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10 novembre 2013

9e Régiment de Dragons

Classé sous — milguerres @ 18 h 13 min
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HISTORIQUE SUCCINCT
du 9e Régiment de Dragons
(par le Lieutenant colonel (H) Henri Azema)

http://cavaliers.blindes.free.fr/rgtdissous/9dragonsh.html

Levé le 14 septembre 1673 à partir des dragons de gentilshommes (Danjeau) par le Marquis Charles Paul de Beauffremont il prend le nom de régiment de Beauffremont-Dragons qu’il conservera jusqu’en 1685. Racheté en 1696 il devient Payrac-Dragons, du nom de son nouveau propriétaire. En 1699, repris par une branche des Beauffremont il prend le nom de Listenois-Dragons avant de devenir en 1773 Lorraine-Dragons.
Sous l’Ancien régime:
Sous les anciennes dénominations de la royauté, le régiment participe aux guerres de Hollande (1673-1678), contre la ligue d’Augsbourg (1688-1697), de la succession d’Espagne (1701-1713), de la guerre de succession de Pologne (1733-1735), d’Autriche (1740-1748), à la guerre de Sept Ans (1756-1763).
Après la révolution, en 1791, le régiment prend le nom de « 9e régiment de dragons ».

Les guerres de la révolution et de l’Empire:

   1791: Le régiment, après les massacre de la « Glacière », est envoyé à Avignon le 16 octobre pour rétablir l’ordre.
   1793: En compte à l’armée des Alpes, le 9e dragons positionné à Vienne est dirigé Lyon le 9 août où il participe au siège de la ville tenue par des dissidents fédéralistes. Après la chute de la ville, le régiment quitte le quartier Varin et réintègre l’armée de Kellermann mi-octobre 1793.
   1794-96: Il est à l’armée d’Italie de Buonaparte. Il combat à Mondovi le 21 avril 1796, ce sera ensuite Calderio, le Passage du Mincio puis, Arcole le 16 novembre 1796 où il favorise la prise du pont sur l’Alpone en prenant à revers les troupes autrichiennes.
   1797: Il participe, le 14 mars, à la bataille du Tagliamento puis au siège de Mantoue qui capitule le 31 juillet.
   1799: Le 26 mars, le 9e dragons combat à Véderio au sein de l’armée Suchet, subit un échec et est fait prisonnier. Partiellement libéré 4 mois après, les restes du 9e dragons avec son colonel rentrent en France et se reconstitue à Paris.
   Le 10 novembre 1799, le régiment sous les ordres du colonel Sebastiani est une des 3 unités qui participe au coup d’état du 18 brumaire.
   1800: Le 9e dragons fait partie de l’Armée de réserve de Dijon créée par décret en date du 8 mars pour renforcer l’armée de Masséna en difficulté en Italie. Il est à Seurre le 5 avril avant de s’installer fin avril à Saint-Jean-de-Losne. Il est avec le 8e dragons à la brigade Rivaud.
   Le 5 mai, la division de cavalerie qui comprend le 11e hussards, le 15e chasseurs, le 3 e de cavalerie et le 9e dragons fait mouvement sur Genève par Bourg, Nantua Carouge; le régiment se positionne le 14 mai à Nyons. Après la passage du col du Gand-Saint-Bernard, mené par le 1er consul Buonaparte il combat contre les autrichiens à Montebello le 9 juin . A l’armée Kellermann, 2e brigade Champeaux, il est engagé à Marengo le 14 juin où il repousse de nombreuses attaques et où ses charges forcent la victoire un moment indécise.
   1801: Le 12 juin, il combat en Toscane et se fait remarquer à Castel-Franco.
   1803: En prévision d’une action sur l’Angleterre les forces françaises se rassemblent. Les 1er, 3e, 8e et 9e dragons sont stationnés dès le 14 juin au camp de Compiègne.
   1804: Le régiment aux ordres du colonel Maupetit stationne, pour les 1er et 2e escadrons à Pont-Sainte-Maxence, l’escadron de dépôt, les 3e et 4e escadrons à Versailles.
   1805: Le 9e dragons est à la Grande Armée, à la 3e division de cavalerie il fait partie de la 1e brigade de dragons avec les 5e, 8e dragons du général Boyer. Le 27 août, il reçoit ordre de marcher sur l’Allemagne. Après avoir franchi le Rhin, il combat victorieusement le 8 octobre contre les autrichiens à Wertingen puis s’illustre à Austerlitz le 2 décembre.
   1806: Durant la campagne de Prusse, il combat à Iéna le 14 octobre puis participe le 26 octobre à la prise du village de Zehdenick, après une charge de cavalerie menée par Murat.
   1807: En campagne en Pologne, le 9e dragons, aux ordres du colonel Girardin, est engagé le 3 février à Jonkowo, le 6 à Hoff puis à Eylau le 8 février où le 9e dragons et les escadrons de Murat chargent à plusieurs reprises pour dégager l’infanterie et forcer les russes à une nouvelle retraite. Ce sera ensuite Friedland le 14 juin et Koenigsberg où il entre le 16 juin 1807.
   Les nombreux combats des guerres de la révolution et de l’Empire valent au régiment d’inscrire sur son étendard les noms de
    »Arcole 1796″ – « Marengo 1800″ – « Austerlitz 1805″- « Eylau 1807″.
   1808: Dirigé sur l’Espagne le régiment combat à Burgos le 7 novembre 1809.
   1809: Le 9e dragons est engagé à Talavera-de-la-Reina les 27 et 28 juillet et le 19 novembre à Occana.
   1810: Il participe au siège de Cadix en avril puis à la bataille de Busaco le 28 novembre.
   1811: En prévision de la campagne de Russie, l’Empereur réorganise l’Armée; le 9e régiment de dragons change d’appellation et devient le 4e régiment de lanciers.
   1812: Sous cette nouvelle dénomination le régiment se distinguera en 1812 lors de la campagne de Russie à la Moskova, Mojaisk et Winkowo.
   1813: Durant la campagne d’Allemagne il est à Leipzig et Hanau.
   1814: Il participe aux combats Champaubert et Vauchamps lors de la campagne de France.
   Après l’abdication de l’Empereur le régiment prend l’appellation de régiment de Lanciers de Monsieur titre qu’il ne conservera que dix mois.
   1815: Les cent jours:
   Le 1er mars 1815 Napoléon quitte l’île d’Elbe. Le 20 mars il entre dans la capitale. Mais les alliés reprennent les hostilités et très vite il faut réorganiser l’armée. Le 9e régiment de dragons retrouve son nom mais une ambigüité subsiste car c’est sous le nom de 4e lanciers qu’il combattra à Waterloo.
   En 1815 à bataille de Waterloo, sous le commandement du Colonel Brio, le régiment (4e lanciers) anéanti les dragons anglais du général Ponsonby, tué par le Maréchal-des-logis Orban, qui sauve également le drapeau du 45e de ligne.

Restauration:
Fin Juin 1815, peu après la seconde abdication de l’Empereur, le régiment est dissous. Les hommes sont transférés au régiment de chasseurs de Vendée qui deviendra 10e dragons en 1825.

   1816-24: Sous la IIe restauration, recréé sous le nom des dragons de la Saône, il participe en 1823 à l’expédition d’Espagne. Sous les ordres du colonel Vilatte et combat avec succès à San-Juan-Del-Puerto.
   1825: Après la dissolution des « Dragons de la Saône » le régiment retrouve son appellation de 9e régiment de dragons. Il ne gardera cette dénomination que trois mois et deviendra le 1er janvier 1826 « 9e régiment de cuirassiers ». A la même date, le 21e régiment de chasseurs à cheval dissous, prend le nom de « 9e régiment de dragon » et reste en garnison à Epernay.
   1826: Le 1er janvier il devient le 9e régiment de cuirassiers, le 21e régiment de chasseurs perdant son nom, constitue le 9e régiment de dragons actuel. Il est à cette date en garnison à Epernay.

La guerre de 1870:

   Le 1er août, le 9e dragons est en compte à l’armée du Rhin du général Barrail. Il est commandé par le colonel Reboul, et fait partie, avec le 1er dragons, de la 1èrebrigade.
   Le 16 août, il se distingue à la bataille de Rezonville (Division Forton); le régiment surpris par une attaque prussienne, se débande avant de se reformer et de s’illustrer en chargeant la brigade Bredoww.
   Après la capitulation de l’Empereur Napoléon III à Sedan le 2 Septembre, il retrouve sa garnison d’Epernay. Il restera en champagne jusqu’en 1914 avec un intermède en 1896 à Lunéville.

La guerre 1914–1918:

   Le 9e régiment de dragons, en garnison à Epernay, appartient à la 7e brigade de dragons, 1er corps de cavalerie (Général Sordet), 5e division (avec le 29e dragons), Ve armée, pour une période s’étalant du mois d’août au mois de novembre 1918.
   Il est composé de quatre escadrons.
   1914:
   Le 31 juillet, le régiment est placé en couverture à Boulzicourt dans les Ardennes jusqu’au 4 août, puis il est envoyé en opérations dans les Ardennes belges/ Martelange, Bastogne, Huy, Hotton, sur la frontière luxembourgeoise, face aux escadrons de hulans. Il participe ensuite à la retraite générale de la Marne et de la Somme du 23 au 27 août 1914. Transporté par VF à Nantueil le Houdain le 12 septembre, il participe à la bataille de l’Ourcq , patrouille sur les arrières ennemis en forêt de Compiègne et Villers Cotteret, puis est engagé à Templeux le 15 et Bohain le 16 septembre.
   La course à la mer:
   Engagé dans la bataille Picardie : il combat à Nurlu le 23, Péronne le 25, puis glissant en Artois ce sera les combats de Noyelles le 28 et de Lens le 4 octobre. La bataille des Flandres le voit combattre du 7 au 9 novembre à Lestrem, Gorgues, Vieille Capelle, Ypres avant d’être engagé sur l’Yser à partir du 17 puis à Steenstraate, Boesinghe, Langemarck.
   Retiré du front il s’installe en réserve vers Hertzeele le 9 novembre 1914 avant d’être placé en repos du 13 décembre au 5 février 1915 à Wermhoult.
   1915:
   Le 7 février, le régiment fait mouvement sur Auxi le Château pour une période de repos et d’instruction. En mai des éléments à pied sont employés dans les tranchées à Wailly et Perles au Bou.
   Du 4 au 29 août, il fait mouvement sur Avesne le Comte; non engagé il retourne à Auxi le Château où il est aux tranchées à Notre-Dame-de-Lorette et Neuville-Saint-Waast.
   Le 21 septembre par VF le régiment fait mouvement vers Sézanne où il est en repos avant de rejoindre la région de Chalons où il est engagé le 2 octobre à Souain.
   Le 23 octobre, placé en repos à Esternay il retourne aux tranchées le 17 juillet à la ferme des Marquises.
   1916:
   Retiré du front et transporté par VF dans le secteur de Lunéville, il est placé dans le secteur situé entre Embermenil et la Saône.
   1917:
   Placé en couverture sur la frontière Suisse, il rejoint le camp du Valdahon en janvier 1917 jusqu’en avril puis, celui de Villersexel. Il retrouve les tranchées de Coucy-le-Château, d’avril 1917 à mars 1918.
   1918:
   Pendant la grande offensive allemande de 1918 et la contre-offensive française et alliée, le régiment est en position sur la Somme, à Roye et Montdidier du 26 mars au 27 mai. Retiré du front il se reconstitue à Montmirail du 6 juin au 2 juillet. A partir du 15 juillet il est engagé dans la région d’Epernay reprend Montvoisin et Oeuilly les 17 et 18 juillet.
   Retiré du front le 22 juillet, il est déplacé en Argonne le 21 septembre 1918. Le 22 octobre il est positionné à Vitry le François. C’est à Gondrecourt que l’armistice le trouve le 11 Novembre 1918.
   Les noms de « L’Yser 1914″ – « L’Avre 1918″ – « Reims 1918″ viendront s’ajouter à l’étendard.

Guerre 1939–1945:

   1939:
   A la déclaration de guerre le régiment est dissous à Epernay. Il donne naissance le 23 août 1939 à deux groupes de reconnaissance d’infanterie: le 3e et 92e GRDI et un groupe de reconnaissance de corps d’armée: la 10e GRCA.
   1944:
   Il est recréé à partir des éléments de la résistance (Le 5eescadron entre autres est constitué de volontaires du maquis des Chênes de la Marne); il se nomme alors « 9e régiment de dragons FFI » et participe à la protection des arrières alliés en décembre 1944 dans la région de Soissons, lors de l’offensive de Von Rundstedt dans les Ardennes.
   Existant de fait dans le soissonnais il est de droit reconstitué à Paris le 1er janvier 1945.
   1945:
   Le 16 janvier, du 3e escadron FFI nait le 1er escadron. Dirigé sur Tarbes, il s’installe au Quartier Larrey. Ayant reçu des renforts en personnel après le 8 mai, il se prépare à un départ pour l’Indochine et devient « Régiment de Marche de Chars de la 2e D.B. ». Il est commandé par le lieutenant-colonel Divary.

L’Indochine:
Le régiment embarque le 10 octobre 1945 sur le paquebot « l’Oronte » à Marseille et débarque à Saigon le 3 novembre 1945 sous le nom de « Régiment de marche du 9e dragons ».
Il combat dans la province de Tay-Ninh au nord-ouest de Saigon près de la frontière du Cambodge et a quelques accrochages avec le Viet-Minh à Go Dau HA entre Saigon et Tay-Ninh.
Le 1er avril 1946, il fait partie de la 1ère brigade d’Extrême-Orient et devient « Groupement d’unités d’armes lourdes » (GUAL/BEO) commandé par le lieutenant-colonel Divary.
Le 1eraoût 1946, il est basé au Tonkin où le régiment est une nouvellement fois dissous. Ses personnels sont mutés au 1er régiment de chasseurs à cheval.

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Bauffremont_Dragons_9e_regiment_quartiers_Epernay_1914_.jpg ‎(500 × 319 pixels, file size: 33 KB, MIME type: image/jpeg)
Français : Quartiers du 9e regiment de dragons à Epernay en 1914. Le nom de tradition de ce régiment est Bauffremont Dragons.

source texte : http://cavaliers.blindes.free.fr/rgtdissous/9dragonsh.html
source image : wikipedia

http://i14.servimg.com/u/f14/17/85/94/04/th/fleche26.gif

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http://military-photos.com/9drag.htm

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http://military-photos.com/9drag.htm

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Historique du 9e régiment de dragons depuis son entrée en campagne,


le 1er août 1914, jusqu’au 11 novembre 1918,


date de la signature de l’armistice ,


rédigé par M. le lieutenant-colonel Picaud

http://i14.servimg.com/u/f14/17/85/94/04/th/fleche26.gif

a lire intégralement et télécharger sur

http://fr.calameo.com/read/0021527569c3c430aef13

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Titre : Historique du 9e régiment de dragons depuis son entrée en campagne, le 1er août 1914, jusqu’au 11 novembre 1918, date de la signature de l’armistice , rédigé par M. le lieutenant-colonel Picaud
Auteur : Picaud, Lieutenant-Colonel
Éditeur : H. Charles-Lavauzelle (Paris)
Provenance : bnf.fr

 

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26 avril 2013

Victor Young Perez

Classé sous — milguerres @ 22 h 10 min

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La Tunisie au gré des conflits

 Ceux qui ont marqué la Tunisie      

 

Victor Young Perez

Les gants de la mémoire

Tunis 1911 – Silésie 1945

 

 

 

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Young Perez, de son vrai nom Victor Younki, né le 18 octobre 1911 à Tunis et décédé le 22 janvier 1945 à Gliwice(Pologne), est un boxeur tunisien parfois présenté à tort comme français.

Issu d’une famille modeste de la communauté juive tunisienne, il se passionne assez tôt pour la boxe, un sport alors très populaire dans son pays, et se lance sous la protection de son entraîneur Joe Guez. S’illustrant vite sur la scène locale, il part pour Paris où, devenu champion de France des poids mouches en battant Valentin Angelmann, il finit par affronter Frankie Genaro pour le titre de champion du monde de cette même catégorie. Sacré le 24 octobre 1931, à l’âge de vingt ans, il est accueilli en véritable héros à son retour à Tunis.

 

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8

Récit Coqueluche du tout-Paris au début des années 30, le Tunisien Victor Young Perez, plus jeune boxeur sacré champion du monde, a terminé sa tragique destinée comme déporté, abattu par un SS. Et oublié par la France.

Par Thomas Goubin

Les marches de la mort, janvier 1945. Devant l’avancée des Alliés, le régime nazi ordonne l’évacuation des camps. Des colonnes de déportés décharnés marchent sous la menace des fusils allemands, dans le froid, sans relâche. Ceux qui n’avancent plus sont abattus. Comme des animaux.

Lors d’une halte dans un camp, Victor Young Perez trouve l’énergie d’aller chercher un sac de pain abandonné. Le corps de l’ancienne gloire de la boxe a conservé des bribes de résistance car le commandant du camp réservait un litre de soupe moins imbuvable à ses déportés boxeurs. Trop pressé de partager sa découverte avec ses amis, le petit séfarade n’obéit pas à l’officier. Une rafale de mitraillette vient sanctionner son refus de se placer en bout de ligne. Le champion meurt sur le bord d’un chemin de Silésie… dans l’oubli. Il faudra plus de cinquante ans pour que le pays qui l’a adulé retrouve la mémoire.

1,55 mètre et un jeu de jambes extraordinaire

En octobre 1931, la France s’enorgueillit de compter le plus jeune champion du monde des poids-mouche parmi les siens. La victoire en cinq minutes chrono de Young Perez sur l’Américain Frankie Genaro ouvre les portes de la gloire à ce petit juif tunisien, né dans le quartier miséreux de la Hara, celles d’un nouveau monde aussi.

Le soir de son sacre, 16 000 personnes acclament son 1,55 mètre au Palais des sports. A Tunis, ce sont 100 000 admirateurs qui réservent un accueil triomphal à l’enfant du pays, dont les parents tiennent une modeste boutique d’artisanat.

Invité des cabarets les mieux fréquentés, des restaurants les plus select, Young Perez est entouré de toutes les attentions, et le constructeur Peugeot fait sa réclame en lui offrant une voiture. “Il faut se remettre dans le contexte, pose l’historien du noble art Jean-Philippe Lustyk,dans l’entre-deux guerres, la boxe était le sport numéro 1 dans le monde, les boxeurs, les Kaka et Ronaldo de l’époque.”

A présent, celui qui n’était qu’un vendeur de chaussures trois ans auparavant, se rend aux soirées du Tout-Paris avec Mireille Balin au bras, jeune et belle actrice en vue, qui passera à la postérité pour son rôle dans Pépé le Moko aux côtés de Jean Gabin, bandit caché dans la casbah d’Alger.

Cap sur la France, armé de coupures de presse

Comme à peu près tout dans sa vie, le boxeur gagnera son nom de scène en combattant. A 14 ans, il intègre le Maccabi de Tunis, club omnisport de la communauté juive, où un autre débutant lui conteste son identité pugilistique. Victor Younki devient Young Perez en dominant son rival entre les cordes.

A Sfax, Bizerte ou Tunis, le frêle adolescent commence rapidement à faire admirer son jeu de jambes et à se tailler une petite réputation. Armé de coupures de journaux, l’apprenti boxeur prend le bateau pour la France, où son maigre dossier de presse ne produit pas l’effet escompté. Quand il arrive à Marseille en 1927, la vie n’a pas encore fait de cadeaux à Young Perez et il doit emprunter 200 francs à un rabbin, connaissance de son père, pour rejoindre la Ville lumière et son frère Kid Perez, champion d’Afrique du Nord poids-mouche. Kid, Young, les surnoms américains sont alors prisés des pugilistes.

Young devra patienter une longue année avant de monter sur un ring parisien. Point de départ d’une ascension fulgurante. En juin 1931, il est sacré champion de France. “Et voici le crépu Young détenteur du trophée national”, commente alors l’hebdomadaire, Le Miroir des sports. Le ressortissant du protectorat français emballe par ses succès mais aussi par son style. “C’était un grand technicien, vif, pas un puncheur”, précise Lustyk.

A 20 ans, il est sacré champion du monde. Ou plutôt à 19. Car selon Jacques Toros, qui a milité avec Me Serge Klarsfeld pour la réhabilitation du boxeur dans la mémoire du sport français, il était encore plus jeune qu’on ne l’a cru : “Sur sa fiche du camp de Drancy, la date de naissance indiquée se situe en 1912 et non en 1911, celle qui était officiellement connue, explique-t-il. En arrivant en France, il avait sans doute essayé de se vieillir pour boxer plus tôt.”

A Berlin pour la nuit de Cristal

Loin de la petite poignée de combats disputés par un boxeur aujourd’hui, c’est trois à quatre fois par mois que Young Perez tente d’esquiver les coups de ses adversaires au cœur de sa carrière. Au total, il livrera 133 combats et n’en perdra que 26, pour 92 victoires et 15 matches nuls.

“Son ascension a été démente, mais il s’est égaré dans la vie parisienne”, relève Lustyk. Délesté de son titre douze mois après son sacre, sa prise de poids le conduit à boxer chez les coqs, la catégorie supérieure. Sa première carrière prend fin un soir de défaite face au Panaméen Al Brown, sa dernière opportunité de retrouver une couronne mondiale.

Nous sommes en novembre 1934 et l’Europe est entrée dans l’escalade armée quand Young entame son déclin. Mireille Balin l’abandonne pour Jean Gabin, puis Tino Rossi. Elle traversera la guerre comme compagne d’un officier de la Wehrmacht. Le destin du petit juif tunisien se cogne au fracas de l’Histoire. Le soir de la nuit de Cristal, le 9 novembre 1938, le hasard l’envoie à Berlin. Deux jours plus tard, et un mois avant de prendre définitivement sa retraite, Young Perez doit s’incliner dans une atmosphère haineuse face à un représentant du IIIe Reich. Son dernier combat, il le livrera à Auschwitz.

Juin 43, la milice le cueille à l’hôtel Brady

En juin 1943, la milice française attend Victor Young Perez à l’hôtel Brady, 10e arrondissement de Paris. Le 7 octobre, un convoi funeste part de Drancy avec le boxeur à son bord. “Young Perez n’a pas été protégé, explique

Me Serge Klarsfeld, président de l’association Fils et filles de déportés juifs de France. Cela a contribué à rendre la France longtemps amnésique sur le sort de son plus jeune champion du monde.”

“Avec l’anniversaire de la libération des camps en 1995 et la déclaration de Chirac sur la responsabilité de Vichy, le pays a accepté la participation de son Etat dans le processus génocidaire, et le nom de Young Perez est revenu à la surface”, affine Jean-Philippe Lustyk.

A Auschwitz, l’ancienne coqueluche du Tout-Paris côtoie Primo Levi et le célèbre nageur Alfred Nakache, l’un des rares rescapés du camp d’extermination. Sur les ordres d’Heinrich Schwartz, un commandant SS fou de boxe, le retraité rechausse les gants. Une quarantaine de combattants sont sélectionnés parmi les déportés. “Au cœur même de l’implacable machine à tuer, alors que les chambres à gaz et les fours crématoires fonctionnaient sans interruption, des joutes sportives de haut niveau étaient organisées comme si de rien n’était”, relate Noah Klieger, journaliste israélien, qui côtoya Perez à Auschwitz (1).

Le dimanche est le jour consacré aux tournois. Dans un combat pour “la suprématie de la race”,Young Perez met à mal un SS poids lourds ; le déporté amaigri domine l’un de ses tortionnaires. Devant la supériorité du petit séfarade, les Allemands préfèrent arrêter le combat sur un match nul. Affecté aux cuisines les premiers mois de sa déportation, Young Perez sortait tous les jours un caisson de soupe pour ses amis, au péril de sa vie. Envoyé aux inhumains travaux de terrassement par la suite, il tentera de s’évader. Quand il entame la marche de la mort, il est l’un des 31 survivants des 1 000 déportés du convoi 60.

Deux films en préparation

“L’histoire de Young Perez, c’est celle d’un homme qui donne de l’humanité là où il n’y en a plus”, analyse Jacques Ouaniche, producteur d’un film en projet, avec Saïd Taghmaoui dans le rôle du boxeur. Un autre biopic inspiré de la vie de Young Perez se trouve dans les cartons du réalisateur Steve Suissa. Nicolas Cazalé tiendrait le rôle principal aux côtés de Laura Smet, interprète de Mireille Balin. L’ex-compagne du boxeur est morte dans la misère, sa carrière brisée par sa relation trop étroite avec l’ennemi.

Longtemps, la seule trace publique de l’existence de Young Perez s’est trouvée en Tunisie. Le stade de la mythique équipe de l’Espérance sportive de Tunis célébrait l’enfant de la Hara, avant d’être reconstruit en 1967. Dans l’Hexagone, il a fallu la longue mobilisation de Jacques Toros et des Fils et filles de déportés juifs de France pour que le boxeur soit honoré. Sur le domaine de l’Insep, l’Institut de formation des athlètes français, une salle de boxe célèbre son nom depuis 1997. Oublié trop longtemps, Young Perez a fini par retrouver sa place, au cœur de l’élite du sport français.

(1) Hayom, automne 2009.

Source article : http://www.lecourrierdelatlas.com/Sport/616072010Victor-Young-PerezLes-gants-de-la-memoire/738.html

 

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8

 

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Le combat en 1931 de Victor Perez contre Frankie Genaro qui lui valut le titre de champion du monde poids mouche.

 

Voici l’histoire d’un jeune Tunisien, champion de boxe, dont l’héroïsme au quotidien aida ses compagnons à supporter leurs souffrances dans les camps de la mort nazis de 1943 à 1945.

Ces dernières paroles :

« Je veux bien courir pour boxer,  mais je déteste marcher ».

Les dictionnaires sportifs français se contentent de dire sèchement ceci: « Victor Young Perez, boxeur né à Tunis le 18 octobre 1911, eut une carrière inégale, mais accéda aux plus hauts honneurs. Champion de France poids plume, aux dépens d’Angelmann en juin 1931, il obtient huit jours après son vingtième anniversaire, la chance suprême, un combat pour le titre mondial. Battant l’Américain Frankie Genaro par Ko. à la deuxième reprise à Paris, il devient champion du monde poids mouche. Un an plus tard, il est battu par J. Brown à qui il laisse le titre. Le 1er novembre 1934, il a une nouvelle chance, mais face au fabuleux Al. Brown, surnommé « l’ange du ring », le jeune coq nord-africain est battu sur le ring du belvédère de Tunis. Perez termine sa carrière en 1941. Il meurt en déportation ..

Si Victor Pérez fut certes un grand champion, les dictionnaires omettent de mentionner sa conduite héroïque jusqu’à sa fm tragique.

Le témoignage direct d’un ami de Victor Pérez, Salomon Aroch, nous permet de remédier à cette lacune. Laissons¬lui la parole:

                  »J’ai rencontré Victor Pérez surnommé Young, parce qu’à trente ans, il en paraissait toujours vingt, à Auschwitz Birkenau dès mon arrivée au camp de la mort en janvier 1943. Il continuait à s’entraîner dans une salle et était sûr de reprendre son titre mondial « dès que toutes ces petites conneries seront finies » disait-il en souriant naïvement. Le commandant du camp dirigeait à la cravache un groupe de boxeurs qu’il faisait combattre pour accroître son prestige personnel et obtenir une promotion politique. Ces sportifs-esclaves, dignes de ceux de la Rome Antique, avaient droit, lorsqu’ils avaient gagné, à un litre de plus de soupe que les autres déportés !  » Gagne ou crève nous lançaient les Allemands « . Pour nous, la boxe était un sursis avant la mort. Nous étions encouragés, protégés, par ce sacré Pérez qui se multipliait pour nous aider à tenir moralement. Il donnait l’exemple en tapant comme un fou sur le sac de sable et en faisant des projets pour lui et pour nous. De plus, Pérez s’occupait d’améliorer notre nourriture. Je le revois toujours, soulevant les énormes chaudrons de la cuisine où il développait une énergie, une abnégation incroyables. C’était vraiment la bonne étoile de tous les prisonniers, toujours souriant ou blaguant, malgré les terribles migraines qui le harcelaient, suite aux tortures qu’il avait subies, à cause de sa tentative d’évasion malheureuse. Son corps était meurtri, perdu pour le sport, mais l’âme était intacte.

Il arrivait souvent à tromper la vigilance des SS pour aller soigner ou donner à manger à un malade. Ainsi, il parvenait à préparer tous les jours, par un ingénieux système personnel, mais au péril de sa vie, un caisson de 50 litres de soupe qu’il distribuait à l’arrière des cuisines, juste avant le couvre-feu. Une manne inespérée pour des dizaines de types entre la vie et la mort. Mais je crois que c’est aussi son enthousiasme communicatif qui nous transmettait la flamme, le courage de lutter. Après la distribution de la soupe, il nous lançait gravement:  » à demain soir, même heure, même endroit, et vous avez intérêt à être là, sinon …  » Et pendant des mois et des mois, même en plein hiver, notre sauveur fut tous les soirs fidèle au rendez-vous de la fraternité totale. Hélas, en janvier 1945, fuyant l’avance des Russes, les Allemands se replient vers l’Ouest avec les prisonniers des camps. Sur les routes gelées de Silésie, commença une marche de la mort, un calvaire de jour et de nuit. Nous perdîmes de vue Pérez une nuit. A Gleiwitz, village frontalier, alors que nous étions à bout de forces, prêts à nous jeter à terre et à nous laisser mourir, nous rencontrâmes notre incroyable Victor Pérez. Il nous fit littéralement ressusciter par son apparition inespérée. Chargé comme une bête de somme, avec des airs de conspirateur génial, il nous glissa « Eh! les Marathoniens, j’ai pu avoir du pain pour tout le monde. On peut tenir plusieurs jours, ne vous faites pas de souci ! « .

Puis, il fallu reprendre la marche vers l’Ouest. Les Russes approchaient. Hélas, Victor était à bout. Il avait donné toutes ses forces pour les camarades et il n’en avait pas gardé pour lui. Il se laissa traîner en queue de la colonne. Les SS avaient pour ordre d’abattre les retardataires. Dans un ultime effort désespéré, Victor tenta de nous rejoindre, alourdi par son sac de pain qu’il ne voulait lâcher à aucun prix malgré nos exhortations. Une rafale de fusil mitrailleur le coucha dans la neige. Sur ce tapis blanc, il tomba lentement et son sang coula sur ce sac de pain qu’il n’avait pas voulu lâcher jusqu’à la dernière seconde. Je pris sa tête dans mes mains. Il souriait encore en murmurant : « Je veux bien courir pour boxer, mais je déteste marcher ».

