence et revenir à Dakar. L’amiral de la Flotte a pris, sur l’instant, ce geste pour un acte de faiblesse et l’a démis de ses fonctions, au profit de son supérieur hiérarchique, dont l’assurance d’un esprit ferme et dévoué au service du gouvernement français, l’autorité charismatique, maritime et guerrière sont autant de garanties pour la réussite d’une mission de guerre et de maintien du territoire au sein de l’Empire.

29Quand l’amiral Lacroix arrive à l’aéroport de Ouakam, il s’informe de la situation auprès du contre-amiral Landriau, commandant de Marine Dakar. Il rend compte à l’Amirauté de ses impressions :
30« De l’ultimatum anglais [adressé à Bourragué lorsqu’il essayait de regagner la base] se dégage notion que toute force réunie à Dakar gêne Britanniques. Stop. Logiquement cela doit conduire soit à blocus soit à attaque Dakar. Pour le moment attaque paraît aléatoire. Stop. Par contre blocus possible et conduit à étouffement complet AOF. Stop. Ce blocus ne peut être qu’accéléré par acte hostile ou attitude déloyale de notre part.Quarto. J’estime, étant donné nos moyens, que seule solution est, sur le plan gouvernemental, établir avec les Britanniques un accord au moins tacite permettant passage transports prévus en personnel et ravitaillement question vitale pour nous, et tout faire pour éviter hostilités ouvertes entre France et Angleterre. »[23]
31On voit bien que, si le diagnostic est visiblement erroné, on est loin du bouffeur deyoums[24] que des historiens britanniques ont voulu décrire en parlant de lui[25] 

On peut aussi noter l’accord parfait avec la politique de modus vivendi recherchée par le gouvernement avec la « Perfide Albion ».
32Au niveau opérationnel, le premier souci du commandant en chef des forces navales et, compte tenu du rôle de la Marine, du responsable de la défense de la base, est de rendre ses navires manœuvrables, pour éviter le piège de Mers el-Kébir, en les faisant mouiller dans la baie de Rufisque, qui deviendra le « ratodrome », lorsque les croiseurs seront encadrés des heures durant dans cet espace réduit. Incapables d’atteindre les bâtiments de la Force Y, qui empêchent tout débarquement, et touchés par le tir des batteries côtières, les navires britanniques sont obligés de se retirer. Dakar est la dernière grande bataille navale française et une victoire à l’importance stratégique, car elle permet au gouvernement français d’assurer son influence sur l’AOF. face aux visées gaullistes et d’être en meilleure posture dans les négociations avec l’Allemagne.
33Mais chaque médaille a son revers. L’Amirauté, envisageant au moment de la bataille d’employer les forces navales disponibles à Toulon contre les Anglais, a rappelé en activité l’amiral de Laborde (qui intégrait la réserve) et donné à celui-ci l’autorité qui était celle de Lacroix, constituée organiquement en Forces de Haute Mer. Il est impossible de renvoyer Laborde dans ses foyers immédiatement. Le v.-a. Lacroix doit rester à Dakar.

Toulon et le sabordage
34Le 25 mars 1941, il est promu vice-amiral d’escadre, commandant la 1re Escadre de croiseurs à Toulon, sur l’Algérie, sous les ordres de l’amiral de Laborde. On peut s’étonner du maintien de celui-ci, aux dépens d’un chef populaire, aux qualités maritimes certaines et ami, lui, du chef de gouvernement Darlan. Mais ce dernier doit composer avec les Allemands, leur donner le maximum de garanties pour obtenir des avantages, et de ce point de vue-là Laborde est bien mieux placé que Lacroix, qui ne dispose pas de relais dans les milieux de décision[26] 

De plus, le commandant des Forces de Haute Mer l’a assuré de sa fidélité[27] 
Rien n’impose donc son départ. Au contraire, Darlan veut mettre à profit ce délai pour installer aux commandes de la flotte une nouvelle génération, toute dévouée à sa personne, avec les amiraux Gouton et Bléhaut, pour l’automne 1942, juste avant un changement de situation qu’il entrevoit pour le printemps 1943. L’amiral Lacroix, qui arrive près de la limite d’âge, est sacrifié. Le destin a décidé qu’il devrait vivre sa plus grande souffrance, couler ses navires.
35Le débarquement allié en Afrique du Nord a pour première conséquence à Toulon de repousser la cérémonie de passation de commandement, qui devait avoir lieu le 13 novembre. Le commandant de la 1re Escadre de croiseurs, qui aurait dû céder sa place au c.-a. Bléhaut, vit difficilement ces jours de novembre si particuliers, où il est difficile de savoir où est son devoir. Beaucoup veulent aller au devant des Anglo-Américains pour venger leurs camarades morts à Casablanca. D’autres, probablement la majorité (mais les sentiments étaient mélangés), souhaitent un renversement d’alliances, sans autant définir une attitude politique précise, faisant confiance pour cela au Maréchal. Le désarroi prime. L’atmosphère devient difficile au sein des Forces de Haute Mer. Pour la première fois depuis les mutineries de la mer Noire, des manifestations ont lieu sur les bâtiments pour demander un appareillage, même sur l’Algérie de Lacroix, dont la personnalité imposait pourtant. Depuis la réponse négative de l’amiral de Laborde à l’appel de l’amiral Darlan de le rejoindre à Alger, les marins savent qu’ils sont dans l’impasse, coincés entre les Allemands et l’impossibilité de rejoindre les Alliés, tant qu’une solution politique n’aura pas assuré le renversement d’alliance et évité ainsi un deuxième Mers el-Kébir[28] 

Mais c’est le « Comte Jean » (de Laborde) qui tient les cartes en main.
36Laborde, avec lequel Lacroix a de mauvaises relations[29]
. Outre leurs éducations différentes, qui se retrouvent dans leurs façons de traiter les subordonnés, les « humbles », leur lecture politique des événements n’est pas la même. Le v.-a. e. Lacroix veut, sinon rejoindre Darlan (ce qui est cependant probable, mais non prouvé), du moins appareiller. L’amiral Darrieus (qui servait alors dans les Forces de Haute Mer) raconte ce souvenir d’enseigne : « Les jeunes officiers et les jeunes marins voudraient partir, certains le confient. Mais à mesure que l’on grimpe dans la hiérarchie l’ardeur combative diminue. Il y a des exceptions et je vois encore la tête de l’amiral Lacroix, furieux de rester. »[30] 
Ce témoignage est confirmé par ceux d’autres officiers de la flotte de Toulon, sans même compter l’impression qu’il a laissée dans sa famille[31] 

Le commandant de la 1re Escadre n’est pas cependant allé au-delà, jusqu’au conflit public avec l’amiral de Laborde. Son sens de la discipline, son respect du supérieur, qui l’a toujours obligé à ne pas mettre en doute ses décisions (ce qui l’amènera à ne pas participer à l’opprobre jeté sur Gensoul), sa volonté de ne pas laisser les divisions s’installer au sein de la Marine empêchaient un tel acte d’insubordination, assimilable à une mutinerie. La réalité des moyens était aussi un obstacle, même s’il était le seul à pouvoir le faire, par son élévation hiérarchique, son autorité, sa popularité[32] 

Si l’on dépasse les difficultés d’appareillage à proximité des Allemands (mais la menace n’était encore pas trop sérieuse au 13 novembre), la « vigilance » britannique qui aurait pu amener une bataille en pleine mer, à cause de la présence du vainqueur de Dakar à la tête des navires ayant appareillé, il n’est pas sûr qu’une tentative ait pu réussir, car le second de la Flotte aurait pu ne pas être suivi par tous ses marins (et la marche d’un navire ne tolère aucune défaillance) et le commandant des Forces de Haute Mer, ayant pris des dispositions pour se protéger d’une tentative de s’emparer de lui, n’aurait pas hésité à prendre des mesures préventives s’il n’avait pas eu confiance en son subordonné. Quelles que soient les tentatives de réécrire l’histoire, la tragédie était écrite pour Lacroix et la Flotte.

37Le 27 novembre 1942, à 5 heures, le v.-a. e. Lacroix est réveillé par le commandant adjoint de l’Algérie, le c. f. Bergot[33]
Il interprète d’abord l’ordre de prendre les dispositions finales lors du sabordage, accompagnées de l’allumage des feux, comme une consigne d’appareillage, qui contredit le premier élément. Il demande une confirmation écrite et donne ensuite la consigne d’évacuer les croiseurs. Un officier allemand se présente à l’échelle de coupée. Le commandant Malgouzou doit le retarder afin d’achever le sabordage du navire, pendant que l’amiral Lacroix détruit lui-même le système radar installé clandestinement[34] 
Il les rejoint, après avoir ostensiblement salué une dernière fois les couleurs, et tente lui aussi de gagner du temps. Lacroix est fait prisonnier et emmené. Daniel Jeanlebœuf, du Strasbourg, raconte :
38« J’ai vu passer la voiture bien encadrée de l’amiral Émile Lacroix. Il faisait froid, un officier allemand a voulu lui mettre une couverture sur les épaules. Il l’a rejetée d’un geste brusque. Lorsque le véhicule roula le long des quais, on entendit : “Garde-à-vous ! L’amiral !” Et plusieurs marins criaient : “Vive Mimile !” en agitant leur bonnet. Mais d’autres pleuraient. »[35] 

39Il est retenu deux jours avec certains amiraux et commandants de vaisseaux. Passé dans la 2e section, il se retire avec sa famille à Paris et quitte la Marine sur le sabordage de ses navires. Il doit tenter de démarrer une nouvelle vie, loin de ce qui a été toute sa vie[36] 

Le marin devient éléphant[37] ou l’exil au milieu de la société
40Émile Lacroix tente d’abord de diriger une entreprise de renflouement de bateaux. Mais la découverte de malversations lui fait demander un audit et démissionner. Cette affaire ne fait rien pour relever à ses yeux l’image qu’il se fait du monde civil. Cela dans une ambiance de fin de régime, de la découverte de la politique répressive visible (les milieux maritimes de Dakar et de Toulon étaient préservés) et de la dérive milicienne du gouvernement. Malheureusement, de cette confrontation avec une réalité politique, il n’est resté aucune trace, Lacroix ayant toujours gardé une grande réserve vis-à-vis des affaires politiques, correspondant trop peu aux principes simples qui ont dicté sa vie. S’il a adhéré sans réserve à la Révolution nationale, qui répondait à sa conception traditionnelle de la société, son jugement est aussi celui du fils de la IIIe République, radical devenu conservateur, soucieux d’égalité. C’est dans ce sens qu’il condamne la franc-maçonnerie, symbole pour lui du copinage méprisant la valeur, et ressent un déséquilibre de la représentation juive aux postes de responsabilité par rapport au poids démographique de la population israélite. Cet abord républicain nous oblige à ne pas avoir cette vision caricaturale de l’officier de la Royale, à l’image de la pratique religieuse de ce croyant sans foi (mais dont les enfants seront profondément religieux).

41La période est aussi difficile pour le marin dans l’âme, qui doit vivre avec le sabordage de ses navires, la brutale fin d’activité, loin de la mer. Dans une ambiance de persécution pour la Marine qu’il a connue et aimée. À la Libération, il n’est pas jugé par la Haute Cour de justice, grâce à une intervention du gouvernement britannique pour que Dakar ne soit pas évoqué et grâce à la faible insistance de son ami le président de la Commission d’épuration de la Marine, l’amiral Sablé[38] 
Mais il constitue une exception. Ses camarades sont déchus de leurs droits, jugés, voire emprisonnés dans des conditions inhumaines (Esteva et Derrien en mourront). Ce martyre des amiraux de Vichy les pousse, en plus de leur habituelle proximité sociale, à se réunir, plus particulièrement dans une action de révision du procès du maréchal Pétain, notamment par une écriture de l’histoire de Vichy (c’est ce que nous avons appelé le « complot des amiraux », qui est une partie d’une organisation très structurée plus vaste, à l’origine de la thématique du « double jeu », de l’historiographie vichyste de Vichy)[39] 

42Le crépuscule moral est également physique. Lacroix souffre d’un long et douloureux cancer. Toussant, régulièrement mal, très amaigri, il n’est plus le marin énergique, solide, capable d’affronter les pires tempêtes, qu’il était (une photographie prise lors du mariage de son fils aîné, en 1948, le montre méconnaissable). La nuit, à l’hôpital du Val-de-Grâce, il revit, rapportèrent les infirmières, ses commandements. Il attend désormais de retrouver Jacques. Ce qu’il fait le 1er août 1949. Sa femme, de chagrin, le rejoindra trois mois plus tard.

NOTES
[ 1]Méconnu, comme nous le verrons plus tard, notamment à cause de son refus (exprimé à son entourage maritime et familial) que l’on parle de lui, imputable à une réelle modestie et à une conception désintéressée du devoir. C’est ce qui explique en grande partie l’originalité de ce travail, qui ne s’appuie pas sur des archives privées (qui n’existent plus), mais sur des archives administratives du Service historique de la Marine ou sur la mémoire individuelle (écrite et orale). 
[ 2]Nom de la classe préparatoire à l’École navale. 
[ 3]Dossier personnel de l’amiral Lacroix, Service historique de la Marine (SHM), CC7 4o Moderne 1071 (2). 
[ 4]C’est ainsi que l’amiral Lacroix décrivait le jeune homme qu’il était, confronté à la morgue aristocratique d’une minorité. Une anecdote de l’amiral Decoux met dans la bouche du commandant, souhaitant mettre en avant auprès du ministre radical Pelletan un élève d’origine modeste auquel il s’intéresse « tout spécialement », l’expression de fils de « simple gendarme » ; v.-a. E. Decoux, Adieu, Marine, Paris, Plon, 1957, p. 21.
Abréviations des grades : v.-a., vice-amiral ; v.-a. e., vice-amiral d’escadre ; c.-a., contre-amiral ; c. v., capitaine de vaisseau ; c. f., capitaine de frégate. 
[ 5]Souligné par le c.-a. Fatou. 
[ 6]Dossier personnel Lacroix, op. cit. 
[ 7]Testament amiral Lacroix, archives privées. 
[ 8]Cf. partie consacrée au choix de l’aéronavale : Christophe Lacroix, L’amiral Lacroix, exemple de l’officier de Marine, mémoire de maîtrise à l’université de Paris I, sous la direction du Pr Robert Frank, 2002, p. 74-78. 
[ 9]V. A. Philippon, Le métier de la mer, Paris, France-Empire, 1971, p. 30-31 ; C. A. Auphan, L’honneur de servir, Paris, France-Empire, 1978, p. 142-144. 
[ 10]Fonds privé amiral Durand-Viel, SHM, 120 GG2, lettre de l’amiral Dubois du 5 juin 1933, p. 226. 
[ 11]Huan et Coutau-Bégarie, op. cit., p. 142-143. 
[ 12]Beau, du moins dans sa conception. En pratique, par faute d’avoir voulu insérer trop d’innovations en même temps, le Mogador n’a jamais pu atteindre son rendement théorique et a souvent dû être caréné pour réparations ; cf. Jean Lassaque, Les contre-torpilleurs de 2 880 tonnes type Mogador (1936-1945), Marines éditions, 1996. 
[ 13]Contrairement à ce qu’écrit Gensoul dans son rapport, en plus de la visite de North, les survols de la base par des avions britanniques les 28 juin et 1er juillet (pour contrôler la disposition des navires), pour les éléments dont on est sûr, suffisaient à l’installation d’une certaine méfiance. Rapport de l’amiral Gensoul, SHM, série TTO 1.
[ 14]Nemours était un centre d’espionnage secret situé à la frontière marocaine, donc près du détroit de Gibraltar et de la base éponyme. 
[ 15]Lettre d’É. Le Razavet à l’auteur, le 11 juillet 2001. 
[ 16]Entretien de l’auteur avec Michel Béguin, le 13 mars 2002. Émile Le Razavet avait dit, il y a de nombreuses années, cet élément, oublié au moment de la correspondance avec l’auteur, à Michel Béguin. 
[ 17]Pour les questions posées par l’attitude de Lacroix à Mers el-Kébir, se référer à C. Lacroix,op. cit., p. 105-109. 
[ 18]Commandant Vulliez, Mers el-Kébir, Paris, France-Empire, 1975, p. 137-138. 
[ 19]Rapport de l’amiral Lacroix à l’amiral Gensoul, le 31 juillet 1940, SHM, série TTO 1. L’action de Lacroix pendant cette journée est, sauf mention contraire, issue de ce rapport. 
[ 20]Pour le commandement intérimaire de juillet, lire les télégrammes 3577, 3590 et 3591 du 10 juillet 1940 de l’Amirauté, SHM, série TTE 87-88 Grands Commandements, Flotte de l’Atlantique. À compléter par la série TTF 82 Divisions navales, 3e escadre ; pour le commandement confirmé du 10 août, voir l’organisation définie par les Instructions générales 1496 FMF 3 (sur le commandement des forces maritimes) et 1497 FMF 3 (sur l’organisation des forces navales) dans ce même carton ; pour l’autorité tactique sur la 4e escadre en juillet, consulter la série TTF 82 4e escadre SHM. 
[ 21]Ibid., série TTE 112, télégramme FMF 3 2024. 
[ 22]L’amiral Lacroix était appelé, affectueusement, « Mimile » par les matelots, car il leur prêtait une véritable attention, due sans doute à son origine semblable. « Lagadec », qui veut dire en breton « grand œil », employé surtout par les officiers, venait d’un de ses tics de langage : « mon œil ! », le geste joignant la parole. 
[ 23]Mordal, La bataille de Dakar, Ozanne, 1956, p. 161. 
[ 24]Anglais en argot baille. 
[ 25]Le général Watson, qui était de l’expédition franco-britannique dit que « l’amiral Lacroix arriva à Dakar par avion pour prendre le commandement et qu’il était particulièrement “monté” contre les Anglais, ayant perdu un neveu à Mers el-Kébir [le c. v. Pierre Lacroix était encore bien vivant à Dakar en septembre 1940 !] » (J. A. Watson, Échec à Dakar, Paris, Robert Laffont, 1968, p. 220). L’historien Arthur Marder, lui, a sa façon de traduire : « Une source française décrit Lacroix comme un personnage ordurier “vieux loup de mer hirsute, qui paraissait taillé au couteau. Il avait la réputation d’être un Amoureux de la guerre [War lover]” » (A. Marder, Operation Menace, The Dakar Expedition and the Dudley North Affair, Londres, Oxford University Press, 1976, p. 108). Le terme de warrior aurait été tout à fait juste. 
[ 26]L’amiral de Laborde ira même, le 7 novembre 1942, jusqu’à des discussions pour tenter de monter une expédition au Tchad, avec des armes et des uniformes allemands, qu’il aurait dirigée pour reprendre les territoires perdus. Il avait donc noué des relations très proches avec les autorités occupantes. Cf. Huan et Coutau-Bégarie, op. cit., p. 569. 
[ 27]Cdt. Vulliez, Les 20 derniers jours de la Flotte, Presses de la Cité, 1963, p. 37-38. 
[ 28]Les Forces de Haute Mer étaient en effet attendues par une flotte anglaise et des sous-marins allemands. 
[ 29]Cf. partie consacrée aux rapports entre les amiraux de Laborde et Lacroix, (C. Lacroix, op. cit.,p. 109-116). 
[ 30]A. Henri Darrieus et c. v. Jean Quéguiner, Historique de la Marine française (1922-1942), L’Ancre de Marine, 1996, p. 368. 
[ 31]Lettres du c. v. Vaury à l’auteur, les 21 octobre et 10 novembre 2001, archives privées. Entretiens avec Alex Wassilieff, le 19 octobre 2001, et le cdt. Gaydon, le 28 octobre 2001. 
[ 32]Le v.-a. Marquis, préfet maritime, n’avait d’autorité que sur les bâtiments de protection du port, de faible valeur, et sur les navires en gardiennage d’armistice jusqu’à 20 milles des côtes. Au-delà elle appartenait aux FHM. 
[ 33]Rapport de l’amiral Lacroix sur le Sabordage, SHM, TTD 273. On peut noter l’abandon dans ce document administratif de son habituel silence. Signe d’émotion. 
[ 34]Lettre d’É. Le Razavet à l’auteur, le 27 juin 2001, archives privées. 
[ 35]Antier, op. cit., p. 233. 
[ 36]Il refusera désormais de remonter sur un bateau, même lors de vacances en Bretagne, se contentant de pêcher à pied. On en imagine sans peine la signification pour cet amoureux de la mer. 
[ 37]Civil en langage baille. 
[ 38]Émile Le Razavet s’est rendu au domicile de l’amiral juste après que Sablé lui a montré la lettre britannique. Lettre d’É. Le Razavet à l’auteur, le 6 mai 2000, archives privées. 
[ 39]Voir le petit développement que nous avons fait dans notre mémoire de maîtrise, op. cit., p. 171-175. 

POUR CITER CET ARTICLE
Christophe Lacroix « L’amiral Émile Lacroix », Guerres mondiales et conflits contemporains1/2004 (n° 213), p. 25-38.
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2004-1-page-25.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.213.0025.

retour page d’Accueil

 retour à la Seconde Guerre Mondiale

Ceux que l’on maudirait !

 Une histoire : Bizerte et la France

 

 

21 avril 2013

L’Algérie en 1881 – au gré de l’incursion française

Classé sous — milguerres @ 22 h 43 min

 retour page d’Accueil 

La Tunisie au gré des conflits

 Une histoire : la Tunisie et la France

Titre : Les Tirailleurs algériens dans le Sahara, récits faits par trois survivants de la mission Flatters et recueillis par F. Patorni,…
Auteur : Patorni, Fernand (1842-1904)
Éditeur : impr. de L. Marle (Constantine)
Date d’édition : 1884
SOURCE BNF 

A CONSULTER INTEGRALEMENT EN LIGNE
162 PAGES ATTENTION !!!  Very Happy Razz

http://fr.calameo.com/read/00215275645aad7d8b7fa

 

L’Algérie en 1881 – au gré de l’incursion française 

 

La France à la même époque prenait le Fort de BIZERTE
-
L’affaire de Géryville et le Sous-Lieutenant Weinbrenner
Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8TOUT L’ARTICLE CI-DESSOUS disponible sous format word à télécharger -> L’Algérie en 1881 – au gré de l’incursion française

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8

_______
Partie 1

L’ODYSSÉE D’UNE TRIBU SAHARIENNE : LES DJERAMNA (1881-1929)
-
Pierre Boyer 
-
Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée 
Année 1971 Volume 10 Numéro 10 pp. 27-54

Le 4 septembre 1928, un arrêté du Gouverneur Général de l’Algérie réintégrait dans la Tribu des Ouled Ziad Cheraga, appartenant à la Confédération des Traffi, la fraction Djeramna qui l’avait abandonnée quarante huit ans plus tôt pour se lancer dans une étonnante aventure.
Celle-ci, selon l’humeur du lecteur apparaîtra comme une sorte de western saharien au cours duquel une tribu nomade s’enfonce de plus en plus dans le désert pour sauvegarder sa liberté, avant de revenir, après un long périple, sur les terres de ses ancêtres ; ou bien il trouvera matière à tragédie grecque et se remémorera Ulysse et ses compagnons fuyant devant la colère d’Héra.

Soyons plus précis et examinons ce qui conduisit les Djeramna à assassiner un officier français, le 21 avril 1881, puis à gagner successivement le Sud-Marocain, la région d’El-Goléa, le Gourara, le Touat, Aoulef, les Touareg Ajjer, Ghadamès, le Fezzan, pour finalement revenir aux environs d’El Abiod Sidi Cheikh, en passant par le Sud Tunisien et les régions d’Ouargla et d’El Goléa.

_______

En 1881, le Sud Oranais échappait encore au contrôle de l’administration française. On trouvait bien un Bureau Arabe à Géryville, mais son influence ne dépassait guère soixante kilomètres à la ronde. Les postes de Méchéria, Ain Sefra, du Khreider, n’existaient pas. Une maigre garnison de disciplinaires de la Légion occupait le bordj de Sfissifa ; son rôle politique était nul. On ne disposait que d’une seule piste carrossable reliant Géryville à Saïda. Tous les transports se faisaient encore à dos de chameau.
Dans ces immenses étendues, les tribus vivaient comme elles avaient vécu à l’époque turque, estimant, l’impôt payé, pouvoir agir à leur guise.
Or, ces tribus étaient loin d’être paisibles. Sous la conduite de leurs Chefs religieux, les Ouled Sidi Cheikh, elles s’étaient révoltées en 1864 ; et si la majorité d’entr’elles, dont les Djeramna, était rentrée en 1866, quelques familles étaient encore en dissidence sur les confins Algéro-Marocains ou dans l’Extrême Sud1.

 

L'Algérie en 1881 - au gré de l'incursion française  migrat10

Les contacts fréquents avec ces insoumis entretenaient un esprit de rebellion larvé qui n’attendait que l’occasion pour s’affirmer par les armes.
A partir de l878, une série d’incidents caractéristiques se produisait.
D’abord, le jeune Si Hamza, héritier direct de la baraka des Ouled Sidi Cheikh, qui venait de rentrer dans les Territoires contrôlés par l’administration française, s’évadait vers les confins Algéro-Marocains. Ensuite, à l’annonce de l’établissement d’une voie ferrée à travers leurs territoires, les Traffï bloquaient à Tyout la mission d’étude du Transsaharien qui devait rebrousser chemin devant l’hostilité des tribus.
Mais surtout l’action d’un jeune marabout, Bou Amama, allait raviver les vieilles espérances. Ce saint personnage, né vers 1838/40 dans la région de Figuig, était d’origine très modeste. Il appartenait aux Ouled Sidi Taj, fraction des Ouled Sidi Cheikh Gharaba. Son grand-père avait joui, cependant, d’un certain prestige religieux. En 1875, il se fixait à Moghar, en territoire algérien où sa piété le fit remarquer. En 1878, il y fondait une zaouïa et commençait, selon l’usage, à envoyer des missionnaires dans les tribus.
Poursuivait-il un but religieux ou un but politique ? Les renseignements recueillis sont contradictoires car les événements qu’il déclencha servirent de prétexte à polémique dans la presse algérienne. Le parti civil en fît un agitateur sans scrupule, le parti militaire un honnête marabout qui aurait mal tourné2. De toutes façons, c’était jouer avec le feu et cette prédication religieuse glissa rapidement à l’appel à la révolte.

L’administration militaire signalait bien le danger mais le Gouverneur Général,A lbert Grevy, avait proclamé en 1879 que « l’ère des insurrections était close » et il lui était difficile de se déjuger en organisant une expédition dans le Sud-Oranais. Bou Amama put ainsi développer en toute tranquilité son action. Ses moqqadem avaient reçu un excellent accueil chez les Traffi et particulièrement chez les Djeramna des Ouled Ziad 3. Un de ces derniers, Tayeb el Djeramni, avait même été chargé d’aller à son tour porter la bonne parole chez Ouled Addou du Cercle de Tiaret.

Au début de 1881, cependant, les renseignements affluent rapportant l’imminence d’un soulèvement. Le 3 mars, 11 familles d’Ouled Sidi Cheikh Gharaba, entrées en territoire algérien en 1877, vont rejoindre Bou Amama. Survient, le 13, l’annonce du massacre de la Mission Flatters qu’apporte un Chambaa d’Ouargla.

Le 6 avril, le Bachaga de Frendah, Si Ahmed Ouled Cadi, dont la loyauté est connue, annonce que Bou Amama a envoyé des émissaires dans les tribus pour prêcher la guerre sainte.
Cette fois, on s’inquiète en haut lieu, d’autant que la prochaine campagne de Tunisie a vidé l’Oranie de ses troupes 4, On convoque les Caïds pour les inviter à secouer leur torpeur et ordre est donné aux Officiers des Bureaux Arabes d’arrêter en tribu les émissaires du Marabout.

Dans le Cercle de Géryville, l’attention se porte sur la fraction des Djeramna dont les deux chefs Eddin ben Mohammed et Dahmane ben Cheikh sont acquis à Bou Amama et dont est originaire le moqqadem Tayeb el Djeramni. L’opération est délicate et il est certain que l’envoi d’officiers sans troupes au milieu de tribus en semi rebellion frise l’inconscience 5.
Pour comble de malchance, Géryville n’asous la main qu’un jeune sous-lieutenant, affecté depuis peu aux affaires arabes, ne connaissant pas les réactions des nomades. Aussi, avant d’être envoyé le S/Lieutenant Weinbrenner est-il longuement chapitré. On lui adjoint un maréchal des logis confirmé, Lakhdar Ould bou Arfa et trois spahis. 

Pour plus de sûreté,son chef lui demande d’agir en liaison étroite avec le Caïd de la tribu.
Malheureusement, rien n’y fera. Weinbrenner, esclave de la consigne, exige la livraison d’Eddin et de Dahmane, Tayeb étant encore chez les Ouled Addou.

Ceux-ci font mine d’accepter et alors que l’officier et ses spahis goûtent aux dattes et au lait du repas de réconciliation, ils sont assaillis par leurs hôtes. Eddin assomme Weinbrenner ; deux spahis sont tués, le maréchal des logis et le Caïd des Ouled Ziad Cheraga, qui avait rejoint l’officier, sont blessés mais parviendront à s’enfuir.
Il est assez difficile d’expliquer l’attitude des Djeramna en l’occurence.
D’abord les circonstances du meurtre. On ne tue pas un hôte à qui l’on offre le lait et les dattes. On attend au moins qu’il ait quitté le campement.
D’autre part, cette initiative n’est pas conforme aux plans des conspirateurs.

Il est certain que Bou Amama n’envisageait pas de soulèvement avant que les récoltes ne soient rentrées, c’est-à-dire, la fin mai. Cette erreur le contraindra à piller en automne les silos de tribus sympathisantes, les rendant aussitôt hostiles à sa cause.
Ce fut, pensons-nous, un concours de hasards malheureux : inexpérience de Weinbrenner qui choque les Djeramna,6 exhaltation religieuse de ces derniers et refus des deux chefs d’être arrêtés avant le déclanchement de la révolte qu’ils appellent de tous leurs voeux.
Toujours est-il que sitôt les cadavres dépouillés, on rassembla les troupeaux, on démonta les tentes et bientôt Djeramna et Djeramna Aouachir, en une longue caravane, s’enfoncèrent vers l’Est, La grande aventure commençait.

Dans l’esprit des Djeramna, leur action devait être le signal de la grande insurrection victorieuse, aussi se dirigèrent-ils vers les Harrar du Cercle de Tiaret, qu’avait « travaillés » leur contribute, Tayeb el Djeramni. Mais ces derniers gardèrent une attitude expectative. Seuls, les Ouled Addou qui hébergeaient Si Tayeb les suivirent. Ils se dirigèrent alors vers le sud pour rejoindre Bou Amama.
Nous n’avons pas à faire ici l’historique de ce que l’on a appelé la révolte de Bou Amama. Disons en gros que les responsables militaires, du fait des départs de troupes pour la Tunisie, ne purent tout d’abord opposer aux insurgés que des goum assez indécis. 
Peu à peu, la situation s’améliora. Les trois incursions de Bou Amama dans les zones soumises firent long feu. Mais il put assurer le ravitaillement en grain de ses partisans, compromis par l’action prématurée des Djeramna. 
En décembre 1881, BouAmama, déconsidéré, était abandonné de ses partisans. Ceux-ci passaient au Maroc ou s’intégraient aux vieilles bandes rebelles groupées autour des deux chefs des Ouled Sidi Cheikh qui tenaient la campagne depuis 1864, Si Slimane des Ouled Sidi Cheikh Gharaba et Si Kaddour des Ouled Sidi Cheikh Cheraga.

Les Djeramna, qui appartenaient aux Ouled Ziad, rejoignirent tout naturellement Si Kaddour. Mais ils songèrent d’abord à mettre en sûreté leurs troupeaux et leurs familles dans la zone des confins marocains. Or, ils arrivaient là en intrus, d’autant que la grande tribu frontalière des Doui Menia ne portait pas les Ouled Sidi Cheikh Cheraga dans son coeur. On assista pendant toute l’année 1882 à une succession de rezzou et de contre rezzou entre Doui Menia et gens de Si Kaddour. C’est ainsi qu’en août les Djeramna participent à l’attaque d’une caravane de Doui Menia, et leur tuent 18 hommes. 

Dans cette affaire, celui qui avait déclenché tous ces événements, Eddin ben Mohammed, l’assassin de Weinbrenner, trouvait la mort 7.

Il semble que ce décès troubla les Djeramna au point de leur faire quitter Si Kaddour. La fraction décampa en direction du Touat. Mais Si Kaddour ne l’entendait pas de cette oreille. Il fit poursuivre les fugitifs par le goum de son neveu Bou Bekeur. Les Djeramna tuèrent ce dernier mais ils durent céder à la force et regagner les campements de Si Kaddour qui en fit fusiller cinq, en punition du meurtre de son neveu 8.

Il faut voir, pensons-nous, dans ce sanglant incident, un aspect de la lutte d’influence que se livraient le grand Marabout qu’était Si Kaddour, et le nouveau venu aux dents longues, Bou Amama, qui se maintenait au Gourara.
Les Djeramna reprirent donc leur existence aventureuse sur les confins marocains. En février 1883, on signale des incidents lors du partage des dépouilles d’une razzia faite sur les Ouled Djerir 9 par les gens de Si Kaddour, et bientôt la question de l’aman oppose les insurgés entr’eux. 

En gros, les Ouled Sidi Cheikh Cheraga et les Laghouat Ksel veulent retourner auprès du neveu de Si Kaddour, Si Hamza, qui négocie sa soumission aux Français. Les Traffi (dont les Djeramna) restent fidèles à Si Kaddour 10.
En effet, pendant ce temps, le Gouvernement français s’efforçait de mettre fin, par la négociation, à cette malencontreuse insurrection. Divers plans étaient étudiés. Finalement, on s’arrêta à celui du Général Thomassin, commandant la Division d’Oran, qui préconisait la reconstitution d’un grand commandement en faveur d’un représentant des Ouled Hamza, famille dominante des Ouled Sidi Cheikh, l’octroi d’une subvention de 60 000 F. aux mêmes Ouled Hamza et enfin la reconstruction solennelle de la Koubba de l’ancêtre, détruite lors des opérations militaires. Le candidat du Général Thomassin était le jeune Si Hamza ben Bou Bekeur, héritier légitime de la baraka, qui s’était enfui en 1878.

L’année 1883 se passera en négociations avec Si Hamza et Si Kaddour, pendant que les Djeramna, comme les autres tribus insurgées, nomadisent entre Hassi BouZid et le Touat * l . Finalement, un accord est conclu : Si Hamza et la majorité des dissidents regagneront le cercle de Géryville Les partisans de Si Kaddour nomadiseront au sud d’El Goléa après une soumission toute théorique.
Mais ils s’abstiendront de toute action 12. En mai, la situation s’était décantée . Les Ouled Sidi Cheikh formaient désormais trois groupes :
— dans la zone d’El Hassi, 1 500 tentes, sous le commandement de Si Hamza, attendaient l’autorisation de rentrer ;
— dans l’Oued Meguiden, les attentistes, et parmi eux les Djeramna, se regroupaient autour de Si Kaddour ;
— dans le Gourara enfin, Si Slimane, des Ouled Sidi Cheikh Gheraba, essayait de reprendre en main les irréductibles13.
On peut, naturellement, se demander pourquoi les Djeramna restaient avec Si Kaddour au lieu de rejoindre Si Slimane. Les explications sont multiples.
D’abord il est probable qu’ils restaient contraints et forcés. Ensuite, Si Slimane appartenait aux Ouled Sidi Cheikh Gharaba, des frères ennemis, alliés des Doui Menia et des Ouled Djerir. Enfin, les Djeramna espéraient sans doute pouvoir bénéficier d’un répit dans l’existence agitée qu’ils menaient depuis trois ans.
Un événement fortuit allait tout remettre en cause. En effet, en 1883, une épidémie de choléra est signalée et l’Algérie installe un cordon sanitaire entre les territoires contrôlés et les campements insoumis. Ce cordon sanitaire sépare les gens de Si Kaddour d’El Goléa et compromet, de ce fait, le ravitaillement. Les Djeramna sont les premiers à proposer alors un départ vers le Gourara, ce Gourara dont Si Kaddour leur avait brutalement interdit l’accès en décembre 1882.
En octobre, le cordon sanitaire était levé, mais Si Kaddour, suivant l’avis des Djeramna, était déjà en route pour le sud.
Les Djeramna devaient rester au Gourara pendant les années 1884 et 1885.
Leur souhait se trouvait réalisé et ils se gardent bien de remonter vers le nord, même pour l’estivage. En 1885, ils passent encore l’été au Gourara14.

Le Lieutenant Palat, parti seul en exploration vers le Touat, pour un lointain Soudan, et qui devait trouver la mort quelques jours après, mentionne dans son journal de route à la date du 21 janvier 1886 l’apparition de quelques Djeramna :
« Encore une alerte. Six hommes des Ouled Boudouïa et des Djeramna sont venus s’installer à 2 km à l’est de Semotals ». .
Ainsi, la mort du Lieutenant Palat se trouve liée, elle aussi, au destin des Djeramna, bien qu’ils n’aient été certainement pour rien dans cette affaire.
L’Administration française venait d’intimer entre temps à Si Kaddour l’ordre d’accompagner le Lieutenant Palat et de se séparer des tentes Djeramna, sur qui pesait toujours l’assassinat de 1881.

Pour Palat, il était trop tard. Mais pour les Djeramna il lui convenait de prendre une décision.
Il est difficile de savoir quelle fut la réaction intime de Si Kaddour. On doit simplement constater, à partir de mars, une remontée des tentes Djeramna vers le nord. Etait-ce l’effet de l’ordre de Si Kaddour ? Etait-ce la reprise d’un traditionriel mouvement d’estivage, légèrement anticipé, vu les circonstances ? Toujours est-il que cette incursion, en ordre dispersé, vers le nord fut, pour les Djeramna, l’occasion de constater que l’administration française n’avait pas oublié le meurtre de 1881

En effet, peu après, cinq tentes de Djeramna qui s’étaient jointes aux troupeaux des Saïd Otba, d’Ouargla, étaient enlevées par le Makhzen de Ghardaîa.
Deux tentes pouvaient s’échapper grâce à la complicité des Chambaa Brezga, mais les trois chefs de tente restant : Bou Hafs bel Arbi, Naïmi ben Cheikh et Larbi Ould Mohammed furent envoyés en Corse, au pénitencier de Calvi 16.
Un sort analogue failli être celui des neuf tentes Djeramna campées au début mai entre Sbei et Hassi Bou Zid. Comme cette zone dépendait de la Division d’Oran, le Makhzen deGhardafa demanda l’autorisation au Gouverneur Général,par télégramme du 11 mai, de procéder au coup de main. Mais le Gouverneur crut à son tour devoir prendre l’avis d’Oran. D’où un échange de télégrammes relevant de la pure tradition courtelinesque. Finalement le 17 mai, latitude était donnée à Ghardaîa d’enlever le campement à condition de s’assurer auparavant qu’il ne renfermait que des Djeramna. Le temps de s’en assurer, les Djeramna avaient évidemment décampé 17.
Finalement, il semble que les Djeramna ainsi dispersés se regroupèrent autour de Si Kaddour, qui venait à son tour en estivage dans le nord, mais en restant à une certaine distance pour sauver les apparences. Ainsi, en juin, un informateur décompte 52 tentes Djeramna à proximité des 169 tentes du campement de Si Kaddour18. D’autres détails fournis par lui permettent de constater l’état de pauvreté où sont tombés les Djeramna. Ils n’ont, avec un groupe de Chambaa dissidents, que 80 chameaux et 6 chevaux.

Cette situation allait durer encore un mois. Finalement par dépêche du 15 juillet, Si Kaddour était avisé que les subsides qui lui étaient versés depuis l’accord de 1883 seraient bloqués tant que les Djeramna resteraient avec lui.
S iKaddour fut certainement sensible à cette menace, mais il semble qu’il ait surtout cédé aux pressions des Ouled Hamza ralliés. Ceux-ci avaient vite compris que les autorités françaises ne pouvaient passer l’éponge sur le meurtre de Weinbrenner étant donné l’exploitation politique faite de la révolte de Bou Amama par le parti des « civils ».

Notes :
1. Cette Confédération maraboutique était divisée en deux tribus ; les Ouled Sidi Cheikh
Cheraga, vivant en territoire Algérien et les Ouled Sidi Cheikh Gheraba, placés, théoriquement,
sous le contrôle du Sultan du Maroc. Mais la question de nationalité n’avait guère d’importance
pour les intéressés qui nomadisaient selon leur gré. Cf. 33 JJ 15. Archives d’Outre-Mer, Aix
(A.O.M.).
Avant d’aller plus loin, nous rappelons ici l’articulation des circonscriptions administratives
Sahariennes : Poste, Cercle, Annexe et, i partir de 1903, Territoire.
2. Ces deux positions sont représentées par :
— Bezy, L ‘Insurrection du Sud Oranais — Oran, s.d., et
— Commandant Graulle, L’insurrection de Bou Amama — Paris, Lavauzelle, 1905. Ageron,
dans son ouvrage « Les Algériens et la France » se rallie à l’opinion des militaires et dénonce
l’exploitation que la presse des colons fit de cette révolte. Ce qui l’amène, par un excès
contraire, à l’assimiler à « un rezzou de vaste ampleur », reprenant ainsi l’expression d’A.
Bernard. Or, comme nous le verrons, un rezzou ne se prépare pas par trois années d’agitation
politique en tribu et ne dure pas huit mois. La justification qu’il en donne (pillage des silos de
tribus limitrophes) n’est qu’un côté secondaire de l’affaire, conséquence du fait que les tribus
insurgées n’avaient pas eu le temps de s’approvisionner en grains par suite du déclanchement
prématuré de la révolte. Les documents conservés ou publiés sont suffisamment nombreux pour
affirmer que le but poursuivi par Bou Amama n’était pas si limité.
D’autre part Weinbrenner n’était pas le chef du bureau arabe de Géryville (p. 62) mais un
jeune S/Lieutenant, nouvellement affecté.
3. Les Djeramna se composaient de 2 sous-fractions :
— Djeramna proprement dits
— Djeramna El Aouachir.
4. Les opérations commencent le 24 avril 1881.
5. Ce fut au moins l’opinion des intéressés. Cf. Cdt Graulle, op. cit.
6. C’est ainsi qu’il avait déchiré le rideau séparant la partie réservée aux femmes dans la
tente de Tayeb el Djeramni pour voir si ce dernier ne s’y cachait pas.
7. 22 H S — Correspondance du Service Central des Affaires Indigènes. Toutes les cotes
d’archives citées renvoient aux Archives d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence.
8. 11 H 21 – Le Général Cdt la Division d’Oran au Gouverneur Général – Lettre du
13.12.1882.
9. Grande tribu marocaine dont le territoire est contigu i celui des Doui Menia.
10. 11 H 21 — Le Général Cdt la Division d’Oran au Gouverneur Général — Lettre du
14 Février.
11. 1 1 H 21 – Situation politique – Lettres du 14 février, 9 avril, 12 avriL
12. Le Général Cdt la Division d’Alger devait protester contre le choix d’El Goléa, par
crainte d’une contamination des Chambaa Cf. 22 H 5 — Lettre du 4 mars.
13. 22 H S – Lettres du 31 août et du 8 septembre.
14. 22 H 9 – Cne Pansard, Histoire des Ouled Sidi Cheikh (Mss).
15. Lieut Palat – Journal de route – Paris 1886, p. 306.
16. 22 H 8 – Lettre du 11 avril et suivantes.
17. 22 H 8 – Lettres et télégrammes du 1 1 au 20 mal
18. 22 H 7 – Lettre du 7 juin.

Article sur l’Affaire de Géryville
publié le 05 Mai 1881 sur
Journal de Fourmies : Hebdomadaire non politique ["puis" Hebdomadaire indépendant], littéraire, scientifique, industriel et commercial…

expor112

source 
Titre : Journal de Fourmies : Hebdomadaire non politique ["puis" Hebdomadaire indépendant], littéraire, scientifique, industriel et commercial…
Éditeur : [s.n.] (Fourmies)
Date d’édition : 1876
Identifiant : ISSN 21303630
Source : Bibliothèque nationale de France, département Droit, économie, politique, JO-85875
Description : Variante(s) de titre : Journal de Fourmies et des arrondissements d’Avesnes et de Vervins

________________________________________________________________

Partie 2 - L’Odyssée d’une tribu saharienne Les Djeramna 1881-1929
http://www.persee.fr/
suite…

…/…
D’autre part, toute compromission entre les Ouled Sidi Cheikh et les Djeramna empêchait l’aboutissement du grand projet que l’on caressait depuis longtemps à Alger, et dont les Ouled Sidi Cheikh ne pouvaient que profiter. Il s’agissait, en effet, d’utiliser l’influence des Ouled Sidi Cheikh dans certaines zones sahariennes pour amener les populations locales à se rallier à la France. Cela se traduisait par l’accroissement des Commandements, des dignités, des subsides et le rétablissement de la situation matérielle des Ouled Hamza, ruinés par la révolte de 1864.
Si Eddin, frère rallié de SiKaddour, avait déjà proposé en octobre 1885, de capturer les Djeramna, alors qu’ils étaient au Touat. Estimant que l’opération présentait plus d’inconvénients que d’avantages, Alger refusa. En 1886, Si Eddin renouvelait sa proposition et suggérait, au cas où elle ne serait pas retenue, que l’on intime fermement à Si Kaddour l’ordre de les chasser19. Ce dernier, pour son honneur, mit assez longtemps à se décider et ce n’est qu’en octobre qu’il leva ses campements d’Hassi bou Zid pour l’Oued Gharbi, tandis que les Djeramna s’enfonçaient dans le Gourara 20.
Le problème de l’avenir se posait désormais pour eux et pour eux seuls.
Qu’allaient-ils devenir ?
Ils ne pouvaient revenir sur leurs anciens territoires contrôlés par la France.
Le Gourara et le Touat, soumis aux Ouled Sidi Cheikh leurs étaient également interdits, à . l’exception peut-être de la zone de Deldoul qui reconnaissait Bou Amama. Mais leurs rapports avec ce dernier étaient, semble-t-il, médiocres depuis 1882. Il n’était pas non plus question de passer au Maroc. Les Ouled Djerir et les Doui Menia n’oubliaient pas les razzia de 1882-1883. 
Les Chambaa d’autre part étaient trop divisés entr’eux pour offrir longtemps un refuge. Ils étaient enfin dans l’orbe religieux des Ouled Sidi Cheikh.
Tout bien pesé, les Djeramna résolurent d’aller à Deldoul chez Bou Amama.
Mais pour certains, ce n’était qu’une solution provisoire. Déjà en octobre, ils envisageaient une solution beaucoup plus radicale, l’émigration chez les Touaregs.

Pourquoi les Touaregs ? Parce que dans tout le Sahara les Touaregs sont alors les seuls à apparaître comme les adversaires irréconciliables des Français. Le massacre de la mission Flatters a soulevé l’enthousiasme des irréductibles, d’autant plus qu’il a été présenté comme l’extermination d’une armée française. Ce ne sont pas, d’autre part, des inconnus. Des caravanes touarègues viennent assez régulièrement au Touat pour s’approvisionner en dattes, vendre des escla ves,etc … Seuls ils échappent à l’influence religieuse des Ouled Sid-Cheikh qui rend les Chambaa douteux et les Ksouriens hostiles.

Il semble cependant certain que si les Djeramna avaient pu s’entendre avec Bou Amama, la tribu (car ils forment désormais une tribu indépendante) serait restée dans le Gourara de Deldoul. Il n’en fut rien. Fin novembre, une partie des Djeramna quittait Deldoul pour se rendre au Touat par Sali et Bou Ali 21. Les autres restaient autour de Bou Amama, faute de mieux. Le bruit courait cependant qu’ils comptaient se rendre ultérieurement en Tripolitaine en se joignant à la caravane des pèlerins de La Mecque 22. 
Les mois passèrent. Puis en juin 1887, la majeure partie de la tribu allait se regrouper dans le Touat méridionnal à l’appel du Cheikh d’In Salah, Si El Hadj Abd-el-Kader Bajouda. Ce dernier apparaissait, au même titre que les Touaregs, comme un adversaire irréconciliable de la France 23.
Bien que la chose n’ait pas été prouvée, il est à peu près certain qu’il avait été l’instigateur de l’assassinat du Lieutenant Palat en 1886. Il est évident que cet appel s’inscrivait dans une politique de défense de l’oasis contre une attaque française. Or, les Djeramna ne tenaient pas du tout à se voir confronté aux Armées françaises, se doutant bien qu’ils feraient toujours les frais de l’accord final.

C’est à cette époque, dans le Touat méridional, que fut prise la grande décision : le passage chez les Touaregs, dont on discutait depuis plusieurs mois, fut approuvé par la majorité, mais non par la totalité des Djeramna. Ce départ n’était pas une petite affaire. Sans parler des fatigues du voyage, c’était l’entrée dans un monde saharien, bien différent de celui qu’ils connaissaient. La langue, les moeurs, les races n’étaient plus les mêmes. Aussi est-il naturel que ceux des Djeramna qui se jugeaient les moins compromis vis-à-vis de l’autorité française, et en particulier, les Djeramna el Aouachir, aient renoncé au saut dans l’inconnu et décidé de rester sous la protection lointaine de SiKaddour. C’est ainsi que les rapports de 1887 et 1888 continueront de mentionner la présence de quelques tentes Djeramna autour de lui. Celles-ci finirent d’ailleurs par rentrer sur leur ancien territoire, l’aman ayant été accordé, mais les Autorités françaises, par prudence, les rattachèrent non à leur ancienne Tribu, les Ouled Ziad Cheraga, mais aux Ouled Sidi Bou Hafs 24.

Certains, enfin, préférèrent tenter leur chance individuellement sur les confins algéro-marocains, avec Bou Amama. En 1889, un Djeramna figure dans un rezzou de dissidents Chambaa conduit par le fameux Bou Khechba qui, parti de Tabelkoza, dans le Gourara, enlève sur la piste Ghadamès-Ghat, un convoi de chameaux fezzanais conduit par des Touaregs Ajjer25. On capturera, en décembre 1896, un jeune Djeramna dont les parents avaient rejoint Si Slimane 26. Son cas fera l’objet d’un examen approfondi, mais il échappera au pénitencier étant donné qu’il n’avait que cinq ans lors de l’assassinat de Weinbrenner.

De toutes façons, le départ pour le Sahara oriental n’était pas une petite affaire. Il convenait en particulier d’avoir un cheptel camelin suffisant. Or, nous avons vu que celui des Djeramna était des plus médiocres. On peut donc supposer qu’ils firent le nécessaire pour se procurer les animaux indispensables en les prenant où ils les trouvaient. La tradition orale des Djeramna, recueillie par le Lieutenant de Bruce, lors de leur retour en 1926, semble confirmer la chose 27.
D’après celle-ci, ils furent « très mal accueillis par les gens du bas Touat où ils ne restèrent que deux mois, parlant en maîtres et razziant à l’occasion ». On peut penser que la région d’Aoulef eut spécialement à souffrir de leurs exactions. Puis, leur caravane constituée, les Djeramna prirent la piste de Messeguem, avec, comme but lointain, l’oasis de Témassinine 28.
En janvier 1888, des migrants étaient arrivés au Fezzan, chez les Ouled Boucif 29.
Jusque là les autorités françaises avaient pu suivre grosso modo les déplace ments de la Tribu. A partir de ce moment, un rideau tombe sur ses agissements.

