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10 novembre 2013

9e Régiment de Dragons

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HISTORIQUE SUCCINCT
du 9e Régiment de Dragons
(par le Lieutenant colonel (H) Henri Azema)

http://cavaliers.blindes.free.fr/rgtdissous/9dragonsh.html

Levé le 14 septembre 1673 à partir des dragons de gentilshommes (Danjeau) par le Marquis Charles Paul de Beauffremont il prend le nom de régiment de Beauffremont-Dragons qu’il conservera jusqu’en 1685. Racheté en 1696 il devient Payrac-Dragons, du nom de son nouveau propriétaire. En 1699, repris par une branche des Beauffremont il prend le nom de Listenois-Dragons avant de devenir en 1773 Lorraine-Dragons.
Sous l’Ancien régime:
Sous les anciennes dénominations de la royauté, le régiment participe aux guerres de Hollande (1673-1678), contre la ligue d’Augsbourg (1688-1697), de la succession d’Espagne (1701-1713), de la guerre de succession de Pologne (1733-1735), d’Autriche (1740-1748), à la guerre de Sept Ans (1756-1763).
Après la révolution, en 1791, le régiment prend le nom de « 9e régiment de dragons ».

Les guerres de la révolution et de l’Empire:

   1791: Le régiment, après les massacre de la « Glacière », est envoyé à Avignon le 16 octobre pour rétablir l’ordre.
   1793: En compte à l’armée des Alpes, le 9e dragons positionné à Vienne est dirigé Lyon le 9 août où il participe au siège de la ville tenue par des dissidents fédéralistes. Après la chute de la ville, le régiment quitte le quartier Varin et réintègre l’armée de Kellermann mi-octobre 1793.
   1794-96: Il est à l’armée d’Italie de Buonaparte. Il combat à Mondovi le 21 avril 1796, ce sera ensuite Calderio, le Passage du Mincio puis, Arcole le 16 novembre 1796 où il favorise la prise du pont sur l’Alpone en prenant à revers les troupes autrichiennes.
   1797: Il participe, le 14 mars, à la bataille du Tagliamento puis au siège de Mantoue qui capitule le 31 juillet.
   1799: Le 26 mars, le 9e dragons combat à Véderio au sein de l’armée Suchet, subit un échec et est fait prisonnier. Partiellement libéré 4 mois après, les restes du 9e dragons avec son colonel rentrent en France et se reconstitue à Paris.
   Le 10 novembre 1799, le régiment sous les ordres du colonel Sebastiani est une des 3 unités qui participe au coup d’état du 18 brumaire.
   1800: Le 9e dragons fait partie de l’Armée de réserve de Dijon créée par décret en date du 8 mars pour renforcer l’armée de Masséna en difficulté en Italie. Il est à Seurre le 5 avril avant de s’installer fin avril à Saint-Jean-de-Losne. Il est avec le 8e dragons à la brigade Rivaud.
   Le 5 mai, la division de cavalerie qui comprend le 11e hussards, le 15e chasseurs, le 3 e de cavalerie et le 9e dragons fait mouvement sur Genève par Bourg, Nantua Carouge; le régiment se positionne le 14 mai à Nyons. Après la passage du col du Gand-Saint-Bernard, mené par le 1er consul Buonaparte il combat contre les autrichiens à Montebello le 9 juin . A l’armée Kellermann, 2e brigade Champeaux, il est engagé à Marengo le 14 juin où il repousse de nombreuses attaques et où ses charges forcent la victoire un moment indécise.
   1801: Le 12 juin, il combat en Toscane et se fait remarquer à Castel-Franco.
   1803: En prévision d’une action sur l’Angleterre les forces françaises se rassemblent. Les 1er, 3e, 8e et 9e dragons sont stationnés dès le 14 juin au camp de Compiègne.
   1804: Le régiment aux ordres du colonel Maupetit stationne, pour les 1er et 2e escadrons à Pont-Sainte-Maxence, l’escadron de dépôt, les 3e et 4e escadrons à Versailles.
   1805: Le 9e dragons est à la Grande Armée, à la 3e division de cavalerie il fait partie de la 1e brigade de dragons avec les 5e, 8e dragons du général Boyer. Le 27 août, il reçoit ordre de marcher sur l’Allemagne. Après avoir franchi le Rhin, il combat victorieusement le 8 octobre contre les autrichiens à Wertingen puis s’illustre à Austerlitz le 2 décembre.
   1806: Durant la campagne de Prusse, il combat à Iéna le 14 octobre puis participe le 26 octobre à la prise du village de Zehdenick, après une charge de cavalerie menée par Murat.
   1807: En campagne en Pologne, le 9e dragons, aux ordres du colonel Girardin, est engagé le 3 février à Jonkowo, le 6 à Hoff puis à Eylau le 8 février où le 9e dragons et les escadrons de Murat chargent à plusieurs reprises pour dégager l’infanterie et forcer les russes à une nouvelle retraite. Ce sera ensuite Friedland le 14 juin et Koenigsberg où il entre le 16 juin 1807.
   Les nombreux combats des guerres de la révolution et de l’Empire valent au régiment d’inscrire sur son étendard les noms de
    »Arcole 1796″ – « Marengo 1800″ – « Austerlitz 1805″- « Eylau 1807″.
   1808: Dirigé sur l’Espagne le régiment combat à Burgos le 7 novembre 1809.
   1809: Le 9e dragons est engagé à Talavera-de-la-Reina les 27 et 28 juillet et le 19 novembre à Occana.
   1810: Il participe au siège de Cadix en avril puis à la bataille de Busaco le 28 novembre.
   1811: En prévision de la campagne de Russie, l’Empereur réorganise l’Armée; le 9e régiment de dragons change d’appellation et devient le 4e régiment de lanciers.
   1812: Sous cette nouvelle dénomination le régiment se distinguera en 1812 lors de la campagne de Russie à la Moskova, Mojaisk et Winkowo.
   1813: Durant la campagne d’Allemagne il est à Leipzig et Hanau.
   1814: Il participe aux combats Champaubert et Vauchamps lors de la campagne de France.
   Après l’abdication de l’Empereur le régiment prend l’appellation de régiment de Lanciers de Monsieur titre qu’il ne conservera que dix mois.
   1815: Les cent jours:
   Le 1er mars 1815 Napoléon quitte l’île d’Elbe. Le 20 mars il entre dans la capitale. Mais les alliés reprennent les hostilités et très vite il faut réorganiser l’armée. Le 9e régiment de dragons retrouve son nom mais une ambigüité subsiste car c’est sous le nom de 4e lanciers qu’il combattra à Waterloo.
   En 1815 à bataille de Waterloo, sous le commandement du Colonel Brio, le régiment (4e lanciers) anéanti les dragons anglais du général Ponsonby, tué par le Maréchal-des-logis Orban, qui sauve également le drapeau du 45e de ligne.

Restauration:
Fin Juin 1815, peu après la seconde abdication de l’Empereur, le régiment est dissous. Les hommes sont transférés au régiment de chasseurs de Vendée qui deviendra 10e dragons en 1825.

   1816-24: Sous la IIe restauration, recréé sous le nom des dragons de la Saône, il participe en 1823 à l’expédition d’Espagne. Sous les ordres du colonel Vilatte et combat avec succès à San-Juan-Del-Puerto.
   1825: Après la dissolution des « Dragons de la Saône » le régiment retrouve son appellation de 9e régiment de dragons. Il ne gardera cette dénomination que trois mois et deviendra le 1er janvier 1826 « 9e régiment de cuirassiers ». A la même date, le 21e régiment de chasseurs à cheval dissous, prend le nom de « 9e régiment de dragon » et reste en garnison à Epernay.
   1826: Le 1er janvier il devient le 9e régiment de cuirassiers, le 21e régiment de chasseurs perdant son nom, constitue le 9e régiment de dragons actuel. Il est à cette date en garnison à Epernay.

La guerre de 1870:

   Le 1er août, le 9e dragons est en compte à l’armée du Rhin du général Barrail. Il est commandé par le colonel Reboul, et fait partie, avec le 1er dragons, de la 1èrebrigade.
   Le 16 août, il se distingue à la bataille de Rezonville (Division Forton); le régiment surpris par une attaque prussienne, se débande avant de se reformer et de s’illustrer en chargeant la brigade Bredoww.
   Après la capitulation de l’Empereur Napoléon III à Sedan le 2 Septembre, il retrouve sa garnison d’Epernay. Il restera en champagne jusqu’en 1914 avec un intermède en 1896 à Lunéville.

La guerre 1914–1918:

   Le 9e régiment de dragons, en garnison à Epernay, appartient à la 7e brigade de dragons, 1er corps de cavalerie (Général Sordet), 5e division (avec le 29e dragons), Ve armée, pour une période s’étalant du mois d’août au mois de novembre 1918.
   Il est composé de quatre escadrons.
   1914:
   Le 31 juillet, le régiment est placé en couverture à Boulzicourt dans les Ardennes jusqu’au 4 août, puis il est envoyé en opérations dans les Ardennes belges/ Martelange, Bastogne, Huy, Hotton, sur la frontière luxembourgeoise, face aux escadrons de hulans. Il participe ensuite à la retraite générale de la Marne et de la Somme du 23 au 27 août 1914. Transporté par VF à Nantueil le Houdain le 12 septembre, il participe à la bataille de l’Ourcq , patrouille sur les arrières ennemis en forêt de Compiègne et Villers Cotteret, puis est engagé à Templeux le 15 et Bohain le 16 septembre.
   La course à la mer:
   Engagé dans la bataille Picardie : il combat à Nurlu le 23, Péronne le 25, puis glissant en Artois ce sera les combats de Noyelles le 28 et de Lens le 4 octobre. La bataille des Flandres le voit combattre du 7 au 9 novembre à Lestrem, Gorgues, Vieille Capelle, Ypres avant d’être engagé sur l’Yser à partir du 17 puis à Steenstraate, Boesinghe, Langemarck.
   Retiré du front il s’installe en réserve vers Hertzeele le 9 novembre 1914 avant d’être placé en repos du 13 décembre au 5 février 1915 à Wermhoult.
   1915:
   Le 7 février, le régiment fait mouvement sur Auxi le Château pour une période de repos et d’instruction. En mai des éléments à pied sont employés dans les tranchées à Wailly et Perles au Bou.
   Du 4 au 29 août, il fait mouvement sur Avesne le Comte; non engagé il retourne à Auxi le Château où il est aux tranchées à Notre-Dame-de-Lorette et Neuville-Saint-Waast.
   Le 21 septembre par VF le régiment fait mouvement vers Sézanne où il est en repos avant de rejoindre la région de Chalons où il est engagé le 2 octobre à Souain.
   Le 23 octobre, placé en repos à Esternay il retourne aux tranchées le 17 juillet à la ferme des Marquises.
   1916:
   Retiré du front et transporté par VF dans le secteur de Lunéville, il est placé dans le secteur situé entre Embermenil et la Saône.
   1917:
   Placé en couverture sur la frontière Suisse, il rejoint le camp du Valdahon en janvier 1917 jusqu’en avril puis, celui de Villersexel. Il retrouve les tranchées de Coucy-le-Château, d’avril 1917 à mars 1918.
   1918:
   Pendant la grande offensive allemande de 1918 et la contre-offensive française et alliée, le régiment est en position sur la Somme, à Roye et Montdidier du 26 mars au 27 mai. Retiré du front il se reconstitue à Montmirail du 6 juin au 2 juillet. A partir du 15 juillet il est engagé dans la région d’Epernay reprend Montvoisin et Oeuilly les 17 et 18 juillet.
   Retiré du front le 22 juillet, il est déplacé en Argonne le 21 septembre 1918. Le 22 octobre il est positionné à Vitry le François. C’est à Gondrecourt que l’armistice le trouve le 11 Novembre 1918.
   Les noms de « L’Yser 1914″ – « L’Avre 1918″ – « Reims 1918″ viendront s’ajouter à l’étendard.

Guerre 1939–1945:

   1939:
   A la déclaration de guerre le régiment est dissous à Epernay. Il donne naissance le 23 août 1939 à deux groupes de reconnaissance d’infanterie: le 3e et 92e GRDI et un groupe de reconnaissance de corps d’armée: la 10e GRCA.
   1944:
   Il est recréé à partir des éléments de la résistance (Le 5eescadron entre autres est constitué de volontaires du maquis des Chênes de la Marne); il se nomme alors « 9e régiment de dragons FFI » et participe à la protection des arrières alliés en décembre 1944 dans la région de Soissons, lors de l’offensive de Von Rundstedt dans les Ardennes.
   Existant de fait dans le soissonnais il est de droit reconstitué à Paris le 1er janvier 1945.
   1945:
   Le 16 janvier, du 3e escadron FFI nait le 1er escadron. Dirigé sur Tarbes, il s’installe au Quartier Larrey. Ayant reçu des renforts en personnel après le 8 mai, il se prépare à un départ pour l’Indochine et devient « Régiment de Marche de Chars de la 2e D.B. ». Il est commandé par le lieutenant-colonel Divary.

L’Indochine:
Le régiment embarque le 10 octobre 1945 sur le paquebot « l’Oronte » à Marseille et débarque à Saigon le 3 novembre 1945 sous le nom de « Régiment de marche du 9e dragons ».
Il combat dans la province de Tay-Ninh au nord-ouest de Saigon près de la frontière du Cambodge et a quelques accrochages avec le Viet-Minh à Go Dau HA entre Saigon et Tay-Ninh.
Le 1er avril 1946, il fait partie de la 1ère brigade d’Extrême-Orient et devient « Groupement d’unités d’armes lourdes » (GUAL/BEO) commandé par le lieutenant-colonel Divary.
Le 1eraoût 1946, il est basé au Tonkin où le régiment est une nouvellement fois dissous. Ses personnels sont mutés au 1er régiment de chasseurs à cheval.

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Bauffremont_Dragons_9e_regiment_quartiers_Epernay_1914_.jpg ‎(500 × 319 pixels, file size: 33 KB, MIME type: image/jpeg)
Français : Quartiers du 9e regiment de dragons à Epernay en 1914. Le nom de tradition de ce régiment est Bauffremont Dragons.

source texte : http://cavaliers.blindes.free.fr/rgtdissous/9dragonsh.html
source image : wikipedia

http://i14.servimg.com/u/f14/17/85/94/04/th/fleche26.gif

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http://military-photos.com/9drag.htm

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http://military-photos.com/9drag.htm

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http://military-photos.com/9drag.htm

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Historique du 9e régiment de dragons depuis son entrée en campagne,


le 1er août 1914, jusqu’au 11 novembre 1918,


date de la signature de l’armistice ,


rédigé par M. le lieutenant-colonel Picaud

http://i14.servimg.com/u/f14/17/85/94/04/th/fleche26.gif

a lire intégralement et télécharger sur

http://fr.calameo.com/read/0021527569c3c430aef13

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Titre : Historique du 9e régiment de dragons depuis son entrée en campagne, le 1er août 1914, jusqu’au 11 novembre 1918, date de la signature de l’armistice , rédigé par M. le lieutenant-colonel Picaud
Auteur : Picaud, Lieutenant-Colonel
Éditeur : H. Charles-Lavauzelle (Paris)
Provenance : bnf.fr

 

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25 août 2013

La Campagne de Tunisie vue par le Général Ambrosio

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

La Campagne de Tunisie dans la presse 

Campagne de Tunisie 

Journal des débats politiques et littéraires 1943/05/17 (Numéro 1028).

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Vittorio Ambrosio

Vittorio Ambrosio (Turin, 1879 – 1959) est un général italien qui servit durant la guerre italo-turque, la Première et la Seconde Guerre mondiale. Durant ce dernier conflit, il joua un rôle dans la chute de Mussolini et le renoncement de l’Alliance avec l’Allemagne.

Avant la Seconde Guerre mondiale

Vittorio Ambrosio commença sa carrière militaire en 1896 en intégrant l’école militaire de Modène ; au début du xxe siècle, il fut nommé officier de cavalerie. Durant la guerre Tripolitaine, qui dura jusqu’en 1912, il servit avec le rang de Tenente (Premier lieutenant) dans le régiment Cavaleggeri di Lucca. Pendant la Première Guerre mondiale, il servit comme officier de division et fut promu après la guerre comme Commandant de la Seconde armée, qui été placée à la frontière yougoslave en 1939.

Pendant la Seconde Guerre mondiale

Ambrosio mena l’action des forces italiennes en Yougoslavie en 1941. En janvier 1942, il fut promu chef d’état-major puis plus tard, chef d’état-major des forces armées en février 1943.

Comme chef d’état-major, il planifia le retour des troupes italiennes d’Ukraine et des Balkans. En mai 1943, après les pertes désastreuses à Tunis et l’invasion de la Sicile par les Alliés, Ambrosio essaya de convaincre Mussolini de sortir l’Italie de la guerre et de se séparer de l’Allemagne. Quand Mussolini devint incapable de s’opposer à Hitler, Ambrosio contribua à ce qu’il soit démis. Après que Mussolini fut écarté du pouvoir en juillet, Ambrosio remplaça Ugo Cavallero et servit sous le gouvernement militaire de Pietro Badoglio comme chef du commandement suprême (Comando Supremo). En septembre, Ambrosio aida la négociation d’un armistice avec les Alliés. Les négociations durèrent plus longtemps qu’attendues et permirent aux Allemands d’occuper la plupart de l’Italie.

Ambrosio fut finalement rétrogradé comme inspecteur général de l’armée par Badoglio en novembre 1943 sur l’insistance des Alliés qui ne lui faisait pas confiance.

 

sources : BNF et wikipedia

 

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 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale

La Campagne de Tunisie dans la presse 

Campagne de Tunisie 

26 avril 2013

L’amiral Émile Lacroix

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Ceux que l’on maudirait !

 Une histoire : Bizerte et la France

L’amiral Émile Lacroix
(1883-1949)

Auteur
Christophe Lacroix 
Institut Pierre-Renouvin, Université de Paris 1.

Pour une meilleure lecture je vous invite à télécharger ce document qui vous permettra de lire l’article tout en vous référant aux :

 notes L’Amiral Emile Lacroix-www cairn info

RÉSUMÉ
Né en 1883, dans les Côtes-du-Nord, l’amiral Émile Lacroix est le fils d’un gendarme. Entré à l’École navale en 1900, il fait une carrière maritime. En 1939, contre-amiral, il commande les contre-torpilleurs de l’escadre de l’Atlantique. Son navire est gravement touché à Mers el-Kébir. Promu vice-amiral et commandant de la 3e escadre à Toulon, avec autorité tactique sur la 4e escadre, il est envoyé le 21 septembre 1940 à Dakar pour prendre la tête de la Force Y, où il combat à nouveau les Britanniques. Vice-amiral d’escadre en mars 1941, il commande la 1re escadre des croiseurs à Toulon, second de l’amiral de Laborde. C’est à ce poste qu’il donne l’ordre de sabotage de ses navires. Retiré à Paris, il n’est pas touché par l’épuration et meurt le 1er août 1949.

• Aux origines de l’amiral
• L’aéronavale
• La 2e Escadre légère, la guerre et Mers el-Kébir
• Le commandement de l’Escadre de l’Armistice
• Dakar
• Toulon et le sabordage
• Le marin devient éléphant37, ou l’exil au milieu de la société

Quel parcours plus emblématique du destin tragique de la marine française durant la Seconde Guerre mondiale que celui de l’amiral Lacroix ? Emblématique au point d’avoir vécu comme siens les principaux drames endurés par la plus belle Marine depuis la fin du XVIIIe siècle : avec son navire-amiral, le Mogador, blessé à mort à Mers el-Kébir ; la réponse au défi britannique et à la nécessité de protection de l’Empire français face aux prétentions gaullistes avec le commandement en chef à Dakar ; et enfin le sabordage de ses navires à Toulon, le 27 novembre 1942. Emblématique aussi par son parcours à la fois classique, par son adhésion au gouvernement légal de Vichy et à sa politique, par sa conception intransigeante de la discipline, son amitié avec le chef de la Marine et dauphin du maréchal Pétain, l’amiral Darlan, et atypique, du moins dans les idées reçues, par son origine modeste, son caractère très marin, sa passion pour l’aéronavale, son refus de toute compromission avec les clientèles ou les politiques, son anglophilie, son désir (contenu) de faire appareiller les Forces de Haute Mer à Toulon.
2On l’aura compris, une biographie de l’amiral Lacroix est une invitation à dresser une nouvelle évaluation de l’histoire du corps des officiers de Marine, donc de la Marine en général, du conflit qui vit la disparition provisoire de cette dernière. Point de vue d’autant plus fort qu’il se constitue à partir du parangon d’un marin arrivé au sommet de la hiérarchie, au cœur des événements, à la popularité certaine, mais resté méconnu[1] 

. Mais dans cette même logique, pour bien le comprendre, il ne faut pas l’enfermer dans l’amiral de la Seconde Guerre mondiale, « l’amiral Mers el-Kébir – Dakar – Toulon », et se souvenir qu’il n’aurait pas dû devenir marin.

Aux origines de l’amiral
3Bien que né en Bretagne en 1883, ses origines ne prédisposaient pas Lacroix à embrasser la carrière d’officier de la Royale. Son grand-père, mort avant la naissance de son fils, était cultivateur à Valempoulières, situé dans les moyennes montagnes jurassiennes. Hauteurs qu’a quittées Jean-Pierre Lacroix, le père de l’amiral, pour ne plus y revenir, en s’installant dans les Côtes-du-Nord, après sept années de conscription dans la cavalerie impériale, lorsqu’on lui a proposé un emploi dans la gendarmerie à cheval, à Bégard. C’est dans ce petit village de l’intérieur des terres qu’il rencontre sa femme et installe les Lacroix dans un environnement bretonnant, simple et paysan.
4Émile Lacroix, après avoir perdu son père à l’âge de 10 ans, est pris en charge par le mari de sa sœur, Louis Le Razavet, qui lui fait découvrir, à l’occasion de vacances chez un cousin, la mer qui devient sa passion. Au point que le jeune homme profitera désormais de chaque congé pour la rejoindre, effectuant seul à pied les 25 km séparant Bégard de la ferme familiale des Le Razavet. L’adolescent sait tôt sa vocation : être marin.
5Ses brillants résultats lui permettent d’envisager la carrière d’officier de Marine. Après avoir fait sa scolarité au lycée public de Saint-Brieuc, il intègre la Flotte[2] 
de Brest, bien que son directeur ait tenté de lui faire préparer Polytechnique, ce qui lui a valu cette réponse ferme, pour 15 ans : « J’ai décidé d’être marin. Si je ne suis pas capable de devenir officier, j’en saurai toujours assez pour être matelot. »
6Après deux années de scolarité, Lacroix intègre, à la 30e place sur 101, l’École navale, sur le Borda (résumé à lui tout seul de la « vieille Marine » qui imprègne encore l’institution de la Royale à cette époque)[3] 
Cette École navale dont l’environnement est encore peu démocratisé et qui se situe entre Fachoda et l’Entente cordiale. Aspects peu anodins au sujet d’un outil de socialisation primaire au pouvoir structurant. Son entrée, permise par la politique méritocratique de la IIIe République, consacre une élévation sociale pour le jeune élève officier, « fils de simple gendarme, boursier et républicain »[4] 
. Ses camarades sont les futurs amiraux Derrien, Moreau, d’Harcourt et Marquis ; ses anciens sont Sablé, Darlan, Muselier, Le Bigot ; ses « fistots » Decoux et Godfroy. On retrouve parmi ceux-ci les principaux acteurs de la Marine du second conflit mondial. Plus particulièrement, Émile Lacroix va se lier d’amitié avec un certain nombre d’entre eux, dont François Darlan, qu’il invite chez lui à Bégard. Ces amis vont constituer le premier groupe dont s’entourera le futur amiral de la Flotte, ce que l’on appellera plus tard les Amis de Darlan, à la différence qu’ils ne lui devront pas leur carrière et qu’ils ne seront véritablement que sur le tard un relais du système Darlan.
7Du point de vue scolaire, l’École navale confirme les efforts d’Émile Lacroix. Il arrive rapidement à la 4e place et échoue au pied du podium, 5e, à cause d’un séjour d’un mois à l’hôpital. Il est durant les deux années premier en anglais. L’École d’application se passe beaucoup moins bien. Il y est sévèrement noté par son commandant, le c. v. Berryer, qui juge son intelligence « plus théorique que pratique » (ce que sa carrière démentira). Ce qui le fait chuter dans le classement et l’empêche d’être affecté, avec les meilleurs ou les mieux aidés, en Extrême-Orient. L’aspirant Lacroix embarque, en 1903, dans l’océan Indien, jusqu’en 1907, puis en Méditerranée. Il retrouve la Bretagne en 1909, comme second d’un torpilleur. En 1911, il passe une année de croisière le long des côtes américaines avec le vieux croiseur d’Estrées, affectation très maritime. Durant toute cette période où un officier prépare son premier commandement, l’enseigne de vaisseau ne fait, curieusement, pas de spécialité. Ce qui lui permettra d’avoir une carrière plus ouverte que l’ordinaire des officiers.

8En 1912, la campagne du Maroc lui offre la première occasion de se distinguer. Sur le croiseur Friant, puis sur le Du Chayla, il est ensuite détaché au port de Méhédiya, qui joue un rôle important dans le ravitaillement de Fez par la rivière du Sébou. Enfin, il est envoyé sur le croiseur Cassard, navire du commandant de la Division navale du Maroc, le c. v. Simon. En juillet 1913, il prend Forti, au nord d’Agadir. Cette action lui vaut la Légion d’honneur et la promotion au grade de lieutenant de vaisseau. Remarqué par Simon, il devient son adjoint de division, l’équivalent, pour une division, de chef d’état-major. En janvier 1914, il reçoit des félicitations du ministre pour son travail sur la prévision de la houle au Maroc et pour son étude sur les ports du même pays.
9En 1915, il obtient son premier commandement, une escadrille de chalutiers de l’Océan, qu’il est aussi chargé de mettre en état afin de les rendre aptes à la lutte anti-sous-marine dans la Manche. En 1916, il prend le commandement de la Somme, un chalutier, dans les Patrouilles de la Méditerranée orientale. Lacroix se distingue au point de recevoir cette note flatteuse du commandant des Patrouilles Fatou : « Malgré la concurrence de nombreux et excellents collègues, il s’est mis tout à fait en vedette dans la division des patrouilles, par son entrain et son mordant. Cet officier n’est heureux que quand il agit[5] et ses chefs partagent ce sentiment de satisfaction, car ils savent qu’il n’est pas une mission, pas une action de guerre qui puisse être mise entre de meilleures mains que les siennes. » En 1917, il est nommé adjoint à la base de Patrouilles de Patras et de Corinthe, avant de gagner au même poste la base de Corfou (base très importante, car point de ravitaillement des navires assurant le blocus de l’Autriche en Adriatique et point de passage de toutes les troupes rejoignant le front oriental). Ces fonctions lui valent cinq témoignages de satisfaction.

10En novembre 1918, à Bougie, en Algérie, un ami du Borda lui fait rencontrer sa future femme, Blanche Chichillianne, divorcée. Ils se marient en août de l’année suivante et Pierre (prénommé ainsi comme tous les aînés Lacroix) naît en mars 1920 à Toulon.
11En mai 1919, il est nommé capitaine de corvette et commandant de l’aviso Toul. Peu de temps après les mutineries, il est envoyé en Crimée, où il doit notamment participer à l’évacuation des troupes blanches, ce qui lui vaut des félicitations du ministre. En février 1921, il engage près d’Anapa, « faisant preuve de belles qualités militaires et de décision et de vigueur » dit la citation, le combat avec un bâtiment bolchevique qui l’avait attaqué inopinément. Il méritera durant cette campagne quatre citations.
12Après le combat d’Anapa, le Toul est en gardiennage et Lacroix est désigné pour prendre le commandement de l’aviso Du Couëdic. Mais il ne reste pas longtemps sur ce navire, lui aussi en carénage, et part à Cherbourg prendre le commandement du torpilleur Chastang. À ce poste, il s’occupe de la remise en état des torpilleurs livrés par l’Allemagne.
13Mais la Marine subit une grave crise après la guerre. De nombreux officiers doivent rester à terre, faute de pouvoir servir en mer. De bonnes appréciations lui permettent d’embarquer, mais il doit demander, pour continuer, à être maintenu comme commandant en second seulement sur le même Chastang. Cette attitude lui vaut d’être bien vu du commandant de la 2e flottille de torpilleurs, qui en fait son adjoint, sur leMécanicien Principal Lestin. Après un commandement en mer ininterrompu depuis la fin de la guerre, le capitaine de frégate Lacroix, depuis juin 1923, est obligé de travailler à la recherche d’une affectation intéressante à terre. La vacance du poste de sous-directeur du port de Brest l’amène à intervenir auprès du directeur Bréart de Boisanger, Breton franc à la brillante carrière de marin, à la Noël[6]

Cet exemple traduit la crise traversée par le métier d’officier de Marine au début des années 1920, lorsque la Marine doit accepter de se sacrifier au profit de l’Armée et de l’arme nouvelle de l’Air, prioritaires.

L’aéronavale
14Mais pour Lacroix cette période est davantage marquée par la perte de son second fils, Jacques, né le jour de Noël 1921 et mort le jour de Noël suivant. L’homme, sensible, n’arrive pas à s’en remettre (jusqu’à appeler sa fille Jacqueline et ne pas oublier Jacques dans son testament)[7] . Si les notes ne font pas apparaître une baisse de la qualité de son service (il reçoit en décembre 1923 un nouveau témoignage de satisfaction pour le concours d’honneur des torpilleurs), la famille Lacroix a suffisamment ressenti cette épreuve pour prêter à Darlan une tentative de remotivation, grâce à un nouveau centre d’intérêt : l’aéronavale[8] 

15Si l’on ne peut exactement expliquer l’origine de ce qui va constituer une de ses grandes passions et occuper le quart de sa carrière, en 1924, il s’intéresse aux essais effectués au sein du port de Brest. Le 1er décembre de la même année, il prend le commandement de l’Aéronautique maritime du 2e arrondissement (celui de Brest) et devient membre de la Commission d’études pratiques de l’aéronautique. En 1925, il crée, en prenant le premier commandement, l’École supérieure de la navigation aérienne. Le c. f. Lacroix reçoit pour cela deux lettres de félicitations du ministre. Enfin, en 1926, il est nommé commandant de l’aviation maritime de la 4e région, à la base aéronavale de Karouba (Bizerte).