Son visage était toujours celui d’un jeune homme, naïf et enthousiaste. C’était le 22 janvier 1945. Nous perdions notre ange gardien. Notre soleil d’Auschwitz s’éteignait, alors que le monde se libérait. En reprenant notre marche, nous levâmes tous notre regard pour découvrir si quelque chose avait changé dans le ciel noir.

Le soir, au camp, déchirés par cette fin affreuse, nous vîmes soudain entrer un soldat allemand; tête basse et sans un mot, il déposa le sac de pain… Victor Young Pérez avait ainsi gagné son ultime combat. Nous mangeâmes ce soir-là un pain à nul autre pareil. Quarante-cinq ans après, son goût est encore dans ma bouche. Nous avions enfin compris tout le sens merveilleux de la Cène du Christ et des apôtres. Depuis quarante-cinq ans, une moitié de notre âme reste glacée d’effroi, mais l’autre moitié brûle d’amour ! »

Telle fut la fin de vie émouvante et exemplaire de ce jeune Nord-Africain, que l’on ne trouve dans aucun dictionnaire, ni livre d’histoire. Elle méritait, grâce à ce témoignage vécu, d’être connue et présentée comme un magnifique exemple d’abnégation et de fraternité.

Odette Goinard,

d’après Roland Hernandez Auvray

L’Echo du Sud. Six-Fours (Var),

février 1991.

Source : http://www.memoireafriquedunord.net/biog/biog05_perez.htm

 

 Dossier: Le club Maccabi Boxe 1923.jpg

Club pugilistique du Maccabi à Tunis en 1923 avec Joe Guez en pull-over blanc

Sources

 wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Young_Perez

http://www.lecourrierdelatlas.com/Sport/616072010Victor-Young-PerezLes-gants-de-la-memoire/738.html

http://www.memoireafriquedunord.net/biog/biog05_

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La Tunisie au gré des conflits

 Ceux qui ont marqué la Tunisie       

19 avril 2013

1960 : Le « Mistral » de la 7ème à Bizerte

Classé sous — milguerres @ 21 h 19 min

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Une histoire : Bizerte et la France

La Tunisie au gré des conflits

1960 : Le « Mistral » de la 7ème à Bizerte  

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23 septembre 1960

tiré de l’article de Patrick Charles RENAUD : Un IIiouchine sous le vent du Mistral (Guerre d’Algérie 1954-1962)


Stationnée sur la base aérienne 156 de Bizerte en Tunisie, la 7° Escadre de Chasse est une unité de défense aérienne. Elle comprend deux escadrons : le 1/7 Provenceet le 2/7 Nice.
Tout comme ses sœurs stationnées en Afrique du Nord (la 6° et la 8° E.C.) également équipées de Mistral, la 7° E.C. se rend régulièrement sur la Base Aérienne 211 de Télergma, près de Constantine, pour y effectuer un séjour opérationnel. Sur cette véritable plaque tournante se tiennent en alerte permanente les appareils les plus divers : Corsair de l’Aéronavale, MistralP-47 Thunderbolt, hélicoptères, etc. Ils sont prêts à décoller à tout moment afin d’appuyer, dans tout le Constantinois, les troupes au sol  aux prises avec les moudjahid algériens. 

1960 : Le

mistral03

Mistral de la 7ème Escadre de Chasse sur le parking de la base aérienne de Bizerte-Sidi Ahmed en Tunisie.            ©Collection Marc Chesneau

source texte et images tirés de : http://aerostories.free.fr/events/algerie/algerie01/page2.html 

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Une histoire : Bizerte et la France

La Tunisie au gré des conflits

Corsair aux portes du désert – Patrick-Charles Renaud

Classé sous — milguerres @ 0 h 02 min

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Une histoire : Bizerte et la France

La Tunisie au gré des conflits

© Aérostories, 2001. Tous droits réservés.

Corsair aux portes du désert
par Patrick-Charles Renaud

Corsair aux portes du désert - Patrick-Charles Renaud

Insiqnes de F14 et F15 

Si les T-6 jaunes de l’Armée de l’Air et les Piper kaki de l’Armée de Terre ont laissé un souvenir dans la mémoire des combattants de la Guerre d’Algérie, un autre appareil légendaire de couleur bleue, qui a surtout opéré dans l’Est Algérien, s’est taillé une fameuse réputationauprès des troupes d’élite comme la Légion Étrangère et les parachutistes. 

Ses appuis très rapprochés, au point que les douilles d’obus de 20 mm pouvaient tomber sur les voltigeurs de pointe, étaient spectaculaires et très appréciés pour leur précision. Même s’ils étaient peu nombreux, les Corsair de l’Aéronavale ont été engagés sur la plupart des points chauds.

Le 9 mai 1956, en début de soirée, quatre Corsair de la 14° Flottille, se posent sur la Base Aérienne Opérationnelle 211 de Télergma, dans le Constantinois. 
Ils arrivent de Tunisie, de la base d’Aéronautique Navale de Bizerte-Karouba, où ils sont stationnés. Avec leurs ailes repliées comme sur les porte-avions et leur hélice quadripale de quatre mètres de diamètre, les Corsair bleus attirent tout de suite les curieux qui envahissent le parking. Cet appareil, qui s’est couvert de gloire durant la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique contre les Japonais, est un nouveau venu dans le ciel algérien où le commandement a décidé de l’engager dans les opérations de maintien de l’ordre qui s’intensifient.

Le Chance Vought F4U-7 Corsair est une version spéciale destinée à la marine française. C’est un compromis choisi par la France entre le F4U-4B, dont il a emprunté le moteur, et le AU-1 dont il a repris la cellule, ce qui en fait un avion polyvalent pour l’attaque au sol et la chasse en altitude. Équipé de blindage pour l’assaut et d’un compresseur assez lourd pour la chasse, il est pénalisé par du poids inutile, quelque que soit l’option. Néanmoins, tel quel, avec ses qualités et ses défauts, il est bien adapté aux missions de maintien de l’ordre où il excellera dans l’assaut à très basse altitude.

Au sol, son attitude assez cabrée et les 4,50 m qui séparent le pilote du capot moteur, font que la visibilité vers l’avant est nulle. Pour rouler, il faut faire des zigzags. Une des grandes qualités du Corsair est son autonomie. En réglant bien son régime moteur, il est possible d’assurer une permanence feu au-dessus d’un objectif pendant des heures. Sa plate-forme de tir est exceptionnelle, très stable. En tir air-sol, ses quatre canons de 20 mm convergent à 600 mètres. Un pilote moyen est capable de mettre un fort pourcentage dans une cible de trois mètres sur trois, permettant ainsi un appui au plus près. En bombardement, il peut emmener jusqu’à treize projectiles de 260 livres, six de 500 livres ou dix roquettes HVAR de 5 pouces. Quant à l’appontage, il se pratique selon la méthode en vigueur dans la marine américaine. Le Corsair pardonne beaucoup, sauf les vitesses trop lentes. Quant aux moyens de navigation, il n’y en a aucun, même pas de radiocompas. Tout doit se faire à l’estime.

Engagés en Indochine à partir de la deuxième quinzaine d’avril 1954, les pilotes de Corsair de la 14 F ont notamment accompli quelques missions au-dessus du camp retranché de Dien Bien Phû avec des AU-1 prêtés par les Américains. Dès leur arrivée en Algérie en mai 1956, ils sont sollicités pour diverses missions d’appui feu ou de bombardement. Les flottilles de Corsair (12 F, 14 F, 15 F puis plus tard 17 F), se relayeront à Télergma jusqu’en 1962 pour des séjours d’une durée moyenne de un à deux mois.

__________

30 août 1957: Hermine mord la poussière
Maître Kerhoas et second-maître Perraudin

Le 30 août 1957, une patrouille de deux Corsair de la 12 F (maître Kerhoas, chef de patrouille, et le second-maître Perraudin, équipier) décolle vers 7 H 30 de Télergma pour intervenir sur une opération qui se déroule au sud-ouest d’El-Kantara, aux portes du désert. Kerhoas est un pilote expérimenté, moniteur de son état, qui a déjà baroudé en Indochine sur Hellcat. Quant à Perraudin, c’est un équipier confirmé pratiquement au terme de son engagement. Il a connu un accident d’appontage le 6 décembre 1956 duquel il est sorti indemne alors que son Corsair a sombré dans les eaux de la Méditerranée. Il est remonté à la surface de six mètres de profondeur avant d’être récupéré rapidement par un hélicoptère.

A l’approche des lieux, les pilotes repèrent sans mal leur objectif, le djebel Mekrisane, isolé au milieu d’une plaine aride. Des tirailleurs du 7° R.T.A. sont aux prises avec une forte bande rebelle installée sur la crête, dans une cascade de blocs de gros cailloux. Kerhoas entre en contact radio avec un T-6 qui tournoie au-dessus du djebel :
- « Attendez, je pique sur votre objectif. Vous allez pouvoir repérer les départs des coups de feu ennemis », propose le pilote du T-6 .

Les Corsair décrivent un large virage, plongent et mitraillent la crête dans le sens sud-nord, perpendiculairement à la progression des tirailleurs. L’extrémité des ailes secrète un filet de fumée blanche qui sont des traînées de condensation de vapeur d’eau dans l’air. Facile en terrain plat, le straffing au canon de 20 mm est plus ardu dans les djebels où il faut assurer la ressource avec le sommet qui arrive rapidement. Bouton armement sur on, collimateur allumé, les pilotes basculent rapidement leur appareil sur l’axe de tir en semi-piqué (de l’ordre de trente degrés), et amènent le point central sur l’objectif qui grossit vite. A une distance variant de 300 à 600 mètres, ils lâchent d’abord des rafales courtes de une à deux secondes pour essayer de débusquer les rebelles, puis de plus longues, de trois à quatre secondes. La ressource est assez brutale pour pouvoir se replacer le plus vite possible. Quelquefois, pris par le feu de l’action, les pilotes peuvent se laisser aller à tirer trop bas, ce qui se solde par quelques trous dans la tôle.

Les obus de 20 mm rebondissent sur les rochers brûlants. Les assauts de la patrouille égratignent à peine les rebelles qui répliquent à l’arme automatique.
- « Attention, prévient le T-6, on vous tire dessus ! »
Au troisième passage, le Corsair piloté par le maître Kerhoas, dit l’Hermine, est touché.
- « J’ai pris une rafale », signale t-il à Perraudin. « Je monte pour sauter en parachute. »

De l’huile gicle abondamment du moteur qui perd de sa puissance, contraignant le pilote à se poser sur le ventre, dans la plaine aride et poussiéreuse. Le second-maître Perraudin survole le Corsair en rase-mottes et aperçoit un petit homme en train de courir sur l’aile. Il s’agit de son chef de patrouille qui s’est extrait du cockpit en emmenant le pistolet-mitrailleur coincé derrière le siège. Il s’abrite derrière un rocher. En voulant se servir de l’arme, une rafale part entre ses jambes. Prudent, Hermine pose délicatement le P.M. à côté de lui et attend les secours qui ne tardent pas.

L’affaire est sérieuse. Le général commandant la 21° Division d’Infanterie, accompagné de son colonel-adjoint, se pose en hélicoptère au P.C. de l’opération. Des renforts sont demandés, notamment des parachutistes, des hélicoptères et d’autres patrouilles de chasse. L’action de l’aviation ne s’interrompt pas. Des Mistral interviennent également. Quatre autres Corsair de la 12 F lâchent des bidons de napalm dans les anfractuosités, en vol rasant, parallèlement aux troupes amies. La précision en direction est très bonne, mais aléatoire en portée. A l’impact, les éboulis de rochers noircissent et les buissons secs roussissent. En fin d’après-midi, un hélicoptère Bell du Groupement d’Hélicoptères N° 2 venu de Biskra pour procéder à des évacuations sanitaires, est abattu d’une rafale d’arme automatique au moment où il se posait. Son pilote, le maréchal des logis Lefèvre, est tué aux commandes. Deux Bananes de l’Aéronavale (31 F) prennent alors le relais dans des conditions difficiles, un orage ayant éclaté sur la zone.

L’enlèvement du Corsair du maître Kerhoas étant impossible, les armes de bord et la radio sont récupérées avant qu’il ne soit détruit par l’aviation. Il s’agit du troisième appareil perdu par la 12 F depuis qu’elle participe aux opérations de maintien de l’ordre en Algérie. Le 19 juin, le second-maître Cousin s’est écrasé au sol au cours d’une mission de bombardement. Cinq jours plus tard, le 25 juin, l’enseigne de vaisseau Parent a trouvé la mort dans des conditions presque analogues. Mais le Corsair du maître Kerhoas sera le seul abattu du fait de l’ennemi durant toute la guerre d’Algérie.

Cinq mois plus tard, le 8 février 1958, les Corsair de la 12 F participeront au bombardement de Sakiet-Sidi-Youssef, en Tunisie, qui aura un retentissement international. Les autres flottilles s’illustreront en d’autres occasions, notamment la 14 F du lieutenant de vaisseau Richebé au cours de la bataille de Souk-Ahras en avril 1958, l’une des plus importantes de la guerre d’Algérie. On relèvera 11 impacts émanant de tirs d’armes automatiques sur l’un des Corsair de la flottille ! Quelques rares missions seront également effectuées à partir du porte-avions Bois-Belleau en février 1958 dans l’Algérois, puis en février 1959 à partir de l’Arromanches. La 15 F du lieutenant de vaisseau Belin sera durement éprouvée le 28 novembre 1958 avec la perte de deux pilotes, l’enseigne de vaisseau Patris et le second-maître Saint-Vanne, tués accidentellement au retour d’une mission alors que les sommets entourant la base de Télergma était accrochés par de nombreux nuages. 

En juillet 1961, la 17 F du lieutenant de vaisseau Campredon sera engagée dans la bataille de Bizerte pour dégager la base attaquée par l’armée tunisienne. Un détachement de la 12 F (lieutenant de vaisseau Jacobi) rappliquera de Télergma pour prêter main-forte.

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Corsair de la 17 F survolant la Grande Kabylie en 1960 au cours des grandes opérations du « Plan Challe ». La 17ème Flottille a été créée en avril 1958. Elle avait alors pour vocation d’être une flottille d’entraînement pré-opérationnel. En novembre 1959, elle est devenue une flottille opérationnelle affectée sur la Base d’aéronautique Navale de Bizerte-Karouba.
©Collection Boinot, via P-Ch. Renaud

L’article complet avec photos sur :http://aerostories2.free.fr/acrobat/AA/algerie/algerie-05.pdf 

source : http://aerostories.free.fr/events/algerie/algerie03/index.html retour page d’Accueil 

Une histoire : Bizerte et la France

La Tunisie au gré des conflits

14 avril 2013

L’affaire de Bizerte: Une crise géopolitique méconnue -Sébastien Abis

Classé sous — milguerres @ 21 h 46 min

 

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Une histoire : Bizerte et la France

 

L’affaire de Bizerte

Une crise géopolitique méconnue[1)

Sébastien Abis 

 article disponible sous format word, téléchargez…bonne lecture ! -> L’affaire de Bizerte Sébastien Abis www cairn info

 

Dans l’historiographie abondante du processus de décolonisation de l’Afrique du Nord, rarement la question de Bizerte est évoquée parmi les dossiers majeurs ayant fortement animé les relations de la France avec les nouvelles nations maghrébines indépendantes. Or Bizerte, cette ville perchée au Nord de la Tunisie, balcon de l’Afrique sur la Méditerranée, fournit à l’Histoire un témoignage supplémentaire quant au constat implacable qu’aucune indépendance ne se réalise sans douleurs.

Cette base militaire constituait un atout essentiel dans l’échiquier stratégique de la France et de l’Occident. Or pour la Tunisie, la ville de Bizerte, jusqu’en 1963, sera ce territoire manquant à la souveraineté nationale. Quand les bombes et les balles sévissent à Bizerte au cours du mois de juillet 1961, c’est la France et la Tunisie qui s’affrontent dans un rapport asymétrique mais chargé de symboles. Il s’agit pour les Tunisiens de parachever une indépendance déclarée cinq ans plus tôt et donc d’en finir pleinement avec la colonisation. Pour la France, c’est un enjeu déterminant pour sa sécurité et celle de l’Occident, sans oublier l’avantage que procurait une telle position militaire au voisinage immédiat d’une Algérie encore turbulente.

Pour autant, cette affaire franco-tunisienne de Bizerte, qui atteint son paroxysme en 1961, avec la terrible bataille qui frappe la ville du 19 au 23 juillet, s’inscrit dans une longue période de maturation. Si tragique qu’il soit, l’événement, qui est assurément la page la plus noire dans l’histoire contemporaine des relations entre la France et la Tunisie, n’est ni soudain, ni surprenant. En effet, l’historique de la crise de Bizerte remonte assez loin dans le temps, L’affaire s’étale en réalité de 1956, date de l’indépendance tunisienne, à 1963, lorsque enfin, les dernières forces françaises évacuent la base. Sept années où la question de Bizerte et l’enjeu du devenir de la base sont centraux pour les relations entre les deux pays. A force de vouloir temporiser, face à l’échec des négociations, devant la profonde dégradation des relations franco-tunisiennes, sans oublier la dynamique de tensions liées aux interférences périphériques, avec le temps, l’affaire de Bizerte s’est transformée en une crise inévitable.

L’objectif de cet article n’est pas de revenir en détails sur la chronologie de la crise et sur la progressive dégradation des relations franco-tunisiennes, mais au contraire d’essayer d’identifier les facteurs périphériques et conjoncturels ayant pesé sur cette affaire de Bizerte complexe et malheureuse. Complexe car la crise de juillet 1961 n’est pas un accident soudain mais plutôt le volet militaire d’une affaire politique où s’entrechoquent enjeux diplomatiques, manœuvres tactiques et dynamiques géostratégiques. Malheureuse, car les trois jours de combats armés à Bizerte jettent une ombre durable sur le processus de décolonisation tunisien pourtant si souvent lénifié.

BIZERTE, OTAGE DE L’ARGUMENTAIRE SUR LA DÉFENSE DU MONDE LIBRE ?

Le triple choc que constituent les conséquences de la Seconde Guerre mondiale, le début de l’affrontement Est-Ouest et le processus de décolonisation plonge la base stratégique de Bizerte dans une période assez confuse.

De deux choses l’une : la base perd en valeur intrinsèque face aux nouveaux modes opératoires émergents, mais, aux yeux des Occidentaux, son positionnement en territoire non hostile, dans un contexte de crispations internationales, lui confère une valeur géostratégique renouvelée.

Ainsi, en dépit d’une rénovation indispensable et coûteuse, et malgré l’émergence du facteur anticolonial, la France, assistée de la Communauté occidentale, décide de maintenir Bizerte au rang de pilier stratégique dans son propre concept de défense. Tandis que l’indépendance de la Tunisie devient inéluctable, Bizerte n’en constituait pas moins un maillon fort de l’Alliance atlantique en Méditerranée[2] 

Le maintien de cette position représente en effet une garantie stratégique en cas de progression soviétique sur l’ouest du continent européen. De 1949 à 1956, l’Afrique du nord, toujours française, s’impose de facto comme l’arrière-cour stratégique du bloc occidental. Le jeu des alliances, caractéristique de la guerre froide, permet ici de procéder à une extension des zones d’influence (Afrique du nord) ou de contrôle (Algérie et Bizerte). Les Etats-Unis l’avaient d’ailleurs clairement exprimé en juillet 1954[3]

Pour le camp occidental, l’impératif de se fixer à Bizerte tire sa force de cette situation de tensions internationales.

Quand surviennent les indépendances marocaine et tunisienne au printemps 1956, et que simultanément se renforce la rébellion algérienne, la donne est fatalement transformée. D’une part parce que les Etats-Unis, qui, quoiqu’on en dise, pilotaient seuls ou presque l’OTAN, récusent à l’époque la colonisation et l’occupation. D’autre part, parce qu’à partir de 1956, la présence française en Afrique du nord répond davantage pour Paris à des intérêts stratégiques nationaux qu’à des préoccupations occidentales.

Or la France va inlassablement se référer à la défense du monde libre pour tenter de légitimer son ancrage à Bizerte. Jusqu’en 1958, Paris puise dans la menace communiste pour justifier de son important maintien militaire en Tunisie. Concentrée par la suite dans la seule enceinte de Bizerte, cette présence militaire française est supposée protéger le nouvel Etat tunisien des risques de déstabilisation que peuvent causer l’idéologie soviétique ou l’idée panarabe s’exprimant alors en Egypte ou agissant déjà en Algérie.

Par ces syllogismes quelque peu réducteurs, la France obtient du jeune gouvernement tunisien la possibilité de stationner militairement sur son territoire dans le double cadre de la défense du monde libre et du besoin en sécurité d’un Etat tunisien en construction. Ainsi, dans le texte scellant l’indépendance le 20 mars 1956, mention est faite que la France et la Tunisie définissent les modalités d’une « interdépendance dans les domaines où leurs intérêts sont communs, notamment en matière de défense et de relations extérieures ».

Politiquement, cette interdépendance avait été conçue pour Paris de sorte à limiter l’indépendance de la Tunisie sur les plans sécuritaire et international. La détermination d’Habib Bourguiba à rapidement construire l’Etat tunisien l’amène cependant à dépasser les termes de cet accord. Certes, il concédait à ce que Bizerte demeure française le temps d’une période provisoire. Mais, en très peu de temps, il était parvenu à positionner la Tunisie sur la scène internationale.

La France laissait faire, tant l’attitude et les prises de position de Bourguiba allaient dans le sens d’une coopération indéfectible avec l’Occident. Ainsi, dès le 22 mars 1956, Bourguiba s’exprima dans un grand quotidien britannique, révélant son intérêt pour l’OTAN et sa méfiance pour la Ligue Arabe[4] 

Bourguiba joue ainsi la carte des démocraties, ce qui lui vaut l’estime des Américains, mais non des Français, qui mettront longtemps à comprendre que, dans le monde arabe, il représente une chance exceptionnelle d’entente avec l’Occident. En effet, n’oublions pas qu’à cette époque, l’influente Egypte nassérienne flirtait avec l’idéologie communiste tout en prônant un nationalisme pro-arabe vigoureux. Salah Ben Youssef, précisément exilé au Caire, représente non seulement une menace latente pour le régime de Bourguiba mais également une intimidation tenace pour l’Occident, soucieux par conséquent d’asseoir le pouvoir de Bourguiba à Tunis. Savoir Salah Ben Youssef réfugié en Egypte rassure ainsi tout le monde, Bourguiba comme Occidentaux. Le camp occidental parie donc sur un soutien durable de Bourguiba, leader d’une Tunisie dont l’importance stratégique semble revitalisée par le contexte de guerre froide.

La base de Bizerte symbolise ainsi la position occidentale de la Tunisie, devenue le bastion Sud-Est de la défense du monde libre. La France en fait son leitmotiv pour rester présente sur le territoire tunisien après 1956, puis à Bizerte uniquement à partir d’octobre 1958. Car, selon Paris, de son maintien militaire à Bizerte dépendrait la sécurité de l’Occident[5]  : le théâtre stratégique méditerranéen polarisant alors défis et tensions, inconnues et luttes d’influence. Diplomates et militaires français jouent donc autant sur la crainte d’un conflit ouvert entre les deux Blocs que sur le tropisme occidental de Bourguiba pour légitimer l’ancrage à Bizerte. Au final, la revendication tunisienne sur la nécessaire évacuation de la base est prise en otage par deux éléments distincts mais complémentaires : le spectre d’une troisième guerre mondiale et l’antipathie de Bourguiba pour le camp soviétique.

Cette situation piège en quelque sorte la Tunisie. En menaçant de recourir à la force pour récupérer Bizerte et ainsi parfaire son indépendance, le gouvernement tunisien s’expose aux critiques les plus sévères de l’Occident. Comment un pays qui se dit ami du camp occidental pourrait-il fragiliser ce dernier dans une période de vives tensions internationales ? C’est exactement ce que répondra le président John Kennedy à Bahi Ladgham venu chercher le soutien diplomatique des Etats-Unis après la bataille de Bizerte[6] 

Il est révélateur que la puissance américaine opte pour une stricte neutralité dans la bataille diplomatique qui s’engage après les combats de juillet 1961 à Bizerte. Cette attitude de Washington marque tout autant l’incapacité des Américains à soutenir pleinement la Tunisie (l’alliance avec la France prime et il est impossible de condamner Paris devant les Nations-Unies) que le refus américain de cautionner la politique française en Afrique du nord.

Pour Tunis, le maintien français à Bizerte ne peut être que provisoire, même si l’antagonisme Est-Ouest devait perdurer. Prioritairement protunisien avant d’être occidental, Bourguiba cherche à diversifier ses contacts internationaux quand la France décide de suspendre en 1957 son aide économique et militaire à la Tunisie. Le refroidissement des relations franco-tunisiennes, en très grande partie lié aux péripéties du conflit algérien, favorise un renforcement puis une consolidation des liens entre la Tunisie et les Etats-Unis. Ces derniers souhaitent avant tout éviter un rapprochement tunisien avec l’Est. Peu estimé des autorités françaises, Bourguiba, se tournant vers la puissance américaine, n’en demeure pas moins ce leader arabe ouvertement acquis aux idées de l’Occident.

Dans ce cadre, la question algérienne apparaît comme un parasite, altérant considérablement les rapports de Tunis avec Paris et modifiant la perception américaine quant au maintien français à Bizerte. En effet, Washington n’approuve pas la politique française en Algérie[7]  et craint que ce conflit ne déborde sur son voisinage immédiat, c’est-à-dire en Tunisie. Dès le milieu de la décennie 1950, l’OTAN bloque ses financements à Bizerte et conditionne leurs reprises à l’arrêt des hostilités algériennes. Faute de travaux de rénovation et de modernisation, la base plonge dans l’immobilisme et l’inadaptation aux nouvelles réalités stratégiques.

En 1958, alors que la question de Bizerte se complexifie suite à la tragédie de Sakiet Sidi Youssef, l’éventualité de placer la base sous commandement de l’OTAN avait retenu l’attention et même l’approbation de Bourguiba. L’idée fut cependant écartée face au refus catégorique des dirigeants français[8]et face au faible enthousiasme des stratèges de l’Alliance atlantique[9] 

A la fin des années 1950, Bizerte, déclinante et vieillissante, n’a plus l’importance stratégique qu’elle pouvait avoir quelques années plus tôt. Le contexte international a changé, la donné régionale a évolué et les défis stratégique se sont transformés. La base française se situe désormais dans un Etat indépendant et souverain, arabe et non-couvert par l’OTAN.

Or la France persiste et signe : Bizerte donne une profondeur stratégique capitale en Méditerranée pour le camp occidental. La base est donc en 1961 otage de l’argumentaire français quant à la défense du monde libre. Si l’OTAN s’en désintéresse, si la Tunisie martèle son intention de récupérer la base pour parachever la décolonisation de son territoire, pour quelles raisons alors, autres que strictement nationales, la France entend y rester et y imposer son propre calendrier d’évacuation ?

BIZERTE, INSTRUMENT D’UNE STRATÉGIE FRANÇAISE EN MUTATION ?

L’indépendance de la Tunisie le 20 mars 1956 se fait sans Bizerte. Dès cet instant, il est clair pour les nouvelles autorités tunisiennes que tant qu’une partie du territoire tunisien demeure utilisée par une armée étrangère, l’indépendance du pays sera incomplète. En ce sens, la présence militaire française à Bizerte constitue une atteinte grave à la souveraineté du jeune Etat tunisien. De 1956 à l’évacuation de la base en octobre 1963, la question de Bizerte va progressivement cristalliser l’ensemble des contentieux qui rythment l’agenda des relations franco-tunisiennes. Sept années durant lesquelles la politique française sur le sort de la base sera en permanence conditionnée par la conjoncture internationale ou faudrait-il dire par les repositionnements géostratégiques de la France. En effet, si la France reste à Bizerte après l’indépendance de la Tunisie, c’est essentiellement pour des raisons liées à son désengagement difficile et douloureux d’Algérie et pour des considérations liées à l’opérabilité de sa nouvelle doctrine nucléaire.

Derrière le mobile de la défense du monde libre se dissimule en réalité une autre motivation pour la France, sans doute plus profonde, l’enjeu algérien. Il n’est pas nécessaire ici de revenir sur les nombreuses perturbations dans les relations franco-tunisiennes directement conséquentes de la guerre d’Algérie[10] 

Seule suffit la tragédie de Sakiet Sidi Youssef pour témoigner des pesanteurs du conflit algérien sur son voisinage.

Depuis le déclenchement de la Révolution algérienne en novembre 1954, il serait dès lors peu conseillé de nier le rôle, parfois prononcé, que la base de Bizerte a joué dans les opérations militaires françaises en Algérie. Bizerte sert à la fois de plateforme logistique, de point de ravitaillement et de centre de regroupement pour les forces françaises. On ne peut pas comprendre le maintien français à Bizerte sans considérer son intime corrélation avec la guerre d’Algérie. En octobre 1958, au plus fort des combats, les troupes françaises stationnées à Bizerte s’élèvent ainsi à 13000 hommes encore.

A ce titre, il est intéressant de remarquer que l’échec des pourparlers d’Evian en juin 1961, où de réelles perspectives semblaient se dessiner pour un règlement du conflit algérien, précède de très peu le déclenchement de la bataille de Bizerte. Si l’on ajoute à cela le putsch des généraux à Alger en avril 1961, plongeant l’armée française dans le doute ou la radicalisation, le poids du conflit algérien sur l’affaire de Bizerte ne fait que très peu de doutes.

Pour preuve, lorsqu’en 1959, Bourguiba offre à la France d’échanger Bizerte contre la paix et l’indépendance de l’Algérie[11]Paris fait la sourde oreille. Certes, par cette étonnante proposition, le président tunisien souhaitait apparaître comme l’intermédiaire et le protagoniste décisif qui serait capable d’apporter une solution au conflit algérien[12] 

Mais pour autant, la France, qui présentait son maintien de Bizerte au titre d’un impératif de sécurité pour le camp occidental, montre clairement à travers cette attitude que c’est sa présence en Algérie qui détermine son ancrage à Bizerte. Si vraiment la base était capitale dans le dispositif stratégique occidental, Paris, en théorie comme en pratique, aurait dû privilégier un maintien durable à Bizerte plutôt qu’un enlisement prévisible en Algérie, où le processus de décolonisation était viscéralement en marche. Les Etats-Unis n’ont pas manifesté de réactions particulières vis à vis de cette proposition.

