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28 avril 2013

L’économie tunisienne en 1945 – Robert Tinthoin

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La Tunisie au gré des conflits

L’économie tunisienne en 1945

Robert Tinthoin 

source : L’information géographique  lien   Année   1946   lien Volume   10   lien Numéro   10-5   lien pp. 180-183 (http://www.persee.fr

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La Régence de Tunis, ouverte au monde moderne à la fin du XIXe siècle (1881),

ne possédait alors qu’un équipement économique rudimentaire et désuet.

 

I. — LE POTENTIEL ÉCONOMIQUE EN 1939

Avec l’aide de la nation protectrice, la Tunisie est parvenue, en 1939, à faire figure de nation moderne. C’était à la fois « un pays très jeune par sa formation et son équipement économique et très vieux par son histoire ».

Peuplée de 2.600.000 habitants (2) dont 8 % d’Européens (Français : 4,1 %, Italiens : 3,6 %) et 2,3 % d’Israélites, c’est un pays naturellement assez peu avantagé par une nature ingrate et aride. Sur une superficie totale de 125.000 km2, elle n’offre que 26 % de terres labourables et 8 % de bois et forêts contre 36 % de terres de parcours et 28 % de terrains improductifs. Contrairement à l’Algérie, elle ne possède pas de Tell littoral et les plis atlasiques s’y resserrent en laissant peu de place pour les plaines et les plateaux.

Son Agriculture est représentée par des produits méditerranéens (céréales, oliviers, vigne) et africains (dattes, alfa). La superficie cultivée en céréales a doublé depuis 1881 (9.700.000 ha en blé, 616.000 ha en orge), en 1939, grâce à la motoculture et à la pratique de la jachère travaillée. La Tunisie produisait en 1939: 2.160.000 qx de blé dur (3 fois plus qu’en 1881), 1.750.000 qx de blé tendre, dit « de force » (introduit depuis une trentaine d’années), 1.700.000 qx d’orge (augmentation du quart), 320.000 qx de céréales secondaires (avoine, maïs et sorgho, 11 fois plus).

Sous l’impulsion donnée par Paul Bourde, à partir de 1890, le nombre des oliviers a triplé (19 millions d’arbres), ils produisent 400 millions de kgs de fruits donnant 80 millions de kg d’huile. Le vignoble, peu important il y a 60 ans (1.200 ha), couvre en 1939 48.000 ha (40 fois plus) et produit 2 millions d’hectolitres de vin. Les plantations de tabac ont centuplé de superficie depuis 1891 (400 hectares). Les cultures maraîchères et fruitières étaient localisées presque exclusivement dans la zone Nord et Nord-Est, la basse vallée de Medjerda, le cap Bon et le Sahel (450.000 agrumes et 1.235.000 amandiers, plantés depuis 1881). Les oasis comptent 2.700.000 dattiers (la moitié en plus qu’en 1881) produisant 258.000 qx de fruits. Enfin, 900.000 ha de nappes alfatières — autrefois presque uniquement utilisées en terrains de parcours — donnent 1.290.000 qx d’a//a. Les forêts couvrent un million d’hectares, fournissant 45.000 qx de liège, 40.000 qx de bois de chauffage ou d’industrie, 130.000 mètres d’étais de mine. « La colonisation n’a pas entraîné une diminution des cultures indigènes : elle a surtout conquis des terres sur la brousse » (73.000 ha défrichés de 1921 à 1924).

La deuxième grande ressource de la Tunisie est Y élevage, qui a triplé d’importance en 60 ans : 2.740.000 moutons, 1.670.000 chèvres, 480.000 bovins, 300.000 équidés et 35.000 porcins en 1939.

Parmi les autres sources de richesse, les Mines (38 en activité en 1938) emploient 15.000 ouvriers extrayant 2.000.000 de tonnes de phosphates, 828.000 tonnes de fer, 31.000 tonnes de plomb et 3.500 tonnes de zinc, mercure et fluorine.

La PÊCHE, utilisant 3.800 barques de 10.000 tonneaux, montées par 15.000 hommes d’équipage, rapporte annuellement 200.000 kg d’épongé et 12 millions de kg de poisson.

Enfin, à côté des Industries anciennes modernisées (tapis, cuirs brodés et carreaux de faïence ) et des industries artisanales familiales (soieries, brocarts, dentelles, dinanderies, poterie d’art, tissus de laine et de poil de chameau, tapis : 30.000 m2, chéchias : 600.000), des usines européennes ont été construites récemment.

En 1939, la Tunisie compte : 21 minoteries modernes, 113 fabriques de pâtes alimentaires, 550 moulins, 1.310 huileries, 4 distilleries d’essences et de parfums, des conserves de produits alimentaires, surtout de poissons (3). Des tanneries traitent mensuellement 36 tonnes de peaux de bovidés, de moutons et de chèvres, tandis qu’on extrait des carrières un million de tonnes de produits; les fabriques de chaux fournissent 50.000 tonnes et celles de ciment 45.000 tonnes de ciment par an.

L’Équipement routier, ferroviaire ET portuaire est représenté par 6.600 km de routes (contre 4 en 1881), 8.000 km de pistes carrossables; 2.100 km de voies ferrées (contre 200 en 1881), transportant 10 millions de voyageurs, 4.200.000 tonnes de marchandises, 200.000 km, trains d’autorails; 250 ha de ports assurant un trafic de 160.000 passagers, 4 millions et demi de tonnes de marchandises et recevant 1.500 navires entrés et sortis d’un tonnage de 10 millions de tonneaux. La Tunisie possède un parc automobile de 9 à 10.000 tonnes : 200 autocars et 700 voitures de louage. Unaéroport de Tunis enregistre : 2.300 départs et arrivées d’appareils qui transportent 10.000 passagers, 22.000 kg de courrier et 17.000 kg de marchandises. Il faut ajouter : 56.000 km de lignes téléphoniques et 17.300 km de lignes télégraphiques.

L’ÉQUIPEMENT hydraulique est assuré par le grand barrage de l’oued Kebir (20 millions de m3 de retenue), par le barrage de dérivation à vannes d’El Bathan sur la Medjerda pour irriguer la forêt d’oliviers de Tebourba (100.000 arbres), par 15.000 points d’eau aménagés et de nombreux puits artésiens forés (débit total : 2.743 1/sec). 70 % des centres urbains, groupant 90 % de la population citadine, bénéficient d’une distribution d’eau potable assurée par 1.800 km de conduites (une seule ville, Tunis, en 1881).

L’équipement Électrique dispose de 9 centrales fournissant une puissance de 57.300 kW et débitant annuellement 62 millions de kW, grâce à 1.400 km de lignes à haute tension et 800 km de lignes à basse tension.

Au point de vue Pétrole, on n’a procédé qu’à des recherches sporadiques de 1909 à 1931. A partir de cette dernière date, quelques résultats ont été obtenus dans la région de Bizerte (Djebel Kébir)), la Tunisie centrale (Aïn Rhelal), près de Sbeïtla (Djebel Zaouia).

L’effort réalisé pour la mise en valeur agricole et industrielle se traduit par une consommation douole des blés dur et tendre, d’orge, d huile et de viande de mouton, quadruple du sucre, témoignages de l’élévation certaine du niveau de vie.

D’autres faits tendent à illustrer cette amélioration : c’est la valeur annuelle des divers produits du sol et du sous-sol : un milliard de francs d’huile, 417 millions de produits miniers, 90 millions de dattes, 50 d’alfa, 46 de poissons, 6 de produits forestiers, 3.500.000 de produits industriels, 3.500.000 de conserves de poissons, 190 millions de recettes douanières. Il faut ajouter 50 millions de francs-or investis dans l’alimentation en eau potable, 200 millions dans les industries minières, les capitaux des sociétés d’électricité, de chemins de fer, de transports routiers, la valeur des bâtiments publics et privés… pour un total de 750 millions de francs.

La richesse de la Tunisie est attestée par une balance commerciale assez bien équilibrée : 1.560 millions de francs aux importations (950.000 tonnes de produits divers, houille, bois, riz, sucre) contre 1.355 millions aux exportations (3.175.000 tonnes de phosphates, produits divers, céréales, vins, huile d’olives).

Cette prospérité fut gravement compromise en 1942 par le blocus des côtes d’Afrique du Nord, l’invasion allemande et les opérations militaires, au point qu’un moment, l’activité économique du pays fut pratiquement arrêtée.

H. — LES DESTRUCTIONS

Le 8 mai 1942, lors de la libération du territoire tunisien, la situation était la suivante : Sousse, Gabès, Bizerte, Tunis, Sfax, Tebourba, Medjez el Bab, Béja et d’autres agglomérations, les ports de Bizerte, la Goulette, Tunis, Sousse et Sfax, des chemins de fer, des centrales électriques, des ponts, sont en partie détruits et ont souffert des bombardements aériens, les routes, les locomotives et le matériel roulant ont subi une usure anormale par suite des besoins militaires. Au total, 235 km de voies ferrées, 268 p’onts, 1.572 km de routes sont défoncés, 5 centrales sur 9 mises totalement hors d’usage, la puissance électrique disponible est tombée à 1.800 kW; 530 km de lignes de transport et de distribution électrique avariés, le tonnage utile disponible pour le transport des marchandises est descendu à 1.100 tonnes par des camions très fatigués, à 10 tonnes par jour par chemin de fer. Les moyens de transport en commun de voyageurs par rail et par route ont pratiquement disparu : il ne reste qu’un parc automobile de 1.000 tonnes et 95 autocars en mauvais état dont 35 irréparables.

L’économie tunisienne est épuisée. Tout manque dans les centres urbains. Les marchés sont vides. Les céréales sont sur champs. Les ateliers sont détruits ou réquisitionnés. Plus de carburant, plus de force motrice. Au taux actuel, on peut évaluer la perte subie par l’outillage public à plus de 3 milliards de francs et l’ensemble des destructions consécutives aux opérations militaires à environ 30 milliards.

III. — LES RECONSTRUCTIONS

L’œuvre à accomplir était immense et exigeait une action créatrice pour réaliser du neuf, selon les données les plus récentes de la science et de l’art, dans un esprit de rénovation et d’union entre les divers éléments tunisiens ou français, musulmans, juifs ou chrétiens de la Régence.

Les principaux services reconstructeurs s’inspirèrent de la technique de l’urbanisme et de l’équipement régional le plus moderne.

En décembre 1944, dix-huit mois après l’expulsion des Allemands, des plans d’urbanisme sont établis pour les cités détruites (4), l’outillage public reconstitué, les centrales électriques tournent à nouveau (5), les routes à grands parcours permettent une circulation aisée, les ouvrages d’art sont terminés ou en cours d’achèvement, les ports de Sfax et de la Goulette praticables, les liaisons téléphoniques et télégraphiques possibles, les silos et les piles à huile reconstruits en partie, les déblaiements achevés, les opérations de déminage poursuivis. Les besoins essentiels de l’économie civile et l’effort de guerre ont pu être satisfaits, la campagne oléicole assurée à Sousse et Sfax, l’exploitation des mines de lignite (6), du cap Bon et les industries essentielles mises en marche (7).

Un travail considérable reste encore à accomplir pour réparer les ruines accumulées par la guerre et l’on n’a encore rempli à cette date que le dixième de cette tâche.

IV. — LA REPRISE ÉCONOMIQUE

Pratiquement isolée par les événements, la Tunisie, durant les six mois d’occupation, avait vécu de ses modestes réserves sous la contrainte et repliée sur elle-même.

L’eau a été de tout temps, l’élément le plus précieux de la mise en valeur de la Tunisie, comme de tous les pays du Moghreb, à faible pluviométrie. De l’équipement hydraulique dépend le développement rapide de la production agricole tunisienne. Une nouvelle politique de l’eau doit s’inspirer des expériences historiques basées sur le captage des sources, le barrage des oueds à l’origine de leurs cônes de déjection par des ouvrages peu coûteux et le développement de zones d’épandage dans la plaine, l’aménagement des pentes en terrasses étagées retenues par des murs en pierre sèche. Elle doit tenir compte également de la technique moderne des grands barrages- réservoirs et des forages.

L’irrigation a un rôle social : seule les cultures irriguées peuvent permettre d’améliorer le régime alimentaire des populations indigènes, en mettant à leur disposition des denrées d’un volume, d’une diversité et d’un pouvoir nutritif accrus. Le but à atteindre est de développer de nombreux périmètres irrigables, de fertiliser des terrains encore incultes et de redistribuer les terres irrigables. 

On prévoit l’aménagement de 50.000 hectares dans la région de Kasserine (8), 40.000 ha dans la basse vallée de la Medjerda et la région de Tunis, 1 millier d’ha dans la région de Gabès, dans le centre, la plaine à l’Ouest de Kairouan, au cap Bon, dans la plaine de la Foussana, la vallée de l’oued Marouf.

La Production agricole a subi les incidences des événements. Depuis 1940, on constate une régression marquée des superficies emblavées (près de 50 %), par suite de l’extension des zones minées, de la sécheresse persistante, du manque de matériel, de pièces de rechange, de carburants, de superphosphates, entraînant une préparation insuffisante du sol et une diminution des rendements. La situation semble devoir s’améliorer par l’importation de carburants, tracteurs et pièces de rechange et par une pluviométrie accrue.

Malgré la guerre, les plantations d’oliviers ont augmenté. On compte actuellement 22 millions d’arbres dont 14 millions en production, ce qui entraîne une progression constante du volume d’huile produite.

Atteint massivement par le phylloxera en 1936, le vignoble tunisien est en voie de reconstitution. Grâce aux efforts des arboriculteurs et des maraîchers, les cultures d’arbres fruitiers et de légumes ont dépassé 15.000 ha en 1 944, avec une production évaluée à 120.000 tonnes.

Les réquisitions, surtout sous l’occupation allemande, la pénurie des fourrages à cause de la sécheresse et diverses difficultés ont amené une diminution de 15 % de l’ensemble du cheptel depuis 1942. On s’efforce d’y porter remède par la protection, l’amélioration et la reconstitution du troupeau, la création de points d’eau, l’augmentation de la production fourragère et l’aménagement de réserves fourragères pour les années de disette.

L’équipement ferroviaire actuel a permis, en 1946, le transport d’un nombre double de voyageurs par rapport à 1939, malgré une réduction sensible du parcours des trains (12 millions de voyageurs par an contre 6); mais, parallèlement, le transport des marchandises n’atteint plus que le quart du trafic total. Pour l’avenir, on prévoit le renforcement des voies pour augmenter la vitesse des trains surtout sur les lignes impériales, l’acquisition de matériel neuf, notamment d’autorails et de Tocotracteurs électriques (9).

V. — CONCLUSION

Cruellement atteinte dans ses œuvres vives par la guerre portée sur son territoire, la Tunisie s’est rapidement ressaisie, grandie par l’épreuve qui a stimulé les énergies et modernisé les méthodes en vue d’assurer un? remise en état rapide et une rénovation génératrice de richesse.

Dès l’avant-guerre, la stabilité politique et sociale de la Tunisie avait été troublée par son intégration dans la vie économique européenne. Les habitudes ancestrales, nourries de l’esprit conservateur islamique et le développement de l’artisanat familial, ont été bousculées par la circulation accélérée des richesses, l’introduction de méthodes agricoles et industrielles nouvelles. Il en est résulté des inconvénients : le développement d’un prolétariat urbain et minier, la transformation des classes sociales, mais aussi des avantages : la revalorisation de la terre et de ses produits grâce à la colonisation agricole, l’accession de la petite bourgeoisie et la formation d’une élite intellectuelle moderne. L’étroitesse des débouchés réservés à cette élite, le sentiment de communauté islamique, un certain racisme exacerbé et le développement d’un particularisme local, le tout développé par la civilisation française, ont parfois égaré l’élite urbaine tandis que les masses rurales bédouines restaient assez calmes, satisfaites par l’amélioration de leur niveau de vie, la paix intérieure et le respect de leurs traditions dans le cadre du protectorat.

La guerre a retourné la situation. L’élite et la petite bourgeoisie ont observé à notre égard une attitude franche, loyale et sympathique. Depuis la libération, une sage politique de réformes a rétabli une atmosphère de compréhension réciproque. La France cherche a reconnaître la part qui revient au Tunisien dans la direction du pays mais lui demande de s’adapter et collaborer avec les éléments européens sous sous l’égide de la culture française. 

Robert Finthoin.

 

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Notes 

(1) Nous avons consulté notamment : L’œuvre de la France en Tunisie. Imprimerie Laporte. Tunis, 1941, in-8, 47 p., nombreuses illustrations, 1 carie h.-t. — Tunisie 45. Imp. Artypo, Aloccio, Bascone et Muscat, Tunis, 1Q45, in-4″, 75 p., 72 grav. h.-t. — R. F. Présidence du Conseil. Direction de la Statistique générale et de 3a documentation. Annuaire statistique, 54e vol., 1938, Paris, Imp. nat., 1939, in-S, section 6 C, Tunisie, p. 270-276.

(2) De 1921 à 1936, la population a augmenté de plus de 475.000 habitants.

(3) Livrant, suivant la pêche, 100.000 à 400.000 kg de thon à l’huile, 10.000 à 80.000 kg de thon salé, plus 1 80 de 150,000 kg de poissons divers à l’huile, 140.000 kg de poisson salé,

(3 bis) D’autres résultats modérés sont attendus pour l’avenir, mais il faudra un très gros effort en techniciens, capitaux et matériel. Ministère Economie nationale. Evolution de la situation économique française, Paris, 1946, n° 58, pp. 27-28. 1 S 1

(4) Dans Tunis, ville bâtie au-dessus de la boue conquise sur le lac, les lotissements suburbains se sont développés le long du golfe, depuis la Marsa jusqu’à Hammam Lif. On prévoit le maintien à Tunis du cent/e des affaires et du centre de commerce à proximité de la ville arabe, création de groupements urbains résidentiels, zone de repos et d’agrément le long du golfe, protection du site de Carthage, zones de travail intellectuel et portuaire.. A Blzerte, la nouvelle ville se développe à proximité d’une plage bien exposée et d’une forêt de pins, vers le lac.

(5) Pour l’avenir, on prévoit l’équipement de 150 millions de kWh sur un total de 350 millions que roule annuellement la Medjerdah. Dans trois à sept ans, on achèvera l’aménagement de l’oued el Lil (barrage de Ben Métir : 50 millions de m:i; trois usines de 14 millions de kWh; envoi à Tunis de 100.000 m3 d’eau potable; 8.000 ha irrigables) et celui de l’oued Mellègue (barrage de Kzar ez Zit : 400 millions de m3; 90.000 volts alimenteront Tunis et les mines du Centre tunisien; 40.000 ha irrigables). Construction de nouvelles centrales hydroélectriques alimentées par de vastes réservoirs, d’un réseau de transport et de distribution d’énergie électrique et d’interconnexion régionale et impériale (avec l’Algérie), augmentation de la puissance des centrales thermiques de la Goulette, Sfax, Gabès et Gafsa. (Ministère Economie nationale, Evolution de la situation économique française, Paris, 1946, n° 60, p. 29.)

(6) L’exploitation, commencée au cours de la guerre 1914-1918, a été reprise en 1939; on prévoyait une production de 300 tonnes par jour pour 1941 et 300.000 tonnes par an pour l’avenir. Une nouvelle usine de distillation devait en tirer de l’essence, semi-coke, brais, goudron et soufre.

(7) Par rapport à la valeur moyenne de 1942, le tonnage kilométrique mensuel des chemins de fer pour les marchandises atteint 40 %, le total des transports routiers et ferroviaires 70 %, le nombre mensuel de places kilométriques par route 41 %, la production d’énergie électrique 88 %, la production des lignites 6.000 tonnes 1 82 par jour contre 300 en 1941.

(8) Le plan d’aménagement rural de la région de Kasserine fournit un exemple typique. On compte mettre en valeur un périmètre de 50.000 ha où l’on pourra irriguer 4.000 ha qui nourriront une population quatre à cinq fois supérieure à la population actuelle du territoire. L’aménagement des pentes en terrasses permettra de planter oliviers et arbres fruitrers en laissant 10.000 ha de pâturages et 4.000 ha de cactus. Ce périmètre produira annuellement : 31.700 quintaux de céréales. 630 tonnes d’huile d’olive. 875.000 kg de viande, 1.600.000 kg de légumes, 2 millions de kg de fruits.

(91 Revue de la vie tunisienne, n » 14, lev. 1946, pp. 17 et 18, A. de Kluguenau. 183

source : http://www.persee.fr

 

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8 avril 2013

Notice sur Porto Farina (Tunisie), (port corsaire et arsenal des beys) : son passé, l’esclavage / par Paul Cézilly

Classé sous — milguerres @ 1 h 20 min

 

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La Tunisie au gré des conflits

Culture et patrimoine 

 

 

Titre : Notice sur Porto Farina (Tunisie), (port corsaire et arsenal des beys) : son passé, l’esclavage / par Paul Cézilly,… ; avec une étude sur l’état actuel, par A. Canavaggio,…

Auteur : Cézilly, Paul

Auteur : Canavaggio, A.