16En 1928, souhaitant reprendre la mer, après avoir perdu l’habitude du commandement durant toutes ces années où il s’est occupé de l’aéronavale, il demande à être mis sur la liste des officiers désireux de servir en mer. Il est nommé commandant en second du nouveau croiseur lourd Duquesne. Promu en janvier 1930 capitaine de vaisseau, il devient auditeur au Centre des hautes études navales (CHEN), réservé aux officiers destinés à occuper les hautes fonctions de commandement. Le vice-amiral Bréart de Boisanger, commandant du CHEN depuis peu, qui avait demandé en 1925 que le c. f. Lacroix y entre, n’y est probablement pas étranger. Appréciant Lacroix, il le classe premier de sa promotion pour un commandement. Ainsi, en juillet 1930, celui-ci prend le commandement du récent et beau croiseur de 10 000 t Suffren, dans la 1re Division de croiseurs du contre-amiral Descotte-Genon. Il récupère, avec les deux autres croiseurs de la division, les élèves de l’école d’application, perdue en mer. Si pour le « pacha » le pouvoir de former l’avenir de la Marine constitue une joie réelle, l’expérience est un échec, à cause de la mauvaise volonté des officiers du bord de s’en occuper, en plus du service habituel[9] 

En juin 1931, le c.-a. Darlan succède à Descotte-Génon. En octobre, le Suffren fait partie de la représentation de la France lors des cérémonies du cent cinquantenaire de la bataille de Yorktown, aux États-Unis. Il reçoit à son bord le maréchal Pétain, représentant la France, pour la traversée de l’Atlantique. Cet embarquement laissera d’ailleurs un goût amer à la Marine, Pétain ayant tenu, en bon terrien, des propos désagréables sur un bâtiment incapable d’être constamment prêt à se battre, suite à une avarie qui l’avait immobilisé. Cependant, le c. v. Lacroix n’en gardera pas un mauvais souvenir, au point, plus tard, de faire trôner dans son salon la photographie, autographiée à l’occasion, du vainqueur de Verdun. Cet intermède maritime lui permet d’être absent de l’aéronavale pendant la période la plus vive de l’affrontement avec le ministère de l’Air. Il ne sera donc jamais vraiment inquiété par la menace d’un transfert des personnels entre les ministères.

17En juin 1932, il prend le commandement du porte-avions Béarn. Il retrouve l’aéronavale, mais en tant que commandant d’un navire cette fois-ci. Son service, prévu pour durer une année, est prolongé suite à une demande du v.-a. Dubois, commandant la 1re Escadre, au chef d’état-major général Durand-Viel, car le Béarn a bien progressé sous sa direction et Lacroix a « son bateau et ses marins bien en main »[10]. En 1934, il quitte le porte-aéronefs pour la base aéronavale de Berre, le temps d’un été. En septembre, il est à la tête de l’aviation de la 3e Région maritime, la plus importante, celle de Toulon. Promu, le 20 mai, contre-amiral, il est nommé quelques jours plus tard par Durand-Viel à ce qui sera le sommet de sa carrière dans l’aéronavale, la direction du service aéronautique à l’état-major.

18L’aéronavale, contrairement à une idée reçue, commence à être prise en considération. Lacroix succède et précède des éléments brillants de la Marine, Godfroy et Michelier, très proches des chefs d’état-major général Durand-Viel et Darlan, témoignant de leur part d’une prise de conscience plus précoce qu’on a voulu le dire. Le problème est d’ordres budgétaire, politique, industriel et stratégique. La Marine doit, dans la perspective du conflit à venir, s’orienter vers une guerre de liaison (méditerranéenne pour la France), nécessitant la construction prioritaire de navires de ligne. La crainte de voir certains projets confisqués par l’armée de l’Air l’incite à ne pas trop s’engager en avant, d’autant qu’elle n’arrive pas toujours à des résultats concluants dans sa production (à cause notamment des grèves du Front populaire, de l’échantillonnage)[11] 
Les deux années de Lacroix (favorisées par une conjoncture permettant des moyens supplémentaires et une menace de l’Air qui commence à se dissiper) entament la recherche d’une nouvelle cohérence stratégique de l’arme aéronautique, avec des armes de projection offensives (les hydravions torpilleurs lourds et les projets de porte-avions), avec l’abandon progressif du dogme de l’hydravion (avec les Dewoitine) et la prise en compte de la Défense contre avions à tir rapide (les 20 mm auront cependant besoin d’être complétés par du 37 mm). La rédaction d’un règlement de bord spécifique marque également un souci de rationalisation. Il restera toutefois de nombreuses imperfections au début de la guerre.
19Lacroix est donc, pendant ces quinze ans, présent à tous les postes de l’aéronautique maritime. Si on ne peut exactement le qualifier de pionnier, au sens où il s’est engagé dans l’aéronavale lorsque celle-ci existait déjà en tant qu’organisation, il est un des artisans les plus importants de l’élaboration de l’outil aéronaval français. Appartenance appuyée par des ailes d’observateur d’aviation, portées sur l’uniforme, fièrement affichées.

La 2e Escadre légère, la guerre et Mers el-Kébir

20Après son refus d’une promotion à l’état-major, Darlan, chef d’état-major général depuis janvier 1937, lui donne le commandement de la 2e Escadre légère (EL), constituée de contre-torpilleurs qui sont parmi les meilleurs du monde. Son navire amiral est le beau Mogador[12] 
Il est basé à Brest, avec l’escadre de l’Atlantique, sous les ordres de l’amiral Gensoul.
21À ce poste, il doit d’abord assurer à la tête de cette escadre, fierté de la Marine, un travail de représentation sur les côtes bretonnes, mais aussi sur les côtes ibériques. Il en profite pour observer le mouvement des navires allemands dans les ports espagnols. Lors de la déclaration de guerre, la 2e EL escorte les convois dans l’Atlantique et est endivisionnée avec les Anglais. Le c.-a. Lacroix participe notamment à la poursuite duGraf Spee, prenant un temps la tête d’un groupe franco-britannique. Avec la mise en application de la nouvelle répartition des forces navales alliées, la Force de Raid, constituée après la recomposition de l’escadre de l’Atlantique, gagne la Méditerranée et mouille dans le port de Mers el-Kébir, à partir du 28 avril.

22La guerre ne s’arrête pas avec la demande d’armistice du 17 juin. La 2e Escadre légère effectue des sorties, cherchant vainement une flotte italienne. À partir du 25 juin, les navires sont immobilisés, attendant la démobilisation des réservistes. L’Amirauté a donné des consignes pour le sabordage des navires, en cas de tentative d’une puissance étrangère de s’en emparer. Les relations franco-britanniques se sont dégradées et la visite à l’amiral Gensoul de l’amiral anglais North, dans le but d’obtenir un ralliement à laRoyal Navy, accentue l’inquiétude. Nombreux sont ceux qui, comme Lacroix, croient en la possibilité d’une attaque[13] 
23Les sentiments du contre-amiral Lacroix, à ce moment, nous sont connus grâce à un déjeuner pris à bord du Mogador, le 1er juillet, par son neveu Émile Le Razavet. La conversation porte sur l’état moral des marins de Mers el-Kebir et Lacroix regrette de ne pas avoir, à cause des conditions d’armistice, de grand-garde au large ou de surveillance aérienne. Il ajoute que sa seule source d’information est le centre naval de Nemours[14
Il est obsédé par l’exemple d’Aboukir, évoqué à nombreuses reprises, et craint d’être « coincé » dans le port, sans pouvoir réagir[15] 

Et ce n’est pas l’attitude de « cet amiral [Gensoul] coincé dans son Dunkerque », avec lequel il n’a eu aucun contact depuis plus de trois jours, qui le rassure[16
24Mais il est surpris quand il reçoit, le 3 juillet à 7 h 30 GMT, l’ordre de prendre les dispositions de combat. Il semble qu’il ait alors donné la consigne de préparer l’appareillage des contre-torpilleurs (qui est l’étape suivante et qui implique de pousser les feux), une heure en avance[17] 
À 9 h 30, il participe à la réunion des amiraux autour de Gensoul et déclare : « Ces gens-là [les Anglais] considèrent tout ce qui flotte comme un ennemi en puissance… ; ils vont nous couler ! »[18] 

Vers 15 h 30, il croit que la pose de mines à l’entrée du port d’Oran, par des hydravions, est une attaque à la torpille. Si celle-ci est infirmée, le mouvement ne peut que le renforcer dans son idée[19] 
À 16 h 18, le Mogador intercepte le dernier ultimatum britannique : « Si une des propositions n’est pas acceptée pour 16 h 30, il faut que je coule vos bâtiments. » À 16 h 28, les contre-torpilleurs reçoivent la consigne « appareillez tous immédiatement », qu’ils commencent à exécuter. Le Volta retransmet aussitôt le message du commandant en chef : « Prenez poste de mouillage prévu. » Lacroix répercute l’ordre, avant de l’annuler, « jugeant préférable de ne pas les faire mouiller [jeter l’ancre] ». Il veut pouvoir sortir le plus rapidement possible. À 16 h 56, les premiers obus tombent sur la rade. Le Mogador, à toute allure, montre la voie, mais il est obligé de s’arrêter pour éviter un remorqueur, qui dégage les filets de la porte. Un obus anglais de 380 tombe sur les grenades anti-sous-marines et volatilise le quart arrière du navire. L’amiral Lacroix, qui avait été renversé, légèrement ensanglanté par la déflagration, se lève et fait signe aux autres contre-torpilleurs, des mains, de continuer sans lui. Désormais, il va s’occuper de sauvegarder le navire et d’apporter les premiers secours.
25Huit jours plus tard, il revoit son neveu à Alger, avant de gagner Toulon. Il évoque les Anglais seulement pour dire qu’il avait des amis en face et regrette d’avoir perdu, avec sa cabine, sa collection de Shakespeare !

Le commandement de l’Escadre de l’Armistice
26Mais la carrière de l’amiral Lacroix va prendre un tournant historique après Mers el-Kébir, plus précisément le 10 juillet 1940, lorsqu’il est nommé chef de la 3e Escadre, avec autorité tactique sur la 4e escadre et la 2e Escadre légère, sous les ordres théoriques de l’amiral Gensoul[20] 

Promu vice-amiral, le 29 juillet, il est confirmé à son poste le 10 août, au moment du départ de son ancien chef. Derrière cette fonction apparaît en fait un commandement unique (au statut provisoire, à cause des négociations avec la Commission d’armistice et de l’incertitude sur l’avenir de la flotte), sous les ordres directs et indirects de Lacroix, de toutes les forces navales opérationnelles de métropole et d’Afrique (une partie importante est indisponible, soit à cause du blocus britannique, soit à cause de dommages), qui auraient dû constituer l’escadre de la Flotte de l’armistice. Ce commandement ne prendra forme qu’avec la constitution, le 24 septembre, des Forces de Haute Mer[21] 

27Cette fonction récompense des qualités de commandement opérationnel. L’amiral Lacroix est un chef de guerre, à l’image et à la popularité fortes (consacrées par les surnoms « Mimile » et « Lagadec »[22] et nécessaires dans une période qui a besoin de personnalités capables de susciter l’adhésion. Elle est aussi opportuniste, à cause des relations amicales entre Darlan et Lacroix et de l’absence, pour causes diverses, de nombreux cadres qui auraient pu prétendre à cette affectation.
Dakar
28Le hasard des événements va encore rattraper le v.-a. Lacroix et l’obliger à s’affronter à nouveau avec les Alliés d’hier. Le 21 septembre, il est nommé dans l’urgence à la tête de la Force Y, qui était commandée par le c.-a. Bourragué. Celui-ci, sous la contrainte d’un affrontement en situation d’infériorité avec les Britanniques, a dû renoncer au projet de reconquérir les colonies passées à la dissidence et revenir à Dakar. L’amiral de la Flotte a pris, sur l’instant, ce geste pour un acte de faiblesse et l’a démis de ses fonctions, au profit de son supérieur hiérarchique, dont l’assurance d’un esprit ferme et dévoué au service du gouvernement français, l’autorité charismatique, maritime et guerrière sont autant de garanties pour la réussite d’une mission de guerre et de maintien du territoire au sein de l’Empire.

29Quand l’amiral Lacroix arrive à l’aéroport de Ouakam, il s’informe de la situation auprès du contre-amiral Landriau, commandant de Marine Dakar. Il rend compte à l’Amirauté de ses impressions :
30« De l’ultimatum anglais [adressé à Bourragué lorsqu’il essayait de regagner la base] se dégage notion que toute force réunie à Dakar gêne Britanniques. Stop. Logiquement cela doit conduire soit à blocus soit à attaque Dakar. Pour le moment attaque paraît aléatoire. Stop. Par contre blocus possible et conduit à étouffement complet AOF. Stop. Ce blocus ne peut être qu’accéléré par acte hostile ou attitude déloyale de notre part.Quarto. J’estime, étant donné nos moyens, que seule solution est, sur le plan gouvernemental, établir avec les Britanniques un accord au moins tacite permettant passage transports prévus en personnel et ravitaillement question vitale pour nous, et tout faire pour éviter hostilités ouvertes entre France et Angleterre. »[23]
31On voit bien que, si le diagnostic est visiblement erroné, on est loin du bouffeur deyoums[24] que des historiens britanniques ont voulu décrire en parlant de lui[25] 

On peut aussi noter l’accord parfait avec la politique de modus vivendi recherchée par le gouvernement avec la « Perfide Albion ».
32Au niveau opérationnel, le premier souci du commandant en chef des forces navales et, compte tenu du rôle de la Marine, du responsable de la défense de la base, est de rendre ses navires manœuvrables, pour éviter le piège de Mers el-Kébir, en les faisant mouiller dans la baie de Rufisque, qui deviendra le « ratodrome », lorsque les croiseurs seront encadrés des heures durant dans cet espace réduit. Incapables d’atteindre les bâtiments de la Force Y, qui empêchent tout débarquement, et touchés par le tir des batteries côtières, les navires britanniques sont obligés de se retirer. Dakar est la dernière grande bataille navale française et une victoire à l’importance stratégique, car elle permet au gouvernement français d’assurer son influence sur l’AOF. face aux visées gaullistes et d’être en meilleure posture dans les négociations avec l’Allemagne.
33Mais chaque médaille a son revers. L’Amirauté, envisageant au moment de la bataille d’employer les forces navales disponibles à Toulon contre les Anglais, a rappelé en activité l’amiral de Laborde (qui intégrait la réserve) et donné à celui-ci l’autorité qui était celle de Lacroix, constituée organiquement en Forces de Haute Mer. Il est impossible de renvoyer Laborde dans ses foyers immédiatement. Le v.-a. Lacroix doit rester à Dakar.

Toulon et le sabordage
34Le 25 mars 1941, il est promu vice-amiral d’escadre, commandant la 1re Escadre de croiseurs à Toulon, sur l’Algérie, sous les ordres de l’amiral de Laborde. On peut s’étonner du maintien de celui-ci, aux dépens d’un chef populaire, aux qualités maritimes certaines et ami, lui, du chef de gouvernement Darlan. Mais ce dernier doit composer avec les Allemands, leur donner le maximum de garanties pour obtenir des avantages, et de ce point de vue-là Laborde est bien mieux placé que Lacroix, qui ne dispose pas de relais dans les milieux de décision[26] 

De plus, le commandant des Forces de Haute Mer l’a assuré de sa fidélité[27] 
Rien n’impose donc son départ. Au contraire, Darlan veut mettre à profit ce délai pour installer aux commandes de la flotte une nouvelle génération, toute dévouée à sa personne, avec les amiraux Gouton et Bléhaut, pour l’automne 1942, juste avant un changement de situation qu’il entrevoit pour le printemps 1943. L’amiral Lacroix, qui arrive près de la limite d’âge, est sacrifié. Le destin a décidé qu’il devrait vivre sa plus grande souffrance, couler ses navires.
35Le débarquement allié en Afrique du Nord a pour première conséquence à Toulon de repousser la cérémonie de passation de commandement, qui devait avoir lieu le 13 novembre. Le commandant de la 1re Escadre de croiseurs, qui aurait dû céder sa place au c.-a. Bléhaut, vit difficilement ces jours de novembre si particuliers, où il est difficile de savoir où est son devoir. Beaucoup veulent aller au devant des Anglo-Américains pour venger leurs camarades morts à Casablanca. D’autres, probablement la majorité (mais les sentiments étaient mélangés), souhaitent un renversement d’alliances, sans autant définir une attitude politique précise, faisant confiance pour cela au Maréchal. Le désarroi prime. L’atmosphère devient difficile au sein des Forces de Haute Mer. Pour la première fois depuis les mutineries de la mer Noire, des manifestations ont lieu sur les bâtiments pour demander un appareillage, même sur l’Algérie de Lacroix, dont la personnalité imposait pourtant. Depuis la réponse négative de l’amiral de Laborde à l’appel de l’amiral Darlan de le rejoindre à Alger, les marins savent qu’ils sont dans l’impasse, coincés entre les Allemands et l’impossibilité de rejoindre les Alliés, tant qu’une solution politique n’aura pas assuré le renversement d’alliance et évité ainsi un deuxième Mers el-Kébir[28] 

Mais c’est le « Comte Jean » (de Laborde) qui tient les cartes en main.
36Laborde, avec lequel Lacroix a de mauvaises relations[29]
. Outre leurs éducations différentes, qui se retrouvent dans leurs façons de traiter les subordonnés, les « humbles », leur lecture politique des événements n’est pas la même. Le v.-a. e. Lacroix veut, sinon rejoindre Darlan (ce qui est cependant probable, mais non prouvé), du moins appareiller. L’amiral Darrieus (qui servait alors dans les Forces de Haute Mer) raconte ce souvenir d’enseigne : « Les jeunes officiers et les jeunes marins voudraient partir, certains le confient. Mais à mesure que l’on grimpe dans la hiérarchie l’ardeur combative diminue. Il y a des exceptions et je vois encore la tête de l’amiral Lacroix, furieux de rester. »[30] 
Ce témoignage est confirmé par ceux d’autres officiers de la flotte de Toulon, sans même compter l’impression qu’il a laissée dans sa famille[31] 

Le commandant de la 1re Escadre n’est pas cependant allé au-delà, jusqu’au conflit public avec l’amiral de Laborde. Son sens de la discipline, son respect du supérieur, qui l’a toujours obligé à ne pas mettre en doute ses décisions (ce qui l’amènera à ne pas participer à l’opprobre jeté sur Gensoul), sa volonté de ne pas laisser les divisions s’installer au sein de la Marine empêchaient un tel acte d’insubordination, assimilable à une mutinerie. La réalité des moyens était aussi un obstacle, même s’il était le seul à pouvoir le faire, par son élévation hiérarchique, son autorité, sa popularité[32] 

Si l’on dépasse les difficultés d’appareillage à proximité des Allemands (mais la menace n’était encore pas trop sérieuse au 13 novembre), la « vigilance » britannique qui aurait pu amener une bataille en pleine mer, à cause de la présence du vainqueur de Dakar à la tête des navires ayant appareillé, il n’est pas sûr qu’une tentative ait pu réussir, car le second de la Flotte aurait pu ne pas être suivi par tous ses marins (et la marche d’un navire ne tolère aucune défaillance) et le commandant des Forces de Haute Mer, ayant pris des dispositions pour se protéger d’une tentative de s’emparer de lui, n’aurait pas hésité à prendre des mesures préventives s’il n’avait pas eu confiance en son subordonné. Quelles que soient les tentatives de réécrire l’histoire, la tragédie était écrite pour Lacroix et la Flotte.

37Le 27 novembre 1942, à 5 heures, le v.-a. e. Lacroix est réveillé par le commandant adjoint de l’Algérie, le c. f. Bergot[33]
Il interprète d’abord l’ordre de prendre les dispositions finales lors du sabordage, accompagnées de l’allumage des feux, comme une consigne d’appareillage, qui contredit le premier élément. Il demande une confirmation écrite et donne ensuite la consigne d’évacuer les croiseurs. Un officier allemand se présente à l’échelle de coupée. Le commandant Malgouzou doit le retarder afin d’achever le sabordage du navire, pendant que l’amiral Lacroix détruit lui-même le système radar installé clandestinement[34] 
Il les rejoint, après avoir ostensiblement salué une dernière fois les couleurs, et tente lui aussi de gagner du temps. Lacroix est fait prisonnier et emmené. Daniel Jeanlebœuf, du Strasbourg, raconte :
38« J’ai vu passer la voiture bien encadrée de l’amiral Émile Lacroix. Il faisait froid, un officier allemand a voulu lui mettre une couverture sur les épaules. Il l’a rejetée d’un geste brusque. Lorsque le véhicule roula le long des quais, on entendit : “Garde-à-vous ! L’amiral !” Et plusieurs marins criaient : “Vive Mimile !” en agitant leur bonnet. Mais d’autres pleuraient. »[35] 

39Il est retenu deux jours avec certains amiraux et commandants de vaisseaux. Passé dans la 2e section, il se retire avec sa famille à Paris et quitte la Marine sur le sabordage de ses navires. Il doit tenter de démarrer une nouvelle vie, loin de ce qui a été toute sa vie[36] 

Le marin devient éléphant[37] ou l’exil au milieu de la société
40Émile Lacroix tente d’abord de diriger une entreprise de renflouement de bateaux. Mais la découverte de malversations lui fait demander un audit et démissionner. Cette affaire ne fait rien pour relever à ses yeux l’image qu’il se fait du monde civil. Cela dans une ambiance de fin de régime, de la découverte de la politique répressive visible (les milieux maritimes de Dakar et de Toulon étaient préservés) et de la dérive milicienne du gouvernement. Malheureusement, de cette confrontation avec une réalité politique, il n’est resté aucune trace, Lacroix ayant toujours gardé une grande réserve vis-à-vis des affaires politiques, correspondant trop peu aux principes simples qui ont dicté sa vie. S’il a adhéré sans réserve à la Révolution nationale, qui répondait à sa conception traditionnelle de la société, son jugement est aussi celui du fils de la IIIe République, radical devenu conservateur, soucieux d’égalité. C’est dans ce sens qu’il condamne la franc-maçonnerie, symbole pour lui du copinage méprisant la valeur, et ressent un déséquilibre de la représentation juive aux postes de responsabilité par rapport au poids démographique de la population israélite. Cet abord républicain nous oblige à ne pas avoir cette vision caricaturale de l’officier de la Royale, à l’image de la pratique religieuse de ce croyant sans foi (mais dont les enfants seront profondément religieux).

41La période est aussi difficile pour le marin dans l’âme, qui doit vivre avec le sabordage de ses navires, la brutale fin d’activité, loin de la mer. Dans une ambiance de persécution pour la Marine qu’il a connue et aimée. À la Libération, il n’est pas jugé par la Haute Cour de justice, grâce à une intervention du gouvernement britannique pour que Dakar ne soit pas évoqué et grâce à la faible insistance de son ami le président de la Commission d’épuration de la Marine, l’amiral Sablé[38] 
Mais il constitue une exception. Ses camarades sont déchus de leurs droits, jugés, voire emprisonnés dans des conditions inhumaines (Esteva et Derrien en mourront). Ce martyre des amiraux de Vichy les pousse, en plus de leur habituelle proximité sociale, à se réunir, plus particulièrement dans une action de révision du procès du maréchal Pétain, notamment par une écriture de l’histoire de Vichy (c’est ce que nous avons appelé le « complot des amiraux », qui est une partie d’une organisation très structurée plus vaste, à l’origine de la thématique du « double jeu », de l’historiographie vichyste de Vichy)[39] 

42Le crépuscule moral est également physique. Lacroix souffre d’un long et douloureux cancer. Toussant, régulièrement mal, très amaigri, il n’est plus le marin énergique, solide, capable d’affronter les pires tempêtes, qu’il était (une photographie prise lors du mariage de son fils aîné, en 1948, le montre méconnaissable). La nuit, à l’hôpital du Val-de-Grâce, il revit, rapportèrent les infirmières, ses commandements. Il attend désormais de retrouver Jacques. Ce qu’il fait le 1er août 1949. Sa femme, de chagrin, le rejoindra trois mois plus tard.

NOTES
[ 1]Méconnu, comme nous le verrons plus tard, notamment à cause de son refus (exprimé à son entourage maritime et familial) que l’on parle de lui, imputable à une réelle modestie et à une conception désintéressée du devoir. C’est ce qui explique en grande partie l’originalité de ce travail, qui ne s’appuie pas sur des archives privées (qui n’existent plus), mais sur des archives administratives du Service historique de la Marine ou sur la mémoire individuelle (écrite et orale). 
[ 2]Nom de la classe préparatoire à l’École navale. 
[ 3]Dossier personnel de l’amiral Lacroix, Service historique de la Marine (SHM), CC7 4o Moderne 1071 (2). 
[ 4]C’est ainsi que l’amiral Lacroix décrivait le jeune homme qu’il était, confronté à la morgue aristocratique d’une minorité. Une anecdote de l’amiral Decoux met dans la bouche du commandant, souhaitant mettre en avant auprès du ministre radical Pelletan un élève d’origine modeste auquel il s’intéresse « tout spécialement », l’expression de fils de « simple gendarme » ; v.-a. E. Decoux, Adieu, Marine, Paris, Plon, 1957, p. 21.
Abréviations des grades : v.-a., vice-amiral ; v.-a. e., vice-amiral d’escadre ; c.-a., contre-amiral ; c. v., capitaine de vaisseau ; c. f., capitaine de frégate. 
[ 5]Souligné par le c.-a. Fatou. 
[ 6]Dossier personnel Lacroix, op. cit. 
[ 7]Testament amiral Lacroix, archives privées. 
[ 8]Cf. partie consacrée au choix de l’aéronavale : Christophe Lacroix, L’amiral Lacroix, exemple de l’officier de Marine, mémoire de maîtrise à l’université de Paris I, sous la direction du Pr Robert Frank, 2002, p. 74-78. 
[ 9]V. A. Philippon, Le métier de la mer, Paris, France-Empire, 1971, p. 30-31 ; C. A. Auphan, L’honneur de servir, Paris, France-Empire, 1978, p. 142-144. 
[ 10]Fonds privé amiral Durand-Viel, SHM, 120 GG2, lettre de l’amiral Dubois du 5 juin 1933, p. 226. 
[ 11]Huan et Coutau-Bégarie, op. cit., p. 142-143. 
[ 12]Beau, du moins dans sa conception. En pratique, par faute d’avoir voulu insérer trop d’innovations en même temps, le Mogador n’a jamais pu atteindre son rendement théorique et a souvent dû être caréné pour réparations ; cf. Jean Lassaque, Les contre-torpilleurs de 2 880 tonnes type Mogador (1936-1945), Marines éditions, 1996. 
[ 13]Contrairement à ce qu’écrit Gensoul dans son rapport, en plus de la visite de North, les survols de la base par des avions britanniques les 28 juin et 1er juillet (pour contrôler la disposition des navires), pour les éléments dont on est sûr, suffisaient à l’installation d’une certaine méfiance. Rapport de l’amiral Gensoul, SHM, série TTO 1.
[ 14]Nemours était un centre d’espionnage secret situé à la frontière marocaine, donc près du détroit de Gibraltar et de la base éponyme. 
[ 15]Lettre d’É. Le Razavet à l’auteur, le 11 juillet 2001. 
[ 16]Entretien de l’auteur avec Michel Béguin, le 13 mars 2002. Émile Le Razavet avait dit, il y a de nombreuses années, cet élément, oublié au moment de la correspondance avec l’auteur, à Michel Béguin. 
[ 17]Pour les questions posées par l’attitude de Lacroix à Mers el-Kébir, se référer à C. Lacroix,op. cit., p. 105-109. 
[ 18]Commandant Vulliez, Mers el-Kébir, Paris, France-Empire, 1975, p. 137-138. 
[ 19]Rapport de l’amiral Lacroix à l’amiral Gensoul, le 31 juillet 1940, SHM, série TTO 1. L’action de Lacroix pendant cette journée est, sauf mention contraire, issue de ce rapport. 
[ 20]Pour le commandement intérimaire de juillet, lire les télégrammes 3577, 3590 et 3591 du 10 juillet 1940 de l’Amirauté, SHM, série TTE 87-88 Grands Commandements, Flotte de l’Atlantique. À compléter par la série TTF 82 Divisions navales, 3e escadre ; pour le commandement confirmé du 10 août, voir l’organisation définie par les Instructions générales 1496 FMF 3 (sur le commandement des forces maritimes) et 1497 FMF 3 (sur l’organisation des forces navales) dans ce même carton ; pour l’autorité tactique sur la 4e escadre en juillet, consulter la série TTF 82 4e escadre SHM. 
[ 21]Ibid., série TTE 112, télégramme FMF 3 2024. 
[ 22]L’amiral Lacroix était appelé, affectueusement, « Mimile » par les matelots, car il leur prêtait une véritable attention, due sans doute à son origine semblable. « Lagadec », qui veut dire en breton « grand œil », employé surtout par les officiers, venait d’un de ses tics de langage : « mon œil ! », le geste joignant la parole. 
[ 23]Mordal, La bataille de Dakar, Ozanne, 1956, p. 161. 
[ 24]Anglais en argot baille. 
[ 25]Le général Watson, qui était de l’expédition franco-britannique dit que « l’amiral Lacroix arriva à Dakar par avion pour prendre le commandement et qu’il était particulièrement “monté” contre les Anglais, ayant perdu un neveu à Mers el-Kébir [le c. v. Pierre Lacroix était encore bien vivant à Dakar en septembre 1940 !] » (J. A. Watson, Échec à Dakar, Paris, Robert Laffont, 1968, p. 220). L’historien Arthur Marder, lui, a sa façon de traduire : « Une source française décrit Lacroix comme un personnage ordurier “vieux loup de mer hirsute, qui paraissait taillé au couteau. Il avait la réputation d’être un Amoureux de la guerre [War lover]” » (A. Marder, Operation Menace, The Dakar Expedition and the Dudley North Affair, Londres, Oxford University Press, 1976, p. 108). Le terme de warrior aurait été tout à fait juste. 
[ 26]L’amiral de Laborde ira même, le 7 novembre 1942, jusqu’à des discussions pour tenter de monter une expédition au Tchad, avec des armes et des uniformes allemands, qu’il aurait dirigée pour reprendre les territoires perdus. Il avait donc noué des relations très proches avec les autorités occupantes. Cf. Huan et Coutau-Bégarie, op. cit., p. 569. 
[ 27]Cdt. Vulliez, Les 20 derniers jours de la Flotte, Presses de la Cité, 1963, p. 37-38. 
[ 28]Les Forces de Haute Mer étaient en effet attendues par une flotte anglaise et des sous-marins allemands. 
[ 29]Cf. partie consacrée aux rapports entre les amiraux de Laborde et Lacroix, (C. Lacroix, op. cit.,p. 109-116). 
[ 30]A. Henri Darrieus et c. v. Jean Quéguiner, Historique de la Marine française (1922-1942), L’Ancre de Marine, 1996, p. 368. 
[ 31]Lettres du c. v. Vaury à l’auteur, les 21 octobre et 10 novembre 2001, archives privées. Entretiens avec Alex Wassilieff, le 19 octobre 2001, et le cdt. Gaydon, le 28 octobre 2001. 
[ 32]Le v.-a. Marquis, préfet maritime, n’avait d’autorité que sur les bâtiments de protection du port, de faible valeur, et sur les navires en gardiennage d’armistice jusqu’à 20 milles des côtes. Au-delà elle appartenait aux FHM. 
[ 33]Rapport de l’amiral Lacroix sur le Sabordage, SHM, TTD 273. On peut noter l’abandon dans ce document administratif de son habituel silence. Signe d’émotion. 
[ 34]Lettre d’É. Le Razavet à l’auteur, le 27 juin 2001, archives privées. 
[ 35]Antier, op. cit., p. 233. 
[ 36]Il refusera désormais de remonter sur un bateau, même lors de vacances en Bretagne, se contentant de pêcher à pied. On en imagine sans peine la signification pour cet amoureux de la mer. 
[ 37]Civil en langage baille. 
[ 38]Émile Le Razavet s’est rendu au domicile de l’amiral juste après que Sablé lui a montré la lettre britannique. Lettre d’É. Le Razavet à l’auteur, le 6 mai 2000, archives privées. 
[ 39]Voir le petit développement que nous avons fait dans notre mémoire de maîtrise, op. cit., p. 171-175. 