Cela laisse du moins à supposer si ce n’est confirme, qu’en 1959 la base de Bizerte[13] ne revêt plus aucune importance pour l’OTAN. Inversement, dans le cadre de sa guerre en Algérie, la France a besoin de Bizerte. Tant que ce conflit durerait, l’armée française devait pouvoir disposer de la base stratégique de Bizerte, y compris par la force.

D’ailleurs, au lendemain des combats sanglants à Bizerte en juillet 1961, la position française quant à l’évacuation de la base évolue parallèlement aux avancées sur le dossier algérien. Au printemps 1962, un tournant s’opère avec les accords d’Evian qui scellent l’indépendance de l’Algérie, officiellement proclamée le 2 juillet 1962. Débarrassée d’un conflit aux douleurs multiples, la France redéfinit l’intégralité de sa politique nord africaine. Ainsi, très symboliquement, la reprise des relations diplomatiques franco-tunisiennes s’effectue le 20 juillet 1962, soit un an après la bataille de Bizerte et quelques jours après l’indépendance algérienne.

Et parce que justement disparaissait le conflit algérien, la présence française à Bizerte n’avait plus lieu d’être. Le 15 octobre 1963, la France évacuait Bizerte, dans un contexte international pourtant pas moins tendu que les années précédentes. La fin de la guerre en Algérie facilite ainsi l’abandon de Bizerte tout autant que la sénescence stratégique de la base en précipite l’évacuation[14] 

C’est ici qu’il faut souligner l’importance du dossier nucléaire dans la stratégie d’évacuation de la base de Bizerte. Les mutations techniques et tactiques opérées par la puissance française concourent à accélérer le départ des militaires de Bizerte.

Au début de la décennie 1960, la doctrine stratégique de la France bascule dans l’ère moderne. Intensifiant ses recherches en matière d’armements nucléaires, Paris vise à préserver sa place et son rôle sur la scène internationale. Facteur de crédibilité et d’indépendance stratégique, la mise au point en 1963 d’une force de dissuasion nucléaire opérationnelle bouleverse ainsi l’ancien concept militaire de la France hérité de l’époque coloniale[15] 

 A l’heure des fusées nucléaires, il s’avère inutile de conserver une base sclérosée comme celle de Bizerte, en dépit d’attentions sentimentales pour l’œuvre de la Marine française ou d’amorce de constructions anti-atomiques au nord de la ville[16] 

De Gaulle, réaliste mais cynique, confirme ainsi en avril 1963 : « Nous partirons de Bizerte parce que Bizerte ne nous servira plus à rien une fois que nous aurons une force atomique. Dès que ce sera le cas, nous évacuerons (…) Et maintenant rien ne s’oppose à ce que nous partions. Nous commençons à disposer d’engins nucléaires. Nous allons être capables de pulvériser Bizerte et Moscou à la fois[17]! »

 A partir de 1961, l’interconnexion entre l’évacuation de la base Bizerte et la mise en place de la politique nucléaire de la France constitue assurément l’une des clefs de lecture finale dans l’affaire globale de Bizerte[18]

Pour couvrir sa posture à Bizerte, la France instrumentalise donc le contexte international de guerre froide et cherche à masquer, tant bien que mal, son souci prioritaire qui est d’opérer en Algérie en s’appuyant et en profitant d’une base toujours utile pour ce conflit. En filigrane de cette motivation, une évacuation des militaires français de Bizerte conditionnée par l’élaboration d’une nouvelle architecture stratégique fondée sur la dissuasion nucléaire. En définitive, au-delà une incontestable préoccupation d’ordre internationale, Bizerte, dès la fin des années 1950, est pour Paris un outil précieux pour agir en Algérie et simultanément, une garantie nécessaire le temps de parachever sa réorientation stratégique.

 

BIZERTE, CAUTION D’UNE INFLUENCE PÉRENNE POUR BOURGUIBA ?

Jean Lacouture, mémorialiste du XXe siècle et chroniqueur avisé du monde arabe, a décrit avec des mots simples mais efficaces la figure historique d’Habib Bourguiba : « De tous les hommes d’État d’une époque qui en vit paraître beaucoup de flamboyants ou d’abusifs, Habib Bourguiba est probablement celui dont le nom se confond le plus totalement avec la fondation et les premiers développements d’un État. Créateur de la première organisation qui posât avec sérieux le problème de l’indépendance tunisienne, chef de parti et d’insurrection, négociateur, prisonnier, fondateur de l’État, « combattant suprême » et guide incontesté, il aura de 1934 à 1987 dominé de sa puissante personnalité la vie du peuple tunisien et pendant un demi-siècle imprimé sa marque, pour le meilleur et pour le pire, sur le nouvel État[19] 

La question de Bizerte constitue assurément l’un des enjeux les plus complexes que le président Bourguiba a eu à gérer dans les premières années de l’indépendance tunisienne. Convaincu que sans Bizerte son objectif de décoloniser la Tunisie n’était pas totalement atteint, Bourguiba multiplie les efforts pour trouver une solution ou un accord sur le statut de la base. Or, face à l’intransigeance française d’évacuer Bizerte, le président tunisien va peu à peu durcir sa position sur une question où finalement il joue sa crédibilité et la pérennité de son régime[20] 

Chahuté par l’opposition yousséfiste pour son alignement occidental, son refus d’entrer en guerre aux côtés des Algériens et son rejet pour le nationalisme pro-arabe, l’assise de Bourguiba sur le pouvoir tunisien reste vulnérable. D’autant plus que sa propre politique étrangère se bride. En effet, l’équilibre convoité entre pro-occidentalisme et médiation au sein du monde arabe s’avère impossible à trouver. A force de ne vouloir ni rompre avec la France et l’Occident ni compromettre les relations de son pays avec ses voisins arabes et le mouvement des non-alignés, Bourguiba finit par fragiliser la position de la Tunisie sur la scène internationale.

Il est vrai que les ambitions de Bourguiba dépassaient largement le périmètre du seul territoire tunisien. Pariant sur une Tunisie qui servirait de guide à une Afrique du nord fédérée, il estimait pouvoir être non seulement l’inspirateur mais le promoteur d’un Maghreb ouvert sur l’Occident. Son objectif majeur était de jouer un rôle de médiateur actif entre l’Occident, auquel le lient sa culture, son histoire et ses convictions, et l’Orient, auquel la Tunisie appartient. Malheureusement ni ses talents diplomatiques ni la position stratégique de son pays lui permettent de réussir dans ce rôle de médiateur régional.

Suspect aux yeux d’une partie du monde arabe pour sa proximité avec le camp occidental (illustrée par les très bons rapports de Tunis avec Washington), Bourguiba semble radicalement opposé à la figure d’un Gamal Abdel Nasser, qui, de son côté, apparaît comme un partisan de l’action immédiate et un ardent défenseur du panarabisme, séduit par l’idéologie communiste.

La faible influence alors de la Tunisie au sein de la Ligue arabe contraste avec l’audience internationale dont le pays peut parfois bénéficier auprès des occidentaux. Si le gouvernement tunisien apporte une aide non négligeable à la révolution algérienne, qui lui vaut les semonces des autorités françaises, ce soutien reste emprunt de méfiance tant Bourguiba fut considéré par les algériens comme un modéré courbant l’échine devant les pressions de l’Occident. L’affaire de Bizerte en est l’incarnation principale : beaucoup condamnent une politique des étapes sur un sujet qui pourtant déborde largement du cadre tunisien. Salah Ben Youssef le répète : Bizerte est la base des français qui attaquent les frères algériens.

Progressivement isolé ou du moins écartelé entre deux impératifs inconciliables, Bourguiba se risque à faire de Bizerte le joker de sa politique. Au début des années 1960, sa position est affaiblie. D’un côté, il subit une salve de critiques de la part du monde arabe. De l’autre, il apparaît désorienté par le refroidissement notable des relations franco-tunisiennes. En perte de vitesse, en quête de prestige, Bourguiba a besoin d’un coup d’éclat pour redorer l’image d’un Combattant suprême autrefois capable d’obtenir par le verbe et l’intimidation le résultat initialement recherché.

41Or le temps passe sans que le président tunisien n’obtienne d’avancées concrètes sur Bizerte. Devenue le vestige de l’époque coloniale, la base de Bizerte limite la portée de l’indépendance tunisienne, inachevée et imparfaite tant que la base demeurait sous tutelle militaire française. Bourguiba ne peut l’accepter.

Malgré l’enthousiasme qui prévalu au moment où le général De Gaulle revint au pouvoir en juin 1958, force est de constater que les deux chefs d’Etat éprouvent une difficulté croissante à s’entendre. Preuve en est de la tentative avortée de livrer bataille à Bizerte en février 1960, épisode au cours duquel les deux hommes se mesurent raisonnablement.

Un an plus tard, à Rambouillet, De Gaulle et Bourguiba s’entretiennent mais ne s’accordent pas. Déterminante dans le mécanisme qui déclenche la crise de Bizerte en juillet 1961, cette rencontre est un échec pour les deux hommes. Pour De Gaulle, c’est un camouflet, car à ses yeux, le président tunisien est venu à Paris pour obtenir beaucoup trop (évacuation de Bizerte, modification du tracé des frontières sud au Sahara pour mettre la main sur des champs pétrolifères[21] et statut de médiateur dans le règlement du conflit franco-algérien). Pour Bourguiba, c’est une déception, car il n’obtient rien de concret. Surtout, le président tunisien procède à une analyse inexacte de la rencontre de Rambouillet[22] 

Les désordres du printemps 1961 précipitent l’affaire de Bizerte dans sa phase critique. Devant une accumulation des difficultés, Bourguiba n’ignore plus l’impasse dans laquelle il se trouve. Il échoue à contrôler Salah Ben Youssef dans une dernière entrevue à Zurich le 3 mars, reste déçu de sa visite officielle à Washington en mai et se vexe de ne pas être convié à la prochaine conférence des pays non-alignés prévue à Belgrade en septembre 1961. Enfin, les tensions en Algérie restent vives, où la paix demeure toujours écartée.

Bourguiba doit donc agir et quitte à risquer sa politique, autant le faire sur ce qu’il s’était depuis toujours fixé comme objectif : l’indépendance complète de la Tunisie. L’évacuation de Bizerte n’est plus simplement l’enjeu de la décolonisation, c’est le défi de son régime et la caution de son avenir à la tête de l’Etat tunisien. S’il ne prétend pas comme Nasser au leadership au sein du monde arabe, en 1961, Bourguiba se trouve marginalisé et n’a pas la place qu’il souhaiterait avoir. Alors comme Nasser qui a eu son Suez, Bourguiba doit avoir son Bizerte.

46Les travaux d’allongement de la piste aérienne de Sidi Ahmed seront le casus belli que Tunis attendait. Reporte sine die, l’épreuve de forces à Bizerte éclate en juillet 1961. Le bourguibisme se dénature et, de tempéré, cède la place au bourguibisme aiguisé, qui ne recule ni devant le combat ni devant l’asymétrie du rapport de force à Bizerte[23] . La politique de Bourguiba franchit donc à Bizerte un palier qu’elle ne connaissait pas : une lutte nationale sanglante[24] 

Il est donc essentiel de distinguer entre un avant et un après Bizerte dans le parcours politique de Bourguiba. A court terme, son action à Bizerte semble payante et préjudiciable à la fois. Payante car la Tunisie obtient par l’internationalisation de l’affaire de Bizerte une victoire diplomatique et morale[25]  et parce que l’image de Bourguiba semble être galvanisée dans le monde arabe et au sein du mouvement tiers-mondiste[26] 

Préjudiciable car jamais les relations de la Tunisie n’ont été aussi altérées avec la France et l’Occident[27]  et parce que certains à Tunis commencent à fustiger la politique du président Bourguiba.

A moyen terme, la crise de Bizerte de juillet 1961 ne règle rien en réalité. Les Français ont renforcé leur contrôle de la base et entendent opérer de manière unilatérale quant au calendrier d’évacuation. La Tunisie de son côté adopte une étonnante passivité après le remous estival. Il est vrai que son leader, par une lecture optimiste et audacieuse de la conférence de presse du général De Gaulle tenue le 5 septembre 1961, apaisa sa revendication sur Bizerte. Il est peu de dire que cette volte-face de Bourguiba irrita une partie de l’opinion tunisienne et certains de ses collaborateurs politiques. Les articles parus dans le journal Afrique-Action à l’automne 1961 en sont la meilleure illustration[28]

C’est entre l’automne 1961 et l’évacuation de Bizerte en 1963 que le président Bourguiba connaît l’une des périodes les plus délicates de son mandat[29]  Des velléités d’atteinte à sa vie sont découvertes, ainsi le complot de Tunis en décembre 1962.

Le Combattant Suprême oublie sans doute alors certains de ses propos, comme ceux prémonitoires prononcés publiquement le 2 mars 1959 : « C’est au chef de l’Etat qu’il appartient de prendre ses responsabilités de juger de la valeur des solutions politiques et de leur opportunité. Quand par mon refus, j’engage le peuple dans une lutte à mort, c’est moi qui porte la responsabilité du sang versé[30] 

Toutefois, sur le plus long terme, nul doute que Bourguiba tire profit de l’évacuation de la base de Bizerte. Effectuée le 15 octobre 1963, celle-ci sera plus solennellement célébrée le 13 décembre 1963, lors d’une importante manifestation organisée à Bizerte. Ce jour-là, Bourguiba est encensé par ses compatriotes tunisiens et vivement félicité par les chefs d’Etat arabes.

Paradant dans un convoi qui traverse la ville au-dessus de Nasser, du président algérien Ahmed Ben Bella, du prince héritier du royaume de Libye Hassan Ridha et d’Abdelhadi Boutaleb représentant le roi marocain Hassan II, le président tunisien tient alors un long discours dont la symbolique finale heurte bruyamment les consciences : « Cette grandiose cérémonie consacre l’indépendance de la Tunisie, confirmée et parachevée par l’évacuation du dernier soldat des troupes d’occupation. J’ai voulu établir la preuve que les jugements quelque peu hâtifs émis à notre endroit ainsi que les nuages qui ont assombri parfois nos rapports avec les responsables du Grand Maghreb, résultaient de malentendus (…) Nous avons toujours considéré que nous faisions partie de la nation arabe (…) Bizerte, qui a lutté pour libérer son sol aura ainsi contribué à une œuvre dont les prolongements se seront fait sentir au-delà des frontières de la Tunisie. Elle aura aidé à rapprocher les arabes. De ce service que Bizerte a rendu, nous avons le droit d’être fiers (…) On ne juge pas une politique sur des propos, mais sur des résultats (…) Telle est la leçon à tirer de cette journée : les martyrs de Bizerte auront servi, au delà de la cause nationale, celle de la Nation arabe, celle de l’humanité[31]

De 1956 à 1963, Bizerte a donc puissamment incarné le processus de décolonisation de la Tunisie. La bataille de Bizerte en juillet 1961 a délesté la Tunisie de son empreinte occidentale, la réinsérant comme pays neutraliste dans le paysage international et la repositionnant au sein du monde arabe. L’évacuation définitive de la base de Bizerte en octobre 1963 consacre l’œuvre de Bourguiba qui a su donner à la Tunisie une indépendance pleine et entière, au prix d’un combat toutefois aussi douloureux que maladroit à Bizerte. Assurément, ce succès lui a permis d’asseoir son pouvoir sur la Tunisie contemporaine pendant trois longues décennies[32]

CONCLUSION

Assurément, il convient d’avoir à l’esprit la dimension plurielle de cette affaire de Bizerte, dont l’examen ne peut ignorer l’interaction permanente entre l’enjeu franco-tunisien d’évacuer la base et les dynamiques géostratégiques régionales et internationales. La crise de Bizerte ne peut être envisagée isolément de son contexte global. Et finalement, l’exemple de Bizerte prouve que le principe de maintien de bases militaires par l’ex-puissance coloniale dans un pays indépendant ne peut être qu’une source de conflits[33] 

 Mais par-dessus tout, deux enseignements fondamentaux doivent être tirés de cette affaire de Bizerte.

Premièrement, que l’indépendance complète et définitive de la Tunisie s’effectue le 15 octobre 1963 et non le 20 mars 1956. La nuance est de taille quand on s’aperçoit, encore aujourd’hui, que rares sont les manuels et les ouvrages où figure cet élément, notamment en France, parce que la décolonisation de la Tunisie y est souvent citée comme exemple.

Deuxièmement et justement, que cette décolonisation tunisienne ne fut pas exempte de tragédies et de douleurs, comme l’ont été et le seront toutes les luttes menées au nom de l’émancipation coloniale.

Bizerte est aujourd’hui devenu un lieu de mémoire nationale en Tunisie et chaque année, le jour du 15 octobre lui est consacré pour que le souvenir ne soit pas effacé par le temps. En France, le devoir de mémoire est souvent évoqué, mais jamais ou presque Bizerte ne figure dans la liste des drames ayant caractérisé le processus de décolonisation. Il importe aujourd’hui d’en donner tout l’écho que cette page d’Histoire mérite. 

 

NOTES

[ 1]Pour une analyse plus complète sur ce thème, lire Sébastien Abis, L’affaire de Bizerte (1956-1963), Tunis, Sud-Editions, 2004, 199 pages.

[ 2]Le rôle stratégique de la Tunisie avait été régulièrement rappelé depuis le début des années 1950 par certains responsables de l’Etat-Major français. Ainsi, le Général Guillaume, commandant en chef de l’armée française pour la zone Afrique du Nord écrivit en 1953 : « En raison de tous les avantages que lui procure sa position, il n’est pas exagéré de dire que l’Afrique du Nord française constitue désormais une pièce maîtresse de l’échiquier mondial (…) Mon propos appelle donc l’attention sur l’importance indéniable de nos territoires nord-africains et sur l’intérêt majeur qui s’attache en conséquence, au maintien nécessaire de la présence de la France dans des pays qui constituent son indispensable complément, et qui au demeurant, sachant qu’ils lui doivent le progrès et la paix, lui restent profondément attachés » (Général Guillaume, « L’importance stratégique de l’Afrique du nord », in Revue de Défense Nationale, Paris, novembre 1953, p 423-430).

[ 3]En juillet 1954, dans le Mémorandum Douglas Dillon, les américains avaient résumé les facilités qu’ils souhaitaient obtenir de la France en Tunisie, et particulièrement à Bizerte. Lire El-Méchat (Samya), Les Etats-Unis et la Tunisie : de l’ambiguïté à l’entente, 1945-1959, Par, l’Harmattan, 1996.

[ 4]Interview de Habib Bourguiba au quotidien londonien The Times, publié dans l’édition du 22 mars 1956, où il avoue : « Si la Tunisie avait à choisir entre l’OTAN et la Ligue Arabe, dans la mesure où cela dépendrait de moi, elle opterait pour l’OTAN… ». Le président tunisien précisera en novembre 1957 dans un discours à Tunis « La coopération avec l’Occident est un impératif qui découle de nos principes, de notre situation géographique et de nos intérêts » (in Bourguiba,Citations, Dar el Amal, Tunis, 1978, p. 492).

[ 5]A titre d’exemple, il suffit de rappeler les propos tenus par De Gaulle devant Bourguiba junior, alors ambassadeur tunisien à Paris, lorsque la Tunisie exhorta la France à évacuer Bizerte en février 1960 au moment même de l’affaire des barricades d’Alger : « Jamais le gouvernement français n’a contesté que Bizerte appartienne à la Tunisie. Ce qui est en cause, c’est un problème stratégique. Le monde est en danger de guerre (…) La France doit donc se défendre, en même temps que contribuer à la défense de l’Occident, dont Monsieur Bourguiba, a reconnu lui-même, que la Tunisie en faisait partie. La situation de la base de Bizerte impose dès lors à la France le devoir de l’entretenir et d’en disposer. Une telle intention, ne signifie nullement que la France veuille dominer la Tunisie (…) S’il devait arriver que, du côté tunisien, on en vienne à des actes hostiles à l’égard des forces françaises, elles y répondraient aussitôt ». Voir De Gaulle (Charles),Lettres, notes et carnets, juin 1958-décembre 1960, « Note sur Bizerte du 3 février 1960 », Paris, Plon, 1980, pp. 324-325.

[ 6]Kennedy recevant Bahi Laghdam à la fin du mois de juillet 1961, se montra fâché devant la précipitation avec laquelle Bourguiba avait déclenché la bataille : « Le moment était mal venu pour un ami de l’Occident de créer de toutes pièces un problème de cette nature », critiquant la méthode d’action employée par Bourguiba à Bizerte (pressions politiques, regroupement de population, blocus). Propos cités in Bessis (Sophie) et Belhassen (Souyhir), Bourguiba, un si long règne, tome n° 2, Paris, Jeune Afrique livres, 1989, p. 33. Il convient de rappeler par ailleurs que l’été 1961 fut une période de très haute tension internationale avec la crise de Berlin.

[ 7]Opposé aux politiques coloniales, Washington dénonçait plus concrètement les opérations françaises en Algérie parce qu’elles réduisaient les forces continentales de l’OTAN en Europe et affaiblissaient les positions diplomatiques des Etats-Unis dans le Tiers-monde.

[ 8]Le ministre français des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, souligna en juillet 1958, que « le gouvernement français ne peut admettre un rattachement de la base de Bizerte au commandement de l’OTAN. Le principe du régime de Bizerte doit être celui d’une association franco-tunisienne, étant donné que Bizerte est un problème franco-tunisien ». Cité in Archives SHAT, Bob. S443, carton 2H247, d3, fiche de l’Etat-Major français sur le maintien indispensable de la position française à Bizerte, 15 juillet 1958.

[ 9]Lire Herreman (Philippe), « Bizerte et l’Occident », in Le Monde Diplomatique, avril 1960, p 6.

[ 10]Lire De La Gorce (Paul-Marie), « La France et la Tunisie à l’aune de la question algérienne », inBourguiba, La trace et l’héritage, Paris, Karthala, octobre 2004, pp. 475-482. Se reporter également à Abis (Sébastien), L’affaire de Bizerte, Tunis, Sud-Editions, mars 2004, pp. 69-80.

[ 11]Voilà ce que propose la président Bourguiba le 17 février 1959 : « Pour l’abandon de Bizerte, la seule contrepartie serait la paix et un règlement négocié du problème algérien […] Nous sommes prêts à faire ce sacrifice, si nous pouvons, avec Bizerte, grâce à Bizerte, aider nos frères algériens, et par la même la France, à mettre fin au conflit […] J’estime qu’on peut accepter une base française si cette occasion peut hâter la paix, faciliter la concorde, et ouvrir des possibilités économiques et politiques qui représenteraient pour la France en Afrique du nord une paix solide… » (in Archives ANOM, Bob. A84, carton 26H25 (2), d 3, f 185, conférence de presse de Bourguiba du 17 février 1959). Bourguiba fixe au gouvernement français une date butoir, le 17 juin 1959. Ce jour-là, il est seul à son rendez-vous et retire son offre. Sa radicalisation sur la question de Bizerte date de ce moment là.

[ 12]Dans le règlement du conflit algérien, Bourguiba aspirait à devenir le médiateur actif entre d’un côté le gouvernement français et de l’autre le Front de Libération Nationale (FLN) algérien. Convaincu de l’impossibilité d’établir une coopération véritable entre la France et les pays du Maghreb tant que duraient les combats en Algérie, Bourguiba n’a pas ménagé ses efforts pour trouver des solutions politiques à ce conflit. Ainsi en 1957 en proposant une conférence des Etats méditerranéens dans le but d’établir un accord de défense régional ou peu après, en suggérant de créer une communauté franco-nord-africaine qui pourrait faciliter le règlement de la guerre en Algérie. Cette lucidité de Bourguiba quant à l’interaction inévitable de la guerre d’Algérie sur les relations franco-tunisiennes était d’ailleurs clairement exprimé dès le mois d’avril 1956 dans une interview donnée à un quotidien français : « De son règlement rapide dépendent le rétablissement de la sécurité intérieure en Tunisie, les réformes économiques et sociales, l’établissement de liens d’interdépendance avec la France. Certes les français sont nos amis, mais les algériens sont nos frères… » (in Le Figaro, 25 avril 1956)

[ 13]Jusqu’aux derniers moments du conflit en Algérie, la fonction de Bizerte ne fait aucun doute. Ainsi, le ministre français des Armées, Pierre Messmer, dans un rapport classé « très secret » daté du 28 novembre 1961 sur l’avenir de la base stratégique de Bizerte, celui-ci écrit : « Une mission particulière de la base de Bizerte est de renseigner sur l’adversaire FLN, mission à laquelle le gouvernement attache une importance toute particulière (…) En toute hypothèse, le seul terme à employer est donc celui de reconversion de la base à l’exclusion de celui d’évacuation ». Ce rapport était adressé aux différents chefs d’Etat-major d’armées et à l’Amiral Vivier (le dernier commandant de la base, du 24 novembre 1961 au 15 octobre 1963 (in Archives SHAT, Bob. S516, carton 2H355, d1, f. 679 à 685)

[ 14]De Gaulle lui-même le souligna lors d’un Conseil des ministres à Paris le 9 octobre 1963 : « Bizerte est de moins en moins utilisable, de plus en plus vulnérable » (in Alain Peyreffite, C’était De Gaulle, Paris, Fallois-Fayard, 1997, tome 2, p. 115).

[ 15]Il convient de préciser néanmoins que la première bombe nucléaire française explosa le 13 février 1960 à Reggane dans le Sahara. Les recherches sur le programme nucléaire avaient été lancées dès 1958 au retour du général De Gaulle au pouvoir.

[ 16]Voir la communication de Damien Cordier-Féron, « L’évolution de la base stratégique de Bizerte, 1943-1961 », présentée lors du colloque annuel de l’Association de sauvegarde de la médina de Bizerte, le 29 juillet 2005.

[ 17]Propos cités in Peyrefitte (Alain), C’était De Gaulle, Paris, Fallois-Fayard, 1995, tome 1, p. 415.

[ 18]Il faut également rappeler le témoignage de Bahi Ladgham : « Je me souviens que la question du retrait des forces françaises de Bizerte a été traité dans la perspective d’une reconversion de la doctrine stratégique du général (…) c’est donc bien la conception gaullienne d’une nouvelle stratégie qui a amené la France à l’évacuation complète de la Tunisie » (in Institut Charles De Gaulle, collectif, L’aventure de la bombe, De Gaulle et la dissuasion nucléaire, Paris, Plon, 1985, pp. 68-69).

[ 19]Lacouture (Jean), « Notice biographique sur Habib Bourguiba », in Encyclopeadia Universalis, édition électronique 7.0, 2000.

[ 20]En 1960, le président tunisien l’affirmait : « Face à cette séquelle de l’ère coloniale [ndlr : Bizerte], je vais risquer ma politique et même ce régime » (Discours de Bourguiba le 8 février 1960, in Archives ANOM, Bob. A84, carton 26H25, d4, f. 415-418).

[ 21]Il convient de mentionner la question du pétrole saharien dans les négociations franco-tunisiennes sur l’évacuation de Bizerte. En effet, Bourguiba demanda à Rambouillet que soient modifier les frontières méridionales de la Tunisie vers la borne 233, de sorte à pouvoir bénéficier de terrains riches en pétrole. De Gaulle refusa logiquement car de la négociation sur les champs de pétrole du Sahara dépendait en partie celle plus large de l’indépendance algérienne. Toutefois, malgré cette requête de Bourguiba repoussée, De Gaulle ne fit aucun geste compensatoire sur la question de Bizerte. Bourguiba, au moment de la crise ouverte à Bizerte en juillet 1961, établira d’ailleurs une pression similaire au Sud autour de la borne 233.

[ 22]Sur le malentendu de la rencontre de Rambouillet du 27 février 1961, se reporter à Abis (Sébastien), op.cit., pp. 155-159. Il faut insister sur la confusion qu’entretient De Gaulle à propos de cet entretien avec Bourguiba, livrant deux témoignages contradictoires sur ce sujet, l’un en 1961, l’autre en 1970.

[ 23]En juillet 1961, il y avait 7000 militaires en poste à Bizerte, 5000 techniciens et 2000 aptes au combat. Le commandant de la base, l’amiral Amman, inquiet des débordements dans la ville et de la pression populaire armée autour des enceintes militaires, demanda que des renforts extérieurs soient acheminés sur Bizerte. Le 19 et 20 juillet, 1600 paras sont acheminés sur Bizerte, en provenance d’Algérie. Ce qui donne un effectif global de 3600 combattants (Décompte donné in Archives SHAT, Bob. S518, carton 2H357, d1, f. 17 à 21, Compte-rendu des opérations militaires entre le 19 et 23 juillet 1961). Pour une approche sur le sentiment qui animait les paras français venus à Bizerte, lire le récit sans détours de Boisseau (Philippe), Les loups sont entrés dans Bizerte, Paris, France-Empire, 1998.

[ 24]Comme le nota l’ancien ministre de la Défense tunisienne Bahi Ladgham : « C’est à Bizerte que pour la première fois du sang tunisien a fertilisé une solidarité nationale… » (Interview dans le magazine tunisien Réalités, n°318 du 11 octobre 1991, p. 31). S’il demeure impossible d’établir un bilan précis des victimes tunisiennes tuées lors des trois jours de combats à Bizerte, ce chiffre oscille vraisemblablement entre 600 et 700 morts. Cette estimation prend en compte le bilan détaillé du colonel Noureddine Boujallabia, commandant des forces tunisiennes à Bizerte à l’époque : 364 militaires, 45 gardes nationaux et 230 civils (in Actes du colloque Histoire orale et relations tuniso-françaises de 1945 à 1962, la parole aux témoins, mai 1996, Tunis, enregistrement de l’ISHMN). Autre argument, le nombre de stèles reposant aujourd’hui au cimetière des martyrs à Bizerte (environ 700). Pour finir sur le bilan des combats, il convient de rappeler que 27 soldats français ont trouvé la mort à Bizerte.

[ 25]L’Assemblée Générale des Nations-Unies adopte le 27 août 1961 la résolution dite afro-asiatique qui « reconnaît le droit souverain de la Tunisie à demander le retrait de toutes les forces armées françaises qui se trouvent sur son territoire sans son consentement ». Cette résolution, aux résonances internationales, constitue un affront diplomatique grave pour la France et un succès réel pour la cause tunisienne, soutenue par le secrétaire général de l’ONU, Dag Hammarskjöld, présent à Bizerte le 26 juillet 1961.