Seule la tradition orale nous fournit quelques vagues précisions. Et il convient de l’accueillir avec réserve. Selon elle, en effet, les Touaregs auraient, au début, reçu avec cordialité les Djeramna, mais peu à peu, les choses vont se gâter : « A leur arrivée, ils s’entendent très bien avec eux, mais rapidement ceux-ci (les Touaregs) deviennent exigeants et prennent l’habitude de se servir de leurs chameaux comme s’ils leurs avaient appartenu ». A certaines fêtes, racontent les Djeramna, les Touaregs leur enlevaient leurs animaux les plus gras sans jamais parler de les payer 30.
Aussi, les Djeramna cherchent-ils à s’éloigner de ces protecteurs trop avides et finissent par se fixer dans la région de l’Oued Tarât, en bordure du Fezzan. Là ils prennent l’habitude de se ravitailler à Ghat ou dans les Oasis tripolitaines et, cédant aux avances des autorités turques, ils finissent par s’établir dans cette province.
La tradition Djeramna évoque avec émotion cette époque bénie : « Les Djeramna », écrit de Bruce, « parlent toujours avec plaisir des heureuses années qu’ils passèrent sous l’autorité toute nominale du Sultan de Constantinople. Ils vivaient alors à leur guise, sans contrainte aucune, sans impôts, sans caïd . . . Les Djeramna allaient acheter à Ghadamès quelques articles manufacturés venant d’Europe et recevaient du Soudan, par caravanes, les nègres, la poudre d’or et les étoffes dont ils pouvaient avoir besoin 31″.
Les documents dont nous disposons pour la période postérieure nous laissent assez sceptiques sur l’indépendance réelle des Djeramna. Il est également étonnant qu’à leur arrivée parmi eux, les Touaregs n’aient pas été tentés de monnayer la protection accordée. Nous pensons qu’ils affectèrent implicitement aux Djeramna le statut de tribu vassale, mais libre, ce qui expliquerait les prélèvements désinvoltes opérés sur son cheptel. Et la preuve en serait qu’on les voit par la suite continuellement marcher aux côtés des Touaregs Imanghassaten, et ce jusqu’à leur retour en territoire algérien. 
Les Imanghassaten constituaient un des trois clans nobles des Ajjer. C’était à eux qu’appartenaient, par tradition, les pâturages de l’Oued Tarât où nous voyons les Djeramna s’installer avant de passer en Tripolitaine 32. Il est donc probable que l’alliance qui semble avoir été la leur, comportait une certaine subordination de la part des Djeramna. L’attitude de ces derniers, lors de la séparation de 1926, apporte encore de l’eau à notre moulin, comme nous le verrons plus loin.

De toutes façons, les motifs d’entente étaient nombreux. D’abord ces Imanghassaten étaient fortement arabisés. On les disait d’ailleurs descendants des Megarha, arabes de l’Oued Chiatti, au Fezzan 33. Ensuite, ils apparaissaient comme les plus hostiles à la France de tous les Ajjer 34. On leur attribuait avec raison le massacre des R.P. Richard, Morat et Pouplard, à quelques kilomètres de Ghadamès en 1882. En 1924, plutôt que de se soumettre aux autorités de Fort Flatters, une partie d’entr’eux fera soumission aux Italiens de Ghadamès.

Pendant près de vingt ans Djeramna et Imanghassaten allaient partager la bonne comme la mauvaise fortune, au Fezzan et le long des confins algérotripolitains.

Néanmoins les Djeramna n’appararaissent pas dans les archives de la décennie 1887-1897, alors qu’elles signalent, lors des rezzou et contre rezzou, diverses tribus fezzanaises, sans parler des fractions touarègues sur lesquelles nous sommes désormais bien renseignés. Faut-il penser que les Djeramna, encore inquiets, préfèrent se tenir loin des zones soumises et commercer entre Mourzouk et le Soudan. Ou bien les services français ne les ont-ils pas encore identifiés ? 35 Ce n’est semble-t-il qu’à partir de 1 895/6 que la tribu glisse vers la Hamada el Homra et la frontière algéro-fezzanaise. Peut-être font-ils partie du rezzou qui, à la fin 1895, enlève 800 chameaux à une fraction Ifoghas allant faire soumission aux autorités d’Ouargla.
C’est à cette remontée vers nos postes que l’on doit de retrouver dans les Archives le nom des Djeramna après une éclipse* de près de 10 ans :
En mai 1897, ils font partie d’un rezzou au sud de Berresof, sur des tribus tunisiennes soumises 36 . Désormais nos services les suivront à la trace. En juillet de la même année, la tribu est signalée aux environs de Derdj avec les Imanghassaten et 12 tentes de dissidents Chambaa 37. En février, des Djeramna enlèvent des troupeaux au sud de Ouargla. Craignant l’incident, les autorités turques tentent de les intercepter, tandis qu’un goum français en profite pour faire une incursion au Fezzan 38.

En 1898, un groupe d’Imanghassaten et de Djeramna assassinent deux Chambaa d’El Oued qui s’étaient infiltrés près de Derdj. Ce meurtre provoquera le grand rezzou de 1 900 où les Chambaa enlèveront, sur la Hamada el Homra, les troupeaux Djeramna et Imanghassaten. La perte dut être particulièrement lourde car le Cheikh des Djeramna maudit à cette occasion les Chambaa d’El Oued et abandonna la confrérie religieuse des Qadrya, à laquelle ces derniers étaient également affiliés, par représailles 39.
Ce rezzou était d’ailleurs, en quelque sorte un rezzou officiel. Il avait été autorisé par les autorités françaises.

En effet, les exactions des tribus des confins s’intégraient peu à peu dans des querelles nationales et entraînaient immanquablement des conséquences diplomatiques.
La convention franco-anglaise du 21 mars 1899, avait laissé le Sahara Oriental à la France, tout en confirmant les droits de la Turquie sur la Tripolitaine et son hinterland. Mais qu’était cet hinterland ?

Pour les tribus jusque-là indépendantes, cela signifiait que leurs zones de sécurité allaient se rétrécir comme peau de chagrin. La prise d’In Salah, le 31 décembre 1899 avait matérialisé la menace. Les Hoggar avaient été particulièrement touchés car ils se ravitaillaient en dattes au Tidikelt. 
Mais pour tous c’était la crainte d’avoir à rendre des comptes pour les meurtres d’Européens restés impunis au cours des dernières années : Mission Flatters, Pères Blancs et plus récemment Marquis de Mores.
Aussi, un grand rassemblement réunissant Hoggar et Ajjer, se tint-il en 1901 entre Tarât et Ghat, pour décider de la conduite à venir. 
Les Djeramna participent à ce conseil de guerre, ce qui prouverait, s’il en était besoin, leur intégration à la Société Targuie 40.
A cette occasion, la lutte à mort est décidée et un appel lancé au Pacha de Tripoli. Pour la Turquie, l’hinterland de la Tripolitaine s’étend en effet sur le pays Ajjer et le Hoggar méridional qui assure la liaison avec l’Air et le Soudan et le fructueux commerce transsaharien dont Ghadames est la plaque tournante. On pouvait donc penser qu’elle s’opposerait aux ambitions françaises.

Malheureusement, le combat imprévu de Tit (7 mai 1902) entraîne la défection des Hoggar. Les Ajjer n’ont plus qu’à se réfugier en Tripolitaine. Les Djeramna et les Imanghassaten campent alors au sud de Mourzouk. Mais ce sont des voisins incommodes et devant l’hostilité des Fezzanais, ils doivent regagner leurs anciens terrains de parcours de Derjd et de la Hamada el Homra41. Puis se trouvant sans doute trop près des Chambaa d’ElOued, ils remontent chez les Ouled Zentan, dans le Djebel Tripolitain 42.

L’administration turque, pour soutenir ses prétentions, se trouve désormais dans l’obligation de les défendre. Alors qu’autrefois un rezzou n’entraînait qu’un contre rezzou, la même opération déchaîne maintenant une pluie de notes diplomatiques. 
Dans un aide mémoire destiné à fournir les éléments de réponse au Ministre des Affaires Etrangères, le Général Monnot, commandant la Division de Constantine énumère les différents groupes de dissidents réfugiés sous le pavillon Ottoman, qui sont à l’origine de la plupart des incidents. Et ne soyons pas étonnés s’il cite en premier lieu les Djeramna :
« 1) Les Djeramna de Geryville, meurtriers du Lieutenant Weinbrenner qui se sont enfuis du Territoire algérien après l’insurrection de Bou Amama. Bien que peu nombreux et par suite peu redoutables, ils ne nous en témoignent pas moins leur haine chaque fois qu’ils le peuvent. Leur dernier exploit a été l’assassinat en juillet 1900, à une journée de Ghadamès, du nommé El Hadj Mohammed Bekkar ben bou Khechime, des Achèches, qu’ils savaient être un des émissaires que nous chargions de recueillir des renseignements sur l’affaire de Mores ».

Dans le même aide-mémoire, le Général Monnot rappelait que les Iman ghassaten n’avaient aucun droit à se prétendre sujets du Sultan puisque leur territoire traditionnel relevait de la zone d’influence française 43.
Cette argumentation était reprise par le Gouverneur Général Jonnart, qui, après avoir énuméré les crimes et exactions reprochés successivement aux Djeramna, Chambaa dissidents, Zoua dissidents et Touaregs des diverses confédérations, ajoutait :
« Si la Turquie reconnaissait à ces divers malfaiteurs, la qualité de sujets ottomans nous serions en droit de lui présenter une note diplomatique au sujet de leurs agressions continues »44. Un état mentionnant six rezzou effectués par les intéressés, d’octobre 1901 à janvier 1904, était joint à la note. Il était visible que les autorités algériennes durcissaient leur position.
En mars 1905, Djeramna et Imanghassaten sont campés au Fezzan, vers Terbou, à l’est de Mourzouk. Mais l’éloignement ne les met pas à l’abri des forces françaises. Celles-ci, sous forme d’un contre rezzou Chambaa, pénètrent en Tripolitaine, puis au Fezzan, à la recherche des douars dissidents.
Au retour, elles échappent aux forces turques près d’Hassi Imoulay45. Le Gouvernement français fera rendre les chameaux appartenant aux Fezzanais, mais repoussera les réclamations présentées par les Ottomans au nom des Djeramna et des Imanghassaten. .

Au cours de ce rezzou, les Chambaa ont en effet capturé près d’El Hassy, entre Ghadamès et Mourzouk, une caravane Djeramna qui se rendait au Soudan.
Pour comble de malchance, les Turcs, campés à Hassi Imoulay, ont pris, pendant un moment, les Djeramna qui tentaient de récupérer leur bien sur les Chambaa, pour les Chambaa eux-mêmes et ils leur ont blessé trois hommes, les fils du meurtrier du Lieutenant Weinbrenner.
L’anarchie croissante régnant en Tripolitaine ne plaisait pas cependant à tous.
C’est ainsi qu’en mai 1908 une petite fraction Imanghassaten prenait contact avec les autorités françaises pour s’établir dans le Souf. Mais la chose n’eut pas de suite 46. Néanmoins, il semble que la leçon de 1905, montrant que les Chambaa pouvaient, avec l’accord des autorités françaises, pénétrer au coeur du Fezzan, calma les ardeurs pillardes des Djeramna et des Imanghassaten. Les archives françaises ne signalent aucune incursion de leur part dans les années suivantes.
D’un autre côté, la vigueur des réactions turques tempérait les ardeurs des Chambaa.
Alors qu’un modus vivendi semblait devoir s’établir, on annonçait le 9 octobre 1911, la déclaration de guerre de l’Italie à la Turquie et le début des opérations militaires en Tripolitaine. Aussitôt, la France occupait les points encore litigieux de la frontière, dont Djanet 47.
En juillet 1912, les troupes italiennes reprenaient l’offensive, stoppée après la prise de Tripoli. 
Aussitôt, des Djeramna, campant le long de la Tunisie, faisaient des ouvertures au Résident Général de France pour que la tribu soit autorisée à franchir la frontière. Les chiffres donnés alors sont de 65 tentes, 400 chameaux et 300 chèvres 48 . Tunis contacta Alger car les Djeramna, du fait de l’assassinat du Lieutenant Weinbrenner, posaient un problème. 

Finalement, après consultation de Géryville, on se mit d’accord sur une dyia (prix du sang) de 6 000 F. Moyennant quoi ils pouvaient réintégrer leur tribu d’origine, les Ouled Ziad49. Les négociations se poursuivirent mais il fallut attendre mars 1914 pour que des contacts soient repris 50 ; en juin on annonçait qu’un groupe de 195 individus et 4 négresses (sic), accompagné de 224 chameaux et de nombreux troupeaux, se mettait en marche vers la frontière 51. Il ne devait jamais l’atteindre du fait des dissentions régnant parmi les intéressés.
Ces hésitations des Djeramna s’expliquent assez bien, en fonction des événements politiques du pays. Ayant lié leur sort à ces pillards invétérés qui constituent la fraction Imanghassaten, les Djeramna vivent au milieu de tribus hostiles et ne se sentent en sécurité qu’auprès des autorités turques. Leurs campements préférés sont à Derdj, près de Ghadamès, ou sous la garnison de Mourzouk. L’arrivée des Italiens bouleverse un équilibre précaire. C’est ce qui explique, à notre avis, la demande d’aman de 1912. Puis les opérations s’enlisant, l’émigration en Algérie apparaît moins urgente. Mais la prise de Ghadamès en avril 1913 prive les Djeramna de leur base traditionnelle. Les négociations reprennent donc. 
Dès le début de l’année suivante, les bruits d’occupation de Mourzouk et de Ghat se précisent, d’où les contacts de mars 1914 qui se traduisent par le mouvement de la tribu vers le Sahara algérien en juin 1914.
L’arrêt de cette émigration eut pour cause, certainement, les dissentions entre les chefs. Mais l’abandon de Ghadamès par les Italiens, en novembre 1914, en fut sans doute la raison principale 52 . 

Notes
19. 22 H 8 – Lettre du 26 août 1886.
20. 22 H 7 — Lettre du 1/11/1886. – Si Kaddour fera d’ailleurs toujours preuve de la plus
grande réserve vis-à-vis des autorités françaises. Il continuera de protéger les Djeramna Aouachir
et devra attendre plusieurs années le rétablissement de sa subvention.
21. 22 H 7 – Lettre du 21 novembre 1886.
22. 22 H 8 – Lettre du 5 janvier 1887.
23. 11 H 39 – Situation politique de juin 1887.
24. Sa 30 — Rapport du Commandant Gautier, Chef d’annexé de Géryville (s.d.).
25. 34 H 2 – Correspondance du 27 janvier 1890.
26. 22 H 53 – Lettre du 18 décembre 1896.
27. Sa 30 — Les Djeramna en dissidence, par le Lieutenant de Bruce, mss. 1.12.1926.
28. Sa 30 – Lieut, de Bruce, op. cit.
29. 11 H 39.
30. Sa 30 – de Bruce, op. cit.
31. Sa 30 – de Bruce, op. cit.
32. G. Gardel, Les Touaregs Ajjer. – Alger, 1962, p. 136.
33. G. Gardel, op. cit. p. 49.
34. Foureau, Rapport sur ma mission au Sahara – Paris, 1894, p. 21 S.
35. Voir note 38.
36. 22 H 43 – Correspondance du 21 mai 1897.
37. Derdj est une oasis fezzanaise i l’est de Ghadames. — 22 H 43 — Correspondance du
5 juillet.
38. Martel, Les confins Saharo-Tripolitains de la Tunisie. – P.U.F., 1965, p. 740. Les Djeramna
sont donnés pour Chambaa dissidents ; l’administration française ayant, en dix ans, oublié leur
filiation exacte.
39. de Bruce, op. cit. — Sa 30.
40. Gardel, op. cit., p. 198.
41. Martel, op. cit., T. II, p. 220.
42. 23 H 1 — Rapport mensuel des Territoires du Sud, 1904.
43. 34 H 2 – Correspondance du 13 avril 1904.
44. 34 H 2 — Correspondance du 7 mai
45. Martel, op. cit., T. II, p. 237.
46. Gardel, op. cit., p. 303.
47. Gardel, op. cit., p. 315.
48. Sa 30 — Rapport du Commandant Supérieur du Cercle de Géryville, non daté. (Août
1924 ? ).
49. Sa 30 — Rapport du Commandant Supérieur du Cercle de Géryville, non daté (août
1924 ? )
50. 23 H 1 — Correspondance.
51. Sa 30 — Rapport du Commandant supérieur du Cercle de Géryville.

Partie 3 – L’Odyssée d’une tribu saharienne Les Djeramna 1881-1929
http://www.persee.fr/

suite …

Nouveau coup de théâtre, l’Italie entre en 1915 dans la guerre européenne.
Rapidement, elle abandonne les postes de l’intérieur. Mourzouk, Ghat, Ghadamès deviennent l’enjeu d’une compétition entre Turcs et Senoussistes. Les Djeramna, après avoir un moment rallié le camp des Turcs qui tentent de retrouver leur influence, passent, avec les Imanghassaten, sous la bannière du Senoussi, qui permet de fructueux rezzou. Il semble qu’à partir de cette période de troubles, la tribu, jusque là bien groupée, se divise en plusieurs fractions qui tentent chacune leur chance. On trouve ainsi des Djeramna, en avril 1916, dans la Harka d’Ahmed Zerroug, Caïmakan de Ghadamès pour le compte des Senoussistes, en compagnie d’Ifoghas-53. C’est ce même groupement sans doute qui est signalé en février 1917 (Djeramna et Ifoghas) campant au puits de Nahia54.
Une autre fraction suit le Sultan Ahmoud, l’ex-maître de Djanet, qui livre de sanglants combats sous Fort Flatters en mai 19 17 55.
Mais la suzeraineté des Senoussistes pèse de plus en plus aux Djeramna.

D’abord ils doivent l’impôt : 1 chamellon pour 20 chameaux et une chèvre pour 5 chameaux. Ensuite ils les voient avec irritation se mêler de leurs affaires personnelles. A la suite d’un meurtre commis par un Djeramni sur un de ses cousins, une amende de 180 chameaux est imposée, ce qui diminue d’autant le patrimoine de la tribu.
Il est difficile de dire dans quelles conditions les Djeramna abandonnèrent les Senoussistes. Leur tradition orale déclare que ce fut à la suite du décès de Si Ali Lecheb, oncle de Si Labed. Ce dernier, frère cadet du chef de la Senoussyia, contrôlait le Fezzan et le sud Tripolitain. En décembre 1917, les Djeramna se retirent vers la frontière tunisienne, à Ouezzen, à 200 km au nord de Ghadamès, dans une région échappant à l’emprise Senoussiste. Quelqu’ait été le motif de la volte face, dès septembre 1917 des contacts sont pris avec un Caïd du Territoire de Touggourt en vue d’une éventuelle soumission aux Autorités Françaises.
Mais en février 1918, on les signale au Fezzan. Sans doute n’est-ce qu’une fraction de la tribu et son isolement la met à la merci de ses nombreux ennemis : 200 chamelles lui sont enlevées à Hassi Nehaîa par des Ajjer et des Fezzanais.
Trois des siens sont tués à cette occasion56. Cette hostilité amène les Djeramna à se regrouper sous les murs de Ghadamès, en se rapprochant encore plus des fractions Ifoghas que commande Hadj Ahmed Ben Ahmed.

L’avenir apparaît si sombre aux Djeramna qu’ils renouvellent en avril leur demande d’aman 57. Alger et Ouargla étudient à nouveau la question, ce qui nous vaut un rapport assez complet sur la tribu58. Celle-ci comprend à cette époque 90 tentes. Elle dispose de 150 fusils, chiffre qui peut être porté â 200 si on arme les bergers et les nègres. Elle possède 800 chameaux et 8 000 moutons. Elle s’est scindée en deux fractions ; celle du Fezzan, les Ouled Sidi Slimane (razziée à Hassi Nehaîa), comprend 30 tentes, 70 fusils, 300 chameaux et 3 000 moutons. Elle est commandée par le vieux SiTayeb, un survivant des événements de 1881. La seconde, celle des Ouled Maamar, commandée par El Hadj Abderrahmane, vit autour de Ghadamès, et plus particulièrement à Derdj. Elle compte 60 tentes,80 fusils, 500 chameaux et 5 000 moutons.
Les Autorités françaises, désireuses de régler une fois pour toutes la question, font des propositions avantageuses : le prix du sang (6 000 F), fixé en 1914, est abandonné. C’est le pardon pur et simple. Les Djeramna peuvent rentrer lorsqu’ils le désirent. On leur promet également de respecter leur cadre de tribu indépen dante et de leur conserver leurs chefs. Bien mieux, pour leur faciliter le passage, le Ministre français des Affaires Etrangères obtient de son collègue italien l’assurance que les autorités locales ne s’opposeront pas au transfert, à condition que ce dernier s’effectue en bloc 59.

Alors que tout semblait réglé, les Djeramna font traîner les négociations.
Cette versatilité des Djeramna n’allait pas sans susciter de vigoureuses critiques chez certains officiers. L’attitude du Commandant Fournier, Commandant supé rieur du Cercle de Touggourt est nette. Le 7 octobre 19 19, il écrit : « Les Djeramna se moquent de nous », et de relever les quatre tentatives de 1906, 1910, 1914 et 1918, accompagnées, chaque fois, de concessions plus larges de notre part. Pour lui, les Djeramna étaient irrécupérables et leurs instincts pillards ne feraient que jeter la perturbation dans les tribus tranquilles60. Mais il reconnaissait lui-même que l’administration supérieure était loin de partager son point de vue. Il devait, lors des négociations de 1923, répéter sans succès cette mise en garde.

Les faits semblaient, pour l’instant, lui donner raison. Le danger passé et les chameaux reposés, les Djeramna retrouvent leur existence de naguère. En octobre 1919, les hommes partent en caravane pour Ghat et le Soudan, reprenant le rythme du commerce saharien interrompu par les hostilités. Bien mieux, il semble que la belle vie doive reprendre comme avant. Les Djeramna font à nouveau équipe avec les Imanghassaten et en septembre 1919 ils razzient quatre troupeaux de chameaux appartenant aux Chambaa d’El Oued et aux Achèche.
Et c’est le contre rezzou dont font les frais les troupeaux de l’Oued Chiatti, appartenant à des Fezzanais et des gens de Ghadamès. Ceux-ci en demanderont vainement la restitution aux autorités françaises de Fort Flatters, puis d’Ouargla 61. L’année suivante 26 Djeramna des Ouled Sidi Slimane font partie de la harka de 700 fusils qui attaque le Goum d’El Oued, tuant 26 mokhazni à Ghourd Loucif62.

Néanmoins, la belle période est bien finie. Le retour annoncé des Italiens et sans doute l’hostilité croissante des tribus fezzanaises, victimes indirectes de leurs exactions, amènent des groupements tenus pour irréconciliables à négocier avec les autorités françaises.
En juillet 1921, Ifoghas et Imanghassaten s’approchent de l’annexe des Ajjer et entament des pourparlers. Le Chef Djeramni El Hadj Abderrahmane, qui devait y prendre part, s’égare dans le désert et meurt de soif. Mais en août, de nouveaux délégués sont réunis à Djanet autour du chef d’annexé. Une fois de plus les pourparlers tirent en longueur, mais sans qu’il soit question de rompre 63.
En mars 1923, un goum français en nomadisation rencontre à Messaouda, dans l’Erg, au Nord-ouest de Ghadamès, des tentes Djeramna et Imanghassaten, qui l’assurent de leurs sentiments pacifiques 64.

En réalité, l’arrivée des Italiens à Ghadamès, réoccupé au début 1924, rend plus urgente une décision de leur part. Mais il est non moins évident que les Djeramna hésitent toujours à franchir le pas. Ils se ralient donc à une solution d’attente.
Les Ouled Maamar, qui nomadisent autour de Ghadamès font soumission aux Italiens. Certains passent même à leur service. L’un d’eux, Maamar el Haïdoug, devient l’homme de confiance du Commandant de la place. Les Ouled Sidi Slimane, de leur côté, continuent au Fezzan leur existence indépendante. En
novembre, les Italiens occupent Derdj, ce qui met désormais les Ouled Maamar à leur merci. Leur chef est intronisé Moudir (Caïd) par les autorités de Ghadamès,
qui lui accordent une solde mensuelle de 500 lires. En revanche, les siens doivent
fournir des chameaux pour les transports et payer l’impôt (8 lires par chameau, 2 par mouton, 1,5 par chèvre).
Mais un concours de circonstances dû à l’inconfortable position de la tribu, dont une fraction est ralliée aux Italiens et l’autre, celle des Ouled Sidi Slimane, indépendante, va obliger les Djeramna à prendre la décision définitive. En 1925, un rezzou de dissidents tripolitains avait enlevé des troupeaux sous le nez de la garnison de Ghadamès. Celle-ci organisa aussitôt un contre rezzou, auquel prirent part des Djeramna ralliés. Ce contre rezzou atteignit la zone du Fezzan où nomadisaient des tribus insoumises, et en particulier les Imanghassaten et les Djeramna Ouled Sidi Slimane, et y razzia 300 chamelles, en évitant soigneusement d’enlever celles qui appartenaient aux Ouled Sidi Slimane. Ce ménagement fit naturellement accuser ces derniers de connivence avec les Italiens et ils furent mis en demeure de remplacer les bêtes volées. Certains étaient d’avis de le faire, mais la majorité préféra cette fois passer en Territoire algérien, étant donné que la situation respective des deux fractions ne pouvait que multiplier les incidents de cet ordre.

Il fallait toutefois opérer dans le secret et éviter d’alerter l’attention de ceux qui se considéraient comme leurs créanciers. Les Djeramna firent mine de reconnaître la dette et donnèrent à la fraction Imanghassaten qu’ils suivaient depuis près de 20 ans, victime elle aussi du rezzou, cinquante chameaux pour lui permettre de partir à la recherche de nouveaux pâturages. 
Sitôt les derniers trainards disparus â l’horizon, la tribu leva précipitamment le camp et à marches forcées prit la direction du Sud-Ouest.
Le 29 juillet 1925, l’adjudant-chef, commandant Fort Polignac, voyait arriver deux mehara montés par des Djeramna, envoyés en avant garde, qui lui demandaient l’autorisation pour leur fraction de passer en Territoire français. Les parlementaires avaient en main la lettre du Lieutenant Gieu, du Territoire d’Ouargla, leur accordant l’aman en 1919. Une trentaine de tentes comprenant 200 personnes et conduisant 1 000 chameaux attendaient leur retour. Djanet, contacté, envoya un Officier sur place et ce dernier put constater l’impatience manifestée par les messagers et leur désir de s’abriter assez profon dément en Territoire Français pour échapper au ressentiment, disaient-ils, de leurs anciens alliés, Zentanes, Rejbanes, etc …
Satisfaction leur fut donnée, bien que l’argument n’ait guère été pris au sérieux, car on ignorait encore l’affaire du contre rezzou italien. 

Les autorités françaises crurent à un vol de chameaux, mais s’étonnèrent de ne recevoir aucune plainte des Fezzanais par la suite.
Les Djeramna Ouled Sidi Slimane furent donc regroupés à Ed-Ihan, à 60 km à l’ouest de Fort Polignac. Selon une statistique, aussitôt dressée, la fraction comprenait :
— 37 tentes,
— 44 hommes,
— 50 femmes,
— 80 enfants,
— 8 « domestiques », probablement des esclaves noirs.
Elle possédait 44 fusils italiens. Son cheptel se composait de 920 chameaux, 180 moutons et chèvres et d’un cheval. La médiocrité du troupeau d’ovins et de caprins provenait à la fois d’une consommation abusive, faute d’autres ressources, et des pertes subies pendant l’expédition de retour.
Le problème du ravitaillement de cette population se posait, mais sans présenter de caractère angoissant. Une caravane fut envoyée à Djanet, une autre à Tatahouine, pour acheter des dattes. C’étaient les marchés les plus proches de ceux auxquels elle avait l’habitude de se rendre puisque Ghat et Ghadamès lui étaient désormais interdits. Mais le choix de Tatahouine avait semble-t-il d’autres raisons.
L’alimentation quotidienne réglée, des questions d’un autre ordre se posèrent.
D’abord le cas de trois membres de la fraction, encore à Ghadamès. Les Djeramna demandèrent aux autorités françaises d’intervenir auprès des Italiens pour qu’il leur soit permis de rejoindre les leurs, ce qui fut fait. Ensuite, car il faut bien qu’un élément comique se glisse dans les affaires les plus sérieuses, on évoqua le cas d’Abd el Kader Fromage. Ce dernier était un Mekhadma déserteur, d’où son surnom récolté lors de son passage au Makhzen d’Ouargla ; il avait épousé une Djeramnia et tous le considéraient désormais comme un des leurs. A ce titre, il devait avoir droit à l’aman pensaient-ils. Une correspondance officielle s’engagea donc. Notes confidentielles, voire télégrammes chiffrés, rappelèrent aux hautes autorités françaises, l’existence de Fromage et ses malheurs. Nous ignorons la décision finale, mais des suggestions émises, on peut préjuger que Fromage put continuer à vivre en paix au sein des Djeramna 65.

que devait se faire la liaison entre les Djeramna Ouled Sidi Slimane, déjà rentrés, et leurs frères, les Ouled Maamar, toujours campés vers Ghadamès. Le 17 octobre, le Goum Saharien de Tunisie y recevait la visite de huit Djeramna Ouled Maamar, convoyant 94 chameaux. Ils se présentaient comme les précurseurs de la fraction. Les animaux vendus, ils repartirent munis de tous les renseignements nécessaires 66.
Entre temps, le commandant italien de Ghadamès, qui n’avait guère apprécié le départ subit des Djeramna Ouled Slimane, avait pris des mesures, sinon pour interdire, puisque les deux Gouvernements étaient d’accord, mais au moins pour freiner les velléités de retour des Djeramna de Ghadamès. D’abord la fraction avait été désarmée, ce qui n’était d’ailleurs guère habile ; ensuite on lui avait interdit les pâturages d’Hassi Imoulay, jugés trop proches de la frontière. La fraction nomadisait donc dans la région de Bir Zoghar, attendant une occasion67. Par la suite, elle fut consignée dans la région de Derdj. Si l’on en croit leurs plaintes, les Djeramna passèrent alors des mois pénibles. Gardés par des Ascaris « Ethiopiens »,en butte aux réquisitions administratives abusives, condamnés systématiquement lors de leurs conflits avec d’autres tribus, ils furent, au printemps 1926, rejetés vers le Nord, dans la région de Nabout, au milieu de populations hostiles. Là, les Djeramna, tout en protestant de leurs bonnes intentions, préparèrent leur fuite.
D’abord ils se débarassèrent de tous les chameaux razziés en territoire algérien, qui auraient pu leur créer des difficultés avec les Chambaa. Puis ils vendirent la majeure partie du petit chaptel, chèvres et moutons, incapable de suivre un train soutenu.
Une maladresse italienne (réquisition abusive de chameaux) les décida définitivement. Profitant de l’absence momentanée de ses gardes éthiopiens, la fraction levait le camp et gagnait à marches forcées la frontière tunisienne qu’elle franchissait le 3 mai 1926.
Cette fraction fut aussitôt désarmée. Mais elle ne possédait plus que quatre fusils, échappés aux contrôles italiens. Composée de 28 tentes, elle groupait 45 hommes, 32 femmes et 81 enfants. Son cheptel comprenait 700 chameaux et 150 moutons ou chèvres68; elle n’était malheureusement pas au complet. Trois des siens engagés au Makhzen de Ghadamès, avaient pu déserter à temps et la rejoindre. Mais un quatrième avait été aussitôt jeté en prison. Enfin, la famille du nommé Maamar, soit quatre hommes, huit femmes et neuf enfants, était retenue par les Italiens qui l’avaient frappée d’une amende de 4 000 lires. Là encore l’administration française devait intervenir et finalement les choses s’arrangèrent 69.
Les Ouled Maamar ne pouvaient, pour de multiples raisons, rester en Territoire Tunisien. Il leur fut accordé 25 jours pour procéder aux préparatifs de départ en vue du long voyage qui devait les conduire dans le territoire des Oasis.
L’itinéraire retenu avait été Bordj Leboeuf — Bir Aouin — Larache. Heureusement une reconnaissance faite à temps prouva que les points d’eau étaient insuffisants pour cette masse de gens et de chameaux. On lui en substitua un autre, plus long, qui contournait l’Erg par le nord, mais plus sûr : Bir Amir, Bir Touil, Bir Choueya, Chabet Hennia Khechba, où ils arrivèrent du 7 au 10 août. Là un repos de trois semaines leur fut accordé; la fraction avait couvert près de 400 km depuis Nalout, sans perte d’animaux 70.
II ne restait plus qu’à regrouper la tribu, lui assigner des terrains de parcours, l’affecter à une annexe ou à un cercle et lui donner enfin un chef officiellement investi par nous.
Lors des premiers contacts de 1912, le voeu émis par les Djeramna était de revenir sur les lieux que leurs pères avaient dû quitter en 1881, c’est-à-dire la région d’El Abiod Sidi Cheikh dans l’annexe de Geryville. Mais depuis les jeunes, nés en Tripolitaine, avaient grandi et le retour au pays des ancêtres les laissait assez froids.
La tribu préférait, semblait-il, vivre dans le Sahara Oriental. D’ailleurs certains faisaient remarquer, à juste titre, que les chameaux, habitués à la Hamada, s’acclimateraient mal dans l’Erg. Les Djeramna ne tenaient pas non plus à séjourner dans l’annexe des Ajjer, car ils déclaraient mal s’entendre avec ces derniers, ce qui était compréhensible étant donné le tour qu’ils avaient joués à leurs amis Imanghassaten.
De son côté, le Chef du Territoire des Oasis proposait leur affectation à l’annexe d’Ouargla, et ce pour des raisons économico-administratives. Une tribu possédant un tel cheptel camelin arrivait à point. En effet, de mauvaises conditions atmosphériques avaient sérieusement éprouvé les troupeaux locaux. Les services officiels (courriers, transports de ravitaillement) n’étaient assurés qu’avec beaucoup de difficultés. Les 4 000 chameaux des Djeramna devaient permettre de régler pas mal de problèmes.
Arrêtons-nous un moment sur ce chiffre. Il figure dans trois rapports successifs de l’annexe de Ouargla. Or, si nous nous en tenons au dénombrement de 1925 (rapport du 16 septembre) effectué par le Lieutenant Habert, de Fort Polignac, nous voyons que les Djeramna Sidi Slimane du Fezzan possèdent 920 chameaux et les Ouled Maamar de Ghadamès 500 (approximation sur renseignements). Ce dernier chiffre de 500 pour les Ouled Maamar est porté à 700 dans les rapports d’Ouargla de 1926. C’est donc que le cheptel des Ouled Slimane serait passé de 920 à plus de 3 000 en moins d’un an ? 71 Si le chiffre donné de 4 000 chameaux paraît quelque peu gonflé, il est certain que les Djeramna possédaient un cheptel important. D’où le premier problème : où faire pâturer ces chameaux ? L’administration française pensa qu’il serait possible de les regrouper dans l’annexe d’Ouargla, entre Fort Lallemand et Gassi Touil, dans l’Oued Igharghar et l’Oued Seoudi.
La réalisation de tous ces projets allait dépendre naturellement de la façon dont les Djeramna envisageaient leurs rapports avec l’Administration Française. Un demi siècle d’indépendance avait évidemment conditionné les mentalités. Cependant les premiers contacts parurent satisfaisants, les Djeramna prenant volontiers contact avec nos officiers et n’étant pas avares de promesses.
En réalité, ils continuaient de n’en faire qu’à leur tête, d’autant plus que la paix régnant en zone française, les dispensait d’avoir à se regrouper pour se défendre. Un rapport d’octobre 1926 montre que la fraction des Ouled Sidi Slimane s’est déjà singulièrement éparpillée : 5 tentes à Ain Belda, 6 tentes à Rouissat, 3 tentes chez les Mekhadma dans la région d’Ouargla, 8 tentes à Ghourd Zina au N.E. de Fort Lallemand, 10 tentes à Hassi Khellal, 5 à 6 près de Fort Polignac, en territoire Aijer. Quant aux Ouled Maamar, encore dans l’annexe d’El Oued, et de ce fait directement contrôlés, ils ne cessaient de solliciter des autorisations de changer d’emplacements, voire de se rendre à Ouargla72.
En février, le Chef de l’annexe des Ajjer faisait entendre le premier son de cloche défavorable : Les Djeramna circulent d’Ouargla sur In Salah ou Tatahouine, sans la moindre autorisation. Ils font preuve de mauvaise volonté pour les convois et opposent la force d’inertie. Bref ce sont des « indésirables » 73. Ils n’abandonnaienptas non plus leur attitude guerrière. C’est ainsi que les Ouled Maamar, bien que deux fois désarmés, une fois par les Italiens, au moment du départ, une seconde fois par les autorités françaises, à leur entrée en Tunisie, se retrouvaient six mois après, tous pourvus d’un fusil italien, bien approvisionnés en munitions74.
Le problème de leur organisation administrative restait posé. Dès 1926, le Commandant Supérieur de l’annexe d’Ouargla avait suggéré qu’ils soient constitués en une tribu de deux fractions. Le Gouverneur Général répondit favorablement le 7 janvier 1927 à cette proposition et félicita par la même occasion les autorités locales qui avaient permis de mettre un point final à l’émigration des Djeramna75.
Ceux-ci furent reconnus comme tribu indépendante et soumis à un Caïd Djeramni selon leurs voeux. Le choix, faute d’autre candidat valable, se porta sur Tex- Mouidir des Italiens, Mohammed ben Naïmi. Les deux fractions furent également conservées, mais on en changea les noms. Les Ouled Maamar devinrent les Ouled Cheikh et les Ouled Sidi Slimane, les Ouled el Hadj.
D’autre part, le problème des terrains de parcours allait recevoir une solution inattendue. En effet, entre temps, le commandement du Territoire des Oasis était passé en d’autres mains. Un premier projet, qui consistait à installer les Djeramna autour d’Hassi Mey, fut abandonné ; peut-être parce que les Chambaa d’Ouargla, si souvent razziés naguère par les Djeramna, voyaient d’un mauvais oeil leur installation parmi eux. Toujours est-il que le nouveau responsable des Oasis leur fit quitter les régions de l’Oued Igharghar et d’Hassi Berkane, où se trouvaient respectivement les deux fractions et leur assigna des pâturages à l’Ouest d’El Goléa, poste qui, à cette époque, dépendait encore d’Ouargla. Cette mesure avait l’avantage de les éloigner des frontières tripolitaines. Elle devait être très bien comprise à Alger où il semble que l’on avait accepté avec réticence le maintien des Djeramna dans le Territoire des Oasis. Dans sa lettre du 18 mars 1927, officialisant l’organisation des Djeramna, le Gouverneur Général rappelait qu’il ne verrait qu’avantages au retour des Djeramna dans l’annexe des Geryville et soulignait que leur établissement à l’Ouest d’El Goléa lui paraissait être un premier pas dans ce sens 76.
La question des impôts allait hâter ce processus. En effet, la dispersion des tentes Djeramna pendant l’année 1927, dispersion qui s’était accentuée puisque l’on trouvait des Djeramna aussi bien dans l’annexe des Ajjer que dans celle d’Ouargla, dans l’annexe d’ElGoléa comme dans le cercle de Géryville, avait fourni un bon prétexte au Caïd pour retarder sa tournée de perception. Ce dernier ne semblait d’ailleurs pas conscient du caractère inéluctable de l’opération.
Rendant compte le 8 avril 1927 de ses contacts avec les différents campements, il écrivait au Capitaine, Chef d’annexé d’Ouargla : « Lorsque nous leur avons parlé du recensement de l’impôt et des convois, nous avons constaté qu’ils n’étaient pas satisfaits » (sic). Le mois suivant, en réponse à la demande de prêt de 216 chameaux pour les convois, il poursuivait : « Vous savez que mes gens ne sont pas encore familiarisés avec les questions de service et qu’il importe de les mener avec tact 77″.
Coïncidence ou conséquence, les Djeramna, pour échapper aux exigences de leur Caïd contraint de résider dans l’Annexe d’Ouargla, se dirigèrent peu à peu vers l’Ouest et quittèrent El Goléa pour le Cercle de Géryville. D’où une correspondance entre les Chefs d’annexé d’Ouargla et de Géryville qui aboutit à la conférence d’Hassi Bouzid, le 20 janvier 1928, rassemblant un Officier de chaque annexe et les responsables de la tribu. Il apparu que le Caïd nommé par nous n’avait aucune autorité et suscitait même la défiance de ses contributes. Ceux-ci acceptèrent, en effet, moyennant uti délai de trois mois, de payer les impôts dus pour 1927, mais entre les mains des Caïds des Ouled Sidi Cheikh78. Cette exigence fut interprétée par l’Administration française comme la preuve que les Djeramna ne tenaient plus tellement à constituer une tribu séparée, mais souhaitaient, au contraire, revenir à leur statut de 1881.
Un second argument, d’ordre politique, allait travailler dans le même sens.
Malgré les avertissements répétés de certains chefs d’annexés, la Direction des Territoires du Sud avait accordé crédit aux bonnes intentions manifestées par les Djeramna, et plus récemment elle avait pensé que Féloignement de la frontière Tripolitaine suffirait à transformer ces razzieurs quasi professionnels en paisibles nomades. Il fallut déchanter.
Le 6 novembre 1926, alors que la tribu venait juste de se regrouper en territoire français, deux Djeramna, nomadisant entre la frontière Algéro-Tunisienne et Ghadamès, capturaient 5 chamelles appartenant à des Ghadamsi. L’affaire n’eut pas de suite, malgré les protestations italiennes, faute de preuves suffisantes.
En juin 1928, le Territoire des Oasis signalait que six Djeramna avaient été aperçus faisant route vers le Fezzan. On pensait qu’ils allaient y razzier quelques bêtes. Un renforcement des postes frontières fut prévu pour les arrêter à leur retour. Or, ces Djeramna venaient des régions de l’Oued Zergoum et de Ba Messaoud, dans l’annexe de Géryville. C’est-à-dire à plus de 1 000 kilomètres à vol d’oiseau. La suite des événements se passa comme prévue. Les Djeramna furent repérés alors qu’ils rentraient en Territoire Algérien et conduits à Fort Polignac.

Ils ramenaient 39 chamelles, prises sur les Ouled Zentane. Dix, qui leur avaient été précédemment enlevées par les mêmes Zentanes, leur furent laissées. Les 29 autres confisquées en attendant que leurs légitimes propriétaires viennent les réclamer.
Les 6 Djeramna de leur côté furent consignés au bordj.
La réaction des Zentanes ne se fit pas attendre. Un contre rezzou de 60 méhari razziait, en août, des troupeaux de l’Oued Tarât et parvenait à regagner le Fezzan au prix de quelques pertes.
Mais les conséquences du rezzou de juin ne s’arrêtèrent pas là. En effet, le 14 septembre, cinq des six Djeramna s’évadèrent de Fort Polignac et n’eurent rien de plus pressé que de repartir vers Ghadamès en quête d’un second coup de main.
Le 4 octobre ils rencontraient quatre méharistes italiens, sous les murs de l’agglomération, tuaient le brigadier-chef qui les commandait, et s’enfuyaient avec son mousqueton et les 24 chameaux de l’armée qu’il convoyait.

Une fois de plus, les exactions des Djeramna débouchaient sur des complications internationales. L’Italie protestait et demandait l’extradition des coupables.
Nous la refusions, avec arguments juridiques à l’appui. Mais tout était fait pour s’emparer de ces individus trop compromettants. Le Goum d’Ouargla, sous les ordres du Caïd M’hammed ben Kaddour, entama une poursuite de 550 kilomètres en cinq jours et finit par rejoindre les fuyards à 1 50 km au N.O d’El Goléa. Deux d’entre eux furent tués, un troisième grièvement blessé, les autres capturés lors de leur retour à Géryville.

Cette dramatique aventure allait mettre le point final à l’épopée des Djeramna. Ils étaient déjà retournés dans la région de leurs ancêtres, ils allaient maintenant y retrouver leur statut de 1881. En effet, il apparut à l’Administration .française que l’affaire n’avait pu se dérouler sans que les Chefs Djeramna, déjà incapables de faire rentrer l’impôt, n’aient été au courant. Il y avait donc de leur part, sinon complicité, tout au moins complaisance. La sanction fut leur révocation et la suppression administrative de la tribu. Les deux fractions Djeramna reprirent place après une absence de près d’un demi siècle, dans la tribu des Ouled Ziad Cheraga, après avoir perdu, avec leur caïd, leur autonomie 79. Les survivants du rezzou, en revanche, devaient s’en tirer à bon compte. Leur cas posait en effet un problème de procédure criminelle quasi insoluble, étant donné que le meurtre avait été commis en territoire étranger et que, pour des raisons également valables, nous avions refusé à l’Italie leur extradition. Successivement le Conseil de Guerre, le Tribunal militaire, puis les Assises furent récusés.
Finalement les prisonniers, internés à El Goléa, furent remis en liberté à la fin de l’année 1929.

**
II serait naturellement tentant de chercher à savoir comment les Djeramna avaient supporté ces longues aventures, et en particulier quelles en avaient été les conséquences sur l’économie interne de la tribu. Faute de statistiques valables, on ne peut tenter que des approximations.
Lors du départ en dissidence, les deux fractions Djeramna et Djeramna El Aouachir comprennent 67 tentes. Mais rapidement les El Aouachir moins compromis abandonnent la lutte ; 7 tentes font soumission la même année80. De 1885 à 1888 le chiffre le plus souvent avancé est celui de 52 tentes en dissidence.
Compte tenu de l’éclatement partiel de la tribu lors du grand départ pour le Fezzan, on peut penser que ce chiffre dut encore diminuer. Certaines tentes restent avec Si Kaddour. D’autres passent au Maroc. Finalement il est peu probable que plus de 40 tentes soient passées au Fezzan, tentes misérables, pauvres en cheptel. Que deviennent les Djeramna pendant les 10 années suivantes, nous l’ignorerons toujours. Il faut attendre la reprise des contacts avec nos postes.
A partir de ce moment-là, les statistiques dont nous disposons sont plus précises, quoique tardives. Mais elles confirment l’opinion rapportée par la tradition orale sur l’euphorie du séjour tripolitain. En 1912, les Djeramna comptaient déjà 65 tentes et possédaient 400 chameaux et 300 moutons ou chèvres.

En 1918, ils atteignent 90 tentes, 800 chameaux et 8 000 moutons et chèvres. Les chiffres valent ce qu’ils valent. On peut néanmoins en déduire que la tribu sut profiter au mieux de l’anarchie provoquée par la main mise italienne sur le pays.
En revanche, les états de 1925 et 1926 montrent un déclin démographique.
Les tentes passent de 90 à 73, puis à 67. Faut-il y voir les conséquences des opérations militaires italiennes, des règlements de compte après l’effondrement senoussiste, d’une épidémie 81 ?

Le cheptel camelin, lui, ne cesse au contraire de croître : 1 420 chameaux en 1925, 4 000 en 1926. Mais nous avons déjà dit ce que nous pensions de cette dernière estimation. L’effondrement parallèle du petit cheptel : 8 000 têtes en 1918, 330 en 1925, laisse penser à une conversion motivée par l’exode envisagé, vers l’Algérie.
Cette richesse est assez inégalement répartie. D’abord déséquilibre entre les deux fractions : 700 chameaux pour 32 tentes chez les Ouled Maamar, soit grosso modo 22 chameaux par tente ; 3 000 chameaux pour les Ouled Sidi Slimane pour 35 tentes, soit presque 86 par tente.
La répartition interne est également inégale. Chez les premiers, le nommé Maamar, l’homme de confiance des Italiens de Ghadamès, est réputé posséder seulement 35 animaux. La fortune du Mouidir, Ben Naïmi semble plutôt composée d’argent liquide. Il est en effet permis de supposer que, plus intégrés que les autres dans la vie citadine, les chefs de la fraction de Ghadamès ne convertissaient pas tous leurs biens en chameaux. Nous avons des détails plus précis sur les Ouled Slimane. Les troupeaux les plus médiocres y sont de 50 bêtes. On signale trois possesseurs de plus de 500 chameaux. La tradition nomade est là, strictement respectée.
En 1929, lorsqu’ils ont « bouclé la boucle », les Djeramna sont estimés par Géryville à une soixantaine de tentes. C’est pratiquement le chiffre de 1926, étant donné que 5 tentes sont à Fort Polignac ; mais on ne nous fournit pas d’évaluation du cheptel.
En résumé, nous constatons donc d’abord une période de déclin entre 1881 et 1888. Cause ou conséquence, la Tribu ne présente pas alors de front commun.
Certaines tentes se rallient, d’autres vont au Maroc, d’autres Dieu sait où. Au contraire, la période faste coïncide avec une tribu faisant bloc. Tous les rapports insistent sur la solidarité absolue des deux fractions. Celle-ci apparaît dans les interminables négociations pour le retour. Le fléchissement constaté en 1925 pourrait alors s’expliquer par la rupture partielle de l’unité. La fraction de Ghadamès se soumettant aux Italiens tandis que celle du Fezzan reste indépendante.
Coïncidence ? la fraction Ghadamsienne des Ouled Maamar, jadis la plus riche, voit alors son cheptel camelin se stabiliser tandis que celui des Ouled Sidi
Slimane du- Fezzan s’accroît très rapidement :
— Ouled Maamar: 500 chameaux en 1918; 500 chameaux en 1925; 700 chameaux en 1926.
- Ouled Sidi Slimane : 300 chameaux en 1918 ; 920 en 1925 ; 3 200 en 1926.
Une explication vient naturellement sous la plume. Les Ouled Maamar, en zone soumise, ne pouvaient plus razzier à leur gré, alors que les Ouled Sidi Slimane continuaient de s’en donner à coeur joie. La chose est probable quoiqu’une autre raison puisse être avancée à propos des Ouled Maamar. Mais les razzieurs étaient eux-mêmes exposés à des contre rezzou. En revanche il est certain que la possibilité de choisir librement les pâturages hors des circuits imposés améliorait le rendement du cheptel. Tribu d’éleveurs à l’origine, les Djeramna avaient en effet certainement poursuivi cette activité, avec d’autant plus de profit peut-être que leurs alliés traditionnels, les Imanghassaten, tribu noble, durent leur confier plus d’une fois la surveillance de leurs troupeaux.
Enfin, troisième source de profits, le commerce caravanier. Plusieurs mentions font état de caravanes Djeramna allant de Ghadamès au Soudan et retour. Il est probable que ce fut là source de bénéfice non négligeable. Leurs bonnes relations avec les autorités turques d’une part, leur intégration à certains clans Ajjer contrôlant l’itinéraire d’autre part, (Imanghassaten et Ifoghas) les mettaient certainement en situation privilégiée. Il faut croire aussi que le sens commercial ne leur faisait pas défaut. Dès leur rentrée en territoire algérien, nous les voyons lancer des caravanes sur In Salah parce que les dattes y sont moins chères qu’ailleurs et louer leurs bêtes à des convoyeurs chambaa, faute de pouvoir sans doute prendre immédiatement leur place. Et l’on peut penser qu’au commerce traditionnel, poudre d’or, plumes d’autruche, esclaves, contre objets manufacturés, s’ajouta rapidement la contrebande des armes. Les rapports de la période 1895 — 1919 font fréquemment allusion à un trafic régulier vers le Ouadal.
Quelle fut d’autre part l’évolution des sentiments « politiques » de la tribu ? Comment la « haine » manifestée vis à vis des autorités françaises évolue-t-elle en quelques années vers une demande d’aman ? Le problème paraît complexe. On peut avancer que les jeunes générations nées en Tripolitaine, n’héritent point de ces ressentiments. Malheureusement on constate que ce sont les « vieux » c’està- dire les adolescents de 1881, qui souhaitent le retour ayant gardé du pays des ancêtres une vision peut-être enjolivée par les souvenirs d’enfance. El Hadj’ Abderrahmane qui engage les pourparlers de 1918 et 1921 avait entre 10 et 20 ans lors de l’entrée en dissidence.

Pour eux, la rentrée en zone française signifie le retour à Géryville, les retrouvailles avec l’ancienne tribu 82. On efface les cinquante ans de dissidence et l’on repart en 1881. Le plus âgé des Ouled Sidi Slimane, Tayeb ben Cheikh réclame même le commandement de la fraction pour avoir, avant de déserter, servi 7 ans au makhzen de Géryville. Simplement, par délicatesse, il déclare n’avoir rej’oint les révoltés de 1881 que huit jours après les meurtres, alors qu’il était prouvé qu’il y participa.
Mais en 1925, c’est la nouvelle génération qui est au pouvoir (le Moudir, Mohammed ben Naïmi, est qualifié de « jeune, l’esprit ouvert . . . *’83.) Le retour à Géryville l’intéresse peu. Elle préfère ne pas s’éloigner de la zone qu’elle connaît et n’est poussée à rentrer par aucun argument sentimental.