POUR CITER CET ARTICLE
Christophe Lacroix « L’amiral Émile Lacroix », Guerres mondiales et conflits contemporains1/2004 (n° 213), p. 25-38.
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2004-1-page-25.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.213.0025.

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15 avril 2013

Communautés méditerranéennes de Tunisie. Les Grecs de Tunisie

Classé sous — milguerres @ 22 h 56 min

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La Tunisie au gré des conflits

Culture et patrimoine 

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95-98 | avril 2002
Débats intellectuels au Moyen-Orient dans l’entre-deux-guerres

I. Études libres

Communautés méditerranéennes de Tunisie.

Les Grecs de Tunisie : du Millet-i-rum à l’assimilation française (XVIIe-XXe siècles)1

Habib Kazdaghli

p. 449-476

http://remmm.revues.org/243#ndlr

 

 

fleche-boule8 dans pour une meilleure lecture, vous pouvez télécharger les 

Notes pour Communautés méditerranéennes de Tunisie Grecs de Tunisie numérotées de 1 à 117

Plan

  • Aux origines de la présence des Grecs en Tunisie : des membres du Millet i-Rum (XVIIe-XIXe siècles)
  • De membres du Millet i-Rum à celui de protégés des Consuls européens (1830-1880)
  • Les Grecs sous la protection du Consulat Hellénique à Tunis : comment avoir sa part du gâteau (1880-1898) ?
  • Une communauté loin des regards : de 1898 à 1923
  • Les années charnières de la communauté grecque de Tunisie (1923-1933)
  • Le voyage du Patriarche d’Alexandrie Meltios II en Tunisie
  • Prolongement du voyage du Patriarche d’Alexandrie : la nomination d’un évêque orthodoxe pour l’Afrique du Nord
  • La contre-offensive des Grecs « francisés » pour la reprise en main de la direction de la communauté
  • La perte d’identité et la francisation progressive de la communauté (1933-1960)

 

Texte intégral

Au numéro 5 de la rue de Rome à Tunis, se dresse toujours une église de style byzantin qui rappelle l’existence d’une communauté grecque, qui a presque entièrement disparu aujourd’hui. Ce fut et reste un lieu de culte, bien entretenu et dirigé par un évêque grec-orthodoxe, originaire d’Egypte. Ce dernier reçoit chaleureusement ses visiteurs, il se présente sous son nom grec Irénos et se plaît à le traduire en arabe avec un accent égyptien sous le vocable d’Abou-Salama. Il évoque son affiliation à l’Eglise grecque-orthodoxe d’Alexandrie et d’Afrique et fait remarquer, qu’à ce titre, il s’occupe en même temps des fidèles de cette Église depuis Dar es-Salâm, au Kenya, jusqu’à Casablanca au Maroc. Il réserve à chacune de ces petites communautés quelques semaines par an. Il a été nommé à Tunis par le patriarche d’Alexandrie. Lorsqu’il est à Tunis, il préside la messe tous les dimanches et reçoit quotidiennement les visiteurs et curieux, qui imaginent mal aujourd’hui que les Grecs aient eu en Tunisie une présence aussi longue.

Au début de la visite, il se plaît à montrer une plaque en marbre encastrée dans le mur de l’immeuble qui se dresse sur le côté gauche du jardin ; elle porte une inscription en grec qui rappelle que la première église Saint-Georges fut construite par les Grecs de Tunis en 18472 avant de préciser que l’installation du premier noyau grec dans la Régence remonte au XVIIe siècle, lequel groupe a été reconnu par le Patriarche d’Alexandrie en 1645. Au côté droit du jardin s’élève un monument, beaucoup plus récent, sur lequel est gravée une liste des Grecs de Tunisie morts pour la libération de la France au cours de la seconde guerre mondiale3. Ces deux symboles de la mémoire résument bien tout l’itinéraire et le destin de cette communauté méditerranéenne et illustrent les mutations identitaires subies par les Grecs tout au long de leur présence en Tunisie.

Aux origines de la présence des Grecs en Tunisie : des membres du Millet i-Rum (XVIIe-XIXe siècles)

Les migrations grecques de l’époque moderne sont la conséquence de la conquête ottomane au XVe siècle et de sa poursuite pendant les deux siècles suivants avec l’occupation de Chypre en 1571 et de la Crète en 1669. À la domination étrangère, vont s’ajouter les facteurs économiques et démographiques ayant provoqué un déséquilibre entre les ressources naturelles et les effectifs humains dans les îles de la Mer d’Egée, ainsi que dans la Grèce actuelle.

Les pays d’accueil des Grecs furent surtout européens tels les États italiens, l’Autriche-Hongrie mais aussi la Russie, la Pologne, l’Allemagne. Les autres Grecs, ceux qui étaient restés aussi bien dans les Balkans que dans les provinces musulmanes de l’Empire ottoman, l’Egypte, la Tripolitaine et la Régence de Tunis, feront partie du millet grec-orthodoxe. En effet, le terme millet, au départ, désignait une confession, une communauté religieuse y compris lorsqu’il s’agissait de musulmans. Au temps de l’Empire ottoman, ce mot a connu une évolution sémantique pour devenir un terme technique et a fini par désigner « les groupes religieux antérieurement autonomes au sein de l’Empire tel que les Juifs, les Arméniens, les Grecs-orthodoxes ou Millet i-Rum » (Troupeau, 1990 : VII, 61). Accepté en tant que tel par le pouvoir central, ce terme va donner droit à la protection et à un même traitement, aux membres du Millet à travers tout l’Empire.

Le statut de membre du Millet, ainsi défini, apparaît supérieur à celui qu’accordaient les capitulations, précisant les privilèges des chrétiens établis dans les provinces de l’Empire, considérés comme « étrangers » (Soumille, 1988 : 229-239). En effet, parmi les non-musulmans qui restèrent au sein de l’Empire ottoman, la situation des grecs-orthodoxes ne fut pas difficile à supporter car ils avaient bénéficié de la qualité de second peuple de l’Empire et surtout d’une certaine autonomie au niveau de la gestion de la communauté (Kitsikis, 1985 : VIII, 1002). D’après un document émanant de l’Église grecque-orthodoxe d’Alexandrie : « C’est le Patriarche Ionnikios qui avait décidé en 1645 d’en-voyer un Pope à Tunis et que les Grecs de cette ville devaient lui payer, à cette époque, trois cents piastres par an »4. Ainsi, il semble que la petite communauté grecque-orthodoxe de Tunis avait été dirigée par un pope dépendant du patriarche d’Alexandrie, ce dernier étant lui-même placé sous l’autorité du Grand Patriarche d’Istanbul (Constantinople). Conformément aux dispositions des firman-s de la Sublime Porte, tout chrétien orthodoxe fut assimilé, par la volonté du sultan, au millet grec-orthodoxe, dont le chef, le Patriarche grec-orthodoxe, se trouvait à côté de ce dernier, à Istanbul5. Le sultan reconnaissait au Patriarche certains privilèges administratifs sur ses fidèles, même lorsqu’ils étaient dans les « provinces » de l’Empire.

Les quelques centaines de Grecs de la Régence de Tunis, établis depuis le XVIIe siècle, semblent avoir connu une situation privilégiée. En effet, les migrations grecques, à cette époque, étaient surtout le fait de familles aisées venues de Thessalie, de Macédoine, de Crète, de Chypre et d’autres petites îles de la mer d’Egée. Tous ces territoires faisaient partie intégrante de l’Empire ottoman. Ces Grecs s’adonnaient surtout au négoce entre Tunis et les divers ports de la Méditerranée orientale. Plus tard, d’autres occuperont des rôles dans l’ad-ministration et dans l’armée beylicale. De par leur rôle économique et leur statut ethno-confessionnel, ils avaient des rapports privilégiés avec les gouverneurs de la Régence. C’est ainsi qu’ils avaient pu exercer, sans difficulté, leur culte en tant que sujet (raîyd) du Sultan.

Cette communauté, dont le nombre n’a jamais dépassé quelques centaines de personnes, était bien visible au début du XVIIe siècle. Boyer de Saint Gervais, consul de France à Tunis de 1729 à 1734, notait déjà dans ses mémoires que : « Les Grecs ont une église où le service se fait tout à la grecque »6. Cette première église se trouvait dans le quartier franc, dans la partie basse de la ville de Tunis. D’après une tradition transmise par les Grecs de Tunis, elle aurait été placée sous le vocable de Saint-Georges et se trouvait rue de la Verrerie ; elle ne fut désaffectée qu’en 1901 (Kharalambis, 1926 : 153). En plus de ce lieu de culte, il semble que les Grecs aient reçu d’un des beys de Tunis la cessation, en toute propriété, d’un vaste terrain situé à l’extérieur des murailles de la ville pour servir de cimetière7. Sur ce terrain, ils devaient édifier une petite chapelle portant le nom Saint-Antoine8. L’existence d’un lieu de culte grec intra muros et d’un cimetière extra muros sont confirmées par le voyageur genevois Henry Dunant (1975 : 233)9, qui visita la Tunisie en 1856, juste une année après la mort d’Ahmed Bey. En effet, le règne de ce bey (1837-1855), fut marqué par plusieurs initiatives qui furent interprétées par les observateurs européens de l’époque comme le produit d’un esprit animé par une « grande tolérance »10. À cela, il faut ajouter les arguments avancés par Ibn Abi Dhiaf, témoin de l’époque et qui faisait partie de l’entourage du bey. En effet, cet auteur averti, avait vu dans cette politique en faveur des chrétiens l’expression d’un pragmatisme qui tient compte avant tout des intérêts économiques de la régence (Ibn Abi Dhyaf, éd. 1988 : IV, 89)11. En même temps, il faut ajouter que de pareilles mesures prises en faveur des chrétiens installés à Tunis, furent souvent le résultat de réclamations répétées de la part des représentants des puissances européennes (Chater, 1984 : 524). Cependant, nous excluons que le geste pris par Ahmed Bey, en faveur des Grecs en 184012, soit le résultat d’une quelconque pression étrangère. Car, pour le cas des Grecs dont le nombre ne dépassait guère, selon les témoins de l’époque, les deux cent cinquante personnes (Dunant, 1975 : 233 ; Ganiage, 1968 : 41)13, il s’agissait beaucoup plus d’un acte en faveur d’un groupe confessionnel endogène et non étranger. Mais il semble que ce geste était venu dans une conjoncture où les Grecs avaient déjà entamé, depuis un moment, le processus de leur détachement du système du Millet ottoman. Désormais, c’est auprès des consuls des puissances occidentales accrédités à Tunis que leurs regards vont s’orienter, pour chercher protection.

De membres du Millet i-Rum à celui de protégés des Consuls européens (1830-1880)

Faisant suite à la défaite de Mohamed Ali d’Egypte dans la Bataille de Navarin14 et à la guerre russo-turque (1828-1829), un Etat grec indépendant va naître, sur une petite partie de la péninsule, ne dépassant pas les limites de la Morée et se réclamant de la nationalité hellénique. Ce nouvel État fut vite placé sous la protection des puissances européennes et particulièrement de l’Angleterre (Traité de Londres 1830) et fut reconnu par la Sublime Porte par le traité de 1832.

Même si la création de cet Etat national hellénique ne concernait qu’une partie exiguë du territoire, ne comprenant qu’une petite fraction de la « nation grecque », cette nouvelle situation, eut des répercussions sur les Grecs de Tunis et des autres provinces ottomanes15. Mais les autorités beylicales, comme nous l’avons signalé plus haut, refusèrent de considérer les Grecs établis dans la Régence comme des ressortissants d’un quelconque Etat indépendant. Durant plus de trois siècles et jusqu’en 1827, les Grecs avaient été groupés en millet ex relevaient d’un cadi ou d’unshaykh. Le dernier qui assuma cette charge fut Theodoras Tsetses (Dessort, 1926 : 153). Même après cette date, les beys continuèrent à refuser d’accorder une représentation consulaire au nouvel Etat.

Au milieu du XIXe siècle, malgré l’arrêt définitif de la course, la cour des beys de Tunis comptait toujours un nombre important de convertis(renégats) et de mamelouks dont ceux d’origine grecque. Certains occupaient des hautes charges dans l’Etat ; les cas les plus connus sont le Premier ministre Mustafa Khaznadar16 qui aida les Grecs de Tunis à acquérir une seconde donation beylicale, comme nous le verrons plus loin et Elias Mussali17 qui avait commencé, son ascension à cette époque, mais sans être pour autant ni mamelouk, ni converti. Mais beaucoup parmi les Grecs de la petite communauté orthodoxe de Tunis avaient déjà la pensée ailleurs.

En effet, ces derniers seront de plus en plus sensibles à la nouvelle conjoncture méditerranéenne. Ils vont essayer de tirer le maximum de profit des interventions des représentants des puissances européennes dans les affaires intérieures de la Régence, pour accéder au statut de protégés d’un des consuls européens établis à Tunis. La quête de la protection européenne commence à être signalée dès 1829. Au cours de cette année, marquée par la proclamation de l’indépendance de la Grèce, les Grecs qui avaient désiré retourner dans leur pays s’adressèrent au consul de France, M. de Lesseps, pour demander son intervention auprès du bey Hassine en vue l’obtention du teskera, ou passeport, leur permettant de quitter le pays. Pour les uns, il s’agissait avant tout de s’affranchir de l’esclavage et de retrouver une liberté perdue18. Pour d’autres, la recherche de la protection des consuls était un moyen pour exiger, en guise de revanche, le châtiment d’un sujet du bey ayant agressé un Grec19. Dans la même requête qui était présentée au bey par le consul de France, ce dernier profitait de l’occasion pour s’exprimer au nom de tous les Européens installés à Tunis et demander « l’établissement définitif dans le quartier franc d’un corps de garde devenu indispensable à la sûreté des Européens, journellement menacés »20. En 1844, le consul de France Lagau, exigea un châtiment exemplaire pour l’assassin du grec Dimitri, protégé français, par un Tunisien. L’assassin fut jugé, condamné à mort et exécuté dans les quarante huit heures (Chater, 1984 : 522)21. Un autre sujet de litige, qui va pousser les Grecs à rechercher la protection des consuls européens, est l’acquittement des dettes22 contractées envers eux par des Tunisiens. Ces litiges nous renseignent sur l’état de richesse de ces Grecs — même si nous restons sur notre faim, à propos des sommes en question —, sur la place réelle occupée par les créanciers grecs dans l’économie de la Régence et sur le type de relations qu’ils entretenaient avec la population autochtone. En effet, les documents consulaires ne retiennent que les contentieux que les consuls s’empressaient23 d’exploiter pour appuyer leurs propres revendications. Mais il faut préciser que les Grecs n’étaient pas toujours des victimes innocentes. Les registres de la préfecture de police de la ville de Tunis la Zaptié24qui fut créé en 1861, nous renseignent sur des cas d’agressions meurtrières perpétrées sur des sujets du bey, par des Grecs25.

Même si les archives de police nous font apparaître les relations intercommunautaires, entre Grecs et autochtones, le plus souvent sous un prisme conflictuel et chaotique, il est à signaler, en revanche, que les autorités beylicales continuent à accorder aux Grecs une place privilégiée, surtout lorsqu’il s’agit de dispositions relatives à l’exercice du culte. C’est dans ce contexte qu’un terrain26 fut vendu par enzelkla. fin de 1863 par Mohamed-Sadok Bey (1859-1882), opération faite par l’entremise de son ministre Mustafa Khaznadar. Cette nouvelle acquisition par la communauté grecque de Tunis, se fera sous la forme d’une transaction entre le bey et un représentant des Grecs Elia Manidachi, en vue d’agrandir le cimetière et d’ériger une église orthodoxe27. L’opération relative à ce terrain « fut passée au consulat Impérial de Russie à Tunis »28, car le nommé Elia Manidachi, était à l’époque, protégé russe :

« La majorité des Grecs tunisois invoqua la protection consulaire russe à cause de la communauté de religion et aussi de la grande influence exercée sur l’esprit du bey par le consul de Russie Charles Nyssen. Ce dernier exerça les fonctions de consul de Russie pendant 60 années consécutives et mourut à Tunis en 1886 » (Khara-lambis,1926 : 153).

L’objectif de cet acte était de :

« les autoriser (les Grecs) à agrandir leur église ou à élever une construction identique consacrée à l’exercice de leur culte »29.

Mais ce nouveau geste des autorités de la Régence sera la source d’une incompréhension. Par cette dernière cession, le souverain entendait « être agréable » aux yeux des chrétiens de rite grec-orthodoxe, qui continuaient, selon lui, à être des sujets du sultan et non des nationaux hellènes. Cette bonne disposition manifestée à l’égard des Grecs de la Régence semble avoir été interprétée par certains membres de la communauté et par des fonctionnaires du nouvel État hellénique comme des signes encourageants pour relancer la question de l’établissement de relations diplomatiques directes entre Athènes et Tunis.

En effet, c’étaient les Grecs de Tunis qui avaient incité un fonctionnaire du gouvernement d’Athènes à entreprendre de pareilles démarches30. De même, en 1867, la question des décorations, à apporter d’Athènes pour le bey, est évoquée en tant que pression en vue de la récupération par un Grec de Tunis d’une dette évaluée à 15 000 piastres accordée à un sujet tunisien : le fils de Hajj Has-sine Ben Abbâs31. Le créancier grec, Basilio Kostandinis, affirmait vouloir utiliser la somme en question pour se rendre à Athènes et ramener les présents offerts par le Roi de Grèce, Grégoire, au bey de Tunis. En 1868, c’est le consul de l’État grec dans l’île de Chio, Spiridiov Logiatadios, d’où était originaire le Premier ministre tunisien, Mustafa Khaznadar, qui avait pris l’initiative d’écrire à ce dernier pour lui rappeler la nécessité de l’établissement de relations consulaires entre la Régence de Tunis et le Royaume de Grèce. Dans sa lettre, le consul prenait la précaution d’indiquer qu’il avait pris connaissance de « ses sentiments philhellènes grâce aux recommandations d’un des habitants de Chio le nommé ‘ Michel Coutsoudis »32, lequel avait des relations commerciales avec la régence de Tunis. Il lui avait également écrit qu’il avait cru important de rapporter l’information au gouvernement hellénique à Athènes tout en recommandant qu’une décoration devrait être décernée au bey de Tunis et à son Premier ministre, en signe de reconnaissance pour

« les sentiments philhellènes et le bon accueil qu’il a daigné porter aux intérêts des sujets hellènes qui se trouvent ou se rendent à Tunis »33.

Le consul grec ne laisse pas échapper une occasion de déplorer l’inexistence de traité entre le gouvernement de Tunis et celui d’Athènes ni de rappeler le vif désir exprimé, y compris par les parents du ministre qui vivaient toujours dans l’île, pour

« qu’un traité commercial soit signé respectivement… car c’est en vertu de cet (éventuel) traité que les représentants consulaires pourraient être nommés en les villes et les échelles des deux États… »34.

Ces différentes tentatives pour tisser des liens directs entre Athènes et Tunis ne pouvaient connaître un dénouement heureux dans une conjoncture méditerranéenne marquée par la persistance des tensions et des affrontements entre l’ancienne métropole ottomane et le jeune Etat gtec, lui même souvent intégré dans les diverses stratégies occidentales adoptées par les puissances à l’égard de la Sublime Porte. C’est ainsi que la situation des Grecs de Tunisie a continué à osciller entre la recherche de l’installation d’un consulat capable de les protéger et le recours individuel à la protection des consuls d’Angleterre35, de Russie36et parfois de France. L’ouverture d’un consulat de Grèce à Tunis ne se fera que quelques mois avant l’établissement du Protectorat français en Tunisie, en 1881.

Les Grecs sous la protection du Consulat Hellénique à Tunis : comment avoir sa part du gâteau (1880-1898) ?

Le premier document indiquant l’existence d’un « Consulat Royal Hellénique » à Tunis, ne remonte guère au-delà du mois d’août 1880. Les documents que j’ai pu consulter aux archives ne m’ont pas permis de savoir dans quel contexte ce consulat a été autorisé à entrer en action dans la Régence. La lettre accréditant37 le nouveau consul auprès du bey a été envoyée d’Athènes, le 11 juin 1880. Quant au premier document que nous avons pu consulter et qui atteste implicitement, la reconnaissance par le gouvernement tunisien, de cette mission et de son rôle dans la protection des Grecs, date de février 188138. Cependant, d’après Kharalambis Poulos (1926 : 153), le consulat de Grèce fut créé en 1878 et le premier consul fut M. Iscomacos qui devait présider un Tribunal consulaire qui avait fonctionné jusqu’en 1884. Aux archives nationales, plu-sieurs dossiers confirment l’activité débordante entreprise par cette institution durant les mois qui précédèrent l’entrée des troupes françaises en Tunisie. En effet, dès le mois de janvier 1881, le gérant du consulat allait procéder à la nomination de plusieurs agents consulaires dans les principales villes portuaires de la Régence : Bizerte, Sousse, Monastir39. D’un autre côté, le gérant du consulat devait s’activer pour prendre en charge la défense des Grecs de Tunisie40et prendre la relève, même dans les affaires qui avaient précédé la création du consulat, lorsque ces derniers étaient encore des protégés des consuls des puissances européennes41.

L’établissement du Protectorat français en Tunisie durant l’été 1881 ne semble pas avoir dérangé le gérant du consulat qui s’était vite adapté à la nouvelle situation. Ainsi, pour évoquer l’assassinat d’un Grec âgé de 86 ans, commis le 14 juillet 1881 par « les Arabes » insurgés, le consul s’était directement adressé aux nouvelles autorités fraîchement débarquées en Tunisie42. D’un autre côté comme si de rien n’était, il alla poursuivre l’installation d’agents consulaires dans les villes qui n’en avaient pas été pourvues, telles que Gabès43, Mahdia44, où il nomma respectivement Haï Haded, sujet français, Elia Sitbon, sujet italien. Chaque agent consulaire était secondé le plus souvent par deux courtiers tunisiens, pour lesquels il devait recevoir un accord préalable des autorités centrales. Ces dernières s’étaient donné un droit de regard sur les éventuels candidats à ces postes45. Ce contrôle rigoureux, mené par les autorités du Protectorat à l’encontre des représentations consulaires étrangères, laisse présager les nouvelles dispositions qu’elles n’ont pas tardé à prendre, en vue d’organiser la présence des différentes communautés étrangères établies en Tunisie.

C’est ainsi qu’elles promulguèrent, en septembre 1888, un décret sur les associations46. Mais la communauté grecque ne souscrivit d’une manière claire à cette loi, qu’en 1898. D’un autre côté, en 1890, suite à un accord entre les gouvernements grec et français, une décision fut prise pour la suppression47 des différentes représentations consulaires grecques installées, depuis 1880, dans plusieurs villes portuaires de la Régence. Les différents courtiers tunisiens qui y travaillaient furent appelés à arrêter toute collaboration avec ces agences et à se considérer comme soumis au même régime administratif que le reste de leurs concitoyens48.

Cette démarche s’inscrivit dans le cadre de la mise en place du régime du protectorat qui s’était concrétisée par la suppression des juridictions consulaires en vue de doter le pays d’une nouvelle organisation de la justice. En effet, la loi du 18 avril 1883 vint organiser la justice française en Tunisie. Le décret beylical du 5 mai 1883 stipulait que :

« les nationaux des puissances amies dont les tribunaux consulaires seraient supprimés, deviennent justiciables des tribunaux français dans les mêmes conditions que les Français eux-mêmes » (Mahjoubi, 1977 : 176).

Ces différentes dispositions visaient à assurer l’hégémonie de la France dans la gestion de la Régence et à écarter une éventuelle visée italienne sur la Tunisie.

En effet, la question du déséquilibre démographique en faveur de l’élément italien au sein de la population européenne de Tunisie avait constitué un sujet qui avait longtemps préoccupé les autorités françaises. Celles-ci avaient mis presqu’un demi siècle pour faire basculer la situation démographique en leur faveur. Elles utilisèrent, comme nous le verrons plus loin, les autres Européens et leurs descendants, parmi lesquels nous trouvons les Grecs, pour augmenter le nombre des membres de la colonie française. Mais, au départ, il fallait agir prudemment et essayer de régler par étapes la question de la présence italienne en Tunisie. La première phase fut la signature des conventions franco-italiennes de 1896. Une année auparavant, en 1895, le gouvernement français, agissant au nom du bey, avait dénoncé le traité tuniso-italien de 1868. Par ces nouvelles conventions, l’Italie s’était décidée à reconnaître officiellement l’établissement du Protectorat français en Tunisie. En contrepartie la France reconnaissait le principe de l’égalité de traitement dans l’exercice des droits civils entres Français, Tunisiens et Italiens (Davi, oct. 1996 : 8)49.

De leur côté, les Grecs étaient considérés comme des étrangers50, ils étaient justiciables des tribunaux français, et n’avaient pas la jouissance de droits politiques en Tunisie. En vue de pratiquer leur culte grec-orthodoxe, ils étaient autorisés à former une association cultuelle. Avant même la promulgation officielle en Tunisie de la Loi sur les associations du 15 septembre 1888, les Grecs, de leur côté, avaient soumis leur association aux lois grecques en obtenant du roi Georges Premier un décret en date 7 septembre 1888 qui les définit ainsi :

« La communauté hellénique (qui est) à Tunis, se compose de tous ceux de même origine, libres hellènes ou non (libres) qui en sont des constituants réguliers »51.

Les autorités du protectorat, qui n’avaient pas manqué de relever des incohérences dans cette définition52, s’étaient contentées, dans une première période, de suivre l’évolution de la situation. Cette attitude « tolérante » s’explique par le nombre peu important des Grecs se trouvant en Tunisie. En effet, le dénombrement des étrangers établis en Tunisie, effectué en 1906, n’a recensé que quelques 733 Grecs dans toute la Régence. Les autorités du Protectorat devaient surtout faire face à l’acuité du problème italien. Ainsi, la communauté grecque évoluera dans le cadre du Protectorat, elle saura même tirer profit de sa situation marginale et loin des regards pour accumuler une certaine richesse immobilière.

Une communauté loin des regards : de 1898 à 1923

Étant donnée la position particulière héritée de son statut de millet ottomane, la communauté grecque de Tunisie apparaissait, au début du Protectorat français, dans une situation de privilégiée. Ce qui n’a pas manqué de créer des manifestations de jalousie de la part de l’autre Église chrétienne rivale, l’évêché catholique de Tunisie. En effet, il faut rappeler que la donation par enzel, octroyée aux Grecs de Tunis en 1863, leur avait permis de mettre la main sur un terrain couvrant 3 089 mètres carrés. Une portion du terrain acheté couvrait la façade principale du cimetière catholique qui existait à l’endroit de l’actuelle cathédrale. L’évêque Sutter53, de la mission catholique, avait fait des démarches auprès du Premier ministre tunisien et avait pu obtenir le rachat de cette portion de terrain qui s’étendait sur 1 362 mètres carrés54.

Cependant, l’Église catholique, forte de la situation qu’elle avait conquise en Tunisie suite à l’établissement du Protectorat français, allait, d’une part, commencer à édifier, en 1890, sa grande cathédrale sur les lieux du cimetière chrétien et sur le terrain racheté auprès des Grecs et, d’autre part, leur intenter un procès en 1895. En effet, l’archevêché de Carthage avait contesté à l’Église grecque le droit de construire sur la rue de Rome des magasins et des logements qui auraient masqué l’une des façades de la cathédrale. À cause d’un vice de forme, la démarche auprès du tribunal n’avait pas pu aboutir55. C’est le « gouvernement tunisien » qui vola au secours de la cathédrale et prit à son compte les griefs portés par l’archevêché à l’encontre des Grecs. Dans ces conditions, la colonie grecque se trouva dans l’obligation de procéder à un arrangement à l’amiable. Elle céda les constructions, objet du litige, au gouvernement tunisien, moyennant une somme qu’elle fut obligée d’utiliser pour l’achèvement de la construction de sa propre église56.

Il est probable que ces pressions, exercées par les autorités du Protectorat, ont contribué à contraindre la communauté grecque à régulariser sa situation juridique en conformité avec la loi du 15 septembre 1888, relative aux associations. En fait, c’est seulement en 1898 que ses responsables se décidèrent à soumettre le texte au roi de Grèce57 qui l’approuva par décret, le 3 février 1898. En même temps, ces statuts furent déposés au parquet et au gouvernement tunisien qui leur donna son autorisation, par arrêté du 30 mai 1898. Dans une lettre de mise au point, le Résident général fit remarquer trente ans plus tard que :

« même s’il n’y a pas eu exactitude entre les textes français et les textes grecs, les autorités ont laissé faire vu le nombre limité de la colonie et vu qu’elle n’était effectivement constituée que par des sujets hellènes »58.

La constitution de l’association de la communauté grecque orthodoxe de Tunis a consacré une évolution du statut de ses membres qui se sont érigés, désormais, en groupement cultuel ayant pour mission de gérer des biens liés à la pratique du culte : église, école, aides aux démunis… Cette association est régie par le droit laïc puisqu’elle est dirigée par un bureau élu tous les trois ans. Cependant, ce groupe humain, constitué à son origine sur des bases confessionnelles, va connaître, au fil des années, une certaine évolution. En effet, pendant longtemps, l’identification s’est surtout basée sur une certaine affiliation, plus ou moins réelle, aux patriarches d’Alexandrie et de Constantinople. Ces derniers avaient eux-mêmes accepté, durant des siècles, de faire allégeance aux sultans ottomans. Cependant, le mouvement hellénique et l’indépendance progressive de la Grèce, à partir de 1830, n’ont pas manqué d’avoir leurs répercussions sur l’état d’esprit de la communauté grecque de Tunisie et d’ailleurs, comme nous l’avons vu plus haut. Ainsi, l’identité de cette dernière va évoluer de la base ethno-confessionnelle pour faire intégrer la dimension nationale. Les liens privilégiés qu’elle avait tissés avec le consulat de Grèce, depuis son installation à Tunis, ont été souvent avancés par les autorités françaises de Tunisie, comme une preuve « des tendances irrédentistes »59 au sein de cette communauté.

30Ces différentes mutations ne pouvaient échapper à des autorités pleinement conscientes des dangers d’un cosmopolitisme non contrôlé, surtout au cas il serait mis à profit par une autre puissance européenne, qui chercherait à rivaliser avec la France en Tunisie. Certes, au lendemain de la première guerre mondiale, c’est « du péril italien » et de « l’agitation indigène » qu’il a été souvent question, mais la surveillance a dû concerner tout le monde. En effet, même si ce fut moins spectaculaire qu’en Italie, la Grèce connut au lendemain de la guerre des évolutions politiques successives dont il importerait de voir les prolongements en Tunisie. Cependant, l’événement majeur auquel il faut prêter attention, fut la naturalisation française au sein de la communauté grecque de Tunisie, à la suite des décrets de décembre 1923 qui l’encourageaient.