Éditeur : impr. de Person frères (Paris)

Date d’édition : 1912

 

 Notice sur Porto Farina (Tunisie), (port corsaire et arsenal des beys) : son passé, l'esclavage / par Paul Cézilly,... ; avec une étude sur l'état actuel, par A. Canavaggio,...

Pour une meilleure lecture vous pouvez télécharger le texte ci-dessous, transcrit du document original, appartenant à la BNF

 

 Notice sur Porto Farina (Tunisie), (port corsaire et arsenal des beys) : son passé, l'esclavage / par Paul Cézilly word1 Notice sur Port Farina Tunisie 1912_BNF

 

 

NOTICE SUR PORTO FARINA (Tunisie)

Lors d’un séjour de plusieurs années dans le Nord Tunisien il m’a été donné de demeurer à plusieurs reprises dans la petite ville de Porto- Farina. Située entre Tunis et Bizerte, auprès des ruines d’Utique, ce petit port fameux dans l’antiquité, fréquenté des navigateurs, refuge des corsaires, puis arsenal des Beys, encadré par la montagne, la mer et une riche campagne que beaucoup d’auteurs autorisés considèrent comme l’endroit où Saint Louis rendit le dernier soupir ; mais tombé dans l’oubli absolu, m’a paru digne d’attirer l’attention des touristes. C’est pourquoi j’ai entrepris de redire en quelques lignes son histoire, espérant ainsi faire partager à quelques amateurs d’inédit les impressions toujours vivaces que j’ai conservé de ce joli pays.

 

Porto-Farina, cette petite ville, ou plutôt ce grand village que les Arabes appellent Rar’h el Melah (la caverne, ou la fosse au sel) est située sur le lac du même nom, à 57 kilomètres N. de Tunis et à 44 kilomètres N.-E. de Bizerte,au pied de collines pittoresques de 300 à 350m d’altitude.

Le lac, de 30 kilomètres carrés, alimenté par les débordements de la Medjerdah et communiquant avec la mer par une passe de 500^ qui, malheureusement chaque jour s’ensable davantage, a toujours été très fréquenté.

 

Une belle route bien entretenue, de création récente, rend la visite facile. Quittant à mi-chemin la route de Tunis à Bizerte le voyageur, après avoir aperçu de loin le village si bien nommé de El Alia (l’Elevée), rancienne Cotuza, juchée sur une hauteur qui domine les plaines de Bizerte, son lac et les villages du littoral, arrive peu après

à Ousdja. Il parcourt une fertile région plantée de beaux oliviers et aperçoit ensuite l’emplacement d’Utique et l’embouchure de la Medjerdah.

Traversant longuement des jardins verdoyants et bien entretenus, il longe le lac au pied de la montagne et passe devant les ruines du palais d’Abd el Moumen et le fort Génois pour arriver enfin dans la ville sur une petite place entourée par les ruines du grand palais et le vieux souk si curieux malgré son aspect délabré et l’attitude indifférente des rares vendeurs qui en occupent encore les quelques boutiques demeurées utilisables.

Puis c’est le port, l’arsenal, les casernes, la mosquée et sa fontaine, le grand fort el Oustani, le fort Nadour transformé en bagne, et au loin, blanc sur le ciel bleu, surmonté du drapeau écarlate, heureux mélange de nos trois couleurs, le marabout vénéré de Sidi Ali el Mekki,

Rien n’est plus impressionnant que l’aspect de ces forts majestueux, de ces palais dévastés, des grandes cours abandonnées, des salles aux plafonds écroulés avec leurs fenêtres béantes, leurs portes arrachées, leurs pans de muraille encore revêtus de brillantes céramiques au milieu d’un amoncellement de colonnes brisées, de poutres enchevêtrées, de fers tordus, le tout revêtu d’un fouillis de végétation et malgré les intempéries et les pillages successifs laissant apercevoir çà et là d’anciennes inscriptions ou des débris remarquables de marbres artistement sculptés.

 

En toute saison des bandes d’oiseaux migrateurs s’ébattent sur le lac et les barques des pêcheurs, cinglant vers les poissonneux barrages, évoquent des chasses et des pêches fructueuses. Les grosses ancres abandonnées sur la grève rappellent l’ancienne activité de l’arsenal et du port, cependant que les canons rouilles des forts et leurs façades incrustées de boulets redisent les visites des flottes libératrices, tandis que le bruit des fers de la chiourme qui passe évoquent les labeurs des Pères de la Rédemption. (1)

 

«Porto-Farina fut la Ruscimona ou plutôt Rusucmona punique. Ce mot signifierait en phénicien Promontoire des vivres dont le nom actuel Porto ou Capo Farina serait la traduction littérale.

Ce fut dans sa rade que la flotte carthaginoise alla passer la nuit avant d’attaquer celle de Scipion.

Rusucmona se trouvait, en effet, dans le voisinage d’Utique. Son nom indiquerait aussi qu’elle devait être placée sur ou sous un cap (Rus Esmoun. Cap d’Esmoun, Apollon ou Esculape).

D’après Maltzer, Rusucmona viendrait de Ras tsanan, le Cap Pointu.

Or, Rarh El Melah est précisément située sous le Cap Zebib (Promontorium Àpollinis

des Romains).

 

(1) Bien que le spectacle des déchéances humaines soit toujours

angoissant, le passage fréquent des forçats indigènes enchaînés

courbés nous le joug de la discipline et de la fatalité, est certainement

un des épisodes émotionnants d’une excursion à Porto-Farina.

Une visite du bagne même, redonnerait une vision rétrospective

exacte des captifs dont nous nous efforcerons, plus loin, de retracer

en quelques lignes la vie si agitée.

 

«Cette station maritime, qui ne reparaît pas dans les textes de l’époque romaine, n’était probablement qu’un mouillage dont l’importance, du moins comme centre de la population, ne s’est accru qu’après l’établissement du port d’Utique.

Rarh el Melah était encore, il y a moins d’un siècle, un des principaux arsenaux de la Régence et un centre très actif, alimenté par les exportations de blé de Mateur et de Beja. Nous pensons que les Castra Loelia, placés par Pomponius Mêla dans le golfe d’Utique, ont remplacé Rusucmona après les guerres puniques. L’ordre même dans lequel les localités sont énumérées par Mêla nous paraît justifier cette hypothèse qui explique en outre la disparition du nom de la ville punique.

 

«Inaltero sinusunt Castra Lselia (Porto-Farina).

Castra Cornelia (Kalaat el Oued), Flumen Bagradas (Medjerdah), urbs Utica.

 Le géographe romain procède de l’Ouest à l’Est. Il est à remarquer que Caius Laslius, lieutenant de Scipion, commandait la flotte romaine et avait fait, en 205, une descente heureuse sur cette partie du littoral, puisque les Castra Laelia étaient certainement des Castra Navalia. Située en face du Cap Cornélien et abritée contre les vents qui compromettaient souvent la sécurité du mouillage de Kalaat el Oued, Rusucmona avait dû être occupée, au moins momentanément, par le commandant des flottes romaines. »

 

«La tradition locale semble confirmer la correspondance que nous proposons. La plaine qui s’étend à l’ouest de Rarh el Melah porte le nom de Bahirt el Kalaa (plaine de la forteresse, et ce nom se rattache très probablement au souvenir du campement de Loelius comme celui de Kalaat el Oued (la Forteresse du fleuve) rappelle l’emplacement du camp Cornélien. » (Tissot ; province Romaine d’Afrique.)

Il est certain que Porto-Farina fut un important faubourg d’Utique et remplaça même cette ville après sa ruine. De riches villas devaient s’élever sur les bords du lac et ont dû disparaître au milieu des alluvions du fleuve. Un superbe tombeau, découvert en 1898, et des vestiges nombreux très importants, rencontrés dans les jardins du rivage, témoignent de l’opulence des habitants et de leur amour du beau. Il n’est pas douteux que des fouilles bien dirigées donneraient des résultats fructueux.

 

D’après J.-J. Marcel, membre de l’Institut d’Egypte, Saint Louis mourut à Porto-Farina en 1270 et non à Carthage. «Bientôt, dit-il, une maladie terrible, la peste, se répandit dans le camp de Saint Louis et décima l’élite de son armée. Il en fut lui-même attaqué et transporté de Carthage où il avait son quartier général à Porto-Farina. Il y mourut le 25 août.» Cette opinion est partagée par le Dv Frank, qui fut médecin du Bey de Tunis en 1806 et qui a laissé de très intéressants travaux sur la Tunisie et ses habitants.

« Porto-Farina au fond du golfe formé par le cap que les Maures ont nommé Ras Zebyb, c’est-à-dire Cap des Raisins, est une très petite ville avec un port assez profond qui peut contenir environ vingt-cinq navires.

 

 Le Bey tient toute sa marine, ou pour mieux dire sa petite escadrille, dans ce port pendant tout le temps de l’hiver. On assure que c’est en cet endroit que Saint Louis mourut de la peste à sa seconde croisade. »

Il est très probable, en effet, que la flotte du roi vint se réfugier à Porto-Farina comme le faisaient toutes les flottes qui venaient attaquer Tunis.

Lors de l’expédition de Charles-Quint, en 1535, ses forces séjournèrent dans le lac (Chroniques Belges). L’escadre était, dit encore J.-J. Marcel, composée de 400bâtiments portant 25.000hommes de troupes. Le débarquement s’opéra sans peine, et le quartier général fut établi, sur le lieu même où avait campé Saint Louis.

 

Il ne semble pas qu’à cette époque la plage fut fortifiée où qu’elle l’était en 1573 lors de l’expédition de Don Juan d’Autriche qui reçut l’ordre de raser, comme trop coûteux, les forts précédemment construits par les Espagnols dans la région.

Cet ordre, du reste, ne fut pas exécuté.

Le fondateur de la ville actuelle fut Ousta Moutad, 1637-1640, successeur de Youseff. Ce pacha, célèbre corsaire, voulant empêcher les chrétiens de chercher un refuge dans le lac, ordonna d’y construire un fort, puis, en 1640, d’y aménager un port. Il prescrivit d’y créer une ville et d’y retenir les habitants en faisant des avances et en accordant des libertés à ceux qui viendraient s’y fixer.

Les Andalous s’y établirent en grand nombre, attirés par ces avantages, de même qu’à

Raf-Raf et à Ras Djebel. Le lac, à cette époque, avait une grande profondeur.

Sous le gouvernement de Mustapha Laz, successeur de Mohammed, l’amiral anglais Blake, envoyé par Cromwell, le 8 février 1654, parut devant

Porto-Farina. Hamouda Bey, qui commandait l’armée tunisienne, se hâta d’accourir avec toutes ses forces et l’amiral leva l’ancre sans attaquer, mais il reparut le 3 avril et, le lendemain 4, vint bravement s’embosser avec ses neuf vaisseaux de ligne à une demi-portée de fusil des batteries turques.

Aussitôt elles firent rage. Les bâtiments ripostèrent à leur feu par une canonade effroyable et criblèrent de projectiles les ouvrages de l’ennemi.

L’issue de cette lutte demeurait toutefois indécise, lorsque, profitant de la fumée, l’amiral

mit à la mer quelques chaloupes remplies d’hommes déterminés et leur prescrivit de brûler cinq gros vaisseaux tunisiens dans le port.

 Les flammes de l’incendie achevèrent d’épouvanter les Turcs dont le feu était déjà éteint par celui de l’escadre anglaise. Tunis s’empressa de traiter et le prix de la victoire fut la liberté de tous les Anglais et Hollandais détenus dans les bagnes. Le lac avait alors de neuf à quinze mètres de profondeur.

 

En 1682, Mohammed Tabak est arrêté et son fils Ali Bey le fait étrangler à Porto-Farina. Cette ville, à cette époque, devait posséder une forte garnison de soldats, notamment de zouaoua qui, dotés de chevaux par Ousta Mourad, avaient pris le nom de Sbahiâs(ou spahis). De nombreux esclaves étaient occupés à l’entretien des navires. Le P. Le Vacher fonda alors, à Bizerte, une chapelle pour les chrétiens qui venaient au Cap Zebib pêcher le corail, ainsi que pour ceux détenus à Porto- Farina traités très durement par une population féroce.

Déjà, à cette époque, le fort El Oustani qui servait de nos jours de lazaret, avait la même destination.

En 1671, nous dit le Dr Guyon, « trois navires que Mourad Bey avait envoyés en Turquie pour prendre des troupes, revinrent à Porto-Farina dans les premiers jours de juillet avec un millier de soldats dont quelques-uns atteints de la peste. Le Bey donna, à cette époque, une nouvelle preuve de l’extravagance de son caractère en se rendant à bord des vaisseaux pestiférés en compagnie de plusieurs officiers qu’il contraignit de se mettre en communication avec les malades.

Mourad poussa plus loin la folie, il prit la pipe d’un pestiféré afin sans doute de mettre ses courtisans dans l’alternative d’encourir sa disgrâce ou d’imiter sa coupable témérité. »

Il semble cependant que le premier arsenal digne de ce nom ne date que de 1707.On conserve dans la région, dit le P. Anselme des Arcs, le souvenir des familles André, Cubisol, Gaspary, originaires de la Ciotat, pour la plupart maîtres des travaux et protecteurs des chrétiens.

En 1720, le P. Comelin, de l’ordre des Mathurins, envoyé sur la côte Africaine par la Rédemption des Captifs, fit escale à Porto-Farina.

Voici ce qu’il nous dit de son séjour : « Le 14 février, au matin, on reconnut la Garitte

(Galitte) et le soleil prenant le dessus ne tarda pas à faire apercevoir la côte de Barbarie, ce qui engagea de passer le reste de la nuit sans voiles et de tenir le large. Le capitaine se flattant d’arriver le lendemain à la rade de Porto-Farina fit mettre, dès le mâtin, toutes les voiles, mais le calme qui le prit vers la Tache Blanche (?) le força d’y mouiller et d’y jeter l’ancre. Le 16, au matin, on tira un coup de canon pour faire venir à l’obéissance tous les capitaines et patrons des barques françaises qui se trouvaient dans la rade, ce qui fut exécuté/Mais malgré le secours de toutes les barques et chaloupes, ce ne fut que le lendemain, à la faveur d’un petit vent et d’une sorte de marée, que l’on put remorquer le vaisseau et s’avancer à la bouche du port. Après avoir mis pied à terre et s’être délassé pendant quelques heures des fatigues de la mer, M. Dussault (l’Envoyé), avec les personnes de sa suite, fut rendre visite au gouverneur de Porto-Farina qui le reçut avec toutes les marques de distinction. Mais comme il y fut question de cérémonies ou de salut au vaisseau du Roy à son arrivée dans le port, le gouverneur n’osant saluer le premier sans ordre du Bey qui, pour lors, était au camp, demanda du temps à M. l’Envoyé pour avoir à ce sujet des ordres précis. Le Chancelier de la Nation profita de cet intervalle pour informer pareillement de l’arrivée de M. Dussault. M. Basli, consul à Tunis, qui en partit aussitôt accompagné des principaux de la Nation, pour lors résidants dans cette ville.

Le Gouverneur ne reçut réponse du Bey que le 22 et donna aussitôt les ordres pour le salut qui fut fait de toute l’artillerie des trois châteaux, chacun même par distinction ayant tiré deux coups à boulets.

Le 24, M. Dussault, accompagné du Consul, du Chancelier, 4e deux députés et plusieurs autres de la Nation, prit la route de Tunis où il arriva le soir même quoique par terre, il y ait plus de quinze lieues de Porto-Farina. M.’le Consul avait eu soin de faire porter toutes les provisions nécessaires, sans laquelle précaution ils auraient couru le risque de ne trouver dans toute la route qu’une rivière pour se désaltérer.

Le P. Bernard s’étant cru obligé de rester quelque temps à Porto-Farina pour la consolation et le soulagement des esclaves qu’il y trouva occupés à l’entretien des vaisseaux ne put y rejoindre M. Dussault que le 20 février. »

 

Peysonnel, qui vint en 1724 à Porto-Farina, écrit ; « Nous couchâmes à Porto-Farina que les Turcs appellent Gramela. C’est un petit endroit fameux par sa rade et son port très bon et très sûr, le meilleur et presque le seul qu’il y ait sur toute la côte de Barbarie. Il est situé au-dessous d’une grosse montagne qui forme le Cap Zebibe (Promontorium

Apollonis). Cette montagne le met à l’abri des vents N.-N.-O. et N.-E., les plus dangereux dans ce pays, la rade est un grand bassin, elle a environ une lieue de long sur une demi-lieue de large, l’entrée en est étroite et le devient tous les jours davantage parce que la rivière de Bagradas qui se décharge directement à son entrée, charrie beaucoup de sables et le comble peu à peu. Il est à craindre que dans quelque temps elle ne se ferme complètement. Je me suis convaincu que depuis dix ans le fond avait diminué de plus de dix pieds, de sorte que les. vaisseaux de guerre touchent presque tous en entrant aux endroits où ils passaient autrefois à l’aise. Au fond de cette rade on a posé plusieurs môles qui forment un bassin carré capable de contenir une trentaine de bâtiments en toute sûreté. Cette rade est défendue par quatre châteaux garnis de canons tournés du côté de la terre mais en état de bien défendre l’entrée de la rade. Il n’y a pas plus de soixante ans que l’on a commencé à construire quelques maisons autour de ces châteaux. L’endroit est petit, mal bâti et très irrégulier. C’est là que le Bey de Tunis entretient quatre vaisseaux de guerre et où il créa un arsenal qui n’est pas trop bien fourni ni pour les manœuvres, ni pour le bois de construction, ni même pour l’artillerie.

Le voyageur ajoute : «J’ai trouvé dans les environs de Porto-Farina plusieurs jolies plantes entre autre une très belle espèce de scrofulaires.

« Quelques jours avant mont départ (15 août 1724) le caïd ou chef me fit conduire dans un lieu où il avait découvert une mine abondante de mercure sous le règne d’Ali Bey, père de celui qui gouverne aujourd’hui. Ce prince l’ayant appris la fit boucher en disant : Si les princes chrétiens savaient qu’il y a des mines dans mon royaume je n’y vivrais plus en sûreté (Peyronnel et Desfontaines), lettres publiées en 1838, par Dure au de la Malle). Peyronnel signale des mines importantes à Métline et à Ras Djebel. »

 

L’an 1770, des difficultés éclatèrent entre la France et le Bey Ali, à propos des navires corses capturés par les corsaires tunisiens et des droits méconnus des français occupés à la pêche du corail. De plus, un corsaire fameux, El Djerbi, avait recontré en mer un navire de commerce dont il avait injurié et battu le capitaine.

M. de Broves, envoyé par le roi, vint s’établir à Porto- Farina avec son escadre qui comprenait deux vaisseaux de guerre, l’un de 74, l’autre de 50 canons, deux frégates chacune de 20 canons, deux chebeks chacun de 20 canons, deux galiottes à bombes, une flûte et autres navires fournis par Malte. Trois gros vaisseaux arrivés en mai bloquaient la Goulette. Le bombardement dura deux jours.

 

Le 1er août l’amiral alla attaquer Bizerte, qu’il bombarda un jour et une nuit. Plus de trois cents bombes furent lancées sur la ville, le port fut incendié et les habitants durent se réfugier dans l’intérieur. Un coup de vent obligea l’escadre à quitter Bizerte pour la Goulette. M. de Bjoves attaqua ensuite Sousse et Monastir. Enfin, la paix conclue le 2 juin assura pour la Corse les privilèges accordés à la France. Le droit des pêcheurs de corail français établis à la Calle fut maintenu et les esclaves corses obtinrent leur

liberté.

 

En 1784, l’amiral vénitien Emo parut devant la ville d’où il partit attaquer les autres ports de la Régence. A partir de ce moment le port ne paraît pas avoir reçu la visite de flottes ennemies. A cette époque André est maître constructeur à Porto-Farina. On le voit chargé par le Bey de sauver un navire vénitien naufragé à la Goulette, mais il en est empêché par le Chevalier Quérini, commandant une division vénitienne qui réclame ce droit. Lamarinebeylicale tombe alors en décadence et le Dr Frank, déjà nommé, vingt ans après, écrit dans ses mémoires : « J’appris cependant que la plupart des navires tunisiens étaient stationnés pendant l’hiver à Porto-Farina et je dus rester dans l’incertitude sur la nouvelle force maritime de Tunis jusqu’au jour où ces bâtiments

vinrent se réunir dans la rade devant la Goulette.

Cette escadre si vantée n’était composée que de seize voiles, savoir : une seule frégate, quelques bricks et corvettes et quelques petites pinques à peine armées qui avaient été prises sur les Napolitains.

« Si, à cette marine de l’Etat, on ajoute vingtquatre petits corsaires appartenant à des particuliers montés par quelques mauvais marins et encombrés par autant de soldats qu’il est possible d’y entasser, on aura une idée complète de la marine de la Régence. »

En 1818 par suite de l’ensablement considérable de la passe l’arsenal fut transporté à la Goulette.