L’évolution des Djeramna est finalement très simple. La génération compromise dans le meurtre de 1881 a disparu, ou n’est plus majoritaire en 1912, date des premiers contacts. L’arrivée en Tripolitaine d’un colonisateur mal connu, l’Italien, et les premières difficultés qui naissent, provoquent chez les Djeramna, tribu nomade, le réflexe classique : aller ailleurs. Malheureusement, toutes les issues sont bouchées. Le Soudan septentrional qui les aurait certainement tenté est sous contrôle français. Là-dessus, les nostalgies des adolescents de 1881 emportent la décision et ce sont les premiers contacts avec Ouargla. Puis les choses évoluent de telle façon que le péril redouté s’estompe. Les Djeramna restent en Tripolitaine et la jeune génération s’accomode tant bien que mal avec les Italiens (nominationde Ben Naîmi comme Moudir).

L’éventualité d’un départ est mise en réserve au cas d’une aggravation de la situation. Les contacts ne sont jamais rompus. Mais les Djeramna qui, en bons nomades, se préoccupent avant tout de l’intérêt immédiat de leur tribu, ont été amenés à abandonner successivement les Italiens, les Senoussistes et les Turcs. Le règlement de comptes risque d’être pénible. 
Un concours de circonstances fortuit pousse la fraction du Fezzan à sauter le pas. La solidarité tribale joue alors automatiquement et la fraction de Ghadamès n’aura de cesse de passer à son tour la frontière.
La majorité des Djeramna n’envisage pas d’aller plus loin et pense pouvoir s’installer dans l’annexe d’Ouargla. Mais sans doute n’y trouve-t-elle pas de la part des autres tribus l’accueil souhaité. Aussi prête-t-elle l’oreille à l’avis des anciens qui ne cessent de décrire l’annexe de Géryville avec les couleurs que l’on sait.
L’administration locale de son côté est revenue de ses premières illusions et pousse au départ. Les embarras nés des rezzou de 1928 décident enfin le Gouvernement Général à sanctionner l’évolution constatée.
De nos jours, les Djeramna nomadisent encore dans le Sud Oranais. Ils n’ont pas oublié leur histoire et peut-être certains vieillards regrettent-ils, à leur tour, le temps de leur adolescence, les folles méharées vers des troupeaux mal gardés, les lentes caravanes qui revenaient du Soudan, riches de poudre d’or et d’esclaves.

Pierre BOYER
Conservateur en Chef des Archives d’Outre-Mer Aix-en-Provence

Notes
52. Ghadamès devait être réoccupé en février 19 15 puis abandonné i nouveau en juillet de
la même année.
53. 16 H 70 — Répertoire des Chefs Senoussis en Tripolitaine.
54. 23 H 1 – Rapport mensuel des Territoires du Sud, février 1917.
55. 23 H 1 – Rapport mensuel des T.D.S. – Mai 1917.
A leur rentrée, les Djeramna devaient nier toute participation à cette opération, et
reconnaître uniquement deux rezzou contre les Chambaa.
56. 23 H 1 — Rapport mensuel des Territoires du Sud — Décembre 1917 et Sa 30 —
Rapport du Capitaine Thraen (Touggourt) du 14 octobre 1918.
57. De la part du Cheikh El Hadj Abderrahmane des Djeramna à Monsieur le Commandant
Supérieur d’Ouargla.
Après les compliments d’usage . . .
Nous nous trouvons ici dans une situation extrêmement pénible car les habitants du pays
ayant appris que nous, Tribu des Djeramna, avions l’intention de retourner dans votre région,
nous avons à endurer beaucoup de mal et de dommage de la part de nos voisins immédiats et
de toute la population de l’endroit Ces gens, en effet, sont toujours dans l’agitation.
Précédemment les Djeramna n’étaient pas disposés à revenir vers vous, mais quand ils m’on vu
déterminé et résolu, ils se sont à leur tour décidés à me suivre.
Nous faisons en ce moment nos préparatifs de départ, et, s’il plait à Dieu, d’ici peu nous
arriverons. Salut.
Sachez que nous sommes capables de tenir ce pays, Territoire et habitants, [comme on tient un cheval par la bride].
Salut. A la date du 28 Djoumada second.
El Hadj Abderrahmane des Djeramna.
58. Sa 30 – Rapport du Capitaine Thraen, op. cit.
59. Sa 30 – Rapport de Bruce.
61. 23 H 1 — Rapport mensuel de la D.T.S., septembre et novembre 1919.
62. Sa 47.
63. S23 H 1 – Rapports mensuels.
64. 23 H 1 — Rapports mensuels — Peut-être ces tentes sont-elles celles qu’un rapport de
juin 1924 présente comme réfugiées en Territoire algérien. Notons i ce propos la réflexion du
Commandant Fournier, de Touggourt : « Djeramna, Imanghassaten et autres, viennent annoncer
des négociations, soit de paix, soit de soumission, périodiquement, lorsque la nécessité les chasse
de l’arrière-pays et les oblige i vivre quelque temps i notre portée. Ils se sont rendus compte de
longue date que pendant ces pourparlers nous observons scrupuleusement la neutralité la plus
bienveillante, leur donnant ainsi la tranquillité d’esprit dont ils ont besoin pendant cette période
difficile. Puis lorsque l’arrière-pays est devenu habitable, ils reprennent le large, rompant toute
négociation et parfois emmenant le butin de quelque razzia d’adieu faite chez nous ». Sa 44.
65. Sa 30.
66. 34 H 8 B.R. du Commandant de Tatahouine.
67. 34 H 8 B.R. du Goum Saharien de Tunisie.
68. Les chiffres de ces estimations varient d’un rapport i l’autre. Nous en reparlerons plus
loin.
69. Sa 30 – 2e rapport de Bruce.
70. Sa 30 – Rapport du Lieutenant de Bellenet du 13.8.1926
71. S.A. 30
72. S,A. 30
73. S.A. 30
74. S.A. 30 – Rapport de Bruce du 25.11.1926.
75. H.H. 7.1.27
76. H.H. 18.3.1927
77. Sa 30 – 3 mai 1927.
78. Sa 30 – Rapport Carbillet du 4.2.1928.
79. Arrêté du 4 septembre 1929.
80. 33 JJ 15 – rapport annuel 1882.
81. Peut être y eut-il aussi une sédentarisation qui échappa aux observateurs.
En effet, il est signalé, en 1952, un village Jeramna, i l’écart des autres quartiers formant
l’oasis de Ghat. Il est bien précisé que ces Jeramna sont des Arabes, originaire de Geryville. Or,’
il est peu probable que ces Djeramna soient venus s’installer i Ghat après leur retour dans
l’annexe de Geryville ; la chose aurait été relevée. Il faut donc conclure i une sédentarisation de
certaines familles antérieurement i 1926. Cf. Rapport de stage des A.L 1952.
82. Sa 30/ Ie rapport de Bruce.
83. Sa 30/2e rapport de Bruce.

 Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8

Recherche concernant l’Affaire de Géryville.
L’assassinat du Sous-Lieutenant au 2° Zouaves. Weinbrenner (François-Xavier) 1881 en explique la raison de cette affaire !

_________
Articles évoquant des faits autour de son assassinat …

expor113

expor114

expor115

expor116

source
1881/04/28. Note : édition de Paris (matin)
Titre : Journal des débats politiques et littéraires
Éditeur : [s.n.] (Paris)
Date d’édition : 1814-1944
Identifiant : ISSN 1770619X
Source : Bibliothèque nationale de France
Description : Variante(s) de titre : Journal des débats, politique et littéraire
Description : Variante(s) de titre : Journal de l’Empire
Provenance : bnf.fr

Sous-Lieutenant au 2° Zouaves Weinbrenner
Journal des débats politiques et littéraires 1881/05/02.

expor118

expor117

autre évènement évoqué… à quelques kilomètres … dans une ville qui m’est chère : 

les_tr10

source
Titre : Journal des débats politiques et littéraires 1881/05/02. Note : édition de Paris (matin). 
Éditeur : [s.n.] (Paris)
Date d’édition : 1814-1944
Identifiant : ISSN 1770619X
Source : Bibliothèque nationale de France
Description : Etat de collection : 01/04/1814-
Provenance : bnf.fr

__________________________________________________________________________________________________________

Journal des débats politiques et littéraires 1881/06/06-1881/06/07. Note : édition de Paris (matin
…Le massacre du brigadier Bringard et de son escorte venant
s’ajouter à si bref délai, à celui du lieutenant Weinbrenner et
à celui de la mission du Colonnel Patters, porterait une atteinte sérieuse au respect
du nom français et à son prestige dans tout le Sahara…

export-8weinbrenner7bis

Transcription complète de l’article illisible (impossible d’obtenir une meilleure qualité)

Les contingens révoltés des Trafis, sous la conduite de Bou-Amema ont supris, il y a deux jours
le brigader Bringard, surveillant de la ligne télégraphique qui relie Géryville à Frendah, et l’ont 
massécré avec 25 hommes de son escorte. 
Les autres plus ou moins grièvement blessés, on put gagner Frendah, où ils ont apporté la triste 
nouvelle. Les colonnes qui poursuivainet Bou-Amea ont dû, comme on sait, arrêter leur marche
sans dépasser Chellala par suite de la chaleur et du manque d’eau.
Elles ont même remonté vers le nord, laissant Géryville à ses propres forces.
Bou-Amema en a profité aussitôt pour suivre ce mouvement, et il y a cinq ou six jours il passait
à portée de canon de Géryville, dont le commandant faisait faire feu à longue distance sur ses 
contingens*. Peut-être était-ce la même cause, c’est-à-dire le manque d’eau qui forçait les tribus
révoltées à revenir également vers le nord ; peut-être Bou-Amema a-t-il voulu essayer à nouveau de
soulever les tribus restées sourdes jusqu’ici à ses excitations. 
Toujours est-il qu’il est venu audacieusement se placer entre Géryville et Frendah, interrompant
les communications entre ces deux cilles et massacrant tout ce qu’il trouvait sur son chemin. 
Sa situation, entre les quatre colonnes dont il est actuellement l’objectif, devrait être désespérée, 
et il ne devrait pouvoir s’échapper d’aucun côté.
Cependant, on semble avoir encore quelque doute à Alger sur ce résultat, et l’on considère comme possible
qu’il parvienne à se ravitailler et à filer par le nort-est avant d’être cerné. Si les tribus dissidentes
parvenaient à éviter nos colonnes et si le sévère châtiment que méritent leurs actes criminels ne leur était 
pas infligé, il y aurait là un précédent absolument déplorable, et dont les effets se feraient certainement 
sentir longtemps dans le sud de nos possessions africaines. 
Le massacre du brigadier Bringard et de son escorte venant s’ajouter à si bref délai à celui du
lieutenant Weinbrenner et à celui de la mission du colonel Flatters, porterait une atteinte sérieuse
au respect du nom français et à son prestige dans tout le Sahara.
Il est donc absolument nécessaire que les opérations contre Bou-Amema soient menées de telle façon
qu’elles donnent un prompt résultat. On dit le général Détrie énergique et très résolu.
Il faut alors espérer qu’il n’y aura plus de temps perdu et que les premières fautes commises
soient prochainement réparées.

Titre : Journal des débats politiques et littéraires
Éditeur : [s.n.] (Paris)
Date d’édition : 1814-1944
Identifiant : ISSN 1770619X
Description : Variante(s) de titre : Journal des débats, politique et littéraire
Description : Variante(s) de titre : Journal de l’Empire
Description : Etat de collection : 01/04/1814-
Provenance : bnf.fr

ps : contingens* écrit sous cette forme dans l’article scratch

 retour page d’Accueil 

La Tunisie au gré des conflits

Une histoire : la Tunisie et la France


14 avril 2013

Les contingents impériaux au cœur de la guerre

Classé sous — milguerres @ 17 h 02 min

Retour à la page d’accueil 

La Tunisie au gré des conflits

Les contingents impériaux au cœur de la guerre :  « Etude faite sur la présence de tous les hommes d’origine des colonies françaises ou britanniques (et autres) ayant participé aux deux conflits mondiaux. 

Pour ceux qui ignorent la présence des Nords Africains, des « Noirs », des Chinois, des gens de l’Est, des Australiens, des Canadiens,… et pardon si j’oublie d’autres origines au sein de ces deux conflits.  Les chiffres parlent d’eux-mêmes,  leur présence ne fera qu’honorer leur mémoire !  A tous ceux qui ont combattu pour une même cause … «  

à noter, selon cette étude :

« La mobilisation des «indigènes » s’est opérée selon des principes divers. En Algérie, en Tunisie et en AOF, les contingents fournis par engagements volontaires sont complétés par des conscrits recrutés par tirage au sort.  »

« En 1940, l’armée française met en ligne 640000 coloniaux et Nord-africains, dont 
176000 Algériens,
 
80000 Tunisiens,
 
80000 Marocains (360000 hommes), et
 
180000 Sénégalais.

En France, en 1918, pour un total de 350000 travailleurs étrangers présents, 200000 sont originaires des colonies françaises (78000 Algériens, 35000 Marocains, 28000 Tunisiens, 50000 Indochinois, surtout Vietnamiens, 6000 Malgaches)

Selon cette étude : 108000 Tunisiens auraient servis sous le drapeau tricolore, lors des deux conflits mondiaux, sans noter les pertes humaines, civiles ou matérielles (sans oublier la période de colonisation et la campagne de Tunisie en 1881. Une Tunisie, vraiment au gré des conflits… Hayet (auteur du blog, origine tunisienne

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8

 

_______________________________________________________________________________________

Les contingents impériaux au cœur de la guerre 

Jacques Frémeaux   lien Histoire, économie et société  lien   Année   2004   lien Volume   23   lien Numéro   23-2 

Résumé
Cette communication insiste sur un sujet trop rarement évoqué, qui est la participation des empires coloniaux, surtout français et britannique, aux deux guerres mondiales. L’apport des Dominions et des colonies en soldats et travailleurs a été important. Ces soldats ont connu des conditions de guerre analogues à celles des soldats européens. Aux souffrances subies par l’ensemble des combattants s’est ajouté un plus grand éloignement de leur pays et, pour les soldats dits «indigènes», une expérience qui a précipité l’entrée dans le monde moderne, et a contribué à encourager les nationalismes.

Abstract
This paper deals with the very important part played by the imperial armies, especiallly British and French, during the two World Wars. A great number of soldiers and workers came from the Dominions and Colonies. They had to endure similar conditions as those of their European comrades, plus, a harsher and longer severance from their mother countries. The discovery of the modern war accelerated the entry of the « native » men in the Modem World, and gave a boost to nationalisms.

Le présent programme ne fait aux Empires coloniaux qu’une place limitée. L’ambition de cette communication est de montrer que, loin de se borner à un canton périphérique de l’étude des conflits mondiaux, la participation des contingents d’outremer pourrait en constituer un vaste domaine. On voudrait suggérer ici tout ce que gagnerait une histoire des peuples en guerre à n’être pas privée d’une partie de ses réalités, trop souvent passées inaperçues lorsqu’elles ne concernent pas directement les métropoles.

1. Senghor, «Aux tirailleurs sénégalais morts pour la France», Hosties noires, 1948.
«On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat Inconnu, Vous mes frères obscurs, personne ne vous nomme» l

Échelle du phénomène
Les chiffres démontreraient à eux seuls qu’il ne s’agit pas d’un phénomène marginal. 
En 1914, la Grande-Bretagne et la France disposent des deux plus grands empires coloniaux du monde, vastes respectivement de trente-quatre millions et de dix millions de kilomètres carrés, peuplés de 400 millions et de 50 millions d’habitants.

Les armées impériales britanniques et françaises
• Les Britanniques

Dans les premiers mois de la guerre, les citoyens des quatre Dominions sont invités à concourir à la défense de la métropole. 
On recourt au même dispositif de mobilisation qu’en Grande-Bretagne: volontariat d’abord, puis conscription. 
Mais celle-ci ne s’applique sans difficultés qu’en Nouvelle-Zélande, où elle est votée au mois de mai 1917. 

Au Canada, la décision d’y recourir, en juin 1917, provoque des émeutes chez les Québécois. 

Les Australiens rejettent la conscription par référendum, sous la pression des habitants d’origine irlandaise, émus par la répression des «Pâques sanglantes» de 1916. 

En Afrique du Sud, la question n’est même pas discutée, étant donné les sympathies pro-allemandes de beaucoup d’Afrikaners. 

Au total, la contribution des Dominions atteint environ 1300000 hommes. 
L’Angleterre mobilise des effectifs équivalents aux Indes.
La participation africaine est notable.
La conscription a été imposée en 1915 en Afrique orientale et 1916 en Afrique occidentale. 

Le bilan est impressionnant, comme en témoigne le tableau 1.
Ainsi, l’empire a permis d’accroître d’environ un tiers le potentiel militaire britannique.

Les contingents impériaux au cœur de la guerre  les_co10
tableau 1

les_co11
tableau 2

En 1939, la déclaration de guerre des Dominions à l’Allemagne, reconnus comme États souverains et indépendants au sein du Commonwealth, suit immédiatement celle du Royaume-Uni. 
L’effort de mobilisation est globalement accru par rapport à celui de 1914-1918. 
Il faut dire que la menace japonaise a stimulé la mobilisation en Australie et Nouvelle-Zélande, mais aussi aux Indes. 

La contribution indienne est double de celle de la Grande Guerre, celle des colonies africaines sept à huit fois plus forte. 

Le nombre de mobilisés atteint cinq millions d’hommes, dont deux millions pour les seuls Dominions, soit 84 % de la mobilisation de la métropole. L’Empire britannique et le Commonwealth ont ainsi vécu comme l’avait prophétisé Churchill dans son discours du 18 juin 1940, leur «finest hour» (tab. 2).

• Les Français

les_co12
tableau 3

À ces chiffres (tab. 3), qui concernent les «indigènes » il faudrait ajouter celui des Français d’outre-mer, la majorité étant constituée de 73000 Français d’Algérie, auxquels on peut adjoindre peut-être 4000 Français des colonies, soit un total d’environ 80000 hommes.
On atteindrait ainsi environ 650000 hommes, et un total de pertes d’environ 100000 hommes

Il va de soi que, par rapport aux 7800000 mobilisés français, la proportion est faible (environ 8 %). 
Malgré tout, l’acharnement de Clemenceau en 1917 et 1918 à mobiliser les contingents coloniaux les plus nombreux possibles montre que ce nombre doit, dans son esprit, peser lourd dans la balance. 
On peut être pratiquement sûr que, en cas de prolongation du conflit, leur proportion aurait eu tendance à s’accroître. 

La mobilisation des «indigènes » s’est opérée selon des principes divers. En Algérie, en Tunisie et en AOF, les contingents fournis par engagements volontaires sont complétés par des conscrits recrutés par tirage au sort. 

Les besoins de guerre amènent à augmenter le nombre des appels. Dans le reste de l’Empire, on en reste au système d’un volontariat, souvent forcé par des pressions administratives.
Dans Г entre-deux guerres, le recours au réservoir humain des colonies paraît le seul moyen de remédier à l’insuffisance de la démographie. Des lois de 1919 étendent le système de la conscription à l’ensemble des territoires de l’Empire. 

En 1940, l’armée française met en ligne 640000 coloniaux et Nord-africains, dont 
176000 Algériens, 
80000 Tunisiens, 
80000 Marocains (360000 hommes), et 
180000 Sénégalais.

C’est à peu près 10 % de l’effectif de l’armée française. 
Ces troupes combattent courageusement, avant d’être entraînées dans la défaite commune.
Elles comptent de nombreux morts et prisonniers.
 


L’appel aux troupes coloniales ne cesse pas avec la défaite. Elles forment la majorité des contingents de l’armée coloniale de Vichy, mais aussi de ceux de la France libre. 

Après le débarquement allié en Afrique du Nord de novembre 1942, la participation des contingents d’outre-mer est déterminante lorsqu’il s’agit d’organiser en Afrique du Nord une armée française équipée de matériel américain. 
À l’été 1944, sur 633000 hommes de l’armée de terre, on compte environ 60 % de soldats «indigènes», dont certains appartenaient aux Forces françaises libres depuis 1940.

• Note additionnelle
Certes, pour être complet, ce travail devrait faire mention des troupes «coloniales» employées par l’armée russe, et recrutées notamment parmi les Musulmans du Caucase et de l’Asie centrale. Il n’est pas possible de le faire ici, faute de temps. On peut au moins citer pour mémoire les deux «divisions sauvages» recrutées dans le Caucase, qui participent à la tentative du général Lavr Kornilov contre le gouvernement provisoire de Kerenski, au mois de septembre 1917. Des unités de ce type figureront également dans l’Armée rouge en 1939-1945. Il faut noter aussi qu’on a recruté des troupes noires dans les colonies belges et portugaises, qui participent en particulier aux campagnes contre les colonies allemandes d’Afrique orientale.

Les mobilisations de travailleurs

II s’agit d’abord de travailleurs recrutés pour les besoins des armées.
Sur le front français, ce sont en majorité des Chinois (100000 pour l’armée britannique, 40000 pour l’armée française, 10000 pour le corps expéditionnaire américain).
L’Afrique du Sud fait appel à des travailleurs africains auxiliaires (environ 70000 dont 20000 en France au Labour Native Corps , qui participe à la construction des tranchées).
Les campagnes africaines sont également dévoreuses d’effectifs: 55000 à 60000 porteurs auraient été réquisitionnés en AEF pour le Cameroun, ce qui représenterait un homme adulte sur quatre.
Pour les campagnes en Afrique orientale, les Britanniques n’auraient pas recruté moins de 750000 hommes, jusqu’au Nigeria et en Gold Coast.
Un million d’autres «indigènes» sont employés pour l’entretien des lignes de communication des armées britanniques au Proche-Orient.
Les Russes tentent d’imiter leurs alliés, pas toujours avec succès: l’ordre donné en juin 1916 de mobiliser 500000 autochtones d’Asie centrale au sein de bataillons de travailleurs, entraîne des rébellions violentes, notamment chez les Kazakhs et les Kirghizes. Des colons sont massacrés.

On retrouve des cas analogues lors de la Deuxième Guerre mondiale.
À partir de 1942, 50000 «indigènes» de Papouasie et Nouvelle-Guinée sont employés par l’armée australienne comme porteurs, brancardiers, terrassiers, mais aussi éclaireurs. Des Auxiliary Groups sont recrutés en Afrique de l’Ouest et affectés aux brigades d’infanterie, pour participer aux transports.
Par ailleurs, des «coloniaux» sont recrutés pour le travail aux champs ou à l’usine.
En France, en 1918, pour un total de 350000 travailleurs étrangers présents, 200000 sont originaires des colonies françaises (78000 Algériens, 35000 Marocains, 28000 Tunisiens, 50000 Indochinois, surtout Vietnamiens, 6000 Malgaches).

Ce mouvement se prolonge après la guerre: 100000 travailleurs nord-africains, surtout algériens, sont employés en 1930. Dans les colonies, les autorités exigent un accroissement de la production des matières premières, obtenu le plus souvent par la réquisition de travailleurs. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement du Tanganyika introduit ainsi la conscription pour augmenter la production des plantations de sisal et de caoutchouc; en Nigeria, on mobilise 100000 personnes, forcées à travailler dans des conditions scandaleuses pour tenter (sans beaucoup de succès) d’augmenter la production des mines d’étain du nord.

Le rôle dans la décision
• La Première Guerre mondiale

Pendant la Première Guerre mondiale, les troupes à recrutement impérial se battent sur tous les fronts. 
Leur participation est toujours importante, parfois décisive. 
Les forces des Dominions sont engagées en priorité sur le front français, comme par exemple les Canadiens à Vimy, au nord d’Arras, en avril 1917. 
Elles sont lourdement éprouvées à Passchendaele de juillet à novembre. 
Il en va de même des contingents coloniaux français, dont beaucoup se distinguent, en particulier les régiments de marche de zouaves-tirailleurs, à forte proportion de soldats algériens musulmans.
La 4e brigade marocaine, qui fait partie de la 38e division d’infanterie, associe pour la reprise du fort de Douaumont, au mois d’octobre 1916, trois bataillons à recrutement français du régiment d’infanterie coloniale du Maroc, deux compagnies du 43e bataillon de tirailleurs sénégalais et deux compagnies du bataillon somali.

Ces forces ont été aussi très largement employées pour tenter de lancer des offensives périphériques.
Les Néo-Zélandais et Australiens du général Birdwood, qui représentent le tiers des 129000 hommes débarqués, subissent à Gallipoli, d’avril à décembre 1915, des pertes voisines de 40000 hommes (8500 tués et 20000 blessés australiens). Les troupes indiennes, qui ont souffert du climat en France, en sont retirées en 1915, et affectées au front de Mésopotamie. L’armée du général Allenby, qui occupe Jérusalem, puis Damas, en 1918, compte deux divisions australiennes. Les campagnes africaines mériteraient aussi d’être évoquées. Par soldats noirs interposés, les militaires britanniques et français combattent les Allemands, au Togo (août 1914), au Sud-Ouest africain (août 1914-mai 1915), au Cameroun (août 1914-février 1916). En Afrique orientale, le lieutenant-colonel von Lettow-Vorbeck, tient tête aux troupes britanniques et sud-africaines, renforcées de troupes noires est-africaines et ouest-africaines, mais aussi fournies par les Portugais et les Belges de la Force publique du Congo.


• La Seconde Guerre mondiale
Comme dans le conflit précédent, ces contingents combattent sur tous les fronts.
Les troupes des colonies africaines de la Grande-Bretagne participent à la conquête de la Somalie italienne, puis à la campagne d’Ethiopie en 1941.
Des Australiens, des Néo-Zélandais et des Sud-Africains se battent dans le désert contre les troupes de Rommel.
Une division australienne est faite prisonnière à Singapour.
Des Indiens sont envoyés en Italie au sein de la VIIIe armée du général Alexander.
700000 participent à la campagne de Birmanie.
Les Canadiens constituent une partie importante des forces qui débarquent en Normandie en juin 1944.
Les campagnes du Pacifique engagent des Australiens, des Néo-Zélandais, mais aussi des détachements recrutés en Papouasie et en Nouvelle-Guinée, qui forment le Pacific Islands Regiment .
On note qu’une grande partie de ces troupes doivent défendre les possessions d’outre-mer, en particulier contre le Japon en Asie et dans le Pacifique. L’appoint impérial est donc moins net que lors de la Première Guerre mondiale.

Pour être peu nombreuses, les troupes coloniales françaises n’en ont pas moins un rôle peut-être plus important que lors du conflit précédent. 
Certaines d’entre elles contribuent aux campagnes de Leclerc au Tchad, puis au Fezzan, contre les troupes de Mussolini.
L’Armée d’Afrique s’illustre en 1943 dans la campagne de Tunisie contre les Germano-Italiens, puis en Italie où elle apporte une contribution décisive à la percée du front allemand sur le Garigliano et à l’entrée des Alliés à Rome (juin 1944). 

Tandis que la 2e DB de Leclerc libère Paris, la Première Armée commandée par de Lattre débarque en Provence. Ces unités participent ensuite, au printemps 1945, à la campagne d’Allemagne. Le dévouement des troupes d’outre-mer, souvent trop oublié, a puissamment contribué à la restauration du rôle international de la France. Seule la possession de l’Empire a permis la renaissance d’une armée qui, par sa participation à la «croisade en Europe», a contribué à faire admettre la métropole dans le concert des vainqueurs.

Problématique
II paraît important de montrer que ce thème des troupes d’outre-mer n’est qu’en apparence «exotique»: les problématiques de l’historiographie récente de la guerre peuvent très bien s’appliquer à ce champ de recherche, même si les réponses ne sont pas toujours identiques. Il s’agit d’hommes, de femmes et d’enfants forcés de subir des conflits, en fonction de leur situation particulière.
Il est un élément si évident qu’on ne pense pas forcément à en tenir compte: la première caractéristique des empires coloniaux est d’être des empires d’outre-mer, dont les diverses possessions sont séparées des métropoles par des centaines ou des milliers de kilomètres d’espaces océaniques.

En 1914, par exemple, si la France n’est qu’à un ou deux jours de mer de l’Afrique du Nord, ou à une dizaine de jours de Dakar, l’ordre de grandeur est d’environ trois semaines pour l’Inde, et six semaines pour la Nouvelle-Calédonie.
L’avion n’est employé que très rarement jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. Même ensuite, il n’est guère utilisé pour les transports de troupes.

Les entrées en guerre

Les conditions des entrées en guerre de 1914 ne sont pas fondamentalement différentes de celles qu’on observe dans les métropoles. 
Le comportement des habitants d’origine européenne se situe, comme en Europe, entre enthousiasme et résignation. 
Les masses indigènes mesurent mal la portée de l’affaire, que les autorités s’efforcent de minimiser, pour éviter les tentations de révolte. 
Les notables sont incités à manifester leur loyalisme. 
Pour la plupart des élites autochtones de formation occidentale, comme pour Gandhi, qui incite ses compatriotes à s’engager, combattre pour les empires signifie aspirer à se transformer de sujets en partenaires.

Lors de la Deuxième Guerre mondiale, le scénario est à peu près le même. 
Dès le 3 septembre, le jour de la déclaration de guerre de la Grande-Bretagne à l’Allemagne, les premiers ministres d’Australie et de Nouvelle-Zélande ont proclamé l’engagement de leur pays aux côtés de celle-là («où elle va, nous allons; où elle se tient, nous nous tenons»).
Au Canada, le Parlement accepte sans vote l’engagement dans la guerre.
Au même moment en Afrique du Sud, la motion de neutralité présentée par le Premier ministre Hertzog est mise en minorité face à la motion de déclaration de guerre soutenue par le maréchal Smuts, symbole, depuis le conflit précédent, du dévouement à la cause impériale, devenue celle du Commonwealth .
Au Maroc, dans une lettre lue dans les mosquées, le sultan Mohammed Ben Youssef, futur roi Mohammed V, souligne que «nous devons à la France un concours sans réserve, ne lui marchander aucune de nos ressources et ne reculer devant aucun sacrifice. Nous étions liés à elle dans les temps de tranquillité et d’opulence, et il est juste que nous soyons à ses côtés dans l’épreuve qu’elle traverse et dont elle sortira, nous en sommes convaincus, glorieuse et grande».

Bien des grincements, il est vrai, se produisent, émanant des représentants des partis nationalistes.
En Inde, les représentants du Parti du Congrès se déclarent scandalisés par le fait que, alors que les Dominions ont décidé en toute souveraineté de leur entrée en guerre, par des votes de leurs parlements », le vice-roi a proclamé l’état de belligérance de l’Inde de façon automatique à la suite du gouvernement de Londres, sans consultation des élus.
Le Parti du Congrès se déclare pourtant prêt à soutenir la cause britannique par solidarité antifasciste, mais uniquement en échange de promesses précises quant à l’octroi d’une indépendance rapide, assorties de précisions quant aux buts de guerre alliés. Dans les territoires français, les arrestations de militants ou les dissolutions de partis nationalistes se multiplient. L’effort de mobilisation humaine et économique n’en est pourtant guère entravé.

La violence de guerre
• Le mythe de la «barbarie des troupes coloniales»

Les guerres coloniales antérieures à 1914 ont été souvent empreintes d’une très grande violence. 
La poignée d’officiers européens commandant des volontaires autochtones ont dû souvent s’assurer de leur fidélité en les récompensant par des parts de butin; ils ne se sont pas toujours souciés de protéger les non-combattants des pillages et des massacres. 
Certains, comme Mangin, auteur de La Force noire , ont jugé que l’assaut brutal et sans pitié était dans la nature même des combattants africains, et ont voulu en faire des troupes de choc. Ils sont déçus: les soldats indigènes ne sont pas plus adaptés a priori à la guerre moderne que leurs homologues européens. 
Les premiers combats se traduisent par de nombreuses défaillances dans leurs rangs. 
S’ils se battent généralement bien par la suite, c’est au sein d’unités organisées selon le modèle le plus conventionnel. 
L’image du Noir armé de son terrible coupe-coupe ne persiste pas moins. 
La propagande germanique pense tenir, avec la présence des troupes noires sur le front occidental, un excellent argument pour contrer les campagnes des Alliés contre la «barbarie» dont ferait preuve l’armée allemande. 
Elle les accuse de décapiter les blessés pour se fabriquer des trophées avec leurs crânes, ou de se parer de colliers d’oreilles coupées. Elle les accuse aussi de brutaliser les prisonniers.

Ces comportements annoncent et préparent les campagnes nationalistes qui se développent après la guerre sur le thème de la «schwarze Schande » (honte noire), entendons l’emploi de troupes noires lors de l’occupation française en Rhénanie, et les abus prétendument commis par elles. 
Ce sera un des thèmes notables de la propagande nazie contre une France accusée par Rosenberg d’être «la première responsable de la souillure de l’Europe par les Nègres ». 
À titre de «vengeance », plusieurs centaines de tirailleurs du 25e RTS seront massacrés au nord de Lyon au mois de juin 1940.
Les chefs des unités de la SS ou de la Wehrmacht responsables de ces crimes de guerre n’ont voulu voir, dans la résistance héroïque des combattants noirs, autre chose que «barbarie» et «bestialité ».

En fait, rien ne vient véritablement attester l’idée d’exactions particulièrement attri- buables à des unités coloniales. On peut tout au plus citer, pendant la Deuxième Guerre mondiale, le comportement des goums marocains qui forment les unités de choc de l’armée française en Italie, accusés, non sans raison, de viol et de pillage à l’égard de civils italiens. Ce lamentable épisode, concernant quelques milliers d’hommes, et limité à quelques mois, pâlit cependant devant les horreurs du front de l’Est.

• Troupes noires et blanches
II n’est guère question de brasser indifféremment les contingents de toutes origines au sein des unités.
Les langues et les coutumes (interdits alimentaires, par exemple), mais aussi les conditions juridiques (les indigènes des colonies n’étant pas des citoyens) s’y opposent. 
Le plus souvent, on constitue des régiments ou bataillons à peu près homogènes, issus du même pays, composés respectivement de troupes blanches et de troupes de couleur. 
Dans celles-ci, ne sont en général européens que les officiers et une partie des sous-officiers. 
En Afrique du Nord, par exemple, les Européens servent aux zouaves et les musulmans aux tirailleurs et aux spahis. 
Le mélange est plus grand dans l’artillerie ou les services.

Au combat, en revanche, la juxtaposition est de règle. Dès les premières opérations de l’été 1914, des régiments mixtes juxtaposent deux bataillons de tirailleurs sénégalais avec un bataillon d’infanterie coloniale blanche. 
Par la suite, les bataillons de tirailleurs reçoivent dans leurs rangs des compagnies européennes, dans la proportion du quart de leur effectif total. 
Aucune règle ne s’impose. 
Des compagnies de tirailleurs indochinois sont réparties dans des régiments d’infanterie métropolitains. Ainsi organisées, les troupes coloniales s’illustrent dans nombre de batailles entre 1916 et 1918. 
On a vu plus haut la composition de la 4e brigade marocaine lors de la reprise du fort de Douaumont en octobre 1916.
Ces principes sont encore en vigueur lors de la Deuxième Guerre mondiale. 
Sur neuf divisions dites «coloniales» entrées en ligne, six associent deux régiments de tirailleurs sénégalais à un régiment d’infanterie coloniale européen. Trois autres sont au départ entièrement blanches, mais deux d’entre elles accueillent par la suite dans leurs rangs des Africains et des Malgaches. Dans chacune, en effet, deux régiments d’infanterie coloniale sont transformés en régiments d’infanterie mixte sénégalais, tandis que les deux régiments d’artillerie coloniale deviennent des régiments d’artillerie coloniale mixte malgaches. Une seule est à trois régiments européens. L’idée, suggérée plusieurs fois, de donner plus d’homogénéité aux régiments en créant des bataillons mixtes n’est pas retenue. Le corps d’armée dit «colonial», affecté à la IIIe armée, n’est pas exclusivement, ni même majoritairement composé de troupes de cette origine. En fait, les divisions coloniales sont éparpillées entre les différentes armées, deux d’entre elles étant affectées à l’armée des Alpes.
Le «panachage» est toujours pratiqué après 1943. Dans la lre Armée qui débarque en Provence en août 1944, le pourcentage des «indigènes» dans les grandes unités varie entre 27 % (lre DB) et 56 % (2e DIM). Les Maghrébins servent non seulement dans les régiments d’infanterie (à raison d’environ 70 % de l’effectif total) et de cavalerie, mais dans toutes les armes. Ils sont ainsi environ 30 % dans l’artillerie et 40 % dans le Génie. Ils sont aussi présents dans les services et soutiens, ainsi que dans les formations sanitaires.

Le caractère exemplaire du coudoiement entre soldats d’origines différentes a souvent été célébré par les chefs des armées. Le maréchal Juin évoque «le souvenir de l’héroïsme le plus pur et de la fraternité qui régna [entre européens et musulmans] dans les rangs de l’Armée d’Afrique, tant il est vrai que c’est dans son sein et au creuset des batailles que les deux races se sont toujours le mieux fondues, le mieux comprises, et le mieux aimées». On pourrait rapprocher ce texte de celui du maréchal britannique Lord Wavell qui évoque l’armée des Indes, «dans laquelle toutes les croyances et toutes les races de l’Inde servaient ensemble aux côtés des Britanniques, dans la confiance mutuelle et la concorde». 
Ces déclarations, sans doute excessives, n’évoquent pas moins certaines vérités.

Les combattants
• La spécificité

On a souvent à tort développé l’idée selon laquelle les contingents d’outre-mer auraient constitué la «chair à canon» destinée à épargner le sang métropolitain.
En fait, si les pertes des combattants indigènes ont été lourdes, elles sont dues au fait qu’ils ont servi avant tout dans les unités d’infanterie, les plus éprouvées.
Mais elles ne dépassent pas celles des unités européennes comparables. 

Ils vivent pareillement, de ce point de vue, l’épreuve de la peur de la blessure et de la mort. Certains aussi connaissent la captivité. 
Les nombres sont particulièrement élevés lors de la Deuxième Guerre mondiale.
En juin 1940, les Allemands ont capturé 60000 Nord- Africains, et peut-être 15000 tirailleurs sénégalais.
On évalue à près de 70000 les Indiens faits prisonniers par les Japonais à Singapour et en Birmanie.

Une première spécificité réside dans le climat. 
Les combattants venus de pays tempérés, comme l’Afrique du Nord, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande, voire froids, comme le Canada, s’adaptent sans trop de difficultés aux hivers français. 
En revanche, les «coloniaux» issus des pays situés dans les zones tropicales et intertropicales et obligées de passer l’hiver en Europe, souffrent beaucoup. 
Le froid paralyse notamment les tirailleurs sénégalais, et oblige le commandement à leur faire passer la mauvaise saison dans des camps du midi de la France. 
Á l’automne de 1944, les responsables se fondent sur la même argumentation pour procéder au «blanchiment» des unités de la lre Armée où les Noirs sont nombreux.

Une autre réalité rarement développée est celle de la rareté ou de l’inexistence des permissions permettant au soldat de rejoindre momentanément les siens.
La priorité donnée aux transports de matériels et de renforts l’explique, aussi bien que le fait qu’au séjour doit s’ajouter un très long trajet.
On avait calculé, par exemple, qu’un séjour de 30 jours au Canada signifiait l’absence de l’homme pendant trois mois à son unité. Il est possible aussi que le commandement ait craint davantage les désertions, dans la mesure où les pays d’outre-mer, vastes et sous-administrés, offraient de ce point de vue beaucoup plus de facilités que les métropoles.

Certains contingents se voient demander des sacrifices qu’ils jugent excessifs. 
Dans la lre Armée, contrainte à affronter la résistance acharnée des troupes allemandes sur les Vosges, puis dans la plaine d’Alsace, les pertes en morts, blessés, malades et disparus varient, selon les unités, entre 30 % et 109 % à la fin de 1944. 
Il ne faut pas oublier en effet que certaines d’entre elles sont passées directement des champs de bataille d’Italie à ceux de Provence, du Rhône et de l’Est de la France. 
Pourtant, les mutineries ou agitations sont rares. 
Selon un schéma assez classique, les hommes cherchent plutôt à se dérober au service militaire ou à déserter avant leur départ qu’à se révolter une fois dans l’armée.

• Pourquoi ont-ils tenu?
Dans son Étude sur le combat (1868) justement admirée par Jean-Norton Cru, le colonel Ardant du Picq énumère les techniques éprouvées depuis l’Antiquité, pour maintenir la cohésion d’un contingent au combat: un commandement solide et compétent; de bonnes armes; des passions, on dirait aujourd’hui des motivations; des formations adaptées, qui facilitent la cohésion et évitent la dislocation; une discipline rigoureuse. 
Il donne une très grande place à la «cohésion», à la «solidarité», et souligne le caractère primordial de la confiance que chaque soldat doit ressentir envers ses camarades, «sa crainte qu’ils lui puissent reprocher, faire expier de les avoir abandonnés dans le danger, son émulation d’aller où vont les autres, sans plus trembler qu’un autre, son esprit de corps en un mot» .

Tous ces éléments sont certainement intervenus pour expliquer la solidité des troupes impériales, et en particulier des troupes indigènes.
Les cadres, en général de métier, ont pour la plupart une bonne expérience du commandement de ces troupes spéciales, et en parlent la langue.
Leurs soldats sont fiers de servir dans une armée moderne, aux côtés de soldats européens, de s’initier au maniement des armes automatiques, ou à la conduite automobile. 
Ils sont mus, sinon par le patriotisme, du moins par une loyauté de type féodal envers le roi d’Angleterre ou la France (vue comme une personne).
La discipline est rigide, et n’exclut pas toujours les punitions corporelles. 
La désertion, loin du pays, est difficile. 
Les régiments cultivent un fort esprit de corps. 
Des efforts sont faits pour respecter les traditions, notamment les interdits alimentaires des soldats musulmans, et maintenir les liens avec les pays d’origine, par courriers et mandats. Des journaux spéciaux sont édités. 
Tout cela compense largement l’attachement moindre à la Patrie, dont il conviendrait d’ailleurs de relativiser l’effet sur les hommes du front.

Les contingents impériaux au cœur de la guerre 
Jacques Frémeaux Histoire, économie et société Année 2004 Volume 23 Numéro 23-2
source http://www.persee.fr

Retour à la page d’accueil 

La Tunisie au gré des conflits

6 avril 2013

La lettre du 4 septembre 1917 relative au classement des vestiges de guerre dans la Somme – Gwladys Longeard

Classé sous — milguerres @ 1 h 19 min

 

  retour page d’Accueil Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8retour à la Grande Guerre

La lettre du 4 septembre 1917 relative au classement
des vestiges de guerre dans la Somme

Cote du document : Service historique de la Défense,
département de l’armée de Terre, 17 N 305

Gwladys Longeard
p. 94-97

Entre juin et novembre 1916, la bataille de la Somme laisse dans les zones française et britannique un paysage dévasté par des bombardements et des combats violents et meurtriers. Des villages entiers ont disparu, les sols sont retournés et truffés d’obus et d’amas de pierres. Les Allemands n’ont reculé que de quelques kilomètres. À partir de mars 1917, le front se déplace, après que les Allemands ont abandonné le saillant Arras-Noyon-Roye et se sont repliés sur la ligne Hindenburg.

Dès le mois de mai 1917, la question du devenir des vestiges de guerre se pose avec une acuité toute particulière dans cette région fortement sinistrée, récemment libérée, qui n’est pas définitivement à l’abri d’un nouveau recul du front.

En liaison avec le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, le ministère de la Guerre participe à une commission instituée par le gouvernement « pour reconnaître les terrains et certaines portions des anciens fronts qui méritent d’être conservés dans l’état où ils se trouvent, soit pour le souvenir de faits d’armes dont ils ont été le théâtre, soit en raison de leur aspect ou de leur organisation particulièrement typique »1. Cette commission chargée du classement des vestiges et souvenirs de guerre doit veiller à ce que le retour de la population civile ne fasse pas disparaître « ces navrants souvenirs de la Grande Guerre ».

En juin 1917, la zone de la 3e armée française est visitée par deux membres de la commission 2. Ensuite c’est dans la zone britannique située au nord de la Somme, entre Gommecourt, Albert et Bapaume, que le 3e bureau I (intérieur) de l’état-major de l’armée, le Grand Quartier général et la mission militaire française près l’armée britannique doivent faciliter le travail de la commission.

Dans un premier temps, la mission militaire française est chargée de sauvegarder la physionomie des lieux en attendant le passage de la commission : elle obtient des autorités militaires britanniques la parution d’un routine order interdisant les travaux et protégeant par une clôture les environs immédiats de Gommecourt. Elle identifie ensuite les lieux méritant d’être soumis à l’examen de la commission. Il s’agit de l’ancien front de la IIIe armée britannique, comprenant le village de Gommecourt, qui « fut le théâtre de violents combats en juillet 1916 et présente à l’heure actuelle un aspect de chaos qui en fait un témoin précieux de l’âpreté des luttes qui s’y livrèrent », et de l’ancien front de la Ve armée britannique, notamment le long de l’ancienne voie romaine d’Albert à Bapaume, qui vit passer les tanks anglais lors de l’assaut lancé en septembre 1916.

En août-septembre 1917, différents organes préparent le travail de la commission. L’analyse diplomatique de la lettre en date du 4 septembre 1917, adressée par le ministre de la Guerre à la mission militaire française attachée à l’armée britannique, permet de reconstituer le cheminement du document et rend compte de la multiplicité des intervenants dans cette mission interministérielle et interarmées. Le 3e bureau I de l’EMA, qui a dans ses attributions les opérations et l’instruction, demande au lieutenant-colonel Reynaud, directeur des services de la mission militaire française, d’informer l’état-major britannique de la visite prochaine dans la zone britannique de deux membres de la commission : le commandant Viel, appartenant au 3e bureau I de l’EMA et délégué par le général Savatier, président de la commission, et M. André Ventre, architecte en chef des Monuments historiques. Signé par le général Duport, major général de l’armée, ce document transite par le Grand Quartier général le jour même : il est vu par le chef du service des relations avec les administrations civiles. Ce dernier est en contact avec le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts pour organiser la mission, mais aussi avec le ministère de l’Intérieur, auquel il a demandé de différer la reconstruction des villages récupérés. La direction des services de la mission militaire française à Montreuil-sur-Mer reçoit le courrier le 6 septembre et en adresse une copie conforme à l’État-Major général britannique, afin de les prévenir du déroulement de cette mission dans la zone se trouvant sous leur contrôle. Le ministère de la Guerre leur propose de signaler les vestiges qu’ils souhaiteraient voir conservés, mais, contrairement aux Français qui prévoient déjà la visite de « masses de touristes » sur les champs de bataille de la Somme, les autorités militaires britanniques n’estiment pas utile de présenter des propositions pour le moment.

Il est prévu que les deux représentants français militaire et civil soient accompagnés par un opérateur de la Section photographique de l’armée 3. La reconnaissance doit durer 4 ou 5 jours, au terme desquels l’architecte procèdera à l’étude des terrains et constructions retenus et fera prendre croquis et photographies, que les Britanniques acceptent de dispenser de l’examen par la censure.

Le classement des vestiges de guerre est régi par des critères historiques (rendre honneur aux hommes qui se sont battus en ces lieux), militaires (garder la trace des constructions ou de l’utilisation militaire de l’environnement) et éducatifs (impressionner, émouvoir). La commission doit cependant concilier ce souci patrimonial avec les impératifs économiques et financiers : il ne faut pas entraver la reconstruction des villages et priver l’agriculture de vastes terrains fertiles, et il faut veiller à ne pas grever le budget annuel des Monuments historiques par l’entretien d’organisations construites avec des matériaux périssables. On décide donc tantôt de conserver l’aspect des ruines uniquement par la documentation graphique, tantôt de classer comme monument historique. Les organisations d’ensemble, comme les systèmes de tranchées et les entonnoirs de mines, sont privilégiées par rapport aux éléments isolés, mais il arrive que la commission retienne des arbres observatoires, des pavillons d’officiers construits par les Allemands, des fermes.

Cependant, l’offensive allemande lancée par Ludendorff en 1918 sur ce que les Britanniques appellent « le vieux champ de bataille de la Somme » vient remettre en cause cet effort pour conserver des témoignages physiques des combats. Bien que certains éléments du paysage aient pu être conservés et valorisés dans la Somme, la documentation écrite et graphique constituée en 1917 demeure une source précieuse 4.

Notes
1 Un dossier relatif à la commission est conservé dans les archives de la mission militaire française près l’armée britannique, au Service historique de la Défense, armée de Terre, 17 N 305.
2 Le rapport rédigé à cette occasion met en exergue, au titre des vestiges de guerre, le cimetière de Tracy-le-Val, la ferme de Quennevières, les entonnoirs de mines entre les deux villages de Beuvraignes et du Cessier, la position du Plémont et le bois d’Orval.
3 La section photographique de l’armée a été créée en 1915 conjointement par les ministères de la Guerre, de l’Instruction publique et des Beaux-Arts et des Affaires étrangères, précisément pour « prendre tous clichés intéressants : au point de vue historique (destructions, ruines…), au point de vue de la propagande par l’image à l’étranger, au point de vue des opérations militaires, par la constitution d’archives documentaires ».
4 Outre les archives conservées au Service historique de la Défense, on peut consulter plaques de verre, registres de légende et documentation écrite à la Médiathèque du Patrimoine (archives photographiques, fort de Saint-Cyr), à l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense et à la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine
.

_____________________
Référence électronique
Gwladys Longeard , « La lettre du 4 septembre 1917 relative au classement des vestiges de guerre dans la Somme », Revue historique des armées, 242 | 2006, [En ligne], mis en ligne le 05 novembre 2008. URL : http://rha.revues.org/index4272.html.

  retour page d’Accueil Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8retour à la Grande Guerre

16 mars 2013

Les Etats-Unis et le conflit sino-japonais

Classé sous — milguerres @ 22 h 58 min

 

 retour page d’Accueil

 retour à la Seconde Guerre Mondiale

 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale 

7 décembre Attaque de Pearl Harbor 

Les combats continus en Malaisie entre Japonais et Britanniques 

Les Etats-Unis et le conflit sino-japonais 

Alfred Max

Politique étrangère

Année 1938

Volume 3

Numéro 6 pp. 607-623

Le Président Roosevelt avait hérité à son arrivée au pouvoir, en 1933, d’une opinion mal disposée à l’égard du monde extérieur, ulcérée par le non-paiement des dettes et décidée à se prémunir contre la contagion d’une guerre européenne que, déjà, l’on croyait imminente. Cette opinion, M. Roosevelt, persuadé de la nécessité de sauver la paix en collaborant aussi étroitement que possible avec les puissances pacifiques, s’est appliqué à la retourner, à la gagner à ses vues personnelles et à obtenir du Congrès, en fait, la liberté d’action qui lui était refusée en droit par les lois de neutralité.
Le conflit sino-japonais fut, pour le Président, l’occasion de faire en quelque sorte une démonstration de sa politique. Par le fait même qu’il est toujours allé à la limite extrême de la marge où sa politique pouvait se mouvoir sans être désavouée, l’opinion publique s’est trouvée soumise à un travail d’éducation, d’éveil aux réalités de la situation extérieure; la marge de liberté du Président s’est ainsi déplacée, de nouvelles possibilités d’action sont apparues. C’est cette évolution dont je voudrais m’efforcer de retracer ici les étapes les plus importantes.

Refus d’appliquer la loi de neutralité
Dans les premiers jours du mois de juillet 1937, Cordell Hull, comme autrefois M. Stimson, ne croit pas que la guerre soit inévitable. Il pense que le gouvernement civil au Japon a la volonté et la possibilité de mettre le holà aux exigences de son État-Major. Au moment où éclate le conflit sino-japonais, le Président Roosevelt est engagé dans la lutte politique la plus importante de sa carrière : il essaie d’obtenir l’adhésion du Congrès à son projet de réforme de la Cour Suprême; absorbé par les questions intérieures, il laisse à M. Hull la direction des opérations diplomatiques.
Celui-ci fait d’abord appeler, le 12 juillet, quelques jours seulement après l’incident de Lou Kou Chiao, les ambassadeurs de Chine et du Japon et leur dit son espoir de voir la question réglée pacifiquement.