Les années charnières de la communauté grecque de Tunisie (1923-1933)

  • 60  La dénonciation officielle ne se fera qu’en 1943 ; cependant des pressions indirectes furent exerc (…)

31Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le problème relatif au déséquilibre engendré par la faiblesse en nombre de la colonie française par rapport à celle des Italiens était loin d’être résolu. Le recensement de 1921 n’avait fait que confirmer les appréhensions antérieures des autorités. Le nombre des Italiens était de 84799 alors que celui des Français était de 54476, les Maltais 12 520 et les autres étrangers 12 520. L’appel lancé aux métropolitains pour venir s’installer en Tunisie n’avait pas eu de résultats tangibles, malgré les privilèges et les encouragements qui furent prodigués. En effet, ils pouvaient aspirer à profiter d’avantages et faveurs auxquels les autres Européens ne pouvaient accéder (Kraïem, 1976 : 80). Face à cette situation, deux solutions furent envisagées : d’une part, la dénonciation progressive et de fait60, par la France, des conventions signées avec l’Italie en 1896. L’objectif était de rendre précaire la situation des Italiens de Tunisie et les inciter indirectement à se naturaliser. D’autre part, une loi sur la naturalisation, promulguée le 20 décembre 1923, était destinée à assurer la prépondérance de la colonie française dans la Régence et à contrecarrer la supériorité numérique des ressortissants italiens qui pourrait servir de prétexte pour la concrétisation des convoitises italiennes en Tunisie, depuis l’avènement de Mussolini au pouvoir en 1922 (Mahjoubi, 1982 : 346).

Certes, la nouvelle loi facilitait l’octroi de la nationalité française aux Tunisiens61, mais, surtout, elle la rendait automatique pour toute personne non Tunisienne née en Tunisie de parents qui y étaient eux-mêmes nés. Ainsi, la colonie française va s’ouvrir aux autres étrangers établis en Tunisie, tels que les Maltais, les Grecs et autres Européens, alors que les Italiens vont continuer à être régis officiellement par les conventions de 1896. À vrai dire, les nouvelles dispositions avaient pour but, avant tout, d’accroître, dans l’immédiat, le nombre des Français, par les membres des communautés « intermédiaires » qui pouvaient intégrer la communauté française sans apporter avec eux une charge identitaire marquée, comme c’était le cas des autochtones ou des Italiens.

C’est ainsi que la nouvelle législation a intégré dans la nationalité française la majorité des Maltais, malgré les réserves exprimées par la Grande Bretagne62dont relevait cette colonie. Également, plusieurs dizaines de familles grecques accédèrent automatiquement à la nationalité française. Cette nouvelle donne créa une situation inédite au sein de la communauté qui va entrer irrémédiablement dans une crise d’identité de laquelle elle ne se remettra jamais, malgré les multiples tentatives de réconciliation et de compromis.

Les premiers signes de difficulté vont commencer à apparaître en 1928. En effet, suite aux nombreuses naturalisations consenties par les Grecs,

« les nouveaux éléments (naturalisés) qui constituent désormais la communauté ne peuvent plus s’accommoder aux anciens statuts »63.

D’après le Résident général, la principale raison qui explique ces difficultés, est que l’association cultuelle est devenue, depuis 1918, multinationale puisqu’elle comprend : 32 citoyens hellènes contre 24 français, 2 gréco-albanais et 2 gréco-ottomans64. Toujours d’après le même rapport, les Grecs de Tunis

« ne demeurent unis qu’autour de l’autel orthodoxe et autour du patrimoine foncier dont l’association a hérité »65.

36En effet, l’importance de ce patrimoine va même éveiller des appétits extérieurs qui veulent le rentabiliser dans des œuvres culturelles66. À l’intérieur, la gestion des profits de cette richesse immobilière a été un facteur supplémentaire des tensions qui sont apparues entre les membres de la communauté grecque. La ligne de démarcation, réelle ou fictive, entre les deux groupes, a été la question de la naturalisation.

Après une contestation interne, déclenchée, semble-t-il, suite à l’élection d’un nouveau bureau de l’association au mois de mai 1928, un conflit est apparu au grand jour entre les membres de la communauté. Le dimanche 16 février, à la sortie de la messe, des incidents eurent lieu devant l’église de la rue de Rome, entre les membres du nouveau bureau élu au mois de mai 1928 et trois anciens membres, qui avaient fait partie de tous les bureaux qui s’étaient succédés de 1910 à 192867. Ces derniers avaient reproché aux membres du bureau leur mauvaise gestion des biens de la communauté68.

Quelques mois plus tard, la contestation connut un nouveau rebondissement. Les opposants avaient présenté un recours à l’administration par le biais d’une pétition signée par 29 Grecs, tous membres de la communauté grecque de Tunis et qui fut adressée au Résident général69. Après avoir rappelé les conditions dans lesquelles s’étaient tenues les élections de mai 1928 et les irrégularités commises

« notamment en prétendant éliminer des élections les membres naturalisés français, qui ne furent admis qu’au dernier moment »,les signataires de la pétition avaient relevé 3 faits majeurs qu’ils reprochaient au bureau directeur de la communauté :

La vente d’un vaste terrain de 9 000 mètres carrés70, faisant partie du cimetière grec situé près du quartier de Jeanne d’Arc, moyennant le prix de 16 F le mètre carré, alors que les propriétaires des terrains voisins, déclinent les offres de vente à 80 F, le mètre carré.

La vente à deux Israélites de deux immeubles, sis rue de la Kasbah et rue de la Verrerie, appartenant à la communauté grecque.

D’avoir surélevé une petite construction sise rue de Rome de deux étages et dans l’immeuble de la rue de Naples, d’un étage, au prix de 900 F le mètre carré, alors que le cours de la construction est au maximum entre 650 et 700 F.

Outre les griefs reprochés au bureau, la pétition constitue un document d’une grande valeur historique. En effet, elle nous livre un échantillon représentatif qui nous donne des informations précises sur la situation professionnelle de chaque signataire. C’est ainsi que nous avons relevé l’existence de 9 commerçants, autant de propriétaires industriels et agricoles et de 4 fonctionnaires71. Le même document nous permet également de faire ressortir les mutations des membres de cette communauté par rapport à la question de la naturalisation. En effet, en cette année 1930, sur les 29 signataires, nous en remarquons quinze qui maintenaient toujours la nationalité grecque, alors que les quatorze autres ont désormais la nationalité française.

En effet, cette tendance est confirmée par le Dénombrement de la population civile européenne et indigène de Tunisie, réalisé au mois de mars 1931, et qui fait ressortir une baisse de la population grecque de Tunisie qui tombe à 463 alors qu’elle était de 646 personnes au dénombrement de 1926 et de 683, au recensement du 16 décembre 1906 qui n’avait concerné à l’époque que la population européenne civile de la Tunisie (Bulletin,1907 : 169). Cette chute du nombre se remarque dans les trois principaux centres urbains qui regroupent la majorité des Grecs. La ville de Sfax où le nombre des Grecs tombe à 224 contre 343 en 1926. La même baisse se constate également dans la ville de Tunis où le nombre de Grecs tombe à 162 alors qu’il était de 187 en 1926.À Djerba, la baisse est encore plus évidente puisque le nombre est tombé à 6 alors qu’il était de 28 en 1926. Le seul facteur qui explique cette baisse du tiers du nombre de la communauté grecque, au cours d’une période aussi courte, est le mouvement de naturalisation. Ce fait confirme le début d’une certaine fracture au niveau de l’identité collective de cette communauté, dont les membres avaient commencé à se définir par rapport à des intérêts matériels, immédiats et futurs, beaucoup plus qu’à une référence ethnique et confessionnelle.

Ainsi il est important de noter que cette mutation sociale va donner lieu à des changements de comportement et à la cristallisation de positions qui ne tardèrent pas à se manifester au sein du cadre associatif, seul espace de rencontre et d’identification des Grecs de Tunisie. La pétition citée plus haut fut le premier signal de ce changement identitaire qui était en train de se dessiner au sein de cette petite communauté. Mais, malgré la sollicitude manifestée par ce groupe contestataire, l’administration coloniale ne s’empressa pas d’intervenir, considérant que l’affaire était d’ordre privé et qu’il appartenait aux signataires de la pétition de porter plainte, s’ils le jugeaient nécessaire, devant les tribunaux compétents72. En réalité, comme nous l’avons vu plus haut, l’affaire était déjà devant les tribunaux et les autorités auraient pu exiger la tenue de l’assemblée générale de l’association à la date prévue – mai 1931 – lorsque le bureau, élu au mois de mai 1928, arriva au terme de son mandat. En ratant cette occasion, ces dernières avaient laissé la voie libre à une intervention extérieure dans les affaires de la communauté grecque de Tunisie. En effet, ce fut le Patriarche d’Alexandrie Meltios II (1926-1935), qui annonça son arrivée au mois de juillet 1931. L’objectif assigné à cette visite était d’essayer d’aider la communauté grecque de Tunis à dépasser ses dissensions et divisions et, en même temps, de faire tout ce qui était possible en vue de regrouper les fidèles autour du patriarcat grec-orthodoxe. Il semble que l’Etat grec n’ait pas été étranger à cette initiative73.

Le voyage du Patriarche d’Alexandrie Meltios II en Tunisie

Le séjour du Patriarche d’Alexandrie en Tunisie avait commencé par deux messes qui furent célébrées à Sfax le 23 juillet et àTunis le 26 juillet 1931. Le Résident général, les autorités militaires et civiles ainsi que le corps consulaire avaient assisté à la cérémonie de Tunis. Au cours de cette messe,

« le Patriarche a prodigué ses conseils à ses fidèles leur recommandant avant tout, de se montrer respectueux des autorités du Protectorat et dignes de la protection que la France leur accorde. Il s’est borné à les inviter à se montrer fidèles à l’Eglise orthodoxe »

À côté des aspects protocolaires, le Patriarche avait consacré l’essentiel de son séjour à surmonter les divergences apparues entre les Grecs de Tunisie et à obtenir la réorganisation légale de la communauté. C’était dans ce but qu’il avait présidé une assemblée générale, le 31 juillet 1931, à laquelle avaient assisté 33 notables grecs75. Cette réunion avait pour but de

« prier Sa Sainteté le Patriarche de nommer un conseil de 6 Epitropes et Ephores extraordinaires sous la présidence du délégué ecclésiastique de sa sainteté le Patriarche »76.

En effet, quelques jours après et avant son retour en Egypte, le Pape et Patriarche d’Alexandrie et d’Afrique, avait procédé à la nomination de l’Archimandrite Anthimos au poste de Président du Conseil extraordinaire de la communauté, conformément au vote de l’assemblée générale du 31 juillet 193177.

Par ses différentes démarches entreprises à Tunis, surtout au terme de son voyage, le Patriarche d’Alexandrie dévoila ses véritables intentions. Ainsi, il condamna la séparation qui s’était faite en 1888, entre le culte qui était devenu du ressort des popes et la gestion des biens de l’Église, confiée à une association dépendante d’Athènes78. Il considéra que ce mode d’organisation, adopté à partir de 1888

« était contraire à l’histoire de l’Eglise grecque de Tunis comme aux conceptions du patriarcat »79.

Il envisagea tout simplement de revenir à une gestion cléricale de

« l’église Saint-Georges qui fonctionnait depuis trois siècles et qui s’est vue rabaissée au rang d’une association civile, soumise à la législation spéciale du décret de 1888 »80.

En un mot, il demande :

« l’abrogation de l’arrêté du 30 mai 1898 et le retour à un fonctionnement conforme aux règles de notre religion »81.

Ainsi, il apparaît clairement que le véritable objectif du voyage du patriarche d’Alexandrie en Tunisie était de profiter de la crise interne de la communauté pour changer le caractère laïc de sa gestion et la mettre sous son regard direct par la cooptation de son délégué religieux comme président de la communauté.

Cette nouvelle situation va pousser les autorités du Protectorat à essayer de reprendre en main le dossier des Grecs de Tunis et surtout de faire barrage au projet du Patriarche qui vise à voir

« la communauté orthodoxe rangée sous sa dépendance directe »82.

Cependant, le tribunal, qui avait entre ses mains le contentieux relatif à la communauté, va encore compliquer les choses pour ceux qui avaient des préoccupations d’ordre public et laïc. Le tribunal, qui avait été déjà saisi, comme nous l’avons vu plus haut, par les opposants au bureau élu en 1928, crut bon de souscrire, lui aussi, aux solutions trouvées le 31 juillet 1931 en présence du Patriarche. Un jugement sur la requête fut prononcé le 30 septembre 1931. Il demandait la publication d’un arrêté qui officialise les nominations faites lors de l’assemblée de juillet en présence du Patriarche83. L’arrêté en question ne parut que le 20 février 1932 ; il stipulait que la communauté serait gérée provisoirement par une commission de 7 membres. Laquelle commission est chargée de procéder à la réforme du statut dans un délai de 6 mois84. Mais, pour assurer un suivi aux décisions prises lors de son voyage, le Patriarche désigna un représentant qui sera dépêché d’Egypte pour veiller sur ses fidèles en Afrique du Nord.

Prolongement du voyage du Patriarche d’Alexandrie : la nomination d’un évêque orthodoxe pour l’Afrique du Nord

Ce regain d’intérêt du Patriarcat d’Alexandrie pour les Grecs-orthodoxes, allait s’illustrer encore mieux, en février 1932, par la nomination d’un évêque orthodoxe pour la Tunisie, l’Algérie et le Maroc85. L’envoyé du Patriarche entendait à la fois exercer des fonctions spirituelles et veiller à l’administration du conseil de la communauté orthodoxe dont la présidence sera de sa compétence86. Ainsi, le nouveau responsable religieux arriva presque au moment de la publication de l’arrêté légitimant les décisions de l’assemblée de juillet 1931. Lors des premiers contacts de l’Évêque, les responsables du Protectorat lui rappelèrent, d’une manière ferme, que la communauté devait être maintenue dans le cadre de la législation tunisienne et du décret sur les associations du 15 septembre 188887.

Dans un premier temps, l’archevêque entendit mener pleinement son rôle de chef spirituel et temporel. Au cours de la première semaine d’avril, il se rendit à Sfax pour présider une messe solennelle dans l’Église de cette ville88 qui regroupait encore en 1932, malgré la baisse constatée plus haut, la plus forte concentration de Grecs du pays. Quelques jours plus tard, il tint à être reçu par le Résident général en sa qualité de chef spirituel des fidèles Grecs-orthodoxes de l’Afrique du Nord et lui remit « la Croix de Saint-Marc, symbole de l’Eglise grecque-orthodoxe d’Alexandrie »89. D’un autre côté, agissant en tant que Président du conseil d’administration de la communauté, Mgr Constantin Catzarakis convoqua une assemblée générale qui se tint le 29 mai 1932, en présence de 39 membres sur les 52, lesquels avaient été inscrits sur la liste ouverte spécialement, 15 jours avant cette date. La réunion avait pour objet d’approuver les nouveaux statuts qui avaient été préparés par le conseil d’administration, conformément à la mission qu’il avait reçue par l’assemblée générale du 31 juillet 193190. Les nouveaux statuts consacraient le point de vue exprimé par le patriarche lors de sa visite en Tunisie. Nous avons vu plus haut comment ce dernier avait refusé toute séparation entre les responsables du culte et ceux qui s’occupent de la gestion des biens de l’Église. Ainsi, d’après les nouveaux statuts présentés par Catzarakis, c’est l’archevêque qui deviendrait président de la communauté91.

Cette proposition ne pouvait être acceptée par l’administration car elle était en contradiction avec la loi sur les associations qui stipule que ces dernières doivent être gérées par des bureaux élus. D’un autre côté, le cumul des deux responsabilités, mettrait les Grecs de Tunisie sous la tutelle directe du patriarche d’Alexandrie, qui aurait géré la communauté par l’intermédiaire de l’archevêque qu’il avait envoyé en Tunisie. Informés du contenu du nouveau projet, quelques membres alertèrent les autorités, avant même la tenue de l’Assemblée qui devait ratifier les projets, considérant qu’il s’agissait de manœuvres qui tendaient « à mettre notre communauté sous le joug du Patriarcat d’Alexandrie… »92 Ce projet comportait également des risques politiques, car les dignitaires de cette Église et le patriarche lui-même, « étaient des sujets de S. M. Fouad Ier »93. C’est ainsi que certains membres de la communauté, en parfaite complicité avec l’administration du Protectorat, déclenchèrent une contre-offensive afin d’éviter ce qu’ils considèrent « comme ingérence du Patriarcat dans notre communauté »94.

La contre-offensive des Grecs « francisés » pour la reprise en main de la direction de la communauté

Une opposition à l’amendement des statuts s’était manifestée, sans grand succès, au cours de l’assemblée générale du 29 mai 193295. De son côté, l’administration, qui avait été mise au courant du contenu du nouveau projet de statut, allait commencer à mettre des freins pour empêcher sa concrétisation96. Cependant, ce fut vers la fin du mois d’août 1932 que la contestation arriva à s’organiser et à marquer un point ; il est difficile de ne pas y deviner la main des autorités du Protectorat. En effet, le 27 août, quatre membres97 du bureau provisoire, tous naturalisés Français mais d’origine grecque98, donnèrent leur démission. Outre les objections qu’ils firent aux autres membres du bureau,99 par leur coup de force « démocratique », les démissionnaires, mirent cette instance dans « l’impossibilité de convoquer une assemblée régulière »100.

Par cette démission en bloc, un coup sérieux avait été porté aux démarches de la tendance ecclésiastique en vue d’assurer son hégémonie sur la communauté grecque. En effet, le 3 juin 1932, au nom de cette dernière, l’archevêque Catzarakis avait déposé au Contrôle Civil un nouveau projet de statuts. Un mois plus tard, le 10 juillet, un autre groupe important de membres de la communauté, en opposition avec la première tendance, et dirigé par quatre membres du comité provisoire, déposa lui aussi un autre projet de statut101. Ainsi, une occasion en or fut offerte à l’administration pour qu’elle apparaisse dans une position de neutralité. En réalité, elle allait se baser sur la démission des quatre membres à la fin du mois d’août pour publier un nouvel arrêté sur la communauté grecque102. Ce dernier texte considère que la nouvelle situation, née de cette démission, lui impose de pourvoir aux sièges vides par la réorganisation de la commission de gestion qui sera composée des membres suivants : Alexandre Alexandroupoulos, Eustache Djivas et Dimi-tri Coyoutopoulo, Jean Manzouni, Thomas Temmos103. Avant la publication de cet arrêté les autorités avaient pris soin d’avertir Mgr Catzaralds qu’elles « ne pouvaient consentir à ce que, dans les nouveaux statuts, il fût spécifié que l’archevêque ait la présidence effective, ni même la présidence d’honneur104 ».

La commission de conciliation désignée par l’arrêté de décembre 1932 arriva à présenter de nouveaux statuts au mois de mars 1933. Le comité qui fut élu à cette date confirme la prise en main des destinées de la communauté par les éléments « réalistes » qui avaient accepté de se conformer aux dispositions de la loi sur les associations qui sépare la responsabilité du culte et la gestion des biens, cette dernière étant du ressort d’association qui doit se conformer aux lois. Cette évolution consacre définitivement la supériorité numérique des naturalisés français parmi les activistes de la communauté grecque, et une nette évolution progressive de cette dernière vers son assimilation dans la civilisation française.

La perte d’identité et la francisation progressive de la communauté (1933-1960)

À partir de mars 1933, la communauté fut présidée par Jean Manzuni. Ce dernier se présentait en septembre 1938 « comme un natif de Tunisie et d’y avoir vécu depuis sa naissance, d’avoir eu l’honneur de s’engager volontairement dans l’armée française pendant la Grande Guerre, sans aucune obligation militaire, d’accroître la famille française par mes enfants dont l’un est prêt à partir sous les drapeaux de la France comme élève sous-officier et enfin d’être administrateur et directeur commercial depuis 1922 d’une maison de commerce… »105.

Un tel autoportrait en dit long sur l’évolution d’une partie des membres de la communauté grecque et de leur désir d’assimilation dans la nation française, à tel point qu’un des détracteurs de Jean Manzuni l’accusa de ne « connaître aucun mot de grec, ni en parlé ni en écriture »106..

Hormis ces quelques petites oppositions qui surgissaient de temps à autre entre ses membres, la communauté grecque semble avoir retrouvé son calme et sa « liberté pour l’administration de ses biens ». En effet, en raison des dissensions et de la mauvaise gestion qui avaient marqué les années 1928-1931, les revenus de l’association furent placés, depuis la fin de 1931, sous séquestre, jusqu’à la fin de 1937. Dans le rapport d’activité édité en 1938, le président Manzuni, annonce avec fierté « la réouverture définitive de l’église le 6 mars »107. Cette dernière était restée sans desservant depuis le départ, au mois de décembre 1932, de l’archevêque Catzara-kis. C’est l’archimandrite Dimitrios Lancouvardos108 qui fut choisi pour le desservir. Le président annonce également la réparation de la coupole de l’église qui menace ruine, vu qu’elle était restée pendant six années consécutives sans être entretenue109.

Ainsi, à la veille de la seconde guerre, la communauté semble accepter, dans sa majorité, son intégration dans « l’œuvre française en Tunisie ». La référence à la culture grecque-orthodoxe est devenue désormais d’ordre cultuel et c’est le rôle de l’association d’assurer cette fonction tout en refusant toute ingérence extérieure dans son fonctionnement. C’est ainsi qu’après qu’il fut coupé court à toute intervention en provenance du Patriarcat d’Alexandrie, c’est le Consul de Grèce qui se vit rappeler la nouvelle réalité, c’est-à-dire que le plus grand nombre des membres de la communauté était de nationalité française110. Et par souci de garantir l’hégémonie des naturalisés français au sein du bureau directeur de la communauté, le président crut de son devoir de demander l’avis des autorités sur l’opportunité de la convocation d’une assemblée élective prévue pour le 7 mai 1939. Il lui fit remarquer qu’à « cause des événements actuels, certains membres français, qui ont droit au vote, sont mobilisés »111. Ce lien avec la France va se raffermir encore dans la conjoncture de la Seconde Guerre et celle de la Résistance. Ainsi, le sort de la communauté se joua avec celui de l’avenir de la présence française en Tunisie.

Avec l’indépendance de la Tunisie, il était devenu impossible pour la communauté grecque d’assurer la continuité d’une présence qui avait pourtant duré pendant plus de trois siècles. Les Grecs naturalisés Français et travaillant dans la fonction publique étaient les premiers appelés à partir. Les autres, commerçants, industriels et entrepreneurs, tentèrent d’assurer la continuité de leur communauté dans une Tunisie qui se préparait à l’indépendance. Ainsi, dès que l’autonomie interne fut proclamée, ils firent valider les statuts par le gouvernement tunisien112. Cependant, acquis à la culture française, ayant souvent la nationalité française, c’était en France que la majorité des Grecs avaient envoyé leurs enfants poursuivre leurs études supérieures. Ces derniers s’étaient installés en France après leurs études, et c’était ensuite aux parents de les rejoindre. Seule une infime minorité parmi les membres de la communauté était rentrée en Grèce. Enfin quelques cas isolés s’étaient intégrés, par le mariage, avec les musulmans113.

Aujourd’hui, seules les trois églises de Tunis114, de Sfax115 et de Djerba116continuent de rappeler le passé d’une communauté grecque dont les membres avaient entamé leur présence au XVIIe siècle, à Tunis et dans d’autres villes côtières, comme faisant partie du système du Milletottoman, mais au terme de trois siècles de contact, d’acculturation et de jeux d’influences, la majorité de ses descendants, avait choisi l’assimilation française, tout en gardant une belle place pour la Tunisie dans leurs mémoires et dans leurs activités professionnelles117. Enfin, il est à rappeler aussi, que beaucoup de produits qui sont, aujourd’hui, partie intégrante de l’art culinaire tunisien, ont été introduits par les Grecs : le raisin sec, les olives salées, les poissons salés, les sirops de tamarins et d’orgeat, les halwas, le rahat-loukoum, le mastic (Kharalam-bis, 1926 : 154)…

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Notes

1  Une première ébauche de cette recherche a été présentée au colloque : La Tunisie et ses étrangers, organisé les 1er et 2 novembre 1996, par le Professeur Mounira Chapoutot-Remadi, à la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis. L’actuelle version a été présentée à la 11econférence de l’American Institute of Maghrib Studies (A.I.M.S) qui s’est tenue à Tunis du 28 au 30 mai 1998.

2  Cette première église se trouvait Rue de la Verrerie, à l’intérieur des murailles de la ville, en plein quartier franc ; elle avait fonctionné jusqu’en 1901.

3  L’inscription est gravée en grec et en français : « In memoriam du bataillon sacré grec 1942-1945, combattant pour la libération de sa patrie, il a participé aux combats de Tunisie : Morts, 3 officiers ; Blessés 7 ; Disparus 2 »

4  Archives Nationales de Tunisie (ANT), Série E, C. 503, D. 5 ; Profession de foi datée de 1932, mais non signée, mais il est certain qu’il s’agit d’un document du Secrétariat général du gouvernement tunisien.

5  Il faut noter que, malgré leurs efforts, les Ottomans n’ont pas pu rester les seuls héritiers de Byzance. En effet, certains fidèles vont se diriger vers la Russie, puissance orthodoxe montante, à partir du XVe siècle. Cette dernière va prendre le flambeau de l’orthodoxie et adopter l’aigle bicéphale, symbole de l’hellénisme.

6  De Saint Gervais note qu’à la même époque, la situation meilleure des grecs, par rapport à celle des catholiques. Ces derniers, écrit-il, quoique tolérés : « sont logés dans une maison obscure, qui ressemble à une vraie prison, dont ils payent, cependant, un loyer assez considérable ».

7  Idem. L’auteur affirme l’existence d’un titre déposé aux archives du consulat de Grèce à Tunis où il est indiqué que le nommé Raftopoulos, hellène orthodoxe, originaire du Péloponnèse, obtint, ce terrain, du bey régnant (sic), en reconnaissance des services rendus.

8  Ibidem. Notre auteur remarque que cette église « était coquette, de style byzantin avec coupoles, et dont la décoration intérieure était fort originale ». Au moment de la construction de l’actuelle Eglise en 1898, cette petite chapelle a été complètement démolie et remplacée par un immeuble. C’est sur le mur de ce dernier qu’on trouve raccroché, aujourd’hui, la plaque en marbre portant l’inscription : « Eglise Saint-Georges » en mémoire du lieu de culte qui existait à la rue de la Verrerie et qui fut désaffecté, en 1901, avec l’inauguration de la nouvelle église, de la rue de Rome.

9  L’auteur mentionne que « Les Grecs-orthodoxes possèdent une chapelle dans Tunis, avec deux popes ».

10  Idem.

11  L’auteur signale l’autorisation accordée par Ahmed Bey le 10 janvier 1845 aux catholiques de Tunis pour l’extension de leur église et précise que ce geste s’explique par le désir d’approfondir les bonnes relations qui existaient entre les négociants européens et l’Etat tunisien.

12  Malheureusement cette mesure en faveur des Grecs n’a été signalée que par des sources ultérieures.

13  Ganiage signale le même chiffre sans citer de sources. D’autres part il mentionne que d’après la mission catholique de Tunisie, le chiffre des européens était estimé à 12 000. Les plus nombreux étaient les Maltais avec 7 000 âmes, les Italiens avec environ 4 000 et les Français de 50 à 60 familles.

14  Port de Grèce dans le Péloponnèse, sur la mer Ionienne. La bataille de Navarin a eu lieu le 27 octobre 1827 et s’est achevée par la défaite de la flotte turco-égyptienne par une escadre anglo-franco-russe au cours d’une guerre qui a marqué le début du processus de l’indépendance de la Grèce.

15  R. Ilbert signale (1996 : I, 70) que les Grecs d’Egypte, originaires des régions libérées de la domination ottomane, s’étaient considérés comme hellènes et que « le gouvernement d’Athènes entendait bien élargir ses prétentions à l’ensemble de la population de race grecque ». Au cours des années 1830, le nouvel État grec était représenté en Egypte par Michel Tossiza, un consul très actif et ami personnel de Mohamed Ali.

16  Khaznadar (Mustafa), mamelouk tunisien, d’origine grecque et natif de l’île grecque de Chio vers 1817, mort à Tunis en 1878. Esclave de Hussein Bey (1824-1835). Beau-frère et favoti de Ahmed Bey qui l’éleva aux fonctions de trésorier (khaznadâr), il devait se maintenit pendant plus de trente six ans à un poste ou un autre, au service de cinq beys. (Ganiage, 1968 : 595).

17  Mussalli (Elias), Grec melchite catholique romain, né au Caire en 1829 d’une famille originaire de Syrie, mort à Tunis, en 1892. Entré en 1847 au service du bey, comme second, puis premier interprète en 1854 ; sous-directeur au ministère des Affaires étrangères en 1860, il devait conserver ces fonctions jusqu’en 1872 (Ganiage, 1968 : 593).

18  A.N.T. Série H. C. 252 D. 694. Lettre, en date 22 août 1833, du consul de France A. Duval, au bey Hassine qui se base sur le traité signé le 8 août 1830 entre la France et le bey pour réclamer l’affranchissement d’une certaine Khédija, grecque d’origine et qui s’est faite protégée française. Cette femme a été réduite à l’esclavage avec son fils depuis 13 ans. Toujours d’après la même lettre, il ressort que le bey a accepté de la libérer mais n’a accepté de la laisser s’embarquer vers le Levant que dans un bateau ottoman et non dans un bateau grec comme elle l’avait demandé.

19  A.N.T, Série H. C. 252 bis, D. 6. Lettre en date du 13 mars 1839 du Consul de France au bey Ahmed dans laquelle il demande la punition du nommé Gorgab (sic) qui a porté un coup de couteau à Michel, un Grec, « protégé Français ».

20  Idem.

21  L’auteur se réfère à une lettre adressée de Tunis, le 15 nov. 1844 par le consul Lagau à Gui-zot (Archives de Affaires étrangères, Quai d’Orsay C. C. Tunis 54).

22  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 1 ; l’affaire du Grec Bazil, protégé anglais, qui demande d’être acquitté de la dette qu’il a accordée à Hajj Muhammad b. Ahmad au mois de Rajab 1277H. Une autre affaire est évoquée le 10 décembre 1859 par le consul d’Angleterre, elle concerne une dette de 3 000 piastres que doit rembourser Mahmoud Ben Ammar au sieur Papa Costantino, négociant domicilié à Tunis, fondé de pouvoir de Panayotti Théodore, sujet anglais (voir A.N.T. Série H. C. 252 bis D. 1.).

23  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 5. Dans une lettre date du 21 janvier 1860, adressée par les membres du clergé grec au consul de France Léon Roches, ils écrivent : « Les grecs domiciliés à Tunis, connaissent déjà l’empressement et le zèle avec lequel vous avez toujours défendu leurs intérêts… ».

24  Ben Rejab (Rida), al-sburta wa amn al-hâdira min khilâl wathâiq majlis al-dhabtyya 1861-1864, (La police et la sécurité de la capitale d’après les registres de la préfecture de police), Mémoire pour le C.A.R. (ronéotypé), sous la direction de Abdelhamid Larguèche, Faculté des Sciences Humaines et Sociales, Tunis, 1992.

25  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 2. Affaire du Grec Nicolas, protégé anglais, accusé d’agression, coups et blessures à l’encontre de soldats de l’armée du bey. Toujours dans la série H. C. 252 bis, D. 7, l’affaire du Grec Andréa accusé d’avoir assassiné le laitier ‘Alî b. Ahmad Bûssen El-Ouarchafânî (Registre de la Zaptié en date du 17 Safar El Khair 1287H).

26  Le terrain en question est situé le long du boulevard de la Marine, il s’étend sur 3 089 mètres carrés. Il était limitrophe du cimetière catholique Saint-Antoine. Par la suite, il a connu des ventes et des aménagements. Seule une partie est restée à la communauté grecque, elle y construira en 1898, la nouvelle Église Saint-Georges et, plus tard, les immeubles ouvrant sur la rue de Naples (actuelle rue Mokhtar Attia) dont il sera question plus loin.