[ 26]Le 3 août 1961, la Tunisie renoue ses relations diplomatiques avec Le Caire et la République Arabe Unie. Le 11, Salah Ben Youssef est exécuté à Francfort sans que Nasser émette le moindre doute sur une responsabilité directe de Carthage. Enfin, Bourguiba reçoit après la bataille de Bizerte une invitation officielle à participer aux travaux de la conférence des Etats non-alignés à Belgrade début septembre. La crise de Bizerte concrétise la réorientation tunisienne en matière de politique étrangère. Autrefois accusée de complicité avec l’Occident, la Tunisie se retrouve neutraliste. Comme le clame alors Bourguiba le 11 août 1961, « La légende d’un Bourguiba indéfectiblement acquis à l’Occident ne repose sur aucun fondement, la bataille de Bizerte l’a clairement démontré ! » (in Bourguiba, Citations, Tunis, Dar-el-Amal, 1978, p. 63).

[ 27]Devant la rupture complète des relations franco-tunisiennes et face à l’immobilisme des Etats-Unis qui refusent de le soutenir, Bourguiba redessine ses alliances dès le lendemain du cessez-le-feu de Bizerte et ne s’en cache pas. Ainsi, dans une interview au magazine américain Newsweek, il déclare le 11 août 1961 : « Ma politique étrangère sera orientée différemment à l’avenir. Dans le passé, l’URSS et la Chine populaire n’ont pas offert d’aider la Tunisie à cause de notre amitié envers l’Occident. C’est le drame pour moi. Mais maintenant, nous devons envisager un nouvel alignement de nos alliances ». Chose invraisemblable auparavant, l’URSS accordera un crédit de 25 millions de dollars à la Tunisie le 5 août 1961.

[ 28]Animés par Béchir Ben Yahmed, Mohamed Ben Smaïl et Mohamed Masmoudi, ce journal fit sensation à l’époque en publiant un éditorial intitulé « Le pouvoir personnel », dans lequel l’étendue du pouvoir de Bourguiba est vivement critiquée. Les trois auteurs s’insurgeaient également contre la volte-face de Bourguiba alors que celui-ci avait engagé une bataille au coût humain terrible pour le peuple tunisien. (Sur ce sujet, lire l’interview de Mohamed Ben Smaïl inBourguiba, La trace et l’héritage, Paris, Karthala, octobre 2004, pp. 558-559, dans laquelle l’ancien rédacteur en chef d’Afrique-Action persiste et signe : « Bizerte était programmé dans la tête de Bourguiba mais il n’avait pas imaginé l’ampleur de la réaction française »).

[ 29]Très agacé par ces agitations internes, Bourguiba procède à plusieurs actions qui marquent un raidissement de sa politique en Tunisie, muselant la presse d’opposition, interdisant le parti communiste tunisien et renforçant son contrôle de l’Etat. Dans un entretien donné au quotidien français Le Monde le 19 janvier 1963, le président tunisien déclare même : « Ce pays a besoin d’une poigne. A ceux qui me disent qu’il faut laisser aller la critique, que c’est grandir Bourguiba et la Tunisie, je réponds que le fiel ne construit rien, que les Tunisiens ont besoin de croire en un homme et en un régime, qu’il ne faut pas les salir à leurs yeux ».

[ 30]Discours de Bourguiba du 2 mars 1959 (in Archives ANOM, Bob. A84, carton 26H25 (2), d3).

[ 31]Discours de Bourguiba du 13 décembre 1963, intégralement disponible in Sayah (Mohamed), La République délivrée 1959-1964, Tunis, Dar el-Amal, 1986, pp. 611-618.

[ 32]L’ancien ministre tunisien Tahar Belhodja reconnaissait récemment qu’il fut « tout à fait normal que Bourguiba ait cherché à exploiter la situation et valoriser les morts de Bizerte » (Interview inBourguiba, La trace et l’héritage, Paris, Karthala, octobre 2004, p. 566).

[ 33]Sur ce thème, se reporter à Chneguir (Abdelaziz), La politique extérieure de la Tunisie 1956-1987,Paris, L’Harmattan, mars 2004.

PLAN DE L’ARTICLE

  • Bizerte, otage de l’argumentaire sur la défense du monde libre ?
  • Bizerte, instrument d’une stratégie française en mutation ?
  • Bizerte, caution d’une influence pérenne pour Bourguiba ?
  • Conclusion

 

POUR CITER CET ARTICLE

Sébastien Abis « L’affaire de Bizerte », Confluences Méditerranée 4/2008 (N°67), p. 129-146. 
URL : www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2008-4-page-129.htm
DOI : 10.3917/come.067.0129.

 

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Une histoire : Bizerte et la France

7 avril 2013

La Situation Économique de Bizerte

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La Tunisie au gré des conflits

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Une histoire : Bizerte et la France 

La Situation Économique de Bizerte

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ET LA DEFENSE NATIONALE DEVANT LE PARLEMENT

Auteur : Cambourg, Loïc de

Éditeur : impr. de C. Puyfagès (Tonnerre) Date d’édition : 1908

Sujet : France (1870-1940, 3e République) Droits : domaine public

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l’homme, 4-LB57-14514

Provenance : bnf


L’incident soulevé récemment à la Chambre par quelques députés clairvoyants relativement à la question de l’Ouenza, cette mine de fer si puissamment riche située sur la frontière d’Algérie-Tunisie, attire l’attention sur Bizerte, notre grand port africain dans la zône duquel elle se trouve.

De Tunisie m’arrive des nouvelles me signalant la lamentable situation économique de Bizerte, la ville la plus française de la Tunisie.

« J’ai pris la Tunisie pour avoir Bizerte », déclara Jules Ferry, et si cet éminent homme d’Etat revenait parmi nous, il pourrait demander des comptes à la France de sa mauvaise gestion ; Bizerte, en effet, le point de mire de toutes les convoitises étrangères languit de la crise où on semble vouloir sciemment la laisser.

Pourquoi me faut-il encore signaler aux pouvoirs la situation économique si gravement compromise de notre grand port africain ? Quelle extraordinaire insouciance, quelle coupable apathie président aux destinées de Bizerte! Ne semble-t-il pas que le mot d’ordre est le « boycottage » par l’indifférence, de cet admirable port; cet état de choses ne peut se prolonger sans risquer d’annihiler sans retour, le merveilleux effort de la France à Bizerte par ses nationaux et son argent, les conséquences en seraient redoutables.

La Tunisie est un pays très riche, nul ne le conteste, l’état de ses finances en fait foi (1), alors d’où vient cette anomalie que Bizerte le plus beau port de Tunisie n’a pris aucun développement, est resté, « atrophié » si je puis m’exprimer ainsi dans ce pays si prospère.

Il y a évidemment des causes et je vais les rechercher.

(I) L’exercice 1907 du budget-tunisien se solde par un excédent de recettes de huit millions

774.805 fr.

Lors du commencement des travaux du port de guerre de Bizerte par la Marine, parallèlement sur une des deux rives, à l’entrée de l’immense lac intérieur, une ville française surgissait comme par enchantement, c’était une nuée de Français, pleins d’enthousiasme qui s’abattit sur toute la région suivant la France dans sa fortune, MM. Hersent et Couvreux créèrent un port de commerce, ils n’eurent pour cela qu’à améliorer la situation naturelle privilégiée de Bizerte qui, avec sa grande profondeur d’eau, en un point des mieux abrités sur la route de tous les navires allant de Suez à Gibraltar, leur permirent de concevoir à juste titre, les plus légitimes espérances.

A vol d’oiseau, Bizerte avait, l’aspect d’une vaste fourmillière où s’utilisait l’ardeur du génie français.

Quelles causes ont donc pu venir briser l’élan de nos compatriotes et réduire à rien un des plus beaux ports du monde qui, s’il eût été Anglais, Allemand, Belge ou même… Chinois, serait à l’heure actuelle dans une prospérité certaine.

Ces causes, je vais les énumérer les unes après les autres. En 1894, une concession spéciale des ports de Tunis, Sousse et et Sfax, qu’accorda le gouvernement Tunisien, à une puissante compagnie, fût le point de départ de la crise économique de Bizerte. Le gouvernement Tunisien accorda une garantie à la compagnie concessionnaire moyennant le partage des bénéfices jusqu’à la concurrence d’un certain bénéfice net et l’abandon du surplus à l’état Tunisien.

Par cette concession, le gouvernement Tunisien était amené à favoriser le développement des trois ports Tunis, Sousse, Sfax même au détriment de Bizerte qui avait une concession sans garantie, c’était conséquemment contrecarrer l’oeuvre de la France à Bizerte.

Cette première erreur d’avoir créé un port à Tunis, que sa situation géographique, à l’extrémité d’un étroit chenal de 12 kilomètres, continuellement obstrué par les vases, ne permettait de réaliser qu’imparfaitement devait en amener d’autres toujours au détriment de Bizerte.

Après les ports, suivit la construction des chemins de fer, ce fut Tunis, Sousse, Sfax, qui drainèrent à elles les produits du sol Tunisien, en particulier les riches gisements de phosphates du Sud; Bizerte n’ayant qu’une ligne la reliant à Tunis et cette -dernière absorbant tout le trafic, notre grand port africain était encore une fois sacrifié. M. Boudenoot, sénateur, alors rapporteur du budget de la Tunisie pour donner une compensation à Bizerte qui venait d’être frustrée des phosphates, écrivait dans son rapport :

Rapport Boudenoot

« Les minerais des Nefzas et les gisements de calamine de la région fourniront — l’engagement en est pris — au port de Bizerte, un trafic annuel de 62.000 tonnes ; il viendra s’y ajouter, dans un avenir prochain, un tonnage quatre à cinq fois plus considérable encore, lorsqu’on mettra en valeur les richesses minérales aujourd’hui reconnues près de la frontière d’Algérie, et qui se trouvent dans la zone d’attraction de Bizerte. Cette ville aura donc bientôt ce qu’elle désire justement, je le répète, c’est-à-dire un grand port commercial à côté de son grand port militaire ; et je ne suis pas de ceux qui disent qu’ils ne peuvent exister à côté l’un de Fautre. C’est possible, sinon partout; du moins à Bizerte mieux qu’ailleurs, et j’en tombe d’accord avec l’amiral Merleaux Ponty, qui dirige les importants travaux entrepris là-bas, grâce à l’étendue et aux ressources multiples que présente sa merveilleuse rade intérieure ».

Il y avait là, comme on le voit, une promesse officielle du gouvernement de la métropole envers Bizerte, de donner à ce port les minerais de fer d’Ouehza de la frontière d’Algérie-Tunisie.

Bizerte. forcée de se contenter de cette promesse en réclama son exécution dans les délais les plus rapides. Mais cette compensation à Bizerte fit surgir une nouvelle compétition qu’on ne soupçonnait pas. Bône qui ne songeait nullement à l’Ouenza, trouvant qu’il lui serait bien plus avantageux que ces-minerais fussent dirigés sur son port plutôt qu’à Bizerte, s’y opposa et fit valoir une question de frontière, déclarant que la mine d’Ouenza étant sur la frontière Algérienne, ses minerais devaient avoir comme port de débouché un port Algérien ! (1). Argument de bien peu de valeur au moment où il est question de suppri mer la frontière douanière d’Algérie-Tunisie et que détruisent d’autre part des précédents contraires.

(I) Nous savons que le Syndicat d’exploitation du Djebel-Ouenza a insisté auprès du Gouvernement algérien sur l’avantageconsidérable qu’il y aurait à diriger les minerais sur Bizerte, et il Offrait pour cela au gouvernement algérien une redevance de o fr. 50 à I fr. par tonne extraite.

Différentes commissions, des ingénieurs, étudièrent le tracé de la voie ferrée qui devait relier l’Ouenza à Bône, et Bizerte allait encore être frustrée de ce fret de retour promis, indispensable aux navires qui apportent le charbon pour le ravitaillement de nos escadres, à son port de commerce, aux fonderies qu’il faut créer, etc., etc., en un mot à la défense nationale.

Fort heureusement, tout récemment à la Chambre, un incident a surgi d’une façon très opportune pour démolir ce plan absurde antinational, uniquement inspiré que par des intérêts particuliers. C’est à l’intervention de MM. Jaurès et Zévaès, qui signalèrent le danger que nous devons d’avoir évité un malheur irréparable ! En effet, par l’association Schneider-Krupp, l’Allemagne mettait la main sur l’Ouenza, une des mines de fer les plus riches du monde, et l’on deviné quel usage elle aurait fait de ses minerais ! Cela lui eût servi à fabriquer des armes contre la France. C’était aussi construire absolument inutilement un chemin de fer de 231 kilomètres de l’Ouenza à Tébessa-Souk-Ahras-Bôné en pays très accidenté et qui reviendrait à un prix considérable à la compagnie concessionnaire, augmentant dans de grosses proportions les prix de la tonne de minerai à l’industrie française, or, pourquoi ce chemin de fer quand il y en a un autre qui est sur le point d’être achevé et qui, partant de Nebeur, point distant de quelques lieues de la mine d’Ouenza-aboutira à Bizerte, où ces minerais sont si nécessaires à cette place forte réduit de la défense de l’Afrique du Nord.

Que va-t-on faire maintenant ?le dernier mot est au Parlement et je ne doute pas qu’il ne se range du côté de la défense nationale.

La question de Bizerte port de commerce étant étroitement lié à la défense de cette place, je vais exposer les avis des sociétés ou des personnes compétentes qui se sont nettement prononcées pour Bizerte et la Défense Nationale.

Citons :

1° Le voeu émis par la « Société des Etudes coloniales et Maritimes » La Société des Etudes Coloniales et Maritimes, ayant mis à l’étude, sur la proposition de M. Paul Bonnard, la question de Bizerte port de sortie des minerais de fer de Djebel-Onenza, après une délibération qui a occupé plusieurs séances, et à laquelle ont pris part, entre autres membres du Conseil, MM. le Myre de Vilers, le duc de Bassano, Rueff, Auguste Moreau, Basse, Dreyfus-Bing, Prince, Paul Bonnard, le baron de Cambourg, Dumesnil, Bouquet de la Grye, etc.; sur un rapport imprimé du baron de Cambourg, a émis, dans sa séance du jeudi mars 1903, présidée par M. Bouquet de la Grye, le voeu suivant rédigé par M. Dumesnil, secrétaire général de la Société.

La Société des Etudes Coloniales et Maritimes, considérant,

a) Que l’exploitation des minerais du Djebel-Ouenza n’atteindra tout le développement désirable que si l’on peut les transporter économiquement à un port d’accès facile où ils pourront être facilement embarqués ;

b) Que la ligne Tébessa-Souk-Ahfas-Bône, qui pourrait les conduire au port de Bône, est déjà encombrée et devrait être doublée ;

c) Que le tracé de la voie ferrée qui pourrait les mener à Bizerte serait à l’abri des tentatives de l’ennemi et aurait, par là même, une valeur stratégique supérieure à celle de la Medjerdah ;

d) Que les rampes qui existent entre Djebel-Ouenza et Bône ou Philippeville atteignent dix-huit ou vingt-trois millimètres, alors que, vers Bizerte, elles ne dépasseraient pas dix millimètres ;

e) Que le fret des minerais du Djebel-Ouenza attirerait à Bizerte les bateaux charbonniers qui vont maintenant à Malte; qu’en retour de ces minerais, Bizerte recevrait le charbon nécessaire à la défensenationale, au commerce et aux établissements métallurgiques projetés; que ce charbon serait sans *cesse renouvelé ;

f) Qu’un important dépôt de charbon pourrait aider à créer à Bizerte un vrai port de commerce avec une zone franche ; que ce port de commerce serait au service du port de guerre pour le ravitallement, la main-d’oeuvre, les réquisitions, etc. ;

g) Que l’accroissement du commerce et la possibilité de créer des établissements métallurgiques à proximité de l’arsenal augmenterait considérablement nos ressources et nos moyens d’action ;

. Emet le voeu :

Que les pouvoirs publics examinent s’il ne serait pas nécessaire, au point de vue de la défense nationale, de diriger sur Bizerte les minerais du Djebel-Ouenza.

Ce voeu a été adressé aux Ministres de la Guerre, de la Marine, des Affaires étrangères et des Travaux publics.

2° Lettre du général Pendezec, chef d’état-major général

Monsieur l’Ingénieur en chef, par lettre du 1er juin dernier, vous avez bien voulu me transmettre, avec avis favorable, le texte d’un voeu émis émis par la Société des Etudes Coloniales et Maritimes, dans sa séance du 9 mai dernier, relatif à une ligne de chemin de fer qui amènerait à Bizerte les phosphates de Thala. En vous remerciant de cette communication, j’ai l’honneur de vous faire connaître que j’ai déjà appelé l’attention de M. le Ministre des Affaires étrangères sur la création des voies ferrées tunisiennes qui favoriseraient l’organisation militaire de la place et du port de Bizerte-

Je suis tout disposé, d’ailleurs, à donner mon approbation à toutes les études qui seront entreprises dans ce but.

Recevez, Monsieur l’Ingénieur en chef, les assurances de ma considération très distingué.

3° Extrait d’une conférence de M. L. Saignes à la Société de Géographie .

sous la présidence de M. Henrique, député

On vient de découvrir sur la frontière d’Algéi ie et de Tunisie, au Djebel-Onenza, un territoire minier. Il s’agit de minerais de fer que les reconnaissances faites représentent comme d’une richesse presque illimitée. En tous cas, il semble bien que les minerais dé l’Ouenza peuvent donner au moins trois cent mille tonnes par an au port do sortie. Or, ce port de sortie ne saurait, pratiquement, être autre que Bizerte. Il y a un chemin de fer d’exploitation à construire : les rampes ne seront que de dix millimètres vers Bizerte ; elles seraient de dix-huit et de vingt-trois vers Bône et Philippeville.

Les hommes les plus compétents, du reste, se sont prononcés sur ce point. M. le sénateur Boudenoot^jnembre de la Commission parlementaire des Chemins de fer tunisiens, récapitulant les éléments de frêt qu’il s’agit de fournir à Bizerte, qui lui sont dûs et qui ne pourraient plus lui être enlevés que par la plus absurde des conspirations d’intérêts, comprend, au nombre de ces éléments, avec les minerais des Nefzas, ceux de l’Ouenza, pour lesquels il reconnaît qu’un engagement a été solennellement pris ( Voir la Revue Politique et Parlementaire du 1er octobre 1902).

Ces minerais de l’Ouenza, arrivant à Bizerte, serviraient de fret de retour aux bateaux charbonniers qui auraient apporté de Cette, par exemple, des charbons de Bessèges ou de la Grand’Combe et aussi à ceux venant de Cardiff, avec du charbon anglais, vrai charbon de vitesse, du steam coal.

M. Paul Bonnard, traitant, dans le Bulletin des Etudes Coloniales et Maritimes, la question qui nous occupe, regarde même comme possible, avec l’excédent non employé en fret de retour de ces abondants minerais, d’entreprendre la métallurgie du fer à Bizerte. Il fait valoir que des établissements métallurgiques y trouveraient une clientèle toute prête : à savoir notre camp retranché de l’Afrique du Nord et le port de commerce qui se créerait naturellement, forcément, même, à côté de lui. Cette vue me semble parfaitement réalisable.

Résumons :

I. — Pour avoir Bizerte efficace, il y faut beaucoup de charbon sans cesse renouvelé.

II. — Pour y avoir beaucoup de charbon, il faut que les bateaux transporteurs y trouvent du frêt de retour.

III.—Pour pouvoir y offrir du frêt de retour à des charbonniers, il faut y disposer constamment d’une grande quantité de marchandises lourdes, dans l’espèce de minerais.

IV. — Enfin, pour disposer de grandes et régulières quantités de minerais sur les quais de Bizerte, il faut que les régions minières du voisinage, notamment celles de la frontière d’Algérie, et plus particulièrement encore celles de l’Ouenza, soient reliées à Bizerte directement par une voie ferrée. Si j’en crois les journaux de Bizerte, un syndicat métallurgique se serait déjà constitué, qui serait prêt à entreprendre l’exploitation des mènerais dont il s’agit, à la seule condition qu’on lui permît de construire ce chemin de fer à ses frais, risques et périls.

Maintenant, le point sur lequel il importe que l’opinion publique se prononce avec la dernière énergie, le principe sur lequel il ne faut plus admettre de transaction et pour la défense duquel j’ai cru devoir aujourd’hui payer de ma personne et faire ma première conférenceest celui-ci: aucun tracé de ligne ferrée ne doit, être voté, susceptible d’enlever au port de Bizerte tout ou partie des minerais de la région. Par contre, les tracés ou raccordements, destinés à amener les minerais en question sur les quais de notre grand port de guerre, doivent être votés d’urgence. C’est la condition.sine quâ non de son efficacité militaire, je crois l’avoir démontré. A la suite de cette conférence, un voeu a été émis, tendant à ce que les pouvoirs publics n’approuvent aucun tracé de ligne ferrée, susceptible d’enlever au port de Bizerte tout ou partie des minerais de la région, lesquels doivent servir de fret de retour en échange des quantités très importantes de charbon nécessaires à l’approvisionnement de ce port.

En outre, la question de la création d’un port de commerce et d’une zone franche à Bizerte doit être mise à l’étude immédiatement par les pouvoirs publics, afin de se trouver résolue dès que les circonstances rendront cette création possible.

Le bureau s’est chargé de transmettre ce voeu à qui de droit.

4° Extrait d’une Conférence de M. Duportal, ingénieur du Bône et Guelma, inspecteur général des Ponts et Chaussées — Etudes algériennes « Ne nous inquiétons donc pas de Ces querelles entre Capulets de Bône et Montaigus de Tunisie, et ne nous plaçons dans l’examen de cette question comme de toutes les autres, qu’au point de vue français.

« Je crois que l’on n’exploitera l’Ouenza que si l’on peut amener dans un port, dans des conditions économiques, les produits de la mine; je crois aussi qu’on ne peut pas les amener économiquement à Bône, qu’il faut les porter à Bizerte et que si la province de Constantine s’obstine, elle tuera la poule aux oeufs d’or, »

Nous sommes persuadés que lorsque l’affaire de l’Ouenza sera portée devant le Parlement, c’est encore cette thèse qui sera applaudie et ratifiée par les suffrages des représentants de.la France !

Enfin, citons encore les noms de quelques personnes des plus compétentes qui se sont prononcées pour Bizerte port de guerre et de commerce : Amiral de Cuverville, sénateur; amiral Merleau Ponty; amiral Gervais ; amiral Servan ; amiral Aubert, chef d’Etat-Major de la Marine ; amiral Bienaimé ; général Marmier ; amiral Fournier ;

M. le sénateur Boudenoot ; M. le sénateur Millaud ; M: Lockroy ; M. de Lanessan ; M. Charles Bos, rapporteur du budget de la marine.

Je crois désormais, après ceci, que la question de la juxtaposition d’un port de guerre et d’un portde commerce ne pourra plus être une arme entre les mains des adversaires de Bizerte.

Après les phosphates de Thala qui allèrent à Tunis, les minerais de fer de l’Ouenza menaçaient d’aller à Bône; Bizerte se voyant complètement déshérité, nos coriipatriotes perdirent tout espoir. L’arrivée au ministère de M. Pelletan, qui suspendit les travaux de l’arsenal de Bizerte (pour faire des économies !!!), donna le coup de grâce aux Bizertins et les faillites se produisirent journellement, c’était la-ruine!

Il faut avouer que, si nos colonies manquent de colons nationaux,, de tels exemples ne sont pas précisément pour encourager l’émigration.

J’emprunte les passages d’unelettre exprimant les sentiments d’un Français de Bizerte sur la situation de cette ville :

« On dirait qu’une vaste conspiration est tramée contre Bizerte et que la mort de cette ville est décidée en principe; Bizerte gêne tout le monde et est une robe de Nessus pour la France, c’est triste pour elle et nous qui y vivons. »

Et je pourrais en êiter encore d’autres plus graves où les responsables sont directement visés… Je préfère momentanément m’abstenir, nous verrons plus tard. Enfin, veut-on encore une preuve de l’état d’abandon dans lequel on laisse croupir Bizerte? L’éclairage de la ville est « assuré »par des lampes à pétrole qui fument et s’éteignent « au moindre souffle qui d’aventure », . Alors les rues et les quais sont plongés en pleine obscurité! Que ferait Bizerte, cité essentiellement militaire en cas de mobilisation ou de siège? Que d’inconvénients créerait à nos troupes l’absence d’un éclairage satisfaisant? Qu’attend- on pour doter Bizerte de l’éclairage électrique?

Lors du vote de l’emprunt tunisien de 75 millions, le Parlement exigea, en raison de considérations stratégiques, que la première ligne ferrée à construire en Tunisie fût celle de Nebeur-Beja-Bizerte; cette voie ferrée est en construction et, avec une autre vers Tabarka, Bizerte peut évidemment compter sur un certain trafic si, comme nous l’espérons, les deux chemins de fer aboutissant à Mateur, les mimerais et marchandises ne prennent la direction de Tunis; Mateur perd en effet 200.000 francs par an du fait de la dérivation de ses produits sur Tunis. Pourquoi ? Quant au trafic du chemin de fer Bizerte- Tabarka, il sera également scindé par la zone, d’attraction de ce dernier port! C’est ce qui nous fait désirer pour Bizerte, au doute existant en ce qui concerne le trafic de ces deux lignes, la certitude du million de tonnes que l’Ouenza extraira annuellement.

Après avoir exposé les causes générales de la crise économique très grave que subit Bizerte, je veux indiquer les moyens propres à l’enrayer, je suis-en cela complètement d’accord avec nos compatriotes de Bizerte :

1° Adduction à Bizerte des minerais de l’Ouenza, fretde retour nécessaire au ravitaillement du port en charbon, le combustible devant être sans cesse renouvelé, et plus d’activité dans la construction +des chemins de fer Nebeur et Nefzas ;

2° Création d’une usine métallurgique, fonderie pour utiliser le charbon et fabriquer les obus ;

3° Création d’un port de commerce à la baie Sébra avec tout l’outillage moderne, y compris un bassin de radoub indispensable aux navires de commerce, Bizerte étant port de refuge; commencement des travaux immédiat;

4° Fonctionnement normal de l’arsenal de Sidi-Abdalah ;

5° Création d’une zone franche pour les charbons et les marchandises permettant de concurrencer Malte qui est port franc ;

6° Une division d’escadre pour se faire caréner tous les ans et un séjour de cette escadre de quelques mois;

7° Augmentation de la garnison en troupe française, garnison qu’on a jugée notoirement insuffisante aux dernières manoeuvres. Les troupes de débarquement figurant l’ennemi s’emparèrent sans effort de Bizerte, malgé la défense acharnée de la garnison. Cette situation est alarmante. Or, les effectifs de cette place sont encore considérablement diminués momentanément par les nécessités de la campagne marocaine;

8° L’éclairage électrique de Bizerte, de son port et de la ville nécessaire à la défense nationale ;

9° Construction du palais du gouverneur, promise depuis cinq ans. Le général gouverneur de Bizerte habite une maison de bas étage incompatible avec la dignité de ses hautes fonctions ; Construction d’écoles trop étroites, du théâtre si nécessaire pour distraire nos troupes, nos colons et recevoir nos marins des escadres étrangères qui fréquentent souvent dans ce port ;

10° Entente plus étroite entre la Marine, les Affaires étrangères, la

Guerre et les Travaux publics en ce qui concerne les questions bizertines ;

11° Escale à Bizerte des paquebots des grandes compagnies subventionnées allant à Port-Saïd, Indes et Indo-Chine qui, s’ils touchaient à Bizerte, prendraient la marchandise et les passagers de Tunisie. La conférence consultative a émis un voeu dans ce sens en désignant Bizerte comme escale.

Je crois avoir exposé les principales revendications bizertines et, puisque M. le Ministre des Affaires étrangères, à une question posée

par MM. l’amiral de Cuverville et le sénateur Millaud, a pris l’engagement formel, à la tribune du Sénat, d’user de toute son autorité pour développer le port de Bizerte, nous espérons qu’il voudra bien commencer par accorder le plus tôt possible satisfaction à la vaillante population bizertine sur ces principaux points ; il le peut facilement et le Parlement l’y aidera. C’est alors et seulement que Bizerte sera vraiment en état de rendre d’une façon complète les services que peut lui demander le pays.

Bizerte forte, intangible, c’est le succès de nos armes, dans « la

guerre fatale »; ne pas préparer ce succès, c’est s’exposer à la défaite,

cela devient presque une trahison.

J’en appelle au Parlement et au Pays !

Bon Loïc DE CAMBOURG.

Secrétaire de la Société des Etudes Coloniales et Maritimes.

TONNERRE. — IMP. CH. PUYFABES   

Titre : La situation économique de Bizerte et la défense nationale devant le Parlement / Bon Loïc de Cambourg

Auteur : Cambourg, Loïc de

Éditeur : impr. de C. Puyfagès (Tonnerre)

Date d’édition : 1908

Sujet : France (1870-1940, 3e République)

Type : monographie imprimée

Langue : Français

Format : 12 p. ; gr. in-8

Format : application/pdf

Droits : domaine public

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l’homme, 4-LB57-14514

Provenance : bnf.fr

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La Tunisie au gré des conflits

Une histoire : Bizerte et la France 


6 avril 2013

Travaux du port de Bizerte et de l’Arsenal de Sidi Abdallah

Classé sous — milguerres @ 21 h 32 min

 

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La Tunisie au gré des conflits

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Une histoire : Bizerte et la France 

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Travaux du port de Bizerte et de l’Arsenal de Sidi Abdallah 

Auteur : Espitallier, Georges-Frédéric

Éditeur : Publications du journal « le Génie civil » (Paris)

Date d’édition : 1902  source GALLICA BNF

I. — Historique.

La création d’un grand port, de toutes pièces, est une entreprise singulièrement aléatoire et il est permis d’hésiter lorsqu’il s’agit d’émettre un pronostic, en ce qui concerne son rendement futur et le développement de son trafic, car les grands courants commerciaux échappent le plus souvent à la. volonté humaine. Toute prévision est hasardée, si l’on prétend implanter ce port nouveau en un site vierge et inoccupé jusque-là, si bien choisi qu’il semble. Mais lorsque, au contraire, dans une longue suite de siècles* à chaque période prospère des peuples habitant la région, il y a eu sur le même emplacement un port riche et florissant, il est bien permis d’en conclure que la nature elle-même l’a marqué pour ce rôle et y a réuni toutes les conditions essentielles à son existence. Sa décadence dès lors ne saurait être que passagère; c’est là un point de passage indiqué, soitdes navires qui transitent, soit des marchandises qui entrent ou sortent du pays.