Cependant, en 1819, après la destruction de la marine algérienne par Lord Exemouth (1816), le Bey se détermina à mettre sa marine de guerre à l’abri d’un coup de main* « Il résolut de rendre à Porto-Farina son ancienne destination de port militaire, les sables de la mer et ceux charriés par la Medjerdah avaient tellement encombré la passe qu’il fallut employer un nombre considérable d’ouvriers et plusieurs bateaux dragueurs. Au mois de décembre le Bey se rendit à Porto-Farina pour assister à l’entrée dans le lac de plusieurs de ses bâtiments de guerre. Une corvette, une gabarre et une goélette franchirent la barre sans difficulté et vinrent mouiller sous les forts de la place à l’abri de toute entreprise ennemie. Elles furent bientôt rejointes par le reste de la flotte tunisienne composée d’une frégate neuve construite à la Goulette, de deux gabarres, quelques bricks et goélettes et un assez grand nombre de chaloupes canonnières. » (Rousseau, Annales.)

En 1820, l’escadre tunisienne comprenait deux corvettes, deux bricks, deux goélettes et trois gabarres.

Une violente tempête, le 7 et 8 février 1821, détruisit la flotte à la Goulette. A cette époque Porto-Farina était abandonnée.

En 1834, les ateliers de Marseille fournirent au Bey une frégate et deux corvettes. La frégate fut vendue quelques années plus tard. Des deux corvettes l’une fut envoyée au Sultan, l’autre se perdit sur les côtes de France. (Lebault.)

Cet état de choses continua jusqu’en 1837. « C’est alors que le Bey Ahmed, très imbu dés idées européennes et préparant son voyage de France, résolut de créer à Porto-Farina un arsenal à l’européenne et d’établir à Tunis une école polytechnique, pépinière de futurs officiers. Malheureusement ces projets ne purent aboutir. C’est de cette époque que date le réyeil momentané de la Ville».

« Le palais du Bey et de sa suite fut construit à grands frais, les casernes, les magasins surgirent comme par enchantement, les vieux forts furent restaurés, le port nettoyé et aménagé. Une frégate, construite en 1840,ne fut lancée qu’en 1853,

car, malgré l’avis des constructeurs, elle n’avait pas été doublée en cuivre, le taret l’eut bientôt cussonnée au ras de flottaison et l’on dût la démolir en 1868 dans le port qu’elle encombrait. (Rousseau).

En 1846, le Bey Ahmed quitta Porto-Farina à bord du bateau français le Dante pour son voyage en France.

De cette époque date, l’abandon du port qui, mal entretenu, était devenu inaccessible.

Une forte garnison de 10.000 hommes avait été établie dans les casernes, mais elle fut retirée peu à peu.

En 1850, Salah Chiboub, ancien tambour favori du Bey, commandait la province. Des troupes, ainsi que l’indique Dilhau dans son Histoire de la Régence, séjournaient cependant encore en 1857 à Porto-Farina.

Il y avait alors deux régiments qui détachaient des troupes à Bizerte. Les jeunes qui composaient ces régiments n’étaient pas au service au même titre que les autres. Ils se faisaient remplacer et ne servaient que six mois de l’année. C’est vers 1853 qu’une station de missionnaires fut formée à Porto-Farina.

 

Au début de l’occupation française la Compagnie du port de Bizerte tenta de rétablir à la circulation la barre qui ferme le lac Une tempête survint qui rendit le travail inutile. Plusieurs

Compagnies se sont succédées pour exploiter la pêche si abondante et si variée. La difficulté du transport et la conservation du poisson avait rebuté les entrepreneurs. Grâce aux nouvelles routes, aux transports rapides et aux procédés pratiques de congélation il n’est pas douteux que l’on n’obtienne des résultats très satisfaisants.

Autour du Cap étaient autrefois des bancs d’huîtres estimés dont le Bey se réservait le monopole.

Daurades, mulets, loups, maquereaux, merlans, rougets, limandes, soles viennent frayer à différentes époques dans le lac ; ils varient la pêche qui se pratique aux barrages dans des bordigues fort bien installées.

 

Parlant des Etablissements Maritimes Beylicaux M. d’Estournelles de Constant s’exprime en ces termes :

« Porto-Farina n’est rien moins qu’un splendide  établissement militaire et maritime construit à l’européenne. Arsenal, casernes en pierres de taille, rien n’y manque, si ce n’est l’homme; depuis plus de trente ans l’homme et l’eau. Nous eûmes un jour l’occasion d’aller la visiter sur un de ces bateaux qui passent par tous les fonds.

Arrivés dans la baie nous nous préparions à débarquer lorsque à l’entrée même du chenal qui conduit au port nous touchâmes le sable. Il nous fallut rentrer à Tunis, n’ayant pu contempler que de loin, au-delà d’une lagune mélancolique, les grands édifices encore intacts et tous vides que devaient animer dans l’esprit d’Ahmed la présence d’une armée et d’une flotte. En construisant tous ces palais on n’avait pas songé à la Medjerdah qui se jette dans le golfe et qui, abandonnée depuis des siècles à elle-même sur presque tout son parcours dans le nord de la Tunisie, sans quais, sans barrages, sans jetées, emporte chaque année à la mer des plaines entières qu’elle devrait fertiliser.

D’immenses dépôts de limon comblent ainsi son embouchure et se déplacent incessamment, ils obstruent vite le port dont s’enorgueillissaient les Beys. 11 eut fallu, pour diriger la Medjerdah,un travail ingrat et productif, mais peu apparent, profitable surtout aux générations à venir. Ahmed aima mieux construire des édifices inutiles, mais qui lui feraient honneur de son vivant.

« Quand le Bey, dit-il plus loin, abandonne son palais et change de résidence, les fonctionnaires le suivent et déménagent. Sous prétexte d’économies, chacun enlève tout ce qui est transportable, non-seulement les meubles mais les fenêtres, les vitres de couleur, les charpentes, les toitures sont arrachées, seules les pierres ne valent pas le voyage, elles restent debout superposées en solides murailles, mais sans toit, trouées d’ouvertures béantes au travers desquelles on voit du dehors de grandes salles qui ont encore çà et là leurs corniches dorées, leurs peintures et qu’habitent les figuiers sauvages et les ronces ».

 

L’ESCLAVAGE

 

Il est difficile de retracer l’histoire de- Porto- Farina sans dire quelques mots de la piraterie et de l’esclavage puisque ce port fut le berceau de la marine corsaire tunisienne et que ses forts et ses bagnes abritèrent pendant des siècles des malheureux chrétiens dont les religieux et les voyageurs nous retracent à chaque visite la situation si misérable.

Il convient toutefois de bien établir que la piraterie fut surtout l’oeuvre des Algériens dont la marine était plus puissante que celle de Tunis.

Ces marines furent d’ailleurs pendant longtemps intimement unies, et le Maroc contribua pour une large part également aux exploits des corsaires barbaresques.

D’après quelques auteurs (La Condamine) et les récits de quelques captifs peu scrupuleux, débrouillards (d’Aranda) ou d’humeur joyeuse (Régnard) l’esclavage était très supportable, à tel point que l’on vit des captifs revenir de plein gré chez leurs anciens maîtres.

Pour d’autres, les plus nombreux, au contraire, la vie des prisonniers était intolérable.

Il ne faut pas oublier non plus que le nombre et le sort des chrétiens a été très variable. Quand les visites des flottes européennes et leurs énergiques réclamations furent fréquentes, par suite des délivrances forcées, des échanges ou des rachats, le nombre des esclaves diminua considérablement, et leur sort s’améliora ; les musulmans craignant des représailles ou espérant par leurs bons soins obtenir des rachats avantageux ou des échanges plus importants.

En 1634, à Alger, il y avait, dit-on, trente-six mille captifs, dont quinze mille femmes. A Constantinople, leur nombre était plus élevé encore, et le montant du prix représentait plus de vingt millions de livres. Avant cette époque, les corsaires célèbres, Aroudj et Kheired Din, établis à Tunis, firent de cette ville le centre de leurs expéditions.

 

C’est pour abattre leur orgueil que Charles Quint dut entreprendre sa célèbre expédition de 1535. Les vingt-cinq mille esclaves européens enfermés à Tunis lui ouvrirent les portes de cette ville, ceux-là même que Kheir ed Din avait employés à creuser le canal et le port de la Goulette.

Sous les commandements da Salah Raïs, fils de Kheir ed Din, et de Sinan, les esclaves chrétiens ne cessèrent d’encombrer les prisons.

 

En 1802, huit cents habitants de l’île Saint-Pierre, sur les côtes de Sardaigne, furent encore capturés par les Tunisiens, et, dans une lettre datée du 24 mai 1805 de Barletta, sur l’Adriatique, P.-L. Courier écrit: « On ne connaît pas ici de maisons de campagne ou de villages parce que les brigands rendent la campagne inhabitable, il n’y a de cultivé que les environs des villes, le sol est très fertile, et produit presque sans travail une grande quantité de blé qui, avec l’huile, forme tout le commerce du pays sujet à des avanies continuelles tant de la part des gouverneurs que des Barbaresques.

Quoi que ce soit un port, on ne peut y avoir de poissons parce que les pêcheurs sont enlevés jusque sur la côte ».

C’est aux religieux et notamment aux Trinitaires et aux Pères de la Merci que les esclaves doivent l’adoucissement de leur sort. Les récits de ces Rédempteurs bien placés pour connaître leur situation réelle surtout celle des vieillards, des pauvres et des infirmes, nous mettent en droit de penser que l’existence de ces détenus était abominable tant au point de vue moral qu’au point de vue matériel.

Deux ordres religieux se consacraient spécialement à secourir et racheter les esclaves.

D’abord les Trinitaires ou Mathurins, ordre fondé en 1198 par Saint Jean de Matha et Félix de Valois pour la délivrance des chrétiens. Le cheflieu de l’ordre était à Cerfroi (aux confins de la Brie et du Valois). Les frères ne pouvaient manger ni poisson ni viande, si ce n’est le dimanche, et encore fallait-il que cette nourriture eut été donnée en aumône. Ils ne devaient porter que des vêtements grossiers et dans leurs voyages ne pouvaient monter que des ânes, d’où leur nom de Pères aux Anes.

En 1267, la règle fut modifiée par Clément IV qui permit aux Trinitaires l’usage du cheval et modifia le costume. Vêtement blanc avec une croix rouge et bleue sur là poitrine. Ils étaient établis dans une ancienne aumônerie de l’ordre de Saint-Benoît, dédiée à Saint-Mathurin (sur l’emplacement des thermes de Julien, Musée de Cluny) d’où leur appellation commune. On les désignait encore en France sous le nom de Ministres.

Ensuite, les Pères de la Miséricorde ou de la Merci, ordre fondé à Barcelone à l’imitation de celui des Trinitaires (1218) et approuvé en 1235 Par Grégoire IX sous le nom de Congrégation de Notre-Dame de la Miséricorde.

Primitivement, l’ordre était composé de clercs et de chevaliers, puis ne comprit plus que des ecclésiastiques.

Ces Pères allaient pieds nus, pratiquaient la retraite, l’abstinence et la pauvreté. Il y avait quatre provinces, deux en Espagne, une en Sicile, la quatrième en France.

Les Capucins, ordre créé en 1526 par Mathieu Baschi, fondèrent en 1624 une Mission à Tunis, sous le nom de Procureurs des Esclaves et s’établirent en 1636 à Tabarka qui appartenait à la famille Lomellini, de Gênes.

Le Père Le Vacher, qui mourut en août 1682 martyrisé par le fameux corsaire Mezzo Morto qui le fit attacher à la gueule d’un canon, avait construit en 1672 une chapelle à Bizerte pour le service religieux des chrétiens pêcheurs de corail au Cap Zebib. On n’avait pu, en effet, installer des religieux à Porto- Farina tellement la population de ce port était «féroce et versatile capable de détruire en un jour le travail d’une année ». (Da Cesinale.)

Si le sort des détenus était précaire à Bizerte il n’était pas moins insupportable à Porto-

Farina. Parlant d’une visite qu’il rendit au Père Le Vacher, de\ Bizerte, un Père Capucin écrit :

« Parmi les captifs de cet endroit, autres que ceux des galères, nous avons trouvé quarante esclaves en une prison si petite et si étroite qu’ils pouvaient à peine se mouvoir. Il ne recevaient l’air que par un soupirail garni d’une grille placé au haut de la voûte. Ils étaient enchaînés deux par deux et toujours enfermés, toujours occupés à moudre le grain avec un petit moulin à bras et obligés de fournir chaque jour une quantité au-dessus de leurs forces. Il sont véritablement nourris du pain de la douleur et l’on peut littéralement dire qu’ils mangent à la sueur de leurs fronts dans ce lieu si étouffant accablés par un pareil labeur ».

Une grande partie des chrétiens étaient donc employés comme rameurs sur les navires corsaires.

D’après le récit d’un esclave les bâtiments étaient de trois sortes :

1° Les demi-galères construites en bois de sapin de soixante pieds de quille et d’une proportion mince et légère, et hors d’état, par conséquent, de supporter une longue navigation ;

2* Les galiottes, plus longues que les demi-galères et à peu près de même construction, les unes et les autres peuvent porter trois cents personnes;

3° Les chebeks, construits comme un navire à deux mâts et qui s’éloignaient pour faire des voyages en haute mer.

Les équipages étaient composés de rameurs chrétiens, enchaînés à leurs bancs nuit et jour, surveillés par un gardien qui parcourait ces bancs sur une passerelle, frappant à coups redoublés pendant les poursuites qui, souvent, duraient dix, douze et quatorze heures de suite. (Slade.) Les autres matelots pour la manoeuvre des voiles que l’on utilisait le plus possible, étaient des Algériens pour la plupart ou des Marocains de Salé.

 

Les soldats étaient surtout des montagnards de la côte.

On embarquait aussi, mais en petit nombre, des renégats dont on redoutait la trahison. Lors de la grande course un Agha commandait à tous, même au Raïs.

Le corsaire quittait le port, arborant de superbes bannières qu’ils dissimulait ensuite pour hisser le drapeau d’une puissance chrétienne de façon à s’approcher de l’ennemi. Dès qu’il était à portée de voix, un renégat de la nation en vue engageait la conversation pour bien connaître les forces et la valeur de l’adversaire que l’on n’attaquait qu’à bon escient. Quand on capturait un navire de peu de valeur il était pillé puis incendié. Dans

le cas contraire, la prise était envoyé au Dey sous la conduite des chrétiens prisonniers. A l’arrivée on hissait le pavillon du vaincu et l’on saluait le port par un nombre de coups de canon en rapport avec la capture.

Les esclaves débarqués traversaient le port pieds nus et la tête découverte pour être conduits au marché.

Pour le partage des parts, les usages assez variables pouvaient cependant se résumer de la manière suivante : Le Dey choisissait un esclave sur huit et avait droit au huitième de la cargaison (Alger). Le capitaine prenait tout ce qui se trouvait dans la chambre du navire. Le reste était partagé entre les matelots et les soldats.

A Tunis on prélevait : 10 % pour le Pacha1%  pour l’entretien du port, 1%  pour les marabouts, % dont 10, 12, 15 % pour le capitaine et 40, 38 ou 35 % pour les armateurs, soit 62 %Sur les 38 %0 restant dus, il revenait 3 % au chef des soldats,

3 %au lieutenant, 3 %aux soldats, 3 % aux maîtres canonniers (renégats), 3 % aux canonniers, 3 % au pilote, 3 %au contre-maître de manoeuvre de voiles, 3 %au chirurgien (renégat ou chrétien), 2 %au maître de hache, 2 % au calfat, « 2 % aux marins esclaves loués par des maîtres qui touchaient la part de ces esclaves et

8 % au second du navire. (Dilhau.)

Les agrès du grand mât des navires sacrifiés appartenaient aux gardiens du port (droit de caraporta) et les agrès de misaine au capteur. La carcasse du navire était vendue aux enchères. Le Dey en avait le huitième.

Les prisonniers conduits au marché (Batistan) étaient exposés. On les interrogeait sur leur âge, leurs qualités, leurs aptitudes et leurs relations qu’ils devaient s’efforcer de dissimuler, leurs maîtres futurs devant nécessairement profiter de leur fortune ou de leur naissance au cas de rachat ou d’échange. On les faisait courir, sauter, marcher, puis on annonçait à haute voix les enchères au milieu des discussions les plus violentes etles plus ridicules. Il y avait, en effet, deux enchères, la première toute de ruses, car il fallait terminer au palais cette vente, l’enchère la plus élevée du marché devenant la première au palais, car le prix de la vente au marché appartenait aux propriétaires du navire et à l’équipage tandis que l’excédent d’adjudication profitait au Trésor.

Les chrétiens esclaves étaient ensuite logés soit chez leurs maîtres soit dans les bagnes ou bains publics.

Dans quelques villes, au Maroc notamment, ils habitaient les meilleures maisons du quartier Juif. Généralement, dans les bagnes, il se faisait des groupements par nation, et chaque nation avait un chef. Nous savons qu’au lever du jour chaque nation partait au travail jusqu’à midi avec un quart d’heure de repos le matin pour  déjeuner. De midi à une heure l’esclave se reposait, puis il reprenait jusqu’à quatre heures un durlabeur bien souvent prolongé. Ces travaux étaient fort pénibles : construction de murailles et forts, arrosage des champs et des jardins, creusement de canaux et ports, travaux de menuiserie et de décoration.

En certaines régions, les esclaves étaient obligés d’aller, la nuit, garder les bestiaux dans les champs, et n’employaient pour subsister que le vol ou la corruption.

Il semble que les différentes nations n’étaient guère en accord complet. Les Français, les Anglais et les Hollandais aimaient, paraît-il, à se réunir, tandis que les Italiens et les Espagnols faisaient bande à part.

Mais ici, comme pour le reste, on ne peut généraliser. Ces malheureux ne pouvaient correspondre que par l’intermédiaire des marchands ou des religieux de leur nation et bien heureux étaient ceux qui, par leur industrie, pouvaient améliorer leur sort et adoucir leurs gardiens.

Ceux-là parvenaient, par des travaux supplémentaires, confection de chapeaux, corbeilles, coffrets, cordons, à obtenir quelque nourriture supplémentaire qu’ils partageaient avec leurs compagnons infirmes ou malades qui étaient alors complètement abandonnés.

Dans ces bagnes qui, souvent, n’étaient que d’anciennes citernes où l’on descendait de la voûte par une échelle retirée le soir, éclataient des disputes et des rixes continuelles favorisées par le droit de vendre du vin accordé contre patentes considérables aux chefs de ces prisons qui en usaient, ou plutôt en abusaient largement.

Sous l’influence et la direction des religieux la vie de ces bagnes devint parfois plus supportable.

Les Pères y résidaient pour soigner les malades.

Ils y célébraient la messe et prodiguaient les secours matériels et spirituels. Ces bagnes portaient même des noms de saints : Bagnes Sainte-Croix. Saint-Roch, Sainte-Lucie, Saint-Antoine,Saint-Léonard, etc. Chaque chapelle était même administrée par deux esclaves marguilliers. Les Pères pouvaient circuler librement, ainsi que certains esclaves qui appartenaient à des maîtres plus humains auxquels ils rendaient des services comme médecins, scribes ou architectes.

C’est ainsi que Saint-Vincent-de-Paul qui fut esclave à Tunis, de

1605 à 1607 paraît ne pas avoir trop souffert de sa captivité dont il parle fort peu. Il y eut trois maîtres dont le dernier, Savoyard renégat, fut par lui ramené à la foi, et avec lequel il revint en France en 1607.

Tous, cependant, n’obtenaient pas les mêmes traitements et nombreux étaient les. renégats que l’appât d’une vie plus douce conduisit à l’apostasie.

Pour arriver à ce résultat on employait contre les chrétiens différents procédés dont les plus communs étaient l’ivresse, les faux témoins et les femmes. Ce dernier moyen, le plus ordinaire, exposait à une mort horrible l’esclave trouvé en conversation criminelle avec une musulmane.

C’était pour se soustraire aux plus cruels tourments qu’il abandonnait sa religion. Pour abjurer, le chrétien devait prononcer publiquement la formule: « Dieu seul est Dieu et Mahomet est un prophète ». La cérémonie variait ensuite avec les régions. Ici, le renégat prononçait la formule l’index levé vers le ciel, se faisait raser la tête, subissait la circoncision et recevait le turban.

Ailleurs il était promené sur un cheval, tenant entre le pouce et l’index une flèche la pointe dirigée vers le ciel. On lui procurait vingt-cinq écus, une femme, un chien, un chat, un coq et deux poules (Maroc).

Le prix des journées qu’il touchait comme chrétien lui restait toujours alloué et s’il travaillait pour le Dey il recevait une gratification supplémentaire.

Le Juif qui apostasiait devait se faire chrétien et manger du porc.