27  A.N.T, Série Historique, C. 252, D. 692/1. Lettre en date 21 février 1878 de Charles Nyssen, Consul général de Russie à Tunis à son homologue, le Consul général de l’Empire d’Allemagne à Tunis où il dresse un rappel des différentes phases de l’acquisition de ce terrain par les Grecs.

28  Idem.

29  A.N.T. Série E, C. 503, D. 5. Un rapport de 8 pages en date du 4 avril 1940, résumant l’historique de la communauté grecque de Tunisie et qui remonte jusqu’à la prise de Byzance par les Turcs en 1453.

30  A.N.T. Série H. C ; 252, D. 692. Lettre en date 17 novembre 1866 envoyée par Seigneur Felice, fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères de la Grèce, aux Grecs de Tunis, en réponse à une lettre que ces derniers lui avaient adressée et dans laquelle ils lui avaient demandé d’envoyer des décorations au bey de Tunis « en signe de reconnaissance pour la bonne attitude qu’il exprimait à leur égard ».

31  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692. Lettreen du 28 avril 1867, de Basilio Kostandinis au Premier ministre Mustafa Khaznadar.

32  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692. Lettre en date du 20 novembre 1868, de Spiridiov Logiatadios, consul de Grèce à Chio, à son excellence Mustafa, Premier ministre.

33  Idem.

34  Ibidem.

35  A.N.T. Série H, C. 252 bis, D. 3. Lettre en date du 22/06/1868, du consul d’Angleterre Richard Wood, au Premier ministre Mustafa Khaznadar pour défendre les intérêts de Basilio, Grec, protégé anglais, dans une affaire de succession, suite au décès de son associé tunisien, le nommé Slimane El Fray.

36  A.N.T., Série H. C. 252 bis, D. 10. Lettre en date du 8 novembre 1877, de Charles Nys-sen, consul des intérêts russes à Tunis au Premier ministre, l’informant de l’assassinat perpétré sur la personne de Georges Hallaris, Grec, protégé russe, par le nommé Mustafa Ben Has-sen, sujet tunisien. Dans une autre lettre en date du 11 novembre 1879 (probablement après le départ du Premier ministre Kheireddine), le Consul russe confirme « … Qu’en vertu des instructions reçues du Cabinet de Saint-Pétersbourg, le consulat impérial de Russie à Tunis est autorisé à continuer d’accorder la protection aux Grecs » (A.N.T. Série H, C. 252, D. 692).

37  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692/2. Lettre du ministère des Affaires étrangères de Grèce au ministre des Affaires étrangères du bey de Tunis dans laquelle il lui indique le nom du consul : Vasiliades.

38  A.N.T Série H, C. 252, D. 692/1. Lettre en date du 16 février 1881, du gérant du consulat hellénique à Tunis au Premier ministre Mustafa Ben Ismaïl. Il s’agit d’une lettre-réponse à un courrier qui a été adressé au consul par le Premier ministre au sujet de la vente de la maison de Basile Camellopoulos, sujet hellène, débiteur du sujet tunisien Sedli (sic).

39  A.N.T Série H. C. 252, D. 692/2. Lettre en date du 28 janvier 1881, du gérant du consulat royal hellénique à Tunis à Mustafa Ben Ismaïl, Premier ministre. Il l’informe que « le gouvernement hellénique vient de nommer, en qualité d’agents consulaires de Grèce, le sieur Vito Pellegrino à Biserte (sic), le sieur Philippe Rosso à Souse (sic) et Antoine Rosso à Monastier (sic) ».

40  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692/1. Lettre en date 2 mars 1881, du gérant du consulat hellénique au Premier ministre Mustafa Ben Ismaïl de l’affaire de Denis Sotirpoulos sujet hellène et propriétaire d’un café à Tunis, grièvement blessé par un sujet tunisien, le nommé Haz Aly Bakkas (sic).

41  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 10. Lettre en date 31 août 1880 du gérant du consulat hellénique à propos du contentieux d’Elia Manidachi, autrefois sous protection russe, avec l’ex-premier ministre, Mustafa Khaznadar, au sujet d’un terrain sis à la Marine.

42  A.N.T Série H. C. 252, D. 692/1.Lettre en date du 11 septembre 1881, du gérant du consulat hellénique au délégué par intérim à la Résidence de République française à Tunis. Après l’avoir informé du crime perpétré contre son administré, il lui demande de « faire auprès du gouvernement tunisien les démarches nécessaires afin que de sévères mesures soient prises à l’effet de découvrir les coupables et indemniser en même temps les parents de la victime ».

43  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/6. Lettre en date du 6 avril 1883, de l’Agent consulaire grec, au Résident général Paul Cambon.

44  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/9. Lettre en date du 8 août 1883, de l’Agent consulaire grec, au Chargé d’affaires de la République française, le Baron d’Estournelles.

45  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/8. Lettre en date 27 juillet 1885, du secrétaire général du gouvernement tunisien au consul de Grèce. Il l’informe de son refus d’agréer la nomination d’un troisième courtier à l’Agence consulaire de Djerba. Voir également, A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/10. Lettre en date du 19 avril 1889, du vice-consul de France à Sousse, au Résident général à Tunis. Il lui suggère de refuser la nomination de Frej b. El-Hadjj Muhammad b. ‘Uthmân, proposé pour l’emploi de courtier de l’Agent consulaire grec à Monastir, car il n’a que 17 ans et n’a pas encore satisfait au service militaire.

46  AG. Journal Officiel Tunisien (J.O.T.), Loi du 9 Moharrem 1306, 15 septembre 1888, sur les associations.

47  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/1. Lettre en date du 20 août 1890, du secrétaire général du gouvernement tunisien au Premier ministre et aux caïds de Bizerte, Djerba, Arad (Gabès), Mahdia, Monastir et Sousse.

48  Idem.

49  Au moment de la signature de ces conventions, la population française de Tunisie ne comptait encore que 16 000 membres contre 50 000 italiens.

50  Un décret du 13 avril 1898 allait réglementer l’établissement des étrangers dans la Régence. Tout étranger qui voulait établir sa résidence en Tunisie ou y exercer une profession, un commerce ou une industrie quelconque, devait dans un délai de cinq jours à partir de son arrivée, faire devant l’autorité de police locale une déclaration de résidence en justifiant de son identité.

51  Archives diplomatiques de Nantes (Fonds de Nantes), Série Tunisie, C. 11, D. 9, (Bobine R 382, Institut Supérieur d’Histoire du Mouvement National, I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, du Résident général de France à Tunis au ministre français des Affaires étrangères.

52  Fonds de Nantes, Série Tunisie, C. 11, D. 9 (Bobine R382, I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, op. cit. Le Résident général relève que « le Roi des Grecs légifère, en terre de Protectorat français, à l’égard d’un groupe composé à la fois de ses sujets (Grecs libres) et de ceux qu’il aspire à délivrer du joug de l’étranger (non-libres), c’est-à-dire Grecs d’Europe, d’Asie, ou Grecs sujets tunisiens s’il en reste… ». Ilbert (1996 : 68) constate le phénomène en Egypte où le nouvel État grec avait souvent tendance à associer « orthodoxes », « grecs » et « hellènes », alors que le seul vrai point commun de ces populations était le Patriarcat grec-orthodoxe.

53  Sutter (1796-1883), né à Ferrare (Italie), entré dans les ordres en 1816, nommé à Tunis, le 21 mars 1843 (Soumille, 1994 : 197-231).

54  A.N.T Série H. C. 252, D. 692/1. Lettre en date 21 février 1878, de Charles Nyssen, consul de Russie à Tunis, au Chevalier Tulin, Consul général de l’Empire d’Allemagne à Tunis. Le consul Nyssen était au courant des détails de cette transaction, car à l’époque de son accomplissement, le bénéficiaire du terrain le Grec Elia Manidachi, était un protégé russe. De même, cette lettre nous apprend qu’un autre grec, Elias Mussalli, Interprète au Ministère tunisien des affaires étrangères et très proche du Consul français Roustan, qui mena les discussions qui eurent lieu au consulat de Russie et qui aboutirent au rachat de la portion de terrain réclamée par Mgr Sutter pour le compte de l’Église Catholique.

55  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Contrat en date du 19 décembre 1896 entre le Secrétaire du gouvernement tunisien, l’Archevêché de Carthage et le Président de la Colonie hellénique de Tunis.

56  Idem. La somme en question s’élevait à 80 000 francs, elle a été payée par le gouvernement tunisien en quatre termes et ce proportionnellement à l’évolution de l’édification de l’église orthodoxe.

57  Fonds de Nantes, Série Tun., C. 11, D. 9 (Bobine R 382,1.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, du Résident général de France à Tunis, au ministre des Affaires étrangères à Paris.

58  Idem

59  Ibidem.

60  La dénonciation officielle ne se fera qu’en 1943 ; cependant des pressions indirectes furent exercées sur les ouvriers italiens, de même que le renouvellement des conventions de trois mois en trois mois, rendait plus précaire la situation des Italiens, incitant certains à demander leur naturalisation (Martin, 1993 : 102).

61  Avant 1923, il existait une loi sur la naturalisation (décret du 3 octobre 1910). Comparée au précédent décret, la loi de 1923 était beaucoup moins exigeante en ce qui concernait la connaissance de la langue française et les diplômes puisque le titre universitaire n’était plus de rigueur.

62  À un certain moment, la Grande Bretagne avait même porté cette affaire devant « la cour permanente de justice internationale de La Haye ». Un compromis fut trouvé par la suite entre les deux puissances.

63  Fonds de Nantes, Série Tun., C. 11, D. 9 (Bobine R 382, I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, du Résident général de France à Tunis, au ministre des Affaires étrangères à Paris. Le Résident informe le ministre qu’un procès est en cours d’instance devant le tribunal civil de Tunis, en annulation des dernière élections de mai 1928.

64  Idem.

65  Ibidem

66  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 4 avril 1929, de l’Ambassadeur de Grèce à Paris à André Honorat, Recteur de l’Université de Paris. L’ambassadeur de Grèce à Paris, mis au courant de l’importance de ce patrimoine, composé des loyers des immeubles et des magasins qui sont la propriété de la communauté de Tunis, demande au ministère français des Affaires étrangères la possibilité d’aliéner le produit de quelques-uns pour achever la construction de la maison de Grèce à la Cité Universitaire Internationale de Paris.

67  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 22 février 1930, du directeur de la Sûreté publique au Directeur général de l’Intérieur. La lettre donne les noms des trois anciens membres du bureau : Dimitri Couyotopoulo, limonadier, au 7 rue de Rome, J. Carmanis, pâtissier, rue de l’Eglise, E. Dzivas, épicier à la rue des Glacières.

68  Idem

69  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c (R 382,I.S.H.M.N.). Pétition en date du 3 juin 1930, adressée par 29 Grecs au Résident général de France en Tunisie.

70  Idem. Les signataires ont précisé que ce terrain fut acheté en 1890 par des fonds provenant d’une souscription des membres de la communauté, achat fait dans un but exclusifs savoir l’aménagement d’un cimetière.

71  Ibidem.

72  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c, (R 382, I.S.H.M.N.). Lettre-réponse en date du 21 août 1930, adressée par le Résident général à M. A. Saganakis, interprète et expert près du Tribunal de Tunis, qui semble être le porte-parole des pétitionnaires.

73  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D.2 (R 382, I.S.H.M.N.). Télégramme en date du 16 juillet 1931, du ministre français des Affaires étrangères au Résidenr général. Dans ce message, il le met au courant que l’Ambassadeur de Grèce à Paris l’a informé que le Patriarche d’Alexandrie arriverait à Sfax, venant de Tripolitaine, vers le 25 juillet 1931 et se rendrait ensuite à Tunis où il recevrait les délégués des communautés grecques d’Algérie et du Maroc.

74  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. 2, (R 382,I.S.H.M.N.). Rapport en date du 29 juillet 1931, adressé par le Résident général au ministre de Affaires étrangères. Outre la description des cérémonies du Patriarche, le Résident informe qu’il a reçu la visite du Patriarche le 27 juillet et que ce dernier était accompagné du Consul de Grèce et de l’Archimandrite Rosemaris.

75  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Rapport du Directeur général de l’Intérieur sur le voyage du Patriarche, adressé au Résident général. Les mêmes informations se trouvent au Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D.2, (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7 août 1931, du Directeur général de l’Intérieur au Résident général.

76  Idem

77  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Nomination de l’Archimandrite Anthimos (texte paru en langue grecque le 4 août 1931 et en langue française le 11 août 1931). Dans ce texte le Patriarche donne mandat de « faire tout ce qui est nécessaire pour ramener la paix au sein de la communauté ».

78  Le Patriarche fait allusion ici au fait que la communauté de Tunis a cherché à se faire légitimer en 1888 par le roi de Grèce, et non par le Patriarcat d’Alexandrie, comme ce fut le cas depuis le XVIIe siècle.

79  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2, (R 382, in I.S.H.M.N.). Lettre en date du 6 août 1931, du Patriarche d’Alexandrie et de toute l’Afrique Melitios II au Résident général de France en Tunisie.

80  Idem.

81  Ibidem.

82  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Noteen date du 7 octobre 1931, du Secrétariat général du gouvernement tunisien. Voir également Kharalambis, 1926 ; Dessort (C.-H-Roger) : 155. L’auteur rapporte que, selon la tradition véhiculée par les Grecs de Tunis, « L’église fut placée dans le giron du Patriarcat Œcuménique d’Alexandrie d’Egypte dont le dernier représentant, dit-on, quitta Tunis en 1853 ».

83  L’arrêté en question a été promulgué le 20 février, sa publication officielle au J.O.T. date 27 février 1932.

84  J.O.T. du 27 février 1932. Arrêté Au Premier ministre du 20 février 1932. La commission de 7 membres est composée de : Charissiadis (Théodore), Couvopoulos (Constantin), Couyotoupoulos (Lycurgue), Pachis (Dr Evangelos), Rosmaris (Archimandrite Anthimos), Siganaki (Alfred), Tso-nides (Paul).

85  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382, I.S.H.M.N.). Télégramme en date du 25 février 1932 du M.A.E. au Résident général. Il l’informe de la décision prise par le synode de l’Église grecque : le titulaire de cet évêché sera Mgr Catsarakis, qui résidera alternativement à Tunis et à Casablanca. Voir également, Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382, in I.S.H.M.N.). Lettre d’introduction en date du 29 février 1932, de la part de la légation de la République française en Egypte, au Résident général de France en Tunisie.

86  Fonds de Nanres, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7 mars 1932 du Patriarche d’Alexandrie au Résident général Mancéron. Il l’informe que Mgr Constantin Catsarakis, « délégué par notre Église pour l’administration de ses fidèles en Tunisie, Algérie et Maroc », aura sa résidence à Tunis.

87  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2, (R 382,I.S.H.M.N.). Note en date du 25 avril 1932 du Directeur général de l’Intérieur, au Résident général.

88  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382, I.S.H.M.N.). Rapport en date du 7 avril 1932 du contrôleur civil de Sfax, au Résident général. Le rapport décrit les différentes activités du Métropolite qui a séjourné à Sfax du 1er au 6 avril.

89  Dépêche Tunisienne, 9 avril 1932. Elle donne une brève information sur la rencontre qui a eu lieu le la veille, 8 avril.

90  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Procès verbalen date du 31 mai 1932, de l’Assemblée générale des membres de la communauté orthodoxe de Tunis, qui a eu lieu le 29 mai 1932.

91  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382,I.S.H.M.N.). Rapport en date du 6 juin 1932, du Directeur général de l’Intérieur, au Résident général.

92  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 27 mai 1932, de Th. Carciadis, membre du Bureau provisoire de la communauté grecque, au Directeur général de l’Intérieur

93  A.N.T, Série E, C. 503, D. 5, Profession de Foi, datée de 1932 et qui retrace sommairement l’historique de la communauté grecque de Tunisie. Le texte n’est pas signé, il est probable qu’il fut rédigé par un fonctionnaire du Secrétariat général du gouvernement tunisien. À ptopos de la nationalité égyptienne des patriarches orthodoxes, voir également Ilbert (1996 : 613), « dès 1926, date de la loi sur la nationalité égyptienne, mais aussi de la mort de Mgr Photios II (1899-1926), le gouvernement égyptien tint à rappeler les règles fondamentales de la communauté. Le patriarche devait être ou devenir Égyptien, il devait être investi par le gouvernement local… C’est ainsi que Meltios II (1926-1935) dut renoncer à la nationalité grecque… »

94  Idem

95  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Procès verbal en date du 31 mai 1932. Le procès évoque deux objections qui ont été faites au cours de cette assemblée : La première, de Djivas Eustache, au sujet de la légalité de l’Assemblée générale (après refus de l’objection, il se retira). Quant à Théodore Cariciadis, il se retira sans aucun motif.

96  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382,I.S.H.M.N.), Note du Directeur général de l’Intérieur en date du 9 juin 1932. Ce responsable écrit que les statuts vont être étudiés, mais qu’ils ne seront approuvés que moyennant certaines satisfactions et garanties à obtenir du patriarche d’Alexandrie. Quant à la visite au bey, Mgr Katzarakis n’a pas à la faire actuellement puisque la question de sa reconnaissance officielle n’est pas résolue.

97  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre de démission en date du 27 août 1932 des quatre membres adressée au Directeur général de l’Intérieur. Il s’agit de Caciadis Théodore, Couvopolo Constantin, Pachis Evangelos et Siganaki Alfred.

98  Nous avons pu nous assurer de ce fait en regardant la nationalité de chacun des signataires, qui a été mentionnée dans la pétition signalée plus haut et qui a été remise au Résident général le 3 juin 1930.

99  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre de démission en date du 27 août 1932. Ils déclarent : « Nous n’avons pas réussi à persuader nos ministres du culte d’abandonner leurs prétentions injustifiées au sujet de l’avenir de notre communauté. Ils cherchent à nous imposer des statuts moyenâgeux, inadmissibles à notre époque ».

100  Idem.

101  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Note rédigée au mois de décembre 1932 par Charles Saumagne, à l’époque Contrôleur général des Affaires indigènes auprès du Secrétaire général du gouvernement.

102 ./. O. T. du 28 décembre 1932. Cet arrêté a été promulgué alors que l’archevêque Catzarakis était en déplacement en Egypte. Il était parti le 3 décembre pour participer aux travaux du Saint Synode.

103  Idem. La présidence du comité a été confiée à son doyen. Le comité a été chargé de la poursuite de l’élaboration des statuts et la gestion du comité qui prit fin le 1er mars 1933.

104  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Aide Mémoire en date du 2 décembre 1932, envoyé à l’archevêque (orthodoxe) de Carthage par le Directeur général de l’Intérieur.

105  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 23 septembre 1938, de Jean Manzuni à Charles Saumagne, Directeur de l’Administration générale et communale.

106  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 7 février 1939. De Georges Lalakis, qui se présente comme Français d’origine grecque, à Charles Saumagne.

107  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Rapport d’activité de la communauté grecque en date du 19 avril 1939. La réouverture a été solennellement célébrée le 6 mars 1938. À côté du nouveau desservant de l’église Mgr Dimitrios Langouvardos, ont assisté Georges Koumoussis, de l’église de Sfax et Mgr l’archiprêtre Constantin Michalowski, de l’église russe de Tunis.

108  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Rapport d’activité de la communauté grecque de Tunis, en date du 23 avril 1938, brochure de 16 pages. À propos du nouveau desservant le Président écrit : « l’Archimandrite Lancouvardos, qui arrive de Casablanca, n’est pas un inconnu, il a desservi la communauté de Sfax durant 18 années consécutives, il y a laissé le meilleur souvenir ».

109  Idem.

110  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 23 septembre 1937, du directeur de l’Administration générale et communale au Secrétaire général du gouvernement tunisien.

111  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 18 avril 1939, du Président de la communauté, au Directeur de l’Administration générale et communale. Il lui demande clairement « s’il doit convoquer cette assemblée ou surseoir en attendant que les absents mobilisés puissent prendre part aux élections ».

112  C’est le cas des Grecs de Sfax qui, dès le 25 mars 1955, déposèrent de nouveaux statuts au gouvernement Ben Ammar, qui l’autorisa par un arrêté en date du 18 juillet 1955. Cette association a été actualisée par Jean Arfaras, dernier président de la communauté, au cours de la dernière assemblée qui a eu lieu à Sfax le 17 novembre 1985. (C’est M. Arfaras qui nous a remis une copie des statuts).

113  Le meilleur exemple est l’actrice de cinéma Hélène Katzaras, née dans la communauté grecque de Djerba et mariée à un Tunisien musulman.

114  Seule l’église Saint Georges, sise au 5 rue de Rome à Tunis, demeure ouverte au public.

115  Jusqu’à la fin de 1996, c’est Jean Arfaras qui s’occupait de l’église « Les trois Hiérarques » construite vers 1892 et située au centre du quartier européen de la ville de Sfax. Au début de l’année 1998, j’ai appris par l’ambassade de Grèce à Tunis que Mr Arfaras est rentré définitivement en Grèce. Le 31 octobre 1996, j’ai enregistré avec lui un entretien, conservé à l’Unité d’Histoire Orale de l’Institut Supérieur d’Histoire du Mouvement National. Mr Arfaras est né en 1920, il a passé toute sa vie à Sfax, il garde jalousement une photo de groupe de la visite du Patriarche d’Alexandrie à Sfax au mois de juillet 1931. Dans cet entretien, il avait affirmé que, malgré la mort de sa femme et le retour de son fils à Athènes, il pense continuer à vivre à Sfax !

116  L’église grecque de l’Ile des « lotophages » est située en face du porr de Houmt-Souk, elle se trouve aujourd’hui dans le jardin de la villa d’une femme tunisienne qui s’appelle M’barka Bent Nacer Ben Aoun, elle est la veuve de Christos Mavrothalassitis, l’un des derniers Grecs de Djerba, mais qui avait la nationalité française. Cette femme fait de temps à autre des travaux d’enrretien pour sauvegarder une église qui n’a plus de fidèles.

117  Je cite le cas de mon ami et collègue Jacques Alexandroupolos, petit fils d’Alexandre Alexan-droupoulos qui fut coopté en décembre 1932 comme membre de la commission de conciliation ; il est actuellement professeur d’histoire à l’Université de Toulouse le Mirail. Il participe souvent aux fouilles archéologiques en Tunisie et ne rate aucune occasion pour développer les échanges entre son université toulousaine et ses collègues des universités tunisiennes. À ce titre il a été l’organisateur, conjointement avec son collègue Patrick Cabanel, du colloque international de Toulouse (14-17 janvier 1997), La Mosaïque Tunisie, diasporas, cosmopolitisme, archéologies de l’identité.

 

Pour citer cet article

Référence électronique

Habib Kazdaghli, « Communautés méditerranéennes de Tunisie. Les Grecs de Tunisie : du Millet-i-rum à l’assimilation française (XVIIe-XXesiècles) », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 95-98 | avril 2002, mis en ligne le 12 mai 2009, consulté le 15 avril 2013. URL : http://remmm.revues.org/243

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Auteur

Habib Kazdaghli

Université de Tunis-Manouba.

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Communautés méditerranéennes de Tunisie. Les Grecs de Tunisie

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95-98 | avril 2002
Débats intellectuels au Moyen-Orient dans l’entre-deux-guerres

I. Études libres

Communautés méditerranéennes de Tunisie.

Les Grecs de Tunisie : du Millet-i-rum à l’assimilation française (XVIIe-XXe siècles)1

Habib Kazdaghli

p. 449-476

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Plan

  • Aux origines de la présence des Grecs en Tunisie : des membres du Millet i-Rum (XVIIe-XIXe siècles)
  • De membres du Millet i-Rum à celui de protégés des Consuls européens (1830-1880)
  • Les Grecs sous la protection du Consulat Hellénique à Tunis : comment avoir sa part du gâteau (1880-1898) ?
  • Une communauté loin des regards : de 1898 à 1923
  • Les années charnières de la communauté grecque de Tunisie (1923-1933)
  • Le voyage du Patriarche d’Alexandrie Meltios II en Tunisie
  • Prolongement du voyage du Patriarche d’Alexandrie : la nomination d’un évêque orthodoxe pour l’Afrique du Nord
  • La contre-offensive des Grecs « francisés » pour la reprise en main de la direction de la communauté
  • La perte d’identité et la francisation progressive de la communauté (1933-1960)

 

Texte intégral

Au numéro 5 de la rue de Rome à Tunis, se dresse toujours une église de style byzantin qui rappelle l’existence d’une communauté grecque, qui a presque entièrement disparu aujourd’hui. Ce fut et reste un lieu de culte, bien entretenu et dirigé par un évêque grec-orthodoxe, originaire d’Egypte. Ce dernier reçoit chaleureusement ses visiteurs, il se présente sous son nom grec Irénos et se plaît à le traduire en arabe avec un accent égyptien sous le vocable d’Abou-Salama. Il évoque son affiliation à l’Eglise grecque-orthodoxe d’Alexandrie et d’Afrique et fait remarquer, qu’à ce titre, il s’occupe en même temps des fidèles de cette Église depuis Dar es-Salâm, au Kenya, jusqu’à Casablanca au Maroc. Il réserve à chacune de ces petites communautés quelques semaines par an. Il a été nommé à Tunis par le patriarche d’Alexandrie. Lorsqu’il est à Tunis, il préside la messe tous les dimanches et reçoit quotidiennement les visiteurs et curieux, qui imaginent mal aujourd’hui que les Grecs aient eu en Tunisie une présence aussi longue.

Au début de la visite, il se plaît à montrer une plaque en marbre encastrée dans le mur de l’immeuble qui se dresse sur le côté gauche du jardin ; elle porte une inscription en grec qui rappelle que la première église Saint-Georges fut construite par les Grecs de Tunis en 18472 avant de préciser que l’installation du premier noyau grec dans la Régence remonte au XVIIe siècle, lequel groupe a été reconnu par le Patriarche d’Alexandrie en 1645. Au côté droit du jardin s’élève un monument, beaucoup plus récent, sur lequel est gravée une liste des Grecs de Tunisie morts pour la libération de la France au cours de la seconde guerre mondiale3. Ces deux symboles de la mémoire résument bien tout l’itinéraire et le destin de cette communauté méditerranéenne et illustrent les mutations identitaires subies par les Grecs tout au long de leur présence en Tunisie.

Aux origines de la présence des Grecs en Tunisie : des membres du Millet i-Rum (XVIIe-XIXe siècles)

Les migrations grecques de l’époque moderne sont la conséquence de la conquête ottomane au XVe siècle et de sa poursuite pendant les deux siècles suivants avec l’occupation de Chypre en 1571 et de la Crète en 1669. À la domination étrangère, vont s’ajouter les facteurs économiques et démographiques ayant provoqué un déséquilibre entre les ressources naturelles et les effectifs humains dans les îles de la Mer d’Egée, ainsi que dans la Grèce actuelle.

Les pays d’accueil des Grecs furent surtout européens tels les États italiens, l’Autriche-Hongrie mais aussi la Russie, la Pologne, l’Allemagne. Les autres Grecs, ceux qui étaient restés aussi bien dans les Balkans que dans les provinces musulmanes de l’Empire ottoman, l’Egypte, la Tripolitaine et la Régence de Tunis, feront partie du millet grec-orthodoxe. En effet, le terme millet, au départ, désignait une confession, une communauté religieuse y compris lorsqu’il s’agissait de musulmans. Au temps de l’Empire ottoman, ce mot a connu une évolution sémantique pour devenir un terme technique et a fini par désigner « les groupes religieux antérieurement autonomes au sein de l’Empire tel que les Juifs, les Arméniens, les Grecs-orthodoxes ou Millet i-Rum » (Troupeau, 1990 : VII, 61). Accepté en tant que tel par le pouvoir central, ce terme va donner droit à la protection et à un même traitement, aux membres du Millet à travers tout l’Empire.

Le statut de membre du Millet, ainsi défini, apparaît supérieur à celui qu’accordaient les capitulations, précisant les privilèges des chrétiens établis dans les provinces de l’Empire, considérés comme « étrangers » (Soumille, 1988 : 229-239). En effet, parmi les non-musulmans qui restèrent au sein de l’Empire ottoman, la situation des grecs-orthodoxes ne fut pas difficile à supporter car ils avaient bénéficié de la qualité de second peuple de l’Empire et surtout d’une certaine autonomie au niveau de la gestion de la communauté (Kitsikis, 1985 : VIII, 1002). D’après un document émanant de l’Église grecque-orthodoxe d’Alexandrie : « C’est le Patriarche Ionnikios qui avait décidé en 1645 d’en-voyer un Pope à Tunis et que les Grecs de cette ville devaient lui payer, à cette époque, trois cents piastres par an »4. Ainsi, il semble que la petite communauté grecque-orthodoxe de Tunis avait été dirigée par un pope dépendant du patriarche d’Alexandrie, ce dernier étant lui-même placé sous l’autorité du Grand Patriarche d’Istanbul (Constantinople). Conformément aux dispositions des firman-s de la Sublime Porte, tout chrétien orthodoxe fut assimilé, par la volonté du sultan, au millet grec-orthodoxe, dont le chef, le Patriarche grec-orthodoxe, se trouvait à côté de ce dernier, à Istanbul5. Le sultan reconnaissait au Patriarche certains privilèges administratifs sur ses fidèles, même lorsqu’ils étaient dans les « provinces » de l’Empire.

Les quelques centaines de Grecs de la Régence de Tunis, établis depuis le XVIIe siècle, semblent avoir connu une situation privilégiée. En effet, les migrations grecques, à cette époque, étaient surtout le fait de familles aisées venues de Thessalie, de Macédoine, de Crète, de Chypre et d’autres petites îles de la mer d’Egée. Tous ces territoires faisaient partie intégrante de l’Empire ottoman. Ces Grecs s’adonnaient surtout au négoce entre Tunis et les divers ports de la Méditerranée orientale. Plus tard, d’autres occuperont des rôles dans l’ad-ministration et dans l’armée beylicale. De par leur rôle économique et leur statut ethno-confessionnel, ils avaient des rapports privilégiés avec les gouverneurs de la Régence. C’est ainsi qu’ils avaient pu exercer, sans difficulté, leur culte en tant que sujet (raîyd) du Sultan.