N’est-ce pas ce qu’on observe précisément pour Bizerte?

Sur le littoral qui, brusquement, limite, à l’est, l’Afrique septentrionale en descendant du cap Blanc et du cap Bon vers la mer des Syrtes, les Phéniciens avaient fondé un grand nombre d’emporia, dont l’important commerce a perpétué le nom jusqu’à nous ; mais, après la chute de la domination de ces »universels marchands, les ports longtemps prospères qu’ils avaient créés subirent des périodes de déclin, dont quelques-uns ne se relevèrent point par la suite.

Pourrait-on, même aujourd’hui, leur redonner une activité nouvelle? Ce n’est pas probable, car s’ils se trouvaient jadis dans d’excellentes conditions pour le cabotage, qui était l’unique forme de la navigation antique, ils répondraient mal aux exigences actuelles du grand-commerce maritime tel qu’il s’est peu à peu transformé. Quelques-uns de ces ports ont disparu dans les sables du rivage : c’est ainsi que la nature, comme à Utique, a fait subir à Carthage une destruction plus radicale encore que celle où Scipion l’avait réduite.

Bizerte sut, au contraire, renaître toujours de ses ruines, après des éclipses momentanées, chaque fois qu’une civilisation nouvelle s’étendit sur le pays et que celui-ci appartint à des maîtres industrieux.

Comment n’en pas conclure que cette ville occupe un site prédestiné?

La première mention qu’on en trouve figure, sous le nom D’Hippo, sur une monnaie de l’époque d’Antiochus IV, le persécuteur des Macchabées.

Après’la destruction de Tyr par Nabuchodonosor, en 674 avant notre ère, toutes les colonies phéniciennes de la Méditerranée se confédérèrent sous la domination de Carthage et suivirent son sort dans ses luttes avec les Grecs et les Romains. Bizerte, en particulier, dont la puissance militaire portait ombrage à Syracuse, fut prise d’assaut, en 310 avant J.-C., par Agathocle, qui l’entoura d’une muraille si forte qu’elle put résister ensuite aux efforts du consul Pison en 248.

Travaux du port de Bizerte et de l'Arsenal de Sidi Abdallah  carte-de-bizerte-et-ses-abords-1

Prise par les Mercenaires, reprise par Hannon, la bataille de Zama en fit une possession romaine, en même temps que s’écroulait la puissance carthaginoise. Elle n’eut pas à se plaindre de ses nouveaux maîtres qui, conscients de l’importance qu’elle devait à sa situation, relevèrent au rang de colonie et en firent, une cité d’autant plus florissante qu’elle n’était plus en lutte d’influence avec Carthage abattue.

« Les compétitions impériales qui marquèrent la fin du IIe siècle et le IIIe, écrit M. le capitaine Espérandieu (‘), les querelles religieuses, les révoltes des Berbères enhardis par la faiblesse du pouvoir, lui firent perdre une grande partie de sa prospérité.

L’invasion des Vandales, qui passèrent comme un torrent, acheva, en 439, celte oeuvre de destruction.

Malgré le vigoureux effort que firent les Byzantins pour relever tout le pays de ses ruines, Bizerte ne recouvra jamais son importance d’autrefois.

Au VIIe siècle, quand les premières bandes arabes se répandirent en Tunisie, l’ancienne cité phénicienne n’était plus qu’une bourgade de quelques milliers d’habitants. Elle tomba aux mains des Maures, en 661, et eut beaucoup à souffrir, sous ses nouveaux maîtres, des luttes ardentes qui se produisirent entre ceux-ci et les Berbères.

En 1492, de nombreux Maures, chassés d’Espagne, se réfugièrent à Bizerte où ils bâtirent un faubourg qui a conservé son ancien nom de quartier des Andalous (Andless).

Un siècle plus tard, lorsque les Turcs, conduits par Kheireddin, s’emparèrent de Tunis, les habitants.de Bizerte furent des premiers à se soumettre ».

Reprise successivement par les Maures, avec l’appui d’André Doria, et par les Turcs, châtiée et saccagée par les uns et par les autres, Bizerte devint le nid de pirates que les flottes de Venise, d’Espagne ou de France vinrent maintes fois bombarder.

Et, cependant, dit encore le capitaine Espérandieu, « ce fut de Bizerte que partirent, en 1709, les navires qui ravitaillèrent de grains la Provence affamée ».

Constatation utile à faire, car si elle prouve que nos relations commerciales avec la. Régence remontent à un passé déjà lointain, elle indique aussi que ce pays méritait encore son renom de grand producteur de céréales et que Bizerte en était le port de sortie le plus naturel. 

Les couleurs de Bizerte, en noir et blanc N5623765_JPEG_10_10DM

Qu’on l’appelle Hippo avec les Phéniciens ; Hippone-Aera avec Diodore de Sicile ; Hippo-Zaritus (corruption de Diarrhytus), avec les Romains qui la distinguaient ainsi d’Hippo-Regius, dont on retrouve les ruines à 2 kilom. de Bône; Bensert, avec les Ai’abes, les Maures ou les Turcs; ou Bizerte. enfin: il suffit de voir, au fond du large croissant concave que la mer a creusé dans le vaste promontoire dont le cap Blanc est le môle avancé au nord, la succession des lacs intérieurs qu’un étroit chenal reliait à la baie, pour reconnaître que jamais la nature n’a offert au navigateur un port plus vaste ni plus sûr où des flottes entières pussent souhaiter de jeter l’ancre à l’abri.

Cette situation exceptionnelle expliquerait à elle seule pourquoi Bizerte, si elle a suivi les mêmes alternatives de grandeur et de décadence que ses maîtres ou ses conquérants d’un jour, s’est toujours relevée de ses déchéances passagères.

A cette renaissance périodique, il y a une autre raison : c’est précisément cette position de sentinelle avancée sur la route maritime des navires transitant entre le détroit de Gibraltar et le bassin oriental

de la Méditerranée.

Il n’y a pas plus de 200 kilom. entre Bizerte et la.côte de Sardaigne ou de Sicile, et, si les pirates barbaresques en avaient fait un des repaires d’où ils pouvaient le plus aisément surveiller la mer et se jeter sur leur proie, la formation de nos flottes cuirassées n’a pas eu pour résultat de rien lui enlever de cette importance stratégique.

Sans nous égarer dans des considérations de tactique navale qui nous entraîneraient fort au delà des limites que comporte cette étude, il nous est permis de rappeler que le rayon tactique d’action d’un cuirassé filant 18 noeuds, autour d’un point d’appui, est de 180 milles environ, si l’on veut qu’il puisse revenir à la nuit à son port d’attache.

Dans ces conditions, le cercle tactique de Bizerte coupe le rivage de

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Sicile et couvre tout le passage entre ce rivage et la côte africaine ; il coupe également le cercle d’action des navires anglais de Malte, que nos cuirassés menacent ainsi constamment; et, si l’on combine le cercle d’action de Bizerte avec ceux de Mers-el-Kébir, d’Alger, d’Ajaccio et des ports métropolitains, il est facile de voir que tout le bassin occidental de la Méditerranée est sous notre dépendance tactique, et que Bizerte est la clef de notre action du côté de l’est.

C’est évidemment cette raison militaire qui a pesé sur les décisions gouvernementales, alors que ce sont les raisons commerciales qui peuvent décider du développement économique du nouveau port ; mais on ne saurait séparer les unes des autres, lorsqu’on veut apprécier l’opportunité des grands travaux qui achèvent de s’exécuter à Bizerte en ce moment même : c’est un merveilleux point d’appui pour nos flottes de guerre, mais, en même temps, les navires de commerce et les paquebots y doivent trouver, sur la grande route de l’Orient, un point naturel de relâche, et ils y relâcheront à la condition qu’ils y rencontrent, avec un outillage convenable, un ravitaillement assuré en vivres et en charbon.

Il a été de mode, il est vrai, d’assurer qu’il était impossible de juxtaposer deux ports, l’un commercial et l’autre militaire ; mais il y a déjà longtemps qu’on a fait justice de ce paradoxe auquel la prospérité de Cherbourg donne un démenti, aussi bien que celle de Malte ou de Gibraltar, encore que ces ports soient loin de présenter des conditions aussi favorables que celles de Bizerte, où le grand espace permet de suffire à tout. Ce n’est pas au moment où l’on parle de créer à Brest un port commercial, qu’il serait opportun de le rééditer, et l’on trouverait, s’il le fallait, des arguments contraires, dans l’aide efficace que l’outillage puissant d’un port de commerce peut apporter dans une opération de ravitaillement d’une escadre.

Quoi qu’il en soit, les préoccupations militaires et commerciales, à titre égal, ont sollicité de tout temps l’attention du Gouvernement français.

Dès les premières heures de l’occupation, l’amiral Aube, pendant son court passage au Ministère de la Marine, MM. Cambon et Massicault, les administrateurs éminents qui présidèrent avec tant d’habileté à l’organisation de notre protectorat, demandèrent avec insistance qu’on occupât cette position admirable; mais la crainte d’éveiller les susceptibilités de certaines puissances, encore que l’Angleterre, dès 1881, se fût à peu près désintéressée de la question, fit ajourner trop longtemps la réalisation de ce projet et, lorsqu’enfin on se fut résolu à y fonder un point d’appui naval, il semble qu’une consigne sévère fut donnée, tout d’abord, d’y travailler discrètement et d’en parler le moins possible. Les navires de guerre eux-mêmes ne touchaient ce rivage qu’avec circonspection, et la rareté de leurs visites n’était point pour aider au développement de ce port créé avant tout pour eux.

Les circonstances ont dissipé peu à peu ces restrictions diplomatiques.

Les projets de la France ne sauraient offusquer personne  aujourd’hui et peuvent enfin s’étaler au grand jour. Grâce à la ténacité de quelques hommes, grâce aussi, il faut bien le dire, à l’activité de la Compagnie chargée de mettre en valeur cette grande entreprise, le jour est venu où nous possédons à Bizerte un port militaire formidable, et, en même temps, un centre commercial dont la prospérité et l’importance s’accroissent tous les jours!

Notre but est de décrire les travaux considérables qui ont permis d’atteindre ce double résultat et qui peuvent se répartir en deux périodes.

Nous nous attacherons spécialement à décrire les travaux de la seconde période qui sont encore en cours d’exécution à l’heure actuelle.

Dans la première, l’entreprise générale était confiée exclusivement à la Compagnie du Port de Bizerte.

Dans la seconde, les travaux complémentaires, tant pour l’amélioration de la rade et du port que pour les travaux de l’arsenal de Sidi-Abdallah dans le fond du lac, ont été exécutés, pour la plus grande part, par MM. Hersent et fils, en même temps que la construction de deux formes de radoub était concédée à d’autres entreprises, sous le contrôle de MM. Pavillier, Directeur des Travaux publics, Boulle et de Fages, Ingénieurs des Ponts et Chaussées, adjoints à la Direction générale.

II. — Aperçu général sur la marche des travaux.

Bizerte est bâtie au fond du vaste croissant creusé dans la rive tunisienne et dont les pointes saillantes sont marquées par le cap Blanc et le ras Zebid. Les maisons blanches de la vieille ville arabe pressent le groupe irrégulier de leurs terrasses au pied des dernières collines du massif montagneux qui couvre le littoral de la Tunisie, au nord. Resserrée dans ses murailles, éclatante et pittoresque de loin, tortueuse et un peu sale sans doute dès qu’on l’approche, comme la plupart des villes orientales, la cité déchue est assise sur l’étroite bande de . terre séparant la mer du grand lac qui forme un bassin intérieur immense. Traversant la ville et établissant une étroite communication entre ce lac et la mer, un chenal formait l’ancien port dont le débouché vers le lac est comblé aujourd’hui.

A vol d’oiseau, tel qu’on peut découvrir le terrain du mamelon où gisent encore les ruines du fort des Andalous, les bassins intérieurs offrent une configuration caractéristique. C’est d’abord, quand on les aborde en venant du littoral, un goulet relativement étroit que barraientjadis les clayonnages des pêcheries, à l’endroit où il s’élargissait tout à coup pour dessiner, vers le nord, une vaste crique qui porte le nom de Sebra. La baie de Sebra, dont les fonds atteignent 8 à 9 mètres presque partout, suffirait à constituer un excellent port pour les navires du plus fort tonnage; en la spécialisant pour le port commercial, son étendue dépasse de beaucoup les nécessités et les développements que l’on peut entrevoir.

Cette baie communique par un large goulet avec le lac de Bizerte proprement dit. C’est sur ce goulet qu’on a transporté les barrages des pêcheries, en laissant une ouverture de 32 mètres, aujourd’hui portée à 50 mètres, facile à fermer au moyen d’un filet mobile, et à ouvrir pour le passage des navires de la marine de guerre, dont les établissements sont situés, soit à la baie Sans-Nom, soit dans le lac même, à Sidi-Abdallah.

Le lac forme un immense bassin de 1B kilom. sur 10 ou 11 kilom., couvrant ainsi 15 000 hectares environ, avec des fonds dépassant 10 mètres presque partout : les flottes les plus considérables y tiendraient donc à l’aise.

Cet immense bassin salé reçoit, en outre, par un étroit émissaire, les eaux douces du lac Iskeul, dont les dimensions sont presque équivalentes. Au delà s’étend la plaine fertile que suit aujourd’hui le chemin de fer qui, de Mateur, rejoint la grande ligne de la Medjerdah.

Dans l’état où l’incurie de l’administration beylicale avait laissé péricliter l’ancien port, au moment où la France étendit son protectoratsur le pays, il ne pouvait être question d’utiliser le lac de

Bizerte pour y faire entrer des navires. Le port lui-même avait ses quais effondrés et ensablés.

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PROGRAMME DES PREMIERS TRAVAUX.

Le premier programme des travaux, évalués à 12 millions environ, comprenait :

1° La construction d’un avant-port de 86 hectares, abrité par deux jetées en eau profonde. L’un de ces ouvrages prolongeait jusqu’à 1 023

mètres de longueur l’ancienne jetée nord ; le second constituait, au sud-est, une jetée nouvelle, longue de 950 mètres. Ces deux digues,

poussées jusqu’aux fonds de 13 mètres à marée basse, laissaient une passe de 420 mètres libre entre leurs musoirs ;

2° Le creusement d’un canal dragué sur 2400 mètres de longueur, orienté N.-E. 45° au S.-0.45°, ayant 9 mètres d’eau aux basses mers, et

établissant la communication de l’avant-port avec le bassin intérieur. Ce chenal avait une largeur de 100 mètres au plan d’eau, et de 64 mètres

au plafond. Sur une longueur de 650 mètres, il présentait un élargissement à 120 mètres bordé sur 200 mètres de quais permettant l’accostage;

3° L’entreprise devait, en outre, aménager le long des quais, 10 000 mètres carrés de terre-pleins pourvus de l’outillage nécessaire au chargement et au déchargement des navires, avec un hangar-magasin de 600 mètres carrés et des voies ferrées d’un développement total de 1000 mètres, se raccordant au chemin de fer de Bizerte à Tunis qui n’était pas encore établi (ces lignes ferrées sont à voie normale).

L’outillage comprenait les appareils de levage nécessaires, notamment deux grues à vapeur de 10 000 et 1500 kilogr. de forcé, une

mâture à vapeur de 20 tonnes et une bascule de 20 tonnes ;

4° Les feux de port et bouées nécessaires à la navigation ;

5° Un pont transbordeur franchissant le chenal à une hauteur assez grande pour ne pas entraver la navigation.

L’exécution de ces travaux sullisait à constituer un port commercial de grande importance le long même du chenal ; mais elle permettait,

en outre, aux plus gros bateaux et, notamment, aux navires do guerre, de franchir le goulet pour pénétrer dans (le bassin intérieur, où la

baie de Sebra offrait un mouillage excellent, indiqué par un alignement balisé.

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PROGRAMME DES TRAVAUX COMPLÉMENTAIRES.

En 1898, les premiers travaux que nous venons d’enumérer étaient achevés et définitivement reçus, complétés par un pont transbordeur (système Arnodin) d’une portée de 97 mètres entre culées, mettant en communication les deux rives du canal (fig. 6), lorsque la Marine manifesta le désir de voir effectuer des améliorations, permettant aux cuirassés du plus fort tonnage de pénétrer plus facilement jusque dans le lac de Bizerte.

En mai 1896, en effet, l’expérience avait été faite par une partie de l’escadre de la Méditerranée, comprenant notamment le Brennus et le Redoutable, sous le commandement de l’amiral Gervais.

Le 14 juillet 1898, l’escadre, commandée par l’amiral Humann, reprit l’opération et franchit à nouveau la passe ménagée dans le barrage des pêcheries, pour aller mouiller presque tout entière dans le lac.

Ces expériences permirent de faire les constatations suivantes :

1° La passe des pêcheries n’avait que 38 mètres de largeur; on dut la porter à 50 mètres ;

2° Le chenal n’avait pas une largeur suffisante pour parer à toutes les éventualités *de guerre ; il fallait prévoir, en effet, qu’un seul navire échoué par le travers en aurait intercepté le passage, comme le fait s’est présenté à Santiago-de-Cuba pendant la guerre hispano-américaine.

Il s’y produisait, en outre, au moment du jusant et du flot, des courants atteignant 3 et même 4 noeuds et demi, trop violents pour une navigation régulière. Enfin, la forme dissymétrique du chenal, par suite de l’élargissement au droit du quai nord, provoquait de véritables embardées qui pouvaient produire des échouages;

3° La passe libre de 420 mètres entre les musoirs des jetées était trop considérable; elle permettait aux grosses mers de faire sentir leurs effets jusque dans le chenal dont elle favorisait ainsi l’ensablement.

En outre, on fit remarquer qu’un navire ennemi pouvait, en temps de guerre, s’engager à toute vitesse par celte entrée, traverser l’avant-port en ligne droite, malgré le l’eu des batteries, et enfiler le chenal avant d’être atteint. Il importait donc de briser son parcours et de le forcer à plusieurs changements de route entraînant une diminution de vitesse.

Une Commission nommée à l’effet d’examiner les moyens de remédier à ces inconvénients, présenta des conclusions à la suite desquelles un programme de travaux complémentaires fut arrêté, dont le devis s’élevait à 8600000 francs. Ces travaux furent confiés, en 1899, à la

Compagnie du Port de Bizerte, qui s’est substituée MM. Hersent et fils pour leur exécution.

Entre temps, d’ailleurs, la Marine, en 1898, avait mis au concours la construction, au fond du lac de Bizerte, à Sidi-Abdallah, d’un port exclusivement militaire, situé à 15 kilom. de la ville et du port commercial, afin d’y établir un arsenal pour la réparation des navires de guerre et deux bassins de radoub de 200 mètres de longueur.

Ces installations se complétaient successivement par la construction d’un port des artifices, près de l’arsenal, et d’une station de défense mobile, placée au fond de la baie Sans-Nom, pour y abri ter les torpilleurs.

Le programme des travaux complémentaires du port de Bizerte proprement dit comprenait :

1° Le prolongement sur 200 mètres de longueur de la jetée nord, et la construction à son point terminal d’un musoir de 20m 66 X 16 mètres et d’un contre-musoir de 31 mètres X 10 mètres;

2° La construction d’un môle ou digue du large, masquant la passe actuelle qui se trouvera ainsi remplacée par deux passes nouvelles de part et d’autre du môle. Ce môle a 610 mètres de longueur et est terminé par deux musoirs à ses deux extrémités. La largeur des passes de navigation est de 320 mètres pour la passe’nord, et de 680 mètres pour la passe sud ;

3° Le dragage de l’avant-port jusqu’aux fonds de 10 mètres par basses mers, cet approfondissement portant ainsi sur 40 hectares; en outre, le chenal est approfondi à la même cote et sa largeur, primitivement prévue à 100 mètres, est portée à 200 mètres au plan d’eau.

Ce travail entraîne l’approfondissement à —10 mètres, avec une largeur minimum de 200 mètres, d’une partie de la baie de Sebra, sur le prolongement du chenal et jusqu’aux fonds naturels, de 10 mètres.

III. — Exécution des travaux de la seconde période

(Digues et dragages du port).

ORGANISATION GÉNÉRALE.

Les travaux complémentaires dont nous avons exposé le programme, et qui se poursuivent depuis 1898, auront pour résultat de donner aux installations militaires de Bizerte un développement considérable et définitif. Ils servent, en même temps, les intérêts commerciaux de ce port, en assurant la sécurité de ses accès et en accroissant son outillage.

L’exécution de ces travaux a été entreprise dès l’abord, en profilant de l’expérience acquise dans les travaux antérieurs, et avec une puissance de moyens qui permet de la proposer pour modèle.

Indépendamment des établissements et des formes de radoub installés à Sidi-Abdallah par les services de la Marine, et dont il sera parlé plus loin, aussi bien que du port des artifices et de la défense mobile, les seules améliorations du port, exécutées par MNLJlersenl et fils, qui constituent la première partie de ce programme, sont évaluées à 8 600 000 francs, qui se répartissent de la façon suivante :

Prolongement de la jetée nord Fr. 800 000   Môle du large. 3150000   Dragages de l’avant-port et du chenal 4650000

TOTAL . Fr. 8600000

Les services de l’entreprise sont centralisés à la Kasbah, à l’enracinement de la jetée nord, où ont été installées des estacades pour le chargement, avec culbuteurs, des enrochements et des blocs naturels amenés par voie ferrée de la carrière d’Aïn-Meriem. Une estacade est plus spécialement affectée au service courant; elle est munie de grues de déchargement de la chaux, du sable et des pièces d’outillage en réparation.

En dehors des bureaux et magasins, les installations comprennent, notamment, les ateliers suivants :

. Un atelier de construction pour les travaux de chaudronnerie ; une cale de construction y est adjointe; Un atelier de réparations; Une mine électrique développant une force de 150 chevaux, où l’énergie motrice est fournie par deux chaudières de Naeyer et une machine verticale Weyher et Richemond, à trois génératrices Hillairet et Huguet, chacune de 500 volts, 50 ampères, 25000 watts.

Chacune de ces génératrices absorbe une force de 34 chevaux-vapeur.

Ces machines fournissent l’électricité aux réceptrices réparties sur les diverses installations et actionnant les broyeurs, les bétonnières et les transbordeurs; elles assurent, en même temps, l’éclairage des différents chantiers. Le transport de force se fait, d’ailleurs, à des distances assez réduites : 100 mètres pour les broyeurs et les bétonnières, 1500 à 3 000 mètres pour les transbordeurs. Le courant électrique est envoyé aux transbordeurs de la digue du large, au moyen d’un câble sous-marin échoué dans la passe nord. Ce câble est formé par la réunion de deux câbles de 40 millimètres, quatre de 20 millimètres et deux câbles téléphoniques.

Grâce à ces conducteurs multiples, il est possible de satisfaire à tous les services, indépendamment les uns des autres, deux des câbles de 20 millimètres servant à la lumière, tandis que le fonctionnement des treuils utilise les deux autres câbles de 20 millimètres et ceux de 40 millimètres.

Les quatre réceptrices actionnant les transbordeurs ont été fournies par la maison Hillairet et Huguet; elles donnent chacune 500 volts, 14,7 ampères, 7 360 watts et une force de 10 chevaux-vapeur.

 

port-et-ville-1880-1881

L’installation pour la fabrication du mortier comprend deux broyeurs à meules mobiles circulant dans une cuve de 2′ » 50 de diamètre, et pouvant faire chacun, par jour, 50 mètres cubes de mortier. Le remplissage des cuves se fait, à la main et la vidange est automatique.

Le mortier est envoyé directement, par voie ferrée, au chantier de lestage des caissons ou à l’extrémité de la jetée, pour l’exécution des maçonneries de superstructure.

Le mortier destiné à la construction de la jetée du large, y est transporté par des chalands, mais ce chantier a été également desservi par une installation flottante de confection de mortier.

L’installation pour la fabrication du béton comprend, sur chaque point, une charpente en bois, supportant, à 2 mètres du sol, deux bétonnières cylindriques; les matériaux, cailloux, chaux et sable, sont amenés, par des wagons dosés d’avance, dans une fosse où ils sont repris par une chaîne à godets qui les verse dans les bétonnières.

Chaque groupe peut produire 200 mètres cubes de béton par jour. Le béton est, ensuite, chargé directement, à la sortie de la bétonnière, soit dans des chalands spécialement aménagés pour le transport au lieu d’emploi, soit directement dans les caissons. Il est accordé un délai de deux heures entre la fabrication et l’emploi du béton.

DRAGAGES.

Les dragages à exécuter portaient tant sur l’approfondissement de l’avant-port à la cote (—10 mètres), que sur l’élargissement du canal, à 240 mètres au plan d’eau et 200 mètres au plafond (fig. 10)

Les dragages de sable de l’avant-port ont été exécutés sur 40 hectares environ, au moyen de deux dragues suceuses de 210 chevaux chacune, et d’une drague suceuse de 300 chevaux ; leur production journalière atteint 1 200 mètres cubes. Cette production peut paraître relativement faible, ce qui tient à la nature des fonds, la drague ramenant à la fois du sable très fin mélangé à des algues et des cailloux.

Ces produits du dragage sont déversés en mer, en arrière de la jetée Est de l’avant-port, et à une distance moyenne de 3 kilom. du musoir de cette jetée.

L’élargissement du canal est exécuté au moyen de trois dragues à godets, dont la force varie de 70 à 150 chevaux, et qui produisent, journellement, en moyenne, 3500 mètres cubes dans le terrain ordinaire.

Dans les parties rocheuses, préalablement disloquées à la dynamite, la production s’abaisse à 200 ou 300 mètres cubes par jour. Les déblais sont amenés, partie en mer par des bateaux-clapets, et partie dans la baie de Sebra. au moyen d’un débarquement fixe.

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le déblai mensuellement produit ait atteint 150 000 mètres cubes, en moyenne.

En raison des forts courants qui régnent dans le canal, l’élargissement de ce canal et son raccordement avec les fonds de 10 mètres, tant dans la baie de Sebra que dans l’avant-port, sont effectués au moyen de passes longitudinales régulières et successives, d’au moins 40 mètres de largeur, de manière à obtenir progressivement les cotes et dimensions prévues.

CONSIDÉRATIONS SUR LES COURANTS DANS LES CANAUX ÉTROITS.

La formation des courants rapides que nous venons de mentionner et qui, dans le canal de Bizerte, offrent une certaine gêne au mouvement des navires, a été une des causes qui ont décidé les travaux actuellement en voie d’achèvement.

On peut se demander quels seront les effets de l’accroissement de section obtenu grâce à l’élargissement et à l’approfondissement du canal, et il n’est pas inutile de faire remarquer que les avis des Ingénieurs ne laissent pas d’être partagés à ce sujet, car, si d’une part, l’augmentation de section lui assure un débit plus grand et permet de Le matériel d’extraction et de transport est assez puissant pour que le déblai mensuellement produit ait atteint 150 000 mètres cubes, en moyenne.

En raison des forts courants qui régnent dans le canal, l’élargissement de ce canal et son raccordement avec les fonds de 10 mètres, tant dans la baie de Sebra que dans l’avant-port, sont effectués au moyen de passes longitudinales régulières et successives, d’au moins 40 mètres de largeur, de manière à obtenir progressivement les cotes et dimensions prévues.

CONSIDÉRATIONS SUR LES COURANTS DANS LES CANAUX ÉTROITS.

La formation des courants rapides que nous venons de mentionner et qui, dans le canal de Bizerte, offrent une certaine gêne au mouvement des navires, a été une des causes qui ont décidé les travaux actuellement en voie d’achèvement.

On peut se demander quels seront les effets de l’accroissement de section obtenu grâce à l’élargissement et à l’approfondissement du canal, et il n’est pas inutile de faire remarquer que les avis des Ingénieurs ne laissent pas d’être partagés à ce sujet, car, si d’une part, l’augmentation de section lui assure un débit plus grand et permet de supposer que l’équilibre de niveau entre la mer et le lac se peut établir avec une vitesse plus grande, les frottements, par suite de la réduction résultant de la plus grande section, réfrènent moins efficacement cette vitesse qui, à la limite, lorsque le débouché s’agrandit indéfiniment, serait celle de l’écoulement à gueule-bée.

Si, pour un canal de faibles dimensions, tel que celui qui servait de port aux Arabes, les frottements ont une influence prépondéranteet amènent une sensible réduction de vitesse, on peut admettre que celte influence diminue à mesure de l’agrandissement du canal, sans qu’elle soit tout d’abord compensée par celle de l’accroissement de débit, l’eau s’élalant, d’ailleurs, au débouché sur la surface d’un lac, surface qui, pour limitée qu’elle soit, n’en est pas moins très grande (117 kilom. carrés), par rapport à la section de l’émissaire. Mais on conçoit également que, le développement linéaire de la partie mouillée du profil s’accroissant moins vite que la section de ce profil, il puisse y avoir une limite au delà de laquelle le débit prendra à son tour une influence prépondérante. La largeur d’environ 100 mètres, donnée tout d’abord au canal était en deçà de celte limite et correspondait à un excès de vitesse : on doit se demander si, en la doublant et en augmentant la profondeur, le débit ne sera pas suffisant pour atténuer cette vitesse dans une large mesure.

Au lieu de raisonner en partant d’un émissaire beaucoup trop réduit, on peut encore envisager la question à l’inverse, en partant d’un orifice très grand. Si le lac et la mer communiquaient entre eux par .une ouverture suffisamment grande, les choses se passeraient comme pour un golfe au fond duquel l’effet de la marée se transmet, pour ainsi dire, instantanément : le courant est donc insensible.

Imaginons que l’on réduise progressivement l’ouverture. II.est évident que l’équilibre des niveaux s’établira de plus en plus difficilement, et que le courant qui n’est dû qu’à la différence des niveaux, deviendra de plus en plus appréciable. On serait donc tenté de conclure, a priori, que cet accroissement du courant ira en augmentant indéfiniment, à mesure que le débouché se rétrécit, et qu’une augmentation de section l’atténuera toujours, au contraire. Cette conclusion, toutefois, serait trop hâtive, puisque l’on sait que, pour, des dimensions transversales extrêmement réduites du canal, les frottements réduisent considérablement la vitesse. Entre les deux extrêmes, il y a donc une dimension plus avantageuse qu’il s’agit de déterminer.