Néanmoins les renégats était méprisés. Quelques-uns obtinrent, il est vrai, grâce à cette abjuration, une grande indépendance et même des situations élevées puisque plusieurs furent des corsaires réputés, des chefs de l’armée, et des Beys célèbres. Mais pour le plus grand nombre la situation était plutôt équivoque. Ils habitaient un quartier séparé, ne pouvaient s’éloigner sans autorisation de plus de quatre lieues de leur résidence, et les renégats d’origine juive n’étaient enterrés que dans un cimetière particulier.

Seuls les esclaves prêtres ou médecins pouvaient circuler librement. Les autres, pour leurs durs travaux, ne recevaient que deux petits pains à peine cuits, faits de grossière farine, appelés lunes et environ deux sous de notre monnaie, et encore souvent devaient-ils partager avec leurs gardiens.

Ils étaient vêtus de sacs, la tête presque toujours découverte et succombant en foule à de longues et cruelles maladies. B

eaucoup furent battus jusqu’à la mort et noyés, empalés et même livrés aux bêtes (Maroc).

A ce triste sort ils ne pouvaient échapper que par la mort, l’échange ou le rachat. L’échange était rarement employé, néanmoins il était admis à l’échange qu’il fallait deux Maures pour un chrétien, de même qu’il fallait payer 800 piastres pour un Maure tué par un chrétien, et seulement recevoir 500 piastres pour un chrétien tué par un

Maure. On voit que les intérêts matériels n’étaient pas oubliés et que les avantages n’étaient pas du côté chrétien lors des transactions.

Quand les Pères delà Merci ou les Trinitaires avaient recueilli des aumônes suffisantes ils en donnaient avis aux administrateurs des bagnes qui demandaient le passeport des religieux avec déclaration des valeurs ou marchandises qu’ils apportaient. Le Dey prélevait 3  ½  0/0 sur les espèces et 12  1/2  0/0 sur les marchandises et exigeait en outre le rachat de quelques-uns de ses esclaves trop vieux ou incapables.

Les religieux commençaient par racheter les captifs de leur nation, ne rachetant d’autres chrétiens qu’avec l’excédant de leurs ressources.

Une messe d’actions de grâces était alors chantée et les rachetés y assistaient vêtus de vêtements blancs puis partaient en procession pour s’embarquer.

Le rachat avait lieu également par les gouvernements.

C’est ainsi qu’en 1805 Napoléon envoya à Alger son frère Jérôme racheter les esclaves français, italiens et liguriens pour 400.000 frs, de même que furent rachetés en 1798, à Tunis, au prix de 500 piastres d’Espagne par tête les huit cents habitants de Santa-Piétro, soit environ 500.000 francs. Une fois débarqués en France, les captifs partaient en procession, ils avaient laissé croître leurs barbes et marchaient deux à deux vêtus de manteaux blancs portant de lourdes chaînes afin de frapper l’imagination populaire et recueillir d’abondantes aumônes en vue de nouveaux rachats.

Un rachat de chrétiens se payait en moyenne 3.000 francs, Le prix d’une chrétienne était souvent de six cents sequins, soit 7.000 francs.

On payait d’après la valeur physique de l’individu, ses aptitudes et ses relations.

 

En 1627, il y avait à Alger soixante-dix vaisseaux de course et trente-trois corsaires quittèrent le port en 1634. Il y avait alors à Tunis quatorze vaisseaux ronds et vingt-cinq galères.

On peut évaluer à cent cinquante le nombre des vaisseaux qui faisaient la course sur les côtes de la Barbarie lors de la grande période de prospérité des marines corsaires.

La flotte des pirates Tripolitains fut détruite par les Chevaliers de Malte.

Quant à la piraterie Tunisienne sa décadence commença en 1806 et elle disparut quelques années après. A cette époque, dit le Docteur Frank, les navires étaient mal armés et ne quittaient plus la rade qu’en mai pour y rentrer au mois de septembre. Quand cette escadre était en rade aucun navire étranger ne pouvait mettre à la voile avant le départ de cette flotille. Les Tunisiens n’exerçaient plus la piraterie qu’en cas de guerre et envers leurs ennemis, respectant les neutres et les traités; tout au contraire des Algériens qui, à toute époque, pillaient amis et ennemis. Les Algériens, dit le même auteur, traitaient tous les ports en pays conquis et maltraitaient les équipages des nations européennes, les obligeant à leur fournir de l’eau.

Ils vexaient les marines Sardes, Napolitaines, Toscanes, Génoises et Espagnoles et les réclamations des consuls étaient peu ou point écoutées.

En’ 1816, lord Exmouth bombarda Alger et détruisit sa marine corsaire qui avait totalement disparue lors de la conquête française.

En 1817, Moulay Soliman, sultan du Maroc, abolit la course et fit racheter par le gouverneur du Sous les chrétiens captifs retenus par les Maures.

 

En 1818, la piraterie n’était plus qu’un souvenir.

Notre visite à Porto-Farina remontant à quelques années, nous avons pensé utile d’y joindre une étude détaillée sur sa situation actuelle. Nous ne pouvions mieux faire que de reproduire ici un travail inédit de M. Canavaggîo, le sympathique instituteur de cette localité qui, mêlé à la vie intime de la population, était mieux en mesure que quiconque d’en décrire la physionomie toute spéciale.

 

PORTO-FARINA D’AUJOURD’HUI

 

« La montagne qui domine Porto-Farina est le Djebel Nadour. Du sommet du Nadour, et par temps clair, la vue embrase un vaste panorama.

Vers l’ouest, on aperçoit, au loin, le Cap Blanc, Ferryville, Metline, pittoresque village arabe accroché au flanc d’une montagne, l’île des Chiens et son phare, et, plus près, Ras el Djebel et Raf- Raf. Vers l’est et le sud, la vue s’étend sur Zirabra, le Cap Bon, Sidi Bou Saïd, Carthage, La Goulette, une partie de Tunis, Rades, Hammam-Lif,

le Bou Kournin, le Djebel Reçass et, dans le lointain, le Zaghouan.

 

L’altitude et la position du Nadour avaient été utilisées par les Arabes qui, sur son sommet, avaient établi un poste d’observation (un nadour), pour signaler le passage des vaisseaux que les pirates, cachés dans la darse de Porto-Farina, allaient attaquer. Ce Nadour, dont il reste encore des vestiges, a donné son nom à la montagne.

 

Il y a une vingtaine d’années, le génie militaire y construisit un poste optique. Ce poste, occupé chaque année pendant 45 jours, correspond avec ceux du Cap Blanc et de Sidi Bou Saïd. Plnfin, en 1901, la Marine y a fait construire un sémaphore relié télégraphiquement à Bizerte.

Il serait en outre question d’y installer un poste de télégraphie sans fil.

Une piste de près de trois kilomètres de longueur, conduit au sémaphore en côtoyant des ravins très profonds. L’ascension, pas trop pénible, peut se faire en une heure ; vingt minutes suffisent pour redescendre.

Sur les flancs du Djebel Nadour poussent, en abondance, le thym, le romarin, la bruyère, etc.

Ces plantes, continuellement battues par le vent, ne s’élèvent guère au-dessus du sol et forment un immense tapis de verdure qu’émaillent de nombreuses fleurs pendant une grande partie de l’année.

Une seule source jaillit de la montagne, sur le versant de Porto-Farina. Malheureusement son niveau est trop bas et son eau, quoique abondante et de bonne qualité, ne peut être utilisée et se perd dans le lac. Située à plus de deux kilomètres du village elle ne sert qu’à abreuver les nombreuses bêtes de somme des indigènes et des Maltais qui se rendent, les premiers au pèlerinage de Sidi el Mekki, les seconds, dans les jardins qui bordent le lac. Cette source dénommée  » El Aïoun  » pourrait rendre de grands services si elle était captée quelques mètres plus haut.

Quant à l’eau qui alimente Porto-Farina, elle provient d’une source située à 7 kilomètres et jaillissant sur les hauteurs qui dominent le village de Aousdja. De récents travaux, exécutés pour la réfection de la conduite, ont fait découvrir les traces de 7 à 8 anciennes canalisations en maçonnerie, ce qui porte à croire que cette source avait été captée par les Romains.

Pour expliquer la rareté de l’eau dans la montagne, une légende locale veut qu’un cours d’eau souterrain traverse, dans toute sa longueur la chaîne de montagnes dont fait partie le Nadour?

Ce cours d’eau, qui n’existe que dans l’imagination de la population, irait se jeter à la mer à la Pointe Farina en face l’île Plane, où il produirait un fort courant ; la vérité est que la montagne est formée de couches rocheuses, presque verticales, qui ne laissent aucun passage à l’eau. Celle-ci s’en va jaillir sur l’autre versant, qui n’est pas rocheux, et forme plusieurs sources au-dessus de Raf-Raf. Une de ces sources, captée, alimente ce village ; les autres, dont quelques unes à débit très important, servent à irriguer les nombreux vergers qui, avec la vigne, constituent là principale culture de Raf-Raf.

Si la région de Porto-Farina n’a pas beaucoup de sources, elle est, du moins, une des plus favorisées de la Tunisie, sous le rapport de la pluie, qui y tombe régulièrement, et à intervalles assez rapprochés, de fin Septembre à fin Avril. Dans le dernier trimestre 1905, la station météorologique de l’école a enregistré 488 millimètres d’eau.

Enfin, dans les environs du village, la nappe souterraine n’est pas trop difficile à atteindre, et dans quelques propriétés, il a été creusé des puits peu profonds, qui fournissent en grande abondance, de l’eau d’excellente qualité.

Le climat de Porto-Farina est tempéré, la montagne abritant le village contre les vents du nord.

Sa plus basse température enregistrée dans le dernier trimestre 1905 a été de 5 degrés. Pendant l’été de la même année le thermomètre est monté jusqu’à 40 degrés.

Le vent dominant sur la contrée est le vent du nord-ouest qui y souffle, quelque fois, avec une violence extrême.

Pendant l’hiver 1902, une grande statue en marbre qui se trouvait sur l’église, fut renversée par un ouragan du nord-ouest et les caroubiers, brisés par cette tempête, se comptèrent par centaines.

Une barque, ancrée au bord du lac, fut soulevée comme un fétu de paille, lancée à une

vingtaine de mètres, dans un champ d’orge, et réduite en miettes.

Les Romains avaient fondé une colonie à Porto-Farina. A trois kilomètres avant d’arriver au village actuel, on trouve des vestiges d’importantes constructions; si des foirilles bien dirigées, y étaient pratiquées, on ferait certainement des découvertes intéressantes. En 1895, un propriétaire maltais, M. Carmelo Camilleri, faisait creuser un puits dans son jardin. Ses ouvriers découvrirent presque à fleur de terre, un tombeau en marbre entouré des statues des neuf muses. Ce tombeau est au musée du Bardo depuis le mois de Mai 1898.

Non loin du jardin de M. Camilleri, le nommé M’hamed Ksiba a trouvé une base de colonne qui n’a pas moins de 85 centimètres de hauteur et dont la plinthe a 75 centimètres de côté ; cette base supportait une colonne ayant 60 centimètres de diamètre et le monument dont elle faisait partie ne pouvait être que grandiose.

Au pied de la montagne, et au-dessus de Porto-Farina, on remarque des ruines qui semblent provenir d’anciens barrages. Plus bas* dans le village, on trouve, assez fréquemment des traces de canalisations, ce qui fait supposer que les Romains avaient suppléé au manque de sources en créant des réservoirs d’eau de pluie au pied

du Nadour.

Avec les Arabes, Porto-Farina devint un des centres les plus actifs des opérations des corsaires qui y trouvaient, dans la darse et sous la protection de ses trois forts, un refuge contre les vaisseaux qui pouvaient leur donner la chasse. Ces trois forts et la darse, construits, dit-on par des ingénieurs génois, existent encore. L’un d’eux a été transformé en bagne. Des deux autres, l’un servit de lazaret au moment où les pèlerins, au retour de la Mecque, débarquaient à Porto-Farina et y subissaient une quarantaine. Plus tard et jusqu’en Octobre 1904, on y installa une colonie de jeunes détenus indigènes. Enfin, le troisième fort fût transformé en infirmerie pour les forçats : l’humidité qui y règne le fit évacuer et, ainsi que l’ancien lazaret, il ne tardera pas à tomber en ruines. Ce fort, appelé « Borg ËlOustani »0) (le fort du milieu), est encore armé de ses vieux canons et on y voyait, il n’y a pas bien longtemps, une catapulte et son approvisionnement de gros boulets et pierre. La catapulte fut détruite par un agent du service pénitentiaire qui en fit du bois à brûler, quant aux boulets, ils furent enlevés en

1903, par le garde-côte Phlégéton » et transportés à l’arsenal de Sidi Abdallah. Quelques-uns furent envoyés au musée du Bardo, ainsi qu’une grande plaque en marbre qui était placée au-dessus de la porte principale de l’arsenal.

 

(1)  Le Bordj El Oustanï «et occupa actuellement par le poste de police.

 

Cette plaque était couverte d’inscriptions arabes que les plus fins lettrés de Porto-Farina n’ont jamais su déchiffrer.

Quand Ahmed bey résolut de créer un port de guerre à Porto-Farina, d’immenses casernes furent construites autour de la darse. De nombreux ouvriers, tailleurs de pierre, maçons, menuisiers, forgerons, furent employés aux travaux de l’arsenal.

Pour les empêcher de se sauver on prenait, le soir, la précaution de les enchaîner et de les enfermer dans un souterrain qui existe encore.

Dans la journée ils étaient surveillés par des féroces spahis dont le bâton avait vite fait de faire rentrer sur le chantier, celui des ouvriers ou mieux des esclaves, qui auraient voulu le quitter.

Mohamed Badria, maçon, encore vivant, a travaillé dans ces conditions pendant plusieurs années, et les souvenirs qu’il a gardés de cette période de sa vie sont loin d’être gais.

Les travaux terminés, le bey envoya une garnison de vingt mille hommes à Porto-Farina. Un jeune docteur français, le docteur Sorba, originaire de la Corse, remplissait les fonctions de médecin major. Il se maria avec une italienne dont le père, maître de port, était établi dans le pays depuis une vingtaine d’années. Le docteur Sorba est décédé à Porto-Farina à l’âge de 33 ans, ne laissant aucune fortune à sa veuve qui est morte dans la misère.

Le commandement de la garnison de Porto- Farina fut confiée au général Salah Cheboud qui fit édifier de nombreuses constructions pour son usage personnel et pour celui de sa suite.

Quand Ahmed Bey eut résolu d’abandonner Porto-Farina, toutes les constructions qui avaient été édifiées furent abandonnées et, faute d’entretien, ne tardèrent pas à tomber en ruines. Les matériaux utilisables furent, en grande partie, utilisés par les habitants; le gouvernement de son côté, en fit prendre pour construire le Contrôle civil de Bizerte ; le reste fut vendu et, à l’heure qu’il est, tout est détruit.

Seules, des arcades qui longent un côté de la darse, sont encore debout. Ces arcades, derrière lesquelles se trouvent d’immenses magasins, sont dénommées ( » La Kechla  » la caserne).

Comme il a été dit au commencement de cette notice, Porto-Farina se trouve à 57 kilomètres de Tunis et à 44 kilomètres de Bizerte. Des routes carrossables, construites par les forçats, le relient à ces deux villes et à Ras el Djebel. Une diligence et un service d’automobiles assurent quotidiennement les communications avec Tunis et Bizerte et transportent le courrier.

La population de Porto-Farina se compose d’environ 1500 indigènes, de près de 400 maltais, de quelques familles italiennes et d’une quarantaine de français (exactement 49).

Les indigènes descendent, en grande partie, d’anciens forçats chrétiens qui, convertis à l’islamisme, se marièrent dans le pays et y firent

souche. Les descendants de ces Européens ont conservé les noms et les traits de leurs ancêtres.

Il n’est pas rare en effet, de rencontrer un individu blond, souvent roux, au nez aquilin, aux yeux bleus, aux longues moustaches blondes, a qui l’on adresserait volontiers la parole en français ou en italien, en italien plutôt, s’il n’était habillé en arabe. Si on lui demande son nom, on peut être certain qu’il s’appelle ou .*’ Kristôu  » ou « Zénouïze » (le génois), ou  » Forçadou (le forçat), ou  » Blancou  » (le blanc), ou  » El Malti  » (le maltais), ou  » Zarrouk  » dont l’ancêtre était napolitain.

 Le type européen se voit mieux chez les femmes qui ont presque toutes, paraît-il, le

teint blanc, les cheveux blonds et les yeux bleus.

A propos de ces musulmans d’origine chrétienne, il n’est peut-être pas sans intérêt de remarquer qu’ils sont beaucoup plus croyants, ou tout au moins plus pratiquants que les arabes n’ayant aucun lien de parenté avec les Européens. Peut-être,

par cet excès de ferveur religieuse, veulent-ils faire oublier ce qu’ils considèrent comme leur péché originel.

Les indigènes de Porto-Farina sont presque tous jardiniers. Quelques-uns pourtant, sont épiciers, boulangers, maçons, menuisiers, marins, barbiers.

Un de ces derniers est en même temps « tebib » (médecin) et les remèdes qu’il prescrit à ses malades, en plus de la saignée obligatoire, ne sont ni bien difficiles à préparer, ni bien difficiles à prendre : des tisanes simples, de la « dendouna » (teinture d’iode), etc. Mais le remède qui a fait sa réputation est l’eau de « Janos » qu’il appelle tout simplement « El ma mtaâ el kerkedan » (l’eau de rhinocéros), un interprète facétieux lui ayant traduit « eau de Janos » par « eau de rhinocéros ».

Et le brave « tebib » a tellement confiance en son « eau de rhinocéros » qu’il n’hésite jamais à l’employer dans les cas qu’il considère comme désespérés!

De tous les indigènes qui exercent un métier, aucun ne se désintéresse complètement de son lopin de terre, et au moment des semailles des pommes de terre, semailles qui se font deux fois par an, en Octobre et en Janvier, magasins et ateliers sont désertés, et ouvriers e.t marchands redeviennent jardiniers.

Les jardiniers de Porto-Farina cultivent surtout la pomme de terre, qui est justement réputée dans toute la Tunisie et dont la production annuelle atteint une moyenne de 25 à 30.000 quintaux.

Les principales variétés cultivées sont: la rouge, la rose, la rouge et la blanche de Naples et une variété indigène nommée  » Kechelef » du nom de celui qui l’a cultivée le premier. Depuis deux ans on a essayé la culture de la pomme de terre de Hollande ; on verra dans le passage sur les primeurs les résultats de cet essai.

Un dicton populaire dit que Porto-Farina n’a que  » El Djebel ou El Bahar » (la montagne et la mer) Les habitants ne disposent en effet, comme terrain cultivable que de la bande de terre qui se trouve entre le pied de la montagne et le lac. Dans certains endroits, cette bande est tellement étroite qu’il a fallu prendre, sur la montagne, l’espace nécessaire au passage de la route de Sidi Ali El Mekki. Il n’est pas étonnant que, dans ces conditions, le terrain soit cultivé avec un soin minutieux et qu’aucune parcelle n’en soit laissée inculte. Quelques propriétaires se sont attaqués à la montagne et, à l’aide de nombreux murs de soutènement, ont réussi à agrandir leurs jardins.

D’autres ont transporté du sable à dos d’âne et, grâce à d’abondantes fumures, ont pu constituer des jardins là où ne poussaient auparavant que quelques maigres buissons de romarin ou de câpriers.

Enfin, la langue de sable qui sépare le lac de la langue de Sidi El Mekki a été transformée en jardins. C’est dans ce sable, toujours humide et abondamment fumé, que l’on récolte, outre des pommes de terre et des tomates, des melons, recherchés sur le marché de Tunis, et dont la vente laisse, entre les mains des producteurs, un bénéfice appréciable.

Pour garantir, pommes de terre, tomates et melons contre le vent, on entoure chaque planche d’une épaisse rangée de  » Zenzesfoura », variété de saule épineux dont les petites fleurettes jaunes répandent une odeur très pénétrante.

Quelques jardiniers commencent à cultiver les choux-fleurs et les choux dont ils achètent la graine à Tunis; lé choux coeur de beuf a toutes leurs préférences. Enfin tous cultivent le pavot dont ils tirent l’opium. Mais ces cultures, qui demandent beaucoup de soins et surtout beaucoup de temps, ne sont plus rémunératrices, le prix de l’opium étant tombé de 80 frs à 30 frs le kilogramme.

La culture des arbres fruitiers est très prospère à Porto-Farina. Outre l’amandier et le caroubier, que l’on plante dans les terrains rocailleux et de mauvaises qualité, les arabes cultivent, non sans succès, le figuier, le poirier, le pommier, le prunier, l’abricotier, le pêcher, le mandarinier, l’oranger.