Cette communauté, dont le nombre n’a jamais dépassé quelques centaines de personnes, était bien visible au début du XVIIe siècle. Boyer de Saint Gervais, consul de France à Tunis de 1729 à 1734, notait déjà dans ses mémoires que : « Les Grecs ont une église où le service se fait tout à la grecque »6. Cette première église se trouvait dans le quartier franc, dans la partie basse de la ville de Tunis. D’après une tradition transmise par les Grecs de Tunis, elle aurait été placée sous le vocable de Saint-Georges et se trouvait rue de la Verrerie ; elle ne fut désaffectée qu’en 1901 (Kharalambis, 1926 : 153). En plus de ce lieu de culte, il semble que les Grecs aient reçu d’un des beys de Tunis la cessation, en toute propriété, d’un vaste terrain situé à l’extérieur des murailles de la ville pour servir de cimetière7. Sur ce terrain, ils devaient édifier une petite chapelle portant le nom Saint-Antoine8. L’existence d’un lieu de culte grec intra muros et d’un cimetière extra muros sont confirmées par le voyageur genevois Henry Dunant (1975 : 233)9, qui visita la Tunisie en 1856, juste une année après la mort d’Ahmed Bey. En effet, le règne de ce bey (1837-1855), fut marqué par plusieurs initiatives qui furent interprétées par les observateurs européens de l’époque comme le produit d’un esprit animé par une « grande tolérance »10. À cela, il faut ajouter les arguments avancés par Ibn Abi Dhiaf, témoin de l’époque et qui faisait partie de l’entourage du bey. En effet, cet auteur averti, avait vu dans cette politique en faveur des chrétiens l’expression d’un pragmatisme qui tient compte avant tout des intérêts économiques de la régence (Ibn Abi Dhyaf, éd. 1988 : IV, 89)11. En même temps, il faut ajouter que de pareilles mesures prises en faveur des chrétiens installés à Tunis, furent souvent le résultat de réclamations répétées de la part des représentants des puissances européennes (Chater, 1984 : 524). Cependant, nous excluons que le geste pris par Ahmed Bey, en faveur des Grecs en 184012, soit le résultat d’une quelconque pression étrangère. Car, pour le cas des Grecs dont le nombre ne dépassait guère, selon les témoins de l’époque, les deux cent cinquante personnes (Dunant, 1975 : 233 ; Ganiage, 1968 : 41)13, il s’agissait beaucoup plus d’un acte en faveur d’un groupe confessionnel endogène et non étranger. Mais il semble que ce geste était venu dans une conjoncture où les Grecs avaient déjà entamé, depuis un moment, le processus de leur détachement du système du Millet ottoman. Désormais, c’est auprès des consuls des puissances occidentales accrédités à Tunis que leurs regards vont s’orienter, pour chercher protection.

De membres du Millet i-Rum à celui de protégés des Consuls européens (1830-1880)

Faisant suite à la défaite de Mohamed Ali d’Egypte dans la Bataille de Navarin14 et à la guerre russo-turque (1828-1829), un Etat grec indépendant va naître, sur une petite partie de la péninsule, ne dépassant pas les limites de la Morée et se réclamant de la nationalité hellénique. Ce nouvel État fut vite placé sous la protection des puissances européennes et particulièrement de l’Angleterre (Traité de Londres 1830) et fut reconnu par la Sublime Porte par le traité de 1832.

Même si la création de cet Etat national hellénique ne concernait qu’une partie exiguë du territoire, ne comprenant qu’une petite fraction de la « nation grecque », cette nouvelle situation, eut des répercussions sur les Grecs de Tunis et des autres provinces ottomanes15. Mais les autorités beylicales, comme nous l’avons signalé plus haut, refusèrent de considérer les Grecs établis dans la Régence comme des ressortissants d’un quelconque Etat indépendant. Durant plus de trois siècles et jusqu’en 1827, les Grecs avaient été groupés en millet ex relevaient d’un cadi ou d’un shaykh. Le dernier qui assuma cette charge fut Theodoras Tsetses (Dessort, 1926 : 153). Même après cette date, les beys continuèrent à refuser d’accorder une représentation consulaire au nouvel Etat.

Au milieu du XIXe siècle, malgré l’arrêt définitif de la course, la cour des beys de Tunis comptait toujours un nombre important de convertis (renégats) et de mamelouks dont ceux d’origine grecque. Certains occupaient des hautes charges dans l’Etat ; les cas les plus connus sont le Premier ministre Mustafa Khaznadar16 qui aida les Grecs de Tunis à acquérir une seconde donation beylicale, comme nous le verrons plus loin et Elias Mussali17 qui avait commencé, son ascension à cette époque, mais sans être pour autant ni mamelouk, ni converti. Mais beaucoup parmi les Grecs de la petite communauté orthodoxe de Tunis avaient déjà la pensée ailleurs.

En effet, ces derniers seront de plus en plus sensibles à la nouvelle conjoncture méditerranéenne. Ils vont essayer de tirer le maximum de profit des interventions des représentants des puissances européennes dans les affaires intérieures de la Régence, pour accéder au statut de protégés d’un des consuls européens établis à Tunis. La quête de la protection européenne commence à être signalée dès 1829. Au cours de cette année, marquée par la proclamation de l’indépendance de la Grèce, les Grecs qui avaient désiré retourner dans leur pays s’adressèrent au consul de France, M. de Lesseps, pour demander son intervention auprès du bey Hassine en vue l’obtention du teskera, ou passeport, leur permettant de quitter le pays. Pour les uns, il s’agissait avant tout de s’affranchir de l’esclavage et de retrouver une liberté perdue18. Pour d’autres, la recherche de la protection des consuls était un moyen pour exiger, en guise de revanche, le châtiment d’un sujet du bey ayant agressé un Grec19. Dans la même requête qui était présentée au bey par le consul de France, ce dernier profitait de l’occasion pour s’exprimer au nom de tous les Européens installés à Tunis et demander « l’établissement définitif dans le quartier franc d’un corps de garde devenu indispensable à la sûreté des Européens, journellement menacés »20. En 1844, le consul de France Lagau, exigea un châtiment exemplaire pour l’assassin du grec Dimitri, protégé français, par un Tunisien. L’assassin fut jugé, condamné à mort et exécuté dans les quarante huit heures (Chater, 1984 : 522)21. Un autre sujet de litige, qui va pousser les Grecs à rechercher la protection des consuls européens, est l’acquittement des dettes22 contractées envers eux par des Tunisiens. Ces litiges nous renseignent sur l’état de richesse de ces Grecs — même si nous restons sur notre faim, à propos des sommes en question —, sur la place réelle occupée par les créanciers grecs dans l’économie de la Régence et sur le type de relations qu’ils entretenaient avec la population autochtone. En effet, les documents consulaires ne retiennent que les contentieux que les consuls s’empressaient23 d’exploiter pour appuyer leurs propres revendications. Mais il faut préciser que les Grecs n’étaient pas toujours des victimes innocentes. Les registres de la préfecture de police de la ville de Tunis la Zaptié24, qui fut créé en 1861, nous renseignent sur des cas d’agressions meurtrières perpétrées sur des sujets du bey, par des Grecs25.

Même si les archives de police nous font apparaître les relations intercommunautaires, entre Grecs et autochtones, le plus souvent sous un prisme conflictuel et chaotique, il est à signaler, en revanche, que les autorités beylicales continuent à accorder aux Grecs une place privilégiée, surtout lorsqu’il s’agit de dispositions relatives à l’exercice du culte. C’est dans ce contexte qu’un terrain26 fut vendu par enzelkla. fin de 1863 par Mohamed-Sadok Bey (1859-1882), opération faite par l’entremise de son ministre Mustafa Khaznadar. Cette nouvelle acquisition par la communauté grecque de Tunis, se fera sous la forme d’une transaction entre le bey et un représentant des Grecs Elia Manidachi, en vue d’agrandir le cimetière et d’ériger une église orthodoxe27. L’opération relative à ce terrain « fut passée au consulat Impérial de Russie à Tunis »28, car le nommé Elia Manidachi, était à l’époque, protégé russe :

« La majorité des Grecs tunisois invoqua la protection consulaire russe à cause de la communauté de religion et aussi de la grande influence exercée sur l’esprit du bey par le consul de Russie Charles Nyssen. Ce dernier exerça les fonctions de consul de Russie pendant 60 années consécutives et mourut à Tunis en 1886 » (Khara-lambis,1926 : 153).

L’objectif de cet acte était de :

« les autoriser (les Grecs) à agrandir leur église ou à élever une construction identique consacrée à l’exercice de leur culte »29.

Mais ce nouveau geste des autorités de la Régence sera la source d’une incompréhension. Par cette dernière cession, le souverain entendait « être agréable » aux yeux des chrétiens de rite grec-orthodoxe, qui continuaient, selon lui, à être des sujets du sultan et non des nationaux hellènes. Cette bonne disposition manifestée à l’égard des Grecs de la Régence semble avoir été interprétée par certains membres de la communauté et par des fonctionnaires du nouvel État hellénique comme des signes encourageants pour relancer la question de l’établissement de relations diplomatiques directes entre Athènes et Tunis.

En effet, c’étaient les Grecs de Tunis qui avaient incité un fonctionnaire du gouvernement d’Athènes à entreprendre de pareilles démarches30. De même, en 1867, la question des décorations, à apporter d’Athènes pour le bey, est évoquée en tant que pression en vue de la récupération par un Grec de Tunis d’une dette évaluée à 15 000 piastres accordée à un sujet tunisien : le fils de Hajj Has-sine Ben Abbâs31. Le créancier grec, Basilio Kostandinis, affirmait vouloir utiliser la somme en question pour se rendre à Athènes et ramener les présents offerts par le Roi de Grèce, Grégoire, au bey de Tunis. En 1868, c’est le consul de l’État grec dans l’île de Chio, Spiridiov Logiatadios, d’où était originaire le Premier ministre tunisien, Mustafa Khaznadar, qui avait pris l’initiative d’écrire à ce dernier pour lui rappeler la nécessité de l’établissement de relations consulaires entre la Régence de Tunis et le Royaume de Grèce. Dans sa lettre, le consul prenait la précaution d’indiquer qu’il avait pris connaissance de « ses sentiments philhellènes grâce aux recommandations d’un des habitants de Chio le nommé ‘ Michel Coutsoudis »32, lequel avait des relations commerciales avec la régence de Tunis. Il lui avait également écrit qu’il avait cru important de rapporter l’information au gouvernement hellénique à Athènes tout en recommandant qu’une décoration devrait être décernée au bey de Tunis et à son Premier ministre, en signe de reconnaissance pour

« les sentiments philhellènes et le bon accueil qu’il a daigné porter aux intérêts des sujets hellènes qui se trouvent ou se rendent à Tunis »33.

Le consul grec ne laisse pas échapper une occasion de déplorer l’inexistence de traité entre le gouvernement de Tunis et celui d’Athènes ni de rappeler le vif désir exprimé, y compris par les parents du ministre qui vivaient toujours dans l’île, pour

« qu’un traité commercial soit signé respectivement… car c’est en vertu de cet (éventuel) traité que les représentants consulaires pourraient être nommés en les villes et les échelles des deux États… »34.

Ces différentes tentatives pour tisser des liens directs entre Athènes et Tunis ne pouvaient connaître un dénouement heureux dans une conjoncture méditerranéenne marquée par la persistance des tensions et des affrontements entre l’ancienne métropole ottomane et le jeune Etat gtec, lui même souvent intégré dans les diverses stratégies occidentales adoptées par les puissances à l’égard de la Sublime Porte. C’est ainsi que la situation des Grecs de Tunisie a continué à osciller entre la recherche de l’installation d’un consulat capable de les protéger et le recours individuel à la protection des consuls d’Angleterre35, de Russie36et parfois de France. L’ouverture d’un consulat de Grèce à Tunis ne se fera que quelques mois avant l’établissement du Protectorat français en Tunisie, en 1881.

Les Grecs sous la protection du Consulat Hellénique à Tunis : comment avoir sa part du gâteau (1880-1898) ?

Le premier document indiquant l’existence d’un « Consulat Royal Hellénique » à Tunis, ne remonte guère au-delà du mois d’août 1880. Les documents que j’ai pu consulter aux archives ne m’ont pas permis de savoir dans quel contexte ce consulat a été autorisé à entrer en action dans la Régence. La lettre accréditant37 le nouveau consul auprès du bey a été envoyée d’Athènes, le 11 juin 1880. Quant au premier document que nous avons pu consulter et qui atteste implicitement, la reconnaissance par le gouvernement tunisien, de cette mission et de son rôle dans la protection des Grecs, date de février 188138. Cependant, d’après Kharalambis Poulos (1926 : 153), le consulat de Grèce fut créé en 1878 et le premier consul fut M. Iscomacos qui devait présider un Tribunal consulaire qui avait fonctionné jusqu’en 1884. Aux archives nationales, plu-sieurs dossiers confirment l’activité débordante entreprise par cette institution durant les mois qui précédèrent l’entrée des troupes françaises en Tunisie. En effet, dès le mois de janvier 1881, le gérant du consulat allait procéder à la nomination de plusieurs agents consulaires dans les principales villes portuaires de la Régence : Bizerte, Sousse, Monastir39. D’un autre côté, le gérant du consulat devait s’activer pour prendre en charge la défense des Grecs de Tunisie40et prendre la relève, même dans les affaires qui avaient précédé la création du consulat, lorsque ces derniers étaient encore des protégés des consuls des puissances européennes41.

L’établissement du Protectorat français en Tunisie durant l’été 1881 ne semble pas avoir dérangé le gérant du consulat qui s’était vite adapté à la nouvelle situation. Ainsi, pour évoquer l’assassinat d’un Grec âgé de 86 ans, commis le 14 juillet 1881 par « les Arabes » insurgés, le consul s’était directement adressé aux nouvelles autorités fraîchement débarquées en Tunisie42. D’un autre côté comme si de rien n’était, il alla poursuivre l’installation d’agents consulaires dans les villes qui n’en avaient pas été pourvues, telles que Gabès43, Mahdia44, où il nomma respectivement Haï Haded, sujet français, Elia Sitbon, sujet italien. Chaque agent consulaire était secondé le plus souvent par deux courtiers tunisiens, pour lesquels il devait recevoir un accord préalable des autorités centrales. Ces dernières s’étaient donné un droit de regard sur les éventuels candidats à ces postes45. Ce contrôle rigoureux, mené par les autorités du Protectorat à l’encontre des représentations consulaires étrangères, laisse présager les nouvelles dispositions qu’elles n’ont pas tardé à prendre, en vue d’organiser la présence des différentes communautés étrangères établies en Tunisie.

C’est ainsi qu’elles promulguèrent, en septembre 1888, un décret sur les associations46. Mais la communauté grecque ne souscrivit d’une manière claire à cette loi, qu’en 1898. D’un autre côté, en 1890, suite à un accord entre les gouvernements grec et français, une décision fut prise pour la suppression47 des différentes représentations consulaires grecques installées, depuis 1880, dans plusieurs villes portuaires de la Régence. Les différents courtiers tunisiens qui y travaillaient furent appelés à arrêter toute collaboration avec ces agences et à se considérer comme soumis au même régime administratif que le reste de leurs concitoyens48.

Cette démarche s’inscrivit dans le cadre de la mise en place du régime du protectorat qui s’était concrétisée par la suppression des juridictions consulaires en vue de doter le pays d’une nouvelle organisation de la justice. En effet, la loi du 18 avril 1883 vint organiser la justice française en Tunisie. Le décret beylical du 5 mai 1883 stipulait que :

« les nationaux des puissances amies dont les tribunaux consulaires seraient supprimés, deviennent justiciables des tribunaux français dans les mêmes conditions que les Français eux-mêmes » (Mahjoubi, 1977 : 176).

Ces différentes dispositions visaient à assurer l’hégémonie de la France dans la gestion de la Régence et à écarter une éventuelle visée italienne sur la Tunisie.

En effet, la question du déséquilibre démographique en faveur de l’élément italien au sein de la population européenne de Tunisie avait constitué un sujet qui avait longtemps préoccupé les autorités françaises. Celles-ci avaient mis presqu’un demi siècle pour faire basculer la situation démographique en leur faveur. Elles utilisèrent, comme nous le verrons plus loin, les autres Européens et leurs descendants, parmi lesquels nous trouvons les Grecs, pour augmenter le nombre des membres de la colonie française. Mais, au départ, il fallait agir prudemment et essayer de régler par étapes la question de la présence italienne en Tunisie. La première phase fut la signature des conventions franco-italiennes de 1896. Une année auparavant, en 1895, le gouvernement français, agissant au nom du bey, avait dénoncé le traité tuniso-italien de 1868. Par ces nouvelles conventions, l’Italie s’était décidée à reconnaître officiellement l’établissement du Protectorat français en Tunisie. En contrepartie la France reconnaissait le principe de l’égalité de traitement dans l’exercice des droits civils entres Français, Tunisiens et Italiens (Davi, oct. 1996 : 8)49.

De leur côté, les Grecs étaient considérés comme des étrangers50, ils étaient justiciables des tribunaux français, et n’avaient pas la jouissance de droits politiques en Tunisie. En vue de pratiquer leur culte grec-orthodoxe, ils étaient autorisés à former une association cultuelle. Avant même la promulgation officielle en Tunisie de la Loi sur les associations du 15 septembre 1888, les Grecs, de leur côté, avaient soumis leur association aux lois grecques en obtenant du roi Georges Premier un décret en date 7 septembre 1888 qui les définit ainsi :

« La communauté hellénique (qui est) à Tunis, se compose de tous ceux de même origine, libres hellènes ou non (libres) qui en sont des constituants réguliers »51.

Les autorités du protectorat, qui n’avaient pas manqué de relever des incohérences dans cette définition52, s’étaient contentées, dans une première période, de suivre l’évolution de la situation. Cette attitude « tolérante » s’explique par le nombre peu important des Grecs se trouvant en Tunisie. En effet, le dénombrement des étrangers établis en Tunisie, effectué en 1906, n’a recensé que quelques 733 Grecs dans toute la Régence. Les autorités du Protectorat devaient surtout faire face à l’acuité du problème italien. Ainsi, la communauté grecque évoluera dans le cadre du Protectorat, elle saura même tirer profit de sa situation marginale et loin des regards pour accumuler une certaine richesse immobilière.

Une communauté loin des regards : de 1898 à 1923

Étant donnée la position particulière héritée de son statut de millet ottomane, la communauté grecque de Tunisie apparaissait, au début du Protectorat français, dans une situation de privilégiée. Ce qui n’a pas manqué de créer des manifestations de jalousie de la part de l’autre Église chrétienne rivale, l’évêché catholique de Tunisie. En effet, il faut rappeler que la donation par enzel, octroyée aux Grecs de Tunis en 1863, leur avait permis de mettre la main sur un terrain couvrant 3 089 mètres carrés. Une portion du terrain acheté couvrait la façade principale du cimetière catholique qui existait à l’endroit de l’actuelle cathédrale. L’évêque Sutter53, de la mission catholique, avait fait des démarches auprès du Premier ministre tunisien et avait pu obtenir le rachat de cette portion de terrain qui s’étendait sur 1 362 mètres carrés54.

Cependant, l’Église catholique, forte de la situation qu’elle avait conquise en Tunisie suite à l’établissement du Protectorat français, allait, d’une part, commencer à édifier, en 1890, sa grande cathédrale sur les lieux du cimetière chrétien et sur le terrain racheté auprès des Grecs et, d’autre part, leur intenter un procès en 1895. En effet, l’archevêché de Carthage avait contesté à l’Église grecque le droit de construire sur la rue de Rome des magasins et des logements qui auraient masqué l’une des façades de la cathédrale. À cause d’un vice de forme, la démarche auprès du tribunal n’avait pas pu aboutir55. C’est le « gouvernement tunisien » qui vola au secours de la cathédrale et prit à son compte les griefs portés par l’archevêché à l’encontre des Grecs. Dans ces conditions, la colonie grecque se trouva dans l’obligation de procéder à un arrangement à l’amiable. Elle céda les constructions, objet du litige, au gouvernement tunisien, moyennant une somme qu’elle fut obligée d’utiliser pour l’achèvement de la construction de sa propre église56.

Il est probable que ces pressions, exercées par les autorités du Protectorat, ont contribué à contraindre la communauté grecque à régulariser sa situation juridique en conformité avec la loi du 15 septembre 1888, relative aux associations. En fait, c’est seulement en 1898 que ses responsables se décidèrent à soumettre le texte au roi de Grèce57 qui l’approuva par décret, le 3 février 1898. En même temps, ces statuts furent déposés au parquet et au gouvernement tunisien qui leur donna son autorisation, par arrêté du 30 mai 1898. Dans une lettre de mise au point, le Résident général fit remarquer trente ans plus tard que :

« même s’il n’y a pas eu exactitude entre les textes français et les textes grecs, les autorités ont laissé faire vu le nombre limité de la colonie et vu qu’elle n’était effectivement constituée que par des sujets hellènes »58.

La constitution de l’association de la communauté grecque orthodoxe de Tunis a consacré une évolution du statut de ses membres qui se sont érigés, désormais, en groupement cultuel ayant pour mission de gérer des biens liés à la pratique du culte : église, école, aides aux démunis… Cette association est régie par le droit laïc puisqu’elle est dirigée par un bureau élu tous les trois ans. Cependant, ce groupe humain, constitué à son origine sur des bases confessionnelles, va connaître, au fil des années, une certaine évolution. En effet, pendant longtemps, l’identification s’est surtout basée sur une certaine affiliation, plus ou moins réelle, aux patriarches d’Alexandrie et de Constantinople. Ces derniers avaient eux-mêmes accepté, durant des siècles, de faire allégeance aux sultans ottomans. Cependant, le mouvement hellénique et l’indépendance progressive de la Grèce, à partir de 1830, n’ont pas manqué d’avoir leurs répercussions sur l’état d’esprit de la communauté grecque de Tunisie et d’ailleurs, comme nous l’avons vu plus haut. Ainsi, l’identité de cette dernière va évoluer de la base ethno-confessionnelle pour faire intégrer la dimension nationale. Les liens privilégiés qu’elle avait tissés avec le consulat de Grèce, depuis son installation à Tunis, ont été souvent avancés par les autorités françaises de Tunisie, comme une preuve « des tendances irrédentistes »59 au sein de cette communauté.

30Ces différentes mutations ne pouvaient échapper à des autorités pleinement conscientes des dangers d’un cosmopolitisme non contrôlé, surtout au cas il serait mis à profit par une autre puissance européenne, qui chercherait à rivaliser avec la France en Tunisie. Certes, au lendemain de la première guerre mondiale, c’est « du péril italien » et de « l’agitation indigène » qu’il a été souvent question, mais la surveillance a dû concerner tout le monde. En effet, même si ce fut moins spectaculaire qu’en Italie, la Grèce connut au lendemain de la guerre des évolutions politiques successives dont il importerait de voir les prolongements en Tunisie. Cependant, l’événement majeur auquel il faut prêter attention, fut la naturalisation française au sein de la communauté grecque de Tunisie, à la suite des décrets de décembre 1923 qui l’encourageaient.

Les années charnières de la communauté grecque de Tunisie (1923-1933)

  • 60  La dénonciation officielle ne se fera qu’en 1943 ; cependant des pressions indirectes furent exerc (…)

31Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le problème relatif au déséquilibre engendré par la faiblesse en nombre de la colonie française par rapport à celle des Italiens était loin d’être résolu. Le recensement de 1921 n’avait fait que confirmer les appréhensions antérieures des autorités. Le nombre des Italiens était de 84799 alors que celui des Français était de 54476, les Maltais 12 520 et les autres étrangers 12 520. L’appel lancé aux métropolitains pour venir s’installer en Tunisie n’avait pas eu de résultats tangibles, malgré les privilèges et les encouragements qui furent prodigués. En effet, ils pouvaient aspirer à profiter d’avantages et faveurs auxquels les autres Européens ne pouvaient accéder (Kraïem, 1976 : 80). Face à cette situation, deux solutions furent envisagées : d’une part, la dénonciation progressive et de fait60, par la France, des conventions signées avec l’Italie en 1896. L’objectif était de rendre précaire la situation des Italiens de Tunisie et les inciter indirectement à se naturaliser. D’autre part, une loi sur la naturalisation, promulguée le 20 décembre 1923, était destinée à assurer la prépondérance de la colonie française dans la Régence et à contrecarrer la supériorité numérique des ressortissants italiens qui pourrait servir de prétexte pour la concrétisation des convoitises italiennes en Tunisie, depuis l’avènement de Mussolini au pouvoir en 1922 (Mahjoubi, 1982 : 346).

Certes, la nouvelle loi facilitait l’octroi de la nationalité française aux Tunisiens61, mais, surtout, elle la rendait automatique pour toute personne non Tunisienne née en Tunisie de parents qui y étaient eux-mêmes nés. Ainsi, la colonie française va s’ouvrir aux autres étrangers établis en Tunisie, tels que les Maltais, les Grecs et autres Européens, alors que les Italiens vont continuer à être régis officiellement par les conventions de 1896. À vrai dire, les nouvelles dispositions avaient pour but, avant tout, d’accroître, dans l’immédiat, le nombre des Français, par les membres des communautés « intermédiaires » qui pouvaient intégrer la communauté française sans apporter avec eux une charge identitaire marquée, comme c’était le cas des autochtones ou des Italiens.

C’est ainsi que la nouvelle législation a intégré dans la nationalité française la majorité des Maltais, malgré les réserves exprimées par la Grande Bretagne62dont relevait cette colonie. Également, plusieurs dizaines de familles grecques accédèrent automatiquement à la nationalité française. Cette nouvelle donne créa une situation inédite au sein de la communauté qui va entrer irrémédiablement dans une crise d’identité de laquelle elle ne se remettra jamais, malgré les multiples tentatives de réconciliation et de compromis.

Les premiers signes de difficulté vont commencer à apparaître en 1928. En effet, suite aux nombreuses naturalisations consenties par les Grecs,

« les nouveaux éléments (naturalisés) qui constituent désormais la communauté ne peuvent plus s’accommoder aux anciens statuts »63.

D’après le Résident général, la principale raison qui explique ces difficultés, est que l’association cultuelle est devenue, depuis 1918, multinationale puisqu’elle comprend : 32 citoyens hellènes contre 24 français, 2 gréco-albanais et 2 gréco-ottomans64. Toujours d’après le même rapport, les Grecs de Tunis

« ne demeurent unis qu’autour de l’autel orthodoxe et autour du patrimoine foncier dont l’association a hérité »65.

36En effet, l’importance de ce patrimoine va même éveiller des appétits extérieurs qui veulent le rentabiliser dans des œuvres culturelles66. À l’intérieur, la gestion des profits de cette richesse immobilière a été un facteur supplémentaire des tensions qui sont apparues entre les membres de la communauté grecque. La ligne de démarcation, réelle ou fictive, entre les deux groupes, a été la question de la naturalisation.

Après une contestation interne, déclenchée, semble-t-il, suite à l’élection d’un nouveau bureau de l’association au mois de mai 1928, un conflit est apparu au grand jour entre les membres de la communauté. Le dimanche 16 février, à la sortie de la messe, des incidents eurent lieu devant l’église de la rue de Rome, entre les membres du nouveau bureau élu au mois de mai 1928 et trois anciens membres, qui avaient fait partie de tous les bureaux qui s’étaient succédés de 1910 à 192867. Ces derniers avaient reproché aux membres du bureau leur mauvaise gestion des biens de la communauté68.

Quelques mois plus tard, la contestation connut un nouveau rebondissement. Les opposants avaient présenté un recours à l’administration par le biais d’une pétition signée par 29 Grecs, tous membres de la communauté grecque de Tunis et qui fut adressée au Résident général69. Après avoir rappelé les conditions dans lesquelles s’étaient tenues les élections de mai 1928 et les irrégularités commises

« notamment en prétendant éliminer des élections les membres naturalisés français, qui ne furent admis qu’au dernier moment »,les signataires de la pétition avaient relevé 3 faits majeurs qu’ils reprochaient au bureau directeur de la communauté :

La vente d’un vaste terrain de 9 000 mètres carrés70, faisant partie du cimetière grec situé près du quartier de Jeanne d’Arc, moyennant le prix de 16 F le mètre carré, alors que les propriétaires des terrains voisins, déclinent les offres de vente à 80 F, le mètre carré.

La vente à deux Israélites de deux immeubles, sis rue de la Kasbah et rue de la Verrerie, appartenant à la communauté grecque.

D’avoir surélevé une petite construction sise rue de Rome de deux étages et dans l’immeuble de la rue de Naples, d’un étage, au prix de 900 F le mètre carré, alors que le cours de la construction est au maximum entre 650 et 700 F.

Outre les griefs reprochés au bureau, la pétition constitue un document d’une grande valeur historique. En effet, elle nous livre un échantillon représentatif qui nous donne des informations précises sur la situation professionnelle de chaque signataire. C’est ainsi que nous avons relevé l’existence de 9 commerçants, autant de propriétaires industriels et agricoles et de 4 fonctionnaires71. Le même document nous permet également de faire ressortir les mutations des membres de cette communauté par rapport à la question de la naturalisation. En effet, en cette année 1930, sur les 29 signataires, nous en remarquons quinze qui maintenaient toujours la nationalité grecque, alors que les quatorze autres ont désormais la nationalité française.

En effet, cette tendance est confirmée par le Dénombrement de la population civile européenne et indigène de Tunisie, réalisé au mois de mars 1931, et qui fait ressortir une baisse de la population grecque de Tunisie qui tombe à 463 alors qu’elle était de 646 personnes au dénombrement de 1926 et de 683, au recensement du 16 décembre 1906 qui n’avait concerné à l’époque que la population européenne civile de la Tunisie (Bulletin, 1907 : 169). Cette chute du nombre se remarque dans les trois principaux centres urbains qui regroupent la majorité des Grecs. La ville de Sfax où le nombre des Grecs tombe à 224 contre 343 en 1926. La même baisse se constate également dans la ville de Tunis où le nombre de Grecs tombe à 162 alors qu’il était de 187 en 1926.À Djerba, la baisse est encore plus évidente puisque le nombre est tombé à 6 alors qu’il était de 28 en 1926. Le seul facteur qui explique cette baisse du tiers du nombre de la communauté grecque, au cours d’une période aussi courte, est le mouvement de naturalisation. Ce fait confirme le début d’une certaine fracture au niveau de l’identité collective de cette communauté, dont les membres avaient commencé à se définir par rapport à des intérêts matériels, immédiats et futurs, beaucoup plus qu’à une référence ethnique et confessionnelle.

Ainsi il est important de noter que cette mutation sociale va donner lieu à des changements de comportement et à la cristallisation de positions qui ne tardèrent pas à se manifester au sein du cadre associatif, seul espace de rencontre et d’identification des Grecs de Tunisie. La pétition citée plus haut fut le premier signal de ce changement identitaire qui était en train de se dessiner au sein de cette petite communauté. Mais, malgré la sollicitude manifestée par ce groupe contestataire, l’administration coloniale ne s’empressa pas d’intervenir, considérant que l’affaire était d’ordre privé et qu’il appartenait aux signataires de la pétition de porter plainte, s’ils le jugeaient nécessaire, devant les tribunaux compétents72. En réalité, comme nous l’avons vu plus haut, l’affaire était déjà devant les tribunaux et les autorités auraient pu exiger la tenue de l’assemblée générale de l’association à la date prévue – mai 1931 – lorsque le bureau, élu au mois de mai 1928, arriva au terme de son mandat. En ratant cette occasion, ces dernières avaient laissé la voie libre à une intervention extérieure dans les affaires de la communauté grecque de Tunisie. En effet, ce fut le Patriarche d’Alexandrie Meltios II (1926-1935), qui annonça son arrivée au mois de juillet 1931. L’objectif assigné à cette visite était d’essayer d’aider la communauté grecque de Tunis à dépasser ses dissensions et divisions et, en même temps, de faire tout ce qui était possible en vue de regrouper les fidèles autour du patriarcat grec-orthodoxe. Il semble que l’Etat grec n’ait pas été étranger à cette initiative73.