Puis, le 16 juillet, le département d’Etat publie un manifeste qui constitue une sorte de credo de la politique américaine. Tous les grands principes qui animent cette politique depuis l’avènement du Président Roosevelt y sont à nouveau affirmés. La déclaration commence par rappeler que des hostilités, en quelque partie du monde qu’elles éclatent, ne peuvent laisser les Etats-Unis indifférents, qu’elles affectent à coup sûr leurs intérêts, leurs droits ou leurs obligations. M. Hull rappelle également que les États-Unis sont essentiellement attachés à un règlement, par voie de négociations, de toutes les controverses qui peuvent s’élever entre nations, qu’ils restent les ardents défenseurs du droit international, de la moralité internationale, du caractère sacré des obligations contractées.
Soixante États communiquent en termes chaleureux leur approbation de la note de M. Hull. Seul le Japon y fait quelques réserves, se sentant particulièrement visé, déclarant : le gouvernement japonais est d’accord sur les principes généraux de la politique de M. Hull;toutefois, il est bien évident qu’en ce qui concerne l’Extrême-Orient, il n’y a de solution pacifique possible qu’en tenant compte de façon réaliste et objective de la situation de fait particulière à cette région.
Quelques jours s’écoulent. On croit encore que le conflit ne va pas dégénérer en guerre générale, puis c’est l’incident de l’aérodrome de Hungjao. Le conflit se déplace vers Shanghaï. Deux navires américains, YAugusta et le Président-Hoover, sont atteints par des éclats d’obus. Au Congrès, toujours en session, on commence à réclamer une application de la loi de neutralité.
Qu’est-ce que la loi de neutralité? C’est essentiellement un dispositif de sécurité destiné à permettre aux États-Unis de rester à l’écart de toute guerre n’intéressant pas le continent ou les possessions américaines, par un abandon volontaire de certains droits, comme la liberté des mers, traditionnels mais mal définis, et dont l’application risque de provoquer de dangereuses controverses avec tel ou tel belligérant. Comment se déclenche la loi? Il suffit que le Président juge qu’il y a état de guerre. Aussitôt entre automatiquement en application un embargo sur les armes, munitions et matériel de guerre s’appliquant sans discrimination à tous les belligérants; les navires américains ne peuvent plus se rendre dans la zone des hostilités et les citoyens américains doivent s’abstenir de voyager sur les navires des belligérants; les crédits à long terme sont prohibés. En outre, le Président a la faculté d’édicter un certain nombre de restrictions qui portent sur le commerce des matières premières.
Le Président, vers le milieu du mois d’août, se trouve donc devant l’alternative suivante : ou céder aux injonctions du Congrès et reconnaître qu’il y a état de guerre, ou refuser d’appliquer la loi de neutralité.

Le 23 août, le sénateur Pittman, président de la Commission des Affaires Étrangères du Sénat, parlant officieusement au nom du gouvernement américain, déclare en substance dans une allocution radiodiffusée : « Les États-Unis n’ont pas à appliquer la loi de neutralité, ils ne l’appliqueront pas pour l’instant, car, aucune des deux parties n’ayant déclaré la guerre, il n’y a pas état de guerre. » Les pacifistes, les partisans de l’isolement qui réclament au Sénat l’application de la loi ont à ce moment beau jeu de rappeler qu’en 1933, au moment de la campagne d’Ethiopie, le Président avait appliqué la loi de neutralité en disant : « Pour simplifier les définitions, nous dirons qu’il y a guerre lorsqu’il y aura eu invasion armée suivie de pertes de vies humaines. » Donc l’invocation de la fiction de la non-existence d’un état de guerre est un prétexte. Le Président ne veut pas appliquer la loi. Pourquoi?
En premier lieu, il faut tenir compte d’un certain nombre de considérations d’ordre économique et politique. A partir du moment où la paix américaine n’est pas vraiment en danger du fait du conflit sino-japonais, est-il opportun d’appliquer des restrictions qui vont frapper particulièrement les industries de la côte du Pacifique, c’est-à-dire les usines aéronautiques qui fournissent la Chine et le Japon en matériel aérien, pour la plupart situées en Californie, la marine marchande et donc le transit qui fait la prospérité des ports de San Francisco, de Seattle, de San Pedro, le pétrole de Los Angeles dont le Japon est le principal acheteur? Ces restrictions affecteront la Californie. Or, la Californie est un État qui, du point de vue de la politique intérieure, est particulièrement sensible, c’est un État-clé. La prépondérance du parti démocrate n’y est pas indiscutée, et on se rappellera qu’en 1916, au moment où le président Wilson s’était présenté pour son second mandat, il n’avait été réélu que grâce aux 4.000 voix de majorité qu’il obtint sur son concurrent républicain dans l’État de Californie. Ces considérations qui sont du ressort de la stratégie électorale ne peuvent manquer d’exercer une influence sur les décisions qui vont être prises, mais il est difficile de savoir quelle est leur importance exacte dans le calcul auquel se livrent le Président et l’administration.
Une seconde raison pour ne pas invoquer la loi, c’est que son application, étant donné les circonstances, eût été contraire aux principes qui venaient d’être énoncés le 16 juillet. La loi de neutralité est essentiellement amorale. Elle implique un abandon de certaines positions spirituelles, matérielles, un repliement devant la force et devant l’agression. Elle frapperait, si l’on se contentait d’appliquer les restrictions obligatoires, la Chine d’abord : celle-ci ne pourrait plus se ravitailler en munitions aux États-Unis, comme elle le fait à un rythme accéléré depuis le début du conflit.

Or, les sympathies du peuple américain vont à la Chine. Des liens affectifs existent entre la population américaine et la population chinoise; non seulement les Américains ont été surpris et peines par l’agression japonaise de Mandchourie, mais d’une façon plus générale, surtout depuis le règlement de l’indemnité Boxer, il y a un courant d’échanges culturels permanents entre la Chine et les États-Unis. Le personnel gouvernant dans la Chine de Chiang Kai-Shek est composé en majorité d’anciens élèves d’universités américaines; les missionnaires américains font une sorte de propagande inconsciente pour la Chine aux États-Unis mêmes, et si le souvenir demeure de l’époque où la Californie donnait le signal des lois d’immigration fondées sur la discrimination contre les Jaunes, on se rappelle aussi que ces lois s’opposaient beaucoup plus à l’immigration japonaise qu’à l’immigration chinoise.
Mais il existe un troisième ordre de considérations qui pèse probablement plus que les deux premiers sur les déterminations du Président. M. Roosevelt veut garder le contrôle de la politique extérieure. Il n’a accepté la loi de neutralité qu’à contre-cœur. Lorsqu’il l’a appliquée en 1935 à l’Ethiopie et en 1937 à l’Espagne, ce fut en somme, non pas pour servir le but que les auteurs de la loi lui avaient assigné, c’est-à-dire préserver les Etats-Unis d’une guerre au moyen d’un isolement aussi hermétique que possible, mais au contraire pour coopérer par une voie détournée avec les puissances pacifiques, pour apporter, dans le cas de l’Ethiopie, un complément aux sanctions votées à Genève, et dans le cas de l’Espagne, aux restrictions du comité de non-intervention.
Dans le cas de la Chine, il n’y a rien de pareil. Au contraire, il est possible que plus tard le gouvernement des États-Unis, profitant des sympathies du peuple américain à l’égard de la Chine, puisse rejeter la loi de neutralité, dont le Président et l’administration n’ont jamais voulu, pour collaborer à l’occasion du conflit d’Extrême-Orient par des mesures de coercition, par des sanctions peut-être, à l’œuvre qui sera éventuellement entreprise à Genève ou ailleurs.
Enfin, il s’agit pour le Président de prouver qu’il reste le maître de déterminer quand et comment s’applique une loi qui vise au contrôle total de la politique extérieure des États-Unis dans des circonstances données. Il y a là une phase de la lutte qui s’est engagée depuis que la Constitution américaine existe, depuis George Washington, entre les prérogatives du Sénat et celles du Président en matière de politique extérieure.
Le motif invoqué pour ne pas appliquer la loi, c’est la non-existence d’un état de guerre. Le Président et l’administration se rendent compte que l’argumentation est d’une extrême ténuité, car, du fait même des justifications données, il suffirait que le Japon ou la Chine déclarent la guerre pour que les États-Unis se trouvent forcés d’invoquer la loi.
Au mois de septembre, les Japonais déclarent un blocus des côtes chinoises. Ge blocus n’est pas général, il n’est pas effectif, il est limité aux navires chinois, les navires étrangers en étant exempts. Toutefois, la presse japonaise s’irrite, au début de septembre, d’apprendre qu’un navire appartenant au gouvernement américain, le Wichita, va partir d’un port californien, San Diego, pour apporter à la Chine, par Hong-Kong et Canton, une cargaison composée d’avions militaires, de pièces de rechange, de munitions et de matériel de guerre. L’administration craint des difficultés au moment du passage du navire dans les eaux chinoises. Aussi, le 14 septembre, le Président annonce-t-il qu’à partir de ce jour, les navires marchands appartenant au gouvernement américain ne pourront plus transporter d’armes, de munitions, de matériel de guerre, à destination de la Chine ou du Japon ; que les navires marchands privés qui voudront transporter des armes, munitions ou matériel de guerre à destination de la Chine ou du Japon le feront désormais à leurs propres risques, et que les résidents américains en Chine sont invités à quitter le territoire chinois le plus rapidement possible, des navires de guerre américains se tenant à leur disposition à Shanghaï et sur le Yang-Tsé pour les rapatrier ou les évacuer; enfin la politique américaine, en ce qui concerne l’application de l’acte de neutralité, reste essentiellement « sur une base de 24 heures ».
Quelle est la portée de cette déclaration? Elle intervient à propos d’un cas particulier, le cas du Wichita; elle est de pure forme, car les navires du gouvernement qui font le transit entre la Chine, le Japon et les États-Unis sont au nombre de quatre : quatre navires de neuf mille tonnes. Par la suite, on pourra constater que le trafic des munitions ne fera que se développer1. Enfin, les résidents américains, au nombre d’environ 10.000, ne quitteront pas la Chine, sauf 2 ou 3.000 dont beaucoup, d’ailleurs, reviendront dans la région de Shanghaï dès que les hostilités dans cette zone seront terminées; et s’il est vrai que plus tard on assistera à un exode en masse, ce sera non pas en raison d’une pression exercée par le gouvernement, mais plus simplement parce que les affaires auxquelles se livraient les négociants étrangers installés en Chine ont cessé d’être avantageuses étant donné les circonstances.
Concession de pure forme, mais qui porte, car tous ceux qui, même dans les milieux pacifistes, conservent un préjugé favorable à l’égard du Président, diront : « Le Président ne pouvait pas appliquer la loi de neutralité parce qu’il n’y avait pas état de guerre; il ne pouvait donc envenimer une situation, délicate déjà, en prenant une initiative diplomatique inopportune, en déclarant qu’il y avait guerre; mais il fait en somme l’équivalent puisqu’il prend des mesures qui, en pratique, nous mettent à l’abri de tout danger et de toute surprise. »

1. A la date du 1er juin 1938, les États-Unis avaient vendu depuis le début du conflit : à la Chine, du matériel de guerre d’un valeur de 8.666.000 dollars; au Japon, du matériel de guerre d’une valeur de 7.415.189 dollars.

Le discours de Chicago et la conférence de Bruxelles
S’étant ainsi concilié les milieux pacifistes par quelques concessions plus apparentes que réelles, le Président ne perd cependant pas de vue son objectif principal. Tout d’abord, il est conscient de la sympathie grandissante du peuple américain pour les souffrances de la Chine. On sait qu’il existe aux Etats-Unis une organisation qui porte le titre d’ « Institut américain de l’opinion publique », et qui se livre à des consultations populaires périodiques sur toutes les grandes questions d’actualité. L’Institut de l’opinion publique interrogea au mois de juillet 1937 un certain nombre de personnes choisies d’après un critérium présentant certaines garanties de rigueur scientifique : sur 100 personnes, 43 seulement reconnaissaient leur sympathie pour la Chine, et 55 déclaraient n’avoir pas de préférence. Or, au début du mois d’octobre, c’est-à-dire après les différentes proclamations du Président et de M. Hull, après le développement du conflit, son extension à la région de Shanghaï, après les bombardements aériens dans toute la Chine, le chiffre des indifférents était tombé à 40 % et les partisans de la Chine passaient à 59 %.
Le Président, s’appuyant sur les renseignements reçus d’Europe qui laissaient prévoir la possibilité de la convocation d’une conférence en vertu du traité des Neuf Puissances où, peut-être, on se mettrait d’accord sur des mesures à prendre en commun, convaincu par les acclamations qui l’avaient accueilli au cours d’un voyage qu’il venait de faire à travers le continent que sa popularité n’avait pas souffert de l’échec du projet de réforme de la Cour Suprême, prononce à Chicago, le 5 octobre 1937, un discours historique où, pour la première fois peut-être depuis son avènement à la présidence, dégagé de préoccupations intérieures exclusives, il fait connaître ses vues personnelles sur la situation extérieure, persuadé que le moment est venu de jeter toute son influence du côté des puissances pacifiques et de faire un effort pour décourager, par un exemple qu’il espère éclatant, les forces d’agression dans le monde.
Le Président déclarait notamment que « les nations qui aiment la paix doivent faire un effort concerté pour mettre fin à l’épidémie d’illégalité qui déferle sur le monde », que « l’on ne peut pas échapper à la guerre par simple isolement ou neutralité ». Il ajoutait que « lorsqu’une épidémie de maladie commence à se répandre, la communauté doit participer à une quarantaine afin de se défendre contre une propagation du mal ». C’était un langage révolutionnaire pour un Président des États-Unis étant donné le désaveu cinglant infligé à la politique wilsonienne et le fait que, depuis vingt ans, on s’en était tenu à des déclarations vagues et à une abstention à peu près complète.
Que voulait dire le mot « quarantaine »? C’était ce qui intrigua considérablement l’opinion publique américaine. Beaucoup crurent qu’il s’agissait de prendre des sanctions immédiates contre le Japon, c’est-à-dire courir des risques de guerre. Mais à une personnalité importante qui rendit visite au Président le lendemain de son discours et qui lui demanda : « Croyez-vous qu’un jour les États-Unis puissent prendre des sanctions contre le Japon? » le Président, paraît-il, répondit : « Vous lisez le livre à la page 252, moi j’en suis encore à la page 2 ».
Quoi qu’il en soit, le discours de Chicago provoqua des réactions dans l’opinion, réactions violentes de part et d’autre, et l’opinion se divisa, prit position comme elle ne l’avait jamais fait depuis 1919. Les partisans de la nouvelle politique que M. Roosevelt recommandait, on les trouvait au Sénat, chez une poignée de sénateurs, quatre ou cinq seulement, qui avaient toujours marqué leur désir de voir les États-Unis prendre une part plus active aux affaires du monde, comme le sénateur Pope, le sénateur Thomas et M. Pittman, le président de la Commission des Affaires Étrangères. On les trouvait également au sein de quelques ligues pacifistes restées fidèles à l’idéologie de la Société des Nations; par exemple l’association pour la Société des Nations que dirige un homme très actif et très énergique, Clark Eichelberger. Je me trouvais par hasard le 6 octobre dans le bureau de M. Eichelberger, à 8 heures du matin. Il avait devant lui une corbeille où venaient s’empiler des multitudes de télégrammes émanant des membres de toutes sortes d’organisations pacifistes, télégrammes d’approbation à la politique présidentielle. Sur son bureau, deux téléphones : il parlait simultanément à M. Stimson, le secrétaire d’État de l’administration Hoover, qui s’engageait à écrire une lettre au New York Times — lettre qu’il écrivit en effet — donnant son appui sans réserve à la politique du Président, et au secrétaire particulier de M. Kellogg, secrétaire d’État de l’administration Coolidge, lui demandant de bien vouloir signer un manifeste identique à celui de M. Stimson. Si M. Kellogg ne le signa pas, ce fut uniquement, dit son secrétaire, parce qu’il était très malade et, en effet, il devait mourir quelques jours plus tard.

Comme autres partisans de la politique présidentielle, on trouvait certains grands journaux de l’Est, essentiellement le New York Times et le New York Herald Tribune, puis des individualités brillantes mais isolées comme Dorothy Thomson, qui tient une place importante dans la presse américaine et à la radio, ou M. Walter Lippmann.
Mais toutes ces manifestations de sympathie, si spontanées et si chaleureuses qu’elles fussent, se noyaient dans la masse des protestations qui s’élevaient de tous les points du continent. Au Sénat, tout le bloc des neutralistes, le bloc de l’isolement, beaucoup plus puissant en nombre que les partisans de la collaboration avec l’Europe, protestait et organisait une démarche collective à la Maison Blanche. La plupart des journaux du Centre et de l’Ouest protestaient également. Un petit organe du Centre Nord, le Sheboygan Times, déclarait : « Le discours de Chicago est le discours le plus belliqueux qu’un Président des États-Unis ait prononcé. » Un historien connu dont se réclament les milieux pacifistes, M. Charles Beard, écrivait : « M. Roosevelt est un être dangereux car il est tout imbibé de l’idéologie wilsonienne et, comme M. Wilson, un jour, il finira par mener les Etats-Unis à la guerre, et peut-être ce jour est-il venu. »
L’opposition, d’autre part, faisait état d’un prétendu antagonisme entre M. Hull et M. Roosevelt que l’on accusait d’avoir improvisé un discours personnel sans avoir au préalable consulté son secrétaire d’État. Dans ces milieux on représente souvent le « team » Hull-Roosevelt comme une sorte d’équipe Sancho Pança-Don Quichotte. On affiche le plus grand respect pour la personnalité pondérée et grave de M. Hull, tandis qu’on accuse M. Roosevelt d’être primesautier, léger, irréfléchi. Dans ce cas particulier, il n’y avait pas le moindre désaccord entre eux, comme le communiqué du département d’État, rendu public le lendemain 6 octobre, le prouva, puisqu’il y était dit que le Japon avait violé le pacte Briand-Kellogg et le traité des Neuf Puissances et que par conséquent les con* clusions du gouvernement américain coïncidaient avec celles de l’Assemblée de la Société des Nations.
La violence des attaques était cependant telle que le Président dut céder du terrain et démentir les intentions qu’on lui prêtait. Le 12 octobre, il prononçait une allocution radio-diffusée où il déclarait en substance : « Après le discours de Chicago, j’ai reçu des lettres de milliers et de milliers de personnes. Parfois j’y vois exprimée la crainte que la politique que j’ai recommandée à Chicago n’entraîne les États-Unis dans un conflit. Rappelez-vous, mes amis, que de 1913 à 1921 j’étais sous-secrétaire d’État à la Marine de guerre dans l’administration Wilson, que pendant ces années critiques j’ai beaucoup appris; j’ai appris ce que l’on devait faire et j’ai surtout appris ce que l’on devait ne pas faire. »

Dans les milieux du département d’État, on ne cachait pas que, du fait de la réaction publique au discours de Chicago, qui avait été un « ballon d’essai », il était impossible pour les États-Unis de prendre une attitude ferme à la conférence de Bruxelles. Cette impression générale fut encore accentuée le 1er novembre, lorsque M. Eden prononça un discours en Angleterre où il donnait l’impression que la conférence de Bruxelles se réunissait sur l’initiative américaine, que l’Angleterre irait aussi loin que les États-Unis voudraient bien aller, et que c’était aux États-Unis de montrer la voie. Pour les Américains, cela signifiait que les États-Unis à la conférence de Bruxelles allaient faire un marché de dupes et qu’il s’agissait encore une fois de « tirer les marrons du feu » pour le compte de l’Angleterre.
Au Congrès, qui se réunit le 15 novembre — juste à temps pour enregistrer l’échec de la conférence de Bruxelles —- un vif mécontentement se manifesta, Des représentants demandèrent la déchéance du Président et du secrétaire d’État coupables de ne s’être pas conformés à la volonté du peuple clairement exprimée par la loi de neutralité. Plusieurs sénateurs influents se rendent de nouveau à la Maison Blanche et exigent l’application de l’acte, le retrait des forces américaines d’Extrême-Orient, l’évacuation des résidents américains. On réclame ce retrait parce que, dit-on, dans les circonstances présentes on peut fort bien redouter que se produise en Chine un incident analogue à celui de 1898, lorsque le navire de guerre américain le Maine fut coulé à Cuba, déclenchant ainsi la guerre hispano-américaine. M. Hull continue à répondre : « Nous n’appliquons pas la loi parce qu’il n’y a pas état de guerre. Nous ne retirons pas nos forces parce qu’il faut protéger nos établissements consulaires et diplomatiques. D’ailleurs nos intérêts en Chine ne sont pas seulement des intérêts économiques, ils sont également d’ordre moral. Il s’agit pour nous de ne pas reculer, de ne pas nous replier devant l’agression. »

Incident du Panay
Cet incident qu’on redoute dans les milieux pacifistes se produit le 12 décembre. C’est l’incident du Panay. La canonnière Panay remonte le Yang-Tsé en amont de Nankin. Elle a à bord les membres du personnel diplomatique de l’ambassade des États-Unis à Nankin, des réfugiés et des journalistes. Ses mouvements ont été communiqués au haut commandement japonais. C’est avec l’approbation du haut commandement japonais que la canonnière se déplace sur le Yang-Tsé pour se mettre à l’abri de l’attaque sur Nankin. Un officier japonais est monté à bord le matin du 12 pour vérifier que le trajet qu’emprunterait la canonnière était bien tel qu’on l’avait dit. Le temps est parfaitement clair, la visibilité parfaite, d’énormes drapeaux aux couleurs américaines sont étendus sur le pont. Des avions japonais survolent plusieurs fois le Panay à basse altitude et laissent tomber plusieurs bombes ; le navire coule, on l’évacué ; les canots de sauvetage sont à leur tour bombardés par les avions qui les poursuivent à la mitrailleuse. Incident grave évidemment; plus grave, si l’on considère purement la question de prestige national, qu’aucun des incidents de la période 1914-1917. Incident qui semble, comme l’indiquent les dépositions des témoins oculaires, délibéré et peut-être destiné à mesurer la vigueur de la réaction américaine ou à intimider les États-Unis et les persuader de retirer leurs forces.
Il laisse l’opinion américaine très calme. L’incident se produisit le dimanche, et le Sénat est en session le lundi matin. Les réactions à la tribune sont à peu près les suivantes : « Nous l’avions bien dit. Pourquoi l’administration ne s’est-elle pas conformée à nos directives? Qu’allions-nous faire là-bas? Pourquoi avions-nous des forces armées en Chine? » On apprend un peu plus tard que la canonnière américaine escortait trois navires citernes de la Standard Oil, et alors on se trouve reporté en pleine atmosphère de l’enquête Nye : « Ce sont les fabricants de munitions que l’on protège et pour lesquels on fait massacrer les soldats américains. »
D’autres sénateurs demandent que l’administration adopte une attitude digne, c’est entendu, mais surtout qu’elle n’essaye pas d’exciter la population américaine, car, déclare le sénateur Ashurst, « les Américains peuvent s’échauffer tout autant que les Français eux-mêmes ». Mais l’administration prend une position différente. Dès les premiers rapports, dans les sphères du département d’Etat, on est persuadé qu’il s’agit d’un geste délibéré du Japon. D’autre part, un incident de cette portée fournit au Président l’occasion qu’il cherche d’adresser un sévère avertissement aux forces d’agression à travers le monde entier en faisant la preuve que les États-Unis savent, le cas échéant, faire respecter leurs droits; de montrer par là même aux grandes démocraties occidentales auxquelles on reproche aux États-Unis d’être si timorées dans leur résistance au chantage des dictatures, qu’il suffit de parler haut et ferme pour mettre un terme à leur insolence ; enfin de poursuivre la campagne d’opinion dont le début a été marqué — selon l’expression de M. Chamberlain — par « l’appel du clairon » de Chicago, en faisant étalage devant le public américain des faits concrets qui doivent provoquer son indignation et le rallier à la politique présidentielle. Aussi l’administration adopte-t-elle une mise en scène un peu dramatique. Le lendemain de l’incident, l’ambassadeur du Japon doit venir présenter ses excuses au secrétaire d’Etat. Le Président, en prévision de cette entrevue, prépare un mémorandum où il dit au secrétaire d’État :
Ce mémorandum est tapé à la machine et le Président Roosevelt y fait quelques ratures de sa main. Il le communique à M. Hull, et quelques minutes plus tard il le remet à la presse pour publication, de sorte que, au moment même où intervenaient les événements, le public américain était tenu au courant des moindres péripéties des démarches diplomatiques.
L’impression dans l’opinion est unanimement favorable; on considère que le message du Président est à la fois modéré de ton et digne, que c’est fort bien de renoncer aux méthodes de la diplomatie secrète et de tenir le public constamment informé ; enfin, on admire beaucoup le fait que M. Roosevelt se soit adressé personnellement à l’Empereur, car on sent que toutes les assurances que donnera le gouvernement civil ne valent pas grand’chose, que c’est en réalité au pouvoir militaire qu’il faut s’adresser et que, seul l’Empereur, sorte de surarbitre, a l’autorité nécessaire pour parler en maître à la fois à l’un et à l’autre.
Cette satisfaction de l’opinion s’augmente du fait que le Japon adopte rapidement une attitude d’humilité totale; les excuses succèdent aux excuses et à la fin du mois de décembre M. Hull pourra déclarer l’incident clos, ayant obtenu satisfaction sur tous les points. Il faut ajouter que la mise en scène de l’administration s’était complétée du fait que par hasard, à bord du Panay, se trouvait un cinéaste qui avait pu enregistrer la scène de l’incident; le film fut transporté par clipper depuis Shanghaï par Hong-Kong, les Philippines et la voie ordinaire par le Pacifique jusqu’à San Francisco, convoyé de là par avion militaire spécial et apporté avec un grand luxe de précautions à la Maison Blanche où, le premier, le Président en vit la projection. Quelques jours après l’incident, tout le public américain put se précipiter dans les salles du continent entier pour assister à la projection du film, commenté d’une façon très sobre et à la fois très habile, comme pour faire toucher du doigt aux Américains la réalité du danger qu’ils avaient couru. Tout ceci compléta cette impression générale que les États-Unis étaient sortis d’une crise grave, grâce à la fermeté et à l’habileté de leur Président. L’opposition fut minime, même M. Lan don, le rival républicain du Président, fit connaître à celui-ci qu’il approuvait sans réserve l’attitude qu’il avait adoptée dans l’affaire du Panay. Le succès de la politique suivie eut les résultats attendus : le sentiment antijaponais s’intensifia considérablement dans le pays ; le mouvement de boycott privé lancé par certains polémistes et surtout par les syndicats à tendances extrémistes prit un certain développement. Le prestige du Président s’en trouva renforcé puisqu’aux yeux du public américain il avait su tenir tête au militarisme japonais et qu’il avait dissipé l’illusion que les démocraties, déterminées à ne pas recourir à la guerre, étaient impuissantes devant les dictatures.

L’amendement Ludlow
Mais les pacifistes ne se tenaient cependant pas pour battus. Ils redoutaient à la suite de l’affaire du Panay de nouveaux incidents qui, étant donné l’attitude très ferme adoptée, risquaient d’entraîner un conflit, de même que les notes du Président Wilson à propos de l’affaire du Sussex avaient finalement obligé l’Amérique à participer à la guerre en 1917. On rappelait le mot de M. Elihu Root : « II est très difficile, lorsqu’on a menacé du poing, d’agiter ensuite mollement l’index ». Le sénateur Sma-thers, membre du groupe pacifiste, déclara à la presse qu’il était très alarmé du changement d’opinion qu’il constatait aux Etats-Unis : « Quelques jours avant le Panay on n’aurait pas trouvé un seul Américain pour faire la guerre; aujourd’hui j’en rencontre constamment qui réclament la tête de quelques Japonais. » La détermination pacifiste d’arrêter Roosevelt coûte que coûte prit forme, et comme il ne peut pas y avoir aux Etats-Unis de débats où des ministres responsables viennent défendre leur gestion, on utilisa, pour infliger un blâme à la politique du Président, l’amendement Ludlow.
Qu’est-ce que l’amendement Ludlow? C’est un projet d’amendement à la Constitution, déposé par un représentant pacifiste, qui tend à donner le pouvoir de déclarer la guerre — pouvoir qui actuellement repose entre les mains du Congrès — directement au peuple. Seul le peuple américain posséderait, par référendum national, le pouvoir d’engager des opérations de guerre. Ce référendum avait de nombreux partisans, 75 % déclarait l’Institut de l’opinion publique. Puisque à New York, disait-on, on peut voter par référendum sur la question de savoir si l’on doit supprimer telle ou telle ligne de métro, pourquoi les électeurs ne pourraient-ils voter, par voie de référendum, sur une question sensiblement plus importante comme celle de savoir s’ils vont se battre ou non? On entendait aussi fréquemment le raisonnement suivant : « La guerre de 1917, erreur dont nous nous repentons encore aujourd’hui, n’aurait-elle pas été évitée si au lieu de soumettre la question de l’entrée en guerre des États-Unis à un Congrès dominé par le Président Wilson, on l’avait soumise au peuple américain? »
A ces arguments, les adversaires de l’amendement répondaient : « Procéder à un référendum en temps de crise internationale, c’est gêner la diplomatie américaine et la diminuer au moment où elle a le plus besoin d’autorité; de plus, ce n’est pas compatible avec le régime représentatif. » Mais si l’amendement Lûdlow venait en discussion, c’était parce que de nombreux députés avaient signé une pétition à cet effet, et ces députés avaient signé, pour une grande partie, après l’incident du Pôfïay, de sorte que 
l’administration et le Président ne pouvaient pas juger là question uniquement sur ses mérites. Le vote de la résolution Ludlow aurait eu le caractère d’une motion de défiance; il fallait la faire écarter par la Chambre. Il y eut donc une pression énorme de la part de l’administration. Le Président Roosevelt se déclara absolument opposé à l’amendement, Cordell Hull de même. On utilisa même certains moyens de pression de caractère électoral. Toujours est-il que la Chambre, le 10 janvier, rejeta l’amendement Ludlow par 210 voix contre 188. Malgré l’étroitesse de cette marge, l’administration était en droit de considérer qu’elle avait obtenu, pour la première fois depuis fort longtemps, l’approbation tacite de la branche législative du gouvernement à sa politique extérieure. Dès lors on peut estimer qu’en ce qui concerne l’Extrême-Orient le Président l’a emporté; désormais les critiques qu’on lui adressera pour la non-application de la loi se feront de plus en plus faibles. La fermeté des notes que le département d’État aura l’occasion d’envoyer à nouveau au Japon suscitera une opposition décroissante, d’autant plus que le Japon s’enlise davantage dans son expédition continentale, et que parait s’éloigner le risque pour les États-Unis d’avoir à employer la force pour faire respecter le droit. Mais le Président connaît la rapidité avec laquelle l’opinion évolue. Il a utilisé les circonstances pour poursuivre sa politique et il continue à les utiliser pour faire voter un programme de réarmement naval massif, pour accentuer la collaboration avec la Grande-Bretagne dans le Pacifique et pour soulever à nouveau la question des Philippines.

Le réarmement naval et les Philippines
Je ne veux pas citer de chiffres en ce qui concerne le réarmement naval, ni de détails en ce qui concerne l’aménagement des bases navales sur lesquelles des précisions ont été données ici-même 1. Mais ce réarmement naval, il faut qu’il soit voté par le Sénat et par la Chambre. L’opposition est menée, cette fois, par des hommes comme Borah et le sénateur Johnson qui voient dans le programme de réarmement la confirmation d’une alliance tacite qui existerait entre l’Angleterre et les États-Unis dans le Pacifique, alliance dont les partisans de l’isolement ne veulent à aucun prix. On cite certains indices de cette collaboration, comme le voyage clandestin du capitaine Ingersoll, qui dirige la division des plans de guerre au département de la Marine, à Londres, où il a rendu visite aux techniciens de l’Amirauté. Ce voyage n’a pas été démenti par l’administration et toutes les suppositions sont permises. A Singapour, au moment de l’inauguration de la nouvelle base navale britannique, trois croiseurs américains sont présents. La note au Japon du 20 février est envoyée conjointement par la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis (il s’agit de savoir si le Japon dénonce ou non la limite des 35.000 tonnes). L’expansion de l’aviation commerciale dans le Pacifique se poursuit et donne lieu à des discussions amicales au sujet des îles de Canton et de Enderbury dans le groupe des Phoenix.
Ainsi s’engage une nouvelle bataille au Sénat et à la Chambre sur la politique du gouvernement, à propos du réarmement naval. La défense de l’administration, c’est qu’étant donné le réarmement en cours dans toutes les parties du monde, les Etats-Unis ne peuvent sans danger rester en état d’infériorité. Pour la première fois dans l’histoire américaine apparaît la notion de la constitution possible de deux flottes distinctes, la flotte de l’Atlantique et la flotte du Pacifique.
Mais c’est surtout la question des Philippines qui retient l’attention. Le réarmement naval est voté finalement par la Chambre à une grosse majorité et par le Sénat à une majorité moins importante (56 voix contre 28 et 12 abstentions). La question des Philippines est plus délicate. La population américaine ne s’y intéresse pas beaucoup. « Quand en 1898 on apprit aux États-Unis que l’amiral Dewey avait remporté une victoire navale dans la baie de Manille », écrivit un journaliste américain, « on put entendre le bruit que faisaient cinquante millions de citoyens ouvrant fiévreusemen leurs dictionnaires, leurs atlas et leurs manuels de géographie. 

1. « Bases navales et d’hydravions dans le Pacifique », par René La Bruyère et E. Pépin : Politique Étrangère n° 3, juin 1938.

» Les partisans de l’indépendance des Philippines n’eurent pas grand mal àl’obtenir d’un Congrès décidé plus que jamais à se désintéresser de tout ce qui n’est pas d’un intérêt vital pour les États-Unis. Mais plus tard, au moment du vote du programme de réarmement et toujours à l’occasion de l’atmosphère favorable qui règne après la solution de l’incident du Panay, M. Paul McNutt, haut-commissaire américain aux Philippines, après un voyage rapide aux États-Unis, prononça un discours où il déclarait que ce n’était vraiment pas le moment de donner l’indépendance aux Philippines étant donné les événements d’Extrême-Orient et la fièvre d’agression japonaise, qu’à peine le drapeau américain aurait quitté les îles, celles-ci seraient en proie au massacre et au carnage, qu’il y avait une responsabilité morale qui incombait aux États-Unis et qu’il fallait donc trouver une solution pour conférer aux Philippines un statut intermédiaire entre l’indépendance complète et le statut actuel.
Ce discours fut accueilli favorablement, semble-t-il, par M. Quezon, le Président des Philippines. Des négociations s’engagèrent peu de temps après entre M. Quezon et M. Roosevelt pour la conclusion d’un accord, d’une sorte d’avenant au protocole économique qui accompagnait l’acte d’Indépendance, octroyant des aménagements tarifaires qui retardent en fait l’autonomie douanière des Philippines jusqu’à 1960. Il n’a pas été question de reculer la date de l’indépendance politique des îles, mais le problème est soulevé et il sera probablement repris et discuté au cours de la prochaine session du Congrès.
L’avenir de la politique américaine en Extrême-Orient
Après le vote du réarmement naval, il y eut d’autres incidents en Chine : un secrétaire de la légation américaine fut frappé par une sentinelle japonaise; des missions américaines furent bombardées. Le Japon resta humble. M. Hirota, au mois de février, fit un discours à la diète japonaise où il insistait beaucoup sur la correction de l’attitude américaine et les bonnes relations existant entre les États-Unis et le Japon. On eut une preuve positive de cette bonne volonté japonaise : au moment du règlement de l’affaire des pêcheries de l’Alaska, affaire assez imprécise et compliquée mais où il semble que le bon droit n’était pas entièrement du côté des pêcheurs américains de la côte de l’Alaska, le Japon s’inclina purement et simplement devant les démarches diplomatiques répétées des États-Unis.

Mais on sentait que ce bon vouloir pouvait n’être pas éternel et qu’en cas d’effondrement de la résistance chinoise le Japon ferait sans doute bon marché des droits des puissances occidentales, et notamment du principe de la Porte Ouverte dont les Etats-Unis depuis quarante ans affirmaient l’intangibilité. Aussi M. Roosevelt n’avait-il négligé aucune des possibilités d’éveil de l’opinion américaine aux réalités. Du conflit d’Extrême-Orient il avait fait naître un embryon de coopération avec l’Angleterre pour la défense du Pacifique ; il avait fait surgir un gigantesque réarmement naval qui constituait une menace à plus ou moins longue échéance pour le Japon; il avait créé un précédent important quant à la non-application de la loi de neutralité; il avait suscité un renforcement de son prestige en matière de politique extérieure, il avait provoqué une évolution certaine de l’opinion contre le Japon et indirectement contre ses alliés du bloc totalitaire. Mais surtout, par ses protestations répétées contre les bombardements aériens des populations civiles à Shanghaï, à Canton, à Nankin, protestations qui se firent particulièrement nettes au moment de l’offensive contre Hankeou et des bombardements de Canton, il avait su faire vibrer la corde humanitaire et tirer parti de la générosité naturelle au peuple américain.
Le sénateur Pittman obtint du Congrès, à la veille de s’ajourner, le 15 juin 1938, qu’il condamnât les bombardements aériens des populations civiles. Il déclara, et avec lui M. Hull et M. Sayre, qu’il était inadmissible que les armes fabriquées aux États-Unis pussent être utilisées à dés bombardements aériens des populations civiles, que, par conséquent il fallait mettre à l’étude les moyens d’éviter pareil état de choses, ce qui, en l’absence de l’invocation de la loi de neutralité, ne peut signifier que le retour à des mesures unilatérales, à des mesures discriminatoires, à des embargos sur des armes à destination des pays violant les règles de l’humanité et de la conduite de la guerre, telles qu’elles avaient été définies par les conventions de La Haye, ou telles qu’elles seraient définies par une nouvelle conférence de La Haye à laquelle lés Etats-Unis laissaient entendre qu’ils se tenaient prêts à participer.
Autrement dit, et bien qu’ils ne s’agisse encore que d’efforts et de projets d’une portée limitée, il semble que M. Roosevelt ait réussi à décrire, de juillet 1937 à juillet 1938, l’arc de cercle qui va de la neutralité et de l’impartialité, quelles que soient les circonstances, à l’idée de sanctions, de mesures discriminatoires en certains cas. Le peuple américain, et le Congrès qui a voté la motion Pittman, semblent l’avoir suivi sur cet arc de cercle à quelque distance en arrière, et pourraient l’avoir rejoint vers le mois de janvier 1939, lorsque se réunira le nouvean Congrès, moment où M. Hull a officiellement fait connaître son intention de demander au Sénat de remettre sur le chantier la loi de neutralité et de lui faire subir un examen sévère à la lumière des événements des deux dernières années.
J’ai quitté les États-Unis au mois de juin, par conséquent je ne suis pas compétent en ce qui concerne l’évolution de l’opinion publique depuis cette date. Il est certain, toutefois, que les accords de Munich ont provoqué aux Etats-Unis un recul net du mouvement de collaboration qui commençait à prendre corps et qui reposait tout entier sur l’idée de solidarité des grandes démocraties et de moralité internationale. Ce recul, qui n’est peut-être que temporaire, ne peut pas ne pas avoir de répercussion sur la politique américaine en Extrême-Orient. Sans doute les efforts de M. Roosevelt depuis le début du conflit ont-ils tendu à préparer l’opinion à une résistance active aux empiétements japonais et à une défense énergique des intérêts américains dans le Pacifique, en collaboration tacite avec la Grande-Bretagne. Mais si M. Chamberlain s’apprête, comme il n’est pas impossible, à faire preuve à l’égard de l’expansion japonaise du même « réalisme » qui a caractérisé sa politique européenne, il ne faut pas — l’opinion ne tolérerait pas — que les Etats-Unis puissent rester « en flèche »* exposés à défendre seuls un statu quo abandonné de tous. Aussi, sans renoncer encore à son premier dessein qui suppose une commune volonté de résistance de la part des deux grandes puissances maritimes, l’administration de M. Roosevelt prépare-t-elle la voie à un éventuel repli stratégique en insistant, à l’occasion de la conférence panaméri-cains de Lima, sur les relations entre les États-Unis et les nations de l’Amérique latine, les intérêts américains en Extrême-Orient, bien qu’importants du point de vue économique, stratégique, moral, ne pouvant venir qu’au second rang des préoccupations de la politique extérieur* des États-Unis.

Alfred Max

article disponible sous document pdt à cette adresse, cliquez, téléchargez ! Bonne lecture

fichier pdf Persee_Alfred Max_Les Etats unis et le conflit sino-japonais

source
Les Etats-Unis et le conflit sino-japonais
Politique étrangère Année 1938 Volume 3 Numéro 6 pp. 607-623
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polit_0032-342x_1938_num_3_6_5694#

 

 

 retour page d’Accueil

 

 retour à la Seconde Guerre Mondiale

 

 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

 

7 décembre Attaque de Pearl Harbor 

Les combats continus en Malaisie entre Japonais et Britanniques 

27 janvier 2013

La Campagne des 18 jours

Classé sous — milguerres @ 13 h 47 min

  retour page d’Accueil

 retour à la Seconde Guerre Mondiale

 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

La Campagne des 18 jours

http://i14.servimg.com/u/f14/17/85/94/04/th/fleche26.gifLa Bataille de la Lys

La Campagne des 18 jours 851120

tdg00110

Georges Romain : télégraphiste au 13ème régiment de ligne raconte …

Au matin du 10 mai 1940, les troupes allemandes du führer Adolf Hitler envahissent la Belgique. Toute résistance est balayée du canal Albert à la Meuse, forçant l’armée belge à se replier derrière l’Escaut puis la Lys. Du 23 au 28 mai les Belges se battront avec acharnement, ne concédant que quelques kilomètres de terrain jusqu’à la capitulation décidée par le roi Léopold III.

à voir dans : http://www.tvcom.be/index.php/emissions/temoins-de-guerre/4806

851120

 

 

Un soldat wallon à la bataille de la Lys (23/27 mai 1940)
José Fontaine
Toudi mensuel n°69, octobre-décembre 2005

http://www.larevuetoudi.org/fr/story/un-soldat-wallon-%C3%A0-la-bataille-de-la-lys-2327-mai-1940De Waalse regimenten die hier aan de Leie dapper vochten spreken dan ook vaak en terecht over.
La Lys sanglante (http://users.pandora.be/Historia_Belgica/leieslag.htm)

Les sources flamandes sur la bataille de la Lys, comme celle que nous mettons en exergue soulignent le plus souvent la vaillance des régiments wallons sur la Lys, tout en insistant et ajoutant (ce qui indique bien la réalité des choses), le fait que plusieurs régiments flamands se battirent, eux aussi, courageusement. On sait que sur la totalité de la campagne des dix-huit jours Hervé Hasquin a montré que plus de la moitié des 6000 soldats qui périrent, étaient des soldats wallons alors que la Wallonie ne formait en 1940 qu’un tiers de la population belge1 Francis Balace estime que ce décompte a quelque chose de morbide2. Il ne devrait cependant pas ignorer que le nombre de morts d’un régiment, pour les techniciens de l’histoire militaire, c’est tout simplement un indice de la volonté de combattre de l’unité considérée. Le soldat de Jemappes auquel il est fait allusion dans ce titre, est mon père, Ferdinand Fontaine (1916-1966), dont je tente de resituer l’itinéraire durant la campagne des dix-huit jours. Si sa figure est présente dans les lignes qui suivent, son personnage n’est étudié que marginalement : on y essaye de situer sa place dans un contexte général qui retient principalement l’attention. Contexte qui a été étudié aussi pour comprendre une personne dont j’ignorais bien des «détails» de son insertion dans la grande histoire de la Wallonie et de l’Europe. En particulier le régime qu’il a subi du fait de sa capture le 26 mai 1940 à la bataille de la Lys qu’on est tenté de nommer une bataille wallonne, ce que la phrase néerlandaise en exergue peut suggérer: «Les régiments wallons qui ici, à la Lys, combattirent avec vaillance» (et le reste de la citation est: «parlent souvent et à juste titre de la Lys sanglante.», les derniers mots en français dans le texte).

Les troupes sur le front de la Lys

Le Professeur Henri Bernard estime que l’Etat-major belge aurait dû choisir, le 21 mai, un autre site que celui de la Lys pour mener la batailLe d’arrêt qu’il était dans son intention de mener face à l’avance des troupes allemandes3. Nous y reviendrons. On pourrait dire que dès la prise d’Eben-Emael le 11mai 1940, le premier dispositif belge de défense est bousculé gravement et qu’il y a lieu de se retirer sur la ligne K-W (approximativement d’Anvers à Wavre), ligne qui se prolonge jusqu’à la position fortifiée de Namur, des troupes françaises étant planifiées pour boucher les trous entre Wavre et Namur. Ce dispositif comme le montre F. Balace (op.cit.), abandonne d’emblée une grande partie du territoire wallon à l’ennemi puisque l’armée belge est retirée derrière la Meuse dès le 10 mai. La chute d’Eben-Emael oblige à un nouveau recul par rapport au premier retrait effectué dès le déclenchement des hostilités

Les troupes de la Position fortifiée de Liège se replient effectivement vers la Position Fortifiée de Namur qu’occupe Ferdinand Fontaine le 10 mai (Floriffoux puis Marchovelette). Les autres troupes cantonnées derrière le Canal Albert font retraite vers Gand et l’Escaut. Du 10 au 15 mai, la Position Fortifiée de Namur attend l’ennemi. De durs combats ont lieu à Temploux engageant une première fois les Chasseurs ardennais qui déplorent de nombreux morts dès le 12 mai.

Mais la Position Fortifiée de Namur est rapidement obligée, dès le 15 mai, de faire également retraite vers l’Escaut parce que l’armée française n’a pu empêcher le franchissement de la Meuse quelques kilomètres plus au sud à Houx (Leffe, Bouvignes, Dinant) et en France à Sedan4. Seules les garnisons des forts comme à Liège resteront sur place, capables de gêner les mouvements des troupes allemandes au loin et livrant un combat héroïque, parfois même au-delà de la capitulation.

Ferdinand Fontaine quitte Marchovelette (près de Namur), le 15 au soir en camion. Il gagne Mons le 16 où il peut encore embrasser ses parents (à Jemappes), mais la famille de ma mère, alors sa fiancée (résidant à Nimy à l’autre bout de Mons), a déjà pris la route de l’exode5. Le 17, il est à Deinze, le 18 à Vinkt, le 19, il rejoint la 4e Compagnie du 13e de Ligne à Sint-Eloïs-Vijve (le village voisin de Wielsbeke, mais sur l’autre rive de la Lys où parviendront les Allemands). Il y demeure jusqu’au 21. Le 22, dès Midi, il s’installe à Wielsbeke sur la gauche de la Lys ou sa rive ouest (les Allemands attaquent par l’est ou la rive droite). Ferdinand Fontaine, vu la réorganisation du Régiment, est affecté à la 1ère Compagnie du Ier Bataillon du 13e de Ligne sous les ordres d’un homonyme sans lien de parenté, le lieutenant Fontaine. Cette compagnie de 150 hommes se divise en trois pelotons, le premier occupant en partie le très grand parc de Wielsbeke et la route qui mène à Sint-Baafs-Vijve, tout au long de la Lys sous les ordres de l’adjudant Lambert où se trouve F. Fontaine, le second un peu en retrait sous les ordres du sous-lieutenant Majoie, le troisième retranché dans Sint-Baafs-Vijve proprement dit, sur la Lys également, sous les ordres du sous-lieutenant d’Aspremont-Lynden6. Les bombardements commencent le 23 et se poursuivent le 24, le 25, avec surtout un bombardement intensif le matin du 26 mai.7

La défaite de la France se dessine

Sur le front général, les divisions blindées allemandes dès le franchissement de la Meuse le 13 et le 14 se ruent sur Abbeville qu’elles atteindront le 21 mai, coupant ainsi les armées alliées en deux. Le sentiment existe dans les rangs du commandement français, dès le 13 ou le 14, que la bataille de France est perdue8. Le 16, Gamelin déclarera qu’il ne peut plus assurer la sécurité de Paris. C’est le 15 mai que la 8e Division (13e de Ligne, 19e de Ligne et 21e de Ligne), fait retraite vers l’Escaut dans des conditions relativement difficiles, non en camion comme Ferdinand Fontaine (qui accompagne des unités de défense des forteresses), mais à pied (en passant par Charleroi, Soignies…)9. Elle finira par s’installer derrière la Lys le 22 mai. Cette Division est une Division wallonne comme celle qui est à sa droite, la 3e Division (1er Régiment de Ligne, 12e Régiment de Ligne, et 25e Régiment de Ligne). Comme celle qui est à sa gauche également, soit la 2e Division de chasseurs ardennais (4e, 6e et 5e chasseurs ardennais)10. À la gauche de la 2e Division ardennaise se situe la 4e Division, une Division flamande qui se rendra quasiment sans combattre le 25 mai, sous «l’impulsion» du 15e Régiment de Ligne. Plus loin encore vers Deinze, Nevele, Landegem, la 1ère Division de Chasseurs ardennais prendra en quelque sorte le relais de cette division flamande et livrera un violent combat à Vinkt, resté célèbre11.

[Notons qu'un Régiment de Ligne compte 4.000 hommes, une Division 3 Régiments plus un Régiment d'artillerie et un Bataillon du génie.]
Juste en aval de Coutrai, et en amont

En aval de Coutrai la 1ère Division (flamande) est submergée par l’attaque allemande le 23 mai, en combattant courageusement. La 3e Division (wallonne) résiste aussi très courageusement, mais doit se retirer le 24 tard le soir (un monument à Kuurne, non loin de Coutrai honore cette unité, et en particulier le 12e de Ligne, toujours célébré localement chaque année). Elle est relevée par la 10e Division composée de soldats recrutés en Hainaut et commandés par le général Pire. Pire tiendra la ligne Ledegem-Isegem (un peu en retrait de la Lys) énergiquement12. Elle est relevée aussi par la 9e Division et aussi par une autre unité (wallonne aussi, sauf erreur de notre part), le 2e Corps de Cavalerie, enfin par la 15e Division. La 9e Division et la 10e Division se tiennent à partir du 25 mai sur la rive droite du canal de Roulers à la Lys (qui rejoint la Lys un peu en-dessous de Wielsbeke). De l’autre côté du canal se tient le 13e de Ligne bombardé dès le 23 mai. Une attaque lancée par les Allemands contre ce régiment échoue le 25 mai13. Le lendemain, les Divisions allemandes attaquent en force le 13e de Ligne. Le centre du Régiment avec les pelotons commandés par les sous-lieutenants Ruhwedel , Laperches et Maquestiau est attaqué par le IIe Bataillon du 475e Régiment d’infanterie allemande14. Les combats sont d’une rare violence dans le centre de Wielsbeke, mais, vers 11h15, ces pelotons du Régiment wallon sont submergés (les Allemands sont huit fois plus nombreux). Il y aura près de soixante morts dans le 13e de Ligne le 26 mai (dont une quarantaine à l’endroit où se battent les trois pelotons nommés). Le IIe Bataillon poursuit sa route vers le centre de Wielsbeke, suivi par le IIIe puis, en un mouvement tournant, revient vers la Lys où combat encore la 1ère Cie du 13e Régiment avec les trois pelotons commandés respectivement par l’adjudant Lambert, le sous-lieutement Majoie et le sous-lieutenant d’Aspremont Lynden15. Le peloton Lambert commandé aussi par le CSLR (Candidat Sous-Lieutenant de réserve), Ferdinand Fontaine est pris à revers, ses rangs sont disloqués et la compagnie est en partie capturée16. Le CSLR F. Fontaine se rend «avec tous ses hommes»17, mais une autre partie du peloton parvient à s’échapper pour se retrancher avec les débris du régiment derrière la rivière Mandel, un peu en retrait de la Lys18. Le peloton d’Aspremont Lynden ne recevra jamais l’ordre de retraite et reste dans St Baafs-Vijve, la localité en aval de Wielsbeke où il sera vraisemblablement fait prisonnier. Plus loin sur la Lys en allant vers Gand (notamment à Oeselgem), plusieurs éléments du 19e de Ligne sont également faits prisonniers. Au soir du 26 mai une contre-attaque du major Leclercq avec des éléments du 21e Régiment de Ligne notamment, repousse les Allemands sur la rive droite du Canal de Roulers-Coutrai19. Mais ces troupes (de la 8e Division) sont arrivées à la limite de leurs possibilités de résistance, et leurs rangs sont fort clairsemés (nombreux morts, blessés ou prisonniers).