Les caroubes et les amandes de Porto-Farina sont très renommées. Les amandes cassées sont vendues à Tunis de 180 à 190 frs le quintal. Les caroubes sont surtout vendues à Souk el Arba et même à Souk Ahras. Leur prix, sur place, varie entre 11 et 15 frs. le quintal. Ce prix est d’autant plus rémunérateur que le caroubier ne demande aucun soin de culture. Enfin, les figues constituent un bon revenu, qu’elles soient vendues fraîches ou sèches. Pour hâter leur maturité, on emploie le procédé suivant: avec un morceau de bois effilé, on perce la figue dans le sens de la longueur; puis, à l’aide de ce même morceau de bois, on y introduit une goutte d’huile. Deux jours après avoir été soumise à cette opération, la figue est mûre. Elle ne vaut pas, il est vrai, la figue qui a mûri naturellement, mais venant plus tôt elle se vend mieux.

Quelques indigènes sont réputés comme bons greffeurs ; la seule greffe pratiquée par eux est la greffe en écusson.

La culture des primeurs est pratiquée depuis longtemps à Porto-Farina et laisse des bénéfices appréciables à ceux qui s’y livrent. Elle serait plus rémunératrice si les jardiniers employaient des procédés de culture plus modernes, et s’ils semaient des variétés améliorées.

Dans chaque jardin on trouve une petite planche de terre, préparée d’une façon spéciale. Sous l’anfractuosité d’un rocher, derrière une haie ou le long d’un mur, le jardinier a disposé une couche de bon terreau; c’est là qu’au mois d’août, il fera son semis de tomates dont les plants, repiqués de bonne heure,donneront des primeurs.

Pour garantir les jeunes plants contre la chaleur de la fin de l’été, le jardinier établit au-dessus du semis, une toiture de branchages, d’herbes, de joncs ou de feuilles de palmier. Cette toiture servira aussi, plus tard, à protéger le semis contre le froid et l’humidité de la nuit. Enfin, des branches d’olivier ou des roseaux, plantés verticalement sur les côtés de la planche, mettent, relativement, les plants de tomates à l’abri des vents.

Grâce à des arrosages judicieusement dosés, ces plants ne tardent pas à atteindre dix à quinze centimètres de hauteur ; ils sont, à ce moment, gros comme des plumes d’oie et n’ont pas de branches latérales. Pour faire pousser ces branches, le jardinier éclaircit son semis, Rince les plants qu’il laisse en terre et, pour les rendre plus robustes, supprime les arrosages pour quelques jours. Lorsqu’il juge que les plants sont assez forts, il les repique en pépinière et toujours dans un endroit bien abrité et bien exposé. Enfin, au mois de Novembre, ces plants sont définitivement mis en place. Le terrain qui doit les recevoir est copieusement fumé et bien préparé d’avance. Il est ordinairement divisé en 7 planches assez étroites et entouré d’une haie de palmiers, de roseaux ou de branches d’olivier entrelacées.

Chaque planche est en outre séparée de sa voisine par une haie brise-vent, formée par une épaisse rangée de zenszesfouras. Les jeunes tomates sont plantées au fond de trous, peu profonds, que le jardinier a creusé à environ un mètre 50 l’un de l’autre. Sur les bords de ces trous, et du côté d’où vient ordinairement le vent, on dispose quatre ou cinq branches de palmier, de façon à former un éventail. Ce sera le seul abri qui garantira la plante, pourtant très délicate, contre les froids de l’hiver. Ceux-ci ne sont pas, heureusement, bien rigoureux et c’est ce qui explique que, malgré cette installation rudimentaire, peu de tomates périssent.

Les tomates mises en place, il ne reste plus grand chose à faire au jardinier qui se contente de les biner légèrement une fois ou deux, d’arracher les mauvaises herbes et de les arroser quelque fois, si l’hiver n’est pas trop pluvieux.

Les premières tomates sont récoltées fin Avril et se vendent, à Tunis et à Bizerte, entre 5 et 6 francs le panier de cinq kilogrammes. Ce prix baisse sensiblement à partir du 15 ou 20 mai, époque à laquelle la récolte est plus abondante.

En prenant quelques précautions on pourrait arriver à récolter des tomates bien avant le mois de Mai. Sur un pied que j’ai soigné spécialement dans mon petit jardin, j’ai pu avoir trois tomates bien mûres, le 10 Mars.

A la culture des tomates les jardiniers devraient joindre celle des petits pois qui viennent très bien à Porto-Farina. L’automne dernier, le gardien chef du bagne en a semé un petit carré sous les fenêtres de l’école : il a pu récolter des petits pois la veille de la Noël. Cette culture, ainsi que celle des haricots verts, procureraient certainement de beaux bénéfices à celui qui voudrait les pratiquer sur une assez grande échelle.

Enfin la nature du terrain de Porto-Farina se prêterait très bien à la culture des asperges.

Mais de toutes les cultures qui pourraient être avantageusement pratiquées à Porto-Farina, celle de la pomme de terre donnerait certainement les meilleurs résultats.

En 1904, la Société des Primeuristes tunisiens engagea les jardiniers à semer la pomme de terre de Hollande et, à cet effet, elle leur livra une certaine quantité de semence. L’essai fut tenté dans de mauvaises conditions: la semence qui n’était pas, paraît-il, de première qualité, ne put être mise en terre que très tardivement ; d’un autre côté, l’hiver fut assez rigoureux et les froids des premiers jours de Janvier firent beaucoup souffrir les pommes de terre. Bref, le résultat fut négatif et la Société des Primeuristes renonça à poursuivre l’expérience.

Sur les conseils d’un Français, qui lui procura la semence, le nommé Mohamed Belhadj Othman reprit l’idée pour son propre compte et il sema, cette année, des pommes de terre de Hollande.

Il y a tout lieu de croire qu’il n’a pas eu à le regretter puisque, vers le 15 Décembre dernier, il a pu récolter deux quintaux environ de belles pommes de terre. La Société des Primeuristes tunisiens s’est chargée de les expédier et de les vendre. Le prix rémunérateur qu’il ne peut manquer d’en avoir tiré, l’engagera à recommencer et son exemple sera suivi par d’autres.

La culture des primeurs deviendrait ainsi une source de bénéfices pour la laborieuse population de Porto-Farina. A ce point de vue elle mérite d’être encouragée.

Enfin, les arabes cultivent les oeillets dont ils sont grands amateurs et dont ils tirent un grand profit. La variété la plus recherchée est le  » marchouch « , oeillet blanc panaché de rose, dont le plant, en pot, se vend couramment 2 fr. à 2 fr. 50. Les plus beaux pieds atteignent quelquefois 5 francs. Mais l’oeilletle plus rare est l’œillet blanc panaché de vert créé par « El Hedi Roustan » qui assure avoir obtenu cette variété en greffant un oeillet blanc sur du persil ! J’ai hâte d’ajouter que ce fameux oeillet n’a jamais existé que dans la très fertile imagination de ElJHedi. Pour s’en convaincre, il suffit de lui en demander une bouture; il ne manque jamais de bonnes raisons pour la refuser.

El Hedi est mon ami depuis que j’ai eu l’air de croire à son oeillet vert. Comme il me racontait de quelle façon il s’y prenait pour greffer son pied de persil, je lui fis la remarque, qu’en effet, les racines de l’oeillet avaient beaucoup de ressemblance dans celles du persil. Le brave El Hedi, croyant avoir trouvé quelqu’un qui prenait son histoire au sérieux, était transporté de joie et ne cessait de me répéter:  » Rihit? Rihit? » (Tu as vu? Tu as vu?). Depuis ce jour il est plus persuadé qu’il a créé l’oeillet vert. Cela ne l’empêche pas, du reste, et pour cause, de m’en refuser la moindre bouture ou la plus petite fleur. La région de Porto-Farina étant très florifère, les habitants élèvent beaucoup d’abeilles. Les ruches sont formées d’un simple panier en paille et les moyens d’extraction de miel sont des plus rudimentaires.

Aussi le rendement est-il peu appréciable.

Comme il a été dit plus haut, la population maltaise se compose d’environ 400 âmes. La première famille maltaise établie à Porto-Farina est la famille Baldacchino qui est dans le pays depuis près d’un siècle. Plus tard vinrent les Muscat, les Crima, les Camilleri, les Bugeia, les Spiteri, les Meylak. Les premiers maltais vivaient de la pêche et surtout de la contrebande de tabac et de, poudre. Quand la contrebande fut sévèrement réprimée, ils se tournèrent vers l’agriculture et prenant exemple sur les indigènes, ils devinrent d’excellents jardiniers. En général, le maltais de Porto-Farina est travailleur et sobre. Ses procédés de culture sont les mêmes que ceux des indigènes dont il a pris, du reste, les coutumes, les moeurs et un peu le costume. La femme maltaise ne sort que très rarement, si ce n’est que pour aller à l’église ; dans ce cas, elle est couverte d’un grand châle qui lui cache presque complètement la figure. Si elle est obligée d’aller chez une parente, elle fera un long détour pour ne pas passer sous le souk ou dans une rue exclusivement habitée par des indigènes. Cette peur des arabes n’a pourtant pas empêché quelques maltaises de se marier avec des musulmans. Une de celles-ci passe pour être sorcière et vit aux dépens des naïfs, qui vont consulter la  » déguezr » (devineresse) pour toutes les affaires de quelque importance.

Et ce qu’il y a de plus curieux c’est que ses anciens correligionnaires, les maltais, ou plutôt les maltaises constituent le plus clair de sa

clientèle.

La population française de Porto-Farina comprend quelques pécheurs et quelques fonctionnaires et leurs familles.

A environ 6 kilomètres du village, et non loin de la pointe Farina, se trouve le marabout (tombeau) de sidi Ali el Mekki, Bâti sur le flanc de la montagne qui, à cet endroit, est presque taillée à pic, on y Accède par mi sentier très raide qui surplombe

la mer.

Sidi el Mekki est un lieu de pèlerinage très fréquenté, surtout par les femmes, qui y viennent de Mateur, de Bizerte, de Tunis et même de plus loin. Chaque pèlerin, ou tout au moins chaque chef de famille qui y amène femme (ou femmes) et enfants, apporte

une bête, mouton, chèvre ou même poule, qui est égorgée en l’honneur du saint marabout et surtout pour le grand profit de l’Oukil, qui prélève le quart sur toutes les offrandes.

La réputation de sainteté de Si el Mekki est tellement bien établie qu’il n’y a pas de forçat libéré qui ne lui consacre sa première journée de liberté.

Les Djerbiens établis dans le nord de la Régence, font de Sidi el Mekki leur lieu de pèlerinage préféré.

Chaque année» au mois d’août* ils se réunissent en grand nombre et, en voiture, en charrette, à çhévâl, à dos d’âne et même à pied, se rendent à Sidi el Mekkii étendards déployés et musique en tête. Arrivés le lundi matin, ils repartent le

•jeudi soir. Pendant quatre jours ce ne sont que chants, danses, fantasias coups de fusils, couscous monstres. Il n’est pas rare que ces fêtes soient troublées par des accidents : c’est ainsi qu’un Djerbien a été tué net par un tromblon qui, chargé jusqu’à la gueule, lui a éclaté dans la main.

 

Un vieil italien qui a embrassé la religion musulmane et qui habite Porto-Farina depuis

une soixantaine d’années, m’a raconté la légende suivante :

« Il y a bon nombre d’années, un ermite chrétien, nommé Michel, venu on ne sait d’où, s’établit dans une grotte de la montagne. Il partageait son temps entre l’étude et la contemplation. Les coquillages qu’il allait ramasser au bord de la mer étaient sa seule nourriture. La vie austère qu’il menait ne tarda pas à attirer l’attention des arabes, et à lui gagner leur sympathie. Pendant toute sa vie il fut entouré de respect et, à sa mort, il fut enterré dans sa grotte par les soins des arabes qui, depuis, le vénèrent comme un saint sous le nom de Sidi el Mekki (Saint Michel). »

D’après la légende, les livres du saint marabout existeraient encore, de même que son cadavre qui serait conservé d’une façon surprenante. Nul n’ayant été appelé à vérifier cette assertion, il y a lieu de la reléguer dans le domaine de la fantaisie.

Toujours est-il que les arabes attribuent à Sidi el Mekki le pouvoir de faire des miracles: une semaine passée au tombeau du célèbre marabout guérit un malade aussi bien, sinon mieux que pourrait le faire le plus grand médecin, et quelques glissades sur une pierre ad hoc suffisent pour rendre féconde une femme stérile. Il faut croire que bien nombreuses sont les femmes arabes qui se trouvent dans ce cas, car la pierre magique a tellement servi que sa surface en est devenue unie comme une glace. Enfin Sidi el Mekki aurait une influence considérable sur le sexe des enfants à naître. L’enfant sera du sexe masculin ou du sexe féminin suivant l’importance du cadeau offert.

Les habitants de Porto-Farina sont très jaloux de leur saint marabout. D’après mon vieux conteur italien, au moment de l’occupation française, ils n’auraient pas été loin de prendre les armes pour le défendre ; un mauvais plaisant ayant fait courir le bruit que la campagne de Tunisie n’avait pas d’autre but que celui d’enlever le tombeau de Saint Michel aux infidèles ! Les autorités durent déployer beaucoup d’éloquence pour prouver à leurs naïfs administrés que nous nous étions dérangés pour autre chose.

A Sidi el Mekki se trouve un plage superbe qui s’étend jusqu’à la Marsa. Sans fond dangereux, cette plage est, l’été, le rendez-vous de tous les pêcheurs à l’épervier de Porto-Farina et de Raf-Raf. C’est, en effet, à cette époque qu’a lieu le passage des mulets dont la femelle porte une boutague (oeufs) très estimée. Cette pêche fournit l’occasion de nombreuses parties de plaisirs qui, malheureusement se terminent, la plupart du temps, par une orgie dont l’anisette et l’absinthe font tous les frais.

Les mulets péchés dans la journée sont vendus à Porto-Farina. Le pêcheur en garde quelques-uns parmi les plus gros pour son repas du soir et celui de ses invités. Ces mulets, grillés sur des charbons ardents, constituent un mets assez agréable.

Le plus renommé de ces pêcheurs est El Hedi Roustan, le même qui prétend avoir créé l’œillet vert. Pendant un séjour que je fis sur la plage avec ma famille aux dernières grandes vacances, j’avais pour voisin mon ami El Hedi. Le soir il venait volontiers causer avec moi, et il m’arrivait souvent, si la lune le permettait, de l’accompagner à la pêche. Que nous fussions à la maison, à déguster notre café ou sur la plage à guetter le poisson, El Hedi avait toujours une nouvelle du soir à me raconter. Il est vrai que souvent l’histoire m’avait été déjà racontée deux ou trois fois par lui-même ; mais comme il avait soin d’y introduire de nombreuses variations et que, d’un autre côté, je ne voulais pas lui faire de la peine, je l’acceptais comme si je l’entendais pour la première fois. Un jour, il avait capturé quatre canards sauvages d’un coup d’épervier, une autre fois il avait un énorme loup (poisson de mer à chair très délicate) qu’il avait eu toutes les peines du monde à tirer sur la plage et qu’il avait été obligé de tuer d’un coup de fusil ! Enfin, un soir, alors qu’il était employé à la pêcherie, il était tellement rentré de daurades dans les bordigues qu’il surveillait qu’il ne voyait plus l’eau. « Les daurades, me disait-il, étaient entassées dans les bordigues comme les sardines dans un baquet. »

Mais là où El Hedi n’a pas son pareil, c’est dans la confection d’une Mechoua (grillade de mulet).

A Tunis même on le connaît et il y a quelques années il fut prié d’en préparer une pour un Ministre dont il a oublié le nom. « En un tour de main, me disait El Hedi, les mulets étaient péchés et nettoyés. Ramasser le bois et préparer la braise fut l’affaire d’un instant et au bout d’un temps relativement court, la Mechoua cuite à point était soigneusement emballée et chargée sur une mule qui partit à francs étriers. Deux heures plus tard la Mechoua était sur la table du Ministre : le poisson était arrivé chaud.»

Par retour du courrier El Hedi reçut les félicitations du Ministre et une somme de 100 piastres ? ? »

Les pêches de El Hedi Rôustan feraient mauvaise figure à côté de celles que l’on fait dans la pêcherie installée dans le lac de Porto-Farina.

Jusqu’en 1898, la pêche était libre dans le lac. A cette époque, elle fut concédée à M. Lisbonis, ancien Secrétaire général de la Municipalité de Tunis, moyennant une redevance annuelle de 500 francs. Cette concession était valable pour une durée de douze années, M. Lisbonis exploita lui-même sa pêcherie pendant six mois, puis il la céda à M. Démange. Ce dernier s’en dessaisit à son tour, en 1903, en faveur de MM, Bonello et Pisani, de Tunis, qui l’exploitent encore.

La pêche est pratiquée au moyen de bordigues, de verveux et de filets flottants.

Un barrage fait de panneaux en grillage de fer; ferme » la seule passe qui permettrait au poisson de gagner la mer. Ce barrage forme une ligne brisée de près de un kilomètre de longueur.

C’est au sommet des angles sortants de cette ligne brisée, que sont installées les bordigues.

Une flottille d’une dizaine d’embarcations et de nombreux filets complètent le matériel d’exploitation.

Un nombreux personnel est employé à la pêcherie. Outre un comptable français, il comprend un « raïs » (maître pêcheur), une vingtaine de pêcheurs italiens, quatre inscrits maritimes, qui sont spécialement affectés à la pêche aux filets, et quelques gardiens. Ces derniers ne sont pas moins nécessaires que les pêcheurs, car les braconniers sont légion et réussissent souvent à tromper leur vigilance.

La pêche aux filets est pratiquée par des barques françaises commandées par des inscrits maritimes.

Une partie du poisson péché par ces inscrits est exporté et ne paie pas de droits à sa sortie de Tunisie.

Les bordigues sont des espèces de grandes nasses en grillage de fer. La pêche par les bordigues se fait automatiquement et ne demande qu’un personnel très restreint, souvent même un seul homme suffit. Sa tâche consiste à surveiller la bordigue et à en fermer la porte lorsqu’il juge suffisante la quantité de poisson qui s’est laissée prendre. Cette surveillance ne s’exerce, du reste, qu’à certaines heures de la journée. Le lac de Porto-Farina est, en effet, soumis à l’influence du flux et du reflux. Pendant six heures consécutives l’eau de la mer rentre dans le lac avec assez de violence pour rendre pénible la sortie d’une barque ; pendant les six heures qui suivent c’est, au contraire, l’eau du lac qui sort Or, le poisson marche toujours contre le courant: c’est donc au moment où celui-ci rentre dans le lac que le poisson cherche à en sortir. En bancs serrés, il se dirige vers la passe, pour gagner la mer ; mais il est vite arrêté par le barrage qu’il se met alors à longer, avec l’espoir de trouver une issue. La moindre déchirure dans le grillage peut laisser passer un quantité considérable de poisson.

Aussi, le barrage est-il soigneusement et fréquemment visité par le personnel de la pêcherie.

Si le barrage çst intact, le poisson continue sa marche et, arrivé devant la porte d’une bordigue, il s’y introduit et n’en peut plus sortir. Armé d’une épuisette à mailles très solides, le pêcheur a vite fait de le faire passer de la bordigue dans la barque qui le transportera à terre.

Pendant l’été, au moment de la pêche du mulet, l’épuisette est abandonnée et les pêcheurs prennent le poisson à la main. Cette pêche n’est pas sans danger. Le mulet peut, en effet, sautera plus d’un mètre de hauteur au-dessus de l’eau. Lorsqu’il se voit acculé contre le grillage de la bordigue, il s’élance comme une flèche et essaie de sauter par dessus les parois de sa prison. Il n’est pas rare, dans ce cas, que le pêcheur le reçoive en pleine figure et avec assez de force pour que le sang coule. Afin d’éviter les accidents il ne descend dans la bordigue que le visage protégé par un masque d’escrime.

Le poisson péché par les bordigues, ou par les filets, est transporté à Porto-Farina, dans l’après-midi et mis en caisses. A l’aide de casiers mobiles et disposés horizontalement, ces caisses sont divisées en compartiment. Dans chacun de ces compartiments on dispose une rangée de poissons que l’on recouvre d’une couche de glace pilée.

Afin que le poisson ne soit pas en contact direct avec la glace, on l’isole avec une feuille de papier glacé. Dans la soirée, ces caisses, hermétiquement fermées, sont chargées sur des charrettes qui les transportent à Tunis et où, pour éviter la chaleur, elles doivent arriver le lendemain à la première heure.

Les principales espèces de poissons péchés dans le lac de Porto-Farina sont : le loup, la sole, la daurade, le marbré, l’anguille, le spars et les différentes variétés de mulet. On y pêche aussi quelques rougets et quelques goujons, Ces deux dernières espèces ont presque disparu depuis qu’un bras de la Medjerdah se déverse dans le lac.

Chaque espèce de poisson est pêchée a une époque différente.

Ainsi la pêche de la sole se fait en Mai et Juin ; la daurade, qui ne sort que par les fortes chaleurs, est pêchée surtout en Juin et Juillet; on-la pêche aussi beaucoup en Octobre qui est le mois de sa passe régulière.