Les observations faites par M. Jean Hersent, d’une part, et, de l’autre, par un des officiers de marine employés à Bizerte, corroborent, jusqu’à un certain point, ces déductions théoriques. C’est ainsi qu’on a pu relever, au même instant de la marée, des vitesses décroissantes dans des canaux de même largeur mais de profondeur croissante, comme le montrent les différences de niveau relevées :

Différences deniveau 0′»36 (fév. 1894) 0™23 (sept.1894) 0» 19à0™20 (1901)

Profondeurs correspondantes . . . . 3m00 — 6™00 — 9™50 —

Bien que l’expérience seule puisse donner à la question posée une réponse définitive, les résultats d’observation recueillis et résumés par le commandant M…, ont conduit cet officier à penser que les élargissements et approfondissements projetés pour le chenal de Bizerte devaient aboutir à une atténuation notable de vitesse.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LES  JETÉES A LA MER.

Nous empruntons à.un travail inédit de M. Jean Hersent, les éléments des observations suivantes sur les procédés qu’il semble le plus avantageux d’appliquer à la construction des ouvrages à la mer; ces considérations expliquent et justifient, notamment pour les faces exposées à la mer du large, dans les digues et jetées, la substitution largement généralisée des gros blocs naturels ou artificiels aux matériaux d’enrochement ou de maçonnerie de volume moyen.

Dans tous les ouvrages existants, ainsi que par la pratique journalière des travaux à la mer, on peut observer, partout, l’influence de la masse des blocs employés sur leur bonne tenue. C’est ainsi qu’à Cherbourg, la grande digue qui ferme la rade absorbait, pour son entretien, 5 à 6000 tonnes de blocs chaque année, quand chacun de ces blocs ne pesait pas plus de 2 000 kilogr. Depuis qu’on y emploie des blocs beaucoup plus gros, la quantité nécessaire aux rechargements a diminué.

A Philippeville, où le revêtement de la grande jetée est formé de blocs artificiels de 40 à 200′tonnes, il n’y a pas trace de déplacements depuis plusieurs années, malgré des coups de mer d’une amplitude et d’une violence extrêmes.

A Bizerte, enfin, le revêtement des premières jetées est formé de pierres naturelles de 5000 kilogr. et au-dessus, atteignant souvent 10 et 12000 kilogr. Les travaux sont exécutés depuis assez longtemps déjà, pour qu’il soit permis d’en apprécier la parfaite tenue.

Cette.expérience atteste en même temps les grands avantages des blocs naturels sur des massifs de maçonnerie même notablement plus gros, comme résistance et comme économie. Toutefois, il convient d’ajouter que l’emploi des gros blocs naturels est limité par la puissance des engins de manutention et, quelquefois aussi, par la nature des carrières, qui ne produisent pas toujours une assez grande quantité de blocs de grosse dimension.

C’est cette difficulté d’emploi qui peut conduire à substituer aux gros blocs naturels, des massifs équivalents formés de petits matériaux.

Dès 1783, l’Ingénieur de Cessart, afin de solidariser les matériaux de moyenne grosseur qui composaient les enrochements des travaux de Cherbourg, les coulait dans des troncs de cône en bois de 45m50 de diamètre à la base et de 19™50 de hauteur. A l’heure actuelle encore, les Ingénieurs américains construisent leurs jetées en cribworks, composés de caisses remplies de pierres.

Enfin, un peu partout aujourd’hui, on s’efforce de remplacer le bois par le fer, et l’on constitue des caisses à ossature métallique qu’on leste à l’abri et qu’on échoue en place par le beau temps.

On a critiqué, il est vrai, l’incorporation de parties métalliques dans les maçonneries. Il semble bien, cependant, que les craintes que l’on peut concevoir à l’égard de la destruction du métal à la longue ne sont pas justifiées. On peut signaler sur ce sujet les conclusions techniques de M* Guiffart, Ingénieur des Ponts et Chaussées, qui a dirigé la construction du troisième bassin de radoub, de Missiessy, à Toulon (J), et les éludes que M. Lelbrt, Ingénieur en chef des Ponts et Chaussées a consacrées aux ouvrages en ciment armé (2). M. Hersent cite également une observation personnelle fort intéressante. Ayant à réunir, en 1899, par une conduite immergée, le bassin n° 3 de Missiessy avec les bassins nos 1 et 2, dont l’exécution

jetee-nord

remontait’ à 1876, on a été conduit à démolir une partie du caisson du bassin n° 2, pour y raccorder la conduite. Cette démolition a nécessité la mise à nu et l’extraction d’importantes parties métalliques qui se sont trouvées en parfait état de conservation, portant encore, sur certaines parties, la peinture au minium primitive.

Quelques Ingénieurs cependant émettent encore certains doutes et,

jetee-est

pour éviter l’incorporation de carcasses métalliques dans les massifs maçonnés, préconisent l’emploi des caissons-cloches, qui disparaissent complètement après la construction. C’est le procédé appliqué au port de la Pallice et, lorsqu’il s’est agi de décider le mode de construction

(i) Annales des Ponts el Chaussées, 1893-3.

(2) Nouvelles Annales de Construction (b»0série, tome V, année 1898).

——– 

d’un bassin de radoub à Bordeaux, les Ingénieurs chargés de ce travail donnèrent la préférence, à prix égal, au procédé de fondation par cloche, malgré les inconvénients inhérents à ce système. Outre, en effet, qu’il nécessite le travail sous l’air comprimé, dans une chambre confinée, éclairée-artificiellement, le procédé par cloche oblige à construire entièrement sur place, avec toutes les éventualités d’arrêts et d’avaries causées par le mauvais temps.

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Le procédé de construction des blocs au moyen de caissons, soit à sec dans un bassin, soit par flottaison dans l’eau, suivant une méthode analogue à celle qui sert pour le lestage des caissons de fondation, permet, au contraire, de s’affranchir des inconvénients que nous venons de signaler. On peut ainsi préparer d’avance des blocs plus ou moins évidés, susceptibles d’être amenés par flottaison à leur lieu d’emploi, où il ne reste plus qu’à achever de les remplir pour constituer des massifs de 3 à 5 000 tonnes et même davantage, sans courir les mêmes risques qu’en les construisant sur place.

Déjà, à Lisbonne, en 1880, MM. Hersent ont construit, tant pour les murs de quai que pour les môles-abris, des blocs artificiels de 860 mètres cubes, pesant 1 400 tonnes environ, qui ont été transportés à flot et immergés avec succès. La partie inférieure des blocs était maçonnée dans une caisse en tôle ; les parois verticales de la caisse étaient surmontées de hausses mobiles, ou batardeaux, destinées à être démontées pour servir plusieurs fois. L’ensemble, après avoir été convenablement lesté, était remorqué à son emplacement définitif pour y recevoir le complément de la maçonnerie intérieure. Les batardeaux eux-mêmes peuvent être, du reste, remplacés par des tôles perdues.

Deppis lors, de nombreuses applications de ce procédé ont été faites dans différents ports : à Bordeaux (‘), en 1893, pour la construction des quais verticaux notamment ; à Heyst, en Belgique, où il sert actuellement à l’établissement d’un port en eau profonde, et, pour se rendre compte des énormes dimensions auxquelles on peut atteindre, il suffit de citer la construction, en 1896-97, par les mêmes entrepreneurs, du troisiènie bassin de Missiessy, à Toulon, où 40 000 tonnes de maçonnerie ont été accumulées dans un seul caisson d’une surface de 200 mètres X 41 mètres, à 300 mètres du lieu d’échouage définitif.

Cet exemple justifie amplement le procédé adopté à Bizerte où les blocs artificiels employés pour le prolongement de la jetée nord et la confection de la digue du large, pèsent de 5000 à 6 500 tonnes et sont posés sur enrochements à 8 mètres sous basse mer. Ces blocs offrent une masse suffisante pour résister d’une manière efficace aux effets de la mer et des courants ; leur emploi permet, en outre, d’adopter un profil d’ouvrage plus avantageux au point de vue économique que le type de jetée composé d’un simple couronnement en maçonnerie, assis sur un volumineux enrochement arasé au plan d’eau, tel qu’il avait été appliqué dans les premiers travaux du port.

Les figures 17 et 18 indiquent les différences des deux profils et montrent que, si le cube de maçonnerie est augmenté du massif a b c d, l’enrochement est réduit dans de notables proportions, cette réduction étant mesurée par un massif qui aurait pour tranche le trapèze m n p q.

fig-17-18

Les blocs disposés régulièrement, les joints qu’ils laissent entre eux sont remplis de béton coulé sous l’eau, de manière à solidariser complètement tous les éléments de l’ouvrage.

(DVoir le Génie Civil t. XXIX, n° 21, p. 328, et n° 22, p. 34i.-

MISE EN PLACE DES  ENROCHEMENTS.

Les pierres et blocs naturels employés aux enrochements proviennent de la carrière d’Aïn-Mériem, qui se trouve à 3 kilom. de l’enracinement de la jetée nord, où ils sont amenés en wagons et embarqués sur des bateaux-clapets qui les mènent au lieu d’emploi.

enrochement

Cette carrière présente un front de 500 à 600 mètres, sur 60 mètres de hauteur. L’abattage se fait au moyen de galeries horizontales.

Chaque opération de mine brûle 6 300 kilogr. de poudre. Les enrochements en blocs naturels étaient, suivant le poids des blocs, divisés en trois classes : i » classe, pesant plus de 600kilogr., et en moyenne, 1000 kilogrammes ; 5′ classe,de 75 à 600 kilogr. et, en moyenne, 400 kilogrammes ;3″ classe,de 5 à 75 — —40 —

Il a été mis en place plus de 540000 tonnes d’enrochements en blocs naturels.

Dès que les enrochements sont établis au moyen des bateaux à clapets jusqu’à la cote moyenne (— 7,50), ils sont régalés à l’aide de râteaux, manoeuvres par des treuils placés sur un grand radeau. Cette première opération, toutefois, ne serait pas suffisante et doit être complétée par le travail de trois scaphandriers, qui viennent ensuite procéder à un régalage plus précis, et assurent l’exécution de la plateforme. Cette plate-forme est constituée par une première couche de 0m20 de débris de carrière et par une seconde de 0m15, formée de galets d’un Oued voisin ; on a ainsi un matelas assez homogène de Om35 d’épaisseur, sur lequel viendra s’échouer le bloc artificiel. L’expérience a montré d’ailleurs que les précautions prises sont suffisantes, puisque les blocs mis en place ne présentent pas de différences de niveau de plus de 0,n01 d’un angle à l’autre.

CONSTRUCTION DES BLOCS ARTIFICIELS DE 5 000 A 6 500 TONNES.

Les blocs artificiels (fig. 19 à 23, et fig. 1 à 4, planche hors texte) sont exécutés, comme nous l’avons dit, dans des caissons à ossature métallique, munis de hausses mobiles ou batardeaux.

betonnage

FIG. 19. — Bétonnage dos poutrelles d’un caisson.

 Ces caissons ont de 20 à 31 mètres de longueur, 8 à 16 mètres de largeur et leur capacité varie ainsi de 2500 à 3250 mètres cubes. La hauteur du caisson est de 2 mètres sans les bausses.

On commence par construire l’enveloppe du pourtour et les cloisons transversales, en maçonnerie de moellons et de mortier de chaux du Teil au dosage de 400 kilogr. de chaux par mètre cube de sable. Les compartiments ainsi formés sont destinés à être, après l’échouage, remplis de béton, composé de trois parties de pierres cassées et de deux parties du mortier précédent.

Pour satisfaire aux conditions de parfaite étanchéité, de flottabilité et d’indispensable rigidité, avant la mise en place d’un bloc, il convient de donner au premier revêtement en maçonnerie une épaisseur de 1 mètre, tant sur le fond que sur les parois verticales. Les parements intérieurs sont établis en arrachements, assurant une liaison intime avec le béton de remplissage qui est employé par couches horizontales fortement damées.

C’est dans l’avant-porl que les caissons, pourvus de leurs batardeaux, reçoivent une partie de leur chemise en maçonnerie ; lorsque celle-ci a pris une consistance suffisante, le caisson est amené par flottage à sa place d’immersion, où il est lesté et échoué. Cette dernière opération n’est effectuée que lorsqu’on s’est assuré de la parfaite régularité et de l’horizontalité du lit d’enrochements destiné à recevoir le bloc.

lestage

Fig. 20. — Lestage d’un caisson.

Afin de parer aux tassements qui pourraient se produire en cours d’exécution, les massifs d’enrochements ordinaires sont à la colc(—7,40), au lieu de (—7,50), sur l’empalement des blocs et sur une largeur de 1 mètre en dehors. Il est ménagé, entre les blocs, un joint de 0′ » 40 environ d’épaisseur. Après l’achèvement des blocs, les hausses du caisson sont enlevées et les joints sont faits en béton riche, composé de parties égales de pierres cassées et de mortier de chaux du Tcil, dosé à 400 kilogr. par mètre cube de sable.

Détail des opérations. — Il n’est pas sans intérêt île donner ici quelques détails spéciaux sur les opérations dont nous venons d’indiquer l’ensemble, en prenant pour exemple un bloc courant de 31 mètres de longueur et de 8ln20 de largeur (fig. 1 à 4, planche hors texte).

Le caisson, en tôles et cornières, est tout d’abord établi sur 2 mètres de hauteur, à l’atelier central. Le pourtour supérieur est muni, extérieurement, d’une cornière percée de trous, destinée à l’assemblage ultérieur des batardeaux mobiles.

Le caisson, lancé et à Ilot, est amené au chantier central, où l’on recouvre son fond d’une couche de mortier de chaux de 0″’0o, qui servira plus tard de matelas entre la maçonnerie intérieure et le lit d’enrochement sur lequel sera échoué le bloc.

Sur ce lit de mortier, on procède au bétonnage en lui donnant une hauteur qui varie de 0m50 à 1 mètre ; il faut avoir soin de répartir les charges de façon que les fers et tôles ne subissent aucun travail, par suite des sous-pressions et des pressions latérales (fig. 3 et 4, planche hors texte). On monte ensuite, en maçonnerie de moellons, une banquette cintrée le long des parois, de 0nl 50 de hauteur et de 1 mètre de largeur, pour résister aux pressions latérales jusqu’à la cornière de boulonnage.

Ainsi chargé de béton et de maçonnerie, et calant lm50, le caisson est surmonté de huit panneaux mobiles en tôles et cornières (fig. 20).

Chacun des six panneaux des côtés longitudinaux mesure 10″’30×7″’50; ceux des petits côtés ont 7″>50 de largeur. Ils portent tous des tiges de 6 mètres de longueur, placées verticalement et filetées à leur extrémité inférieure. Ces tiges, correspondant aux trous ménagés dans la cornière du caisson, peuvent s’y visser. La manoeuvre du dévissage ultérieur, d’ailleurs, peut se faire en appliquant la clef sur l’extrémité supérieure de la tige qui forme carré. Les différentes hausses sont également réunies entre elles par des boulons. Les hausses portent, dans leur région supérieure, quatre vannes permettant de remplir d’eau le caisson en cas de besoin. Des portes de 0m50 X 0,m50 y sont également ménagées pour l’introduction des matériaux destinés aux maçonneries.

 remplissage

FIG. 22. — .Mise en place des hausses mobiles.

 

La mise en place des hausses et leur enlèvement sont effectués au moyen d’une mâture flottante de 50 tonnes, également utilisée pour la mise en place des blocs artificiels ne dépassant pas ce poids.

Lestage définitif. — L’ensemble du caisson surmonté de ses batardeaux et dont les dimensions extérieures sont, exactement, celles du bloc définitif, est amené, par flottage, au chantier spécial du lestage, où arrivent les moellons et le mortier, qui sont introduits par les portes des panneaux. Le caisson est abrité contre la houle du large, pour les cas de mau vais temps, par des radeaux flottants de 4 mètres de profondeur, reliés entre eux et formant une enceinte de protection. Le lestage peut ainsi se poursuivre sans embarras. La maçonnerie est conduite progressivement par périodes, de manière à immerger d’abcrd le caisson jusqu’à 5m40 du fond, puis jusqu’à 7»’50 (planche hors texte). Le caisson est alors prêt à être remorqué à sa place définitive, en profitant d’un temps relativement calme.

Dès que le bloc se trouve dans l’alignement de la jelée, on ouvre deux vannes qui remplissent d’eau deux des compartiments ou puits, afin de l’échouer sur la plate-forme d’enrochements.

Remplissage. — On procède alors au remplissage qui s’exécute au moyen de transbordeurs. Ces appareils sont disposés, au nombre de quatre, sur chaque caisson (de trois sur les petits caissons) ; ils servent à .manoeuvrer les bennes de 400 à 500 litres que l’on charge de béton dans des chalands. Le béton est vidé à sec, d’abord dans les deux puits du bloc qui sont restés sans eau et que l’on remplit sur 3 mètres de hauteur. De nombreuses expériences montrent que le béton de chaux employé à sec est de bien meilleure qualité que lorsqu’il est coulé dans l’eau. Les deux premiers puits étant ainsi remplis à 3 mètres, on épuise les deux autres’ compartiments que l’on bétonne à leur tour ; et l’on lermjne le remplissage des quatre puits simultanément avec les quatre transbordeurs.

Ces transbordeurs se composent d’une charpente métallique légère, qui n’oppose qu’une insignifiante résistance à la houle. En cas de mauvais temps, la mer et les embruns balayent le bloc, en passant au travers des charpentes sans les renverser. Ces appareils, très légers, réalisent, certainement, un progrès notable sur les Titans employés jusque-là, machines lourdes et coûteuses qu’on ne peut, d’ailleurs, utiliser qu’en les poussant, de proche en proche, sur les jetées enracinées à la côte, et qu’il eût été malaisé, par conséquent, d’employer pour la construction de la digue du large.

Chaque charpente de transbordeur supporte une poutre métallique débordant de 4 mètres de chaque côté du bloc. Cette poutre sert de guide à un chariot auquel est suspendue la benne et qui est actionné par des câbles métalliques, mus eux-mêmes par un treuil électrique recevant le courant de 500 volts de l’usine centrale.

Par temps de tempête, il suffit de noyer complètement les puits pour assurer plus complètement l’assiette du bloc, et d’abandonner le travail que l’on reprend lorsque le calme est revenu. Cette reprise s’est toujours faite sans que rien n’ait bougé.

Achèvement des maçonneries. — Lo bloc rempli de béton étant arasé à la cote zéro, il suffit de terminer le couronnement de la digue en élevant de la maçonnerie de moellons jusqu’à la cote (-|- 1 mètre).

Les hausses mobiles sont alors enlevées au moyen de la mâture et replacées sur un autre caisson. En dehors des blocs courants, dont nous avons donné les dimensions, la construction des môles a conduit à poser des blocs de 31 mètres X 10 mètres et de 20″‘ 66 X 16 mètres, pesant 6000 kilogr. les uns et les autres et qui ont été ou seront exécutes et mis en place

caisson

par les mêmes procédés. Au 1″ novembre 1902, l’entreprise avait coulé 15 blocs courants et 1 bloc contre-môle, sur 26 blocs que comporte la construction des jetées. Le travail n’avait donné lieu à aucune difficulté imprévue, ce qui sullit à justifier la méthode employée.

IV. — Travaux de Sidi-Abdallah et de la défense mobile.

Les travaux exécutés pour les besoins des établissements militaires comprennent : d’une pari, le dragage des darses et la construction des digues, jetées et quais, tant devant l’arsenal proprement dit, qu’au port des artifices et à la défense mobile, installée au fond de la baie Sans-Nom ; d’autre part, la construction des formes de radoub de Sidi-Abdallah.

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Les dragages et les travaux de maçonnerie des digues ont été effectués par MM. Hersent et fils, par les mêmes procédés que ceux de l’avant-port.

En particulier, les dragages dans le sable sont pratiqués au moyen de la drague suceuse. Les parties calcaires, après avoir été désagrégées à la dynamite, sont enlevées par les dragues à godets ou à la grue flottante lorsque les blocs sont trop gros. Les produits du dragage sont transportés et immergés dans le lac ou déversés sur les terre-pleins à construire aux abords de la darse, au moyen de débarquements fixes ou flottants.

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Les enrochements, d’un poids total de 350 000 tonnes, divisés en trois catégories, suivant leur grosseur, proviennent de la carrière de Djebel-Koudia, qui se trouve au bord du lac; leur transport est effectué sur des clapets, pour les petits blocs à immerger au-dessous de (— 3 mètres), sur des mahonnes pour les blocs placés au-dessus de cette cote, sur des porte-blocs pour la première catégorie, et, enfin, au moyen de grues de 10 tonnes, circulant sur les jetées, pour les gros blocs servant aux revêtements extérieurs.

Les murs de quai sont établis à l’aide de blocs artificiels de 15 mètres cubes. Ces blocs sont construits sur le chantier, en parc, et enlevés au moyen d’un appareil à presse hydraulique qui les charge sur wagons pour les amener au mur de quai, où une mâture flottante de 50 tonnes les reprend pour les placer sur un porte-bloc. Ce bateau, chargé de quatre blocs et accompagné de la mâture, se rend au lieu d’échouage, où les blocs sont définitivement mis en place. Ce procédé permet de poser dix à douze blocs par jour.

La force motrice employée par l’entreprise Hersent comprend : pour le port de Bizerte proprement dit : 2425 chevaux; pour Sidi- Abdallah, 155 ; soit, au total, 2580 chevaux. Le nombre d’ouvriers employés est de : 1100 à Bizerte et 370 à Sidi-Abdallah, soit 1470 au total.

Enfin, l’estimation des trava’ux de celle entreprise et de celle antérieurement concédée à la Compagnie du port, peut se résumer ainsi :

1° Travaux concédés à la Compagnie du Port de Bizerte. . Fr. 12.000.000

2° Travaux rétrocédés à MM. H. Hersent et fils :. . 2.280.000

3° Travaux de Sidi-Abdallah et du port des artifices 5.200.000

TOTAI Fr. 26.480 000

Tous ces travaux seront terminés dans le courant de 1903.

Conclusion.

De quelque côté qu’on envisage la création d’un grand port à Bizerte, au point de vue politique ou économique, sous son aspect militaire ou commercial, il est impossible de ne pas reconnaître que cette création constitue une oeuvre grandiose dont la nature, certes, a fait les premiers frais, mais où la science et l’habileté de nos Ingénieurs se sont montrées, une fois de plus, à la hauteur de leur vieille réputation.

Ce qui frappe avant tout, dans les travaux entrepris, c’est l’unité de vues et de conception qui a permis d’élever un ensemble d’ouvrages dont toutes les parties se soudent et se complètent, avec le minimum d’efforts, encore que les efforts dépensés soient considérables et, en outre, en réservant avec une sage prévoyance les ressources que pourra nécessiter par la suite le développement des installations, pour satisfaire au développement des besoins.

Grâce aux vastes étendues d’eaux profondes dont on disposait, on a pu réaliser l’heureuse juxtaposition d’un grand port militaire et d’un port de commerce appelé à s’accroître, sans qu’en aucun cas l’un puisse nuire à l’autre.

Il est juste d’unir, dans le même hommage, les noms des trois éminents administrateurs qui ont présidé à celte oeuvre considérable :

M. Pavillier, Directeur des Travaux publics en Tunisie, l’amiral Merleaux-Ponty, dont on ne saurait trop déplorer la perte, et enfin le général du Génie Marinier, qui tous se sont consacrés avec le même dévouement, avec la même foi éclairée, à la tâche commune.

 En considérant l’oeuvre accomplie, les travaux énormes qu’elle comportait dans des conditions difficiles, la puissance des moyens mis en oeuvre, l’ordre et la sûreté de l’exécution par des méthodes longuement mûries et sanctionnées par l’expérience personnelle des Ingénieurs concessionnaires qui en avaient assumé la lourde charge, il est juste aussi de reconnaître la part très importante pour laquelle ils ont contribué au succès.

Les grands ouvrages à la mer constituent, dans l’ensemble de l’art des travaux publics, une section tout à fait spéciale, particulièrement ardue, qui exige des Ingénieurs et des Entrepreneurs des qualités exceptionnelles et une expérience, consommée. La France peut être fière, à cet égard, du personnel qu’elle possède et dont la réputation est si bien établie, que c’est à des Français qu’a été confiée

l’exécution de la plupart des grands ports construits depuis quelques années et encore aujourd’hui à l’étranger. 

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Titre : Travaux du port de Bizerte et de l’arsenal de Sidi-Abdallah / par le lieutenant-colonel Espitallier,…

Auteur : Espitallier, Georges-Frédéric

Éditeur : Publications du journal « le Génie civil » (Paris)

Date d’édition : 1902

Type : monographie imprimée

Langue : Français

Format : 40 p. : ill., pl. ; in-8

Format : application/pdf

Droits : domaine public

Source : Bibliothèque nationale de France, département Sciences et techniques, 8-V PIECE-14364

Provenance : bnf.fr


La campagne de Russie de 1812

Classé sous — milguerres @ 15 h 04 min

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Celles de l’Histoire, retour vers les grandes épopées

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La campagne de Russie de 1812

Napoléon dans son cabinet de travail, Jacques-Louis David, 1812

La campagne de Russie de 1812 est une campagne militaire menée par l’empereur Napoléon Ier. Après avoir conquis presque toute l’Europe, Napoléon entreprend de conquérir la Russie de l’empereur Alexandre Ier.
Jusqu’à la prise de Moscou, face à une armée impériale russe inférieure en nombre au début de l’invasion, l’avantage est aux forces napoléoniennes. Mais le prince russe Mikhaïl Koutouzov général en chef, relève le moral de son armée et l’encourage à mener une contre offensive, en organisant le harcèlement de la Grande Armée lors de la retraite française. C’est ainsi que les maladies, l’hiver, mais aussi les soldats et la population russes, sont responsables de la défaite de Napoléon en Russie.
Les guerres napoléoniennes ont profondément marqué la culture russe. La campagne de Russie a été relatée par Léon Tolstoï dans son célèbre roman historique Guerre et Paix, ainsi qu’évoquée par Piotr Ilitch Tchaïkovski dans son Ouverture 1812. Durant la Seconde Guerre mondiale, l’invasion allemande de l’Union soviétique a été mise en parallèle avec la campagne de Russie.

 

Date 22 juin - 14 décembre 1812
Lieu Entre Austerlitz et Moscou
Issue Victoire russe décisive
Retraite de Russie
Belligérants
Drapeau de l'Empire français Empire français

Flag of Denmark.svg Royaume du Danemark et de Norvège
drapeau du Royaume de Prusse en 1803 Royaume de Prusse
Flag of the Habsburg Monarchy.svg Monarchie de HabsbourgFlag of Russia.svg Empire russeCommandantsNapoléon IerAlexandre Ier de Russie
Mikhaïl Koutouzov
Pierre de BagrationForces en présenceGrande Armée
691 500 hommesArmée impériale russe
350 000 hommes initialement, puis
900 000 hommesPertes200 000 morts
150 000 à 190 000 prisonniers
130 000 déserteurs210 000 morts

La campagne de Russie de 1812 napole10

Au moment de la campagne, Napoléon était au sommet de son règne avec toutes les nations d’Europe continentale sous son contrôle (à l’exception notable de la péninsule ibérique), ou sous le contrôle de nations vaincues par son empire et évoluant sous des traités favorables à la France. Aucun pouvoir européen du continent n’osait alors s’élever contre lui. En 1807, le traité de Tilsit règle la paix entre l’Empire et la Russie. Alexandre espérait à travers le général Caulaincourt un traité interdisant le rétablissement de la Pologne. Napoléon désavoua Caulaincourt, et marqua alors la rupture de confiance avec Alexandre. Ainsi, le traité de paix avec l’Autriche de 1809 contint une clause annexant la Galicie au profit du Grand Duché de Varsovie. La Russie considérait cette clause comme allant à l’encontre de ses intérêts et la Pologne comme le point de départ éventuel d’une invasion de son territoire.
La Russie, alors dotée d’une industrie manufacturière faible, mais riche en matières premières, souffrait du blocus continental qui la privait d’une partie de son commerce, de ses ressources et de revenus pour acheter des biens manufacturés. La levée du blocus par la Russie mit Napoléon en rage et l’encouragea dans la voie de la guerre. Son mariage avec Marie-Louise d’Autriche, auquel Alexandre refusa de participer, renforça aussi la défiance à l’égard de la Russie, alors qu’un peu plus tôt, un mariage, qui aurait concrétisé l’alliance franco-russe, avec la sœur d’Alexandre, la princesse Catherine, avait été envisagé1.

Dénomination
La campagne de Russie de 1812 était connue en Russie sous le nom de « guerre patriotique » (en russe Отечественная война, Otetchestvennaïa Voïna)2.
En russe, on la nomme aussi « guerre de 1812 ».