Les chasseurs ardennais et les chasseurs à pied

La résistance des chasseurs ardennais sur la Lys au-delà des positions du 19e de Ligne est aussi forte, le 396e Régiment d’infanterie allemande est repoussé par le 4e Régiment de Chasseurs ardennais. Le 27 mai, tandis que le 4e Régiment de Carabiniers, le 1er Régiment de Chasseurs à Cheval prouvent leur courage sur le Canal de la Dérivation à Knesselaere, les 1er et le 3e Régiments de chasseurs ardennais re­poussent 3 Régiments allemands et contre-attaquent à plusieurs reprises à Vinkt. Il y a près de 200 morts dans les rangs allemands et, malheureusement, les troupes allemandes, en proie à la psychose du franc-tireur, fusillent une centaine d’habitants de ce petit village flamand.

Faisant parler le commandant Hautecler, Philippe Destatte20 souligne que de Nevele à Arsele, le front est tenu uniquement tenu par des unités wallonnes. En fait c’est de Nevele à Menin que la Lys a été tenue majoritairement par des régiments wallons, du 23 au 27 mai, sur une soixantaine de km, en remontant la Lys de Menin à Nevele : les 1er, 12e et 25e de Ligne (3e Division) [Courtrai/Wielsbeke], les 13e, 19e et 21e de Ligne (8e Division) [Wielsbeke-Zulte], les 1ers, 2e et 3e Chasseurs ardennais (1ère Division de Chasseurs ardennais) [Zulte-Deinze] les 4, 5e et 6e Régiments de Chasseurs ardennais (2e Division de chasseurs ardennais) [un peu en retrait de la Lys de Nevele à Aarsele], les 3e, 5e et 6e Chasseurs à pied (10e Division) [puis en retrait après l'effondrement de la 1ère et de la 3e Division, de Ledegem à Isegem], les régiments wallons du 2e Corps de Cavalerie et du 1er Corps de Cavalerie (aussi en aval de Courtrai). Cette vingtaine de Régiments wallons étirés sur 50 kilomètres, firent face, tour à tour, mais toujours inférieurs en nombre, à l’assaut de 7 divisions allemandes21 se dirigeant principalement sur la Lys proprement dite entre Nevele (un peu au sud de Gand) et Menin (où commence le front anglais).

Une mise en cause de la conduite belge des opérations

Quand on lit le récit des combats (notamment des récits dactylographiés, des notes brèves prises sur le vif, par exemple celles de F.Fontaine), on éprouve très fort le sentiment que ces soldats ne se battaient pas « pour l’honneur » (comme le dit Francis Balace), mais pour gagner. Ces soldats n’ont rien non plus de militaristes, les textes pacifiques et pacifistes du merveilleux Francis Walder se retrouvent en beaucoup de ces témoignages (F. Walder était lui-même un officier supérieur, il obtint le prix Goncourt pour son roman Saint-Germain ou la négociation qui est un plaidoyer pacifiste). Mais ces gens ne pouvaient supporter l’invasion allemande. Il y a toute une réflexion du Professeur Henri Bernard sur la conduite de la guerre en 1940. Le Professeur Henri Bernard, qui fit la campagne des dix-huit jours, qui entra dans la Résistance, qui est un monarchiste convaincu, regrette cependant la manière dont la politique de neutralité a été appliquée jusque sur le terrain des opérations militaires. Pour ce Professeur à l’Ecole Royale Militaire, la bataille d’arrêt décidée sur la Lys n’était pas une bonne décision22, et elle était dictée par la politique de neutralité adoptée par la Belgique sous la pression du roi et de la Flandre en 1936. Elle n’était pas une bonne décision car la Lys n’est pas une coupure suffisante. Cette rivière n’est pas très large (vingt mètre, trente tout au plus), ses berges ne la surplombent pas, il arrive qu’elle soit bordée d’habitations dans lesquelles l’assaillant peut se mettre à couvert avant de passer sur la rive gauche. Pour Henri Bernard, la raison d’être du choix de la Lys plutôt que l’Yser avec ses inondations, son front moins étendu, comme en 1914, c’est la volonté de ne pas se lier trop aux alliés. (voir également la note 21)

Il tente d’ailleurs d’excuser Léopold III en soutenant que celui-ci, obsédé par l’exemple de son père, n’a jamais voulu que l’armée belge puisse combattre autre part que sur le sol belge en raison du principe de la neutralité. Alors que la France en 1914-1918 – le territoire français – a servi de mille manières aux opérations de l’armée belge, et qu’Albert Ier envisageait favorablement de s’y replier23. Il estime même que, étroitement liée aux Alliés, l’armée belge aurait pu combattre plus longtemps et rembarquer, au moins en partie, avec les Anglais. Il évalue à 100.000 hommes l’armée belge que l’on aurait pu former en Angleterre.

Patriote belge, il a aussi le courage de considérer que la bataille de la Lys n’a pas joué un rôle immense dans le rembarquement à Dunkerque24. L’armée belge aurait pu en jouer un bien plus utile en se retirant sur l’Yser en coordination avec les Français et les Anglais, ce qui fut à un moment envisagé et même accepté. (voir note 21) Il combat l’idée qu’Hitler aurait permis la retraite par Dunkerque pour «ménager l’Angleterre» en vue d’une éventuelle paix séparée. Sur terre, les Français et les Anglais résistèrent encore une semaine après la capitulation belge. Dans les airs et sur mer, sur la Manche, l’Angleterre n’était pas du tout dans la même situation que sur le Canal Albert ou sur la Meuse à Sedan25. Simplement parce que l’aviation anglaise était bien plus proche de ses bases que l’aviation allemande. Le rembarquement de Dunkerque démontre bien des défauts dans l’armée allemande de 1940 dont Bernard dit même qu’elle n’était pas si bien préparée, qu’elle n’avait pas de plans affinés pour l’Ouest etc. Homme d’honneur attaché à Léopold III, le Professeur Henri Bernard estime aussi que, réellement, la capitulation de l’armée belge a mis les Alliés devant le fait accompli et a été décidée aussi parce que l’on ne désirait plus agir en coordination avec les armées française et anglaises qui se sont battues encore six jours après la capitulation belge. L’argument souvent utilisé selon lequel le réduit national (derrière la Lys ou derrière l’Yser), était à ce point encombré de réfugiés qu’il devenait impossible d’y manœuvrer lui semble spécieux. En effet, plusieurs divisions belges ont traversé ce territoire (après le 24 ou le 25 mai), et ont pu rapidement gagner le front sur la Lys de même d’ailleurs qu’une division française, c’est-à-dire, au total, des dizaines de milliers d’hommes.
Une réflexion historique

La réflexion d’Henri Bernard va plus loin. Il estime qu’il y avait dans les démocraties une faiblesse profonde de la volonté de résistance à Hitler. Il se fonde d’ailleurs pour l’appuyer sur certaines remarques de Walthère Dewez avant le déclenchement du conflit, ce grand résistant chrétien finalement tué par les nazis à la fin de l’Occupation, qui n’admettait pas que les démocraties et en particulier celle de son pays traitent avec un régime niant l’humain. Il cite aussi Bonhoeffer comparant Hitler avec le monstre de l’Apocalyspe, et cela dès 193926. Henri Bernard met en cause aussi la littérature patriotique belge qui soutient que la défaite de l’armée belge a été occasionnée par l’impuissance française à endiguer le passage de la Meuse par les divisions blindées allemandes les 13 (Houx, près de Dinant) et 14 mai (Sedan). En effet, la première victoire allemande le 10 mai 1940, c’est la prise du Fort d’Eben-Emael, prise qui aurait pu être évitée selon Henri Bernard qui témoigne d’une remarque qui lui fut adressée par un officier suisse en 1939, faisant remarquer que la superstructure du Fort était une très belle piste d’atterrissage pour planeurs, ce qui se produisit et explique le chute du fort. Cette observation fut transmise en haut-lieu où elle fut dédaignée.

Il signale aussi, cette fois en pensant au passage de la Meuse par les blindés allemands, à Houx (Dinant) et Sedan, qu’une poignée de chasseurs ardennais parvinrent à arrêter les divisions blindées allemandes de manière étonnante : pendant six heures à Bodange, devant la Sûre (à la frontière luxembourgeoise à la hauteur de Saint-Hubert), les 60 (soixante) hommes du commandant Bricart; pendant trois heures à Chabrehez, plus au nord, entre Vielsalm et l’Ourthe, 90 hommes du 3e Régiment de chasseurs ardennais. Ces divisions blindées se dirigeaient vers Sedan et Dinant. Étant donné ce que 150 hommes dépourvus d’artillerie et d’armes antichars ont pu faire, qu’auraient pu faire les deux divisions ardennaises avec leur artillerie? Et en coordination avec les armées françaises? En outre, il fallut que l’armée allemande déploie trois bataillons (trois mille hommes) et un groupe d’artillerie pour venir à bout des 60 hommes de Bodange. Or la rapidité avec laquelle les Allemands parvinrent sur la rive est de la Meuse à Sedan et Dinant est l’élément décisif qui leur permit de franchir ce fleuve et de gagner la bataille de France dès les premiers jours du conflit.27

Il ne s’agit pas d’écrire l’histoire avec des «si». Il faut peut-être plutôt combattre un certain fatalisme ou déterminisme. La victoire allemande des premiers jours de mai 1940 n’était pas une chose assurée. Par exemple, les chasseurs ardennais avaient été créés pour défendre le pays à la frontière. La stratégie de l’armée belge prescrivait leur retrait complet, et les 150 hommes dont nous venons de parler, n’avaient tout simplement pas reçu cet ordre de repli. Or ils ont effectivement ralenti considérablement l’armée allemande, la disproportion des forces étant à ce point démesurée que les éléments allemands en contacts avec la Compagnie Bricart à Bodange (3 bataillons, soit 3000 hommes et un groupe d’artillerie), s’efforcèrent de cacher la faiblesse numérique de leurs adversaires ardennais à leurs chefs. Une série d’erreurs ont été commises, côté français, dans l’utilisation des blindés comme l’avait prédit le général de Gaulle.

L’histoire n’a pas à se refaire avec des «si». Mais puisque la défaite de 1940 n’avait rien d’inévitable, on ne peut pas tout à fait admettre non plus le raisonnement de Jo Gérard-Libois et José Gotovitch qui, lorsqu’ils parlent des passages à l’ennemi de certaines troupes flamandes, ajoutent aussitôt, pour dédramatiser l’affaire, que ces comportements n’auraient rien modifié à la suite des événements, ce qui est nier leur gravité. Et toute la question soulevée de la résistance et de l’esprit de résistance à Hitler.
La détermination des troupes wallonnes

Dans Pages d’Histoire (sans lieu ni date mais on peut obtenir ce texte au musée du 12e de Ligne à Spa), Georges Ernotte, secrétaire de la Fraternelle du 12e de Ligne cite longuement des notes rédigées par le colonel commandant le 12e de Ligne qui tient le front sur la Lys entre Coutrai et Wielsbeke, ce régiment étant le plus proche de Coutrai avec le 25e puis le 1er de Ligne jusqu’à Wielsbeke où se tient le 13e de Ligne (de la 8e Division). Dans la nuit du 24 au 25 mai, cet officier supérieur, profondément admiratif de la conduite de ses hommes, qui ne dort plus depuis plusieurs jours, est invité à se reposer derrière le front. Il ne parvient pas à trouver le sommeil et passe en revue les erreurs tactiques qu’il a commises, notamment de rester sur la rive opposé aux Allemands en terrain nu face aux bâtiments occupés par l’ennemi sur la rive droite de la Lys, de ne pas faire assez intervenir l’artillerie etc. Il est assez curieux d’opposer ces réflexions à une série de notes prises par des témoins ou historiens civils locaux de Kuurne et Wielsbeke notamment qui estiment au contraire, de leurs points de vue de civils, que si les régiments wallons avaient su les capacités militaires de l’armée allemande, ils n’auraient tout simplement pas combattu : «Hadden onze soldaten geweten dat ze met twee povere divisies de mokerslagen van vijf in zegeroes verkerende Wehrmacht Divisionen zouden moeten opvangen, dans was de moed hen zeker in de schoenen gezonken.»28

Pour l’ensemble de ces régiments wallons qui vont être capturés par l’armée allemande ou qui le sont déjà, va alors commencer cinq années de longue captivité, les prisonniers flamands étant, eux, assez rapidement libérés. La France clairement blessée à mort dès le 14 mai, reçoit le coup de grâce quand les blindés allemands coupent les Alliés en deux le 21 mai à Abbeville. Après le rembarquement des Anglais à Dunkerque et de beaucoup de Français (en tout près de 370.000 hommes), achevé le 4 juin, la France ne tiendra plus que 13 jours. Les Allemands y pénètrent profondément, débordant la Somme, puis la Loire. Le 17 juin, le nouveau président du Conseil, le Maréchal Pétain, demande un armistice aux Allemands qui sera signé quelques jours plus tard. L’esprit de Résistance se réfugie à Londres et prend la voix d’un général de brigade fraîchement promu et qui va être dégradé par les autorités de son pays puis condamné à mort : le général de Gaulle, qui lance son fameux appel le 18 juin.

Léopold III demeure à Laeken, en principe sans activités politiques, mais tentant plusieurs projets avec les forces politiques, sociales et intellectuelles restées au pays, rencontrant Hitler avec qui il souhaite publier un communiqué commun ce que le chef allemand refuse. Pour certains prisonniers wallons la captivité pourra être très rude psychologiquement, mais physiquement supportable sauf lorsque, comme pour le CSLR Ferdinand Fontaine, tombe une condamnation (pour insubordination), à être envoyé à un camp de punis comme ce fut son cas début 44. Il fut interné à Graudenz (forteresse allemande au nord de la Pologne actuelle sur la gauche de la Vistule et qui se dit maintenant Griudzatz), dont Pierre Gascar a pu écrire: «Le régime dans la forteressse de Graudenz comme dans ses filiales, est à peu près le même que dans les camps de concentration. La nourriture quotidienne consiste en 200 grammes de pain et une écuelle de soupe claire. Les prisonniers n’ont pas le droit de recevoir des colis individuels et les vivres de la Croix-Rouge ne sont pas distribués (Quelques distributions espacées auront lieu à partir de 1943). Le courrier se réduit le plus souvent à une seule lettre par mois.»29 Après avoir effectué durant toute l’année 44 de lourds travaux de terrassements, Ferdinand Fontaine, alors à Blechhammer, à 30 km d’Auschwitz, est emmené par les Allemands 500 km en arrière devant l’avance des troupes russes, une marche qui durera un petit mois (21 janvier/17 février), sous la neige et le vent, par des t° qui peuvent descendre jusqu’à – 30°. Le 17 février 1945, il parvient à Pirna (près de Dresde) et à partir de là son régime s’adoucit. Mais ses compagnons et un médecin français diagnostiquent un état général extrêmement mauvais, tant sur le plan physique que psychologique, caractérisé par un oedème de carence, symptôme de dénutrition. Et c’est dans les environs de Dresde qu’il sera libéré par les Russes, le lendemain de la capitulation allemande, le 9 mai. Les quelques lignes que j’ai voulu écrire ci-dessus se veulent un geste de fidélité au souvenir de mon père, mort il y a près de quarante ans, qui – combat et captivité – ne me dit jamais rien de tout ceci (ou quasiment): fait courant qui attise le désir de savoir.

Et un hommage à l’engagement des régiments wallons sur la Lys qui préfigure la Résistance en Wallonie, cette Résistance qui, chez nous – ou ailleurs – est la plus belle page de toute l’histoire humaine.
On se reportera à l’article Régiments flamands et wallons en mai 1940 qui revoit toute l’étude ci-dessus d’une manière plus large, complète et achevée.

1. Hervé Hasquin, Historiographie et politique en Belgique, Editions de l’ULB et IJD, Bruxelles-Charleroi, 1996, p.203, note 46.
2. Francis Balace dans Histoire de la Wallonie, Privat Toulouse, p.297.
3. Henri Bernard, Panorama d’une défaite, Duculot, Gembloux, 1984.
4. Paul Berben et Bernard Isselin, Les panzers passent la Meuse, Laffont, Paris, 1967.
5. Archives familiales, notamment une lettre de F.Fontaine du 31 mai 1940 datée de Saint-Trond et parvenue à sa fiancée fin août 1940.
6. Colonel BEM, A. Massart, Historique du 13e de Ligne, Centre de documentation historique des forces armées, Bruxelles, 1982, voir le Croquis XI, p. 362.
7. Agenda 1940 de F.Fontaine et A.Massart, op. cit.
8. Les Panzers pasent la Meuse, op.cit.
9. A.Massart, op. cit. Ferdinand Fontaine fit cette retraite en camion comme il l’indique dans sa lettre du 31 mai 1940.
10. Henri Bernard, Panorama d’une défaite, p. carte n° 5, p. 121. De Fabribeckers, La campagne de l’armée belge en 1940, Rossel, Bruxelles, 1978, carte n°12. Une carte qui figure les positions du 23 mai est consultable aussi sur le site flamand : http://users.pandora.be/Historia_Belgica/leieslag.htm.
11. Cette défection est signalée par Hervé Hasquin qui ne parle que d’un bataillon (op.cit. p.203), par Jo Gérard-Libois et Jo Gotovitch, L’an 40, CRISP, 1970, p. 97. parle d’un régiment (le 15e de Ligne). Henri Bernard, Panorama d’une défaite, Duculot, Gembloux, 1984 note 7, p. 94, accuse « deux régiments » de Ligne de cette Division. Des défections graves eurent lieu aussi sur le Canal Albert et dans la défense de Gand impliquant deux divisions, la 16e et la 18e Division de Ligne. Le général van Overstraten dans Léopold III prisonnier, Didier-Hattier, Bruxelles, 1986 accuse non seulement le 15e de Ligne mais aussi le 7e et le 11e de Ligne de la 4e Division (p. 27). Il met aussi en cause des unités combattant sur le canal de la dérivation qui prolonge la Lys et la ligne de la défense de la Lys vers le nord puis vers la mer et estime que les Allemands ont choisi d’attaquer en des points où ils pouvaient compter sur des sympathisant flamands (voyez p.36), comme à Zommergem (la 12e Division), au sud d’Eekloo sur le canal de la dérivation. Les défections, en particuliers de certains régiments flamands, ne sont pas douteuses.
12. Henri Bernard, op.cit.
13. A.Massart, op. cit., p.129.
14. A. Massart, p. 135, croquis XI et XVI
15. A. Massart, pp. 139 et suivantes. Les archives familiales permettent de dire que le le CSLR F.Fontaine servait dans la 1ère Compagnie et la lettre du 31 mai 1940 (j’ai été fait prisonnier «le long de la Lys à Wielsbeke»), indiquent qu’il combattait dans le peloton commandé par l’adjudant Lambert.
16. Le fait que le peloton de F.Fontaine ait été pris à revers est une information qui est attestée par la tradition familiale, mais confortée par le récit de Frans Taelman ancien professeur à l’Institut supérieur pédagogique de Courtrai dans son article Mei 1940 : de eerste Duitsers in Sint-Baafs-Vijve, in Leie Sprokkels, Jaarboek 1991, édité par le Juliaan Claerhout-kring, Wielsbeke, 1991, pp.103. Taelman explique que dans le parc d’Enghien, derrière les positions du peloton Lambert, dans l’un des premiers coudes de la Waterstraat, il a aperçu soudain (il voyage en vélo le lendemain des combats soit le 27 mai), «enkele gesneuvelede Belgische soldaten liggen», quelques cadavres de soldats belges et explique (ce qui nous paraît logique) que « Hun dekkingsposten waren naar het zuiden, naar de Leie, gericht en de vijand was uit het westen opgedoke.» : «Leurs positions étaient orientées vers le sud et vers la Lys et l’ennemi surgit de l’ouest » (c’est-à-dire du Parc de Wielsbeke et sur les arrières du peloton de l’adjudant Lambert).
17. Lettre de F.Fontaine du 31 mai 1940, déjà citée.
18. A.Massart, op. cit.
19. A. Massart, op. cit., p.141. Philippe Destatte, Ceux-ci se sont battus vaillamment, pp. 9-16 in Les combatants de 40, Hommage de la Wallonie aux prisonniers de guerre, IJD, Namur, 1995, p. 13. Voir aussi de Fabribeckers, op. cit.
20. Philippe Destatte, op. cit. pp. 13-14.
21. Ibidem pour ce chiffre.
22. Henri Bernard, Panorama d’une défaite, pp. 117-123.
23. Ibidem, p. 99.
24. Ibidem, p. 155.
25. Ibidem, p. 153.
26. Ibidem, p. 47, Bonhoeffer était un théologien protestant qui mourra dans les geôles nazies.
27. Ibidem pp. 90-91.
28. Marie-Christine Martens, Mei 1940, de zware beproeving, in Leie Sprokkels, Jaarboek 1991, pp. 51-82. Je traduis ainsi la phrase : «Si nos soldats avaient su qu’avec deux pauvres divisions, ils allaient devoir recevoir les coups de massue de cinq divisions allemandes marchant avec l’ivresse de la victoire, leur courage se serait enfoncé dans leurs souliers.»
29. Pierre Gascar, L’histoire de la captivité des Français en Allemagne, 1939-1945, Gallimard, Paris 1967, cité par Jean-Chlarles Lheureux, Graudenz la forteresse de la mort lente, UIPFGA, Capendu, 1985. Préface de Jacques Chaban-Delmas.

http://www.larevuetoudi.org/fr/story/un-soldat-wallon-%C3%A0-la-bataille-de-la-lys-2327-mai-1940

 

 

Régiments flamands et wallons en mai 1940
José Fontaine
Toudi mensuel n°70, janvier-février-mars 2006
http://www.larevuetoudi.org/de/node/252

Histoire de Belgique et de Wallonie

Un événement qui n’est pas raconté n’a pas eu lieu (Hannah Arendt)

Léopold III et Albert Ier [...] s’en tiennent strictement à l’idée que les devoirs de la Belgique l’obligent non à se survivre comme telle, mais à s’acquitter de ses devoirs envers ses garants, devoirs considérés comme limités à la défense militaire de son territoire, dans le sens le plus étroit du terme. Il faut d’ailleurs noter que, dans les deux cas, cette interprétation limitée de l’indépendance nationale ne concordait pas avec les réactions d’une partie importante de l’opinion publique. (Robert Devleeshouwer, Critique Politique, 1979)

Il y a la mémoire qui accuse. Celle qui veut rétablir la vérité, mais n’est pas vengeresse. (L’histoire est à nous, Rossignol, 2005)

Les deux guerres mondiales ont à ce point marqué l’Europe qu’elles continuent à déterminer son destin et le destin de ses nations. Il ne faut pas non plus oublier qu’en ce qui nous concerne, les deux guerres ont très profondément déchiré l’histoire de la Belgique.

« Très profondément » parce que la monarchie a voulu deux fois diriger l’effort de la nation en guerre en prenant le commandement de son armée. L’affaire royale consécutive à la capitulation de mai 1940 marque en un sens tout notre 20e siècle. Certes, Léopold III a abdiqué en juillet 1951. Mais il a conservé quelques parts de pouvoir dans l’ombre de son fils, au moins jusqu’en 1961, année durant laquelle il est encore dans l’entourage de Baudouin Ier qui trempe dans l’assassinat de Lumumba1. Le silence auquel s’étaient engagés les partis politiques après l’insurrection wallonne de 1950 dure au moins jusqu’en 1975, année durant laquelle Jean Duvieusart, Premier Ministre lors des événements les plus graves de notre histoire intérieure, publie une série de notes compilées sur sa présence à la tête du gouvernement durant les troubles2.

La BRT lance une série d’émissions De Nieuwe Orde en 1982. A travers une interview de Robert Poulet diffusée en avril, Léopold III est mis en cause. Il écrit alors au Premier Ministre pour lui demander si l’accord pour ne pas rallumer les polémiques sur l’affaire, accord signé en 1950 par les partis politiques, tient toujours. Le Premier Ministre lui en donne acte. Il y a eu une petite crise politique. Un journaliste de la RTBF demanda à Francis Delpérée si l’émission de la BRT était « légale » (sic). La publication du livre posthume de Léopold III Pour l’histoire ne clôture pas les polémiques même si, à la télévision, beaucoup d’historiens plaident en faveur de la sagesse des hommes politiques capables d’éviter le pire à la fin du mois de juillet 19503. Même si la Belgique se défait, même si la monarchie a perdu bien de son influence depuis la mort de Baudouin Ier la structuration de la nation belge autour de ses rois demeure un fait de longue durée capital.

Un premier point d’incandescence : le gouvernement wallon de 1950

En 1979, j’avais tenté de voir clair dans la tentative de former à Liège un gouvernement wallon provisoire en 1950 4. Il me semblait que cette tentative permettait de se saisir de certains éléments de la crise nationale belge en l’un de ses plus hauts points d’incandescence, instants où, intuitivement, nous sentons bien que les structures historiques et sociologiques profondes des nations se donnent à voir. Les études que j’ai pu faire sur ce thème ont été publiées en 1979 dans La Cité, en 1980 dans De Morgen. J’ai pu en témoigner à la BRT en 1982, émission qui a été traduite à la RTBF en 1984. Dans Les faces cachées de la monarchie belge (1991), André Schreurs m’a donné la permission de publier des écrits de son père qui attestent de la tentative séparatrice de juillet 1950. Enfin l’Encyclopédie du mouvement wallon parue en 2001 comporte un article intitulé Gouvernement wallon de 1950.5 Jusqu’à présent, c’est davantage le côté politique de l’affaire royale – la rupture de Wijnendaele, la réunion de Limoges, les activités du roi pendant la guerre bien révélées par Velaers et Van Goethem6, la rupture de l’opinion de gauche avec Léopold III dès 1945, bien sûr aggravée en juillet 1950 – qui avait retenu mon attention.

Un deuxième point d’incandescence : les régiments flamands de mai 40

Le simple fait de travailler sur la vie de mon père m’a amené à tenter de comprendre les combats très courts sur la Lys auxquels il a été mêlé du 23 au 26 mai. De là, j’ai tenté d’y voir un peu plus clair sur la bataille de la Lys. Philippe Destatte a mis en évidence en 1995 et en 1997 la vaillance des régiments wallons et s’est étendu quelque peu sur certaines défections de régiments flamands7. Il note aussi, en 1997, qu’il n’y a pas d’étude d’ensemble du comportement des différents régiments durant la courte campagne de mai 1940. C’est peut-être cela qui m’a amené à chercher de plus en plus passionnément la manière d’en réaliser une. Je me contenterai dans le texte qui va suivre de synthétiser le comportement de l’infanterie des grandes divisions de cette arme du 10 au 28 mai. De cette analyse que j’ai pu réaliser en lisant une grande partie de la littérature la plus conformément belge sur les dix-huit jours, je conclus qu’une majorité des divisions flamandes a fait défection ou, du moins, manqué gravement de combativité. Ce sont ces défections qui ont été à l’origine de la capitulation du 28 mai 1940 ou à tout le moins du caractère hâtif de cette capitulation qui découvrait les armées alliées en train de tenter le rembarquement de Dunkerque. Ces faits ne sont nullement niés par la littérature historique la plus conforme et même par des documents approuvés par Léopold III : « dans les dernières heures, des unités se rendirent à l’ennemi sans ordre… »8 Pourtant dans toute la discussion sur l’affaire royale, il n’est que peu question de l’aspect militaire de la controverse. A vrai dire, depuis mai 1940, soit en 66 ans, si, à maintes reprises, en ordre dispersé, dans maints ouvrages (en fait : tous en parlent mais à mots couverts, en le repoussant dans les notes, en minimisant les choses (etc.) comme Jean Vanwelkenhuyzen9), il est question de ces défections, elles ne sont réellement traitées que dans un seul texte parmi tous ceux auxquels j’aie eu accès. Il y a en effet deux pages de la Revue des chasseurs ardennais signée par le Commandant Hautecler dans son premier numéro de 1980 Le manque de combativité des régiments flamands. En 2001 encore, Serge Moureaux (Léopold III, la tentation autoritaire, Luc Pire, Bruxelles, 2002), expliquait la difficulté d’y voir clair en cette période de notre histoire pourtant si cruciale, nous essayerons aussi de dire pourquoi.

Première réponse brève à deux objections

Avant d’en venir aux faits que nous voudrions traiter ici, je voudrais prévenir plusieurs objections.

Il n’entre nullement dans mes intentions d’aborder ce sujet délicat pour mettre en balance le « courage » des soldats wallons et la « lâcheté » des soldats flamands.

La capitulation de mai 1940 a souvent été justifiée par des raisons humanitaires ou pacifistes : Léopold III aurait songé à « épargner » le sang de ses soldats « à l’exemple de son père ». A cela il faut répondre que l’intention royale (si elle est celle qu’on dit !) procède d’une vision moins pacifiste ou « humanitaire » qu’égoïste ou nationaliste : elle reporte sur d’autres que nous la nécessité de combattre l’hitlérisme et elle est une sorte d’insulte aux 14.000 résistants fusillés et tués, principalement wallons. En plus, il n’est pas si évident que cela que ce roi ou son père aient été si soucieux « d’épargner la vie de leurs soldats » : les morts dans l’armée anglaise de 1914-1918 sont équivalents à ceux de l’armée belge (10% des mobilisés), ceux des armées allemande et française ont des pertes supérieures (15 et 17%). Il suffit de consulter à ,cet égard l’Encyclopédie de la Grande Guerre. Quel démenti simple à l’idée d’un Albert Ier soucieux d’épargner le sang de ses soldats !

La question de l’influence de ces défections sur les événements est à discuter. José Gotovitch et Jo-Gérard-Libois (L’an 40, Crisp, Bruxelles, 1970, p.97) estiment qu’ils n’ont eu aucune influence, estimant inévitable la défaite, notamment à cause de la supériorité technique de l’armée allemande – ce qu’Eric Simon conteste dans cette même revue. En outre, si la défection des régiments flamands pourrait ne pas avoir eu d’influence sur la bataille de mai 40 à l’ouest, cette défection a déterminé aux dernières heures si cruciales, la conduite de la guerre en Belgique. Et même si ce n’était pas le cas (mais nous pensons que si !), le comportement de ces régiments mérite d’être interrogé dans la perspective de la question nationale en Belgique.

Une question cruciale

Les Wallons sont dans un rapport assez faux à leur propre histoire, leur mémoire, leur identité. On pourrait dire que l’histoire à travers laquelle on juge souvent de l’actualité dans notre pays, est l’histoire des injustices commises à l’égard de la Flandre sur le plan culturel ou linguistique. Combien de fois n’entend-on pas dire que les Wallons auraient dû « accepter » le bilinguisme en 1932 ou que seuls les Flamands font « l’effort » de connaître « les deux langues » ? Il a même pu arriver que le Plan Marshall de redressement wallon soit jugé à l’aune de sa crédibilité en Flandre. Encore tout récemment Francis Van De Woestijne, dans La Libre Belgique du 6 février 2006, p.21 pense que le redressement wallon a comme tâche de « freiner les ardeurs séparatistes » de la Flandre ! Ce qui voudrait dire que si les tendances séparatistes n’existaient pas, les chômeurs wallons n’auraient plus qu’à subir leur sort ? Dont d’ailleurs, une certaine Flandre se délecta de les rendre longtemps coupables, par vaine revanche ? Que des journaux francophones obéissent à cette logique stupéfie.

Ces façons de présenter les choses sont dommageables, parce qu’elles n’instruisent qu’à charge en ce qui concerne les Wallons. On pourrait montrer que des indices sérieux existent du fait que les Wallons ont pu penser que le vote de la loi imposant l’unilinguisme en Flandre en 1921 (obtenue par un vote Flamands/Wallons), était aussi, quelle que soit la légitimité du combat flamand, une manière de rompre un contrat national portant sur une langue commune que les Wallons ne possédaient pas tous (loin de là !), en 1830. La loi sur la flamandisation de l’armée en 1938 a pareillement été imposée par la loi du nombre10. Imposer l’unilinguisme en Flandre, la population la plus nombreuse, impliquait d’imposer aux Wallons la connaissance d’une autre langue encore que celle qu’ils s’efforçaient de parler, le français. Mais les Wallons ne parlaient pas encore tous le français, et beaucoup usaient d’une autre langue (le wallon), dont ils n’ont pas songé à imposer l’existence, ce à quoi ils ne seraient pas parvenus (Bovesse a tenté de légiférer à cet égard sans succès), pas plus que les Flamands ne seraient parvenus à le faire de leur côté s’ils avaient été, comme nous, minoritaires. Sur les champs de bataille, deux ans plus tard, le pacte, à notre sens, s’est bien plus gravement déchiré.
Une autre objection : histoire, guerre, paix

Il est clair que ces événements sont vieux de 66 ans. Mais il est clair aussi que, selon le mot d’Arendt, ces événements, jusqu’ici, n’ont pas existé parce qu’ils n’ont jamais été vraiment racontés. Kapferer a montré que la Guerre est l’épreuve à laquelle se mesure mieux la profondeur de l’angoisse humaine devant la Mort, non seulement la Mort individuelle, mais aussi la Mort collective. Il le montre à travers la fameuse rumeur dite du « cadavre dans l’auto » où se colportent ces histoires où l’on lit une sorte d’adhésion inconsciente de ceux qui les racontent à l’idée barbare du meurtre rituel. La voici. Un autostoppeur arrête une voiture sur la route d’Orléans à l’été 1938 et dit au conducteur qu’il peut lui donner la preuve qu’Hitler mourra à l’automne : l’automobiliste arrêté va rencontrer plus loin un accident, devoir charger un blessé pour l’emmener à l’hôpital. Quelques kilomètres plus loin, le blessé mourra dans l’auto. Ceux qui colportent cette rumeur précisent ensuite que tout se passe selon les dires de l’autostoppeur. La même histoire est racontée en Allemagne et partout. Avant 1914, il ne s’agit plus d’une voiture, mais d’une calèche.

Au fond de ce récit, il y a la structure et la réalité du sacrifice humain : le plus grand sacrifice à offrir aux dieux pour obtenir d’eux en échange, la faveur suprême : ici que la guerre n’ait pas lieu par supposition que la mort du Chef ennemi l’empêcherait. Cette rumeur mesure bien le profond désarroi face à la Guerre pour que l’esprit humain en arrive à régresser à ce point vers la religion la plus barbare, celle qui admet les sacrifices humains.Mettons-nous en tête que, dans des circonstances semblables, voir des personnes sur qui l’on comptait pour résister à la Mort, s’effondrer, voir trahir, a traumatisé l’opinion de Wallonie, indépendamment de l’héroïcité ou non des choses.

Le souvenir de 1914

John Horne et Alan Kramer ont parlé dans un livre, récemment traduit en français, du mythe des francs-tireurs en août 1914 dont rien ne fonde la réalité, mais dont toute l’armée allemande finit par se convaincre sincèrement, phénomène que les deux auteurs rapprochent de la Grande peur dans la France révolutionnaire. En moins d’un mois, avec leur peur à eux au ventre, les soldats de l’armée impériale, exécuteront dans une centaine de villes et villages en Wallonie (autant vaut dire : partout), plus de 5000 civils, dont des femmes, des enfants en bas âge et des vieillards. 15.000 maisons seront détruites, des villages et des villes (comme Dinant) rasés. Les atrocités débordent aussi sur la Flandre et la France, mais c’est la Wallonie qui – cela est peu souvent souligné – en subit l’essentiel (70% des 7000 morts civils et des 20.000 maisons détruites ou incendiées tous pays confondus, cela en quatre semaines, les massacres se poursuivant à un rythme plus lent en septembre et octobre).11

Cette peur s’enracine côté allemand, dans les souvenirs des francs-tireurs français de la guerre de 1870, dans la phobie conservatrice des insurrections populaires, idéologie du commandement de l’armée impériale. Et les massacres de 1914 déterminent l’un des phénomènes les plus troublants de mai 1940 : l’exode massif des populations civiles vers la France, entraînant des millions d’hommes et de femmes vers la Méditerranée. J’avoue que, né pourtant après la guerre, conscient de l’obligation des hommes à y aller, j’étais persuadé, avec l’inconscience historique des petits enfants, que je devrais moi aussi me plier à cette épreuve où l’on affronte la Mort. Il se fait que scolarisé à Dinant – 674 civils massacrés, avec un grand-père paternel à Jemappes – 10 civils fusillés – et à Nimy – 13 civils fusillés mais aussi des simulacres d’exécutions auxquels fut soumis mon grand-père -, j’ai cru aussi à cette inéluctabilité de la guerre broyeuse de civils innocents, croyance en partie fondée, puisque en 1914 toute la Wallonie souffrit des exactions (une centaine de localités – dont la plupart des grandes villes – réparties sur l’ensemble du territoire). Ce fut, je crois, ma première angoisse de la Mort. La gravité des défections flamandes doit se lire dans ce contexte. De nombreux officiers et soldats wallons en eurent conscience. J’avoue que, jusqu’ici, tout en sachant ces défections, je ne m’imaginais pas leur ampleur, me sentant incapable de croire à des événements aussi graves, partageant le scepticisme de maints contemporains à l’égard de ces faits semblant sortir de l’imagination wallingante de François Simon au Congrès national wallon de 1945. Et pourtant…

Mais revoyons bien ceci : l’événement n’ayant quasiment pas été raconté n’existe pas. N’existant pas au niveau de la conscience claire, il demeure cependant présent dans une sorte d’inconscient collectif qui, avec mille autres facteurs (les prisonniers, la Résistance etc.), détermine sans doute l’âpreté des événements de juillet 1950. Des événements qui sont eux-mêmes ensuite censurés. Il est peut-être donc temps d’essayer de sortir tout cela de l’ombre où se débat et s’asphyxie peu à peu notre mémoire collective. Nous n’avons même pas la possibilité d’avoir une histoire nationale (wallonne), autocritique puisque nous n’en avons pas. Ou peu. Comment nouer de vrais rapports avec les Flamands si gisent au fond de nous tant de reproches non formulés sur des événements dont le fil conducteur court jusqu’à aujourd’hui?
Composition des divisions d’infanterie le 10 mai 1940

Pour simplifier l’exposé, nous mettrons ici l’accent sur les divisions d’infanterie, signalant éventuellement l’intervention d’autres armes. Francis Balace qui ne nie pas les défections flamandes de l’infanterie ni leur gravité, souligne qu’un grand nombre de régiments d’artillerie divisionnaire étaient des régiments flamands et que l’artillerie a joué un rôle important dans la campagne des 18 jours de même que les deux Divisions de cavalerie comprenant tant des régiments wallons que flamands. C’est une nuance importante que nous tenons à souligner avant de commencer.

Une division est composée de trois régiments d’environ 4000 hommes, d’un régiment d’artillerie et d’un bataillon du génie, soit 17.000 hommes. Les régiments d’artillerie sont en général des régiments flamands et l’artillerie a joué le rôle que nous venons de dire. Avec ces 20 divisions et les deux divisions de cavalerie, nous avons à peu près les deux tiers de l’armée belge, soit un peu moins de 400.000 hommes sur les 600.000 hommes de 1940. Il existe aussi des troupes d’armée, artillerie ou génie, l’aviation, la marine, les régiments wallons d’artillerie de forteresse dans les forts de Liège et de Namur, les Unités spéciales de défense de forteresse (USF), à Liège, Namur et Anvers les régiments légers (gendarmerie), la DTCA (Défense terrestre contre aéronefs), les régiments cyclistes, d’autres troupes. Les régiments wallons de forteresse combattront vaillamment, parfois même au-delà de la capitulation.

Sur les 20 Divisions d’infanterie, neuf sont uniquement composées de régiments flamands : 1ère DI, 2e DI, 4e DI, 11e DI, 12e DI, 13e DI, 14e DI, 16e DI.

Trois autres sont composées de deux régiments flamands et d’un régiment wallon : la 6e DI, la 7e DI, la 18e DI. La 6e DI est constituée par le 1er Grenadiers et le 9e de Ligne (flamands) et le 1er Carabiniers (wallon), la 7e DI est constituée des 2e Grenadiers et 18e de Ligne (flamand), du 2e Carabiniers (wallon), la 18e DI des 3e Grenadiers et 39e de Ligne (flamands), et du 3e Carabiniers (wallon).

Les huit divisions wallonnes sont la 3e DI, la 5e DI, la 8e DI, la 10e DI, la 15e DI, la 17e DI, la 1ère et la 2e Division de Chasseurs ardennais (Cha). Pour résumer d’une autre façon: 12 divisions flamandes (dont 3 avec un régiment wallon soit l’équivalent de 11 divisions), huit divisions wallonnes (+ l’équivalent d’une division). Ou encore, dans l’infanterie : 33 régiments flamands, 27 régiments wallons.
1ère DI+2e DI+ 4e DI + 11e DI+12eDI +13eDI +14eDI +16eDI Neuf Divisions flamandes
6e DI + 7e DI + 18e DI Trois Divisions flamandes avec 1 régiment wallon sur les 3
3e DI+5eDI+8eDI+10eDI+15eDI+17eDI+1ère+2eDCha Huit Divisions wallonnes

Les Divisions numérotées de 1 à 6 sont des Divisions de soldats professionnels (« d’active »), les Divisions de 7 à 12 sont des Divisions dites de première réserve, les Divisions de 13 à 18 sont des divisions de deuxième réserve, moins bien équipées, dont la formation militaire est moins bonne, dont les soldats appartiennent à des classes plus anciennes. Les deux Divisions restantes sont les Divisions de chasseurs ardennais dont la 1ère est motorisée et dont le fonctionnement diffère quelque peu des autres divisions. Les chasseurs ardennais feront preuve d’une extraordinaire combativité du début à la fin de la campagne.12

Position de ces divisions le 9 mai au soir

Le 10 mai la position de ces Divisions d’infanterie est la suivante : la 17e DI, la 13e DI, la 12e DI, la 15e DI, la 9e DI, la 6e DI, la 14e DI, la 1ère DI, la 4e DI, la 7e DI, la 3e DI – soit 11 Divisions – sont en position derrière le Canal Albert et du Canal antichars d’Anvers (au sud de ceux-ci) et s’échelonnent dans cet ordre d’Anvers à Liège.

Il y a deux autre Divisions en position au nord du Canal Albert, l’une à l’est d’Anvers (la 18e DI), l’autre au nord d’Hasselt (la 11e DI).
Trois autres divisions sont en position à l’ouest de Gand (16e DI), à l’ouest de Bruxelles (5e DI) et l’est (10e DI) de Bruxelles.
Trois au sud de Liège : entre l’Ourthe et la Meuse (2e DI), entre la Méhaigne et la Meuse ou entre Andenne et Namur (la 2e Cha), à Namur (la 8e DI).
Une division stationne tout au long de la frontière avec le Grand-Duché, la 1èreDivision de Chasseurs ardennais13.

Pour le résumer encore sommairement, 13 divisions sont à la garde du Canal Albert (et Canal antichars d’Anvers),
17 DI + 13 DI + 12 DI + 15 DI + 9 DI + 6 DI + 14 DI + 1 DI + 4 DI + 7 DI + 3 DI + 18 DI + 11 DI
trois à l’intérieur du pays entre Gand, Bruxelles et Louvain :
16 DI + 5 DI + 10 DI
trois entre Liège et Namur et à Namur
2 DI + 2Cha + 8DI
une à l’ouest du Grand-Duché de Luxembourg (au long de toute sa frontière)
1 Cha

Combats du 10 mai, première défection d’une division flamande

Le 10 mai au matin l’armée allemande attaque les positions belges sur le Canal Albert et à Eben -Emael. Ce fort réputé imprenable est détruit par des soldats allemands parvenus en planeurs sur sa superstructure et qui le font sauter en y introduisant des charges creuses : il se rend le 11 mai. La 7e DI qui occupe des positions de part et d’autre du fort est en grande partie détruite : le 2e Grenadiers, par exemple, régiment flamand est pratiquement anéanti, son chef le Colonel Herbiet est capturé. Dix officiers sont tués dont deux chefs de bataillon, en tout 207 soldats. Le reste est capturé ou blessé, seuls 600 hommes peuvent être évacués vers la France. Le régiment flamand du 18e de Ligne subit un sort aussi sévère de même que le 2eCarabiniers, régiment wallon. Ensemble, les trois régiments ont 7000 prisonniers, des morts, des blessés : la 7e DI a quasiment disparu. Nous suivons ici principalement Eric Simon dans Le rapport des forces entre la Heer et l’Armée belge en, mai 1940, mais aussi quelques autres ouvrages outre ceux déjà cités (Bernard, Michiels, de Fabriebeckers etc.)14

Il faut distinguer cet anéantissement de la 7e DI de celui de la 14e DI flamande dont 5.000 hommes se rendent à Paal le 13 mai lors du retrait vers la ligne KW, le reste étant jugé inapte au combat et parqué sur l’Yser. Eric Simon explique cette première reddition de troupes flamandes par un retrait trop rapide de la 6e DI, mais considère cette reddition comme différente d’autres captures et par exemple de celles de la 7eDI. D’autres auteurs (Bernard, Michiels) sont tout aussi sévères à l’égard de la conduite ou de la valeur de cette 14e DI flamande.

Face au Luxembourg, l’opération de planeurs allemands à Nives et Witry permet de faire quelques prisonniers dans les deux divisions ardennaises (des permissionnaires), mais empêche aussi que l’ordre de repli touche les compagnies ardennaises stationnées à Bodange et Chabrehez qui, sans artillerie, sans armes anti-chars vont arrêter très longuement, avec quelques dizaines d’hommes, 4 Divisions blindées allemandes. La Compagnie du Commandant Bricart à Bodange tiendra pendant huit heures et il faudra trois bataillons allemands soit 3.000 hommes plus un groupe d’artillerie pour la réduire. Les combats de Bodange et Chabrehez confirment le sentiment d’Eric Simon sur la prétendue supériorité de l’armée allemande en 1940. Si quelques dizaines d’hommes ont arrêté l’un des principaux efforts allemands qui allait être décisif sur la bataille à l’ouest (les 4 Divisions blindées franchissent la Meuse les 13 et 14 mai à Sedan annonçant la défaite française), qu’aurait accompli la 1ère Division ardennaise toute entière avec sa mobilité, son artillerie, ses armes antichars ? Or la vitesse de la progression des quatre divisions allemandes traversant le Luxembourg a déterminé l’effondrement français de Sedan. Certes l’usage des planeurs et des parachutistes à Eben-Emael et aux ponts de Vroenhoven et Veldvezelt a donné à bien des combattants l’impression inverse d’une invincibilité de l’armée allemande, non sans raisons, mais des raisons qui à notre sens n’infirment cependant pas la thèse d’Eric Simon.15

Retrait sur la ligne KW

Les régiments en place sur le canal Albert vont donc se retirer progressivement derrière la principale ligne de défense, la fameuse ligne KW (Koningshoyckt-Louvain-Wavre – Koningshoyckt est un village près de Lierre soit à une bonne dizaine de km d’Anvers). Luc Devos écrit : « La ligne KW avait rendu à l’armée belge la confiance que beaucoup d’unités avaient perdue après la percée rapide du canal Albert. Flanquées par les armées alliées et protégées par d’excellentes formations d’artillerie, les troupes étaient prêtes, au matin du 16 mai, à s’opposer à une attaque allemande massive. Mais celle-ci ne se produisit pas ; au lieu de cela, les soldats eurent à entendre qu’ils devaient quitter leurs positions et se retirer vers l’ouest… »16 Sur la ligne KW elle-même, les Anglais combattaient aux côtés de l’armée belge, et au nord de Wavre, entre cette ville et Namur, les Français. Dès le 15 au soir, cependant, les troupes belges stationnées dans la Position fortifiée de Namur (PFN), qui y avaient été rejointes par les troupes de la Position Fortifiée de Liège (PFL), déjà abandonnée, durent à leur tour l’abandonner, les Allemands ayant franchi la Meuse avec l’infanterie puis les blindés au sud de Namur, à Houx, Leffe et Dinant ainsi que plus au sud encore à Sedan. Cette brèche dans le front français ne pouvait plus être colmatée. Comme les divisions stationnées derrière la ligne KW, les troupes belges stationnées à Namur durent faire mouvement vers la ligne Canal de Terneuzen—Gand—Escaut en amont de Gand (soit vers Audenarde). La rupture du font français à Dinant et Sedan donna à maintes personnes le sentiment que la bataille de France était perdue, les blindés allemands se ruant vers la mer (qu’ils atteindraient le 20 mai coupant ainsi les troupes alliées du Nord des troupes alliées du sud). Ces deux replis successifs (du Canal Albert à la ligne KW puis de celle-ci à la position « Escaut »), allaient affaiblir les soldats contraints à de longues marches et entraîner de lourdes pertes de matériels ou une grande fatigue notamment pour les 4e DI et 2e DI flamandes, mais aussi pour les régiments wallons venant de Namur vers la position « Escaut ». « Le 20 mai » écrit Luc Devos « après dix jours de guerre, l’armée belge s’était entièrement retirée derrière l’Escaut de Gand à Audenarde et le canal Gand-Terneuzen. Des grandes villes belges, seules Gand et Bruges n’étaient pas encore occupées. »17

Sur la Lys et le canal de la dérivation : quatre autres défections flamandes

croqui10
Légende: Lille/Calais est tenu par les Alliés (voir la carte + haut.). La ligne Menin-Courtrai-Deinze (Deynse sur la carte)-Ecklo (Eecloo)-Mer du Nord, par l’armée belge, sur la Lys puis le canal de la dérivation, puis au Nord par des divisions de cavalerie plus au nord et à l’est du canal Léopold II. L’armée belge est composée de D.I. (divisions d’infanterie et leur numéro), de Ch.A.( deux divisions de chasseurs ardennais et leur numéro), des divisions de cavalerie à l’est du canal Léopold II.

Le 21 mai, lors d’une conférence entre les chefs des armées alliées, il fut question de retirer l’armée belge sur l’Yser. Mais finalement elle s’établit pour une bataille d’arrêt derrière la Lys et le Canal de la Dérivation, formant de Menin à Heist sur le littoral flamand, un arc de cercle d’environ 90 km. Durant le retrait de la position, « Escaut » , le 23 mai, de nombreux soldats de la 13e DI flamande se rendent en masse. Cette grande unité ne sera quasiment plus alignée. Elle disparaît ce jour-là comme unité combattante puisqu’elle ne sera plus vraiment mise en contact avec l’ennemi par le commandement18. Le 23 mai, à Gand, sous la pression de la population, d’étranges événements se produisent qui voient certaines avant-gardes allemandes pénétrer jusqu’au cœur de la ville. La population fait pression sur les troupes de la 16e DI et de la 18e DI pour se rendre. La 16e DI se composent de trois régiments flamands, le 37e de Ligne, le 41e de Ligne et le 44e de Ligne. Les trois-quarts du 41e de Ligne se rendent aux Allemands (soit environ trois mille hommes), le 44e de Ligne semble demeurer plus consistant et sera remis en ligne plus tard. Le 37e de Ligne est submergé dans des combats cette journée-là et ce régiment de faible combativité ne réapparaîtra plus. La 18e DI est composée du 3e Carabiniers (régiment wallon), dont certains éléments sont désarmés également, du 3e Grenadiers et du 39e de Ligne (régiments flamands). On ne voit plus guère apparaître le 3e Grenadiers après le 23 mai. Les auteurs (Bernard, Taghon), parlent de 8 à 10.000 prisonniers dans les rues de Gand. Eric Simon (toujours dans Le rapport des forces entre la Heer et l’Armée belge…), évalue le nombre de soldats de la reddition massive des régiments de la 16e DI, des 39e de Ligne et 3e C (mais ne cite pas le 3e Grenadiers), à 6.000 hommes, mais ne dit rien de la 18e DI. Disons qu’en présence de ces chiffres divers, on a le sentiment qu’après la défection des régiments flamands de la 14e DI, de la 13e DI, on assiste à nouveau à des redditions en masse de régiments flamands (ou de parties de ceux-ci), qui nous semblent quasiment équivaloir aux effectifs d’une Division, de plus de deux régiments au minimum. De toute façon, il ne sera plus désormais question dans les combats ni de la 14e DI, ni de la 13e DI ni vraiment de la 16e DI, un peu plus de la 18e DI. A noter que les archives de lieutenant André Deplanque, que nous publions à la suite de cet article donnent aussi une version de cette reddition de Gand.19

La reddition en masse la plus grave se produit deux jours plus tard, le 25 mai, dans le secteur de la 4e DI composée des 7e, 11e et 15e de Ligne face à Deinze sur le canal de la dérivation en prolongement de la Lys. Henri Bernard et le Général Van Overstraeten expliquent que la reddition du 15e de Ligne a entraîné pratiquement celle du 11e de Ligne et même celle du 7e de Ligne. Eric Simon évalue à 7.000 les prisonniers résultant de cette reddition en masse, mais ce sont 7000 soldats sur les 12.000 fantassins que compte une Division d’Infanterie20. Félicien Rousseaux dans Ma deuxième guerre, éditions de Belgique, 1941, témoin contesté par JO Gérard-Libois et José Gotovitch, donne une version de cette reddition que ne contredit nullement la version de Van Overstraeten ni celle des témoignages consignés par André Delplanque. Sur la base de ces trois témoins (les officiers Rousseaux et Delplanque, le Conseiller militaire du roi), on peut avoir le sentiment que la 4e DI a disparu. Il est à noter aussi que lors de cette reddition, selon André Delplanque, un officier flamand et un officier wallon tirèrent en direction des soldats passant à l’ennemi, officiers ensuite abattus par les soldats flamands : Peter Taghon dans Mai 40, La campagne des dix-huit jours, Duculot, Paris et Louvain-la-neuve, 1989, pp.177-178 écrit ceci : « Le 15e de Ligne n’existe pratiquement plus. Le Cap-Cdt Locks veut encore déclencher une contre-attaque, avec sa 7e Cie, mais il est abattu ainsi que le lieutenant Mutsaert, dans des circonstances particulièrement suspectes. » Cette remarque nous semble confirmer la version du Lieutenant Delplanque, au moins en partie.