Comme la daurade, le mulet sort au moment des fortes chaleurs ; les pêches de mulet les plus abondantes se font en Août et Septembre. Cette pêche est alors d’autant plus rémunératrice que les femelles portent des boutargues (oeufs) qui, une fois séchées, se vendent 5 à 6 francs le kilogramme.

L’anguille se pêche en Février, Mai et Juin et le spars en Octobre et Novembre. Enfin le loup, se pêche surtout de Décembre à fin Février.

Pour permettre l’empoissonnement du lac, le barrage qui ferme la passe est enlevé à la fin de Février et n’est rétabli qu’à la fin d’Avril.

En 1907, M. Dulucq, comptable de la pêcherie, découvrit un banc d’huîtres dans la partie sud-est du lac. Ce banc fournit une quantité considérable d’excellentes huîtres qui n’ont que le défaut d’être de forme irrégulière. Ce défaut disparaîtra lorsqu’elles seront élevées dans le parc à huîtres qu’un spécialiste, venu de France, est en train d’installer dans la passe.

Pendant les mois de Décembre, Janvier et Février, le lac est continuellement sillonné par des vols considérables de canards sauvages et de nacreuses. On peut aussi y chasser le flamant, le héron, l’aigrette, la mouette, l’hirondelle de mer, etc..

La chasse étant libre sur le lac, les nemrods, qui ne craignent pas trop le froid, peuvent s’en donner à coeur joie.

Qu’il nous soit permis d’ajouter que Porto-Farina, digne d’un meilleur sort, grâce à ses pêcheries, à ses chasses abondantes et à sa population laborieuse, n’a pas perdu tout espoir de résurrection.

Il est question, comme il a été dit, d’y établir un poste de télégraphie sans fil et le projet d’y entretenir une station de torpilleurs ne paraît pas abandonné. Le pays mérite mieux qu’une visite.

Un véritable séjour s’impose. Promeneurs, chasseurs, pêcheurs, archéologues pourront y satisfaire leurs goûts.

C’est cet ensemble de ruines imposantes, cet aspect dé ville endormie sur les rives d’un beau lac entouré de montagnes verdoyantes au milieu de fertiles jardins qui donne à Porto-Farina un caractère si particulier à la fois mélancolique et attachant.

Cette petite ville, qu’elle soit aperçue dorée par le grand soleil ou baignée par les rayons argentés de la lune, m’a laissé une impression que plusieurs années d’éloignement n’ont pu atténuer. Mon but sera atteint si ces quelques lignes donnent à des voyageurs amateurs d’inédit l’heureuse inspiration de faire, loin des sentiers tracés, une visite à la cité morte de Porto-Farina. M Coye (Oise).

P. CÉZILLY.

 

(1) Un service quotidien d’autobus fonctionne entre Tunis et Porto-Farina. Le voyageur peut trouver logement et nourriture dans deux hôtels à peu près confortables. La localité est pourvue d’un bureau dos postée et des télégraphes, église, marché, école, etc.

 

 

 

 

source

Titre : Notice sur Porto Farina (Tunisie), (port corsaire et arsenal des beys) : son passé, l’esclavage / par Paul Cézilly,… ; avec une étude sur l’état actuel, par A. Canavaggio,…

Auteur : Cézilly, Paul

Auteur : Canavaggio, A.

Éditeur : impr. de Person frères (Paris)

Date d’édition : 1912

Type : monographie imprimée

Langue : Français

Format : 1 vol. (62 p.) : carte ; in-8

Droits : domaine public

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l’homme, 8-O3I-869

Provenance : bnf.fr

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La Tunisie au gré des conflits

Culture et patrimoine 



5 janvier 2013

Bizerte et son nouveau port

Classé sous — milguerres @ 1 h 01 min

 

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Une histoire : Bizerte et la France

La Tunisie et la Grande Guerre

La Tunisie au gré des conflits

Ch. Maumemé

Attaché au Service géographique de l’armée

Bizerte et son nouveau port

In: Annales de Géographie. 1895, t. 4, n°17. pp. 464-479.

doi : 10.3406/geo.1895.5729

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1895_num_4_17_5729

 Ch. Maumemé à travers ce récit fait une éloge sur la région de Bizerte, avant la période du protectorat. Bizerte et son lac n’évoqueront que des projets de guerre… Bizerte, aux sites pittoresques… devient aux yeux du monde, un site stratégique… de guerre… Je vous laisse le plaisir d’imaginer Bizerte vers les années 1890… si vous la connaissez aujourd’hui … vous penserez certainement comme moi… elle aurait du rester un site naturel. Ce récit est le début de l’implication de Bizerte, de la Tunisie, au sein de conflits qui ne la ou les concernaient pas … que nous aurons l’occasion d’évoquer à travers d’autres documents, articles, récits. Hayet 

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Au moment où les grands travaux commencés à Bizerte il y a neuf ans sont terminés ou le port vient être ouvert aux navires et la ville jointe Tunis par une voie ferrée peut-être est-il pas sans intérêt étudier Bizerte à son double point de vue de port de guerre et de débouché commercial du Nord de la Tunisie de fixer la physionomie avait celte ville tunisienne lorsque nous sommes arrivés physionomie qui efface de jour en jour examiner aussi dans leurs détails les travaux qu’ils feront effectués, la Compagnie du Port et qui en feront à bref délai la place la plus considérable de la côte Afrique

Un coup d’œil sur la carte de la Méditerrannée et la valeur de cette position nous frappera immédiatement : Bizerte est située à l’issue d’une des très rares échancrures qui entaillant la falaise barbaresque permettent de pénétrer facilement dans l’intérieur de la Tunisie

Au contraire sur tout autre point de cette inhospitalière côte du Nord escarpée et battue de la mer on se trouve dés abord en face de massifs montagneux hérissés de rochers et coupés de ravins et où les populations indigènes sont encore à l’heure actuelle presque étrangères les unes aux autres par suite des difficultés de communications

Une large dépression dont le lac de Bizerte et le lac Achkel, (Garaat Achkel) occupent l’embouchure, s’étend jusqu’au Sud de Mateur prolongée encore par la fertile vallée de Oued Tine.

De Mateur vers le Sud-Ouest des pentes douces s’élèvent jusqu’au plateau de Beja ; on arrive ainsi sans avoir eu à franchir d’obstacles naturels la vallée moyenne de la Medjerdah et les deux territoires que l’on traversés sont les plus riches du Nord de la Tunisie, riches en fourrages en céréales et en troupeaux

D’autre part la petite vallée de Oued Chaïr affluent de l’Oued Joumine ouvre un passage facile au milieu des collines et met ainsi en communication à Mateur avec la basse vallée de  la Medjerdah

C’est du reste cette trouée que suit la voie ferrée Tunis-Bizerte tout récemment inaugurée

Le lac de Bizerte et le cirque d’embouchure de la Medjerdah forment deux vastes dépressions séparées l’une de l’autre par un petit seuil montagneux très peu épais et dont altitude atteint à peine 57 mètres au col d’AÏN Rhelal

Elles déterminent entre elles la longue île d’el Alia qui se bifurque sur Ras Zebid et Porto Farina tandis qu’une langue de dunes et d’atterrissements se prolongent en face de Bizerte limitant le lac au Nord et ne laissant qu’un mince chenal d’écoulement de ses eaux

Toute cette île est couverte de cultures travaillée par les Maures andalous dont elle fut jadis le centre de cantonnement, elle est jalonnée de gais villages dont les maisons blanches s’étagent au-dessus de forêts d’oliviers dévalant vers la mer :  Metline longue agglomération serpentine de maisons communiquant ensemble sans autre rue qu’un ravin qui la contourne. Ras el Djebel dont les minarets effilés s’aperçoivent de loin alternant dans air avec les têtes épanouies des palmiers.  Rafraf dont les coteaux couverts de vignes produisent les raisins les plus estimés de toute la Tunisie

Les descendants des Andalous habiles cultivateurs ?  entretiennent de ravissants jardins abrités du vent où le soleil mûrit en abondance des fruits délicieux et superbes oranges, mandarines, citrons grenades, abricots, pommes, figues et raisins

Il faut considérer que Bizerte met les côtes de France à 6 heures de moins que Tunis et que les arrivages de primeurs en seront d’autant facilités.

Tout ce ravissant coin de terre de la presqu’ île de Porto-Farina qui malgré sa fécondité a  été jusqu’à présent un des plus délaissés de la Tunisie, trouvera à Bizerte son débouché naturel lorsque les

services de paquebots devenus plus fréquents par sulte de l’ouverture du port et les chargements à quai permettront l’ exportation régulière et rapide de toute cette production en partie inutilisée

Je n’ai pas parlé de la région même de Bizerte où la colonisation est déjà portée et où un seul domaine atteint environ 10000 hectares1

Des cultures de toutes sortes y sont faites par les indigènes des bois d’oliviers couvrent les collines et bordant le lac,  mirent leurs frondaisons dans ses eaux bleues oasis lumineuses au milieu desquelles brillent sous le soleil les maisons blanches de Zarzouna de Menzel Abderrahman ou de Menzel Djemil

Bizerte possède en outre aux portes de la ville une source d’immenses richesses :c’ est la pêche de son lac colossal vivier où les poissons peuvent se reproduire en toute sécurité étant jamais inquiétés tant qu’ ils restent dans ce réservoir naturel.

D’ innombrables familles de daurades et de mulets de soles et anguilles de turbots et de rougets vivent dans ses eaux et pourraient y atteindre la vieillesse enviée des carpes de Fontainebleau si leur humeur inquiète ne les poussait à la mort

Ces poissons que des profanes pourraient juger placides et sédentaires sont tout au contraire de tempérament fort nomade et certaines époques de l’année leur goût pour les voyages se traduit par des migrations en masses. Chaque espèce a sa date de départ , à peu près invariable et ce terme arrivé se dirige en escadrons serrés vers la sortie du lac pour gagner la mer.  Les pêcheurs connaissant cette loi naturelle à laquelle obéissent les poissons, se sont et cela parait-il depuis la plus haute antiquité servis de cette observation pour les capturer . Le procédé qu’ ils emploient à Bizerte est assez curieux et mériterait être décrit tout au long mais le récit d’une de ces pêches vraiment miraculeuses ne rentre pas dans le cadre de cette élude ; contentons-nous d’en indiquer à grands traits le principe et à en constater les résultats utiles à connaître au point de vue commercial

A la sortie du premier goulet par lequel le lac épanche dans la mer immenses barrages sont dressés d’un bord à l’autre. Ces barrages construits d’une façon particulière portent le nom de hordigues

Un vieux pêcheur posté non loin de ces barrages est chargé de surveiller en permanence les manoeuvres des habitants da lac.

Ce raïs ou capitaine des pêcheurs est un homme d’expérience et de vue perçante qui sait en outre à peu d’écart près à quel moment de la lune passe la daurade, par quels courants se montre le mulet, quel temps choisira la brème

Lorsqu’il voit les familles se grouper pour quitter leurs demeures, il fait un signal et aussitôt accourent tous les pêcheurs de la ville. Les filets sont tendus et une immense battue s’exécute au cours de laquelle on prend en moyenne, 10 à 12 000 poisons.

Dans L’année on compte treize pêches correspondant treize passages différents .

D’après la statistique officielle de la Compagnie du Port , la pêche par les barques et dans les réservoirs du 1er janvier au 31 décembre 1892 se chiffre par la quantité de 305200 poissons pesant ensemble 365395 kilos

Les chiffres donnés par le Service de la navigation et des ports sont plus élevés encore et accusent une moyenne de 500 000kilos

Cela représente approximativement 750000 piastres soit 430000 francs

Encore faut-il compter une perte énorme par suite des difficultés de transport du poisson

En effet la ville de Bizerte consomme à peine un vingtième de la pêche le reste est expédié à Tunis (70 kilomètres) et ce transport se faisait jusqu’à présent à dos de mulets

On peut se figurer quel doit être le déchet pendant les mois d’été avec une température moyenne de 30° de chaleur

Jusqu’en 1890 la pêche du lac fut affermée par l’état tunisien des adjudicataires qui moyennant une redevance environ 270000 piastres en devenaient fermiers pendant trois années consécutives ; cette adjudication comprenait en même temps la pêche en mer dans les eaux de Bizerte et dans celles de Porto-Farina

En 1890 par le traité passé entre la Direction des travaux publics tunisiens et MM Hersent-Gouvreux la pêcherie du lac fut attribuée à la Compagnie concessionnaire du port de Bizerte

Les pêcheries se trouvèrent ainsi pendant un moment menacées de destruction car la lagune sur laquelle était leur emplacement devait d’une part être coupée pour le passage du chenal et d’autre part recevoir les déblais provenant des dragages pour former l’assiette de la ville future

On ne pouvait faire abandon en pure perte des revenus considérables de ces pêcheries ; aussi seront-elles reportées en arrière au delà de la pointe de Cebra

Un grand barrage en filets de fer sera tendu d’une rive à l’autre ne laissant en son milieu qu’une portière mobile de 35 mètres de long pour assurer le passage des vaisseaux

Quant au mode de  pêche des essais d’un nouveau genre ont été faits et tout porte à croire que cette industrie entre les mains d’une compagnie riche et intelligente se perfectionnera et donnera un rendement supérieur encore à celui que les Arabes peu soucieux du progrès en tiraient jusqu’à présent

Ne quittons point les parages du lac sans parler un phénomène physique observé déjà par les anciens décrit par Pline le Jeune et par Ptolémée et ont dû pour leurs travaux étudier de très près les ingénieurs de la Compagnie du Port ; ce sont les courants alternatifs et en sens inverses qui animent le lac.Tantôt les eaux de la mer entrent dans le lac et tantôt ce sont les eaux du lac qui se déversent à la mer avec un courant très rapide.  Ce phénomène est extrêmement complexe indépendamment des marées qui agissent sur lui d’une façon régulière ; il est régi bien plus puissamment par deux influences essentiellement variables : les vents et la quantité de pluie tombée dans le bassin de réception du lac Ces deux forces en outre se combinent ou se combattent suivant les cas

 Les vents dominants pendant l’hiver sont ceux de l’Ouest or on a observé d’une façon générale que par ces vents ce sont les eaux de la mer qui entrent dans le lac pourtant il arrive souvent que par ces mêmes vents les eaux du lac sortent avec une grande rapidité. C’ est alors le réservoir principal d’alimentation du lac qui est la Garaat Achkel  est en trop-plein par suite des apports considérables que lui font après les hivers pluvieux ; les innombrables torrents qu’il reçoit et dont l’Oued Sedjenan l’Oued Tine et l’Oued Joumin sont les plus importants

Je pense donc qu’on arrivera point à  préciser dans quelles limites peuvent varier et ces courants et leurs différentes vitesses arrivées dans le canal à certaines époques de l’année

On parviendra certainement à amoindrir leur rapidité et empêcher de gêner en quoi que ce soit la circulation dans le canal mais ces courants de vitesses variables et les ensablements dont ils sont certainement une des causes seront les obstacles avec lesquels le port de Bizerte aura le plus à compter dans l’avenir

A l’époque où la France s’y installa, Bizerte avait de valeur au point de vue purement pittoresque Adossée des collines boiséesd’oliviers, entourée de murs à créneaux allongée vers la mer dont a séparait seulement un liséré de sables d’or était l’une des plus jolies cités orientales qu’on pût voir Deux larges canaux coulant au ras des maisons blanches traversaient la ville reflétant dans leurs eaux bleues les minarets ajourés et balançant doucement les mahonnes amarrées aux quais demi écroulés ; par-dessus ces canaux, de petits ponts d’un seul arceau, réunissaient le quartier insulaire au quartier continental : celui-ci renfermait les souks , les cafés arabes et au sommet la Kasbah dominant la mer et la ville de ses hautes murailles étagées formidables jadis, aujourd’hui simplement décoratives

Bizerte méritait encore à ce moment le surnom de Venise d’ Afrique car c’est au Rialto et au Pont des Soupirs que faisaient penser ces canaux enjambés par des ponts en dos d’âne et les ruelles tortueuses se ramifiant à l’infini.

C’était  à la vérité une Venise plus petite sans grands monuments mais possédant de la lumière bleue dans son ciel et dans ses eaux claires de l’air sur ses terrasses, de la gaieté dans ses groupes d’Arabes et dans son petit port rempli de barques, et une certaine grandeur sévère dans ses longues rues voûtées pleines d’ombre fraîche et de silence

Mais telle qu’elle était alors Bizerte avait aucune valeur ni commerciale ni militaire

L’ importance considérable que cette ville est appelée à prendre ne pouvait lui venir qu’autant elle serait aux mains d’une puissance civilisée capable d’aménager son lac intérieur pour la création d’un vaste port

Ce lac d’une superficie de 30000 hectares possède sur une étendue de plus de 6000 des fonds d’une dizaine de mètres il est en- outre entouré d’une enceinte de collines qui le dérobent aux vues du large et en même temps abritent des vents

C’ est une rade fermée assez spacieuse pour que les escadres réunies du monde entier puis y évoluer à l’aise

Mais il en fallait de beaucoup que ce lac fût immédiatement utilisable et que Bizerte pût même être un petit port de commerce

Des obstacles considérables s’y opposaient : le lac en effet ne se déversait dans la mer que par un canal étroit :  le chenal large de plus de huit cents mètres sur un parcours de sept kilomètres et ayant en cette première partie des allures de fleuve tropical se rétrécissait tout à coup barré par la ligne de dunes côtières et dans cet étranglement, les fonds sur plus d’1 kilomètre de longueur atteignaient même pas 2 mètres

La partie de ce canal qui à l »Est de la ville servait de port Bizerte était ensablée et les quais tombaient en ruines : quant  à la vieille jetée qui partait de la pointe de la Kasbah, la mer avait fait brèche en maintes endroits

Seules les mahonnes tunisiennes osaient se risquer jusqu’à Bizerte, encore n’était-ce que dans la belle saison car une barre était formée à l’ entrée de la passe produisant pendant tout hiver des brisants dangereux ; quant aux bateaux mar chands il leur fallait mouiller au large dans une rade peu tenable par les vents qui soufflent une partie de année

Bizerte avait pourtant été autrefois un port d’une certaine importance comme en témoignaient ces diverses constructions,  quais et jetées mais tout cela fut ruiné par les bombardements successifs que

cette ville barbaresque eut à subir de la part des puissances chrétiennes et suivant la coutume orientale rien ne fut jamais réparé probablement depuis 1770, année où le comte de Broves amiral français avait bombardé puis incendié Bizerte

Le bey Ahmed lui-même ce grand constructeur, le Louis XIV tunisien n’avait rien fait pour relever Bizerte , ayant porté tous ses soins sur Porto-Farina dont il voulait faire le port militaire de la Régence

Cet état de délabrement dura longtemps encore après notre occupation ;  pendant les premières années rien ne fut tenté en faveur de Bizerte bien qu’on eût vanté souvent les avantages de sa situation et que l’amiral Aube, durant son passage au ministère de la marine eût réclamé l’établissement d’un port de guerre en ce point .

Nous pouvons avouer aujourd’ hui que le mauvais vouloir latent des autres puissances de l’Angleterre et de Italie et la crainte exagérée de complications diplomatiques, furent pour beaucoup dans cette lenteur à entreprendre des travaux d’une utilité aussi incontestable ;

Après avoir fait un coup d’audace en s’emparant de la Tunisie, la France eut peur un moment et n’osa point agir en propriétaire dans sa conquête

En 1885 seulement on décida qu’une station de torpilleurs serait établie à Bizerte

Le service maritime commença l’année suivante, une restauration partielle des quais, des dragages furent faits pour ouvrir la barre, désensabler le port et le rendre praticable des navires de 3 mètres de tirant eau ; mais ces travaux furent conduits comme une simple réparation d’ouvrages dont on voulut tirer parti sans aucun plan pour constituer une oeuvre nouvelle

Malgré les dragages , les courants ramenaient sans cesse les sables : on perdit ainsi trois années et il fallut se résoudre à prolonger la jetée de la Kasbah de façon à  protéger l’entrée de la passe

C’est alors que la Société Gouvreux-Hersent-Lesueur vint proposer au gouvernement tunisien d’exécuter ces travaux à forfait.

L’ entreprise leur fut adjugée en décembre 1888 moyennant le prix forfaitaire de 120000 francs la jetée Nord devait être poussée à 250 mètres en mer

Déjà dès le mois avril 1883 M. Abel Gouvreux avait remis à M. Gambon ministre résident à Tunis un avant-projet pour ouverture d’un port à Bizerte, mais cette première tentative n’avait pas eu de résultat effectif.

Ce ne fut  qu’au cours de cette entreprise en 1889 que MM Gouvreux-Hersent purent effectuer des études et reconnaissances pour évaluation des travaux nécessaires à la mise exécution de leur projet de port conçu dès les premiers temps de notre occupation en Tunisie.