L’invasion
Les armées opposées

En juin 1812, la Grande Armée forte de 691 500 hommes, la plus grande armée européenne jamais rassemblée, franchit le Niémen pour se diriger vers Moscou.
À la fin juin, la Grande Armée se répartit comme suit, du nord au sud :
• Le maréchal d’Empire MacDonald avec son Xe corps d’Armée (~29 100 hommes), incluant le contingent prussien, àTilsit. La mission de cette force était de prendre Rīga et de se diriger vers Saint-Pétersbourg.
• L’empereur Napoléon Ier, avec la Garde impériale (~30 500 h.), sous Mortier, Lefevbre et Bessières, le Ier corps d’Armée (~66 000 h.) de Davout3, le IIe Corps d’Armée (~40 000 h.) d’Oudinot, le IIIe corps d’Armée (~37 800 h.) deNey et la Réserve de Cavalerie (~20 800 h.) sous Murat avec les Ier et IIe corps de Réserve de Cavalerie de Nansoutyet Montbrun ; le tout concentré devant Kovno. Cette force centrale avait pour but d’engager et détruire la principale armée russe (la 1re Armée de l’Ouest) sous Barclay de Tolly.
• Eugène avec son IVe corps d’Armée (~45 000 h.), environ un tiers d’Italiens), le VIe corps d’Armée (bavarois) (~23 600 h.) de Gouvion-Saint-Cyr et le IIIe corps de réserve de Cavalerie (~6 800 h.) de Grouchy ; le tout concentré à l’arrière et à droite de la force de Napoléon. Les ordres d’Eugène étaient de maintenir le contact avec les unités plus au sud et de protéger la force principale contre une attaque de la 2e Armée de l’Ouest russe de Bagration.
• Jérôme avec le Ve corps d’Armée (polonais) (~34 600 h.) de Poniatowski, le VIIIe corps d’Armée (westphalien) (~16 700 h.) de Vandamme et le IVe corps de réserve de cavalerie (à moitié polonais, un quart saxon et un quartwestphalien) (~7 300 h.) de Latour-Maubourg ; le long du Niémen au sud-ouest de Grodno. Cette force était supposée engager la 2e Armée de l’Ouest russe de Bagration.
• Reynier avec son VIIe corps d’Armée (saxon) (~18 500 h.) près de Bialystok. Ce corps devait maintenir la jonction entre Jérôme et Schwarzenberg.
• Schwarzenberg avec son XIIe corps d’Armée (autrichien) (~32 900 h.) près de Lublin. Ce corps était supposé couvrir le sud de la Pologne contre une invasion russe à partir de l’Ukraine (la 3e Armée de l’Ouest (ou d’Observation) russe deTormassov s’y trouvait).
• En Prusse le IXe corps d’Armée (un tiers polonais et un tiers allemand) (~25 000 h. au 31 août) de Victor et le XIecorps d’Armée (largement composé d’unités de dépôt et de réserve) (~28 000 h. au 15 août). Ces deux corps s’occuperaient de la garnison de la Prusse et de la Pologne et augmenteraient la Grande Armée en Russie si nécessaire.
• 1 200 pièces d’artillerie4.
• plus de 180 000 chevaux (de cavalerie, d’artillerie, de trait).
À cela s’ajoutent 80 000 Gardes nationaux, engagés par conscription pour défendre la frontière impériale du duché de Varsovie. En comptant ceux-ci, l’effectif total des forces impériales françaises sur la frontière russe et en Russie atteint environ 771 500 hommes. Cet énorme déploiement de troupes pénalise grandement l’Empire, en particulier si l’on considère les 300 000 Français supplémentaires se battant dans la péninsule ibérique et les plus de 200 000 hommes en Allemagne et en Italie.
Le gros de l’armée se compose de 450 000 Français, les alliés de la France formant le reste. En plus du corps d’armée autrichien détaché sous les ordres de Schwarzenberg, on compte environ 95 000 Polonais, 90 000 Allemands (24 000 Bavarois, 20 000 Saxons, 20 000 Prussiens, 17 000 Westphaliens et quelques milliers d’hommes venus de plus petits États rhénans), 25 000 Italiens, 12 000 Suisses, 4 800 Espagnols, 3 500 Croates et 2 000 Portugais. À cela s’ajoutent des contingents néerlandais et belges. Chaque nationalité du vaste empire napoléonien est représentée.
Si l’on en croit les estimations les plus récentes, l’armée impériale russe qui lui fait face est moins nombreuse, du moins au début de la campagne. Environ 280 000 Russes sont déployés sur la frontière polonaise (en préparation de l’invasion prévue du satellite français qu’était le Grand-Duché de Varsovie). Au total, l’armée russe compte environ 500 000 hommes (certaines estimations descendent jusqu’à 350 000, tandis que d’autres vont jusqu’à 710 000, un nombre aux alentours de 400 000 semble plus crédible), au début de la guerre. Ceux-ci se répartissent en trois armées :
• la Première armée de l’ouest (commandée par le général Mikhail Barclay de Tolly : six corps d’armée d’infanterie, trois de cavalerie de réserve, dix-huit régiments de cosaques : quelque 159 800 hommes et 558 pièces d’artillerie4,
• la Deuxième armée de l’ouest (commandée par le général Bagration) : deux corps d’armée d’infanterie, un de cavalerie de réserve, neuf régiments de cosaques du Don : 62 000 hommes et 216 pièces d’artillerie4,
• la Troisième armée de l’ouest (ou d’observation), (commandée par le général Tormassov) : trois corps d’armée d’infanterie, un de cavalerie de réserve, neuf régiments de cosaques : 58 200 hommes et 168 pièces d’artillerie4.
Deux corps de réserve, un de 65 000 hommes et un autre de 47 000 hommes, soutiennent ces trois armées. D’après ces chiffres, l’armée russe qui fait immédiatement face à Napoléon compte quelque 392 000 hommes. De plus, la paix est assurée avec la Suède et l’Empire ottoman pour Saint-Pétersbourg, ce qui libère plus de 100 000 hommes, (du Corps de Finlande de Steinheil et de l’Armée du Danube de Tchitchagov). Des efforts sont faits pour grossir les armées russes et, en septembre, l’effectif est porté à environ 900 000, sans compter les unités cosaques irrégulières, qui apportent probablement 70 000 ou 80 000 hommes au total.

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En 1812, par Illarion Pryanichnikov

La marche sur Moscou
Le 22 juin 1812, Napoléon déclare la guerre à la Russie, du quartier général de Wilkowiski : il apprend cette résolution à ses soldats5.
L’armée impériale la plus formidable que Napoléon eût mise sur pied comptait 600 000 combattants6 et 2 200 bouches à feu. Cette machine de guerre est composée en fait de 370 000 Français, 50 000 Polonais, 20 000 Italiens, 10 000 Suisses, 150 000 Prussiens, Autrichiens, Bavarois, Saxons, Badois, Wurtembergeois, Westphalliens, Hollandais, Belges, Croates, Espagnols et Portugais. Ce chiffre ne tient pas compte des 150 000 hommes restés dans les dépôts en France, des 50 000 hommes cantonnés en Italie, des 300 000 hommes en Espagne et des 100 000 gardes nationaux6. À cette époque, l’Empereur des Français commandait, directement ou par ses alliés, à quatre-vingt cinq millions cinq cent mille Européens ; ses ordres s’exécutaient dans un espace qui comprenait 19 degrés de latitude et 30 de longitude. Aucun des empereurs romains n’eut à sa disposition des forces aussi extraordinaires.
Napoléon avait envoyé une dernière offre de paix à Saint-Pétersbourg peu avant d’entamer les opérations. Ne recevant pas de réponse, il ordonne d’avancer en Pologne russe.
Le quartier général de l’armée française passe le Niémen vis-à-vis Kowno. L’armée se compose de dix corps commandés, le premier par le maréchal Davout, le deuxième par le maréchal Oudinot, le troisième par Ney, le quatrième, sous le nom d’armée d’Italie, par le prince Eugène de Beauharnais, le cinquième par Poniatowski, le sixième par Gouvion-Saint-Cyr, le septième par le général Reynier, le huitième par le général Vandamme, le neuvième, dont les cadres seuls sont formés, par le maréchal Victor, le dixième par le maréchal Macdonald. La vieille garde est commandée par le maréchal Lefebvre, la jeune par le maréchal Mortier, la réserve de cavalerie par Murat. La cavalerie de la gardeBessières agit à part.
Un corps auxiliaire de 30 000 Autrichiens marche séparément. Dans cette nombreuse armée, les Français figurent pour 270 000 combattants. L’armée russe est forte, tantinfanterie que cavalerie, de 360 000 hommes, sans compter deux corps qui se forment, l’un en Lituanie et l’autre à Rīga.

Les Français à Moscou
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Les troupes françaises font leur entrée à Wilna (Vilnius), ancienne capitale de la Lituanie. Les Russes, en se retirant, détruisent tout ; ils livrent aux flammes d’immenses magasins, 150 000 quintaux de farine, des fourrages, des habillements ; ils jettent dans la Vilnia une grande quantité d’armes.
Au départ, la Grande Armée ne rencontre aucune ou peu de résistance et avance rapidement en territoire ennemi. Les Russes offrent seulement une résistance sporadique et Barclay, le commandant en chef, refuse le combat malgré les instances de Bagration, sachant qu’il ne peut battre les Français lors d’une bataille rangée. À plusieurs reprises, il tente d’établir une position défensive forte, mais à chaque fois l’avance française, trop rapide pour lui permettre de finir les préparatifs, le force à battre en retraite. Ceci est souvent considéré comme un exemple de politique de la terre brûlée : en réalité, la retraite russe ne faisait pas partie d’un plan établi pour attirer les Français dans les terres russes où l’hiver et le manque de provisions suffisantes contribueraient à les anéantir, mais plutôt de l’impossibilité pour les commandants russes de trouver une occasion de combat dans des conditions favorables, en raison de la vitesse et de la puissance de l’avance française.
Le 14 juillet, l’empereur Alexandre Ier se montre à Moscou pour exciter le zèle et le courage de ses habitants7.
Le 28 juillet, les Français entrent à Vitebsk. Les Russes continuent à se replier. La Grande armée les suit sans trouver l’occasion de combattre. Enfin, ils arrivent sous les murs deSmolensk, ville russe, entourée de murailles de trois mètres d’épaisseur, flanquée de tours. À ces fortifications fort massives, on venait d’ajouter d’autres ouvrages exécutés avec soin et bien entretenus. Barclay de Tolly avait jeté dans la place 30 000 hommes, et il se tenait en bataille sur les deux rives du Dniepr, communiquant avec la ville par des ponts.

Les pressions politiques sur Barclay pour entamer le combat et la constante réticence du général (vue par la population comme un signe d’intransigeance) lui valent de perdre sa position de commandant en chef pour être remplacé par le populaire et haut en couleurs Koutouzov. Malgré sa rhétorique opposée, il suit la voie de Barclay, voyant tout de suite qu’affronter les Français en bataille rangée reviendrait à sacrifier son armée inutilement. Ce vieux général, vainqueur des Turcs, avait solennellement promis de couvrir Moscou, la ville sainte, et d’anéantir l’armée française8. Il finit par réussir à établir une position défensive à Borodino (suite à un affrontement indécis à Smolensk du 16 au 18 août).

Échec stratégique vers Saint-Pétersbourg
Pendant que l’armée principale s’enfonce, au centre, dans l’immense plaine russe en direction de Moscou, au nord MacDonald échoue avec le Xe corps d’armée franco-prussien à s’emparer de Riga, assiégée en vain. Puis le IIe corps d’armée d’Oudinot est repoussé par Wittgenstein à deux reprises en direction de la capitale russe sur la Néva où s’est réfugiéAlexandre 1er : le 1er août à Kliastitsy sur la route entre Minsk et Pskov, puis le 18 août à Polotsk, tout ceci à moins de 300 km au sud de Saint-Pétersbourg. Désormais le IIecorps perd tout caractère offensif et reçoit l’ordre de se retrancher le long de la Dvina.
Ces échecs, s’ils passent assez inaperçus et semblent peu décisifs, ont eu de très graves conséquences pour Napoléon :
• ils isolent la progression de l’armée principale en route vers Moscou, désormais seule à avancer, ceci d’autant plus imprudemment que Schwarzenberg, censé protéger son flanc sud avec le XIIIe corps autrichien, lui, s’est bien gardé de s’enfoncer profondément vers l’Est ;
• ils obligent Napoléon à surveiller particulièrement son flanc nord pour maintenir ses lignes arrières, mission qu’il confie à Gouvion-Saint-Cyr et consistant désormais à tenir défensivement la ligne sur le fleuve Dvina ;
• ils redressent le moral et renforcent la ténacité des russes, incapables encore de s’opposer directement à l’Empereur, mais qui savent ses généraux plus vulnérables, et qui peuvent légitimement penser qu’ils auront leur heure, tôt ou tard ;
• ils donnent un caractère non décisif, voire simplement tactique, aux batailles de Smolensk et de La Moskova/Borodino, l’ennemi russe, repoussé à chaque fois, n’étant pas globalement déstabilisé, ni à présent déstabilisable ;
• ils contribuent sans doute enfin à rendre infructueuses les offres de paix de Napoléon, une fois Moscou conquise, Alexandre 1er ne se sentant nullement menacé en son palais de Saint-Pétersbourg.
Que serait-il advenu si Oudinot, au lieu de laisser figer son corps d’armée à Polotsk, avait bousculé Wittgenstein, et était parvenu fin août en vue de la Neva ?
D’ailleurs au moment où Napoléon quittera Moscou, Wittgenstein qui s’est renforcé, enfoncera Saint-Cyr encore à Polotsk, et franchissant le Dvina menacera la route principale de Moscou à Vilnius, rendant plus incertaine encore la retraite de la Grande Armée.

Bataille de Smolensk

Le 17 août 1812, à une heure de l’après-midi, Napoléon donne le signal de l’attaque. Les faubourgs, retranchés et défendus par la grosse artillerie, sont enlevés ; les remparts, ainsi que les masses postées sur la rivière, sont foudroyés. Les Russes, après des efforts désespérés de résistance, mettent le feu à la ville et l’abandonnent, laissant d’immenses magasins, 12 000 hommes tués, blessés ou prisonniers, et 200 pièces de canon.
À la suite de cette victoire, l’Empereur se met à la poursuite des Russes, qu’il pousse vivement jusqu’à Valutino, plateau sur lequel leur arrière-garde prit position le 19 août. Murat et Ney l’attaquent et la mettent en fuite après lui avoir fait éprouver de grandes pertes. Valutino donna son nom à une nouvelle victoire française.
En même temps, et sur divers points, il y a plusieurs combats où les armées de l’Empire connurent diverses fortunes : le 6e corps, commandé par Gouvion-Saint-Cyr, battitWittgenstein lors de la première bataille de Polotsk, lui tua 2 000 hommes, en blessa 4 000, lui fait un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels 3 généraux, et s’empara de 20 pièces de canon, mais Wittgenstein organise une contre attaque et Gouvion-Saint-Cyr fut obligé de se retirer.
Après l’affaire de Valutino, poursuivant l’ennemi, la grande armée arrive à Ghjat, où il lui est permis de prendre quelques jours de repos et se préparer à la grande bataille que l’Empereur juge imminente.

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L’empereur Napoléon Ier et ses maréchaux à la bataille de la Moskowa (ou bataille de Borodino)

Bataille de la Moskova
C’est le 7 septembre 1812 qu’est livrée la bataille appelée, par les Français, de la Moskova, et par les Russes de Borodino, parce que l’action eut lieu sur le plateau qui domine ce village.
Napoléon haranguait ainsi ses troupes :
« Soldats ! voilà la bataille que vous avez tant désirée. Désormais la victoire dépend de vous ; elle nous est nécessaire, elle vous donnera l’abondance, de bons quartiers d’hiver et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite dans cette journée ; que l’on dise de vous : Il était à cette grande bataille livrée sous les murs de Moscou. »
veille et pendant la nuit il avait plu. À cinq heures, le soleil se leva sans nuage : Soldats !s’écria Napoléon, voilà le soleil d’Austerlitz ! Cette exclamation passe de rang en rang et remplit les troupes d’ardeur et d’espérance.
Les deux armées comptent chacune de 120 à 130 000 hommes. Un coup de canon tiré par les Français donne le signal, et l’action s’engage sur toute la ligne. Après quatre heures de combats opiniâtres, pendant lesquels 1 200 bouches à feu tirent, trois redoutes sont enlevées par le prince Eugène, les maréchaux Davout et Ney. Toutes les batteries russes sont successivement assaillies et enlevées. La plus formidable de leurs redoutes est emportée par les cuirassiers français.

Après avoir détruit par la mitraille la plus grande partie des masses qui résistaient à son entrée, Napoléon fait manœuvrer le 8e corps et toute la droite pour tourner la dernière position des Russes. Il ordonne à la garde et à toute la cavalerie de soutenir ce mouvement. Eugène se porte en avant de la Kalogha, et dès ce moment l’issue de la bataille est certaine. À la tombée de la nuit, l’armée russe opère sa retraite en bon ordre vers Mojaïsk, laissant sur le champ de bataille 45 000 hommes hors de combat, dont 25 généraux et 15 pièces de canon. Les pertes des Français sont évaluées à 28 000 hommes tués ou blessés, dont 49 généraux.
On estime que 120 000 coups de canon ont été tirés durant l’action. Napoléon resta sur le champ de bataille, donnant des ordres pour faire transporter les blessés, tant russes que français, dans les hôpitaux établis sur ses lignes de retraite.
C’est aussi une des journées les plus sanglantes des guerres napoléoniennes. L’armée russe fait retraite le 8 septembre avec la moitié de ses forces, laissant ouverte la route de Moscou, que Koutouzov ordonne d’évacuer.
L’armée française victorieuse se met à la poursuite des Russes. Napoléon transporte son quartier général à Mojaïsk, ville située à vingt-six lieues à l’ouest de Moscou, que les Russes ont incendiée puis abandonnée.
À partir de là, les Russes rassemblent leur armée, qui atteint son effectif maximal, soit 904 000 hommes avec peut-être 100 000 hommes au voisinage immédiat de Moscou (les survivants de l’armée détruite à Borodino, en partie renforcée). La capacité des Russes à renouveler rapidement leurs effectifs est un avantage décisif à la fin de la campagne.

La prise de Moscou
Le 14 septembre (2 heures après midi), l’Empereur fit son entrée dans l’ancienne capitale de la Moscovie, avec sa garde et le premier corps. Napoléon entra dans une ville déserte, vidée de toute provision par le gouverneur, Fédor Rostoptchine (père de la célèbre comtesse de Ségur).
Le lendemain il s’établit au Kremlin, palais des tsars, situé au milieu de la ville. Le maréchal Mortier fut nommé gouverneur de cette capitale, avec ordre d’employer tous les moyens pour empêcher le pillage. Des secours furent donnés aux blessés russes qui encombraient les hôpitaux, ainsi qu’aux Moscovites qui n’avaient pas voulu suivre l’armée de Koutouzov.
En se basant sur les règles classiques de la guerre lors de la prise d’une capitale (même si Saint-Pétersbourg était la capitale à cette époque), il pensait que le tsar Alexandre Ier lui offrirait sa capitulation sur le mont Poklonnaïa, mais le commandement russe ne se rendit pas. Un armistice avait été accordé aux Russes, et Napoléon, au milieu de ses triomphes, fit proposer la paix à Alexandre : il en reçut des réponses évasives, qui, néanmoins, faisaient espérer qu’on pourrait tomber d’accord. Mais Napoléon et Alexandre ne voulaient que gagner du temps, Napoléon pour recompléter son armée, Alexandre parce qu’il était persuadé que les grands froids qui approchaient obligeraient les Français à évacuer l’empire. Les événements justifièrent leurs prévisions.
Des feux démarrent à Moscou, et ravagent la ville du 14 au 18 septembre du calendrier grégorien (2 au 6 septembre du calendrier julien). Moscou, construite essentiellement en bois, brûle presque complètement, privant les Français d’abris dans la ville. Les incendies viennent de sabotages russes. À un signal donné, le feu éclate dans mille endroits à la fois. C’est en vain que les Français font tous leurs efforts pour éteindre l’incendie : le ravage des flammes ne s’arrête que dans la soirée du 20 septembre, lorsque les neuf dixièmes de la ville sont en cendres : près de 4 000 maisons en pierre et 7 000 en bois, 20 000 malades ou blessés sont victimes de ce désastre.

Napoléon a dit ensuite que s’il avait quitté Moscou deux semaines plus tôt, il aurait pu détruire l’armée de Koutouzov qui campait à proximité, à Taroutino. Même si cela n’avait pas suffi à laisser la Russie sans défense, cela l’aurait privée de sa seule armée concentrée capable d’affronter les Français.

Retraite
Bataille de Winkowo.
Le 18 octobre, la retraite commença. Siégeant dans une ville en ruines sans avoir reçu la capitulation russe, et face à une manœuvre russe le poussant à quitter Moscou, Napoléon entame sa longue retraite.
Napoléon sortit de Moscou le 19, et donna l’ordre à Mortier d’abandonner le Kremlin le 23, après l’avoir fait sauter, lui recommandant surtout de ne laisser en arrière ni blessés, ni malades. Dans sa marche rétrograde, l’armée est vivement harcelée par l’ennemi ; on en vient souvent aux mains.

À la bataille de Maloyaroslavets, Koutouzov peut enfoncer l’armée française sur la même route dévastée qu’ils avaient emprunté à l’aller. En continuant à bloquer le flanc sud pour empêcher les Français de prendre une autre route, Koutouzov déploie à nouveau la même tactique de partisans pour constamment attaquer le trajet français là où il était le plus vulnérable. La cavalerie légère russe, dont les Cosaques montés, attaque et détruit les unités françaises isolées.
Approvisionner l’armée devient impossible : le manque total d’herbe comestible affaiblit les chevaux restants de l’armée, presque tous meurent ou sont tués pour nourrir les soldats affamés. Sans chevaux, la cavalerie française cesse d’exister, et les cavaliers doivent marcher. De plus, le manque de chevaux fait que les canons et les chariots doivent être abandonnés, privant l’armée d’artillerie et de soutien logistique. Même si l’armée a pu rapidement remplacer son artillerie en 1813, le manque de chariots créa un immense problème logistique jusqu’à la fin de la guerre, alors que des milliers des meilleurs chariots militaires furent laissés en Russie. Comme la famine, les maladies et le froid extrême s’imposent, les désertions prennent alors de l’ampleur. La plupart des déserteurs sont fait prisonniers par les paysans russes.

Le « général Hiver »
À partir de novembre 1812, l’hiver russe cause de nouveaux tourments à l’armée française : les soldats et les chevaux commencent à mourir de faim, de froid et de fatigue durant la marche.
Le 7 novembre, alors qu’ils atteignent Smolensk, commencent les grands froids de l’hiver russe ; le thermomètre descend jusqu’à -22 degrés Celsius et le sol se couvre de neige. Les chevaux non munis de fers à glace périssent par milliers au bivouac et bientôt, les hommes subissent le même sort. Des scènes d’anthropophagie sont décrites par des soldats et des officiers comme le général Sołtyk9. Cependant, grâce aux dispositions prises par Napoléon, l’armée avance toujours. Le courage des soldats semble augmenter avec l’étendue des privations et des dangers10.

En dessous de 13 °C, l’étain blanc se transforme lentement en étain gris, de structure diamant, c’est la forme allotropique alpha. Cette transformation et le changement de densité qui l’accompagne affectent la tenue mécanique du matériau. En dessous de -50 °C, la transformation est rapide et l’étain devient pulvérulent (tombe en poussière). C’est la « peste de l’étain ». Il a été avancé par certains historiens que le changement de forme allotropique de l’étain ait pu jouer un rôle dans les défaites de Napoléon Ier en Russie. Exposés à la très basse température ambiante de la campagne de Russie les boutons d’étain des uniformes des soldats devenaient cassants par transformation en étain gris entraînant chez eux un inconfort certain11. De plus, ces boutons étant dessinés en forme de mouton, les Polonais considéraient cela comme un signe portant malheur.
Arrivé à Orcha, Napoléon, sans prendre un moment de repos, s’occupa de rétablir l’ordre que les combats et l’intempérie de la saison avaient dérangé. Il fit faire des distributions de vivres, d’armes et de munitions, et lire, dans les corps d’armée, un ordre du jour qui les rappelait à leurs devoirs, engageant les soldats à marcher en corps, et menaçant de punir ceux qui s’obstineraient à rester isolés. Les désirs de Napoléon furent accomplis, officiers et soldats rentrèrent dans leurs rangs, et avec eux, l’ordre et la discipline. Finalement, l’armée, avançant à marches forcées, arriva le 25 novembre sur la Bérézina, sur laquelle Napoléon fit jeter des ponts dont il présidait les travaux.

La traversée de la rivière Bérézina amène une victoire tactique pour Napoléon quand Koutouzov, décidant que le temps était venu pour une bataille rangée, attaque la partie de l’armée française restée du mauvais côté de la rivière. Les Russes ayant été repoussés, tous les Français en arme peuvent franchir les ponts. Seuls restent de l’autre côté les malades, les blessés et les déserteurs ; ceux-là même qui, par abattement et désespoir, ont refusé de passer les ponts durant la nuit précédant la bataille et qui ensuite se sont bousculés dans une cohue indescriptible au dernier moment (d’où l’expression proverbiale : « c’est la Bérézina »). Certains se sont noyés dans la rivière, en tentant de la traverser à pied, car l’épaisseur de la glace n’était pas suffisante pour supporter leur poids.
Début décembre 1812, Napoléon apprend que le général Malet a tenté un coup d’État.
Avant d’atteindre Vilnius, à Smorghoni, le 5 décembre, Napoléon tint un grand conseil de guerre, donna ses instructions et le commandement des troupes à Murat, et partit pourParis. Napoléon abandonne son armée et rentre en traîneau. Murat déserte plus tard pour sauver son royaume de Naples, laissant le vice-roi d’Italie et premier beau-fils de Napoléon, Eugène de Beauharnais, aux commandes.
Au cours des semaines suivantes, les restes de la Grande Armée sont encore réduits, et le 14 décembre 1812 ils sont expulsés du territoire russe.

Les pertes humaines
Les dernières recherches sérieuses sur les pertes de la campagne de Russie sont données par Thierry Lentz12. Du côté français, le bilan est d’environ 200 000 morts (la moitié au combat et le reste de froid, de faim ou de maladie) et de 150 000 à 190 000 prisonniers tombés entre les mains de Koutouzov. Pour le reste, 130 000 soldats quittèrent la Grande Armée au cours de la marche sur Moscou et près de 60 00013 se réfugièrent chez des paysans, nobles et bourgeois russes. Enfin, moins de 30 000 soldats repassèrent le Niémen avec Murat. Côté russe, les récentes publications d’Oleg Sokolov tendent à établir les pertes à 300 000 morts dont 175 000 au combat, ce qui est très important, mais, selon Thierry Lentz, invérifiable en l’état des études disponibles. Enfin, malgré des actes de générosité des deux côtés, les prisonniers qui tombèrent entre les mains des Français ou des Russes furent globalement maltraités.
Après la chute de Napoléon, le rapatriement demandé par Louis XVIII des Français restés en Russie fut globalement un échec, car les candidats au retour furent peu nombreux. Plusieurs milliers de Français firent souche dans le pays des Tsars. En 1837, 3 200 vivaient à Moscou par exemple. Parmi ceux qui restèrent en Russie, le soldat de la Grande Armée Jean-Baptiste Savin (en), devenu par la suite Mikhail Andréïevitch Savine, serait mort à Saratov en 1894 à l’âge de 123 ans14,15.

minard10
Un graphe par Charles Minard montrant les effectifs de la Grande Armée à l’aller et au retour de Moscou, par l’épaisseur de la ligne. En dessous, une fonction de la température en degré Réaumur (1 °R = 1,25 °C) se lisant de droite à gauche.

Évaluation historique
Cette campagne révèle que Napoléon a grandement sous-estimé l’ampleur des difficultés qui l’attendaient, lui et son armée :
– sous-estimation de la logistique ;
– sous-estimation des aléas climatiques ;
– tactique de la terre brûlée des Russes, etc.

La victoire russe sur l’armée française en 1812 marque un coup d’arrêt sévère aux ambitions de domination européenne de Napoléon. Comme la défaite de la puissance navale française à la bataille de Trafalgar en 1805, la campagne russe est un tournant décisif des guerres napoléoniennes qui mène, en fin de compte, à la défaite de Napoléon et son exil sur l’île d’Elbe.
Pour la Russie, le terme guerre patriotique est un symbole renforçant l’identité nationale, qui a un grand impact sur le patriotisme russe du XIXe siècle. Le résultat indirect du mouvement patriotique des Russes est un fort désir de modernisation du pays qui se traduit par une série de révolutions, commençant avec la révolte des Décembristes et finit avec la révolution de février 1917.
Napoléon n’est pas complètement défait en Russie. L’année suivante, il lève une armée d’environ 400 000 soldats français soutenue par 250 000 soldats des pays alliés aux Français, pour disputer le contrôle de l’Allemagne lors d’une campagne encore plus grande. Ce n’est que lors de la bataille de Leipzig (la bataille des Nations, 16 au 19 octobre1813) qu’il est vraiment défait, mais même la campagne de France en 1814 est indécise.
Malgré tout, la campagne de Russie révèle que Napoléon n’était pas invincible. Sentant la bête blessée et poussés par les nationalistes prussiens et les commandants russes, des nationalistes allemands se soulèvent à travers la Confédération du Rhin et la Prusse. La décisive campagne d’Allemagne n’aurait pas pu avoir lieu sans le message de la défaite de Russie propagé dans le monde.

Liste des commandants de l’armée russe
• Mikhail I. Koutouzov – commandant en chef
• Michel Barclay de Tolly – ministre de la Guerre
• Peter Wittgenstein – commandant de l’aile droite
• Piotr Bagration – commandant de l’aile gauche
• Nikolaï N. Raïevski – commandant russe majeur
• Dmitri S. Dokhtourov – commandant russe majeur
• Mikhaïl A. Miloradovitch – commandant russe majeur
• Alexandre I. Ostermann-Tolstoï – commandant russe majeur
• Alexeï P. Iermolov – général russe
• Alexandre Michaud de Beauretour – général sarde rallié aux Russes
• Mikhaïl S. Vorontsov – général russe
• Matveï I. Platov – ataman des Cosaques du Don
• Pavel V. Tchitchagov – ministre de la marine en 1802 – commandant de l’armée de Moldavie

Notes
1. ↑ Tradition magazine, hors série n°3, La campagne de Russie (1812), (p.16).
2. ↑ Le terme russe « guerre patriotique de 1812 » la distingue de la « grande guerre patriotique », qui désigne la campagne que les Soviétiques menèrent sur leur front occidental durant la Seconde Guerre mondiale.
3. ↑ Jean-Claude Damamme, Les Soldats de la Grande Armée, Perrin, 1998, (ISBN 2-262-01862-6)p301
4. ↑ a, b, c et d Jean-Claude Damamme, Les Soldats de la Grande Armée, Perrin, 1998,(ISBN 2-262-01862-6) p401
5. ↑ « Soldats, la seconde guerre de la Pologne est commencée ; la première s’est terminée à Tilsitt. À Tilsitt, la Russie a juré éternelle alliance à la France et guerre à l’Angleterre. Elle viole aujourd’hui ses serments. La Russie est entraînée par sa fatalité ; ses destins doivent s’accomplir. Nous croit-elle donc dégénérés ? Marchons donc en avant ; passons le Niémen, portons la guerre sur son territoire. La seconde guerre de la Pologne sera glorieuse aux armées françaises comme la première. »
6. ↑ a et b Tradition magazine, La campagne de Russie (1812), 2004 (p.20).
7. ↑ À cette occasion, le métropolite Platon, âgé de cent dix ans[réf. nécessaire], lui fait don de l’image desaint Serge et lui dit : « La ville de Moscou, la première, capitale de l’empire, la nouvelle Jérusalem, reçoit son Christ comme une mère dans les bras de ses fils zélés, et à travers le brouillard qui s’élève, prévoyant la gloire brillante de sa puissance, elle chante dans son transport : Hosanna ! Béni soit celui qui aime ! que l’arrogant, l’effronté Goliath apporte des limites de la France l’effroi mortel aux confins de la Russie ! la pacifique religion, cette fronde du David russe, abattra soudain la tête de son sanguinaire orgueil ! Cette image de saint Serge, antique défenseur du bonheur de notre patrie, est offerte à votre majesté impériale… »
8. ↑ Dans sa proclamation aux soldats, il prophétise la victoire : « Dieu va combattre son ennemi avec l’épée de Michel, et avant que le soleil de demain ait disparu, vous aurez écrit votre foi et votre fidélité dans les champs de votre patrie avec le sang de l’agresseur et de ses légions. » L’armée russe, protégée par des retranchements que son général annonçait comme inexpugnables, était encore animée par les prédications des prêtres et par l’image miraculeuse de la Vierge, qu’on promenait dans ses rangs.
9. ↑ Jacques-Olivier Boudon, Napoléon et la campagne de Russie : 1812, Armand Colin, 2012, 334 p.[lire en ligne [archive]]
10. ↑ Koutouzov écrivait à Alexandre : « Les Français, loin de se laisser abattre par la cruelle extrémité où ils se voyaient réduits, n’en étaient que plus enragés à courir sur les pièces qui les écrasaient. On dit encore vulgairement en Russie : « Ce n’est point le général Koutouzov qui a tué ou dispersé les Français, c’est le général Morossov (la gelée). »
11. ↑ Page 175 dans Dictionnaire des corps purs simples de la chimie – Éléments, atomes et molécules de Robert Luft, édité par Association Cultures et Techniques, en 1997, on peut lire ceci : « il (ce phénomène) est décrit lors de la campagne de Russie par les soldats de Napoléon, bien placés pour faire cette observation, leurs boutons de pantalons étaient en étain »
12. ↑ Thierry Lentz, Nouvelle histoire du Premier Empire, Tome 2, 2004.
13. ↑ d’après l’historien russe Sirotkine
14. ↑ Vladène Sirotkine Revue de l’Institut Napoléon, p. 64
15. ↑ Mais lire l’article Supercentenaire pour une analyse générale de ces longévités alléguées avant leXIXe siècle.