Bilan au 25 mai, nouvelles défections

On peut donc considérer qu’avec la disparition quasi complète de cette division, nous avons ce 25 mai, sur les 20 divisions d’infanterie que compte l’armée belge, 4 Divisions flamandes (14e, 13e, 16e et 4e Division), qui ont fait défection ou qui ne combattront plus par inaptitude. Le 26 mai, lors d’une attaque plus au nord sur le canal de la dérivation, 2000 hommes du 23e de Ligne de la 12e DI vont se rendre massivement (Eric Simon Le rapport des forces… op.cit. ). Et, dans les heures qui suivent, les autres régiments de cette division vont se débander de telle façon (déserter la nuit notamment), que le chef de l’EMG considère que le 27 mai, la 12e DI « n’a pratiquement plus d’infanterie » (O.Michiels op. cit. p. 235 ).

Dès le 25 mai des éléments du 16e de Ligne de la 9e DI vont se rendre sans combattre selon le Colonel Massart, qui parle d’une seule compagnie (la 5e du 16)21. Selon le témoignage du Lieutenant Delplanque que nous reproduisons en annexe de cet article, il s’agirait en fait de tout un bataillon dès le 25 mai. Par la suite (voir Oscar Michiels), le 16e de Ligne va s’effilocher au fur et à mesure que d’autres compagnies se rendent également. Le Commandant Hautecler (dans le numéro de la Revue des chasseurs ardennais, n° 1, 1980 déjà cité) estime qu’un autre régiment de cette 9e DI flamande – le 17e de Ligne – a fait preuve de peu de combativité. L’Historique de l’Armée belge écrit, pour le matin du 26 mai : « A la 9e DI, tôt dans la matinée, l’ennemi précédé de drapeaux blancs franchit en force le canal de la Mandel » (op. cit. p.140), ce qui laisse penser que ces soldats flamands, cette fois, ne se rendent certes pas, mais reculent sans combattre.

Au total on a donc vu se défaire par manque de combativité, inaptitude au combat ou « trahison » (au sens technique du vocabulaire militaire), 6 divisions flamandes sur les 9 divisions composées seulement de régiments flamands.

Ce sont les divisions flamandes suivantes : la 14e DI le 13 mai, la 13e DI le 23 mai, la 16e DI le 23 mai, la défection totale de la 4e DI le 25 mai, la débandade totale de la 12e DI les 26 et 27 mai, la débandade progressive de la 9e DI du 25 au 27 mai. Soit six divisions flamandes sur les neuf :

4e DI + 12e DI + 13e DI + 14e DI + 16e DI Six Divisions flamandes sur Neuf

A cela doivent s’ajouter les redditions partielles observées à Gand dans la 18e DI. Il faut rappeler en outre que deux divisions flamandes ont été détruites en combattant héroïquement : la 1ère DI et la 7e DI. Les régiments flamands de la 6e DI sont jugés peu combatifs par Eric Simon dans un article à paraître dans le Bulletin d’information du CLHAM en mars 2006.
L’armée du 27 mai : une infanterie belge devenue wallonne

Il reste donc en ligne le 27 mai au soir une division partiellement flamande en ordre (la 6e DI qui compte un régiment wallon), de même que deux autres divisions flamandes (2e et 11e DI). Plusieurs divisions wallonnes – certaines fortement usées – combattent toujours : les deux divisions de Chasseurs ardennais, la 5e DI de chasseurs à pied, la 10e DI de chasseurs à pied et 2 régiments de chasseurs à pied de la 17e DI, enfin la 15e DI. En outre, il demeure encore quelques éléments au combat de la 8e DI et même de la 3e DI, soit l’équivalent, pour l’infanterie en tout cas, de plus de 6 DI wallonnes et de moins de 3 DI flamandes. Compte non tenu d’autres unités que les unités des DI proprement dites, on a l’impression que lorsque Léopold III décide d’envoyer un parlementaire aux Allemands dans l’après-midi du 27 mai, il est à la tête d’une armée principalement wallonne. Car, tandis que la plupart des régiments wallons luttent encore, même s’ils sont en partie détruits pour certains, les 2/3 des fantassins flamands ne sont plus là, soit parce que leur unité a été détruite en combattant, soit parce qu’ils sont inaptes au combat, soit parce qu’ils se sont rendus massivement, soit parce qu’ils ne tirent plus tout en restant en ligne.
La défection des régiments flamands hâtent la capitulation belge, leur nature

La capitulation belge s’imposait-elle à la date où elle a eu lieu ? Beaucoup d’auteurs estiment que la continuation des combats était impossible comme le Général Michiels par exemple ou Jean Van Welkenhuyzen. D’autres comme Henri Bernard estiment qu’il y aurait eu lieu de se lier plus intimement aux alliés anglais et de se retirer sur l’Yser (d’ailleurs dès le 22 mai), que les Français et les Anglais tinrent encore 7 jours dans le réduit de Dunkerque. Le Général Wanty imagine une autre possibilité: « Peut-être l’initiative de la reddition aurait-elle pu être laissée aux commandants de la division ou du corps, voire de petites unités, et non pas être imposée en bloc à l’ensemble de l’armée par un acte solennel. L’impact psychologique et politique eût été bien moins défavorable au pays, avec des conséquences en chaîne incalculables. »22. Le Général Van Overstraeten pense lui qu’il aurait encore fallu tenir un jour encore au moins. On sait que le 27 encore, à Knesselaere, le 1er et 4e Régiment de Cyclistes (des régiments wallons, mais notre article ici ne visent que les 20 DI proprement dits), renforcés de quelques petites unités flamandes de cavalerie, infligèrent une défaite grave aux Allemands (plus de 100 prisonniers), de même que les Chasseurs ardennais à Vinkt (près de 200 morts allemands, plus de 1600 blessés).

Henri Bernard met en cause également les clauses de la capitulation qui prévoyaient en fait une série de conditions qui sont contraires à l’honneur militaire comme d’ouvrir les routes aux Allemands jusqu’à la mer et de livrer le matériel sans le détruire. Le soulagement des militaires à qui cette capitulation épargna la mort pose problème, car c’était reporter sur d’autres les sacrifices nécessaires pour vaincre l’hitlérisme. Mais il y a au fond de cette réaction tout l’esprit néfaste de la politique de neutralité, politique de repli sur soi, et d’une certaine couardise. En outre, le roi Léopold III a confié à son secrétaire particulier le Comte Capelle, à son Conseiller militaire Van Overstraeten , la démoralisation causée chez lui et à l’intérieur de l’Etat-Major de l’Armée par les défections de régiments flamands. C’est une des raisons avancées par Léopold III dans son livre blanc pour hâter la capitulation. Francis Balace écrit qu’elle repose sur la crainte que le roi avait que la conduite contrastée des régiments flamands et wallons ne pousse les Allemands à la même politique séparatiste qu’en mai 1940. « Ce qui est également important dans la pensée du roi » affirme-t-il « c’est de ne pas permettre à l’ennemi de tirer argument des défections de certaines unités, on aura compris qu’il s’agissait de certains bataillons de régiments flamands, pour mener une politique favorisant le séparatisme et niant le fait belge. »23 F.Balace, Fors l’honneur. Ombres et clartés sur la capitulation belge, in Jours de Guerre, t. 4, Jours de défaite, II, pp. 23-24, Crédit Communal, Bruxelles, 1991. Balace estime que Léopold III a décrit au Compte Capelle, non pas seulement la défection de petites unités, mais de régiments : « des régiments entiers se rendaient, l’armée belge devait demeurer dans l’ordre » (le Livre Blanc du secrétariat du roi Léopold III, déjà cité p.24, s’exprime presque de la même manière). Van Overstraeten décrit un Léopold III démoralisé dont la confiance a été sapée par les tergiversations des alliés, mais aussi « les défections d’unités flamandes ». (Van Overstraeten Dans L’étau, op. cit. p.350). La consultation de trois juristes Devèze, Pholien, Hayoit de Termicourt signale que « durant les dernières heures des unités se rendirent à l’ennemi sans ordre et que, hélas, certains officiers même manquèrent à leur devoir », termes que cite F.Balace, mais que l’on retrouve dans Le Livre blanc publié par Léopold III en 1946.

 

Autocensure, censure

Si par exemple, Hervé Hasquin a publié dès 198024 des chiffres chiffres globaux démontrant le manque de combativité des troupes flamandes, il n’en va pas de même d’autres auteurs. Par exemple, Jean Vanwelkenhuyzen dans Quand les chemins se séparent (op.cit.), cite des « notes inédites » du Comte Capelle rapportant que le roi lui avait dit : « Déclarer qu’il fallait se faire tuer jusqu’au dernier, c’est de la folie. Un soldat consent à mourir quand il est soutenu et quand son sacrifice peut servir le pays. Mais, dans les conditions indiquées, continuer à se battre c’eût été insensé : des régiments entiers se rendaient à l’ennemi. L’armée belge devait demeurer dans l’ordre, elle ne pouvait mourir dans la débandade. » Nous avons déjà parlé de son extrême discrétion dans le même ouvrage concernant les redditions de troupes flamandes dont « l’impression du moment » tend à exagérer la portée. Mais il y a aussi un autre aspect: censurer de tels événements (ou s’autocensurer à leur propos).

Il n’existe pas un seul texte un peu continu, prenant comme sujet le manque de combativité ou la reddition volontaire d’une bonne moitié sinon même des fantassins flamande regroupés dans les 20 DI (ni ouvrage ni article, sauf un seul à notre connaissance, celui de G.Hautecler en 1980, 2 pages dans la Revue des chasseurs ardennais).

La question de savoir s’il s’agit de simples bataillons ou de régiments est oiseuse. La reddition en masse de trois bataillons sur les 4 du 41e de Ligne à Gand, le 23 mai, ne constitue pas effectivement « un régiment entier », mais c’est presque cela. De même le nombre de soldats désarmés à Gand la même journée et que Peter Taghon évalue à 8 ou 10.000, c’est celui équivalent à la composition de 2 ou 3 régiments d’infanterie au moins. Le passage à l’ennemi du 15e de Ligne le 25 mai au matin est bien celui d’un « régiment entier » entraînant par son mouvement les deux autres (et quasiment toute la 4e DI). Quant au 23e de Ligne de la 12e DI, c’est la moitié du régiment qui se rend le 26 mai, mais peu à peu les soldats de toute cette division désertent les combats pendant la nuit à un tel point que, bien longtemps après les événements, le Chef d’Etat-Major Général, O.Michiels, estime que sinon le 26, en tout cas le 27, cette Division « n’a plus d’infanterie ». Nous avons parlé des problèmes de la 14e Division dont un des colonels, le colonel Dothée estime que les deux autres régiments ne se sont pas battus. On a aussi évoqué la 13e DI qui, après les problèmes rencontrés le 23 mai, ne réapparaît plus vraiment dans les combats. G.Hautecler ou Eric Simon parlent, l’un, de plus de 25.000 soldats flamands se rendant en masse, l’autre de plus de 21.000. Certes ces redditions correspondent, en nombre, à l’équivalent de moins de 7 régiments (sur les 33 régiments flamands intégrés dans les DI que comptent l’armée belge).

Mais ces défections en entraînent d’autres, cette réticence à combattre rendent en fait non opérationnelles, à coup sûr (du 13 au 27) : six DI flamandes (la 14e, la 13e, la 4e, la 12e, la 16e), avec une partie de la 18e DI et surtout la 9e DI (elle se rend ou ne se bat plus).
Défection et manque de combativité

On peut évaluer la combativité des différentes DI de l’armée belge en mai 1940. 6 DI flamandes ont fait preuve d’une combativité nulle ou très faible, celles pour lesquelles on peut parler de défection quasiment complète (reddition ou inaptitude au combat) :

4e DI + 12e DI + 13e DI + 14e DI + 16e DI + 9e DI Six Divisions flamandes sur Neuf

La combativité de la 18e DI (partiellement flamande sauf son régiment wallon) est médiocre, de même que celle de la 6e DI partiellement flamande (sauf son régiment wallon). Trois divisions flamandes peuvent être jugées avoir combattu courageusement : la 11e DI, la 1ère DI et la 2e DI. La 11e DI et la 2e DI ont tenu le canal de la dérivation pendant la bataille de la Lys, contre-attaquant plusieurs fois. La 1ère DI a défendu la Lys au sud de Courtrai.

1ère DI, 2e DI, 11e DI Trois Divisions flamandes sur 9

Les régiments wallons de chasseurs à pied des 5e DI et 10e DI ont tous et toujours tenu fermement le front qu’ils avaient reçu l’ordre de défendre de même évidemment que les deux Divisions ardennaises qui ont été citées plusieurs fois à l’ordre du jour de l’armée : les 1er et 3e Chasseurs ardennais ont même obtenu une lourde victoire le 27 mai contre les Allemands à Vinkt. Les régiments de la 8e DI (13e – cité à l’Ordre du Jour de l’armée le 26 mai – les 21e et 19e), ont tenu solidement la Lys du 23 au 26 mai. Même éreintée par les combats, largement affectée par les morts, les blessés et les captures notamment du 26 mai, durant le franchissement de la Lys, et alors qu’elle était déjà usée par sa retraite de 90 km depuis Namur, la 8e DI a continué à se battre pour ne vraiment fléchir qu’aux dernières heures du 27 mai. La 3e DI, fortement éprouvée par sa retraite depuis Liège et par les combats terribles au nord dc Courtrai le long de la Lys, parvient encore à former des dizaines de groupes de combat (de 1500 à 2000 hommes), qui seront incorporés à des divisions en ligne. La 15e DI, pourtant division de deuxième réserve (donc mal équipée), se bat bien mieux que certaines divisions d’active ou de première réserve. Certaines de ces divisions continueront à combattre même après l’heure fixée pour la capitulation sans condition par le général allemand le 28 mai à 4h. du matin. Il est bien sûr inutile de rappeler la combativité des 1ère et 2e Divisions de Chasseurs ardennais. On a donc huit divisions wallonnes sur 8 qui ont fait front aux Allemands jusqu’au bout :
3e DI+5e DI+8eDI+10e DI+15eDI+17eDI+1èreCha+2eCha Huit divisions wallonnes sur huit [Cha = Chasseurs ardennais]

Rappelons que la 18e DI, la 7e DI et la 6e DI ont deux régiments flamands sur 3. Les comportements de leurs 6 régiments flamands mais aussi de plusieurs des 3 régiments wallons sont considérés comme moyens par Eric Simon (article à paraître en mars)

Luc Devos pense qu’il faut invoquer la question de la langue (à côté d’autres déficiences comme le ravitaillement, le camouflage, la dotation en munitions), pour certains régiments un peu déficients de la 7e DI : « Les gradés étaient principalement d’origine francophone, tandis que la majorité de la troupe était néerlandophone. Les contacts n’en étaient donc pas facilités, mauvaise compréhension, et interprétation erronée faisaient partie du quotidien. »25

Il y a eu aussi l’idée – typique de la politique de neutralité – que l’armée belge ne faisait pas la guerre comme les Alliés, mais uniquement pour défendre son territoire et rien d’autre, ce qui est une exacerbation des sentiments d’Albert Ier en 1914. Jean Stengers estime avec beaucoup d’autres que les Alliés français et anglais n’ont pas été clairement et préalablement mis au courant de la capitulation du 28 mai. Elle a bien failli hypothéquer le rembarquement des Alliés à Dunkerque auquel Henri Bernard aurait voulu voir les troupes belges participer (mais l’armée belge en Angleterre aurait été à 70% wallonne ?). L’argument selon lequel une résistance de l’armée belge aurait nui aux réfugiés encombrant l’arrière du front est contredit par Henri Bernard. Il estime que la mobilité des unités de l’armée à l’arrière du front n’a pas été vraiment entravée par la présence de ces réfugiés. Après la percée allemande de part et d’autre de Courtrai, réalisée le 24 mai au soir, on a vu monter en ligne, dans les trois jours qui restaient, un grand nombre de Divisions de l’arrière et traverser avec rapidité ce territoire prétendument encombré. Soit de 70 à 100.000 hommes : la 10e DI, la 9e DI (certes proches de Courtrai), la 2e Division de Cavalerie (venant de la Flandre zélandaise), la 15e DI (venue du littoral), une partie de la 6e DI (venue du canal de la dérivation) et enfin la 60e DI française qui traversa toute la Flandre occidentale le long du littoral du 27 mai au 28 mai. Enfin, Hitler avait interdit le bombardement des villes flamandes.
Les causes des redditions et faiblesses flamandes

Autant de très nombreux officiers et soldats wallons ne pouvaient que s’indigner des redditions ou de la mollesse des combattants flamands, autant nous devons tenter de comprendre – sans juger – les raisons des comportements flamands. Mais il faut à la fois comprendre les raisons des comportements flamands et … les raisons pour lesquelles les Wallons ne pouvaient pas les comprendre. C’est la seule façon d’être vraiment autocritique.

Certes, comme Eric Simon l’écrit, la 14e DI a été mal employée, la 13e DI était épuisée (lors de son écroulement), par une marche forcée depuis Anvers. Mais des divisions wallonnes ont été soumises aux mêmes efforts et à des aléas analogues. Pour expliquer les raisons des comportements flamands, par contraste avec la vaillance de la plupart des divisions wallonnes, il faut évoquer la mémoire de 1914. Il faut le faire tant en ce qui concerne les combats sur l’Yser que les atrocités allemandes d’août 1914 qui ont durement et principalement frappé les habitants de la Wallonie, les plongeant dans l’horreur, même si les Wallons n’étaient pas alors visés en tant que tels (contrairement aux bombardements allemands de 1940 qui ne visèrent que les villes wallonnes, selon l’ordre exprès d’Hitler, mais les soldats n’en eurent sans doute que peu ou pas connaissance). On pourrait dire que les Wallons ont gardé la mémoire de l’Yser et des massacres d’août 1914, ce qui ne les dispose pas bien à l’égard des Allemands et les stimule à la Résistance. Les Flamands ont moins de souvenirs atroces de 1914 et par ailleurs, la mémoire de la guerre est chez eux la mémoire d’un mépris de leur langue par l’autorité militaire, le souvenir des tristes conditions de vie du soldat, ce qui lie le tout à la montée d’un nationalisme flamand au départ démocrate et émancipateur. Certes, le pacifisme et la condamnation de la guerre existent aussi côté wallon. Mais il ne contredit pas nécessairement le patriotisme et cela sera encore plus vrai en mai 1940. D’autant que l’idéologie qui se déploie derrière l’armée allemande n’est pas ignorée de tous.

Georges Hautecler, l’auteur du seul article sur cette question que nous ayons pu trouver, met l’accent de manière progressiste et sociale sur la dureté du régime des soldats mobilisés en 1940, ainsi que des sous-officiers, mal payés, dont les ménages ne bénéficient que d’indemnités dérisoires. Alors que les officiers réservistes sont payés comme leurs homologues de l’active. Il insiste aussi sur la propagande allemande qui a travaillé selon lui la 4e DI et la 9e DI. Mis en face du chiffre donné par G.Hautecler de « plus de 25.000 soldats flamands s’étant rendus », Richard Boijen dans De taalwetgeving in het belgische leger met en cause : la Dynastie, la direction de l’armée, le Parti libéral et le mouvement wallon qui ont tout fait pour freiner la flamandisation de l’appareil militaire.26

On peut accepter l’explication de Richard Boijen, mais il faut admettre aussi que les soldats et officiers wallons, qui ont pu percevoir ces redditions, n’y ont pas compris grand-chose. Il leur est plus que probablement apparu qu’un combat linguistique ne pouvait interférer dans la résistance à un agresseur comme l’Allemagne, tant celle de 1914 que celle de 1940, même compte non tenu des atrocités connues de 1914 et de celles qui se révéleraient après 1940, mais dont beaucoup n’ignoraient quand même pas la possibilité : ce régime raciste était connu. IL ya plus : l’Allemagne impériale ou hitlérienne, par ses deux agressions injustifiables contre la Belgique, ne pouvait-elle apparaître, aux yeux des Wallons de 1940 (mais aussi des Flamands ?), comme coupable d’atteintes aux droits de l’homme et des peuples infiniment plus graves que les vexations linguistiques ? Certes, ces vexations, le peuple flamand y lisait, liée à l’humiliation nationale, l’humiliation des dominés, en général, alors que, en Wallonie, la condition de dominés (d’ouvriers, de paysans ou de soldats selon la formule célèbre), était perçue non à travers le prisme nationaliste, mais à travers l’analyse sociale ou socialiste en général. Ajoutons à cela que l’unilinguisme voté en 1921 par la Flandre ou la flamandisation de l’armée en 1938 s’imposèrent à la faveur de la majorité numérique détenue par les Flamands au Parlement national belge. On ne le dit jamais assez : le fait que les Flamands aient choisi de défendre leur langue propre était sans doute légitime, mais était aussi une manière d’imposer aux Wallons, encore mal francisés, la connaissance, au-delà du français, qu’ils commençaient à peine à pratiquer, du wallon, dont ils usaient encore largement, d’une langue, le flamand ou le néerlandais, dont on ne savait pas qu’elle allait être au programme national, dont on ne voyait pas pourquoi elle devait y figurer. De plus cette langue fut imposée sans le consentement wallon (1921, 1938, 1962). Le prix payé par les Wallons à cet égard ne cesse de grossir, pour des injustices qu’ils n’ont pas commises ou dont on peut relativiser la gravité.

Les Wallons – et pas seulement les cadres comme on le dit souvent – ont pu anticiper sur les conséquences de cette obligation et s’en irriter comme d’une vexation inutile, s’en effrayer aussi. Même si c’est la bourgeoisie qui imposa le français comme seule langue officielle en 1830, on peut estimer que le choix de cette langue faisait partie d’un contrat national implicite que les votes – Flamands contre Wallons – de 1921 (unilinguisme en Flandre), et de 1938 (flamandisation de l’armée), venaient déchirer. Les Wallons étaient à l’époque (le demeurent ?), des « nationalistes belges » (au sens neutre du mot « nationalisme »), par conséquent dans l’attente logique que se maintienne une langue commune (qui n’était pas leur langue à tous loin de là en 1830 et même longtemps après), pour se parler au sein d’un même pays.

Ce « nationalisme belge » des Wallons peut expliquer que les visites du roi aux armées avant 1940, même dans les régions très à gauche comme la région liégeoise, n’aient pas créé d’incidents, alors qu’ils n’en alla pas de même lors de la visite à certaines unités flamandes comme, précisément, la 4e DI. Face à l’Allemagne hitlérienne, et malgré la politique de neutralité, en raison de tous les souvenirs de 1914 (atrocités et Yser), il nous semble juste de dire que la Wallonie voulait résister, ce que prouve d’ailleurs ensuite sa participation majoritaire à la Résistance militaire et intellectuelle (la presse clandestine). Nous n’admettons pas bien le doute de Francis Balace sur la volonté de se battre en Belgique en général, doute qu’il émet souvent. Ou même l’idée (qui vient du général Michiels), que les Wallons se battirent « pour l’honneur ». Cela, c’est une idée de militaire de carrière. Les soldats wallons sur la Lys se battirent parce qu’ils avaient l’espoir ou la rage d’arrêter les Allemands. Tout ce que nous venons de rappeler et la conduite des régiments wallons en mai 1940 prouve bien la volonté de résistance de la population en Wallonie, comme l’enthousiasme au moment de l’entrée des armées françaises les 10 et 11 mai.

Ce qui est grave, c’est le peu de cas que Léopold III a fait de cette volonté de résistance en capitulant à la fois militairement, le 28 mai 1940 – décision hâtive – et politiquement ensuite durant les années d’occupation.
La fausse leçon du passé figé

Nous ne savons si l’histoire « donne des leçons », mais il y a au moins une fausse leçon que donne la perception du passé, figé, par essence, c’est l’idée d’un déterminisme absolu de l’histoire, le sentiment que les choses qui se sont produites ne pouvaient se dérouler autrement et que l’avenir est à considérer également comme écrit d’avance.

L’intérêt de l’article d’Eric Simon qui précède celui-ci est de venir briser une des premières lignes de défense des apologètes du chef de l’armée belge, Léopold III. On prétend qu’il aurait vu clair dès avant même la guerre et en tout cas avec le franchissement de la Meuse par les blindés allemands à Dinant et Sedan les 13 et 14 mai. A-t-il vu clair ou n’était-il que sceptique et défaitiste comme son père ? Les prévisions qu’il faisait n’étaient-elles pas réalisées aussi en fonction de la volonté de s’exposer le moins possible à la nécessité d’une résistance en général, et d’une résistance à Hitler en particulier, ce qu’illustre évidemment la politique de neutralité qu’il avait choisie en 1936 ?

Eric Simon va même plus loin et s’étonne que, en mai 1940, l’armée belge n’ait pas pris l’initiative de contre-attaques sur le flanc allemand des divisions se ruant vers la France. D’autant plus que la doctrine belge, élaborée par le général Nuyten, lui prescrivait d’opérer ces contre-attaques en cas de supériorité numérique sur l’adversaire, ce qui a été le cas durant plusieurs jours du mois de mai27. Il y a là sans doute une volonté de ne pas mécontenter l’Allemagne qu’on retrouve lors de la capitulation ou lors du placement de ces pancartes par des officiers de l’Etat-Major, le 27 mai à la frontière franco-belge, derrière l’Yser, ICI BELGIQUE, dans l’espoir d’éviter une charge de blindés allemands, soulignant que la « Belgique » n’était pas indissolublement jointe aux alliés28.
Plus grave que la divergence entre Wallons et Flamands

Il y a plus que le contraste entre le manque de combativité des régiments flamands et la vaillance des régiments wallons, c’est le fait que l’état d’esprit des soldats wallons était vraiment antithétique du pessimisme et du défaitisme de l’Etat-Major de l’armée et du roi, son commandant en chef. Déjà en 1914, le roi Albert Ier ne fit pas la guerre dans le même état d’esprit que l’opinion publique. Car il estimait qu’il ne devait se battre que par respect des engagements internationaux et non par ce réflexe patriotique qui est le fait des gueux selon Péguy (« Depuis les cités grecques et même avant, les Cités sont défendues par les gueux et livrées par les riches, car les riches n’ont que des biens temporels à perdre tandis que les gueux ont à perdre ce bien : l’amour de la patrie. »). C’est ici qu’il faut rappeler la citation en exergue de Robert Devleeshouwer.29

Le désaccord profond entre le roi et le gouvernement à Wijnendaele en découle. Il est possible que les ministres se faisaient des illusions sur la capacité de résistance de la France, mais on se fait parfois aussi des « illusions » (le mot est-il même bien choisi ?), par volonté de résister et de combattre. Cette volonté existait chez les soldats wallons. On peut comprendre qu’une majorité des soldats flamands ne la partageaient pas ou moins, mais ce n’était pas nécessairement pour les mêmes raisons que celles du roi…

Si le monde populaire en Flandre n’avait guère de sympathie pour une résistance de l’armée (la reddition de Gand le montre), pour des raisons directement pacifistes, sociales et flamandes, la réticence du roi à résister à l’hitlérisme et à l’Allemagne relevait de l’inquiétude pour son pouvoir. Les raisons avancées de type humanitaires (ménager les soldats, songer aux réfugiés qui pouvaient pâtir des combats), ou militaires (l’armée allait se disloquer), cachent le fait que le roi poursuivait une politique de neutralité liée à son maintien au pouvoir. On le voit bien aussi au fait qu’il ait eu si peur que la conduite contrastée des régiments flamands et wallons n’entraîne les Allemands à une politique favorable à un séparatisme qui l’aurait exclu.

Ce sont des raisons différentes qui ont poussé les Wallons à accepter l’autorité des cadres de l’armée et les Flamands à la rejeter peu ou prou. Mais derrière cela, il est absurde de considérer que les Wallons pouvaient se trouver mieux que les Flamands d’une armée demeurée d’esprit francophone. Parce que la flamandisation de l’armée entraînait aussi sa wallonisation et ne présentait aucun avantage pour les soldats wallons. Chantal Kesteloot estime absurdement que les Flamands ont bâti leur identité sur des souvenirs de dominés, et les Wallons sur des souvenirs de dominants.

C’est faux. Les Wallons ont pu éprouver en 1921 et 1938 la rupture d’un contrat national. En mai 1940, ils ont été vaincus dans des circonstances rendues plus pénibles encore parce qu’ils pensaient pouvoir compter sur un partenaire flamand qui démontra de graves défaillances face à la plus terrible expérience de l’humanité qu’est la guerre, surtout quand, après l’angoisse et la peur, on est du côté des vaincus et par quel barbare ennemi ! Et quand les quolibets des camarades de combats flamands, même officiers, en rajoutent à une défaite humiliante (voir plus loin le témoignage d’André Delplanque).

Les cris séparatistes du Congrès National Wallon d’octobre 1945 n’expriment pas la joie honteuse de vainqueurs ni la revanche de dominants. Ils expriment la détresse de ceux qui au pire moment de la vie d’une Nation s’aperçoivent qu’elle n’existe plus parce que ceux sur qui ils croyaient pouvoir compter s’esquivent. On s’interroge sur les traces que laisse encore aujourd’hui en France la défaite de juin sans voir que les Wallons – en tout cas eux – ont bu à la même coupe de l’humiliation, de la peur et de la trahison (celle du roi, celle des Flamands, car elle fut perçue comme cela). Il y eut cette amertume de ne pas pouvoir partager l’épreuve de la défaite avec une partie des Flamand. A tout cela s’ajoutera une Résistance menée par le petit peuple de Wallonie encore une fois en contradiction avec le roi des Belges et les dominants de ce pays. Qui fut une autre rupture du contrat national. Et le maintien des prisonniers de guerre en Allemagne, la libération des Flamands, nouveau sentiment de trahison en défaveur de singuliers « dominants », étrangers par leur classe à la bourgeoise francophone flamande et bilingue.

Refoulement, autocensure et mensonges : dire la vérité, toute la vérité

Tant la rupture de 1921 et de 1938 (l’imposition du néerlandais comme langue nationale), que la rupture de mai 1940 – l’opposition dans la conduite face à l’ennemi des régiments flamands et wallons – font partie d’un refoulé de l’histoire. Hannah Arendt a dit à juste titre qu’un « événement qui n’est pas raconté n’a pas eu lieu ». La rupture avec Léopold III est plus éclatante, elle n’a pas été oubliée, mais, d’une part, elle est sans cesse contrariée par les thuriféraires omniprésents de la Dynastie et, par ailleurs, l’une de ses sources en est largement ignorée : l’étrange campagne des dix-huit jours.

L’histoire, comme toute science, est la recherche des causes des phénomènes. Quand ces causes nous échappent, nous ne comprenons plus le passé ni le présent ni l’avenir. Ulcérés par le retour du roi en 1950, les Wallons parvinrent à le chasser en reprenant les armes morales et matérielles de mai 1940 et de la résistance. Mais les Flamands furent à leur tour ulcérés de voir leur majorité contredite par un peuple insurgé, dont ils assimilèrent la victoire à celle de la bourgeoisie francophone, étrangement.

En ce sens, les grèves de 1960-1961, qui reproduisent à certains égards, mais pour d’autres motifs, le schéma de l’insurrection de juillet 1950, parce qu’elles furent réprimées et n’aboutirent pas vraiment, peuvent être considérées comme la revanche de la Flandre sur 1950. C’est après 1961 que celle-ci va parfaire ses conquêtes linguistiques et à nouveau en les imposant (vote des lois de 1962, Flamands contre Wallons, annexion des Fourons, Walen Buiten de 1968). La logique que la Flandre va imprimer à ce combat va peu à peu inciter ses adversaires à faire prévaloir sur les revendications économiques et sociales de la Wallonie, une solidarité francophone mal définie et qui semble avoir la préséance sur l’affirmation wallonne.

Si un nationalisme belge mal assumé et mal dépassé a fini par éteindre en nous la mémoire de ce que François Simon nomma à la tribune du Congrès National wallon de 1945 « [les] choses effroyables que nous avons vécues en 1940 [...] [les] trahisons de la Lys et du Canal Albert », c’est parce que nous n’arrivons pas à nous assumer et que la propagande belge nous y aide. Mais pas seulement. Il y a aussi l’autocensure. J’avoue que ce qu’il reste en moi de nationalisme belge a longtemps hésité à parler de la contradiction entre les régiments flamands et wallons de mai 1940, alors que, tout bien réfléchi, croire que faire le silence sur cela c’est ménager les Flamands est faux.

On ne bâtit rien sur les refoulements et les mensonges. Ne substituons pas au mensonge belge un mensonge francophone accroché à une solidarité qui n’est pas assez définie. Il n’y aura de Wallonie ouverte et réconciliée avec elle-même et avec Bruxelles et la Flandre que si nous nous disons la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. C’est ce que j’ai essayé de faire ici même pourtant en rappelant une vérité déplaisante : le fait que les troupes flamandes de mai 1940 ont, non pas toutes certes, mais en grand nombre, et majoritairement, sans savoir ce qu’elles provoquaient chez l’autre peuple, en estimant que ni la Guerre, ni la Belgique n’en valaient la peine, laissé tomber leurs compatriotes wallons face à la Mort, face à Hitler.

« Un événement qui n’est pas raconté n’a pas eu lieu. » Il n’était pas trop tard d’essayer qu’il le soit. Souvent, pour les questions de langue, pour leurs difficultés sociales, pour le fait qu’on ait passé outre à leur avis en 1950 et maintenant parce que nous sommes en difficulté économique, les Flamands nous reprochent nos « injustices », voire même, comme, récemment, un éditorialiste flamand dans Le Soir, nous reprochent de « ne pas connaître leur histoire ». Il y a trop de gens qui considèrent comme acquis le fait que la domination du français en Belgique a été purement et seulement une « injustice ». Il y a trop de gens qui, encore plus absurdement, considèrent que ce sont les Wallons qui l’ont commise. Ecoutez les raisonneurs : pour eux tout cela serait acquis. Cela ne l’est pas !Tant de Wallons croient juste de leur emboîter le pas ! Ils ne savent rien des vraies et claires raisons pour lesquelles les Wallons n’ont pas à se culpabiliser. Ni de ne pas connaître le néerlandais. Ni de subir des difficultés économiques. Ni d’avoir été les principaux « injustes » vis-à-vis des Flamands. Ils ne voient pas que c’est se comporter de manière coupable, comme des vaincus, de n’admettre que les raisons des autres et donc leur pouvoir à la manière pétainiste de juin 1940. Se réconcilier, n’est pas se soumettre, mais se confronter. Cela manque aux Wallons comme aux Flamands. Le 28 mai 1940 (défection des régiments flamands), et le 31 juillet 1950 (tentative de formation d’un gouvernement wallon au cœur de l’émeute), la crise nationale belge se lit bien en deux moments paroxystiques.

Il faudra se serrer la main, mais après une vraie explication.

1. Comme le montre le livre de Ludo De Witte, L’assassinat de Lumumba, Karthala, Paris, 2000.
2. Jean Duvieusart, La question royale, crise et dénouement, Bruxelles, 1975.
3. Léopold III, Pour l’histoire, Racines, Bruxelles, 2001.
4. Le gouvernement provisoire wallon de 1950
5. José Fontaine, Le gouvernement wallon de 1950, in La Cité, mai 1979, Toen Wallonië bijna een Republiek was, in De Morgen, juin 1980, in La Cité, juillet 1990, sous ce même titre dans Les faces cachées de la monarchie belge, TOUDI n° 5, Contradictions n° 65-66, Quenast-Walhain, 1991et l’article Gouvernement wallon de 1950 in l’Encyclopédie du mouvement wallon, Institut Destrée, Namur, 2000, pp. 740-742.
6. Velaers et Van Goethem, Leopold III. Het Land. De Koning, De Oorlog, Lannoo-Tielt, 1994.
7. Philippe Destatte, Ceux-ci se sont battus vaillamment in Les combattants de 40. Hommage de la Wallonie aux Prisonniers de Guerre, Institut Destrée, Namur 1995, pp.9-16, L’identité wallonne, Institut Destrée, Namur 1997, pp. 193-195.
8. Jean Stengers dans Léopold III et le Gouvernement, Duculot, Gembloux, 1980 le souligne fortement, voyez pp.30-31. Il cite le Général Van Overstraeten, Dans l’étau, Paris, Paris, 1960, p.351. Nous reviendrons à plusieurs reprises sur cette appréciation. Livre Blanc publié par le Secrétariat du roi, Bruxelles, 1946 p.144.
9. Jean Van Welkenhuyzen, Quand les chemins se séparent, Duculot Gembloux, 1988, 2e Partie La Vérité Inverse, note 40, p. 395. Il conteste que ce soit des « régiments entiers » comme on le dit en 1940 (voir infra), et parle de batillons. Mais les bataillons constituent des régiments, les régiments des divisions etc.
10. Richard Boijen, De taalwetgeving in het Belgische Leger, Musée royal de l’armée, Bruxelles, 1992. Il estime, p.316 que les lois linguistiques ont toujours été votées à une large majorité par la Chambre et que la différence entre votes wallons et flamands atteint rarement plus que 10% alors que le vote de l’unilinguisme flamand en 1921 comme les lois linguistqiues de 1962 ont, au contraire, votées par une majorité de parlementaires flamands contre pratiquement tous les députés wallons.
11. John Horn, Alan Kramer, 1914, atrocités allemandes, Tallandier, Paris, 2005. Les auteurs donnent un relevé précis de ces atrocités et en particulier celles commises en Wallonie du 5 août au 5 septembre pp. 477-484, calculs qu’il faut corriger par les remarques des auteurs p.96, plusieurs incidents de meurtres de civils ou de destruction de leurs maisons pouvant être plus isolés.
12. Des renseignements à ce sujet peuvent être trouvés dans plusieurs ouvrages comme ceux de Raoul van Overstraeten (sur lesquels nous reviendrons), Henri Bernard, Jean Van Welkenhuyzen, Léopold III, Peter Taghon, Philippe Destatte etc. Mais plus précisément sur l’ordre de bataille de l’armée belge et l’appartenance linguistique des régiments, nous avons consulté Histoire de l’armée belge de 1830 à nos jours, Centre de documentation historique des forces armées, Bruxelles, 198, Tome II De 1920 à nos jours. On y découvre en particulier l’ordre de bataille, p.61, et l’appartenance linguistique de 21 des 60 régiments regroupés dans les 20 Divisions d’infanterie – DI -) p.61, régiments d’active ou de première réserve. Nous avons consulté aussi André L’Hoist La guerre 1940 et le rôle de l’armée belge, Ignis, Bruxelles, 1940, qui donne un aperçu de l’appartenance linguistique des 6 DI d’actives (de 1à 6), des 6 DI de première réserve (de 7 à 12), et des deux divisions de Chasseurs ardennais, soit 42 des 60 régiments d’active. Francis Balace dans Quelle armée pour la Belgique ? in Jours de guerre, ajoute des éléments comme la composition des divisions mixtes (comptant 2 régiments flamands et 1 régiment wallon), telles la 6e DI, la 7e DI et la 18e DI (où les trois régiments de carabiniers sont des régiments wallons). Il fait aussi des remarques sur certains problèmes linguistiques comme ceux du 15e de Ligne ou du 23e de ligne, la conduite honorable des régiments flamands d’artillerie etc. Ces renseignements accumulés sont regroupés aussi par Luc A.Lecleir, L’infanterie, filiations et traditions, Bruxelles, 1973, qui indique l’origine des régiments versés dans les DI en 1940. Nous avons aussi pu vérifier ces informations auprès de l’historien Eric Simon que nous citons dans cet article et qui en signe un autre dans cette revue.
13. Ces positions sont décrites dans plusieurs ouvrages. Celui d’Oscar Michiels (Chef de l’Etat Major Général en mai 1940), 18 jours de guerre en Belgique, Berger-Levrault, Paris 1947, décrit pp. 17-46 diverses positions de l’armée belge avant 1940 et en fin de compte (pp. 40-46) les positions de l’ensemble des troupes de l’armée belge le 9 mai au soir (croquis p. 41). De Fabriebeckers décrit ces positions dans La campagne de l’armée belge en 1940, pp. 70 et suivantes (avec des cartes et schémas à la fin du volume). De même qu’Henri Bernard, Panorama d’une défaite, Duculot, Gembloux, 1984, ouvrage abondamment cité dans l’article sur la bataille de la Lys que nous avons publié dans le numéro précédent de la revue. Enfin Eric Simon dans Coup d’œil sur la campagne de l’ouest (Partie III), évalue Le rapport des forces entre la Heer et l’Armée belge en mai 1940 (la « Heer » est l’armée de terre allemande) dans le Bulettin d’information du Centre Liégeois d’Histoire et d’Archéologie Militaire, Octobre-Dcémebre 2005, Tome IX, fascicule 8, pp. 25-44.
14. Un site internet consacré au 2e Régiment de Grenadiers (7e DI) : http://home.tiscali.be/mertense/gm2.htm, André Vandersande, Les carabiniers au cœur du combat, Collet, Bruxelles, 1985, P.Joseph Schaumans, Oorlogsbevelnissen. De eerste meidagen 1940 – Bruggehoodfd Velwezelt, Itterbeek, 1995 (ce livre est écrit par un sous-officier du 18e régiment de ligne).
15. On lira aussi les réflexions d’Henri Bernard (op.cit.), de de Fabriebeckers (op.cit.), de Philippe Destatte (op.cit.) et les réflexions de Lucien Champion, La guerre du sanglier, Coillet, Bruxelles, 1990, pp.34-35.
16. Luc Devos, La Belgique et la Deuxième Guerre Mondiale, Racine, Bruxelles, 2004, p.79.
17. Luc Devos, ibidem, p.80. Pour ces événements, voir aussi Oscar Michiels, Henri Bernard et Paul Berben et Bernard Isselin, Les panzers passent la Meuse, Laffont, Paris, 1967.
18. Eric Simon ne donne pas de chiffres sur le nombre de soldats qui se rendent mais les considèrent comme appartenant au 33e et 34e de Ligne (13e DI). Le Général Van Overstraten estime que ces deux régiments sont responsables du franchissemnt du canal de Terneuzen par l’ennemi le 23 mai, voir Dans l’étau, Plon, Paris, 1960, p.307 (il ne cite pas le numéro de la division mais par recoupement on peut comprendre qu’il s’agit de la 13e DI). La 13e DI n’est plus signalée par Oscar Michiels (op.cit.), comme participant aux combats.
19. On peut consulter, outre Oscar Michiels (op. cit. p.149), Henri Bernard (op.cit.) Peter Taghon, La reddition de Gand, légende et vérité in Jours de Guerre, n°2, 1991, pp. 115-123 et (ouvrage non consulté) Peter Taghon Gent, mei 1940, Historica, Gand, 1986.
20. Outre Henri Bernard, on doit citer ici le général van Overstraten dans Léopold III prisonnier, Didier-Hattier, Bruxelles, 1986, p. 27 qui accuse non seulement le 15e de Ligne mais aussi le 7e et le 11e de Ligne de la 4e Division.
21. Le Colonel BEM, A. Massart, Historique du 13e de Ligne, Centre de documentation historique des forces armées, Bruxelles, 1982, signale (p.118), la reddition de la 5e Compagnie du 16e de Ligne sur le flanc droit du 13e de Ligne.
22. Général Emile Wanty, Le milieu militaire belge de 1914 à nos jours, Tome II, Musée royal de l’armée et de l’histoire militaire, Bruxelles, 1999, p.255.
23. F.Balace, Fors l’honneur. Ombres et clartés sur la capitulation belge, in Jours de Guerre, t. 4, Jours de défaite, II, pp. 23-24, Crédit Communal, Bruxelles, 1991.
24. Hervé Hasquin, Historiographie et politique en Belgique, Editions de l’ULB et IJD, Bruxelles-Charleroi, 1996, p.203, note 46. Van Welkenhuyzen, op. cit. Duculot, Gembloux, 1988, p.131
25. Luc Devos, op. cit., p. 51.
26. Richard Boijen, De taalwetgeving in het belgische leger, op. cit.
27. Eric Simon, Coup d’œil sur la campagne de l’ouest (Partie III), Le rapport des forces entre la Heer et l’Armée belge en mai 1940, op. cit., p.38
28. C’est ainsi qu’Henri Bernard interprète cet étrange comportement.
29. Robert Devlesshouwer, a écrit : « En 1830, les forces politiques qui font la Belgique n’imposeront sa survie qu’à la condition que l’Europe y consente. Et les puissances finissent par y consentir, à condition que la Belgique soit à nouveau aliénée en partie. Avant son indépendance, elle (si elle était destinée à être) est aliénée par sa soumission à des pouvoirs étrangers qui la gouvernent. Après, elle n’existe que dans la mesure où elle est dépossédée de ses initiatives extérieures. C’est à cette composante négative de son existence qu’Albert Ier (lors de la première guerre mondiale) et Léopold III (lors de la seconde) répondent quand ils s’en tiennent strictement à l’idée que les devoirs de la Belgique l’obligent non à se survivre comme telle, mais à s’acquitter de ses devoirs envers ses garants, devoirs considérés comme limités à la défense militaire de son territoire, dans le sens le plus étroit du terme. Il faut d’ailleurs noter que dans les deux cas, cette interprétation limitée de l’indépendance nationale ne concordait pas avec les réactions d’une partie importante de l’opinion publique. » Quelques questions sur l’histoire de Belgique, in Critique Politique n° 2, Bruxelles, 1979, pages 5-38, p. 24.

Une publication du Centre d’études wallonnes et de République

 

 

 

http://i14.servimg.com/u/f14/17/85/94/04/th/fleche26.gifLa campagne des 18 jours

source wikipedia

http://i14.servimg.com/u/f14/17/85/94/04/th/fleche26.gif

La campagne des 18 jours débuta le 10 mai 1940 avec l’invasion de la Belgique par les troupes allemandes. Elle aboutit à la capitulation du 28 mai 1940.

camp_110

Les six premiers jours de la campagne : les panzers passent la Meuse

Campagne des 18 jours
Date 10 – 28 mai 1940

Lieu Belgique
Issue Victoire allemande
Belligérants
Reich allemand
Royaume de Belgique
République française
Royaume-Uni
Pays-Bas
Commandants
Fedor von Bock
Léopold III

 

 

 

La prise d’Ében-Émael et la Résistance des Chasseurs ardennais

En mai 1940, le conflit entre la France et l’Angleterre contre l’Allemagne dure depuis septembre 1939. L’écrasement de la Pologne par l’Allemagne, consommée dès octobre 1939, a entraîné l’alliance du Commonwealth britannique avec l’Empire français. Ces deux puissances engagées dans la campagne de Norvège font de cette guerre ce que l’on appelle déjà la Deuxième Guerre mondiale, alors que, le 9 mai 1940, le Danemark est occupé par l’Allemagne.
Depuis 1936, la Belgique, restée neutre, a profité de sa situation de non-belligérance pour bâtir une défense militaire aussi forte que possible contre l’Allemagne dont on appréhende l’attaque.

La 10 mai 1940, au moment de l’attaque allemande, la Belgique est parvenue à mobiliser un total de 17% de la population masculine de 18 à 40 ans, soit 8% de la population totale du pays. Il s’agit de pourcentages supérieurs à ceux des mobilisations de la France et de l’Angleterre. L’armée belge compte alors 650 000 mobilisés sur pied de guerre depuis septembre 1939 auxquels doivent s’ajouter 50 000 miliciens (conscrits) de la classe de 1940 plus les 40 000 espérés pour 1941 et plus de 200 000 jeunes de 16 à 20 ans dont les sursitaires pour 1939 et 1940 ainsi que 89 000 sursitaires et ajournés des années précédant 1939. Mais la précipitation des événements militaires qui allaient se produire à partir du 10 permit seulement de concrétiser une partie de cette levée en masse dont plusieurs dizaines de milliers de recrues sont envoyées en France avec l’accord du gouvernement de ce pays.

En plus 10 000 gendarmes sur pied militaire viennent s’ajouter aux mobilisés effectifs. En fait, un peu moins de 700 000 hommes sont répartis le long d’un grand arc de cercle qui s’étend de l’Escaut à l’Ardenne sur 500 kilomètres. L’armée belge se compose alors de :
• 6 divisions actives d’infanterie,
• 6 divisions d’infanterie de première réserve,
• 6 divisions d’infanterie de deuxième réserve,
• 2 divisions de Chasseurs ardennais, dont une division motorisée,
• 2 divisions de cavalerie motorisée,
• 5 régiments d’artillerie d’armée,
• 1 brigade de cyclistes frontière,
• 1 brigade de cavalerie portée,
• 2 régiments légers de gendarmerie,
• 3 régiments d’aéronautique,
• 2 régiments de défense terrestre contre avions,
plus les formations de troupes des services d’armée, des services territoriaux et des civils au service de la défense (fonctionnaires du ministère de la Défense nationale, personnel infirmier réquisitionné mais non mobilisé, policiers chargés du maintien de l’ordre à l’arrière).
Au début de ce qui sera la campagne des 18 jours de l’armée belge, se produisent deux faits contrastés qui relèvent des surprises de la guerre. Tout d’abord, le Fort d’Ében-Émael, réputé imprenable est pris le 11 mai, après 24 heures de résistance, grâce à l’emploi de charges creuses utilisées par des parachutistes déposés sur la superstructure du fort par des planeurs remorqués par avion depuis l’Allemagne. La nouvelle de la chute du fort porte un coup terrible au moral de l’armée belge.

À l’autre extrémité du pays, la division des Chasseurs Ardennais manifeste une combativité qui surprend les Allemands. Les Chasseurs ont été créés seulement depuis quelques années par conversion du 10e régiment de ligne considéré comme une des meilleures troupes de l’armée belge, déjà en 1830 et, surtout en 1914-18.

Surprenante résistance : Bodange, Martelange, Léglise, Witry, Chabrehez, Bastogne.

Le 10 mai, dans la nuit, sur la base de renseignements venus des attachés militaires belges et hollandais à Berlin, on sait que l’Allemagne va attaquer les Pays-Bas et la Belgique. L’alerte est donnée. Dans le Luxembourg belge, des mouvements inquiétants à la frontière et au Grand-Duché de Luxembourg confirment le bien fondé de l’état d’alerte. Aussi, le général Keyaerts, commandant en chef des Chasseurs ardennais, donne-t-il l’ordre de procéder, dans toute la province de Luxembourg, aux destructions prévues de longue date pour enrayer toute attaque. À 3 heures 45 du matin, les ponts sautent et les obstacles s’abattent sur les routes, complétant les chicanes construites en des points cruciaux du réseau de communication. En vertu d’une large délégation de pouvoirs qui donne aux Chasseurs ardennais la capacité d’entamer les opérations de la défense avancée de la province s’ils l’estiment nécessaire, le général n’a pas attendu l’ordre du grand quartier général belge. En plus de cette résistance, les Allemands doivent éliminer des barrages érigés par le génie belge, contourner des ponts détruits et construire des passerelles1. Un seul pont, celui de Butgenbach, près de Malmedy, échappe à la destruction à cause de citoyens belges d’origine allemande ralliés à l’Allemagne nazie qui guident un commando allemand qui parvient à désamorcer la charge explosive 2. L’offensive allemande débute alors que l’ambassadeur d’Allemagne à Bruxelles n’a même pas encore présenté l’ultimatum allemand au gouvernement belge.