Des sondages sur un réseau très serré furent pratiqués dans la bande littorale choisie pour le passage du futur canal ainsi que dans la partie de la baie de Cebra où des dragages sont à prévoir dans l’ avenir

Ces sondages faits à 10 mètres de profondeur permirent de reconnaître que le terrain était presque partout favorable aux dragages à exception d’une petite masse de calcaires qui malheureusement se trouve sur le tracé du canal

Il fallut rechercher des carrières de pierre capables de fournir les matériaux nécessaires aux constructions à faire en mer. On reconnut deux gisements importants un à AÎN Roumi nommée depuis AÏN Meriem au nord de Bizerte, l’autre au Djebel Makiouf sur la rive sud de l’avant-lac

Ces études complétées par des observations sur le régime de la mer, de la plage maritime, et des courants alternatifs des deux lacs furent poussées avec assez d’activité pour que le traité de

concession pût être signé dès le 11 novembre 1889 entre la Société concessionnaire et la Direction des travaux publics tunisiens

D’après ce contrat , les travaux devaient être terminés en 1895 et le nouveau port devait comprendre

(1)Nous devons tous ces intéressants renseignements sur les travaux du Port de Bizerte amabilité de Couvreus autres détails techniques ont ëté empruntés

la Note sur le port de Bizerte de Ingénieur Resal note insérée au Bulletin de la Compagnie du poride Bizerte juillet 1893)

 

 deux jetées de 1000 mètres de longueur s’avançant jusque dans les fonds de 13 mètres

Un chenal accès de la mer au lac creusé à 8 mètres de profondeur avec 100 mètres de largeur à la ligne d’eau et 64 mètres au plafond

Des quais auxquels pourront accoster les navires pour opérer directement leur chargement ou déchargement dans les wagons

Un mouillage pour de nombreux navires dans la baie de Cebra à  l’entrée du lac

Par contre le traité garantissant aux concessionnaires l’exploita tion du port futur leur assurait la propriété des pêcheries du lac, ainsi que celle des terrains gagnés par eux sur les eaux ; sur ces terrains doit être bâtie la ville européenne

Les travaux du port furent commencés immédiatement et se greffèrent sur les travaux en cours dont ils furent la continuation.  

La jetée du Nord actuellement terminée après un travail de huit ans est enracinée sur l’ancien môle de la Kasbah Elle  à 4000 mètres de long et est dirigée vers Est vers la pointe du cap Zebid qui enserre du côté de l’Orient, le golfe de Bizerte

Pour amener à pied d’oeuvre les énormes blocs qui constituent cet ouvrage, une voie ferrée été créée

reliant la jetée la carrière AÏN Meriem, aux environs de laquelle est formé un véritable village d’ouvriers

La deuxième jetée celle du Sud comporte également 1000 mètres de long . Son musoir doit être aussi dans les fonds de 13 mètres à  420 mètres du musoir de la jetée Nord, les deux jetées couvrant

ainsi une nappe de plus de 100 hectares ; c’ est dans cette zone où l’on espère obtenir un calme suffisant que débouche par les courbes de 9 mètres le canal reliant le lac à  la mer ; l’axe de ce canal dirigé au Nord-Est, bissecte ouverture entre les deux jetées et passe au Sud-Est de la ville à environ 550 mètres de la porte dite Bab Tunis

Le long de sa rive Nord se trouvent les quais ; une fois achevé, ils auront une longueur de 200 mètres.

De l’autre côté vers le lac, le canal trouve à son issue un élargissement de 700 mètres environ qui est l’entrée de la baie de Cebra

C’est dans cette baie en eaux calmes que pourront relâcher les navires qui ne pénétreront pas jusqu’au lac ; les fonds supérieurs à 6 mètres occupent dans cette rade intérieure abritée des vents, une surface de plus de 70 hectares et les quais pourront être, lorsque l’importance prise par le port le nécessitera, prolongés autour de cette baie dont les bords seront rectifiés en conséquence

Au Nord des quais entre le canal et les murailles s’ élèvera ou plutôt s’élève chaque jour pierre à pierre, la Bizerte européenne celle qui sera la Bizerte de l’avenir tandis que l’ ancienne celle des Andalous abandonnée à ses habitants arabes ou maltais se délabrera de plus en plus mutilée vive malheureusement par le vandalisme savant des ingénieurs auxquels elle a été livrée et qui ont dû (malgré eux je voudrais le croire) démolir les jolis ponts en dos âne et combler

les canaux de la Venise africaine

Il y a pourtant malgré ces quelques mutilations que je déplore, une idée très féconde dans cette création d’une deuxième ville à côté de l’ ancienne. Ce procédé est infiniment supérieur à celui qu’ on eût autrefois suivi en tâchant d’approprier la ville de Bizerte à La situation actuelle par démolition ou expropriation d’une partie de ses quartiers. Un ouvrage fait en vue d’un but déterminé, répond toujours mieux si médiocre soit-il, que l’adaptation d’une oeuvre déjà existante et qui fut faite jadis dans un but tout différent.  

Aux besoins nouveaux d’une civilisation, il faut des installations nouvelles. Cette manière de créer une ville de toutes pièces à côté de celle qu’on ne peut plus utiliser est de beaucoup préférable. Elle permet aux deux civilisations de se développer côte à côte sans que l’une étouffe l’autre, chacune

pouvant tirer de sa voisine les avantages que celle-ci comporte

Le temps n’ est-il pas là en fin de compte pour faire justice entre elles en ne laissant subsister que la meilleure ?  Mais je voudrais su’on respectât tout en les améliorant au point de vue de l’hygiène les villes anciennes ne fût-ce que pour marquer aux yeux des générations suivantes, les étapes de histoire.

Ne serions-nous pas heureux de retrouver actuellement et embrasser d’un même coup d’oeil les civilisations qui se sont succédées sur ce sol africain, les ruines de l’Hippone Diaryte des Romains à  côté de la ville punique qu’elle a remplacée et à  leur suite la Benzert arabe et la Bizerte française

Cette idée me semble implicitement comprise dans le principe du Protectorat sinon dans le mot lui-même.

Tunis a progressé de cette façon depuis le premier pas de notre occupation : la ville arabe n’a en rien été endommagée et à son côté est créée et se développe chaque jour la ville européenne.

Cette digression m’a écarté quelque peu de la question des travaux

La ville nouvelle ai-je dit ,s’élève sur cette partie qui autrefois était le goulet maintenant comblé, par lequel le lac se déversait dans la mer. Un vaste terre-plein existe en effet  aujourd’hui sur toute

cette étendue. En comparant les états de lieux ancien et actuel,  on reconnaît que plus de 50 hectares de terres auront été sorties des eaux et que des fonds de mètres auront été comblés Le volume des dé blais effectués pour le passage du canal a été en effet de 2 millions 20 mille mètres cubes enlevés par deux dragues capables de produire deux mille mètres cubes de dragages par jour. Tous ces déblais rejetés dans l’ancien goulet de la pointe Nord de la baie de Sebra au long des murailles de Bizerte, ont ainsi formé peu à peu l’assiette de la nouvelle ville. Sur ces terrains créés hier , on a déjà bâti en commençant par les maisons les plus utiles à une cité naissante : ce sont naturellement les hôteliers restaurateurs et marchands de vin qui ont ouvert la marche, suivis de près par les fonctionnaires pour ceux-ci et pour les différents services publics, gendarmerie, justice, église,contrôle civil ,etc. etc. le gouvernement tunisien s’est fait réserver des emplacements

Toutes les constructions qui seront faites sur ces terrains seront exonérées de tous impôts pendant les dix premières années de leur mise en usage : excellent moyen pour constituer rapidement

un centre de population commerçante

Le tableau suivant faisant ressortir le nombre de tonnes de marchandises entrées à Bizerte

au cours des dernières années montrera la progression ascendante

du trafic de cette ville avant même l’ouverture du port

1890 ……. 498 tonnes

1891 ……. 761

1892 ……. 13346

1893 ……. 16 864

Le procédé employé pour créer les terrains sur lesquels reposera la future ville mérite d’être décrit

Un système appelé débarquement flottant est installé sur deux bateaux plats sufffsamment écartésl’ un de l’autre pour qu’un chaland chargé puisse passer entre eux et  y effectuer le déchargement de son contenu. Ces deux bateaux plats logent l’un la machine motrice avec ses transmissions, l’autre une pompe et sa locomobile ; ils supportent en outre à une certaine hauteur le beffroi d’une drague avec sa chaîne à godets

Une large gouttière, à laquelle on donne une longueur allant parfois jusqu’à 40 mètres a son origine au sommet de ce beffroi, un peu au-dessous du déversement des godets, son autre extrémité aboutissant au-dessus du fond à combler et le dominant de plusieurs mètres

Ce système flottant est amarré près du bord à  remblayer

Les godets puisent dans le chaland les déblais de dragages, les élèvent au récepteur de la gouttière et les y déversent . L’eau envoyée par la pompe chasse alors ces matières le long de ce couloir disposé suivant une certaine inclinaison

Elles glissent rapidement jusqu’à l’extrémité où elles se projettent avec une force égale à  leur masse multipliée par le carré de leur vitesse de chute ; elles amoncellent se superposent et se tassent elles mêmes étant à peu près liquides. La majeure partie des eaux qu’elles contiennent s’écoule, l’évaporation fait le reste

Un vrai terrain alluvions est ainsi créé d’alluvions artificielles est vrai et bien plus rapidement déposées que des alluvions naturelles mais une manière analogue et offrant une solidité égale, celle des couches géologiques que des eaux libres auraient stratifiées

Ce genre de procédé qui avait été inauguré à Suez fut modifié par MM Hersent et Couvreux pour leurs travaux de régularisation du Danube et ceux du canal de Gand où il donna excellents résultats

Employé à Bizerte, il a permis d’ obtenir des remblais suffisamment consistants pour que des bâtiments importants : ateliers, gare de chemin de fer, hangars des quais, gendarmerie etc. etc. fussent immédiatement construits

En vue du développement que peut prendre cette future ville de Bizerte, il a fallu prévoir son alimentation en eau : des recherches faites dans la partie montagneuse de l’île el Alia ont amené la découverte de sources capables de fournir une quantité eau amplement suffisante à la consommation moyenne probable. Les conduits d’amenée auront jusqu’à Bizerte une longueur d’ une quinzaine de kilomètres et passeront en siphon à 25 mètres au-dessous du pla fond du canal

La route de Tunis à Bizerte par le Fondouk , route suivie par les diligences contourne le lac au Nord et passant par Menzel Djernil est obligée de traverser le canal près de son embouchure. Un large bac mû par la vapeur réunit les deux rives depuis qu’on a commencé les travaux du port

Mais cette route de terre sera de plus en plus délaissée grâce au chemin de fer qui relie depuis peu de temps Tunis à Bizerte ; Cette voie se détachant de la ligne Bone-Tunis a la hauteur de Djedeïda, longe à l’Ouest la plaine basse de la Medjerdah franchit AÏN Rhelal, le seuil de collines qui sépare les deux dépressions dont j’ai parlé au début et par la vallée de Oued Ghaïr, descend sur Mateur, borde à l’Est le lac Achkel passe l’Oued Tindja sur un pont métallique et aboutit à Bizerte non loin des quais de la gare étant à peu près au centre de la future ville

Les trains doivent mettre deux fois par jour Tunis en communication avec Bizerte et parcourir en deux heures et demie les 73 kilomètres qui séparent ces deux villes

Construite par la Société des Batignolles, la ligne a été livrée dans le courant octobre 1894, à la Compagnie Bône-Guelma

Certes on aura dans les premiers temps au moins quelques mécomptes avec cette voie faite en hâte dans des terrains marécageux et qui auraient au contraire exigé des précautions particulières

Mais enfin la voie existe et pourra s’améliorer

La route de terre de Mateur à Bizerte qu’elle emprunte en partie perdra ainsi de son utilité :une nouvelle route amorcée aujourd’hui la doublera en quelque sorte mais en se rendant de Mateur à Bizerte par l’Ouest du lac Achkel de façon à longer la base du pays des Mogods

Ce territoire des Mogods un des plus sauvages de la Tunisie, compte 9000 habitants Le pays est couvert de hautes broussailles au milieu desquelles par places, les Mogods cultivent du maïs

De récentes recherches ont fait reconnaître quelques gisements miniers : fer et calamine et il est probable vu la nature du sol qu’ on en découvrira encore bien d’ autres

Cette particularité jointe à l’excellence du terrain pour la culture du maïs et du tabac donnera-t-elle dans l’avenir quelque valeur à cette région .Je le croirais volontiers après les nombreuses ruines romaines qu’on y rencontre et qui prouvent qu’elle a eu son époque de prospérité : mais elle est jusqu’à présent restée fermée par suite des difficultés naturelles de ses mon tagnes coupées en tous sens par de profonds ravins. La vallée de Oued Sedjenan est la seule trouée qui permette d’y pénétrer. Encore cette unique voie d’accès est-elle barrée pendant la majeure partie de l’année par des boues liquides et profondes qui au mois avril couvrent toute cette rive du lac, empêchent totalement le passage des vallées et isolent par suite, les Mogods dans leur labyrinthe

La route traversera cet oued prés de son embouchure dans le lac Achkel au-dessous du marabout de Sidi bou Guebrin (Homme aux deux tombeaux) dans un des endroits les plus pittoresques et les plus poétiques qu’il soit possible de rencontrer, mais aussi des plus foncièrement bourbeux.  Il me reste de mes courses d’ hiver en ce pays, l’impression d’un engloutissement presque permanent : le sol s’effon drait chaque instant sous les pas des animaux qui entraient par fois au poitrail ou même y chaviraient de telle sorte qu’il fallait en atteler deux autres après le naufragé pour extraire des fondrières

Si on veut que cette route nouvelle réalise son but et rattache effectivement les Mogods à Bizerte, il sera nécessaire de faire de longues chaussées surélevées pour éviter l’enlisement

Je ne veux pas quitter cette partie du pays sans parler plus longue ment que je ne l’ai fait au début, du territoire de Mateur. C’ est dans un cercle de montagne, une plaine immense dont le centre est

occupé par le lac Achkel tandis que du milieu du lac émerge une colossale pyramide, le Djebel Achkel, île étonnante hérissée de rochers et de broussailles habitée par des troupeaux de buffles gou vernés pour le compte du domaine beylical par un fonctionnaire tuni sien, le « caïd des buffles ».

Le piton escarpé complètement isolé dans son lac, domine majestueusement les eaux élevant sa pointe aiguë à 500 mètres au-dessus de leur surface De toute la ceinture de montagnes qui borde l’horizon à  une distance considérable, on aperçoit cette masse étrange qui prend suivant la lumière et l’éloignement, les nuances les plus variées des colorations éclatantes ou sombres tour à tour.

Cette plaine très basse n’ est à proprement parler que le rebord de la cuvette dont le lac de Bizerte occupe le fond. C’est pendant une partie de l’année su(une véritable mer intérieure remplie par les eaux des pluies et celles qu’amènent les ravins de ce gigantesque cirque.

Elle conserve lorsque les eaux baissent, un limon fertile qui en fait pour les céréales et les fourrages une des plus riches zones du Nord de la Tunisie en même temps qu’un splendide pays élevage.

Dès le commencement de mai, de longs convois de mahonnes traversant le lac Achkel gagnent par Oued Tindja le lac de Bizerle où elles viennent apporter les fourrages de Mateur

Vers le milieu de la plaine la petite ville arabe de Mateur toute blanche au bord de ses jardins verts, adossée d’une minuscule colline qui rompt à peine la monotonie plate du pays, est un des centres de

transactions les plus importants du Nord de la Tunisie. Trois grands marchés ont lieu chaque semaine où les bœufs, les moutons, les chevaux et les grains se vendent en quantités indépendamment de tous les autres produits servant à l’alimentation et aux usages arabes.

Toutes les tribus des environs viennent à ce marché.

Un grand nombre de fermes européennes parmi lesquelles il faut citer celle d’un Anglais Smith,  établi dans le pays longtemps avant notre arrivée, se sont déjà installées dans la plaine de Mateur que je crois appelée au plus brillant avenir comme centre de colonisation.

Par étude de la région dont elle est le débouché naturel et par examen des grands travaux qui y ont été faits, nous avons pu nous convaincre que Bizerte deviendra sous peu un port de commerce considérable doté de tous les perfectionnements que peuvent exiger des transbordements et chargements rapides

Mais là n’est pas le seul but à atteindre, il en est un plus important encore.

Postée comme une vedette en bordure de la grande route qui met l’Europe en relations avec l’Orient en particulier , l’Angleterre avec les Indes, Bizerte doit être un des points les plus formidables de la Méditerranée car si Gibraltar tient l’entrée de la route ‘Orient , Bizerte commande le deuxième défilé resserré entre les côtes de Sardaigne, de Tunisie et de Sicile où s’engage cette route.  Il est extraordinaire que rien jusqu’à présent n’ait encore été fait dans ce but

Peut-être et je l’espère a-t-on prévu et se propose-t-on d’effectuer les travaux nécessaires mais je le répète rien n’a  été fait en dehors de la création d’une station de torpilleurs

Le canal en effet, ne comporte d’après les conventions entre les Travaux publics tunisiens et la Compagnie du Port qu’une profondeur de 8 mètres atteinte actuellement .

Il est à penser que ce n’est là qu’un acheminement et à souhaiter que, une fois le port ouvert au commerce,le canal soit creusé à la profondeur nécessaire pour que les cuirassés puissent pénétrer au lac : celui-ci doit être la rade militaire : il est en somme la vraie raison de la valeur de Bizerte car il offre à notre marine la meilleure base d’opération pour courir sus à  tout adversaire qui tenterait de franchir le canal de Sicile. Qu’une escadre française puisse être concentrée dans cette rade intérieure ses croiseurs éclairant au large peu d’heures après avoir été renseignée sur l’approche de l’ ennemi, elle aura coupé les communications entre Malte et Gibraltar. La menace seule de cette éventualité si grave pour elle, suffirait probablement pour écarter Angleterre d’une coalition contre nous.

Et Bizerte tient cette menace enfermée dans son lac

Nous pouvons d’autre part nous rendre compte par le simple examen de la carte que les ports de France, de Corse, et même d’Algérie sont trop éloignés de la route des vaisseaux pour la menacer efficacement : en outre aucun port d’Algérie n’ est fermé

Sans ajouter d’autres considérations d’ordre politique et qui ne rentrent point dans ce cadre, ces seules raisons géographiques réclament impérieusement que Bizerte devenue port de commerce, soit en outre organisée et cela dans le plus bref délai en port de guerre.

Des travaux essentiellement militaires s’imposent tels que la création d’arsenaux et de cales pour les réparations de navires.  Les bords du lac devront en certains points, être rectifiés. Une portion notamment de son pourtour semble indiquée non seulement par la nature elle-même mais encore par les travaux qu’y firent les Romains. Sur la rive Sud-Ouest entre la Koubba el Arbaïn (sépulture des 40 marabouts) au lieu nommé hennchir Sbedah sur prèsde 1200 mètres, les bords du lac furent autrefois taillés ; des restes de quais et de môles construits en énormes blocs sont encore visibles

Les fonds de 9 mètres viennent jusqu’à 300 mètres des berges ; il aurait donc que des dragages relativement insignifiants à aire en cette partie pour permettre aux navires d’arriver aux établissements militaires construits dans la zone que je viens d’indiquer

Cette merveilleuse rade est à déjà demi fermée par la ceinture de collines qui la couvrent des vues du large des batteries défendant la passe, termineront cette fortification naturelle du côté de la mer mais

il importera en outre et cela en vue d’un mouvement tournant qui pourrait être tenté par Tunis, de la compléter du côté de l’intérieur par l’établissement de petits ouvrages dont les positions sont indiquées par le terrain lui-même et par les passages qui traversent cette circonférence de collines.

Bizerte ville de commerce pourra s’enrichir à l’aise et sans crainte sous la protection de son lac, port deguerre, camp maritime retranché, qui offrira aux flottes de France un point d’appui inattaquable

 

Capitaine MAUMEME

Attaché au Service géographique de l’armée

 

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21 novembre 2012

Le pinard de nos poilus

Classé sous — milguerres @ 17 h 32 min


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Le pinard de nos poilus

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Le pinard de nos poilus  le-pinard-de-nos-poilus.81

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Ode au pinard de Max Leclerc

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Le pinard est un qualificatif argotique désignant un vin rouge. Il a comme synonyme bleu, bluchet, brutal, gingin, ginglard, ginglet, gros qui tache, jaja, pichtegorne, picrate, picton, pive, pivois ou rouquin. Mais contrairement à ces autres mots d’argot, il a une histoire liée à la Première Guerre mondiale où il fut le vin des poilus qui lui donnèrent son heure de gloire en le désignant comme « saint Pinard » ou « père Pinard ».

Étymologie

Son origine reste incertaine. Elle peut provenir de pineau, cépage dont la grappe ressemble à une pomme de pin1 ou d’une autre variété de raisin baptisée pinard obtenue vers 1911, à Colmar, en croisant (Vitis riparia × Vitis rupestris) × Goldriesling. L’origine la plus couramment admise reste une altération d’un vin issu du cépage pinaud qui se trouve dans les vignobles de Bourgogne, Champagne et Lorraine2.