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Celles de l’Histoire, retour vers les grandes épopées

4 avril 2013

Actes de capitulation du Japon

Classé sous — milguerres @ 23 h 03 min

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 retour à la Seconde Guerre Mondiale

 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale  

 

Actes de capitulation du Japon

Les actes de capitulation du Japon ont concrétisé la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Ils furent signés par des représentants de l’Empire du Japon, des États-Unis, de la République de Chine, du Royaume-Uni, de l’Union des républiques socialistes soviétiques, de l’Australie, duCanada, du Gouvernement provisoire de la République française, du Royaume des Pays-Bas, et de la Nouvelle-Zélande sur le pont de l’USS Missouri dans la baie de Tokyo le 2 septembre 1945 et qui de ce fait mit fin à une guerre contre la Chine menée depuis 1931 en Chine du Nord et depuis 1937 dans le reste de la Chine, comme à la guerre du Pacifique liée à la Seconde Guerre mondiale. Ce jour est connu comme étant celui de la victoire sur l’Empire du Japon, même si ce terme est surtout associé à la date où l’empereur Hirohito annonça l’acceptation le 15 août précédent, des termes de la Déclaration de Potsdam, lors d’une allocution radiodiffusée (connue sous le nom de Gyokuon-hōsō)1.

 

Rappel des évènements amenant la reddition

 

Chronologie de la capitulation du Japon (1945)

 • 8 mai : fin de la guerre en Europe 
 • 21 juin : l’empire du Japon est défait dans la bataille d’Okinawa 
 • 9 juillet : planification de Downfall, opération Olympic, ratio de trois contre un au sud de Kyūshū 
 • 26 juillet : ultimatum remis par les trois Grands depuis Potsdam 
 • 29 juillet : le conseil impérial refuse sans répondre ; recherche d’une voie diplomatique avec les Soviétiques 
 • 2 août : Quittant Potsdam, Harry Truman apprend que l’invasion de l’île de Kyūshū prévue par l’opération Olympic est compromise : l’option bombe A est décidée 
 • 6 août : Enola Gay largue Little Boy sur Hiroshima 
 •8 août : l’URSS déclare la guerre au Japon et réalise une attaque de grande ampleur, envahissant le Mandchoukouo, la Corée et le nord de la Chine. Un débarquement aux Îles Kouriles a également lieu 
 • 9 août : Bockscar largue Fat Man sur Nagasaki 
 • 14 août : le conseil impérial accepte la capitulation sans conditions 
 • 15 août : Victory over Japan day (jour de la victoire sur le Japon) ; Hirohito s’adresse à la nation par le discours connu sous le nom de Gyokuon-hōsō 
 • 28 août : la troisième flotte américaine entre dans la baie de Tokyo, occupation militaire du Japon ; l’Armée rouge occupe les Kouriles 
 • 2 septembre : Douglas MacArthur préside la signature des actes de capitulation du Japon.
File:Douglas MacArthur signs formal surrender.jpg
Le général Douglas MacArthur signe les actes de capitulation au nom des Puissances Alliées.
File:Shigemitsu-signs-surrender.jpg
Le ministre japonais des affaires étrangères Mamoru Shigemitsu signe les actes de capitulation au nom du gouvernement japonais.

La signature des accords dura 23 minutes et fut diffusée à travers le monde. Le premier signataire, Mamoru Shigemitsu ratifia le traité sur l’ordre et au nom de l’Empereur du Japon et du gouvernement japonais. Puis Yoshijirō Umezu sur l’ordre et au nom duQuartier général impérial. Ensuite, le Général Douglas MacArthur, commandant du sud-ouest Pacifique et commandant suprême des forces alliées, signa également.

En tant que témoins, le lieutenant-général américain Jonathan Mayhew Wainwright IV, qui avait capitulé aux Philippines, et le lieutenant-général britannique Arthur Percival, qui avait capitulé à Singapour, reçurent deux des six stylos utilisés lors de la cérémonie. Un autre stylo alla à l’Académie militaire de West Point et un à son aide de camp. Tous les stylos utilisés par MacArthur étaient noirs, à l’exception du dernier qui était de couleur prune et qui alla à sa femme. Une réplique de celui-ci, ainsi que des copies des actes de capitulation, se situe dans un étui sur le Missouri où une plaque marque l’endroit de la signature.

Après la signature de MacArthur en tant que commandant suprême, les représentants suivants signèrent les actes de capitulation au nom de chacune des Puissances Alliées :

  • le Fleet Admiral Chester Nimitz pour les États-Unis (9:12 a.m.)2 ;
  • le Général Hsu Yung-Ch’ang (en) pour la République de Chine (9:13 a.m.)3 ;
  • l’Admiral Sir Bruce Fraser pour le Royaume-Uni (9:14 a.m.)4 ;
  • le Lieutenant Général Kuzma Derevyanko (en) pour l’Union soviétique (9:16 a.m.)5 ;
  • le Général Sir Thomas Blamey pour l’Australie (9:17 a.m.)6 ;
  • le Colonel Lawrence Moore Cosgrave (en) pour le Canada (9:18 a.m.)7 ;
  • le Général d’Armée Philippe Leclerc de Hautecloque pour la France (9:20 a.m.)8 ;
  • le Luitenant-Admiraal C.E.L. Helfrich (en) pour les Pays-Bas (9:21 a.m.)9 ;
  • l’Air Vice-Marshal Leonard M. Isitt (en) pour la Nouvelle-Zélande (9:22 a.m.)10.

Sur l’exemplaire destiné au Japon, le représentant du Canada signa en dessous de son nom alors qu’il aurait dû signer au-dessus. Il en résulta que cette signature et toutes les suivantes furent décalées. Quand les représentants japonais reçurent l’acte, ils firent remarquer que cette situation n’était pas diplomatiquement acceptable. Mac Arthur et les autres signataires s’en étaient déjà allés. Son chef d’état-major prit alors l’initiative de corriger l’acte à la main.

Le 6 septembre, le Colonel Bernard Theilen apporta le document et un récépissé impérial à Washington et le présenta au Président Harry Truman le jour suivant lors d’une cérémonie formelle à la Maison Blanche. Les documents furent alors exposés aux archives nationales.

Drapeaux à la cérémonie

Le pont du Missouri était décoré avec deux drapeaux américains. Une histoire couramment entendue est qu’un des drapeaux flottait sur la Maison Blanche le jour où Pearl Harbor fut attaquée. Cependant, le capitaine Stuart Murray du Missouriexpliqua :

« A huit heures nous avions hissé un ensemble d’étendards propres au mât principal et un Union Jack propre à la proue alors que nous mouillions, et je voudrais préciser que c’étaient juste les drapeaux normaux du navire, des fournitures du Gouvernement, que nous avions tirés des pièces de rechange, ils n’avaient rien de spécial, et ils n’avaient jamais été utilisés par quelqu’un aussi loin que l’on se rappelle, du moins avaient-ils été lavés et nous les avions probablement obtenus àGuam en mai. Alors il n’y avait rien de particulier à propos d’eux. Certains articles de par l’histoire disent que c’était le même drapeau qui flottait sur la Maison Blanche ou sur le Capitole le 7 décembre 1941, (le jour de) l’attaque de Pearl Harbor, et à Casablanca, et ainsi de suite, MacArthur l’apportait également à Tokyo et l’apporta depuis ses quartiers généraux jusqu’ici. La seule chose que je puisse dire c’est qu’ils n’y sont pas allés de main morte avec les foutaises, parce que ce n’était rien de tout ça. C’était juste un drapeau fourni par le Gouvernement tout à fait ordinaire et un Union Jack. On les a ramené tous les deux au Museum de l’Académie Navale lorsque nous rentrâmes sur la Côte Est en octobre. Le seul drapeau particulier qu’il y avait était un drapeau que le Commodore Perry avait fait flotter sur son navire au même endroit 82 ans auparavant. Il avait été sorti de son étui de verre du Museum de l’Académie Navale. Un messager l’avait apporté. Nous l’avons suspendu par dessus la porte de ma cabine, face à l’avant, sur le pont de la véranda de sorte à ce que tout le monde sur le pont de la reddition puisse le voir. »

Le second drapeau du pont de la véranda du Missouri venait des drapeaux des navires de Commodore Matthew Perry en 1853-1854 lorsqu’il dirigea l’Escadron de l’US Navy d’Extrême-Orient au sein de la Baie de Tokyo afin de pousser l’ouverture des ports du Japon au commerce extérieur. MacArthur était un descendant direct de la famille de Perry en Nouvelle-Angleterre et cousin du Commodore Matthew Perry. C’est peut-être MacArthur qui a insisté pour avoir ce drapeau, se voyant lui-même comme un second « ouvreur » plus qu’un conquérant de la nation.

Des photographes de la cérémonie de signature montrent que ce drapeau était en réalité disposé retourné — le côté inversé montrant les étoiles en haut à droite. Le tissu du drapeau historique était si fragile que le conservateur au Museum de l’Académie Navale réalisa une protection de soutien qui est cousue dessus, laissant seul le « mauvais côté » visible; et c’est ainsi que le drapeau de Perry aux 31 étoiles fut exposé en cette unique occasion11.

Une réplique de ce drapeau historique peut être vue au Mémorial du Pont de la Capitulation du Navire de guerre Missouri à Pearl Harbor. Cette réplique est aussi placée au même endroit sur la cloison du pont de la véranda où il avait originellement monté le 2 septembre 1945 au matin11 par le Chef Charpentier Fred Miletich12.

 

Le document 

File:Instrument of surrender Japan2.jpg

« Agissant par ordre et au nom de l’Empereur, du Gouvernement japonais et du Quartier général impérial japonais, nous déclarons, par ces présentes, accepter les conditions posées dans la déclaration qui a été publiée par les Chefs des Gouvernements des États-Unis, de la Chine et de la Grande-Bretagne, le 26 juillet 1945, à Potsdam et à laquelle a adhéré, par la suite, l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, lesquelles quatre Puissances sont ci-après désignées sous le nom de « Puissances Alliées ».

Nous proclamons par ces présentes la reddition inconditionnelle aux Puissances Alliées du Quartier général impérial japonais, de toutes les forces armées japonaises et de toutes les forces armées sous contrôle japonais, partout où elles se trouvent.

Nous ordonnons par ces présentes à toutes les forces japonaises, partout où elles se trouvent, ainsi qu’au peuple japonais, de cesser immédiatement les hostilités, de préserver et de sauver de tous dommages tous les navires, avions et biens, militaires et civils, et de se conformer à toutes les exigences qui pourront être imposées par le Commandement Suprême des Puissances Alliées; ou par des organismes du Gouvernement japonais d’après ses ordres.

Nous ordonnons par ces présentes au Quartier général impérial japonais de donner immédiatement aux Commandements de toutes les forces japonaises et de toutes les forces sous contrôle japonais, partout où elles se trouvent, l’ordre de se rendre sans condition, avec toutes les forces placées sous leur commandement.

Nous ordonnons par ces présentes à tous les fonctionnaires civils et à tous les officiers de l’Armée et de la Flotte d’obéir et de faire porter effet à toutes les proclamations, à tous les ordres et à toutes les instructions que le Commandement Suprême des Puissances Alliées jugera propres à assurer l’exécution effective des conditions de cette reddition, et qui seront publiés par lui ou sous son autorité, et nous leur ordonnons de rester à leur poste et de continuer à assurer leur service comme non-combattants, à moins d’en être spécialement relevés par lui ou par son ordre.

Nous nous engageons par ces présentes, au nom de l’Empereur, du Gouvernement japonais et de ceux qui lui succéderont, à exécuter de bonne foi les clauses de la Déclaration de Potsdam et à donner tous les ordres et prendre toutes les mesures qui pourront être exigées par le Commandant Suprême des Puissances Alliées ou par tout autre représentant qualifié des Puissances Alliées pour en assurer l’exécution.

Nous ordonnons par ces présentes au Gouvernement japonais et au Quartier général impérial japonais de libérer immédiatement tous les prisonniers de guerre et internés civils alliés qui se trouvent actuellement sous contrôle japonais et de veiller à leur protection, à leur entretien et subsistance ainsi qu’à leur transport immédiat aux lieux qui seront fixés.

Dans la direction de l’État, l’autorité de l’Empereur et du Gouvernement japonais sera subordonnée à celle du Commandant Suprême des Puissances Alliées, qui prendra toutes les mesures qu’il estimera propres à assurer l’exécution des conditions de la reddition.

SIGNÉ dans la Baie de Tokyo, Japon, à 0904 I le deuxième jour de septembre 1945.

Mamoru Shigemitsu
Par ordre et au nom de l’Empereur du Japon et du Gouvernement japonais

Yoshijirō Umezu
Par ordre et au nom du Quartier général impérial japonais

Accepté dans la Baie de Tokyo, Japon, à 0908 I le deuxième jour de septembre 1945 pour les États-Unis, la République de Chine, le Royaume-Uni et l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques et dans l’intérêt des autres Nations Unies en guerre avec le Japon.

Douglas MacArthur
Commandant Suprême des Puissances Alliées

Chester Nimitz
Représentant des États-Unis

Hsu Yung-Chang (en)
Représentant de la République de Chine

Bruce Fraser
Représentant du Royaume-Uni

Derevyanko (en)
Représentant de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques

T. A. Blamey
Représentant de l’Australie

Moore Cosgrave (en)
Représentant du Canada

Philippe Leclerc
Représentant du Gouvernement provisoire de la République française

D.E.L. Helfrich (en)
Représentant du Royaume des Pays-Bas

Leonard M. Isitt (en)
Représentant de la Nouvelle-Zélande

Nations Unies, traduction du gouvernement canadien, 195213 »

Notes et références

  1. ↑ jour V-J pour jour de la victoire sur le Japon, victory over Japan
  2. ↑ Broom, Seattle Times; [archive] voir photo, signature de Nimitz. [archive]
  3. ↑ Broom, Seattle Times; [archive] voir photo, signature de Hsu Yung-Ch’ang. [archive]
  4. ↑ Broom, Seattle Times; [archive] voir photo, signature de Fisher. [archive]
  5. ↑ Broom, Seattle Times; [archive] voir photo, signature de Derevyanko. [archive]
  6. ↑ Broom, Seattle Times; [archive] voir photo, signature de Blamey. [archive]
  7. ↑ Broom, Seattle Times; [archive] voir photo, signature de Cosgrave. [archive]
  8. ↑ Broom, Seattle Times; [archive] voir photo, signature de Leclerc. [archive]
  9. ↑ Broom, Seattle Times; [archive] voir photo, signature d’Helfrich. [archive]
  10. ↑ Broom, Seattle Times; [archive] voir photo, signature de Isitt. [archive]
  11. ↑ a et b Tsustsumi, Cheryl Lee.  »Hawii’s Back Yard: Mighty Mo memorial re-creates a powerful history, » [archive] Star-Bulletin (Honolulu). August 26, 2007.
  12. ↑ Broom, Jack.  »Memories on Board Battleship, » [archive] Seattle Times. May 21, 1998.
  13. ↑ Secrétariat des Nations Unies  »Acte de capitulation du Japon » [archive]
source wikipédia 

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale  

Révolution d’Août

Classé sous — milguerres @ 22 h 12 min

 

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

Révolution d’Août

Le nom de révolution d’Août (vietnamien: Cách mạng tháng Tám) désigne les événements faisant suite au coup de force japonais du 9 mars 1945 et allant jusqu’à la déclaration d’indépendance de la République démocratique du Viêt Nam, au matin du 2 septembre 1945. Ils se sont déroulés principalement dans le Nord du Việt Nam, de la frontière de laChine (Cao Bằng et Lạng Sơn) à Hanoï et Hải Phòng.

La révolution d’août voit la prise du pouvoir de fait par le Việt Minh, après près d’un siècle de colonisation française sur le territoire vietnamien. Cet épisode est l’un des préludes à laguerre d’Indochine.


Invasion japonaise
Contexte

En septembre 1940, l’Empire du Japon avait imposé à la France la présence de ses troupes en Indochine française. Il semble que cet accord entre le gouvernement de Vichy et le Japon ait provoqué l’embargo sur les métaux ferreux et les produits pétroliers décrété par Franklin Delano Roosevelt contre le Japon, ce qui a été l’une des causes de l’entrée de l’Empire dans la Seconde Guerre mondiale.

Le commandement japonais n’avait ni le désir ni les moyens d’assurer lui-même l’administration du pays qu’il occupait seulement comme base de départ pour l’offensive contre lesPhilippines, la Malaisie et la Birmanie à travers la Thaïlande et pour priver la Chine méridionale de la voie de ravitaillement par le chemin de fer du Yunnan.

Dans les villes, l’agitation nationaliste prend de l’ampleur, une rivalité opposant le parti Dai Viêt (nationaliste pro-japonais) au VNQDĐ (Việt Nam Quốc Dân Đảng, nationaliste prochinois, lié au Kuomintang). Le Parti communiste indochinois (PCI), créé en Chine par Nguyèn Ai Quoc, le futur Hô Chi Minh, s’est reconstitué, ses militants se regroupaient autour de leaders, comme Võ Nguyên Giáp, Phạm Văn Đồng, Hoang Van Hoang, Vu Anh et Phung Chi Kien. En mai 1941, le PCI crée la ligue Việt Minh. Dans les « hautes régions », Võ Nguyên Giáp prépare l’Armée populaire vietnamienne à partir de la brigade de propagande armée, avec l’aide du détachement 101 de l’OSS.

Coup de force de mars 1945

Après plus de quatre ans de cette coexistence franco-japonaise en Indochine, les Japonais, craignant une invasion des Alliés sur le territoire indochinois, réalisent le 9 mars 1945un coup de force, en éliminant l’administration et l’armée coloniales françaises de toute l’Indochine.

Au matin du 10 mars 1945 l’Indochine s’est retrouvée sans les Français. Les Japonais ont réussi militairement en une nuit ce que les indépendantistes vietnamiens avaient vainement tenté de faire depuis des décennies. La situation est exceptionnelle pour les nationalistes vietnamiens – qui, pour beaucoup, sont dans la clandestinité ou bien réfugiés en Chine et en Thaïlande - et leur permet d’espérer accéder au pouvoir. L’Empereur Bao Daï, après avoir reçu la visite de l’ambassadeur japonais Yokoyama, proclame le 11 mars l’indépendance de l’Annam et du Tonkin sous le nom d’Empire du Việt Nam, s’engageant dans la collaboration avec le Japon. Dès avril 1945, alors que les militaires rescapés du coup de force et les commandos français parachutés pour rejoindre les Britanniques de la Force 136 manquent de moyens pour mener des actions d’envergure, le Việt Minh reçoit l’aide des services secrets américains.

La révolution d’août 1945

Le 13 août, Hô Chi Minh décrète le soulèvement général contre les Japonais pour prendre le contrôle du pays et désarmer les Japonais avant le retour des Français : le Việt Minh réalise une série d’attaques. Le 14, les indépendantistes ont réussi à prendre un certain nombre de postes japonais dans des provinces comme Cao Bằng, Thái Nguyên ou Tuyên Quang. Le 15 août, l’Empereur Hirohito annonce officiellement la capitulation du Japon. Bao Daï tente de garder la main en déclarant vouloir maintenir l’indépendance1, mais le Việt Minh est déjà en train de prendre le contrôle de la situation. Le 17 août, les indépendantistes commencent à prendre le contrôle de Hanoi : le drapeau rouge est accroché à la fenêtre de l’opéra. Le 19, les troupes japonaises en Indochine présentent leur reddition, non pas aux Français dont les officiels sont maintenus en détention, mais au Việt Minh, livrant le lendemain aux indépendantistes les bâtiments officiels de Hanoi. Le même jour, Bao Daï lance à Charles de Gaulle « l’appel d’un ami et non d’un chef » en lui demandant de reconnaître l’indépendance; le 20, il adresse un message à Harry Truman1. Une importante manifestation manœuvrée par le Việt Minh a lieu le 19, et la population prend d’assaut le palais du gouverneur royal du Tonkin. Dirigeant une foule de 2000 à 25000 personnes, les indépendantistes parviennent à occuper les bâtiments publics, obtenant des Japonais la libération de 400 détenus et la remise des armes confisquées aux Français en mars1. En laissant au Việt Minh la maîtrise du nord du Việt Nam, les Japonais contribuent délibérément à créer une situation impossible pour la France. Des « comités populaires » indépendantistes prennent le contrôle de nombreux villages. Au sud du pays, les communistes disposent de moins d’hommes et doivent composer avec les autres partis nationalistes; les Japonais sont également plus présents militairement. Pierre Messmeret Jean Cédile sont parachutés en Indochine pour y représenter le Gouvernement provisoire de la République française, mais ils sont capturés, l’un par le Việt Minh, l’autre par les Japonais. Le 22 août, le général Leclerc, arrivé à Kandy pour préparer le débarquement de ses troupes, s’entend dire par Lord Mountbatten que Britanniques et Chinois pénètreront les premiers en Indochine2. Le même jour, le Việt Minh organise une manifestation à Saïgon, et obtient la création d’un comité provisoire exécutif du Sud Viêt Nam, où il détient sept postes sur neuf. Jean Sainteny, désigné par le GPRF pour remplacer Messmer, arrive de Chine fin août, transporté par un avion américain. Il parvient à débarquer à Hanoï, mais est rapidement isolé par les Japonais, qui pactisent avec les indépendantistes3.

Le 25 août, Bao Daï abdique et transmet le sceau impérial à un agent Việt Minh. Vo Nguyen Giap proclame la République le même jour4. Le 29 août, Hô Chi Minh fait une apparition publique à Hanoi, prenant un bain de foule et décrétant la formation d’un gouvernement dont il s’arroge la présidence et le ministère des affaires étrangères5.

Dans le courant des mois d’août et de septembre, le Việt Minh s’emploie à liquider la concurrence politique et commet de multiples assassinats, visant notamment le Parti Constitutionnaliste Indochinois, dont le chef Bùi Quang Chiêu est tué, et la secte néo-bouddhique Hoa Hao. La répression vise particulièrement les trotskistes vietnamiens, dont des dizaines sont traqués et abattus. Le 25 août, un service de Sécurité d’État est organisé à Saïgon, sur le modèle soviétique, et multiplie les arrestations. Le Việt Minh crée également un « Comité d’assassinat d’assaut », en grande partie recruté dans les rangs de la pègre, qui pratique intimidations et assassinats. Les exactions commises par des indépendantistes vietnamiens sont souvent d’initiative locale, mais l’appareil du mouvement pousse à la violence6.

Le 2 septembre, Hô Chi Minh proclame l’indépendance du pays au nom du Gouvernement provisoire de la République démocratique du Viêt Nam.

Après-coup

La situation demeure extrêmement tendue dans les mois qui suivent tandis que les troupes japonaises, encore présentes sur le territoire, demeurent l’arme au pied. Les troupes de la République de Chine investissent le Tonkin, le Việt Minh s’abstenant de résister à leur incursion. Hô Chi Minh tente sans succès de faire reconnaître son gouvernement par lesÉtats-Unis7. Une division de l’Armée des Indes britanniques pénètre fin septembre dans Saïgon et autorise ensuite les Français du 5e régiment d’infanterie coloniale à y entrer. Les Français, encore peu nombreux, ne reprennent que progressivement et imparfaitement le contrôle du pays. Des négociations complexes débutent entre Français et indépendantistes, dans un contexte de très grande tension politique. A Saïgon, le Việt Minh impose son autorité par la terreur : des personnes arrêtées sont jugées par des tribunaux populaires et exécutées d’une balle dans la nuque, ou bien ligotées en brochettes et jetées dans le Mékong8. Le général britannique Gracey tente de ramener l’ordre àSaïgon, décrétant un couvre-feu, suspendant les journaux en langue locale, ordonnant aux troupes vietnamiennes de rendre leurs fusils, et faisant réarmer les prisonniers français à l’instigation de Jean Cédile9. Dans la nuit du 22 au 23 septembre, Cédile fait reprendre manu militari les bâtiments administratifs, mettant en fuite les comités révolutionnaires. Le Việt Minh réagit en ordonnant une grêve générale.

Massacres de Saïgon

Les 24, 25 et 26 septembre 1945, des émeutes anti-françaises ont lieu à Saïgon, des éléments se réclamant du Việt Minh traquant les Blancs et les métis Eurasiens10. Des dizaines de cadavres mutilés sont retrouvés dans les rues de la ville11. A la Cité Hérault, résidence habitée par de petits fonctionnaires français, environ 150 personnes sont massacrées dans la nuit du 24 au 25 septembre : l’implication directe du Việt Minh n’est pas certaine, d’aucuns incriminant des criminels de droit commun libérés par les Japonais, ou bien des membres du Binh Xuyen, une secte liée au Việt Minh. Environ 200 personnes sont enlevées12; seuls quelques dizaines d’otages seront retrouvés, grâce à une opération commando du Corps Léger d’Intervention13. Les Britanniques s’efforcent ensuite de ramener le calme en augmentant leurs effectifs militaires, contraignant également les troupes japonaises à sortir de leur inactivité et à reprendre leurs patrouilles. Avec l’aide de volontaires, l’administration française et ses forces de police recommencent progressivement à fonctionner14.

Les accrochages se poursuivent avec le Việt Minh, jusqu’à ce que Gracey obtienne une trêve le 2 octobre. Leclerc et le gros des troupes du Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient ne débarquent en Indochine que début octobre15.

Selon Jacqueline Denier, « le nombre des victimes de ces journées des 24-25-26 septembre a pu être estimé à près de 300 Français et à peu près autant de Vietnamiens »10. Un monument dédié aux victimes des 24-25-26 septembre 1945 « Morts pour la France » à Saïgon est érigé au cimetière de Nogent-sur-Marne.

Les accords Hô-Sainteny

Un coup de force communiste est redouté par les autres partis politiques vietnamiens, mais le PCI les prend de court en annonçant son auto-dissolution le 11 novembre 1945, tout en demeurant actif dans les faits sous les traits de la ligue Việt Minh. Hô Chi Minh garde ainsi la maîtrise du jeu, en évitant momentanément un conflit ouvert avec ses adversaires politiques. En mars 1946, les accords Hô-Sainteny reconnaissent le Việt Nam indépendant, au sein de l’Union française; mais ils sont rendus caducs dès le mois de juin, par la proclamation de la République de Cochinchine, sur l’instigation de l’amiral d’Argenlieu. À l’été 1946, la conférence de Fontainebleau échoue à régler le contentieux entre le gouvernement français et le Việt Minh. La situation politique débouche à l’hiver 1946 sur la guerre d’Indochine.

Notes et références

  1. ↑ a, b et c Jacques Valette, La Guerre d’Indochine 1945-1954, Armand Colin, 1994, p. 20
  2. ↑ Jacques Dalloz, La Guerre d’Indochine, Seuil, 1987, page 79
  3. ↑ Philippe Franchini, Les Guerres d’Indochine, tome 1, Pygmalion-Gérard Watelet, 1988, page 204 et 225
  4. ↑ Jacques Valette, La Guerre d’Indochine 1945-1954, Armand Colin, 1994, p. 21
  5. ↑ Pierre Montagnon, La France coloniale, t.2 : retour à l’Hexagone, Pygmalion-Gérard Watelet, 1990, p. 128-129
  6. ↑ Jean-Louis Margolin, in Le Livre noir du communisme, Robert Laffont, 2002, pp. 619-620
  7. ↑ Jacques Valette, La Guerre d’Indochine 1945-1954, Armand Colin, 1994, p. 31
  8. ↑ Jacques Valette, La Guerre d’Indochine 1945-1954, Armand Colin, 1994, p. 44
  9. ↑ Jacques Dalloz, La Guerre d’Indochine, Seuil, 1987, pages 81-82
  10. ↑ a et b Les massacres de septembre 1945 à Saïgon [archive]
  11. ↑ Jean-Louis Margolin, in Le Livre noir du communisme, Robert Laffont, 2002, pp. 620
  12. ↑ Christiane d’Ainval, Les Belles heures de l’Indochine française, Perrin, 2001, p. 291
  13. ↑ Jacques Valette, La Guerre d’Indochine 1945-1954, Armand Colin, 1994, p. 45
  14. ↑ Philippe Franchini, Les Guerres d’Indochine, tome 1, Pygmalion-Gérard Watelet, 1988, page 243
  15. ↑ Jacques Dalloz, La Guerre d’Indochine, Seuil, 1987, page 85
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