Quand le jour se lève à Martelange, Chabrehez et Bodange, les Allemands tentent de passer sur des routes sinueuses à deux bandes de largeur parsemées de ponts sautés, d’épais murs et d’entonnoirs et environnées de champs de mines qui rendent dangereuses les tentatives de contournement des obstacles3. A la frontière belgo-luxembourgeoise, une petite compagnie de 50 chasseurs ardennais applique la consigne qui est de tenir la position à la condition de ne pas se laisser encercler. Les chasseurs s’opposent à des blindés précédés par une infanterie d’assaut. Ils résistent4, bloquant la masse des blindés qui accomplissent de ce côté la véritable offensive allemande visant le secteur de Sedan. Les canons des chars n’ont pas raison des massives fermes ardennaises et, pendant huit heures, le commandant Bricard et ses hommes résistent en appliquant la consigne en vertu de laquelle il était ordonné de résister tant qu’on ne recevait pas d’ordre de repli. Et cela même si le silence téléphonique pouvait faire craindre que les lignes soient coupées par l’ennemi. Cependant, les commandants locaux pouvaient prendre sur eux d’autoriser le repli de toute troupe qui se trouverait en risque majeur d’être faite prisonnière. Mais ce n’est qu’après la mort du commandant Bricard que les chasseurs rescapés de Bodange décrocheront pour rejoindre les lignes belges campées en deuxième échelon, au sortir des forêts. De fait, la 1re Division de chasseurs ardennais stationnait tout le long de la frontière, entre la Belgique et le Grand-Duché de Luxembourg, avec des détachements d’artillerie étalés en deuxième échelon en avant de la Meuse. À Martelange, la résistance des Chasseurs sera commémorée, après la guerre, par un monument représentant un sanglier, l’emblème des Chasseurs Ardennais, en position d’attaque.

L’état major allemand, constatant la résistance, pour lui, inattendue, des Chasseurs ardennais, ainsi que les difficultés de franchissement du dédale ardennais parsemé d’embûches (ponts sautés, chicanes sur les routes, etc…) 5 décida d’improviser un raid sur les arrières belges, décision prise par Hermann Göring maréchal de la Luftwaffe dès le 10 mai6. Ce genre d’improvisation -dans le style qu’illustreront les commandos anglais- ne correspondant pas à l’esprit de planification rigoureuse de l’attaque du 10 mai 1940, il en résultera un manque de rigueur face aux imprévus qui empêchera l’opération de réussir à cent pour cent7. Cent avions légers Fieseler Storch sont rassemblés dans des brefs délais. Ce sont des appareils de liaison capables d’atterrir sur des terrains accidentés, comme des champs, mais non prévus pour des missions de transport de troupes en zone de combats. Ils transportent chacun deux combattants en plus du pilote. Il s’agit de prendre les Belges à revers. La manœuvre est baptisée Niwy du nom des localités prévues pour les atterrissages, Nives et Witry. Mais l’opération va échouer partiellement car les avions ne sont pas armés et ne peuvent affronter le feu ennemi.

Aussi, confrontés à des tirs belges venus du sol, plusieurs appareils se déroutent-ils par des manœuvres d’évitement à basse altitude. Il en résulte que plusieurs pilotes sont désorientés et que quelques avions s’écrasent au sol et brûlent en dehors des terrains prévus qui avaient été sélectionnés en étudiant les cartes belges d’état-major que les Allemands possédaient depuis l’avant-guerre. Les rescapés coupent des lignes téléphoniques et arraisonnent des voitures civiles dans le but de se déplacer vers Witry, comme prévu, à l’origine8. Surgissent alors des troupes belges de second échelon de la ligne de défense Libramont-Neufchâteau accompagnées de chars T-15. Les Allemands fuient vers Witry. C’est là qu’arrive une deuxième vague de Fieseler Storch grâce à laquelle les « commandos » allemands peuvent repousser une deuxième attaque belge. Mais le but originel du raid n’est pas atteint, n’ayant pu entraver les itinéraires par lequel les Belges allaient faire retraite. Les « commandos » allemands foncent alors vers Fauvillers pour y joindre les troupes de la Wehrmacht qui venaient de vaincre la résistance des Chasseurs Ardennais de Bodange.

Pendant ce temps, les Français venus du Sud pourront s’installer, les 10 et 11 mai, le long de la Meuse, en territoire belge. Mais ils ne pourront empêcher la traversée du fleuve les 11 et 12 mai. Dans le reste de la province du Luxembourg, les Chasseurs ardennais appliquent la tactique qui leur a été enseignée. Ainsi, dans le sud de la province, après avoir détruit les ponts et créé des obstacles de toutes sortes, ils avaient l’ordre de se retirer en effectuant des tirs de couverture, laissant la place à des unités françaises, en accord avec l’état-major français. À Chabrehez, la résistance ardennaise utilise les fermes et des fortins en béton tout comme à Bastogne où le caporal de réserve Cadi se fait tuer dans son fortin bien qu’un blindé léger des chasseurs soit parvenu à mettre hors de combat quatre chars allemands avec son canon de 74. Dans les autres parties du Luxembourg belge, les feux d’interdiction et les destructions préparées à l’avance retardent l’avance allemande dont les troupes ne pourront se regrouper devant Sedan que les 11 et 12 mai en vue de la percée décisive. Les blindés légers français, étant entrés en Ardenne belge, dès le 10 ont pu reculer en bon ordre, mais en perdant la moitié de leur effectif, devant des panzers supérieurs par le nombre et la qualité de leurs cuirasses.
Finalement, les Allemands ne pourront attaquer vers Sedan que le 12. La résistance des Chasseurs Ardennais et l’échec partiel de l’opération Niwy (Nives-Witry) avaient accordé un léger répit aux Français du général Huntziger du secteur de Sedan.

Les panzers passent la Meuse, la bataille de la Lys

La surprenante résistance de Bodange obligea les allemands, pour réduire cette poignée d’hommes, à mettre en ligne trois mille soldats appuyés par un groupe d’artillerie et cela durant huit heures de combat, alors que les 50 soldats ardennais ne disposaient ni d’armes antichars, ni de leur artillerie divisionnaire (motorisée) qui servait en fait d’appui à la 7e DI en place sur le Canal Albert9. Cette résistance inattendue entraîna un retard d’une journée dans l’application du plan allemand d’attaque des Français à Sedan. Ce n’est que les 12 mai que la Wehrmacht put réussir à pénétrer les défenses de l’armée française des Ardennes qui, pourtant, avait eu deux jours pour se préparer. Aussi, l’attaque des Allemands vers la Meuse (en direction de Sedan et Dinant) leur permettra, en raison de la défense médiocre des divisions françaises en Ardenne et sur la Meuse à Sedan et Dinant de couper les forces alliées en deux en parvenant à Abbeville, sur l’Atlantique, le 21 mai.

Pendant la percée victorieuse des Allemands à Sedan, sur le front belge, le fort d’Ében-Émael tombait après 24 heures à la suite d’une attaque de commandos déposés par des planeurs et utilisant un nouveau type d’explosif. Le sacrifice d’escadrilles belges et anglaises bombardant les ponts du canal Albert ne suffit pas à enrayer l’avance allemande, un pont ayant échappé à la destruction et les Allemands ayant édifié un pont préfabriqué. D’autre part, un pont était tombé intact entre les mains de la Wehrmacht dans le Limbourg hollandais à la suite de la retraite précipitée de l’armée néerlandaise, ce qui découvrait l’armée belge sur sa gauche. Les Chasseurs ardennais participent à ces combats du canal Albert avec leurs propres unités d’artillerie. À ce moment, le plan belge était, depuis l’arrivée du général Champon, envoyé militaire du général Gamelin à l’État-major belge, d’obéir au plan du commandant en chef français. Et celui-ci donne l’ordre d’avoir à se retirer derrière une ligne de défense allant d’Anvers à Wavre où l’armée belge pourrait faire face avec les alliés franco-anglais. Le trou entre Wavre et Namur avec sa position fortifiée, était à combler par des troupes françaises. Une importante bataille de blindés est menée du 12 au 14 mai à Hannut, puis dans les environs de Gembloux. Mais depuis que les panzers ont passé la Meuse en perçant les défenses françaises, il n’y a pas moyen de reconstituer un front continu allié et les Belges se retrouvent isolés à Namur dont la position fortifiée doit être abandonnée par le VII CA belge le 15 mai à la suite du retrait du V CA français commencé le 12 sans prévenir l’État-major belge qui sera mis devant le fait le 1510. Ensuite, les armées française, anglaise et belge ne peuvent tenir la ligne Anvers-Wavre. L’armée belge tient trois jours sur la Dendre, puis effectue le repli vers l’Escaut avec les Français. Il est alors décidé que l’armée belge doit mener une bataille d’arrêt que l’on appellera la bataille de la Lys, (mais certains auteurs militaires belges estiment, comme le fit le général Weygand le 21 mai, qu’il aurait mieux valu se battre sur l’Yser (comme en 1914), coupure plus facile à défendre).

La capitulation du 28 mai, la bataille de Dunkerque

La faiblesse au combat de certaines divisions d’infanterie flamandes et la reddition de certaines d’entre elles expliquent, a posteriori, la crainte de commandement belge de voir la combattivité de l’armée belge se caractériser sur une base wallons-flamands car on pouvait identifier l’appartenance flamande des unités depuis la réforme de 1938 qui scindait l’armée belge selon des critères linguistiques. Il y a aussi, pour expliquer la dureté de la pression de la Wehrmacht, la volonté des généraux allemands pressés de prouver qu’ils peuvent faire aussi bien que leurs collègues du sud avec le « coup de faucille » à travers l’Ardenne.
Le front belge de la Lys est percé au milieu de la journée du 27 mai, au bout de cinq jours de combats. D’autre part, les troupes anglaises abandonnent la droite de l’armée belge pour retraiter précipitamment en vue de se rembarquer à Dunkerque. Dès ce moment, le roi et l’État-major belges se sentent abandonnés, ainsi que le relatera l’attaché militaire anglais auprès du roi Léopold III, l’amiral sir Roger Keyes. Celui-ci attestera qu’il s’est agit d’une manœuvre imposée au général en chef, lord Gort par une décision du gouvernement anglais. Et Keyes de citer une phrase de lord Gort qui mérite d’être appelée une parole historique : « Les Belges vont-ils nous prendre pour des salauds ? »11
Dès ce moment, Léopold III, qui s’estime trahi, envisage de capituler malgré l’opposition de son conseiller militaire, le général Raoul Van Overstraeten (cf. bataille de la Lys). Le roi prévient le roi d’Angleterre par une lettre personnelle qu’il fait porter à Londres et avise le général en chef français de l’armée du nord, le général Jean Blanchard que l’armée belge est au bord de l’effondrement, isolée et bientôt à court de munitions. Le message est capté par le service français d’écoute radio du colonel Thierry12. Paul Reynaud, premier ministre français prétendra plus tard que le roi Léopold III ne prévint pas ses alliés. (Mais c’est Reynaud qui n’était pas au courant de la réalité comme l’a prouvé sa stupeur, le 15 mai, quand il dû reconnaître, devant Churchill qu’il ignorait que le haut commandement français n’avait plus de réserves). Les forts de l’Est de la Belgique, dont certains continuent à combattre, (le dernier – le fort de Tancrémont- Pépinster résiste même jusqu’au 29 mai, par ignorance de l’acte de reddition du 28), seront inclus dans les exigences allemandes par un ordre spécial du roi Léopold III. Celui-ci décide de rester en Belgique, se considérant prisonnier comme ses soldats, contre l’avis du gouvernement qui fait retraite en France (après la défaite française, il gagnera Londres). L’armée belge cesse le combat le 28 mai à 4h. du matin après que le roi ait donné son accord au général Raoul Van Overstraeten pour soustraire à l’emprise allemande les soldats français de la 60e division en les faisant conduire dans des camions belges vers le 16e corps français, à Dunkerque.
Ce qui reste de l’armée belge est capturé en sa quasi totalité, un peu plus de 500 000 hommes. Mais les Français et les Britanniques vont défendre un périmètre autour de Dunkerque jusqu’au 4 juin et gagner cette bataille de Dunkerque qui permettra le rembarquement d’une partie des troupes britanniques et de nombreux Français. Mais les prisonniers seront tout de même au nombre d’un million avec un nombreux matériel. Pour le professeur Henri Bernard, une meilleure liaison avec les Alliés aurait permis à l’armée belge de tenir plus longtemps et de faire passer au Royaume-Uni jusqu’à l’équivalent de 5 ou 6 divisions13.
Bilan
Côté belge, la campagne des dix-huit jours a coûté la vie à environ 6 300 militaires belges, sans compter les blessés négligés par les Allemands et qui décéderont plus tard dans des hôpitaux belges. Le sort des militaires belges ne fut pas certain dès la capitulation, car les Allemands ne savaient pas encore ce qu’ils allaient faire d’eux. Des hommes qui avaient été faits prisonniers pendant les combats étaient parqués dans des camps provisoires mal gardés et éparpillés à travers la Belgique et une notable partie d’entre eux parvint à fuir, surtout tout au début de leur incarcération, 150 000 approximativement. Le reste fit l’objet d’un tri opéré par les Allemands pour sélectionner les hommes qu’ils considéraient comme des spécialistes nécessaires pour faire fonctionner l’industrie, l’administration et les transports en commun du pays occupé qu’ils comptaient bien utiliser à leur profit. À ce titre, un peu plus de 300 000 hommes furent libérés. Parmi eux, un certain nombre d’officiers qui allaient être obligés de pointer régulièrement au siège d’un office de contrôle nommé « OTAD ». Le reste des militaires belges, plus ou moins 215 000, fut transporté en Allemagne, en train ou en bateau. Les officiers furent internés dans les Oflags (Offizierslager), principalement à Prenzlau, Tibor et Luckenwalde. Les autres militaires furent envoyés dans les stalags (Stamm-lager camp de base).
Dans le cadre de la Flamenpolitik, Hitler décida la libération des miliciens, sous-officiers et officiers de réserve néerlandophones. De nombreux miliciens francophones, dont pratiquement tous les Bruxellois, réussirent à passer le test linguistique et perçurent le Entlassungsschein leur permettant de regagner leur foyer. Au total, cette sélection à base ethnique entraîna la libération de 79 114 prisonniers selon un décompte allemand. Mais 30 000 militaires de carrière néerlandophones, y compris des officiers qui manifestaient un patriotisme qui heurtait les Allemands, restèrent prisonniers jusqu’à la fin de la guerre. Il resta donc un peu plus de 105 000 militaires belges dans les camps jusqu’à la fin de la guerre. D’autre part, 770 prisonniers parvinrent à s’évader au fur et à mesure des années et 12 476 malades graves furent rapatriés dans le cadre d’accords patronnés par la Croix-Rouge internationale, mais 1 698 prisonniers moururent en cours d’internement.

source wikipedia

 

 

  retour page d’Accueil

 retour à la Seconde Guerre Mondiale

 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

22 janvier 2013

Maurice Gamelin

Classé sous — milguerres @ 21 h 41 min

 retour page d’Accueil

retour à la Seconde Guerre Mondiale

Chronologie et batailles de la Seconde Guerre mondiale

Maurice Gamelin  171209 Maurice Gamelin Général…à sa juste valeur !
Vichy « ne l’a pas regardé du bon oeil » !!…

Maurice Gamelin
source wikipédia

gameli12

Maurice Gamelin est un général français, né le 20 septembre 1872 à Paris 7e, ville où il est mort le 18 avril 1958 dans le 5e arrondissement1. Il commanda l’Armée française pendant la drôle de guerre de 1939-1940 et vit sa stratégie mise en déroute par les Allemands lors de la percée de Sedan. Pendant le régime de Vichy, Gamelin fut arrêté et interné en Allemagne.

Jeunesse

Maurice Gustave Gamelin est né le 20 septembre 1872 à Paris où il vécut son enfance au no 262 du boulevard Saint-Germain, en face du Ministère de la Guerre. Son père Zéphyrin, contrôleur général des Armées, s’était distingué au service de Napoléon III et fut blessé à la bataille de Solférino en 1859. Sa famille maternelle – les Uhrich – est de souche alsacienne. Très jeune, il manifeste un intérêt pour les questions militaires mais, comme on lui reconnaît également un certain talent pour les arts, ses parents préfèrent d’abord l’encourager dans cette voie. Il fréquente le collège Stanislas de la rue du Montparnasse, puis, brillant élève désormais déterminé à s’engager dans une carrière militaire, il intègre Saint-Cyr le 31 octobre 18912 et en sort major de promotion en 1893.

Début de carrière militaire

C’est en Afrique du Nord qu’il commence sa carrière d’officier, d’abord au 3e régiment de tirailleurs algériens, puis à la brigade topographique de Tunisie, où il peut mettre à profit ses dons pour le dessin et l’observation.
Revenu en métropole en 1897, il prépare le concours d’entrée à l’École supérieure de guerre. Huitième au concours d’entrée, il en sort deuxième. Esprit fin, cultivé, travailleur et doué pour les études de tactique militaire, il se fait remarquer par le futur général Lanrezac, alors commandant en second de l’école. Il poursuit ensuite comme stagiaire à l’état-major du 15e corps une carrière qui s’annonce d’ores et déjà brillante. Passé en 1904 du service d’état-major à la troupe (en tant que commandant de compagnie au 15e bataillon de chasseurs), il se montre toujours aussi efficace et fait l’admiration de ses supérieurs. En 1906, il publie son Étude philosophique sur l’art de la Guerre, qui le place d’emblée parmi les meilleurs penseurs militaires de son temps.

L’année 1906 marque le tournant de la vie de Gamelin. Cette année-là, en effet, il est nommé officier d’ordonnance du général Joffre qui commande alors la 6e division d’infanterie. Cette nomination doit beaucoup à l’entremise du lieutenant-colonel Foch, qui était alors professeur à l’École de Guerre et qui avait eu l’occasion d’apprécier les hautes qualités de son ancien élève. Dès lors, la carrière du jeune capitaine breveté se confond avec celle de Joffre. En 1908, il le suit à l’état-major du 2e corps d’armée, puis en 1910 au Conseil supérieur de la guerre. Il est nommé chef de bataillon en 1911 et doit se séparer provisoirement de son chef pour prendre le commandement du 11e bataillon de chasseurs, à Annecy. Mais cette séparation est de courte durée puisque, le 23 mars 1914, Joffre le rappelle à son service à l’état-major général.

Première Guerre mondiale.

Gamelin est toujours le collaborateur dévoué de Joffre lorsque commence la Première Guerre mondiale. À ce poste, il fait preuve d’un zèle et d’une efficacité de premier ordre, surtout lors de la bataille de la Marne où il rédigea les instructions qui allaient conduire à la victoire. C’est également à cette époque qu’il se rend compte de l’imbrication étroite du politique et du militaire pour la conduite des opérations. Le 1er novembre 1914, il est nommé lieutenant-colonel et quitte le Grand Quartier Général (G.Q.G.) pour prendre le commandement de la 2e demi-brigade de chasseurs à pied. Avec elle, il combat en Alsace (sur le Linge notamment) puis dans la Somme. Nommé colonel en avril 1916, il poursuit son ascension et fait sans cesse l’admiration de ses supérieurs : au feu, comme dans un bureau d’état-major, Gamelin semble décidément un officier de très grande envergure. Le 8 décembre 1916, il est nommé général de brigade à titre temporaire : il ne sera resté colonel que huit mois. Après un bref retour au G.Q.G., il devient chef d’état-major du groupe d’armées de réserve (général Micheler). Le 11 mai 1917, il reçoit son dernier commandement de la guerre, celui de la 9e division d’infanterie, dont il garde la tête jusqu’à l’armistice. Soucieux d’économiser la vie de ses hommes, il n’en témoigne pas moins d’une grande habileté tactique, comme en attestent ses combats dans la région de Noyon, aux heures critiques du printemps 1918.

Entre-deux-guerres

De 1919 à 1924, le général Gamelin dirige la mission militaire française au Brésil. Puis il est nommé commandant des troupes françaises au Levant (1924-1929). À ce poste, il achève la pacification du territoire. Rentré en France, il prend le commandement de la 20e région militaire à Nancy.

Soutenu tout au long de sa carrière par Édouard Daladier, il succède, en 1931, au général Weygand au poste de chef d’état-major général. Il a en charge la direction du Grand quartier général des forces terrestres françaises. À partir de 1935, il cumule cette fonction avec celle d’inspecteur général de l’armée. Avant lui, seul Joffre avait eu autant de pouvoir. Il devient ensuite le premier titulaire du poste de chef d’état-major de la Défense nationale, avec une mission de coordination entre les trois Armées (terre, air, mer), suite au décret du 21 janvier 1938.

Gamelin joue ainsi un rôle déterminant dans la préparation de la France au conflit à venir. Il imprègne de ses conceptions – aussi floues ou obsolètes soient elles – l’armement, l’organisation et l’entraînement de l’armée.

Seconde Guerre mondiale
La défaite

Le généralissime des Forces armées françaises au cours de la Seconde Guerre mondiale était un des généraux les plus intellectuels de son époque. Il était respecté, même en Allemagne, pour son intelligence et sa subtilité. Malgré cette finesse et ses bons états de service pendant la Première Guerre mondiale, son commandement des armées françaises jusqu’à la bataille de France en mai 1940 fut un désastre.

Gamelin soutint un plan stratégique défensif consistant à attendre l’attaque allemande, en conservant un front continu de la Suisse à la mer du Nord, derrière la ligne Maginot le long de la frontière allemande, puis avec des divisions de second ordre derrière l’obstacle naturel des Ardennes, enfin grâce à des troupes mobiles jusqu’à la mer. Anticipant l’agression de la Belgique et des Pays-Bas, il mit au point une manœuvre consistant à avancer en Belgique jusqu’à la Dyle pour à la fois raccourcir la ligne de front et rallier les troupes belges. Il imposa la « variante de Breda », consistant à placer à l’extrême nord du front la 7e armée du général Giraud, pour « tendre la main aux Hollandais ». Cette manœuvre fut exécutée dès le début de la campagne, déplaçant les meilleures unités françaises et leur soutien aérien très loin du lieu de l’attaque véritable des Allemands.

Après la percée de Sedan, le Président du Conseil Paul Reynaud limogea Gamelin, le 17 mai 1940, et le remplaça par Weygand.

Au rang des nombreuses erreurs de Gamelin, caractérisant son incompétence, on peut citer :
une faible capacité à mener les hommes, organiser, et un manque de charisme général. Ses subordonnés, dit-on, l’avaient surnommé « Baudelaire », car on disait que toute sa doctrine se résumait dans le vers : « Je hais le mouvement qui déplace les lignes ».
Des conceptions obsolètes de l’emploi de l’aviation, des chars, des éléments motorisés, de l’artillerie, des fortifications. Gamelin ne tint aucun compte des développements modernes et ne tira guère d’enseignement de la rapidité de la campagne de Pologne, restant attaché à l’expérience du conflit de 1914-1918, et arguant que « la Pologne n’est pas la France ». S’il adhérait à cette doctrine conservatrice, force est d’observer que le gouvernement et la plupart des officiers de l’époque y souscrivaient également ;
une doctrine militaire ultra-défensive qui empêcha les forces alliées de porter des coups mortels à l’Allemagne dès septembre 1939, la ligne Siegfried n’étant protégée que par des forces de réserve alors que le gros de la Wehrmacht combattait en Pologne (privée ainsi de tout soutien militaire à l’Ouest). Des experts militaires ont depuis lors estimé que les armées françaises auraient eu de grandes chances de succès dans une offensive déclenchée contre le front Ouest (face à la ligne Siegfried) à l’automne-hiver 1939. Le gouvernement et le général Gamelin refusèrent également d’utiliser le bombardement stratégique contre les cibles industrielles allemandes par crainte de représailles ;

La mauvaise organisation du plus haut niveau de l’armée, se caractérisant par une dilution des responsabilités sur un front crucial ; en Belgique, on ne sut trop qui commandait la coalition interalliée : était-ce le général Billotte, chef du 1er groupe d’armées, le général Georges, commandant du front Nord-Est, ou le généralissime lui-même ? L’envoi d’un officier de liaison auprès du le roi des Belges Léopold III, le 10 mai, ne pouvait être que trop tardif pour permettre une coordination efficace entre Belges et alliés. Le gouvernement belge refusait depuis 1936 tout contact entre les états-majors belge et français: il se conformait ainsi à la politique de stricte neutralité voulue par Léopold III. Même après l’affaire du 10 janvier 1940, lorsque les Belges eurent entre les mains des documents du haut commandement allemand indiquant que le sol de la Belgique serait violé par les forces allemandes, le gouvernement de Brucelles refusa fermement tout contact avec l’état-major français. Le Haut Commandement français hésita entre plusieurs mesures (défense sur le canal Albert, sur une ligne Anvers-Namur, défense de la frontière française). Le général Gamelin redoutait une « bataille de rencontre » en Belgique.

Il avait proposé au gouvernement français, dès le 2 septembre d’attaquer l’Allemagne en passant par la Belgique et d’atteindre la zone industrielle de la Ruhr, poumon vital de l’industrie allemande.
Le gouvernement français refusa cette possibilité.

Un commandement privilégiant les contacts avec les hommes politiques parisiens – depuis son quartier-général de Vincennes – plutôt que la proximité du front. Ce point était encore exacerbé par la réticence de Gamelin à employer la radio pour transmettre ses directives, préférant le téléphone filaire ou les coursiers. Le processus de décision français était ainsi plus lent que celui des Allemands. En ce qui concerne le choix de rester à Vincennes, il s’explique par la loi de 1938 sur la direction de la guerre. La responsabilité de la direction de la guerre incombe au gouvernement. C’est écrit en toute lettre et c’est cette loi qui s’applique dès le 2 septembre 1939
Une vision du théâtre d’opérations qui lui fit regarder le secteur des Ardennes comme impénétrable, au grand dam du général Corap, commandant la 9e armée française dans ce secteur, qui ne cessa de signaler en vain l’insuffisance en hommes et en matériel sur ce front et sa perméabilité de fait ; de même le maintien excessif de forces derrière la ligne Maginot, excessivement gourmande en personnel alors que celle-ci aurait dû permettre une grande économie de troupes.

Naturellement, dans ses mémoires, Gamelin tente de se racheter, soulignant par exemple qu’il préparait une contre-attaque le jour même de son remplacement par Weygand mais oubliant bien sûr ses nombreuses erreurs. De fait, Paul Reynaud avait également des raisons politiques pour le remplacer. La raison essentielle pour laquelle Paul Reynaud tenait à le remplacer c’est que le général Gamelin était soutenu par Edouard Daladier. Or une sourde hostilité opposait Daladier à Reynaud. Cet antagonisme entre ces deux personnages est caractéristique de la fin de la IIIème République. Daladier est conservé dans le cabinet Reynaud parce que sans lui, les radicaux ne soutiendraient pas le gouvernement Reynaud. Même avec l’appui du gouvernement, Reynaud n’a été élu qu’à une seule voix de majorité. Reynaud aurait aimé prendre le portefeuille de la Guerre et de la Défense nationale, mais Daladier tenait à le conserver et c’était le prix de sa participation.

Le général de Gaulle ne l’appréciait pas non plus (Mémoires de guerre, L’appel 1940-1942, p. 27-28, éditions Plon). C’est pourtant Gamelin qui confia à de Gaulle fin avril 1940 le commandement de la 4e division cuirassée et le proposa au ministre pour être promu au grade de général à titre temporaire. Pendant sa captivité en Allemagne, il se réconcilie avec Paul Reynaud qui avoue avoir été abusé par Pétain et Weygand. Il faut noter que lors des tractations politiques Daladier-Reynaud, Pétain était ambassadeur en Espagne, il y restera jusqu’à ce qu’il soit rappelé à Paris par Reynaud qui en a besoin comme caution et Weygand était au Levant. Il sera rappelé le 17 mai pour remplacer Gamelin.C’est Reynaud qui a fait ensuite entrer Pétain au gouvernement comme vice-président du Conseil et qui a nommé Weygand en remplacement de Gamelin. Dès le début de son gouvernement, le 22 mars, Reynaud était entouré de « bellicistes » et de « pacifistes » et dans son entourage très proche, les « pacifistes » avaient une place prépondérante, notamment son égérie Hélène des Portes. Quant au général de Gaulle, Reynaud aurait voulu l’avoir à son cabinet dès le 22 mars, mais Daladier s’y est opposé. Il ne sera sous-secrétaire d’État à la Guerre qu’au remaniement de mai-juin 40 lorsque Daladier aura quitté le gouvernement.

Selon certains historiens (mais pas la majorité), Gamelin souffrait de syphilis3. Parmi cette minorité, un certain nombre prétendent que cette maladie aurait eu un impact négatif sur sa lucidité[réf. nécessaire] (ce qui semble bien surprenant pour un homme qui vécut jusqu’à 86 ans avec toute sa lucidité et qui a écrit ses mémoires lui-même).

Procès et emprisonnement

Après la défaite, il fut arrêté le 6 septembre 1940, puis inculpé au procès de Riom, aux côtés de Léon Blum, Édouard Daladier et Paul Reynaud. S’il garda le silence dignement en présence de l’ennemi, il en alla tout autrement de ses co-inculpés, qui présentèrent une défense tellement brillante de leur action à la tête du gouvernement que le procès fut prématurément ajourné. Il fut emprisonné par le régime de Vichy au fort du Portalet dans les Pyrénées avec Léon Blum et Édouard Daladier. Lors de l’occupation de la zone libre par les Allemands en novembre 1942, il fut interné en Allemagne près du camp de concentration de Buchenwald où il fut logé dans un baraquement réservé et chauffé, avec Léon Blum et Léon Jouhaux. Ces trois personnalités seront rapidement transférées au château d’Itter en Bavière où elles seront rejointes par Paul Reynaud et Jean Borotra puis plus tard par le général Weygand et le colonel de La Rocque. Les Américains les libéreront le 5 mai 1945.

Après-guerre

De retour en France, Gamelin choisit de se poser en victime, bien qu’on ne lui demandât que peu de comptes. Il publia ses mémoires, sous le titre Servir, mémoires consacrés essentiellement à justifier sa conduite de la guerre durant la campagne de France en 1939-1940. Churchill l’évoque ainsi dans ses propres mémoires : « C’était un homme qui aimait son pays, plein de bonnes intentions et qui connaissait son métier. »

Il est inhumé au cimetière de Passy (Paris 16e).

Écrits

Étude philosophique sur l’art de la guerre, Chapelot, Paris, 1906. 107 p.
Trois étapes de l’avant-guerre, Les Œuvres libres, Paris, no 13, 1921
Instruction sur l’organisation et le fonctionnement de l’aviation sanitaire en temps de guerre, Imprimerie nationale, 1932, 9 p.
Servir, vol. 1, Les Armées Françaises de 1940, Plon, Paris, 1946, 380 p.
Servir, vol. 2, Le Prologue du drame, 1930-août 1939, Plon, Paris, 1946, 479 p.
Servir, vol. 3, La guerre, septembre 1939-19 mai 1940, Plon, Paris, 1946, 537 p.
Manœuvre et victoire de la Marne, Bernard Grasset, 1954.

Notes et références
↑ Archives de l’état civil de Paris en ligne, acte de naissance n° 7/1209/1872 ; avec mention marginale du décès. Autre mention : mariage en 1927 avec Eugénie Marchand.
↑ Le Pays de France, 8 août 1918, p. 3
↑ Maxime Weygand: a biography of the French general in two world wars [archive]

432495

gameli10

Le général Henri Giraud pendant l’entre-deux-guerres : de commandant à général.
Description : Le général Giraud accompagne Monsieur Albert Lebrun, président de la République, sur un champ de manoeuvres. Edouard Daladier et le général Gamelin marchent derrière eux.

Date : 1920-1939
Lieu : Maroc / Rabat / Taza / Boured / Bou-Denib / France / Bourgogne / Côte d\’Or / Dijon / Assif-Melloud / Bou Gafer / Bir el Gardane / El Saadane / Tindouf / Algérie / Oran / Lorraine / Moselle / Metz / Meuse / Douaumont
Photographe : Inconnu
Origine : Giraud – ECPAD

gameli11

Le corps expéditionnaire britannique en France.
Description : De g. à d., le général Ironside, Winston Churchill, le général Gamelin, le général Gort, le général Georges.

Date : 1939-1940
Origine : ECPAD
Référence : dg-37-64
Référence : D13-02-97

171209

Papiers Gamelin – Ministère des affaires étrangères et européennes
source : www.diplomatie.gouv.fr/fr/IMG/pdf/gamelin.pdf
papier11

papier12

sources
wikipedia
ECPAD
source : www.diplomatie.gouv.fr/fr/IMG/pdf/gamelin.pdf

14 janvier 2013

Comment l’Empire ottoman fut dépecé

Classé sous — milguerres @ 0 h 17 min

   retour page d’Accueil Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8retour à la Grande Guerre

L’Empire Ottoman : un conflit pour des accords

Les ravages d’une guerre arbitraire
Comment l’Empire ottoman fut dépecé
par Henry Laurens, avril 2003
source :http://www.monde-diplomatique.fr/2003/04/LAURENS/10102#nh1

Entre 1916 et 1922, l’empire ottoman et ses marches firent l’objet d’intenses tractations entre Français et Britanniques. Après 1918, les Etats-Unis se posèrent en arbitres, au nom du « droit des peuples ». Pourtant, à aucun moment, les populations locales ne furent réellement consultées. Le partage territorial en fut durablement fragilisé.
En 1914, les provinces arabes de l’Empire ottoman se trouvaient sous l’influence collective et multiforme des puissances européennes, auxquelles s’ajoutaient les Etats-Unis. Les Jeunes-Turcs, au pouvoir depuis 1908, cherchaient à se débarrasser de ces ingérences permanentes, mais au prix d’un centralisme autoritaire qui suscitait l’émergence d’un mouvement autonomiste arabe prêt à chercher des appuis chez les Européens.

La France était la puissance dominante en « Syrie naturelle », grâce à ses investissements économiques et à son rayonnement scolaire et culturel. On en arrivait à parler d’une « France du Levant ». Les Britanniques, qui occupaient l’Egypte depuis 1882, avaient fini par reconnaître -de mauvaise grâce – cette primauté.

En entrant en guerre en novembre 1914, les Ottomans entendaient s’affranchir des dominations étrangères et liquider les autonomismes locaux. Dès le début de 1915, la répression frappe les élites politiques arabes (pendaisons, exils en Anatolie). Des populations entières seront martyrisées (chrétiens du mont Liban décimés par la famine, sort tragique des Arméniens et autres chrétiens anatoliens déportés et massacrés). Cherchant à déstabiliser les deux grandes « puissances musulmanes » que constituent les empires coloniaux français et britanniques, les Ottomans appellent à la guerre sainte, au djihad. Les Britanniques s’en tiennent d’abord à un combat défensif à proximité du canal de Suez, tandis que l’armée anglo-indienne commence la conquête difficile de l’Irak à partir de Basra (1).

Mais le djihad menace l’Afrique du Nord française (et une partie de l’Afrique noire) et l’Inde britannique. Français et Britanniques se trouvent ainsi en position défensive, et cherchent une nouvelle formule juridique susceptible de rétablir leur ancienne domination. Ils envisagent d’abord de maintenir un Empire ottoman décentralisé, qui serait un protectorat de fait. En attaquant les Dardanelles (1915) pour menacer la capitale de l’Empire ottoman, ils sont contraints d’accepter la revendication russe sur Constantinople et donc de considérer un partage de la région.

L’échec sanglant des Dardanelles n’en remet pas en cause le principe. En suscitant un soulèvement du chérif Hussein, émir de La Mecque, ils espèrent mettre fin à la menace du djihad et créer un nouveau front contre les Ottomans. Le haut-commissaire en Egypte, Mac-Mahon, entretient donc une correspondance difficile avec le chérif Hussein pour le pousser à se révolter. Défaillances de traduction et malentendus sur le sens des mots utilisés compliquent encore le texte, déjà ambigu, de la correspondance, créant ainsi un imbroglio dont la solution est remise à plus tard.

Un certain nombre d’esprits romantiques du Caire, dont le plus célèbre sera T. E. Lawrence, le futur Lawrence d’Arabie, misent sur une renaissance arabe qui, fondée sur l’authenticité bédouine, se substituerait à la corruption ottomane et au levantinisme francophone. Ces bédouins, commandés par les fils de Hussein, les princes de la dynastie hachémite, accepteront naturellement une tutelle britannique « bienveillante ». Londres leur promet bien une « Arabie » indépendante, mais par rapport aux Ottomans. De leurs côtés, les Français veulent étendre leur « France du Levant » à l’intérieur des terres et construire ainsi une « grande Syrie » francophone, francophile et sous leur tutelle.

Comment fixer les limites entre l’Arabie britannique et la Syrie française ? La négociation est confiée au Français François Georges-Picot et à l’Anglais Mark Sykes. Elle dure plusieurs mois, reflétant l’évolution des rapports de forces, et se conclut en mai 1916 par un échange de lettres entre l’ambassadeur de France à Londres, Paul Cambon, et le secrétaire au Foreign Office, Edward Grey (2). Les Français administreront directement une zone allant du littoral syrien jusqu’à l’Anatolie ; la Palestine sera internationalisée (condominium franco-britannique de fait) ; la province irakienne de Basra et une enclave palestinienne autour de Haïfa seront placées sous administration directe des Britanniques ; les Etats arabes indépendants confiés aux Hachémites seront partagés en deux zones d’influence et de tutelle, l’une au nord confiée aux Français, l’autre au sud aux Britanniques. La ligne dite Sykes-Picot, qui divise le Proche-Orient, doit aussi permettre la construction d’un chemin de fer britannique de Bagdad à Haïfa. Russes et Italiens donnent leur approbation à cet accord, dont les Hachémites ne sont informés qu’en termes voilés et confus.

Au début de 1917, les Britanniques commencent la conquête difficile de la Palestine. En avril, les Etats-Unis entrent en guerre comme « associés » – et non « alliés » – de la France et de la Grande-Bretagne contre l’Allemagne. La mécanisation croissante de la guerre achève la prise de conscience franco-britannique de leur dépendance envers le pétrole (en 1918, la guerre sera gagnée par les Alliés grâce à un « flot de pétrole »).

Le président Woodrow Wilson ne se sent aucunement lié par les accords « secrets » contractés par ses partenaires. Il se pose en défenseur du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, bien qu’il ne soit pas très clair dans son esprit si cela vaut aussi pour les peuples non blancs, comme les « bruns » (les Arabes) et les « jaunes » – pour les « noirs », il n’en est pas question (3).

Les Anglais du Caire veulent remettre en cause l’accord passé avec les Français, au moins pour la Palestine, si ce n’est pour le reste de la Syrie. Et ils disposent maintenant de solides appuis à Londres. Ils savent utiliser avec sincérité la rhétorique wilsonienne : sur les ruines de l’Empire ottoman, Arabes, Kurdes, Arméniens, Juifs coopéreront sous la tutelle bienveillante des Britanniques.

Sykes utilise dans ce sens le mouvement sioniste, ce qui conduira à la déclaration Balfour du 2 novembre 1917 (4) annonçant l’établissement « en Palestine » d’un Foyer national juif. La stratégie britannique va reposer sur l’occupation du terrain avec l’encouragement donné à la révolte arabe de s’étendre à la Syrie (mais non à la Palestine) et sur une succession de déclarations officielles allant dans le sens de l’autodétermination.
Pour Londres, le droit des peuples signifie le droit de choisir la tutelle britannique. Quand des nationalistes arabes radicaux refusent cette domination, ils sont ravalés au statut infamant de « Levantins », qu’ils partagent avec les éléments pro-français (en général des chrétiens).

En 1918, la question pétrolière devient dominante. Selon l’accord, la France devrait contrôler la région de Mossoul, où se trouvent d’importantes réserves potentielles, mais les Britanniques, eux, ont les droits de concession. Georges Clemenceau veut bien satisfaire le groupe de pression colonial, mais en se limitant à une « Syrie utile » ne comprenant pas la Terre sainte, mais permettant un accès aux ressources pétrolières. Une trop grande extension territoriale impliquerait de lourdes charges d’administration sans commune mesure avec les revenus que l’on pourrait en tirer. C’est l’abandon de la revendication de la « Syrie intégrale » (on dirait actuellement « Grande Syrie »).
Au lendemain de l’armistice, il traite directement et sans témoin avec Lloyd George du partage du Proche-Orient.

Dans son journal, le 11 décembre 1920, Maurice Hankey, secrétaire du gouvernement britannique, notera : « Clemenceau et Foch ont traversé [la mer] après l’armistice, et on leur a donné une grande réception militaire et publique. Lloyd George et Clemenceau ont été conduits à l’ambassade de France… Quand ils furent seuls… Clemenceau dit : « Bien. De quoi devons-nous discuter ? » « De la Mésopotamie et de la Palestine », répondit Lloyd George. « Dites-moi ce que vous voulez », demanda Clemenceau. « Je veux Mossoul », dit Lloyd George. « Vous l’aurez », a dit Clemenceau. « Rien d’autre ? » « Si, je veux aussi Jérusalem », a continué Lloyd George. « Vous l’aurez », a dit Clemenceau, « mais Pichon (5) fera des difficultés pour Mossoul ». Il n’y a absolument aucune trace écrite ou mémorandum fait sur le moment (…).
Cependant, en dépit de grandes pressions de la part de ses collègues et de toutes sortes de parties concernées, Clemenceau, qui a toujours été inflexible, ne revint jamais sur sa parole et je suis bien placé pour dire que Lloyd George ne lui en a jamais laissé l’occasion. C’est ainsi que l’histoire est faite (6). »

Les Français ayant conditionné tout accord territorial à un partage de l’accès au pétrole, les deux négociations vont se dérouler parallèlement. Dès le début de la conférence de la paix, le président Wilson refuse l’annexion des anciennes colonies allemandes d’Afrique et du Pacifique aux Empires français et britanniques : il veut les confier à la future Société des nations (SDN). Lloyd George manoeuvre habilement en proposant la création de « mandats » de la SDN, qui seraient confiés de façon temporaire à une puissance « civilisée » chargée de les amener à l’indépendance. Il y introduit discrètement les provinces arabes de l’Empire ottoman (Mandats dits A). Wilson accepte (janvier 1919).

Comment l’Empire ottoman fut dépecé accord10
Des accords Sykes-Picot… Au Proche-Orient contemporain – Philippe Rekacewicz, avril 2003

Un face-à-face franco-britannique

Les principaux intéressés ne sont pas informés et seront appelés à comparaître devant le Conseil suprême allié (dit Conseil des dix). Nationalistes arabes, pro-français (syrianistes) et sionistes (les Anglais ont intercepté une délégation libanaise pour lui interdire de venir en France) parleront ainsi, en février 1919, sans connaître réellement la règle du jeu.

Lloyd George laisse ses représentants engager une épreuve de force avec les Français. La question est de savoir s’il y aurait un mandat unique sur l’ensemble du Proche-Orient (et dans ce cas certainement confié aux Britanniques) ou s’il y aurait deux mandats, l’un français, l’autre britannique. Les Français tiennent bon.

Wilson, exaspéré, fait alors décider la création d’une commission chargée de consulter les populations sur le choix de la puissance mandataire.

Brusquement, les Britanniques se rendent compte que les Arabes de Palestine et d’Irak pourraient ne pas demander leur tutelle. De leur côté, les Français craignent que les Syriens leur soient hostiles et qu’ils se trouvent contraints d’accepter la revendication d’un Etat libanais à majorité chrétienne. Les deux puissances européennes se retirent de la commission, qui sera dirigée exclusivement par des Américains.

Cette dernière, après avoir entendu les Arabes palestiniens rejeter le sionisme, les Libanais chrétiens accepter la France et les Arabes syriens exiger l’indépendance, conclut au choix d’un mandataire… américain (28 août 1919) ! Il est trop tard : le Sénat américain rejette le traité de Versailles, et les Américains se retirent de toutes les conférences interalliées.

Français et Britanniques se retrouvent ainsi face à face.
Le rapport de forces sur le terrain s’est infléchi en faveur des premiers, qui disposent de moyens militaires accrus alors que Londres démobilise. La division en mandats est entérinée. De la conférence de Deauville (septembre 1919) à celle de San Remo (avril 1920), on se contente d’ajuster la ligne Sykes-Picot.
La frontière palestinienne est déplacée de quelques kilomètres vers le nord. La Transjordanie reliera la Palestine à l’Irak, ce qui permettra de créer un corridor assurant dans l’immédiat le passage des lignes aériennes vers l’Inde et, à moyen terme, d’installer un oléoduc transportant le pétrole d’Irak vers la Méditerranée (l’idée de chemin de fer appartient au passé).

Les Français disposeront d’un quart des parts (ultérieurement 23,75 %) au sein du consortium chargé d’exploiter ce pétrole.
Reste à imposer le régime des mandats par une dernière épreuve de force. En Palestine, en Syrie et en Irak, Français et Britanniques engageront des opérations débouchant sur une guerre pour mater les populations indigènes.

La division du Proche-Orient en plusieurs Etats n’était pas en soi condamnable : les Hachémites l’avaient envisagée dès le début en faveur des fils aînés de Hussein. Mais elle s’est opérée contre la volonté des populations et en utilisant une rhétorique libérale que l’utilisation de la force rendait vide de sens.
Par rapport à l’évolution politique de la dernière décennie ottomane, où la cooptation des notables et l’établissement d’un système électoral, certes très imparfait, avaient tracé la voie à une vraie représentation politique, l’autoritarisme franco-anglais constitue une régression durable.

En tant que découpage territorial, le partage a duré, essentiellement parce que les nouvelles capitales et leurs classes dirigeantes ont su imposer leur autorité sur le nouveau pays.
Mais les événements de 1919-1920 furent ressentis comme une trahison des engagements pris (en premier lieu, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes). Ils dépossédèrent surtout les élites locales de leur destin. Quand le nationalisme arabe reviendra en force, il ne reconnaîtra pas la légitimité de ce découpage et appellera à la constitution d’un Etat unitaire, panacée à tous les maux de la région.
Les Etats réels seront ainsi frappés d’illégitimité et durablement fragilisés. La constitution du Foyer national juif entraînera la région dans un cycle de conflits qui semble loin de se terminer.
Périodiquement, le spectre d’un nouveau « Sykes-Picot » ou partage du Proche-Orient imposé de l’extérieur resurgit. La prétention occidentale d’une supériorité morale fondée sur l’application de la démocratie et du libéralisme apparaît alors comme une sinistre mystification. C’est peut-être la conséquence la plus néfaste des choix de la période 1916-1920, régulièrement renouvelés depuis.

Henry Laurens
Professeur au Collège de France, auteur, notamment, de La Question de Palestine, Fayard, Paris (trois tomes).

notes
(1) Les Anglais des Indes ne pensent pas à une Arabie romantique, ils veulent mettre en exploitation ce que l’on considère alors comme les immenses potentiels agricoles de la Mésopotamie afin de « nourrir le monde ». Lire Charles Tripp, « Leçons d’une histoire coloniale oubliée », Le Monde diplomatique, janvier 2003.

(2) En 1919, pour diminuer la valeur de cette entente, les Britanniques l’appelleront « accord Sykes-Picot ».

(3) A la Conférence de la paix, les Américains rejetteront avec énergie la revendication japonaise d’égalité des races.

(4) Outre la remise en cause de l’accord franco-britannique, Londres veut aussi mettre de son côté la puissance occulte supposée des juifs sur la destinée de la Russie et des Etats-Unis. Enfin, l’acceptation des thèses sionistes se trouve facilitée par l’imprégnation biblique de la culture religieuse britannique.

(5) Ministre français des affaires étrangères (Le Monde diplomatique vient de s’installer dans la rue qui porte son nom).

(6) Stephen Roskill, Hankey, Man of Secrets, Collins, Londres, vol. II, 1972, pp. 28-29.

retour page d’Accueil Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8retour à la Grande Guerre

L’Empire Ottoman : un conflit pour des accords

11 janvier 2013

Amiral GUEPRATTE

Classé sous — milguerres @ 10 h 03 min
Amiral GUEPRATTE geprat10

Émile, Paul, Aimable Guépratte

Émile, Paul, Aimable Guépratte est né le 30 août 1856 à Granville (50), et mort le 21 novembre 1939 à Brest (29). Il est inhumé aux Invalides dans le caveau des gouverneurs. Grand-croix de la Légion d’honneur (12 décembre 1924), Croix de Saint Georges (28 décembre 1916 ; ordre russe) et Grand-cordon de l’Aigle blanc, par décret du roi de Serbie Alexandre Karadjordjevic (3 septembre 1917).

Amiral français, dit « point d’honneur » ou surnommé par les britanniques « le cracheur de feu » (fire eater).

« Personnage hors du commun, célèbre dans la Marine par ses façons de grand seigneur, son mépris des contingences et son goût du panache, il s’illustra de manière éclatante par son énergie inlassable et son courage exceptionnel au cours de l’affaire des Dardanelles ». Un jour, où tout son équipage était au garde-à-vous sur le pont de son bâtiment, un coup de canon provoque l’envol de centaines de goélands ; très grave, Guépratte laisse tomber ces mots : « Messieurs, je vous présente la Chambre des députés ».

Troisième de 6 enfants ; petit-fils de l’amiral Jéhenne. Élève au Lycée impérial de Brest en 1868 ; l’un des livres reçus à la distribution des prix en classe de 4e en 1868, « Les gloires maritimes de la France », décide de sa vocation. Entré à l’École navale le 1er octobre 1871, aspirant de 1e classe le 5 octobre 1874, il embarqua en 1875 sur la corvette cuirassée la Reine-Blanche dans l’escadre d’évolutions et, en 1876, sur l’aviso à hélice le D’Estaing. Enseigne de vaisseau le 1er décembre 1877, instructeur des aspirants sur la corvette-école la Favorite, que commandait son père en 1880, il fit la campagne de Tunisie de 1881 sur le cuirassé Marengo, participa au bombardement de Sfax et à la prise de Gabès. Lieutenant de vaisseau le 15 janvier 1883, il suivit en 1884 les cours de l’École des défenses sous-marines, en sortit avec le brevet de torpilleur et fut affecté en cette qualité sur le cuirassé Amiral Duperré, de l’escadre d’évolutions ; il reçut son premier commandement en 1889 sur le contre-torpilleur 23.

http://www.abcdelacpa.com/30820.jpg

Campagne de Tunisie

Le Général Boyer, M. Alapetite, résident général à Tunis et l’amiral Guepratte et leur état-major (Editeur : ? – 829)

source image : http://www.abcdelacpa.com/30820.jpg

http://www.abcdelacpa.com/30819.jpg

Campagne de Tunisie

Le résident général M. Alapetite l’amiral Guepratte et les officiers des spahis marocains (Editeur : ? – 836)

source image : http://www.abcdelacpa.com/30819.jpg

 

Second du croiseur Forfait en 1891, il commanda la canonnière Caronade de la division navale d’Indochine et participa aux opérations contre le Siam de mai à octobre 1893. Capitaine de frégate le 10 mai 1897, sous-directeur des défenses sous-marines de Brest en 1900, commandant du contre-torpilleur Vautour de la station du Bosphore en 1901-1902, il fut en mai 1902 chef de la 2e section de l’état-major de l’arrondissement maritime de Brest, passa capitaine de vaisseau le 05 février 1904 et prit le commandement du croiseur porte-torpilleurs Foudre, avec lequel il transporta de Cherbourg à Saigon (Vietnam) deux sous-marins et quatre petits torpilleurs.

Il commanda en 1905, dans l’escadre de la Méditerranée, le croiseur cuirassé Jeanne-d’Arc et le croiseur Marseillaise et, de nouveau, en tant que capitaine de pavillon, la Jeanne-d’Arc, fin 1906. Commandant du 2e dépôt des équipages en 1908, il suivit à Brest, en 1909, l’achèvement du croiseur cuirassé Edgar-Quinet sur lequel il conduisit le président Fallières en Hollande, réalisant à cette occasion le premier passage par un grand navire de guerre des écluses d’Ijmuiden et du Nordsee Kanal conduisant à Amsterdam.

Contre-amiral le 2 septembre 1912, il reçut le 16 septembre 1912 le commandement du front de mer à Brest. Au début des hostilités, en 1914, il fut mis à la tête de la division navale de complément rattachée à la 1e armée navale en Méditerranée. Il assura la protection des convois de troupes entre l’Algérie et la métropole ainsi que la surveillance du détroit de Sicile.
Cloche de l’escorteur d’escadre Guépratte
(Photo Thierry David).