Le voyage du Patriarche d’Alexandrie Meltios II en Tunisie

Le séjour du Patriarche d’Alexandrie en Tunisie avait commencé par deux messes qui furent célébrées à Sfax le 23 juillet et àTunis le 26 juillet 1931. Le Résident général, les autorités militaires et civiles ainsi que le corps consulaire avaient assisté à la cérémonie de Tunis. Au cours de cette messe,

« le Patriarche a prodigué ses conseils à ses fidèles leur recommandant avant tout, de se montrer respectueux des autorités du Protectorat et dignes de la protection que la France leur accorde. Il s’est borné à les inviter à se montrer fidèles à l’Eglise orthodoxe »

À côté des aspects protocolaires, le Patriarche avait consacré l’essentiel de son séjour à surmonter les divergences apparues entre les Grecs de Tunisie et à obtenir la réorganisation légale de la communauté. C’était dans ce but qu’il avait présidé une assemblée générale, le 31 juillet 1931, à laquelle avaient assisté 33 notables grecs75. Cette réunion avait pour but de

« prier Sa Sainteté le Patriarche de nommer un conseil de 6 Epitropes et Ephores extraordinaires sous la présidence du délégué ecclésiastique de sa sainteté le Patriarche »76.

En effet, quelques jours après et avant son retour en Egypte, le Pape et Patriarche d’Alexandrie et d’Afrique, avait procédé à la nomination de l’Archimandrite Anthimos au poste de Président du Conseil extraordinaire de la communauté, conformément au vote de l’assemblée générale du 31 juillet 193177.

Par ses différentes démarches entreprises à Tunis, surtout au terme de son voyage, le Patriarche d’Alexandrie dévoila ses véritables intentions. Ainsi, il condamna la séparation qui s’était faite en 1888, entre le culte qui était devenu du ressort des popes et la gestion des biens de l’Église, confiée à une association dépendante d’Athènes78. Il considéra que ce mode d’organisation, adopté à partir de 1888

« était contraire à l’histoire de l’Eglise grecque de Tunis comme aux conceptions du patriarcat »79.

Il envisagea tout simplement de revenir à une gestion cléricale de

« l’église Saint-Georges qui fonctionnait depuis trois siècles et qui s’est vue rabaissée au rang d’une association civile, soumise à la législation spéciale du décret de 1888 »80.

En un mot, il demande :

« l’abrogation de l’arrêté du 30 mai 1898 et le retour à un fonctionnement conforme aux règles de notre religion »81.

Ainsi, il apparaît clairement que le véritable objectif du voyage du patriarche d’Alexandrie en Tunisie était de profiter de la crise interne de la communauté pour changer le caractère laïc de sa gestion et la mettre sous son regard direct par la cooptation de son délégué religieux comme président de la communauté.

Cette nouvelle situation va pousser les autorités du Protectorat à essayer de reprendre en main le dossier des Grecs de Tunis et surtout de faire barrage au projet du Patriarche qui vise à voir

« la communauté orthodoxe rangée sous sa dépendance directe »82.

Cependant, le tribunal, qui avait entre ses mains le contentieux relatif à la communauté, va encore compliquer les choses pour ceux qui avaient des préoccupations d’ordre public et laïc. Le tribunal, qui avait été déjà saisi, comme nous l’avons vu plus haut, par les opposants au bureau élu en 1928, crut bon de souscrire, lui aussi, aux solutions trouvées le 31 juillet 1931 en présence du Patriarche. Un jugement sur la requête fut prononcé le 30 septembre 1931. Il demandait la publication d’un arrêté qui officialise les nominations faites lors de l’assemblée de juillet en présence du Patriarche83. L’arrêté en question ne parut que le 20 février 1932 ; il stipulait que la communauté serait gérée provisoirement par une commission de 7 membres. Laquelle commission est chargée de procéder à la réforme du statut dans un délai de 6 mois84. Mais, pour assurer un suivi aux décisions prises lors de son voyage, le Patriarche désigna un représentant qui sera dépêché d’Egypte pour veiller sur ses fidèles en Afrique du Nord.

Prolongement du voyage du Patriarche d’Alexandrie : la nomination d’un évêque orthodoxe pour l’Afrique du Nord

Ce regain d’intérêt du Patriarcat d’Alexandrie pour les Grecs-orthodoxes, allait s’illustrer encore mieux, en février 1932, par la nomination d’un évêque orthodoxe pour la Tunisie, l’Algérie et le Maroc85. L’envoyé du Patriarche entendait à la fois exercer des fonctions spirituelles et veiller à l’administration du conseil de la communauté orthodoxe dont la présidence sera de sa compétence86. Ainsi, le nouveau responsable religieux arriva presque au moment de la publication de l’arrêté légitimant les décisions de l’assemblée de juillet 1931. Lors des premiers contacts de l’Évêque, les responsables du Protectorat lui rappelèrent, d’une manière ferme, que la communauté devait être maintenue dans le cadre de la législation tunisienne et du décret sur les associations du 15 septembre 188887.

Dans un premier temps, l’archevêque entendit mener pleinement son rôle de chef spirituel et temporel. Au cours de la première semaine d’avril, il se rendit à Sfax pour présider une messe solennelle dans l’Église de cette ville88 qui regroupait encore en 1932, malgré la baisse constatée plus haut, la plus forte concentration de Grecs du pays. Quelques jours plus tard, il tint à être reçu par le Résident général en sa qualité de chef spirituel des fidèles Grecs-orthodoxes de l’Afrique du Nord et lui remit « la Croix de Saint-Marc, symbole de l’Eglise grecque-orthodoxe d’Alexandrie »89. D’un autre côté, agissant en tant que Président du conseil d’administration de la communauté, Mgr Constantin Catzarakis convoqua une assemblée générale qui se tint le 29 mai 1932, en présence de 39 membres sur les 52, lesquels avaient été inscrits sur la liste ouverte spécialement, 15 jours avant cette date. La réunion avait pour objet d’approuver les nouveaux statuts qui avaient été préparés par le conseil d’administration, conformément à la mission qu’il avait reçue par l’assemblée générale du 31 juillet 193190. Les nouveaux statuts consacraient le point de vue exprimé par le patriarche lors de sa visite en Tunisie. Nous avons vu plus haut comment ce dernier avait refusé toute séparation entre les responsables du culte et ceux qui s’occupent de la gestion des biens de l’Église. Ainsi, d’après les nouveaux statuts présentés par Catzarakis, c’est l’archevêque qui deviendrait président de la communauté91.

Cette proposition ne pouvait être acceptée par l’administration car elle était en contradiction avec la loi sur les associations qui stipule que ces dernières doivent être gérées par des bureaux élus. D’un autre côté, le cumul des deux responsabilités, mettrait les Grecs de Tunisie sous la tutelle directe du patriarche d’Alexandrie, qui aurait géré la communauté par l’intermédiaire de l’archevêque qu’il avait envoyé en Tunisie. Informés du contenu du nouveau projet, quelques membres alertèrent les autorités, avant même la tenue de l’Assemblée qui devait ratifier les projets, considérant qu’il s’agissait de manœuvres qui tendaient « à mettre notre communauté sous le joug du Patriarcat d’Alexandrie… »92 Ce projet comportait également des risques politiques, car les dignitaires de cette Église et le patriarche lui-même, « étaient des sujets de S. M. Fouad Ier »93. C’est ainsi que certains membres de la communauté, en parfaite complicité avec l’administration du Protectorat, déclenchèrent une contre-offensive afin d’éviter ce qu’ils considèrent « comme ingérence du Patriarcat dans notre communauté »94.

La contre-offensive des Grecs « francisés » pour la reprise en main de la direction de la communauté

Une opposition à l’amendement des statuts s’était manifestée, sans grand succès, au cours de l’assemblée générale du 29 mai 193295. De son côté, l’administration, qui avait été mise au courant du contenu du nouveau projet de statut, allait commencer à mettre des freins pour empêcher sa concrétisation96. Cependant, ce fut vers la fin du mois d’août 1932 que la contestation arriva à s’organiser et à marquer un point ; il est difficile de ne pas y deviner la main des autorités du Protectorat. En effet, le 27 août, quatre membres97 du bureau provisoire, tous naturalisés Français mais d’origine grecque98, donnèrent leur démission. Outre les objections qu’ils firent aux autres membres du bureau,99 par leur coup de force « démocratique », les démissionnaires, mirent cette instance dans « l’impossibilité de convoquer une assemblée régulière »100.

Par cette démission en bloc, un coup sérieux avait été porté aux démarches de la tendance ecclésiastique en vue d’assurer son hégémonie sur la communauté grecque. En effet, le 3 juin 1932, au nom de cette dernière, l’archevêque Catzarakis avait déposé au Contrôle Civil un nouveau projet de statuts. Un mois plus tard, le 10 juillet, un autre groupe important de membres de la communauté, en opposition avec la première tendance, et dirigé par quatre membres du comité provisoire, déposa lui aussi un autre projet de statut101. Ainsi, une occasion en or fut offerte à l’administration pour qu’elle apparaisse dans une position de neutralité. En réalité, elle allait se baser sur la démission des quatre membres à la fin du mois d’août pour publier un nouvel arrêté sur la communauté grecque102. Ce dernier texte considère que la nouvelle situation, née de cette démission, lui impose de pourvoir aux sièges vides par la réorganisation de la commission de gestion qui sera composée des membres suivants : Alexandre Alexandroupoulos, Eustache Djivas et Dimi-tri Coyoutopoulo, Jean Manzouni, Thomas Temmos103. Avant la publication de cet arrêté les autorités avaient pris soin d’avertir Mgr Catzaralds qu’elles « ne pouvaient consentir à ce que, dans les nouveaux statuts, il fût spécifié que l’archevêque ait la présidence effective, ni même la présidence d’honneur104 ».

La commission de conciliation désignée par l’arrêté de décembre 1932 arriva à présenter de nouveaux statuts au mois de mars 1933. Le comité qui fut élu à cette date confirme la prise en main des destinées de la communauté par les éléments « réalistes » qui avaient accepté de se conformer aux dispositions de la loi sur les associations qui sépare la responsabilité du culte et la gestion des biens, cette dernière étant du ressort d’association qui doit se conformer aux lois. Cette évolution consacre définitivement la supériorité numérique des naturalisés français parmi les activistes de la communauté grecque, et une nette évolution progressive de cette dernière vers son assimilation dans la civilisation française.

La perte d’identité et la francisation progressive de la communauté (1933-1960)

À partir de mars 1933, la communauté fut présidée par Jean Manzuni. Ce dernier se présentait en septembre 1938 « comme un natif de Tunisie et d’y avoir vécu depuis sa naissance, d’avoir eu l’honneur de s’engager volontairement dans l’armée française pendant la Grande Guerre, sans aucune obligation militaire, d’accroître la famille française par mes enfants dont l’un est prêt à partir sous les drapeaux de la France comme élève sous-officier et enfin d’être administrateur et directeur commercial depuis 1922 d’une maison de commerce… »105.

Un tel autoportrait en dit long sur l’évolution d’une partie des membres de la communauté grecque et de leur désir d’assimilation dans la nation française, à tel point qu’un des détracteurs de Jean Manzuni l’accusa de ne « connaître aucun mot de grec, ni en parlé ni en écriture »106..

Hormis ces quelques petites oppositions qui surgissaient de temps à autre entre ses membres, la communauté grecque semble avoir retrouvé son calme et sa « liberté pour l’administration de ses biens ». En effet, en raison des dissensions et de la mauvaise gestion qui avaient marqué les années 1928-1931, les revenus de l’association furent placés, depuis la fin de 1931, sous séquestre, jusqu’à la fin de 1937. Dans le rapport d’activité édité en 1938, le président Manzuni, annonce avec fierté « la réouverture définitive de l’église le 6 mars »107. Cette dernière était restée sans desservant depuis le départ, au mois de décembre 1932, de l’archevêque Catzara-kis. C’est l’archimandrite Dimitrios Lancouvardos108 qui fut choisi pour le desservir. Le président annonce également la réparation de la coupole de l’église qui menace ruine, vu qu’elle était restée pendant six années consécutives sans être entretenue109.

Ainsi, à la veille de la seconde guerre, la communauté semble accepter, dans sa majorité, son intégration dans « l’œuvre française en Tunisie ». La référence à la culture grecque-orthodoxe est devenue désormais d’ordre cultuel et c’est le rôle de l’association d’assurer cette fonction tout en refusant toute ingérence extérieure dans son fonctionnement. C’est ainsi qu’après qu’il fut coupé court à toute intervention en provenance du Patriarcat d’Alexandrie, c’est le Consul de Grèce qui se vit rappeler la nouvelle réalité, c’est-à-dire que le plus grand nombre des membres de la communauté était de nationalité française110. Et par souci de garantir l’hégémonie des naturalisés français au sein du bureau directeur de la communauté, le président crut de son devoir de demander l’avis des autorités sur l’opportunité de la convocation d’une assemblée élective prévue pour le 7 mai 1939. Il lui fit remarquer qu’à « cause des événements actuels, certains membres français, qui ont droit au vote, sont mobilisés »111. Ce lien avec la France va se raffermir encore dans la conjoncture de la Seconde Guerre et celle de la Résistance. Ainsi, le sort de la communauté se joua avec celui de l’avenir de la présence française en Tunisie.

Avec l’indépendance de la Tunisie, il était devenu impossible pour la communauté grecque d’assurer la continuité d’une présence qui avait pourtant duré pendant plus de trois siècles. Les Grecs naturalisés Français et travaillant dans la fonction publique étaient les premiers appelés à partir. Les autres, commerçants, industriels et entrepreneurs, tentèrent d’assurer la continuité de leur communauté dans une Tunisie qui se préparait à l’indépendance. Ainsi, dès que l’autonomie interne fut proclamée, ils firent valider les statuts par le gouvernement tunisien112. Cependant, acquis à la culture française, ayant souvent la nationalité française, c’était en France que la majorité des Grecs avaient envoyé leurs enfants poursuivre leurs études supérieures. Ces derniers s’étaient installés en France après leurs études, et c’était ensuite aux parents de les rejoindre. Seule une infime minorité parmi les membres de la communauté était rentrée en Grèce. Enfin quelques cas isolés s’étaient intégrés, par le mariage, avec les musulmans113.

Aujourd’hui, seules les trois églises de Tunis114, de Sfax115 et de Djerba116continuent de rappeler le passé d’une communauté grecque dont les membres avaient entamé leur présence au XVIIe siècle, à Tunis et dans d’autres villes côtières, comme faisant partie du système du Millet ottoman, mais au terme de trois siècles de contact, d’acculturation et de jeux d’influences, la majorité de ses descendants, avait choisi l’assimilation française, tout en gardant une belle place pour la Tunisie dans leurs mémoires et dans leurs activités professionnelles117. Enfin, il est à rappeler aussi, que beaucoup de produits qui sont, aujourd’hui, partie intégrante de l’art culinaire tunisien, ont été introduits par les Grecs : le raisin sec, les olives salées, les poissons salés, les sirops de tamarins et d’orgeat, les halwas, le rahat-loukoum, le mastic (Kharalam-bis, 1926 : 154)…

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Notes

1  Une première ébauche de cette recherche a été présentée au colloque : La Tunisie et ses étrangers, organisé les 1er et 2 novembre 1996, par le Professeur Mounira Chapoutot-Remadi, à la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis. L’actuelle version a été présentée à la 11e conférence de l’American Institute of Maghrib Studies (A.I.M.S) qui s’est tenue à Tunis du 28 au 30 mai 1998.

2  Cette première église se trouvait Rue de la Verrerie, à l’intérieur des murailles de la ville, en plein quartier franc ; elle avait fonctionné jusqu’en 1901.

3  L’inscription est gravée en grec et en français : « In memoriam du bataillon sacré grec 1942-1945, combattant pour la libération de sa patrie, il a participé aux combats de Tunisie : Morts, 3 officiers ; Blessés 7 ; Disparus 2 »

4  Archives Nationales de Tunisie (ANT), Série E, C. 503, D. 5 ; Profession de foi datée de 1932, mais non signée, mais il est certain qu’il s’agit d’un document du Secrétariat général du gouvernement tunisien.

5  Il faut noter que, malgré leurs efforts, les Ottomans n’ont pas pu rester les seuls héritiers de Byzance. En effet, certains fidèles vont se diriger vers la Russie, puissance orthodoxe montante, à partir du XVe siècle. Cette dernière va prendre le flambeau de l’orthodoxie et adopter l’aigle bicéphale, symbole de l’hellénisme.

6  De Saint Gervais note qu’à la même époque, la situation meilleure des grecs, par rapport à celle des catholiques. Ces derniers, écrit-il, quoique tolérés : « sont logés dans une maison obscure, qui ressemble à une vraie prison, dont ils payent, cependant, un loyer assez considérable ».

7  Idem. L’auteur affirme l’existence d’un titre déposé aux archives du consulat de Grèce à Tunis où il est indiqué que le nommé Raftopoulos, hellène orthodoxe, originaire du Péloponnèse, obtint, ce terrain, du bey régnant (sic), en reconnaissance des services rendus.

8  Ibidem. Notre auteur remarque que cette église « était coquette, de style byzantin avec coupoles, et dont la décoration intérieure était fort originale ». Au moment de la construction de l’actuelle Eglise en 1898, cette petite chapelle a été complètement démolie et remplacée par un immeuble. C’est sur le mur de ce dernier qu’on trouve raccroché, aujourd’hui, la plaque en marbre portant l’inscription : « Eglise Saint-Georges » en mémoire du lieu de culte qui existait à la rue de la Verrerie et qui fut désaffecté, en 1901, avec l’inauguration de la nouvelle église, de la rue de Rome.

9  L’auteur mentionne que « Les Grecs-orthodoxes possèdent une chapelle dans Tunis, avec deux popes ».

10  Idem.

11  L’auteur signale l’autorisation accordée par Ahmed Bey le 10 janvier 1845 aux catholiques de Tunis pour l’extension de leur église et précise que ce geste s’explique par le désir d’approfondir les bonnes relations qui existaient entre les négociants européens et l’Etat tunisien.

12  Malheureusement cette mesure en faveur des Grecs n’a été signalée que par des sources ultérieures.

13  Ganiage signale le même chiffre sans citer de sources. D’autres part il mentionne que d’après la mission catholique de Tunisie, le chiffre des européens était estimé à 12 000. Les plus nombreux étaient les Maltais avec 7 000 âmes, les Italiens avec environ 4 000 et les Français de 50 à 60 familles.

14  Port de Grèce dans le Péloponnèse, sur la mer Ionienne. La bataille de Navarin a eu lieu le 27 octobre 1827 et s’est achevée par la défaite de la flotte turco-égyptienne par une escadre anglo-franco-russe au cours d’une guerre qui a marqué le début du processus de l’indépendance de la Grèce.

15  R. Ilbert signale (1996 : I, 70) que les Grecs d’Egypte, originaires des régions libérées de la domination ottomane, s’étaient considérés comme hellènes et que « le gouvernement d’Athènes entendait bien élargir ses prétentions à l’ensemble de la population de race grecque ». Au cours des années 1830, le nouvel État grec était représenté en Egypte par Michel Tossiza, un consul très actif et ami personnel de Mohamed Ali.

16  Khaznadar (Mustafa), mamelouk tunisien, d’origine grecque et natif de l’île grecque de Chio vers 1817, mort à Tunis en 1878. Esclave de Hussein Bey (1824-1835). Beau-frère et favoti de Ahmed Bey qui l’éleva aux fonctions de trésorier (khaznadâr), il devait se maintenit pendant plus de trente six ans à un poste ou un autre, au service de cinq beys. (Ganiage, 1968 : 595).

17  Mussalli (Elias), Grec melchite catholique romain, né au Caire en 1829 d’une famille originaire de Syrie, mort à Tunis, en 1892. Entré en 1847 au service du bey, comme second, puis premier interprète en 1854 ; sous-directeur au ministère des Affaires étrangères en 1860, il devait conserver ces fonctions jusqu’en 1872 (Ganiage, 1968 : 593).

18  A.N.T. Série H. C. 252 D. 694. Lettre, en date 22 août 1833, du consul de France A. Duval, au bey Hassine qui se base sur le traité signé le 8 août 1830 entre la France et le bey pour réclamer l’affranchissement d’une certaine Khédija, grecque d’origine et qui s’est faite protégée française. Cette femme a été réduite à l’esclavage avec son fils depuis 13 ans. Toujours d’après la même lettre, il ressort que le bey a accepté de la libérer mais n’a accepté de la laisser s’embarquer vers le Levant que dans un bateau ottoman et non dans un bateau grec comme elle l’avait demandé.

19  A.N.T, Série H. C. 252 bis, D. 6. Lettre en date du 13 mars 1839 du Consul de France au bey Ahmed dans laquelle il demande la punition du nommé Gorgab (sic) qui a porté un coup de couteau à Michel, un Grec, « protégé Français ».

20  Idem.

21  L’auteur se réfère à une lettre adressée de Tunis, le 15 nov. 1844 par le consul Lagau à Gui-zot (Archives de Affaires étrangères, Quai d’Orsay C. C. Tunis 54).

22  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 1 ; l’affaire du Grec Bazil, protégé anglais, qui demande d’être acquitté de la dette qu’il a accordée à Hajj Muhammad b. Ahmad au mois de Rajab 1277H. Une autre affaire est évoquée le 10 décembre 1859 par le consul d’Angleterre, elle concerne une dette de 3 000 piastres que doit rembourser Mahmoud Ben Ammar au sieur Papa Costantino, négociant domicilié à Tunis, fondé de pouvoir de Panayotti Théodore, sujet anglais (voir A.N.T. Série H. C. 252 bis D. 1.).

23  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 5. Dans une lettre date du 21 janvier 1860, adressée par les membres du clergé grec au consul de France Léon Roches, ils écrivent : « Les grecs domiciliés à Tunis, connaissent déjà l’empressement et le zèle avec lequel vous avez toujours défendu leurs intérêts… ».

24  Ben Rejab (Rida), al-sburta wa amn al-hâdira min khilâl wathâiq majlis al-dhabtyya 1861-1864, (La police et la sécurité de la capitale d’après les registres de la préfecture de police), Mémoire pour le C.A.R. (ronéotypé), sous la direction de Abdelhamid Larguèche, Faculté des Sciences Humaines et Sociales, Tunis, 1992.

25  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 2. Affaire du Grec Nicolas, protégé anglais, accusé d’agression, coups et blessures à l’encontre de soldats de l’armée du bey. Toujours dans la série H. C. 252 bis, D. 7, l’affaire du Grec Andréa accusé d’avoir assassiné le laitier ‘Alî b. Ahmad Bûssen El-Ouarchafânî (Registre de la Zaptié en date du 17 Safar El Khair 1287H).

26  Le terrain en question est situé le long du boulevard de la Marine, il s’étend sur 3 089 mètres carrés. Il était limitrophe du cimetière catholique Saint-Antoine. Par la suite, il a connu des ventes et des aménagements. Seule une partie est restée à la communauté grecque, elle y construira en 1898, la nouvelle Église Saint-Georges et, plus tard, les immeubles ouvrant sur la rue de Naples (actuelle rue Mokhtar Attia) dont il sera question plus loin.

27  A.N.T, Série Historique, C. 252, D. 692/1. Lettre en date 21 février 1878 de Charles Nyssen, Consul général de Russie à Tunis à son homologue, le Consul général de l’Empire d’Allemagne à Tunis où il dresse un rappel des différentes phases de l’acquisition de ce terrain par les Grecs.

28  Idem.

29  A.N.T. Série E, C. 503, D. 5. Un rapport de 8 pages en date du 4 avril 1940, résumant l’historique de la communauté grecque de Tunisie et qui remonte jusqu’à la prise de Byzance par les Turcs en 1453.

30  A.N.T. Série H. C ; 252, D. 692. Lettre en date 17 novembre 1866 envoyée par Seigneur Felice, fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères de la Grèce, aux Grecs de Tunis, en réponse à une lettre que ces derniers lui avaient adressée et dans laquelle ils lui avaient demandé d’envoyer des décorations au bey de Tunis « en signe de reconnaissance pour la bonne attitude qu’il exprimait à leur égard ».

31  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692. Lettreen du 28 avril 1867, de Basilio Kostandinis au Premier ministre Mustafa Khaznadar.

32  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692. Lettre en date du 20 novembre 1868, de Spiridiov Logiatadios, consul de Grèce à Chio, à son excellence Mustafa, Premier ministre.

33  Idem.

34  Ibidem.

35  A.N.T. Série H, C. 252 bis, D. 3. Lettre en date du 22/06/1868, du consul d’Angleterre Richard Wood, au Premier ministre Mustafa Khaznadar pour défendre les intérêts de Basilio, Grec, protégé anglais, dans une affaire de succession, suite au décès de son associé tunisien, le nommé Slimane El Fray.

36  A.N.T., Série H. C. 252 bis, D. 10. Lettre en date du 8 novembre 1877, de Charles Nys-sen, consul des intérêts russes à Tunis au Premier ministre, l’informant de l’assassinat perpétré sur la personne de Georges Hallaris, Grec, protégé russe, par le nommé Mustafa Ben Has-sen, sujet tunisien. Dans une autre lettre en date du 11 novembre 1879 (probablement après le départ du Premier ministre Kheireddine), le Consul russe confirme « … Qu’en vertu des instructions reçues du Cabinet de Saint-Pétersbourg, le consulat impérial de Russie à Tunis est autorisé à continuer d’accorder la protection aux Grecs » (A.N.T. Série H, C. 252, D. 692).

37  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692/2. Lettre du ministère des Affaires étrangères de Grèce au ministre des Affaires étrangères du bey de Tunis dans laquelle il lui indique le nom du consul : Vasiliades.

38  A.N.T Série H, C. 252, D. 692/1. Lettre en date du 16 février 1881, du gérant du consulat hellénique à Tunis au Premier ministre Mustafa Ben Ismaïl. Il s’agit d’une lettre-réponse à un courrier qui a été adressé au consul par le Premier ministre au sujet de la vente de la maison de Basile Camellopoulos, sujet hellène, débiteur du sujet tunisien Sedli (sic).

39  A.N.T Série H. C. 252, D. 692/2. Lettre en date du 28 janvier 1881, du gérant du consulat royal hellénique à Tunis à Mustafa Ben Ismaïl, Premier ministre. Il l’informe que « le gouvernement hellénique vient de nommer, en qualité d’agents consulaires de Grèce, le sieur Vito Pellegrino à Biserte (sic), le sieur Philippe Rosso à Souse (sic) et Antoine Rosso à Monastier (sic) ».

40  A.N.T. Série H. C. 252, D. 692/1. Lettre en date 2 mars 1881, du gérant du consulat hellénique au Premier ministre Mustafa Ben Ismaïl de l’affaire de Denis Sotirpoulos sujet hellène et propriétaire d’un café à Tunis, grièvement blessé par un sujet tunisien, le nommé Haz Aly Bakkas (sic).

41  A.N.T. Série H. C. 252 bis, D. 10. Lettre en date 31 août 1880 du gérant du consulat hellénique à propos du contentieux d’Elia Manidachi, autrefois sous protection russe, avec l’ex-premier ministre, Mustafa Khaznadar, au sujet d’un terrain sis à la Marine.

42  A.N.T Série H. C. 252, D. 692/1.Lettre en date du 11 septembre 1881, du gérant du consulat hellénique au délégué par intérim à la Résidence de République française à Tunis. Après l’avoir informé du crime perpétré contre son administré, il lui demande de « faire auprès du gouvernement tunisien les démarches nécessaires afin que de sévères mesures soient prises à l’effet de découvrir les coupables et indemniser en même temps les parents de la victime ».

43  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/6. Lettre en date du 6 avril 1883, de l’Agent consulaire grec, au Résident général Paul Cambon.

44  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/9. Lettre en date du 8 août 1883, de l’Agent consulaire grec, au Chargé d’affaires de la République française, le Baron d’Estournelles.

45  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/8. Lettre en date 27 juillet 1885, du secrétaire général du gouvernement tunisien au consul de Grèce. Il l’informe de son refus d’agréer la nomination d’un troisième courtier à l’Agence consulaire de Djerba. Voir également, A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/10. Lettre en date du 19 avril 1889, du vice-consul de France à Sousse, au Résident général à Tunis. Il lui suggère de refuser la nomination de Frej b. El-Hadjj Muhammad b. ‘Uthmân, proposé pour l’emploi de courtier de l’Agent consulaire grec à Monastir, car il n’a que 17 ans et n’a pas encore satisfait au service militaire.

46  AG. Journal Officiel Tunisien (J.O.T.), Loi du 9 Moharrem 1306, 15 septembre 1888, sur les associations.

47  A.N.T, Série H. C. 252, D. 693/1. Lettre en date du 20 août 1890, du secrétaire général du gouvernement tunisien au Premier ministre et aux caïds de Bizerte, Djerba, Arad (Gabès), Mahdia, Monastir et Sousse.

48  Idem.

49  Au moment de la signature de ces conventions, la population française de Tunisie ne comptait encore que 16 000 membres contre 50 000 italiens.

50  Un décret du 13 avril 1898 allait réglementer l’établissement des étrangers dans la Régence. Tout étranger qui voulait établir sa résidence en Tunisie ou y exercer une profession, un commerce ou une industrie quelconque, devait dans un délai de cinq jours à partir de son arrivée, faire devant l’autorité de police locale une déclaration de résidence en justifiant de son identité.

51  Archives diplomatiques de Nantes (Fonds de Nantes), Série Tunisie, C. 11, D. 9, (Bobine R 382, Institut Supérieur d’Histoire du Mouvement National, I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, du Résident général de France à Tunis au ministre français des Affaires étrangères.

52  Fonds de Nantes, Série Tunisie, C. 11, D. 9 (Bobine R382, I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, op. cit. Le Résident général relève que « le Roi des Grecs légifère, en terre de Protectorat français, à l’égard d’un groupe composé à la fois de ses sujets (Grecs libres) et de ceux qu’il aspire à délivrer du joug de l’étranger (non-libres), c’est-à-dire Grecs d’Europe, d’Asie, ou Grecs sujets tunisiens s’il en reste… ». Ilbert (1996 : 68) constate le phénomène en Egypte où le nouvel État grec avait souvent tendance à associer « orthodoxes », « grecs » et « hellènes », alors que le seul vrai point commun de ces populations était le Patriarcat grec-orthodoxe.

53  Sutter (1796-1883), né à Ferrare (Italie), entré dans les ordres en 1816, nommé à Tunis, le 21 mars 1843 (Soumille, 1994 : 197-231).

54  A.N.T Série H. C. 252, D. 692/1. Lettre en date 21 février 1878, de Charles Nyssen, consul de Russie à Tunis, au Chevalier Tulin, Consul général de l’Empire d’Allemagne à Tunis. Le consul Nyssen était au courant des détails de cette transaction, car à l’époque de son accomplissement, le bénéficiaire du terrain le Grec Elia Manidachi, était un protégé russe. De même, cette lettre nous apprend qu’un autre grec, Elias Mussalli, Interprète au Ministère tunisien des affaires étrangères et très proche du Consul français Roustan, qui mena les discussions qui eurent lieu au consulat de Russie et qui aboutirent au rachat de la portion de terrain réclamée par Mgr Sutter pour le compte de l’Église Catholique.

55  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Contrat en date du 19 décembre 1896 entre le Secrétaire du gouvernement tunisien, l’Archevêché de Carthage et le Président de la Colonie hellénique de Tunis.

56  Idem. La somme en question s’élevait à 80 000 francs, elle a été payée par le gouvernement tunisien en quatre termes et ce proportionnellement à l’évolution de l’édification de l’église orthodoxe.

57  Fonds de Nantes, Série Tun., C. 11, D. 9 (Bobine R 382,1.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, du Résident général de France à Tunis, au ministre des Affaires étrangères à Paris.