Cet argot de caserne semble avoir été utilisé initialement par les soldats du XXe corps d’armée basé dès 1908 dans la région de Toul en concomitance avec le casse-patte désignant un vin blanc. Son plus ancien usage est attesté en 1886 dans le 13e d’artillerie. Il est employé dans les régiments de Nancy, Verdun, Vitry-le-François, bien avant la guerre. La marine et les troupes coloniales l’utilisaient au moins depuis 1905. On le retrouve aussi à Bordeaux, dans un contexte non militaire, sous la forme de pimard (influence de pommard) et sous la forme verbale de pinarder (s’enivrer)2. Une autre étymologie serait à chercher dans le patois franc-comtois où le verbe piner signifie siffler1. D’autres chercheurs affirment qu’il faut chercher son origine dans le vocable grec pino signifiant boire. On a pensé aussi au Bourguignon Jean Pinard qui, au XVIIe siècle passait pour l’archétype du vigneron3.

Il fut utilisé par les poilus et aussi par leur commandement. Le maréchal Joffre, fils d’un tonnelier de Rivesaltes, glorifiait le général Pinard qui avait soutenu le moral de ses troupes3. Enfin, consécration suprême, le pinard entra dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie édité en 19353.

De nos jours, il peut soit qualifier une infâme bibine ou le plus grand des crus classés1. On ajoute alors pinard à la redresse, synonyme de vin fin2.

Les années 1902 et 1903 avaient connu de faibles récoltes, dues à la météorologie : 35 à 40 millions d’hectolitres. Les cours sont alors de 16 francs, puis de 24 francs l’hectolitre. En 1904 et 1905, toujours à cause de la météorologie, les récoltes sont extrêmement abondantes dans toute l’Europe : la hausse de production est de 96 % en France, de 48 % en Espagne, de 16 % en Italie, les trois principaux producteurs européens. Alors que le seuil de mévente se situe à 50 millions d’hectolitres, la production est de 69 millions4. De 1900 à 1906, la viticulture du Languedoc produit de 16 à 21 millions d’hectolitres. C’est dans ce contexte, que le gouvernement autorise en 1903 la chaptalisation des vins d’importation5. La production se maintient à un niveau élevé les années suivantes : 58 millions d’hectolitres en 1905, 52 en 1906, 66 en 1907. Le prix de l’hectolitre de vin passe à 6 ou 7 francs4.

Le 9 août 1905, le parlement vote une loi qui oblige les gros marchands de vins de Paris d’avoir pignon sur rue à l’entrepôt de Bercy et à la halle aux vins6. Le vin languedocien se vend de plus en plus mal. Les récoltes abondantes font gonfler des stocks devenus impossibles à écouler. Dans les troquets, on vend même le vin « à l’heure » : on paye et on boit tout le vin que l’on veut… ou que l’on peut boire7.

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Cette surproduction chronique allait être absorbée par les poilus de la Première Guerre mondiale8. Le conflit entre l’Allemagne et la la France commença le 3 août 1914. Avant la fin du mois, les viticulteurs du Midi offraient 200 000 hectolitres pour les soldats partis au front3. Car cette guerre, qu’on « appelle grande guerre dès 1915 », a rapidement été perçue comme un « événement exceptionnel, quelque chose d’épique qui relevait de la grande histoire9 ».

Parallèlement à cette prise de conscience, le vin de France fut réquisitionné des politiques aux poètes pour devenir partie prenante d’un patriotisme cocardier. Quatre fonctions lui ont été assignées entre 1914 et 191810.

Il va être, tout d’abord, un fortifiant qui doit soutenir le juste combat des poilus. Théodore Botrel, dans Rosalie, illustre ce rôle imparti au vin en plaçant son injonction guerrière « Nous avons soif de vengeance » entre ces deux vers « Verse à boire !  » et « Buvons donc de la gloire à pleins bidons ! »11.

Autre fonction impartie au vin, celle d’un produit du terroir issu du sol de la France sacralisée et envahie. Dans son Ode au Pinard, Max Leclerc déclame « Salut ! Pinard pur jus de treilles,/ Dont un permissionnaire parfois / Nous rapporte une ou deux bouteilles / C’est tout le pays qui vit en toi12 ».

Dans un pays où l’esprit cocardier a servi de base à l’union sacrée, le vin est le symbole qui distingue « la civilisation française de la barbarie germanique ». Jean Richepin, s’est complu à mettre en exergue « Le Barbare au corps lourd mû par un esprit lent / Le Barbare en troupeau de larves pullulant / Dans l’ombre froide, leur pâture coutumière / Tandis que nous buvons, nous, un vin de lumière / À la fois frais et chaud, transparent et vermeil13 ».

Puis, la France victorieuse, ce « vin de guerre » devint le vecteur de sa gloire militaire. Henri Margot, un des poètes amateurs inspirés par la guerre, commit un sonnet glorifiant Le Pinard en écrivant « Joyeux à boire / Emplissant nos quarts jusqu’au bord / Tu nous as donné la Victoire14 ».

C’est ce que célèbre à la une Le Journal d’Aubenas et de Vals-les-Bains dans son édition du samedi 24 juin 1916, en publiant ce poème : « Ô pinard d’espérance ! / Vois mes bras noueux et mon cœur serein / Tu donnes la vaillance / À tes amoureux pinard divin / …/ La bière gonfle la panse / C’est le breuvage d’outre-Rhin / Donnez-nous du vin de France / Le père de l’Esprit sain. / S’il coûte trop cher, qu’importe, / Je dis – c’est pas un canard – / Que pour jeter à la porte / Le Boche, il faut du pinard / … / Pinard de la Victoire / Viens je veux baiser tes petits glouglous / Aux beaux jours de la gloire, / Nous boirons un coup, encore un coup »15.

Le vin du poilu

Le dieu Pinard

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Une cantinière généreuse : un litre de pinard

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Le salut au père Pinard

Boire du vin aux armées était une nouveauté, car jusqu’alors, il ne faisait pas partie de l’ordinaire du soldat ni en temps de paix, ni en temps de guerre. « L’eau est la boisson habituelle du soldat », spécifiait règlement intérieur des armées16.

Dès octobre 1914, l’Intendance avertie d’une prévisible guerre de longue durée, afin d’améliorer la vie dans les tranchées ajouta à l’ordinaire des troupes une ration de vin16. C’était l’acte de naissance du Père Pinard, un vin fort médiocre, qui avait « trop peu ou goût de rien »8.

Comme il fallait faire dans l’uniforme, le pinard du poilu, c’est-à-dire le vin rouge, fut un assemblage de vins à faible degré (Maconnais, Beaujolais ou Charentes), avec la production au degré élevé du Languedoc-Roussillon, du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie. Le seul but était d’atteindre 9° d’alcool16.

Tout soldat reçut quotidiennement un quart de vin, approvisionnement relativement facilité par l’abondante vendange de 1914. Cette ration fut reconnue insuffisante et doublée par le Parlement, en janvier 191616.

Cette même année, après la bataille de Verdun, Jean Richepin, se fit un devoir d’écrire : « Dans des verres de paysans, ainsi que dans des calices touchés d’une main tremblante, qu’ils y boivent le pinard des poilus, versé par nos cantinières silencieuses et payé le plus cher possible au bénéfice des veuves et des orphelins de France »8. Ce demi-litre fut augmenté à partir de janvier 1918, et la ration passa à trois quarts de litre par jour16.

La demande était donc énorme de la part de l’armée qui eut recours à la réquisition qui, cette année-là, concerna le tiers de la récolte française, colonies comprises. Le vin réquisitionné était laissé chez le producteur, afin de faciliter le stockage, et soutiré en fonction des besoins militaires. En contrepartie, le viticulteur ou la coopérative vinicole, recevait une prime de vingt centimes par hectolitre et par mois16.

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Stockage du pinard à Moudros, en mer Égée, dans l’île de Lemnos

De ces caves, le vin était ensuite dirigé vers de grands entrepôts régionaux qui se situaient à Béziers, Sète, Carcassonne, Lunel et Bordeaux. De là, le pinard rejoignait en wagons-citernes les entrepôts à l’arrière du front avec un rythme de rotation de deux jours. Chaque convoi transportait une moyenne de 4 000 hectolitres. Immédiatement conditionné en fûts, le pinard rejoignait à nouveau en train les gares régulatrices, puis les cantonnements par camions automobiles16.

De plus l’Intendance doit faire face sur tous les fronts. Les troupes françaises sont présentes au Congo, au Soudan, à Madagascar, en Indochine, et avec l’armée française d’Orient sur les rives de la Cerna, dans les défilés des Balkans, sur les crêtes montagneuses de Monastir. Le pinard doit y arriver et y parvient quelles que soient les difficultés et les distances16.

Un jargon nouveau vit jour pour désigner les rations. Un 75, était un canon ; un 105, une chopine ; un 120 court, un litre de vin pur et un 120 long, un litre de vin additionné d’eau. Car les habitudes de trafiquer le vin ne s’étaient pas perdues, il était souvent mouillé, mais systématiquement bromuré et droguassé17.

La pause pinard

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Il vaut mieux trinquer comme ça que comme les Boches

120px-Charles_L%C3%A9andre

Ils n’en ont pas en Germanie

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Le pinard des frères d’armes

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Oh, ce n’est rien, mon lieutenant, le pinard est sauf

À tel point que cela laissa des traces dans les mémoires. Au cours de l’automne 1939, pendant la drôle de guerre, la rumeur se répandit que du bromure était ajouté dans le vin du soldat18. On montra du doigt l’Œuvre du vin chaud, fondée par Édouard Barthe. Cette initiative avait été parrainée à la gare de l’Est, le 23 novembre 1939, par Henri Queuille, ministre de l’Agriculture. Mais en réalité le vin distribué avait été coupé d’eau19.

Le pinard cocardier

Pour toute l’armée, du simple poilu au haut commandement, « Le père Pinard est un père la victoire ». Non seulement il a vaincu le schnaps, fait vider « leur Verdun trait » aux Allemands, mais « il a fait triompher le chaud soleil du Midi sur les froides brumes germaniques », comme le proclama L’Écho des tranchées, en novembre 1918. Sentiment qui fut aussi celui de Guillaume Apollinaire qui, du front, écrivit dans un poème qu’il adresse À l’Italie « J’ai comme toi, pour me réconforter le quart de pinard qui met tant de différences entre nous et les boches3,20 ». Pourtant, derrière son ton cocardier et germanophobe, cette poésie s’ouvre « à une forme de désespérance, qui est d’ailleurs repérable d’un bout à l’autre de Calligrammes10 ».

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Partition de Vive le Pinard

Des séries entières de cartes postales et maintes chansons glorifièrent le pinard et en firent un personnage mythique. Le bon Père Pinard, était le réconfort du soldat, le grand saint Pinard devint la patron des poilus et il y eut même un saint Poilu que l’on invoquait par peur de manquer de vin3.

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Aquarelle sur carte postale : la marchande de pinard
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Nombre de poésies de la Première Guerre mondiale ont partagé cette même thématique du vin10. Pour chanter ses vertus et rajouter à sa gloire Max Leclerc composa l’Ode au pinard tandis que Théodore Botrel fit de Rosalie et Comme son vin, son œil pétille des hymnes glorifiant la boisson nationale. Louis Bousquet, originaire du Languedoc, composa La Madelon, puis, avec Georges Picquet pour la musique, il popularisa Vive le pinard3, une marche militaire qui fut créée par Bach lorsqu’il était au 140e de ligne21,22.

Issu de la poésie populaire, Louis Bousquet était marchand de vélos à Paris, Vive le Pinard, soutient pourtant la comparaison avec Le vigneron champenois, de facture avant-gardiste, poème dû à la plume d’un professionnel, Guillaume Apollinaire, alors artilleur du 38e régiment d’artillerie10.

Pour Bousquet, le pinard de l’Intendance n’a aucune parenté avec le vin « transparent et vermeil » chanté par l’académicien Richepin. Le pinard, c’est de la vinasse, un vin de fort mauvaise qualité, dont le seul avantage est de réchauffer et ravigoter le poilu10.

Mais comme le constate Olivier Parenteau, « ce vin de guerre ne rend pas belliqueux, il ne lie pas les soldats à la patrie et ne sert pas à diminuer l’ennemi : il apparaît davantage comme une béquille du combattant, lui permettant de remplir son devoir dans l’adversité ». Dans son écriture Louis Bousquet joue sur deux fronts à la fois, il lance un message patriotique sans que celui-ci ne sombre dans le « bourrage de crâne » qui répugnait tant aux soldats du front10.

Le vigneron champenois est partie prenante de la littérature de témoignage très prisée à l’arrière, une littérature qu’aucun éditeur ne se refusait de publier10.

Maître de son art, Apollinaire se permet dans un premier temps de comparer, tout en les différenciant, les termes militaires (artillerie, écu, obus) et ceux de la viticulture (bouteille, ceps). Puis il entremêle ces deux thèmes. La bouteille de champagne devient l’obus, les soldats des ceps de vigne10. Ce faisant, il souligne surtout que pendant cette guerre, « la disproportion se révèle écrasante entre les moyens de tuer et les moyens de se protéger : échapper à la mort devient une simple question de chance23 ».

Force est de constater que pinard et champagne sont de ces vins de guerre qui ne se laissent pas boire cul sec. « Ils sont versés dans des vers poreux, qui s’emparent des discours environnants, mais qui composent et dialoguent avec eux de manière à autoriser l’équivoque, le doute et la duplicité10 ».

Après l’Armistice du 11 novembre 1918, La Madelon de la victoire, sur des paroles de Lucien Boyer et une musique de Charles Borel-Clerc, devint la chanson culte du répertoire de Suzanne Valroger et de Maurice Chevalier3.

Dans ce type de poésie célébrant l’épopée pinardière, la dénonciation du carnage n’est pas de mise. Seuls Pierre-Jean Jouve, Charles Vildrac et Georges Duhamel, qualifiés de poètes pacifistes, prirent assez de recul pour rester humanistes et baser leurs œuvres sur « l’aveu d’une souffrance inguérissable, d’un désespoir sans borne, où souffle la révolte de celui qui ne peut pas accepter le crime10 ».

Le pinard et l’unité nationale

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Le vin de la revanche
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Numéro spécial sur Le Pinard, en 1933

Depuis le début du XIXe siècle, un des plus importants facteurs permettant de comprendre l’importance du vin dans l’imaginaire national est que celui-ci participait à une « mythologie identitaire » depuis le tout premier conflit franco-allemand24. Déjà, en 1815, Pierre-Jean de Béranger intimait l’ordre aux « buveurs de Germanie » de déguerpir avant qu’ils n’aient « avalé tout notre vin ». Dans la même optique, au début du XXe siècle, Maurice Barrès, expliquait que les vignobles d’Alsace-Lorraine, situés à la frontière de la barbarie, était la preuve de l’appartenance de ces deux provinces à la civilisation gréco-latine25. Cette conception de la France, pays du vin, lors du déclenchement des hostilités, a regermé sur un terreau favorable, au nom de la revanche que les « fils de la République » allaient prendre sur le Rhin allemand10.

Pour la plus grande partie de cette génération, la Grande Guerre, en dépit du nombre de ses victimes, fut perçue comme une croisade permettant à la France de triompher de la barbarie germanique10. Dans la presse, des voix s’élevèrent (hommes politiques, éditorialistes) pour demander que le pinard « soit cité à l’ordre de la Nation pour avoir concouru, à sa manière, à la victoire ». Il n’y eut pas de suite, mais force est de constater que la Première Guerre mondiale acheva finalement les mutations qu’avait initiées le chemin de fer. Si le rail avait nationalisé le vin en le transportant dans toute la France, les tranchées l’étatisèrent et le popularisèrent à travers les poilus3.

Les soldats mobilisés originaires de toutes les anciennes provinces où l’on s’exprimait encore quotidiennement en patois ou en langue régionale devinrent des prosélytes de la langue française en rentrant au pays. De la même façon tous ceux venus de l’Ouest et du Nord de la France restèrent des consommateurs réguliers. Depuis la fin de la Grande Guerre, le vin est considéré un facteur de l’unité nationale au même titre que la langue française3.

L’alcoolisme d’après-guerre

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Les méfaits de l’alcoolisme sur un panneau scolaire après 1918
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Lutte contre l’alcoolisme avec appel aux femmes, épouses et mères de famille
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La consommation massive de vin fit qu’une réalité moins glorieuse vit le jour dans l’armée française où « l’alcoolisation des troupes fut de grande ampleur26 ». La consommation du pinard réjouit moins les autorités militaires qu’elle ne les inquiéta27. Après 1918, il y eut à nouveau surproduction du vignoble. Elle fut palliée, en partie, par une augmentation de la consommation de vin8. Le pic de la consommation par habitant de vin fut atteint durant les années 19303. Celui-ci perdura jusqu’à juin 1940, où les restrictions imposèrent une abstinence nationale8.

En 1915, l’Académie nationale de médecine définissait les normes de consommation de vin autour de 50 à 75 centilitres par repas. La guerre finie, toute une série de campagnes antialcooliques se développa. Elles firent appel au patriotisme et y associèrent le spectre de l’envahisseur au casque à pointe. Un nouveau front s’ouvrit et cette fois ce furent les femmes, épouses et mères de famille, qui défendirent la patrie en danger d’alcoolisme. Elles menèrent ce combat au côté des « hussards noirs de la république », les instituteurs qui, dans leurs cours de morale, sensibilisaient leurs élèves au fléau de l’alcoolisme28.

Notes et références

  1. a, b et c D’où vient le mot pinard ? [archive]
  2. a, b et c Origine et usage du mot pinard [archive]
  3. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j et k Le Père Pinard était sur le front, document ONIVINS [archive]
  4. a et b Le Roy Ladurie, p 65
  5. ↑ René Castillon, 19 juin 1907, sur le site de La Vie [archive]
  6. ↑ Éphéméride du 8 au 14 août [archive]
  7. ↑ La révolte des vignerons de 1907 sur le site emilezola.fr [archive]
  8. a, b, c, d et e Le vin sur la scène de l’Histoire, par Amancio Tenaguillo y Cortázar, 14/18 – Le Père Pinard ou le vin des Poilus [archive]
  9. ↑ Antoine Prost et Jay Winter, Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie, Paris, Éd. Le Seuil, Collection Points / Histoire, 2004, p. 16.
  10. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k et l Olivier Parenteau , Vider son Verdun trait, COnTEXTES, n°6, septembre 2009, mis en ligne le 25 septembre 2009, En ligne, consulté le 26 juin 2011 [archive]
  11. ↑ Théodore Botrel, Rosalie, in Refrains de guerre. 1re série, Les chansons de route (1er janvier – 31 août 1915), Paris, Éd. Payot, 1915, p. 97.
  12. ↑ Max Leclerc, Ode au Pinard [1915], in Gilbert Garrier, Histoire sociale et culturelle du vin, Paris, Éd. Bordas, 1995, p. 273.
  13. ↑ Jean Richepin, Aux Latins. Poèmes durant la guerre (1914-1918), Paris, Éd. Charpentier, 1926, p. 207.
  14. ↑ Henri Margot, Le Pinard in Léon Douarche, Le Vin. Extraits et fragments des auteurs français du XVIe au XXe siècle, Paris, Librairie Félix Alcan, 1930, p. 142.
  15. ↑ Du pinard à l’alcoolisme Documents [archive]
  16. a, b, c, d, e, f, g et h Gaston Phélip, Le vin du soldat, revue Le Pays de France N° 160, 8 novembre 1917 en ligne [archive]
  17. ↑ Le pinard du soldat, Revue des œnologues n°83, juillet 1998 [archive]
  18. ↑ Patrick Buisson, 1940-1945. Années érotiques. Vichy ou les infortunes de la vertu, Éd. Albin Michel, Paris, 2008, (ISBN 978-2-226-18394-1), p. 20.
  19. ↑ Patrick Buisson, op. cit., p. 21.
  20. ↑ Guillaume Apollinaire, À l’Italie in Calligrammes. Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1918), Paris, Éd. Gallimard, 1966, p. 142.
  21. ↑ Chanson : Le Pinard [archive]
  22. ↑ Chanson : Vive le Pinard [archive]
  23. ↑ Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, 14-18, retrouver la guerre, op. cit., p. 38.
  24. ↑ Gilbert Garrier, Histoire sociale et culturelle du vin, Paris, Éd. Bordas, 1995, p. 267.
  25. ↑ Gilbert Garrier, Histoire sociale et culturelle du vin, op. cit., p. 267.
  26. ↑ Frédéric Rousseau, La Guerre censurée. Une histoire des combattants européens de 14-18, Paris, Éd. Le Seuil, Collection Points / Histoire, 2003, p. 194.
  27. ↑ François Cochet, Survivre au front 1914-1918. Les Poilus entre contrainte et consentement, Paris, 14-18 Éditions, 2005.
  28. ↑ Du pinard à l’alcoolisme [archive]

 

 

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