L’expédition des Dardanelles

Demandant avec insistance un commandement plus proche de l’action, il fut envoyé à Port-Saïd (Égypte) pour collaborer à la protection des convois britanniques de l’armée des Indes puis affecté, avec sa division, à la force navale britannique de l’amiral Hamilton Carden qui bloquait le détroit des Dardanelles où s’étaient réfugiés les croiseurs allemands, Goeben et Breslau, qui venaient d’accomplir plusieurs actions surprises en Méditerranée occidentale, dont le bombardement de Bône et de Philippeville. Le 3 novembre 1914, avec les cuirassés Suffren et Vérité, appuyés de croiseurs anglais, il bombarda une première fois les forts de l’entrée du détroit. À l’instigation des Britanniques fut décidé le forcement du passage afin d’atteindre la mer de Marmara et d’attaquer Constantinople. L’amiral John de Robeck succéda le 17 mars 1915 à Carden et prit le commandement en chef de la flotte alliée. Le 18 mars 1915 eut lieu l’attaque principale. Guépratte avait demandé l’honneur de commander l’avant-garde (« Si vous le voulez bien, je choisirai l’avant-garde ») et il le fit avec une folle audace, pénétrant le premier dans le détroit à la tête de ses vieux cuirassés. On sait comment la journée aboutit à un échec : trois cuirassés coulés, dont deux anglais et le Bouvet qui avait sauté sur une mine, le Suffren, navire amiral, et le Gaulois gravement endommagés avec plusieurs autres navires. John de Robeck porta à la connaissance des lords de l’Amirauté la manière splendide dont l’escadre française s’était comportée et souligna la grande bravoure avec laquelle son chef l’avait menée au feu dans une action rapprochée : « Splendide malgré l’âge de ses bâtiments, l’escadre française n’est aucunement troublée par ses lourdes pertes. L’Amiral (Guépratte) l’a conduite au feu avec la plus grande bravoure ». Les Anglais qui restèrent ses plus fidèles admirateurs, lui avaient décerné le surnom de Fire-Eater (mangeur de feu) qui lui resta. Le forcement du détroit abandonné, une opération combinée fut mise sur pied et Guépratte y prit part avec la même énergie pendant les combats des 27 mars 1915, 25 et 26 avril 1915 : bataille des Cinq-Plages, débarquements de Sedd-Ull-Bahr et de Koum-Kaleh. Le 13 avril 1915, il écrivit : « Je regrette que la République soit si pauvrement représentée dans une opération de guerre aussi belle.

Il y a une convenance urgente à nous renforcer par de véritables unités de combat ». Partisan obstiné du franchissement de vive force des détroits, mais critiqué du côté français – on alla jusqu’à taxer son impétuosité de folie et sa tactique d’absurde – on se débarrassa de lui en le nommant vice-amiral le 10 octobre 1915 et préfet maritime de l’arrondissement algéro-tunisien à Bizerte (Tunisie).

Il y maintint, grâce à son influence personnelle, la plus stricte discipline malgré les difficultés du moment et, notamment, l’agitation anti-juive de 1917, joua un rôle important dans l’entraînement des troupes serbes (c’est pourquoi Belgrade a une rue de l’Amiral Guépratte), et fit de Bizerte un centre de lutte contre les sous-marins.

À Bizerte, le chef de la musique militaire crée une Marche de l’Amiral Guépratte. Atteint par la limite d’âge en 1918, il fut placé le 30 août 1918 dans la section de réserve, après 47 années de services effectifs, dont plus de 32 à la mer. Il se présenta à la députation sur la liste de concentration républicaine et fut élu le 16 novembre 1919. Il adhéra au groupe de la gauche républicaine démocratique, devint membre des commissions de la marine marchande, de la marine militaire, des régions libérées et d’Alsace-Lorraine, et se consacra aux questions intéressant la marine. Il écrivit : « À toute nation, il faut un chef. La constitution de 1875 a proclamé irresponsable le Président de la République ! C’est un tort ! Dix ans de présidence, non renouvelable, voilà l’idéal ! ». Il fut président du groupe des députés des ports et président de l’association amicale des croix de guerre. N’ayant pas renouvelé son mandat en 1924, il se retira à Brest et continua d’apporter son aide aux oeuvres de la mer et aux campagnes de propagande pour le développement de la marine. Il vint à Ancy-sur-Moselle le 24 mai 1924 (« Je viens dire bonjour à mes cousins d’Ancy »). Il était membre de l’Académie de marine depuis 1921. Les années qui suivirent apportèrent d’éclatants témoignages en sa faveur. Sir Winston Churchill lui écrivit le 24 septembre 1930, à propos du combat des Dardanelles : « Pour votre part vous avez fait honneur à une opération de guerre qui aurait changé l’histoire du monde si elle avait été menée avec une résolution égale à la vôtre ».
Il a publié en 1935 : L’expédition des Dardanelles, 1914-1915. Il avait épousé le 20 août 1883 Thérèse Marie Virginie Gourdan, née le 16 janvier 1865, morte le 7 février 1890, fille d’un capitaine de vaisseau. Ils eurent trois enfants.
http://www.netmarine.net/bat/flf/gueprat/celebre.htm
L’Amiral Guépratte toujours à l’avant …lisez ci-dessous l’article que je viens de traiter dans sa totalité pour une meilleure lecture … __________________________________________________________________________________________________
Le petit Parisien
1933/03/29 (Numéro 20483)  article de Léon Faraut

Les hommes du Jour

L’Amiral Guépratte

Devenir du jour au lendemain, une figure de légende, c’est là un sort rare.
Et quand, le 18 mars 1915, l’Amiral Guépratte accomplissait simplement, bravement, les gestes qui allaient, imposer à l’admiration et faire de lui un de nos héros nationaux, parmi les plus grands et les plus purs, le chef de la division française des Dardanelles était loin de penser qu’il inscrivait son nom dans l’histoire avec un si puissant relief.
Présidant, lundi soir, au Cercle militaire, la fête émouvante que les Bretons de Paris, les anciens combattants des Dardanelles, les Croix de guerre, avaient organisée en l’honneur du héros, M. Georges Leygeus n’eut nul besoin, pour magnifier notre héros, de recourir aux extraordinaires ressources de son lyrisme. Il se borna à rappeler l’exploit dans la forme même dont usa le journal du bord.

L’amiral britannique de Robeck qui commande devant les Dardanelles a décidé de pénétrer de vive force dans la mer Noire et de s’emparer de Constantinople. Avant l’attaque, il demande à l’amiral Guépratte :
- Quel poste choisissez-vous dans le combat ?
- Le premier au danger : l’avant-garde.

Les quatre cuirassés de Guépratte se sont engagés dans les détroits et ripostent comme ils peuvent au feu nourri des canons et des mitrailleuses dont les Turcs et les Allemands ont abondamment garni les rives.
Leur mission accomplie, nos cuirassés se retirent pour céder la place aux navires anglais qui les suivent.
C’est à ce moment que le Bouvet est touché par une mine.
Cependant qu’il coule en quelques secondes, un autre de nos vaisseaux, le Gaulois, est atteint à l’avant.
Une énorme voie d’eau se déclare. Le cuirassé est désemparé et en perdition. A bord, pourtant, chacun garde son calme. L’équipage, en tenue blanche est rangé sur le pont, comme à la parade. La fin s’annonce proche et toute cette activité des torpilleurs, des sous-marins, des chalutiers, des bateaux de sauvetage empressés autour du navire prêt à s’engloutir l’indique assez.
Mais que se passe-t-il ?
Une chaloupe a abordé l’épave.
Cependant qu’à la coupe, le poste rend les honneurs, « la sonnerie » Aux champs retentit. C’est l’amiral Guépratte qui a réussi à rallier le Gaulois. Il entend être avec ses hommes pour partager avec eux le sort du bâtiment.
Il faut lire le télégramme que l’amiral de Robeck envoya à l’Amirauté pour célébrer la bravoure de l’amiral Guépratte et de la Marine française.
Pour nos marins, qui les connaissaient, ce que Guépratte avait fait là n’avait rien de surprenant.
Entré dans la marine à l’âge de quinze ans, Guépratte y avait conquis tous ses grades et sa haute réputation par sa seule valeur, comme jadis les Jean Bart, les Suttren, les Duguay-Trouin.
Mais pour les Anglais, qui le voyaient pour la première fois, l’impression qu’il leur laissa fut extraordinaire.
Ils ne pouvaient comprendre qu’un chef demeurât constamment exposé aux coups de l’ennemi avec son uniforme blanc. Et quand ils eurent constaté que, bien qu’il s’offrît comme une cible, l’amiral Français n’était jamais touché, ils se mirent à l’appeler le « mangeur de feu » et ils donnèrent ce titre à une chanson qui obtint aussitôt la plus grande vogue et qu’ils fredonnent encore
En 1918, l’amiral Guépratte atteignait sa soixante deuxième année et passait au cadre de réserve.
Ce héros allait désormais vivre modestement et simplement.
Peu de temps avant de quitter le service actif, il a été fait grand-croix de la Légion d’honneur.
On m’assur qu’il n’a pas la médaille militaire.
Ce ne peut être là que le fait d’un oubli.
Pourquoi ne le réparerait-on pas ?
Léon Faraut

le_pet12
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6276820.r=GUEPRATTE.langFR
fleche-boule8 dans
Partition marche amiral Guépratte. par V. Rendla – chef de la musique.
http://historic-marine-france.com/cinema/chants.htmpartit11

Prix de vente.12 euros. disponible sur :
http://historic-marine-france.com/cinema/chants.htm

L’amiral Guépratte adresse à la Chambre un appel à la clémence en faveur des mutins de la mer Noire……
nota : j’ai essayé au maximum de transcrire le texte de l’article mot à mot en espérant ne pas avoir écorché certains noms.
Bonne lecture !
fleche-boule8 dans
Le Petit Parisien du 09 Juillet 1922Pendant un an encore le gouvernement pourra user de la grâce amnistiante
AINSI EN ONT DÉCIDÉ LES CHAMBRES AVANT LA CLOTURE DE LA SESSION
Marty et Badina pourront bénéficier de mesures de clémence, de même que les petits commerçants et les petits producteurs condamnés pour des faits de spéculation illicite

Les Chambres ont tenu à se prononcer,avant la clôture de la session parlementaire, sur la question de l’amnistie. Ainsi que nous l’avions fait prévoir, N. Barthou, ministre de la Justice, a déposé hier mâtiné sur le bureau de la Chambre, d’accord avec MM. Maginot et Haiberti. un projet de loi prorogeant pour une période d’un an la faculté accordée au gouvernement d’user de la grâce amnistiante prévue! par la loi du avril 1921.Aux termes de cette loi, les ministres intéressés (Guerre et Marine) auront la faculté pendant un an encore d’examiner les cas d’espèce et de faire bénéficier de mesures gracieuses entraînant l’amnistie tous les condamnés qui leur auront paru dignes d’une remise de l’entier restant de la peine.
Marty et Badina pourront, par conséquent, faire l’objet de propositions de remise de la peine qui leur reste à faire et bénéficier ainsi de l’aministie.

Au cours de la séance de l’après-midi la Chambre, le garde des Sceaux a demandé d’interrompre le débat eu cours pour permettre l’examen immédiat de ce texte.
M.. René Lafarge a donné lecture de son rapport. Puis le débat s’est engagé.

M. Evain.

« Je viens demander au gouvernement la portée du geste qu’il vient d’accomplir.
MM. Marty et Badina seront-ils appelés à bénéficier de la grâce amnistiante ? Je rappellerai à la Chambre, que de très nombreux petits commerçants ont été gravement condamnés par Iras tribunaux sans raison suffisante. Si vous voulez la paix civile, il faut prendre une mesure de clémence envers eux

M. Barthou.

Le projet déposé ne fait que proroger pour un an les dispositions de la dernière loi d’amnistie. Le gouvernement, usant du droit de grâce amnistiante, a largement usé de la. faculté qui lui était donnée.
Ne pouvant faire aboutir une nouvelle loi d’amnistie à cette heure tardive de la session. nous avons pensé nécessaire de proroger les pouvoirs de grâce amnistiante suspendus depuis avril, car le gouvernement n’a pas épuisé les mesures à prendre en vertu de cette disposition.
Nous vous demandons de pouvoir appliquer la grâce à tous les cas qui le mériteraient, après un examen individuel. (Applaudissements rà gauche, bruit.)
Je vous demande d’examiner la question en elle-même. nous sommes prêts à prendre ces responsabilités. Quand nous aurons agi vous nous jugerez. Dans la commission, certains membres se sont intéressés aux petits commerçants et aux petits producteurs.
Le projet en discussion a un but limité, il reste devant la Chambre un projet plus complet que l’on pourra étudier et. compléter.

M. Tardieu.
Vous auriez pu soutenir ce texte il y a six mois.

M. Barthou.

Et j’aurais de même rencontré votre hostilité. Nous allons partir en vacances.
Il faut prendre une décision pour les petits commerçants et les petits producteurs, vous vous prononcerez sans tarder.

M. Thomson.
N’oublions pas que les petits producteurs et que les petits commerçants ne sont pas tous poursuivis pour spéculation illicite. lls ont droit a la grâce amnistiante.

M. Barthou.
Il faut également se préoccuper de la loi sur la spéculation illicite, dont l’effet disparait avec le mois d’octobre. Un projet de, prorogation est également nécessaire, à ce point de vue, pour continuer les poursuites
C’est à l’occasion de ce dernier projet qu’il sera possible de prendre les mesures demandées par M. Evain et d’accorder la grâce amnistiante pour les petits commerçants et les petits producteurs (Exclamations sur divers bancs. )
Je suis ici pour soutenir le projet que M. le ministre de la Guerre serait le premier à défendre, s’il pouvait être ici.

M. Balanant.
Peut-être pas.

M. Barthou.
Je parle ici au nom du gouvernement et si M. le président du Conseil n’était pas là, je dirais le gouvernement en a décidé ainsi.
M. Balanant.
Je vous demande d’expliquer l’origine de ce projet. On veut gracier tous les mutins Ide la mer Noire. Je fais une distinction entre les simples marins et les meneurs nous voulons savoir à quoi nous allons aboutira {Applaudissements sur divers bancs. Bruit.)
M. Barthou.
Pourquoi cette question n’est-elle pas venue plus lot ? me demandet-on. Parce que l’ordre du jour de la Chambre ne l’a pas permis.
Quant à la seconde question de M. Balanant. je réponds franchement Je ne vous répondrai pas. » Nous vous demandons la faculté d’user de la grâce amnistiante. Faites confiance au gouvernement. Je n’ai pas à examiner ici des cas particuliers. (Exclamations à droite.)
J’abdiquerais la prérogative même du gouvernement si je vous répondais.
Le gouvernement reste Mêle à la pensée qui l’avait inspiré en soutenant le projet d’amnistie il vous demande de lui maintenir la faculté de grâce amnistiante.

M. André Lefèvre.
Je ne demande pas sur qui portera la grâce amnistiante, mais J’estime que, faisant une loi, nous pouvons y inscrire qui nous voulons.
Vous aviez déjà, il y a un mois, la faculté de grâce amnistiante. Pourquoi l’avoir laissée mourir sans avoir le temps d’examiner les dossiers; un mois a passé depuis son expiration. Je demande pourquoi on revient maintenant sur
la question? Si nous vous rendons ce droit, il faudrait au moins l’élargir. (Applaudissements sur certaina bancs.)

M. Barthou
Le projet d’amnistie a été déposé par. M. Briand en janvier dernier.
Depuis, on a usé de la grâce amnistiante, dans 2 095 cas.
M. Lefèvre a été ministre de la Guerre et il sait que certaines affaires exigent un examen long et attentif en même temps que des délais. On semble indiquer qu’il ne reste que drux ou trois affaires à examiner; en réalité, il y en a des milliers. (Applaudissements.)

M. Ringuier.
Depuis un mois, il y a eu le vote du Sénat, voilà la raison du projet actuel.

M. Lefèvre.
Pourquoi n’avoir rien fait depuis un mois ?

M. Barthou.
Parce que la commission de la Chambre était saisie de l’amnistie et que nous espérions voir aboutir ce texte. Je dois ajouter que si des amendements sont présentés pour élargir la grâce amnistiante, le gouvernement les acceptera dans toute la mesure du possible.

M. Rollin.
Je voterai le projet. J’ajouterai que j’aurais déjà voté l’amnistie des mutins de la mer Noire, si on n’avait pas voulu a l’extrême gauche en faire une apothéose (Applaudlssemcnts.)
mais je demande qu’on ajoute au texte une mesure en faveur des petits commerçants et des petits producteurs.

M. Poincaré.
Tout d’abord pour les petits commerçants et pour les petits producteurs, on avait proposé un amendement comportant amnistie ; le gouvernement ne pouvait accepter cela, puisqu’il y a un projet sur l’amnistie différent de celui-ci.
Mais pour donner satisfaction à la préoccupation de nombreux membres de l’ Assemblée qui désirent régler immédiatement cette question, le débat sur l’amnistie ne pouvant se produire avant la séparation des Chambres, le président du Conseil accepte d’introduire dans le projet en discussion une disposition pour étendre le bénéfice de- la grâce amnistiante aux petits commerçants et petits producteurs poursuivis pour spéculation illicite.

M. Brousse
L’amnistie sera-elle appliquée aux déserteurs et aux insoumis ?

M. Barthou.
Le gouvernement. en aucun cas, n’appliquera le droit de grâce ni aux déserteurs, ni aux insoumis.

L’amiral Guépratte adresse à la Chambre un appel à la clémence en faveur des mutins de !a mer Noire.
Soumis, dit-il, à des influences délétères, ces hommes méritent de la pitié. Marty, ce malheureux officier a été sous mes ordres quand j’étais enseigne de vaisseau, je l’ai vu dans le service, il avait des qualités qui m’inclinent à la clémence.
L’amiral Guépratte, applaudi à gauche, lit une lettre reçue par lui d’un officier camarade de Marty, qui plaide sa cause et réclame pour lui la pitié.

La Chambre adopte l’article unique qui accorde au gouvernement une prorogation de droit de grâce amnistiante
et y ajoute une disposition qui étend Le bénéfice de la grâce amnistiante aux petits commerçants et petits producteurs
condamraés par application de la loi sur la spéculation illicite. Puis elle se trouve en présence d’un amendement de M. Balanant qui propose que soient exclus du bénéfice de la grâce amnistiante les condamnés ayant rang d’officier.

Il ne faut pas que ce projet, dit-il, puisse bénéficier à un homme qui, ses lettres l’ont prouvé, n’a aucun repentir de son crime.
Je ne veux pas que la grâce soit accordée sous la menace de certains je ne veux pas d’un gage aux communistes. Je demande à la Chambre de prendre ses responsabilités. (Applaudissements sur certains bancs.)

M. Bahthou.
Je ne pensais pas que ce projet d’apaisement susciterait une aussi vive attaque J’ai signé le projet sur l’amnistie et j’en revendique la responsabilité.
J’ai été ministre de la Guerre aux heures les plus graves. J’ai connu dans ce poste des dossiers bien graves. Notre jeune collègue ne connaît pas cela. Je ne m’inspire que de ma conscience et je ne joue pas ce jeu de bascule que l’on prétend.
Le gouvernement s’est prêté à ce qui pouvait raisonnablement améliorer le projet, mais il faut s’en tenir là.
Serait-il admissible qu’ayant coté le principe de l’amnistie, on lui oppose aussitôt une exception ?

M. Le Prince Murat.
Oui!

M. Bahthou.
Si vous vouiez faire une véritable amnistie, laissez au gouvernement sa liberté d’appréciation. Je vous demande, au nom du gouvernement, de voler le projet.

M. Le Prince Murat..
J’ai servi pendant quinze ans, et je vous dis Vous faites une mauvaise action. » (Exclamations, bruit.)

M. Barthou.
Qui que vous soyez, Monsieur, je ne vous permets pas de dire que je commets une mauvaise action. (Vifs applaudissements.)

M. Tardieu.
Depuis mars vous n’avez rien fait pour faire voter l’amnistie et brusquement vous trouvez le temps de ce débat libérateur.
(Bruit.) Le gouvernement a varié d’attitude à propos du projet de loi sur l’amnistie. Ce que nous avons entendu nous fait craindre que cette manoeuvre ait un but.
Au lendemain d’un débat qui nous a montré l’extrême gauche peu encline à l’apaisement vous vous tournez vers ce côté e l’Assemblée. le n’accepte pas votre projet car vous aviez !e temps de nous apporter autre chose. (Applaudissements sur certains bancs)

M.. Balanant.
On nous demande ce projet, uniquement pour amnistier un officier et faire plaisir aux communistes. (Bruit.)

M. Barthou.
Je déclare qu’après en avoir reçu mandat du président du Conseil et du gouvernement, je repousse l’amendement de
M. Balanant au nom du gouvernement.

fleche-boule8 dans Après pointage, l’amendement Balanant
est repoussé par 312 voix contre 212
L’ensemble du projet est adopté.

n0605010

 

 

 

 

L’Amiral Guépratte accueille les Serbes à Bizerte

La Presse (Paris. 1836)
1916/01/15 (Numéro 8554)
Voir la page complète au bas du post

L’article :
si des erreurs de transcription sont notées, elles sont dues à la mauvaise qualité de l’image.
guepra13

Transcription de l’article ci-dessus :

Un second convoi débarque à Corfou
La fureur allemande

Amsterdam 13 janvier
Les nouvelles du débarquement à Corfou des Français a causé une violente colère en Allemagne.
Un télégramme d’Athènes à la Frankfurter Zeitung ( journal allemand ) déclare que cela a soulevé l’indignation allemande au plus haut point.
Le kaiser a donne l’ordre d’envoyer au roi Constantin sa prostestation personnelle et rend la Grèce responsable (Daliy mail)

Bizerte, 13 janvier
Un second convoi de Serbes a débarqué ce matin à 5 heures 30 au milieu de l’enthousiasme général ; les troupes rendaient les honneurs.
L’amiral Guépratte a réçu les officiers au cercle militaire.
Les Serbes sont casernés au quartier (Farre -> sans doute à Ferryville près de Bizerte???? je ne veux rien confirmer

selon les articles trouvés retraçant leur présence à l’hôpital de Ferryville, article à consulter dans  Les Serbes, la France et …Bizerte…)
où ils sont l’objet de soins attentifs

(plus de détails sur :     Les Serbes, la France et …Bizerte… )

guepra12

fleche-boule8 dans

Le Général GOURAUD

Classé sous — milguerres @ 8 h 32 min
 Le Général GOURAUD 446874251pxHenriGouraudMaroc
Le Général GOURAUD1867-1946

Henri Gouraud est né à Paris, rue de Grenelle, le 17 novembre 1867. Il est le fils du Docteur Xavier Gouraud, médecin des Hôpitaux et de Marie Portal.

Les Gouraud sont originaires de Vendée. Ils quittent le Pays à la Révolution pour Angers, puis Paris. Ils sont médecins de père en fils. Quant aux Portal ils sont de Rouen.

Le docteur et madame Gouraud ont six enfants. Après Henri viennent Françoise qui sera religieuse, Joseph prêtre, Pierre officier, Marie-Thérèse catéchiste et Xavier médecin.

Henri reçoit dans sa famille et au collège Stanislas, où il fait ses études, une solide éducation marquée par une foi profonde, le sens du devoir et de la discipline.

On parlait peu de l’Armée alors chez les Gouraud. La vocation militaire d’Henri est toute personnelle. Elle s’éveille avec l’occupation qui suit la défaite de 1870. Henri a quatre ans; Il écrira bien plus tard : « Je me vois encore, assis par terre dans la rue, avec au dessus de moi un immense cheval blanc monté par un Uhlan . Sa vocation coloniale remonte à la découverte qu’il fait un jour, à l’abandon dans le bûcher familial, des armes ramenées d’Afrique par son grand oncle, officier, mort des fièvres à Constantine en 1848. Plus tard le général Gouraud mettra ces armes à l’honneur parmi ses propres trophées.

Mais c’est surtout par la lecture de l’histoire que sa vocation se développe. A l’âge de douze ans, Henri fait devant sa famille étonnée, le plan de la bataille de Marengo. Plus tard il obtient le premier prix d’Histoire et de Géographie au Concours Général qui réunissait à cette époque, établissements publics et privés. Il prépare Saint Cyr à la « Corniche » de Stanislas, qui, par la suite, portera son nom. Il est reçu au Concours de 1888 avec la promotion du « Grand Triomphe ». Nom prédestiné puisqu’elle comprendra par la suite soixante officiers généraux.

A sa sortie de l’école, Gouraud espérait partir outremer; mais son père s’y oppose, craignant la mauvaise influence de l’infanterie de marine sur son fils. Gouraud respecte la volonté paternelle. Il est affecté au 21e Bataillon de Chasseur à pied à Montbéliard. C’est un heureux choix; à la tête du bataillon se trouve le Commandant Billet, admirable officier qui sait compléter sur le terrain la formation reçue à l’école.

I – L’AFRIQUE

Au bout de trois ans, le lieutenant Gouraud étouffe dans une garnison de métropole; sa vocation est toujours aussi forte; il l’a entretenue en lisant les récits des campagnes qui ont lieu en Asie et en Afrique.

En 1894, la conquête des territoires qui formeront plus tard l’Afrique Occidentale Française, est entrée dans une phase active. Gouraud demande à y partir. Il est affecté au Soudan, l’actuel Mali.

Très vite l’accord se fait entre le jeune officier et le pays. Sa santé robuste s’accommode d’un climat qui en éprouve bien d’autres. Il sympathise avec les habitants dont il apprécie la gaieté, le courage et la loyauté. Dans ses « Souvenirs d’un Africain », écrits beaucoup plus tard, il fera souvent leur éloge.

De 1894 à 1911, à l’exception de courts séjours en métropole, Gouraud est en permanence en Afrique. Il y acquiert l’expérience du combat; il s’y révèle comme un chef de guerre efficace et heureux; il s’y forme comme un administrateur et organisateur; il y connaît la gloire. Un avancement rapide et des décorations sanctionnent ses états de service. Parti comme jeune lieutenant en 1894, dix-sept ans plus tard lorsqu’il est affecté au Maroc, il a déjà quatre ans de grade de colonel et il est commandeur de la légion d’honneur.

Le premier séjour de Gouraud au Soudan (1894-1896) se déroule dans les différents postes de la ligne de communications qui unit le Sénégal au Niger.

De 1894 à 1899 Gouraud est affecté au sud du Niger, dans la région qui constitue maintenant la Guinée, la Haute-Volta, la côte d’Ivoire, le Ghana et le Bénin.

De 1900 à 1902 il est au Niger, appelé alors le territoire de Zinder.

De 1904 à 1906 il commande le territoire du Tchad et de 1907 à 1910 la Mauritanie.

Retracer les étapes de la carrière de Gouraud tout au long de ces années d’Afrique dépasserait le cadre de cette biographie. Le général Gouraud l’a fait lui-même dans ses « Souvenirs d’un Africain ». Mais il faut mentionner ici la prise de Samory qui l’a rendu célèbre et la campagne de la Mauritanie, dont il disait lui-même qu’elle avait été la plus dure de toutes ses campagnes.
Samory

Samory était le fils d’un marchand. Par bravoure, sa vigueur physique et morale, par ses qualités d’intelligence et de ruse, il était parvenu à conquérir, au sud Niger, un empire comme la moitié de la France..

En 1898 malgré plusieurs engagements victorieux avec ses lieutenants, l’Almamy Samory reste insaisissable. Il dispose de forces nombreuses, estimées à 4000 « sofas » armés de fusils à tir rapide. Pour échapper aux forces françaises qui le traquent, il se réfugie dans la forêt vierge où il est poursuivi. Le 21 septembre 1898 un premier accrochage l’affaiblit. Le commandant de Lartigue qui dirige les opérations, concentre ses forces disponibles à Nzo, petit village situé à l’extrémité sud-est de la Guinée; mais un gros détachement ne peut subsister longtemps dans la forêt : Le commandant de Lartigue envoie, sous les ordres du capitaine Gouraud, une reconnaissance forte de 200 combattants, avec une mission de poursuivre Samory et de le rejeter de préférence vers le sud ou l’ouest où l’attend le reste des forces.

Sous une pluie continuelle, Gouraud s’enfonce dans la forêt vierge. Il retrouve la trace de Samory; Gouraud décide de remonter cette piste qui le mènera à son adversaire. Le 28 septembre il parvient en vue du campement de Samory; il semble bien que celui-ci ignore la présence des français; il n’imagine pas qu’on puisse le poursuivre par ce chemin.

« Peu à peu s’est formée dans mon esprit l’idée que l’occasion s’offre de porter à Samory un coup suprême et ma résolution est prise … L’étoile de l’Almamy semble pâlir, mais son prestige ne peut finir que par sa mort ou sa capture. S’il est tué au fond de la forêt vierge, personne ne le croira et un beau jour un autre Samory surgira… Il faut donc le ramener vivant… Il ne faut donc pas de combat, ce qu’il faut c’est la surprise totale. »

Gouraud donne ses ordres. Le 29 septembre 1898, à 7 heures du matin, sans un coup de feu, ses tirailleurs capturent Samory et neutralisent son armée, forte de 600 fusils à tir rapide et de 1000 fusils à pierre, sans compter les 50 000 personnes qui l’accompagnent.

Ce fait d’arme, qui met fin à seize années des luttes cruelles, a un grand retentissement en France où le capitaine Gouraud reçoit un accueil enthousiaste lorsqu’il rentre en 1899.

Campagne de l’Adrar

En novembre 1907, promu Colonel, Gouraud est nommé Commissaire du Gouvernement Général en Mauritanie, avec résidence à Saint-Louis du Sénégal.

Entre le Sénégal et le Maroc, la Mauritanie constitue une vaste zone aride peuplée d’éleveurs, de commerçants et de guerriers qui lancent des « razzia ». Dans la seule année 1908, trois officiers, cinq sous-officiers et cent trente-quatre tirailleurs sont tués par les guerriers dans la partie sud de la Mauritanie. La clé de la situation est au nord dans l’Adrar, où ces guerriers se réfugient entre deux raids; longtemps le Gouvernement français se refuse de les y poursuivre: il s’y décide enfin en septembre 1908.

Depuis un an qu’il est là, Gouraud a longuement réfléchit à cette campagne; il a parcouru le sud de la Mauritanie; il s’est familiarisé avec les conditions très dures du combat dans ces régions. Sa mission est difficile et périlleuse; le pays est immense et inconnu; les points d’eau y sont rares et le climat hostile. Les guerriers mauritaniens sont nombreux et très mobiles; ils disposent de fusils à tir rapide.

La colonne est lourde et lente: 800 fantassins et seulement 200 hommes montés; elle est tributaire, pour ses ravitaillements, de bases situées à plus de quatre cent kilomètres avec lesquelles les communications ne se font que par coureurs.

La colonne quitte la basse Mauritanie en décembre 1908; elle doit livrer trois combats sérieux avant de pénétrer dans Atar, la capitale de l’Adrar, qui fait sa soumission le 9 janvier 1909. Le printemps et l’été sont occupés à pacifier la région par une combinaison d’actions politiques et d’actions militaires souvent meurtrières. Mais, vers le nord, les guerriers continuent à menacer. En septembre 1909, Gouraud les poursuit jusqu’à la Koudiat d’Idjil, l’actuel site de la Miferma et les dispersent dans le désert.

Au Maroc

Après avoir suivi les cours du centre des Hautes Etudes Militaires, le colonel Gouraud part en 1911 au Maroc où il débarque le 2 mai. Fez est alors bloquée par des tribus révoltées contre le Sultan. Chargé de conduire à la colonne Moinier ses convois de ravitaillement, le colonel Gouraud doit livrer trois combats avant de le rejoindre.

En 1912, il accompagne à Fez le général Lyautey, nommé Résident Général au Maroc; il reçoit le commandement de la ville après l’attaque de nuit du 25 mai au cours de laquelle les rebelles ont pénétré jusqu’au coeur de la cité. Le 1er juin, il sauve à nouveau Fez investie par les tribus au combat d’Hadjera et Kohila qui lui vaut quelques jours après les étoiles de général de brigade. Il est alors chargé du commandement de la région de Fez.

Nommé en mai 1914 au commandement des troupes du Maroc occidental, le général Gouraud doit livrer plusieurs combats pour assurer la liberté des communications avec l’Algérie par la trouée de Taza.

II – LA GUERRE
L’Argonne

Mais la guerre éclate en Europe. Gouraud ne peut rester au Maroc; s’il est militaire c’est pour effacer la défaite de 1870. Il rentre en France à la tête de la 4e brigade marocaine envoyée en renfort sur le front français. Il est nommé général de division et reçoit le 15 septembre le commandement de la 10e D.I.

C’est une tâche difficile. Au contact de l’ennemi dans la région de Vauquois, cette division a subi de violentes attaques. Ses pertes sont importantes; son moral est ébranlé; son chef a été tué le 6 septembre. Par son activité incessante, Gouraud redonne une âme à cette troupe désemparée. Par la suite le 10e D.I. est engagé 10 Km plus à l’ouest au « Four de Paris » ; elle est violemment attaquée le 7 janvier 1915. Gouraud a l’épaule traversée par une balle en allant visiter des unités en ligne; il refuse de se faire évacuer.

Le 23 janvier 1915, le général Gouraud est nommé au commandement du Corps d’Armée Colonial, en secteur dans la région de Beauséjour-Massiges. Il participe avec cette grande unité aux nombreux combats de cette première bataille de Champagne.
Aux Dardanelles

Au début de 1915, les gouvernements de l’Entente ouvrent un nouveau front en orient. Les troupes françaises et britanniques débarquent à l’extrémité de la presqu’île de Gallipoli mais se trouvent bloquées dans un triangle de 5 km de côté.

Au printemps, à la demande des Anglais, la France envoie de nouveaux renforts. Le 15 mai 1915, le général Gouraud est nommé au commandement du Corps Expéditionnaire Français aux Dardanelles. Les troupes alliées livrent à l’armée turque des combats les 4, 21 et 30 juin sur un terrain très difficile. Au soir du combat du 30 juin, en allant visiter à l’ambulance les blessés de la journée, Gouraud est à son tour grièvement blessé par un obus de gros calibre qui tombe à ses pieds. Le souffle le projette en l’air; par chance il retombe sur un figuier; on le ramasse inanimé; un bras broyé, les jambes et le bassin brisés.

Sur le navire hôpital qui le ramène en France, la gangrène se déclare; il faut l’amputer du bras droit. Il ne le dira à sa mère , venue l’accueillir à la gare de Lyon, qu’au moment où, allongé sur son brancard, il l’embrassera en la serrant très fort avec le seul bras qui lui reste. Monsieur Poincaré, président de la République, le décore de la Médaille Militaire sur son lit d’hôpital.

Grâce à sa robuste constitution Gouraud se rétablit rapidement. A peine sur pied, il se rend en Italie remettre la Grand Croix de la légion d’honneur au Général Cadorna, commandant en chef de l’armée italienne. Le 11 décembre 1915, il est nommé au commandement de la IVe Armée en Champagne.
En Champagne

1916, c’est l’année où se concentrent à Verdun les efforts des deux adversaires. Ailleurs c’est le calme; mais il faut maintenir en condition les unités pour des opérations qui peuvent reprendre d’un jour à l’autre.

Le général Gouraud se consacre entièrement à cette tâche. Il impose à son état-major de satisfaire en priorité les demandes de toute nature des unités combattantes, notamment celles des unités de réserve générale qui changent fréquemment d’Armée et dont on s’occupe peu ailleurs. Il crée sur les arrières de son armée des écoles où sont étudiées les armes nouvelles, corrigées les mauvaises habitudes et perfectionnées les méthodes de combats. Par une série de coups de main soigneusement préparés, il maintient l’intégrité du front et entretient l’agressivité des combattants. Par des visites incessantes dans les tranchées et dans les camps d’instructions, il est en prise directe avec le soldat et l’officier et leur communique sa foi.

Ainsi pendant cette année 1916 « Gouraud va créer un outil de premier ordre et acquérir la confiance du soldat » .

Hélas! l’épreuve n’épargne pas sa famille. Le 14 octobre 1916, pendant la bataille de la Somme, son jeune frère, le commandant Pierre Gouraud , cavalier passé dans l’infanterie pour prendre une part plus active au combat, tombe glorieusement au Champ d’Honneur dans les rangs du 67e régiment d’infanterie.

Intérim au Maroc

Ce n’est pas sans regret que Gouraud quitte la Champagne pour partir au Maroc. Pressenti pour le Ministère de la Guerre, Lyautey subordonne son acceptation au fait qu’il sera remplacé à Rabat par son « cher Gouraud ». Celui-ci ne peut que s’incliner. Mais Lyautey ne peut s’habituer aux « parlotes » de la vie politique. Il revient au Maroc. Gouraud reprend avec joie en juin 1917 le commandement de la IVe Armée et continue à préparer celle-ci aux futurs combats.
Bataille du 15 juillet 1918

La Révolution russe d’Octobre 1917 donne aux Allemands une chance de terminer la guerre en 1918 avant l’arrivée massive en Europe des troupes américaines. Ils ont mis au point une tactique nouvelle : écraser la première ligne adverse sous des feux massifs d’artillerie, puis accompagner les troupes d’assaut par un barrage roulant se déplaçant selon un horaire fixe.

Cette tactique se révèle efficace au cours des offensives de printemps. La parade, conçue par le général Pétain, comporterait l’abandon temporaire de la première ligne en cas de sérieuse menace d’attaque. Ainsi le bombardement initial tomberait dans le vide. Mais cette manoeuvre se heurte à la mentalité de l’époque d’après laquelle la défense de chaque pouce de terrain est un dogme sacré.

Seul de tous les commandants d’Armée, Gouraud, convaincu par le colonel Prételat, son chef d’état-major, met en oeuvre l’idée du Général Pétain. Cette manoeuvre qui paraît simple aujourd’hui, est en réalité délicate et complexe. Si les indices d’attaque sont sérieux, la grande masse des combattants doit, à la tombée de la nuit, se replier de 3 à 5 km sans alerter l’ennemi pour remonter en ligne avant le jour si rien ne s’est produit.

Alors que son état-major en met au point l’exécution, Gouraud parcourt inlassablement les unités, explique la manoeuvre et communique à tous la confiance qu’il a dans son succès. Au début de juillet, la IVe Armée accueille dans ses rangs la 42e Rainbow Division, l’une des premières grandes unités Américaines arrivées en France, dont le chef d’état major est le Général Mac Arthur.

Les indices d’attaque se multiplient; par deux fois les premières lignes se replient sans que l’attaque ait lieu. Certains commencent à douter de son imminence tant le front est calme. Gouraud doit dissiper les doutes et ranimer les courages. Il le fait si bien que lorsque l’attaque Allemande se déclenche enfin, les soldats l’attendent avec une mentalité de vainqueurs.

Le 15 juillet 1918 à 4 heures 15 du matin, l’infanterie allemande sort de ses tranchées. Alertées par des prisonniers pris la veille, les troupes ont pris leurs dispositions de combat sur la position arrière prévue. Les vagues d’assaut rencontrent d’abord l’énergique résistance de groupe de combat isolés, laissés sur place en enfants perdus. Le barrage roulant allemand n’en continue pas moins son avance et décolle peu à peu son infanterie. Celle-ci est obligée de descendre dans le dédale des boyaux sous la violence des feux. Lorsqu’elle parvient au contact du gros des forces, l’attaque allemande est déjà désunie est n’est plus précédée par le masque protecteur de son barrage. Elle vient de briser contre le mur de nos troupes; les réserves allemandes n’en continuent pas moins à progresser et viennent buter contre les premières vagues. Le désordre s’installe chez l’ennemi.

Sur son observatoire du Blanc Mont (là où se trouve à l’heure actuelle le monument Américain) Guillaume II, l’empereur d’Allemagne, venu spécialement assister au déferlement victorieux du « friedensturm » (l’assaut de la paix), se morfond et s’impatiente. Dès 4 heures du soir, l’offensive allemande est définitivement brisée avec de lourdes pertes. Le soir même Gouraud écrit à sa soeur : « Dans les regards des soldats j’ai senti vibrer l’âme de l’Armée ».

Cette bataille est le tournant de la guerre. Trois jours plus tard, le 18 juillet, les armées alliées prennent l’offensive et la conservent jusqu’à la victoire.

L’offensive du 26 septembre 1918

Le 26 septembre 1918, la IVe Armée prend à son tour à l’offensive générale. Le Général Gouraud dira par la suite avec quelle inquiétude il lançait ses soldats, installés depuis quatre ans dans la boue de Champagne, à l’assaut des positions allemandes fortifiées sur une profondeur de 17 km.

La bataille est très dure jusqu’au 10 octobre. Les 2e et 36e divisions américaines s’illustrent dans la conquête du blanc Mont : Les Allemands décrochent pour se rétablir sur l’Aisne, dont la vallée est inondée. Nous en forçons les passages. L’armistice du 11 novembre 1918 arrête la IVe Armée à Sedan.

Celle-ci est alors désignée pour s’installer dans la partie nord de l’Alsace libérée; le général Gouraud a l’honneur d’entrer à Strasbourg le 22 novembre 1918 : la population fait un accueil délirant au premier général français qu’elle voit depuis près de cinquante ans.

Au milieu de la joie générale. Gouraud garde pour lui sa tristesse. Le jour même de son entrée à Strasbourg sa mère s’éteint à Meudon. Il avait avec elle une grande intimité; c’est à elle que, d’Afrique, il envoyait fidèlement de longues lettres. Il dispose sur son cercueil les fleurs de son triomphe.

En décembre 1918 le général Pétain remet au général Gouraud la Grand Croix de la légion d’Honneur sur la place Kléber, à Strasbourg.

Gouraud reste en Alsace jusqu’en octobre 1919.

III – AU MOYEN ORIENT

Le général Gouraud est alors envoyé par Monsieur Clemenceau, Président du Conseil, comme Haut Commissaire de la République en Syrie et en Cilicie et Commandant en Chef de l’Armée du Levant.

En acceptant de la société des Nations le Mandat pour la Syrie, la France assumait une mission éloignée de sa politique traditionnelle de protection des Chrétiens des Echelles du Levant. C’était en outre une mission difficile; conduire à l’indépendance une population très divisée du point de vue ethnique et religieux, impatiente de secouer le joug de plusieurs siècles de servitude. En outre cette région était l’enjeu de convoitises multiples que soulevait le démantèlement de l’Empire Ottoman.

Action militaire et politique

Le général Gouraud débarque à Beyrouth le 21 novembre 1919; il y reçoit un accueil chaleureux. Mais la situation politique est confuse. En Turquie, Mustapha Kemal s’empare peu à peu d’un pouvoir que le Sultan laisse échapper; un sursaut de patriotisme réveille l’armée turque, que l’armistice de Moudros n’a pas désarmée.

Face aux agressions venant de part et d’autres, une puissante action militaire s’imposerait; mais au début nos forces sont très insuffisantes. Gouraud aborde ces problèmes avec méthode et détermination.

Après avoir longtemps cherché à s’entendre avec Fayçal, Gouraud le met hors de cause le 21 juillet 1920, au combat de Khan Meisseloun.

Il est possible d’amorcer l’organisation politique de la plus grande partie des territoires sous mandat français. L’Etat du bilan est créé le 1er septembre 1920. Quelques semaines plus tard, les Etats de Damas et d’Alep et le territoire des Alaouites sont crées à leur tour.

Mais l’opposition à la présence française au levant reste violente; le 23 juin 1921 la voiture du Haut Commissaire tombe dans une embuscade sur la route de Damas à Kenitra; le commandant Branet est tué à côté du chauffeur; le Gouverneur de Damas est blessé à côté du Général dont la manche vide est traversée par une balle; les agresseurs s’enfuient en Transjordanie.

Au nord, face à la Turquie, une guerre meurtrière se déroule depuis le début de 1920 en Cilicie et sur les « confins militaires ». Celle-ci est jalonnée par les noms douloureux et glorieux de Marache, Ourfa, Ain Tab… A Beyrouth le Haut Commissaire met en oeuvre la politique décidée à Paris. En octobre 1921, par l’accord d’Angora, la Turquie s’engage à respecter la frontière de la Syrie et récupère la Cilicie dont le statut politique n’avait pas encore été fixé.
Action administrative et culturelle

Le général Gouraud n’avait pas attendu la solution des problèmes militaires et politiques pour entreprendre la réorganisation du pays. Celle-ci progresse de façon continue pendant les trois années de sa présence au levant.

L’administration locale, guidée initialement par des conseillers français, se met en place. Les services judiciaires sont réformés; une cour de cassation est créée; l’ordre des avocats est constitué; le casier judiciaire est établi; la douane est réorganisée; le cadastre est créé…

Les oeuvres d’instruction et d’assistance sont développées; depuis le début de 1920 jusqu’à la fin 1921, le nombre des écoles passe de 300 à plus de 950; de nombreux dispensaires, orphelinats et ateliers sociaux sont créés. L’Hôtel Dieu de Beyrouth est construit.

Un service archéologique est créé; l’armée lui prête souvent son concours; les premières fouilles donnent des résultats intéressants. Un institut d’Archéologie et d’Art Musulman est installé à Damas, dans le palais Azem. Plus tard à Paris , l’Académie des inscriptions et belles lettres recevra le général Gouraud parmi ses membres.

L’infrastructure du pays est remise en état; de nombreuses routes sont refaites; d’autres sont ouvertes; 70 ponts et 200 aqueducs sont reconstruits; le port de Beyrouth est dégagé de ses épaves; celui de Tripoli reçoit un appontement; les travaux du port d’Alexandrette sont commencés. La vie économique prend un nouvel essor ce qui permet l’organisation à Beyrouth d’une foire exposition au printemps de 1921.

Mais la Syrie est loin de Paris où le Gouvernement est confronté à des problèmes vitaux : La reconstruction du pays au lendemain de la guerre; les réparations et les garanties à obtenir de l’Allemagne. Outre-mer, le Maroc, plus proche et mieux connu, intéresse plus l’opinion française que la Syrie. Chaque année le général Gouraud doit se rendre à Paris pour plaider la cause du Mandat; il le fait avec prestige; pendant la discussion du budget de 1922, assis au banc des Commissaires du Gouvernement, il est applaudi par les députés. Mais l’année suivante la politique d’austérité s’accentue; le général Gouraud estime alors que les moyens qui lui sont accordés, les moyens militaires notamment, ne lui permettent pas de remplir sa mission en face d’une armée Turque qui se concentre sur la frontière de la Syrie. Il demande à être remis à la disposition du ministre de la guerre.

Lorsqu’il rentre à Paris en octobre 1922, Il peut être fier de l’oeuvre accomplie pendant trois ans. Monsieur Poincaré, Président du conseil, salue en lui  » le pacificateur et l’organisateur de la Syrie ».


IV – PARIS

Le général Gouraud est alors nommé membre du conseil Supérieur de la guerre. Au cours de l’été 1923, les anciens combattants de la Rainbow Division l’invitent à présider conjointement avec le général Pershing, leur congrès qui a lieu le 15 juillet, jour anniversaire de la bataille victorieuse à laquelle la Rainbow Division a pris part cinq ans plus tôt. Le général Gouraud visite à cette occasion une grande partie des Etats-Unis. Il apprend au cours de son voyage sa nomination au poste de gouvernement Militaire de Paris. Le président des Etats-Unis étant mort, il représente à ses obsèques le Gouvernement de la République en tant qu’Ambassadeur Extraordinaire.
Gouvernement militaire de Paris

Le 3 septembre 1923, le général Gouraud prend possession du gouvernement militaire de Paris, poste qu’il conservera pendant quatorze ans.

Dans ces hautes fonctions, il reste pénétré de la reconnaissance due aux simple soldats qui sont, avait-il écrit un jour, « les principaux ouvriers de la victoire ». Il n’est pas de la semaine où il n’assiste en plus des cérémonies officielles, à un grand nombre de manifestations d’Anciens Combattants. Lorsqu’il rencontre dans la rue, parfois dans le métro un médaillé militaire il va vers lui, lui serre la main et lui demande où il a gagné sa médaille. Il propose au Ministre une sonnerie aux Morts analogue à celles qui existent dans les armées américaines et britanniques; celle-ci sera adoptée. En 1922 étant encore en Syrie, il s’était préoccupé de matérialiser la reconnaissance de la nation envers ses Combattants de Champagne. Il recueille les fonds nécessaires pour faire élever le Monument de Navarin, dont il pose la première pierre le 4 novembre 1923, avec Monsieur Myron T.Herrick, Ambassadeur des Etats-Unis et qu’il inaugure le 28 septembre de l’année suivante. Par la suite il vient chaque année en pèlerinage en Champagne. Les anciens parmi nous se souviennent encore de la belle cérémonie nocturne du 15 juillet 1928, dixième anniversaire de la bataille. Pour assurer la pérennité de ces manifestations, il crée en 1928 l’Association du Souvenir aux Morts des Armées de Champagne et en 1933 la Fondation de Monument aux Morts des Armées de Champagne et Ossuaire de Navarin.

Le peuple de Paris lui témoigne une véritable vénération; il aime sa nature chevaleresque, la franchise et la simplicité de son attitude, l’intransigeance de son patriotisme. Au cours des défilés du 14 juillet et du 11 novembre, dès que le Général Gouraud apparaît, monté sur son cheval gris, malgré les anciennes blessures qui le font cruellement souffrir, il est acclamé avec enthousiasme. Dans les moments difficiles où s’affrontent les idéologies différentes, dans un Paris passionné où retentissent des manifestations contraires, son bon sens, son patriotisme, son loyalisme pèsent d’un grand poids pour le maintient de l’ordre.
Voyages

La notoriété du général Gouraud est telle que de nombreux pays souhaitent sa visite. Il n’est pas d’année où il ne fasse un ou plusieurs voyages à l’étranger.

En 1925, il représente l’Armée française aux premières grandes manoeuvres de l’Armée polonaise. En 1929, il visite les Indes et retourne aux Etats-Unis. En 1930, il se rend en Turquie où Mustapha Kemal, son ancien adversaire de 1920, lui réserve le meilleur accueil. Puis il va encore une fois aux Etats-Unis représenter le Gouvernement français à la convention de l’Américan Legion. Pendant l’hiver 1933-34, il parcourt l’Afrique Occidentale Française à l’occasion de la célébration du cinquantenaire de la conquête; il rentre en voiture à travers le Sahara. L’année suivante il assiste à Dakar à la consécration de la cathédrale que la France a dédiée à ses Morts. Au retour, il ouvre la route automobile du Sénégal au Maroc par la Mauritanie et l’Adrar, revivant sur place sa campagne de 1909. Il passe une nuit au poste qu’il avait créé non loin de la Koudiat d’Idjil qui porta longtemps le nom de fort Gouraud.
Dernières années

Le 17 novembre 1937, âgé de soixante-dix ans, le général Gouraud quitte le Gouvernement militaire de Paris après avoir reçu de la garnison de Paris et des Anciens Combattants les marques d’affection les plus touchantes. Il s’installe rue de Varenne, à deux pas des invalides, dans un appartement qu’il transforme en musée par le grand nombre de trophées et de souvenirs qu’il y rassemble. Il se consacre à la rédaction de ses « Mémoires d’un Africain ».

L’invasion de la France en 1940 l’affecte profondément. Il quitte Paris pour Royat où il vit jusqu’à la libération dans la dignité et la tristesse. Il doit lutter contre les atteintes de l’âge et les séquelles de ses blessures.

Il rentre à Paris le 1er mai 1945. Il y meurt le 16 septembre 1946. Le Gouvernement lui rend un dernier hommage par des obsèques solennelles. Le peuple de Paris défile longuement devant son cercueil avec ce recueillement et cette émotion qu’il sait manifester à ceux qui ont conquis son estime par leur manière de servir la Patrie.

Conformément à ses dernières volontés, le général Gouraud est inhumé dans la crypte du Monument de Navarin « au milieu des soldats qu’il a tant aimés ».

http://www.lyceefr.org/aaegd/gouraud1.htm

 

 

retour à Accueil
retour à la Grande Guerre
 Les Grands Noms de la Grande Guerre

Quelques scènes en images de La Bataille des Dardanelles
Les Dardanelles

12

Ostduvalderoost |
Nikeairjordan99 |
Donsipeny |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Cercle Généalogique de la D...
| Nikefrair
| Soldeburberryk