58  Idem

59  Ibidem.

60  La dénonciation officielle ne se fera qu’en 1943 ; cependant des pressions indirectes furent exercées sur les ouvriers italiens, de même que le renouvellement des conventions de trois mois en trois mois, rendait plus précaire la situation des Italiens, incitant certains à demander leur naturalisation (Martin, 1993 : 102).

61  Avant 1923, il existait une loi sur la naturalisation (décret du 3 octobre 1910). Comparée au précédent décret, la loi de 1923 était beaucoup moins exigeante en ce qui concernait la connaissance de la langue française et les diplômes puisque le titre universitaire n’était plus de rigueur.

62  À un certain moment, la Grande Bretagne avait même porté cette affaire devant « la cour permanente de justice internationale de La Haye ». Un compromis fut trouvé par la suite entre les deux puissances.

63  Fonds de Nantes, Série Tun., C. 11, D. 9 (Bobine R 382, I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7/08/1929, du Résident général de France à Tunis, au ministre des Affaires étrangères à Paris. Le Résident informe le ministre qu’un procès est en cours d’instance devant le tribunal civil de Tunis, en annulation des dernière élections de mai 1928.

64  Idem.

65  Ibidem

66  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 4 avril 1929, de l’Ambassadeur de Grèce à Paris à André Honorat, Recteur de l’Université de Paris. L’ambassadeur de Grèce à Paris, mis au courant de l’importance de ce patrimoine, composé des loyers des immeubles et des magasins qui sont la propriété de la communauté de Tunis, demande au ministère français des Affaires étrangères la possibilité d’aliéner le produit de quelques-uns pour achever la construction de la maison de Grèce à la Cité Universitaire Internationale de Paris.

67  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 22 février 1930, du directeur de la Sûreté publique au Directeur général de l’Intérieur. La lettre donne les noms des trois anciens membres du bureau : Dimitri Couyotopoulo, limonadier, au 7 rue de Rome, J. Carmanis, pâtissier, rue de l’Eglise, E. Dzivas, épicier à la rue des Glacières.

68  Idem

69  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c (R 382,I.S.H.M.N.). Pétition en date du 3 juin 1930, adressée par 29 Grecs au Résident général de France en Tunisie.

70  Idem. Les signataires ont précisé que ce terrain fut acheté en 1890 par des fonds provenant d’une souscription des membres de la communauté, achat fait dans un but exclusifs savoir l’aménagement d’un cimetière.

71  Ibidem.

72  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. c, (R 382, I.S.H.M.N.). Lettre-réponse en date du 21 août 1930, adressée par le Résident général à M. A. Saganakis, interprète et expert près du Tribunal de Tunis, qui semble être le porte-parole des pétitionnaires.

73  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D.2 (R 382, I.S.H.M.N.). Télégramme en date du 16 juillet 1931, du ministre français des Affaires étrangères au Résidenr général. Dans ce message, il le met au courant que l’Ambassadeur de Grèce à Paris l’a informé que le Patriarche d’Alexandrie arriverait à Sfax, venant de Tripolitaine, vers le 25 juillet 1931 et se rendrait ensuite à Tunis où il recevrait les délégués des communautés grecques d’Algérie et du Maroc.

74  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D. 2, (R 382,I.S.H.M.N.). Rapport en date du 29 juillet 1931, adressé par le Résident général au ministre de Affaires étrangères. Outre la description des cérémonies du Patriarche, le Résident informe qu’il a reçu la visite du Patriarche le 27 juillet et que ce dernier était accompagné du Consul de Grèce et de l’Archimandrite Rosemaris.

75  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Rapport du Directeur général de l’Intérieur sur le voyage du Patriarche, adressé au Résident général. Les mêmes informations se trouvent au Fonds de Nantes, Série Tun. C. 8, D.2, (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7 août 1931, du Directeur général de l’Intérieur au Résident général.

76  Idem

77  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Nomination de l’Archimandrite Anthimos (texte paru en langue grecque le 4 août 1931 et en langue française le 11 août 1931). Dans ce texte le Patriarche donne mandat de « faire tout ce qui est nécessaire pour ramener la paix au sein de la communauté ».

78  Le Patriarche fait allusion ici au fait que la communauté de Tunis a cherché à se faire légitimer en 1888 par le roi de Grèce, et non par le Patriarcat d’Alexandrie, comme ce fut le cas depuis le XVIIe siècle.

79  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2, (R 382, in I.S.H.M.N.). Lettre en date du 6 août 1931, du Patriarche d’Alexandrie et de toute l’Afrique Melitios II au Résident général de France en Tunisie.

80  Idem.

81  Ibidem.

82  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Noteen date du 7 octobre 1931, du Secrétariat général du gouvernement tunisien. Voir également Kharalambis, 1926 ; Dessort (C.-H-Roger) : 155. L’auteur rapporte que, selon la tradition véhiculée par les Grecs de Tunis, « L’église fut placée dans le giron du Patriarcat Œcuménique d’Alexandrie d’Egypte dont le dernier représentant, dit-on, quitta Tunis en 1853 ».

83  L’arrêté en question a été promulgué le 20 février, sa publication officielle au J.O.T. date 27 février 1932.

84  J.O.T. du 27 février 1932. Arrêté Au Premier ministre du 20 février 1932. La commission de 7 membres est composée de : Charissiadis (Théodore), Couvopoulos (Constantin), Couyotoupoulos (Lycurgue), Pachis (Dr Evangelos), Rosmaris (Archimandrite Anthimos), Siganaki (Alfred), Tso-nides (Paul).

85  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382, I.S.H.M.N.). Télégramme en date du 25 février 1932 du M.A.E. au Résident général. Il l’informe de la décision prise par le synode de l’Église grecque : le titulaire de cet évêché sera Mgr Catsarakis, qui résidera alternativement à Tunis et à Casablanca. Voir également, Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382, in I.S.H.M.N.). Lettre d’introduction en date du 29 février 1932, de la part de la légation de la République française en Egypte, au Résident général de France en Tunisie.

86  Fonds de Nanres, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382,I.S.H.M.N.). Lettre en date du 7 mars 1932 du Patriarche d’Alexandrie au Résident général Mancéron. Il l’informe que Mgr Constantin Catsarakis, « délégué par notre Église pour l’administration de ses fidèles en Tunisie, Algérie et Maroc », aura sa résidence à Tunis.

87  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2, (R 382,I.S.H.M.N.). Note en date du 25 avril 1932 du Directeur général de l’Intérieur, au Résident général.

88  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382, I.S.H.M.N.). Rapport en date du 7 avril 1932 du contrôleur civil de Sfax, au Résident général. Le rapport décrit les différentes activités du Métropolite qui a séjourné à Sfax du 1er au 6 avril.

89  Dépêche Tunisienne, 9 avril 1932. Elle donne une brève information sur la rencontre qui a eu lieu le la veille, 8 avril.

90  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Procès verbalen date du 31 mai 1932, de l’Assemblée générale des membres de la communauté orthodoxe de Tunis, qui a eu lieu le 29 mai 1932.

91  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382,I.S.H.M.N.). Rapport en date du 6 juin 1932, du Directeur général de l’Intérieur, au Résident général.

92  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 27 mai 1932, de Th. Carciadis, membre du Bureau provisoire de la communauté grecque, au Directeur général de l’Intérieur

93  A.N.T, Série E, C. 503, D. 5, Profession de Foi, datée de 1932 et qui retrace sommairement l’historique de la communauté grecque de Tunisie. Le texte n’est pas signé, il est probable qu’il fut rédigé par un fonctionnaire du Secrétariat général du gouvernement tunisien. À ptopos de la nationalité égyptienne des patriarches orthodoxes, voir également Ilbert (1996 : 613), « dès 1926, date de la loi sur la nationalité égyptienne, mais aussi de la mort de Mgr Photios II (1899-1926), le gouvernement égyptien tint à rappeler les règles fondamentales de la communauté. Le patriarche devait être ou devenir Égyptien, il devait être investi par le gouvernement local… C’est ainsi que Meltios II (1926-1935) dut renoncer à la nationalité grecque… »

94  Idem

95  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Procès verbal en date du 31 mai 1932. Le procès évoque deux objections qui ont été faites au cours de cette assemblée : La première, de Djivas Eustache, au sujet de la légalité de l’Assemblée générale (après refus de l’objection, il se retira). Quant à Théodore Cariciadis, il se retira sans aucun motif.

96  Fonds de Nantes, Série Tun. C. 21, D. 2 (R 382,I.S.H.M.N.), Note du Directeur général de l’Intérieur en date du 9 juin 1932. Ce responsable écrit que les statuts vont être étudiés, mais qu’ils ne seront approuvés que moyennant certaines satisfactions et garanties à obtenir du patriarche d’Alexandrie. Quant à la visite au bey, Mgr Katzarakis n’a pas à la faire actuellement puisque la question de sa reconnaissance officielle n’est pas résolue.

97  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre de démission en date du 27 août 1932 des quatre membres adressée au Directeur général de l’Intérieur. Il s’agit de Caciadis Théodore, Couvopolo Constantin, Pachis Evangelos et Siganaki Alfred.

98  Nous avons pu nous assurer de ce fait en regardant la nationalité de chacun des signataires, qui a été mentionnée dans la pétition signalée plus haut et qui a été remise au Résident général le 3 juin 1930.

99  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre de démission en date du 27 août 1932. Ils déclarent : « Nous n’avons pas réussi à persuader nos ministres du culte d’abandonner leurs prétentions injustifiées au sujet de l’avenir de notre communauté. Ils cherchent à nous imposer des statuts moyenâgeux, inadmissibles à notre époque ».

100  Idem.

101  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Note rédigée au mois de décembre 1932 par Charles Saumagne, à l’époque Contrôleur général des Affaires indigènes auprès du Secrétaire général du gouvernement.

102 ./. O. T. du 28 décembre 1932. Cet arrêté a été promulgué alors que l’archevêque Catzarakis était en déplacement en Egypte. Il était parti le 3 décembre pour participer aux travaux du Saint Synode.

103  Idem. La présidence du comité a été confiée à son doyen. Le comité a été chargé de la poursuite de l’élaboration des statuts et la gestion du comité qui prit fin le 1er mars 1933.

104  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Aide Mémoire en date du 2 décembre 1932, envoyé à l’archevêque (orthodoxe) de Carthage par le Directeur général de l’Intérieur.

105  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 23 septembre 1938, de Jean Manzuni à Charles Saumagne, Directeur de l’Administration générale et communale.

106  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 7 février 1939. De Georges Lalakis, qui se présente comme Français d’origine grecque, à Charles Saumagne.

107  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Rapport d’activité de la communauté grecque en date du 19 avril 1939. La réouverture a été solennellement célébrée le 6 mars 1938. À côté du nouveau desservant de l’église Mgr Dimitrios Langouvardos, ont assisté Georges Koumoussis, de l’église de Sfax et Mgr l’archiprêtre Constantin Michalowski, de l’église russe de Tunis.

108  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Rapport d’activité de la communauté grecque de Tunis, en date du 23 avril 1938, brochure de 16 pages. À propos du nouveau desservant le Président écrit : « l’Archimandrite Lancouvardos, qui arrive de Casablanca, n’est pas un inconnu, il a desservi la communauté de Sfax durant 18 années consécutives, il y a laissé le meilleur souvenir ».

109  Idem.

110  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 23 septembre 1937, du directeur de l’Administration générale et communale au Secrétaire général du gouvernement tunisien.

111  A.N.T. Série E. C. 503, D. 5. Lettre en date du 18 avril 1939, du Président de la communauté, au Directeur de l’Administration générale et communale. Il lui demande clairement « s’il doit convoquer cette assemblée ou surseoir en attendant que les absents mobilisés puissent prendre part aux élections ».

112  C’est le cas des Grecs de Sfax qui, dès le 25 mars 1955, déposèrent de nouveaux statuts au gouvernement Ben Ammar, qui l’autorisa par un arrêté en date du 18 juillet 1955. Cette association a été actualisée par Jean Arfaras, dernier président de la communauté, au cours de la dernière assemblée qui a eu lieu à Sfax le 17 novembre 1985. (C’est M. Arfaras qui nous a remis une copie des statuts).

113  Le meilleur exemple est l’actrice de cinéma Hélène Katzaras, née dans la communauté grecque de Djerba et mariée à un Tunisien musulman.

114  Seule l’église Saint Georges, sise au 5 rue de Rome à Tunis, demeure ouverte au public.

115  Jusqu’à la fin de 1996, c’est Jean Arfaras qui s’occupait de l’église « Les trois Hiérarques » construite vers 1892 et située au centre du quartier européen de la ville de Sfax. Au début de l’année 1998, j’ai appris par l’ambassade de Grèce à Tunis que Mr Arfaras est rentré définitivement en Grèce. Le 31 octobre 1996, j’ai enregistré avec lui un entretien, conservé à l’Unité d’Histoire Orale de l’Institut Supérieur d’Histoire du Mouvement National. Mr Arfaras est né en 1920, il a passé toute sa vie à Sfax, il garde jalousement une photo de groupe de la visite du Patriarche d’Alexandrie à Sfax au mois de juillet 1931. Dans cet entretien, il avait affirmé que, malgré la mort de sa femme et le retour de son fils à Athènes, il pense continuer à vivre à Sfax !

116  L’église grecque de l’Ile des « lotophages » est située en face du porr de Houmt-Souk, elle se trouve aujourd’hui dans le jardin de la villa d’une femme tunisienne qui s’appelle M’barka Bent Nacer Ben Aoun, elle est la veuve de Christos Mavrothalassitis, l’un des derniers Grecs de Djerba, mais qui avait la nationalité française. Cette femme fait de temps à autre des travaux d’enrretien pour sauvegarder une église qui n’a plus de fidèles.

117  Je cite le cas de mon ami et collègue Jacques Alexandroupolos, petit fils d’Alexandre Alexan-droupoulos qui fut coopté en décembre 1932 comme membre de la commission de conciliation ; il est actuellement professeur d’histoire à l’Université de Toulouse le Mirail. Il participe souvent aux fouilles archéologiques en Tunisie et ne rate aucune occasion pour développer les échanges entre son université toulousaine et ses collègues des universités tunisiennes. À ce titre il a été l’organisateur, conjointement avec son collègue Patrick Cabanel, du colloque international de Toulouse (14-17 janvier 1997), La Mosaïque Tunisie, diasporas, cosmopolitisme, archéologies de l’identité.

 

Pour citer cet article

Référence électronique

Habib Kazdaghli, « Communautés méditerranéennes de Tunisie. Les Grecs de Tunisie : du Millet-i-rum à l’assimilation française (XVIIe-XXe siècles) », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 95-98 | avril 2002, mis en ligne le 12 mai 2009, consulté le 15 avril 2013. URL : http://remmm.revues.org/243

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Auteur

Habib Kazdaghli

Université de Tunis-Manouba.

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Droits d’auteur

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14 avril 2013

Les contingents impériaux au cœur de la guerre

Classé sous — milguerres @ 17 h 02 min

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La Tunisie au gré des conflits

Les contingents impériaux au cœur de la guerre :  « Etude faite sur la présence de tous les hommes d’origine des colonies françaises ou britanniques (et autres) ayant participé aux deux conflits mondiaux. 

Pour ceux qui ignorent la présence des Nords Africains, des « Noirs », des Chinois, des gens de l’Est, des Australiens, des Canadiens,… et pardon si j’oublie d’autres origines au sein de ces deux conflits.  Les chiffres parlent d’eux-mêmes,  leur présence ne fera qu’honorer leur mémoire !  A tous ceux qui ont combattu pour une même cause … «  

à noter, selon cette étude :

« La mobilisation des «indigènes » s’est opérée selon des principes divers. En Algérie, en Tunisie et en AOF, les contingents fournis par engagements volontaires sont complétés par des conscrits recrutés par tirage au sort.  »

« En 1940, l’armée française met en ligne 640000 coloniaux et Nord-africains, dont 
176000 Algériens,
 
80000 Tunisiens,
 
80000 Marocains (360000 hommes), et
 
180000 Sénégalais.

En France, en 1918, pour un total de 350000 travailleurs étrangers présents, 200000 sont originaires des colonies françaises (78000 Algériens, 35000 Marocains, 28000 Tunisiens, 50000 Indochinois, surtout Vietnamiens, 6000 Malgaches)

Selon cette étude : 108000 Tunisiens auraient servis sous le drapeau tricolore, lors des deux conflits mondiaux, sans noter les pertes humaines, civiles ou matérielles (sans oublier la période de colonisation et la campagne de Tunisie en 1881. Une Tunisie, vraiment au gré des conflits… Hayet (auteur du blog, origine tunisienne

Champs de bataille où les Australiens combattirent. fleche-boule8

 

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Les contingents impériaux au cœur de la guerre 

Jacques Frémeaux   lien Histoire, économie et société  lien   Année   2004   lien Volume   23   lien Numéro   23-2 

Résumé
Cette communication insiste sur un sujet trop rarement évoqué, qui est la participation des empires coloniaux, surtout français et britannique, aux deux guerres mondiales. L’apport des Dominions et des colonies en soldats et travailleurs a été important. Ces soldats ont connu des conditions de guerre analogues à celles des soldats européens. Aux souffrances subies par l’ensemble des combattants s’est ajouté un plus grand éloignement de leur pays et, pour les soldats dits «indigènes», une expérience qui a précipité l’entrée dans le monde moderne, et a contribué à encourager les nationalismes.

Abstract
This paper deals with the very important part played by the imperial armies, especiallly British and French, during the two World Wars. A great number of soldiers and workers came from the Dominions and Colonies. They had to endure similar conditions as those of their European comrades, plus, a harsher and longer severance from their mother countries. The discovery of the modern war accelerated the entry of the « native » men in the Modem World, and gave a boost to nationalisms.

Le présent programme ne fait aux Empires coloniaux qu’une place limitée. L’ambition de cette communication est de montrer que, loin de se borner à un canton périphérique de l’étude des conflits mondiaux, la participation des contingents d’outremer pourrait en constituer un vaste domaine. On voudrait suggérer ici tout ce que gagnerait une histoire des peuples en guerre à n’être pas privée d’une partie de ses réalités, trop souvent passées inaperçues lorsqu’elles ne concernent pas directement les métropoles.

1. Senghor, «Aux tirailleurs sénégalais morts pour la France», Hosties noires, 1948.
«On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat Inconnu, Vous mes frères obscurs, personne ne vous nomme» l

Échelle du phénomène
Les chiffres démontreraient à eux seuls qu’il ne s’agit pas d’un phénomène marginal. 
En 1914, la Grande-Bretagne et la France disposent des deux plus grands empires coloniaux du monde, vastes respectivement de trente-quatre millions et de dix millions de kilomètres carrés, peuplés de 400 millions et de 50 millions d’habitants.

Les armées impériales britanniques et françaises
• Les Britanniques

Dans les premiers mois de la guerre, les citoyens des quatre Dominions sont invités à concourir à la défense de la métropole. 
On recourt au même dispositif de mobilisation qu’en Grande-Bretagne: volontariat d’abord, puis conscription. 
Mais celle-ci ne s’applique sans difficultés qu’en Nouvelle-Zélande, où elle est votée au mois de mai 1917. 

Au Canada, la décision d’y recourir, en juin 1917, provoque des émeutes chez les Québécois. 

Les Australiens rejettent la conscription par référendum, sous la pression des habitants d’origine irlandaise, émus par la répression des «Pâques sanglantes» de 1916. 

En Afrique du Sud, la question n’est même pas discutée, étant donné les sympathies pro-allemandes de beaucoup d’Afrikaners. 

Au total, la contribution des Dominions atteint environ 1300000 hommes. 
L’Angleterre mobilise des effectifs équivalents aux Indes.
La participation africaine est notable.
La conscription a été imposée en 1915 en Afrique orientale et 1916 en Afrique occidentale. 

Le bilan est impressionnant, comme en témoigne le tableau 1.
Ainsi, l’empire a permis d’accroître d’environ un tiers le potentiel militaire britannique.

Les contingents impériaux au cœur de la guerre  les_co10
tableau 1

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tableau 2

En 1939, la déclaration de guerre des Dominions à l’Allemagne, reconnus comme États souverains et indépendants au sein du Commonwealth, suit immédiatement celle du Royaume-Uni. 
L’effort de mobilisation est globalement accru par rapport à celui de 1914-1918. 
Il faut dire que la menace japonaise a stimulé la mobilisation en Australie et Nouvelle-Zélande, mais aussi aux Indes. 

La contribution indienne est double de celle de la Grande Guerre, celle des colonies africaines sept à huit fois plus forte. 

Le nombre de mobilisés atteint cinq millions d’hommes, dont deux millions pour les seuls Dominions, soit 84 % de la mobilisation de la métropole. L’Empire britannique et le Commonwealth ont ainsi vécu comme l’avait prophétisé Churchill dans son discours du 18 juin 1940, leur «finest hour» (tab. 2).

• Les Français

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tableau 3

À ces chiffres (tab. 3), qui concernent les «indigènes » il faudrait ajouter celui des Français d’outre-mer, la majorité étant constituée de 73000 Français d’Algérie, auxquels on peut adjoindre peut-être 4000 Français des colonies, soit un total d’environ 80000 hommes.
On atteindrait ainsi environ 650000 hommes, et un total de pertes d’environ 100000 hommes

Il va de soi que, par rapport aux 7800000 mobilisés français, la proportion est faible (environ 8 %). 
Malgré tout, l’acharnement de Clemenceau en 1917 et 1918 à mobiliser les contingents coloniaux les plus nombreux possibles montre que ce nombre doit, dans son esprit, peser lourd dans la balance. 
On peut être pratiquement sûr que, en cas de prolongation du conflit, leur proportion aurait eu tendance à s’accroître. 

La mobilisation des «indigènes » s’est opérée selon des principes divers. En Algérie, en Tunisie et en AOF, les contingents fournis par engagements volontaires sont complétés par des conscrits recrutés par tirage au sort. 

Les besoins de guerre amènent à augmenter le nombre des appels. Dans le reste de l’Empire, on en reste au système d’un volontariat, souvent forcé par des pressions administratives.
Dans Г entre-deux guerres, le recours au réservoir humain des colonies paraît le seul moyen de remédier à l’insuffisance de la démographie. Des lois de 1919 étendent le système de la conscription à l’ensemble des territoires de l’Empire. 

En 1940, l’armée française met en ligne 640000 coloniaux et Nord-africains, dont 
176000 Algériens, 
80000 Tunisiens, 
80000 Marocains (360000 hommes), et 
180000 Sénégalais.

C’est à peu près 10 % de l’effectif de l’armée française. 
Ces troupes combattent courageusement, avant d’être entraînées dans la défaite commune.
Elles comptent de nombreux morts et prisonniers.
 


L’appel aux troupes coloniales ne cesse pas avec la défaite. Elles forment la majorité des contingents de l’armée coloniale de Vichy, mais aussi de ceux de la France libre. 

Après le débarquement allié en Afrique du Nord de novembre 1942, la participation des contingents d’outre-mer est déterminante lorsqu’il s’agit d’organiser en Afrique du Nord une armée française équipée de matériel américain. 
À l’été 1944, sur 633000 hommes de l’armée de terre, on compte environ 60 % de soldats «indigènes», dont certains appartenaient aux Forces françaises libres depuis 1940.

• Note additionnelle
Certes, pour être complet, ce travail devrait faire mention des troupes «coloniales» employées par l’armée russe, et recrutées notamment parmi les Musulmans du Caucase et de l’Asie centrale. Il n’est pas possible de le faire ici, faute de temps. On peut au moins citer pour mémoire les deux «divisions sauvages» recrutées dans le Caucase, qui participent à la tentative du général Lavr Kornilov contre le gouvernement provisoire de Kerenski, au mois de septembre 1917. Des unités de ce type figureront également dans l’Armée rouge en 1939-1945. Il faut noter aussi qu’on a recruté des troupes noires dans les colonies belges et portugaises, qui participent en particulier aux campagnes contre les colonies allemandes d’Afrique orientale.

Les mobilisations de travailleurs

II s’agit d’abord de travailleurs recrutés pour les besoins des armées.
Sur le front français, ce sont en majorité des Chinois (100000 pour l’armée britannique, 40000 pour l’armée française, 10000 pour le corps expéditionnaire américain).
L’Afrique du Sud fait appel à des travailleurs africains auxiliaires (environ 70000 dont 20000 en France au Labour Native Corps , qui participe à la construction des tranchées).
Les campagnes africaines sont également dévoreuses d’effectifs: 55000 à 60000 porteurs auraient été réquisitionnés en AEF pour le Cameroun, ce qui représenterait un homme adulte sur quatre.
Pour les campagnes en Afrique orientale, les Britanniques n’auraient pas recruté moins de 750000 hommes, jusqu’au Nigeria et en Gold Coast.
Un million d’autres «indigènes» sont employés pour l’entretien des lignes de communication des armées britanniques au Proche-Orient.
Les Russes tentent d’imiter leurs alliés, pas toujours avec succès: l’ordre donné en juin 1916 de mobiliser 500000 autochtones d’Asie centrale au sein de bataillons de travailleurs, entraîne des rébellions violentes, notamment chez les Kazakhs et les Kirghizes. Des colons sont massacrés.

On retrouve des cas analogues lors de la Deuxième Guerre mondiale.
À partir de 1942, 50000 «indigènes» de Papouasie et Nouvelle-Guinée sont employés par l’armée australienne comme porteurs, brancardiers, terrassiers, mais aussi éclaireurs. Des Auxiliary Groups sont recrutés en Afrique de l’Ouest et affectés aux brigades d’infanterie, pour participer aux transports.
Par ailleurs, des «coloniaux» sont recrutés pour le travail aux champs ou à l’usine.
En France, en 1918, pour un total de 350000 travailleurs étrangers présents, 200000 sont originaires des colonies françaises (78000 Algériens, 35000 Marocains, 28000 Tunisiens, 50000 Indochinois, surtout Vietnamiens, 6000 Malgaches).

Ce mouvement se prolonge après la guerre: 100000 travailleurs nord-africains, surtout algériens, sont employés en 1930. Dans les colonies, les autorités exigent un accroissement de la production des matières premières, obtenu le plus souvent par la réquisition de travailleurs. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement du Tanganyika introduit ainsi la conscription pour augmenter la production des plantations de sisal et de caoutchouc; en Nigeria, on mobilise 100000 personnes, forcées à travailler dans des conditions scandaleuses pour tenter (sans beaucoup de succès) d’augmenter la production des mines d’étain du nord.

Le rôle dans la décision
• La Première Guerre mondiale

Pendant la Première Guerre mondiale, les troupes à recrutement impérial se battent sur tous les fronts. 
Leur participation est toujours importante, parfois décisive. 
Les forces des Dominions sont engagées en priorité sur le front français, comme par exemple les Canadiens à Vimy, au nord d’Arras, en avril 1917. 
Elles sont lourdement éprouvées à Passchendaele de juillet à novembre. 
Il en va de même des contingents coloniaux français, dont beaucoup se distinguent, en particulier les régiments de marche de zouaves-tirailleurs, à forte proportion de soldats algériens musulmans.
La 4e brigade marocaine, qui fait partie de la 38e division d’infanterie, associe pour la reprise du fort de Douaumont, au mois d’octobre 1916, trois bataillons à recrutement français du régiment d’infanterie coloniale du Maroc, deux compagnies du 43e bataillon de tirailleurs sénégalais et deux compagnies du bataillon somali.

Ces forces ont été aussi très largement employées pour tenter de lancer des offensives périphériques.
Les Néo-Zélandais et Australiens du général Birdwood, qui représentent le tiers des 129000 hommes débarqués, subissent à Gallipoli, d’avril à décembre 1915, des pertes voisines de 40000 hommes (8500 tués et 20000 blessés australiens). Les troupes indiennes, qui ont souffert du climat en France, en sont retirées en 1915, et affectées au front de Mésopotamie. L’armée du général Allenby, qui occupe Jérusalem, puis Damas, en 1918, compte deux divisions australiennes. Les campagnes africaines mériteraient aussi d’être évoquées. Par soldats noirs interposés, les militaires britanniques et français combattent les Allemands, au Togo (août 1914), au Sud-Ouest africain (août 1914-mai 1915), au Cameroun (août 1914-février 1916). En Afrique orientale, le lieutenant-colonel von Lettow-Vorbeck, tient tête aux troupes britanniques et sud-africaines, renforcées de troupes noires est-africaines et ouest-africaines, mais aussi fournies par les Portugais et les Belges de la Force publique du Congo.


• La Seconde Guerre mondiale
Comme dans le conflit précédent, ces contingents combattent sur tous les fronts.
Les troupes des colonies africaines de la Grande-Bretagne participent à la conquête de la Somalie italienne, puis à la campagne d’Ethiopie en 1941.
Des Australiens, des Néo-Zélandais et des Sud-Africains se battent dans le désert contre les troupes de Rommel.
Une division australienne est faite prisonnière à Singapour.
Des Indiens sont envoyés en Italie au sein de la VIIIe armée du général Alexander.
700000 participent à la campagne de Birmanie.
Les Canadiens constituent une partie importante des forces qui débarquent en Normandie en juin 1944.
Les campagnes du Pacifique engagent des Australiens, des Néo-Zélandais, mais aussi des détachements recrutés en Papouasie et en Nouvelle-Guinée, qui forment le Pacific Islands Regiment .
On note qu’une grande partie de ces troupes doivent défendre les possessions d’outre-mer, en particulier contre le Japon en Asie et dans le Pacifique. L’appoint impérial est donc moins net que lors de la Première Guerre mondiale.

Pour être peu nombreuses, les troupes coloniales françaises n’en ont pas moins un rôle peut-être plus important que lors du conflit précédent. 
Certaines d’entre elles contribuent aux campagnes de Leclerc au Tchad, puis au Fezzan, contre les troupes de Mussolini.
L’Armée d’Afrique s’illustre en 1943 dans la campagne de Tunisie contre les Germano-Italiens, puis en Italie où elle apporte une contribution décisive à la percée du front allemand sur le Garigliano et à l’entrée des Alliés à Rome (juin 1944). 

Tandis que la 2e DB de Leclerc libère Paris, la Première Armée commandée par de Lattre débarque en Provence. Ces unités participent ensuite, au printemps 1945, à la campagne d’Allemagne. Le dévouement des troupes d’outre-mer, souvent trop oublié, a puissamment contribué à la restauration du rôle international de la France. Seule la possession de l’Empire a permis la renaissance d’une armée qui, par sa participation à la «croisade en Europe», a contribué à faire admettre la métropole dans le concert des vainqueurs.

Problématique
II paraît important de montrer que ce thème des troupes d’outre-mer n’est qu’en apparence «exotique»: les problématiques de l’historiographie récente de la guerre peuvent très bien s’appliquer à ce champ de recherche, même si les réponses ne sont pas toujours identiques. Il s’agit d’hommes, de femmes et d’enfants forcés de subir des conflits, en fonction de leur situation particulière.
Il est un élément si évident qu’on ne pense pas forcément à en tenir compte: la première caractéristique des empires coloniaux est d’être des empires d’outre-mer, dont les diverses possessions sont séparées des métropoles par des centaines ou des milliers de kilomètres d’espaces océaniques.

En 1914, par exemple, si la France n’est qu’à un ou deux jours de mer de l’Afrique du Nord, ou à une dizaine de jours de Dakar, l’ordre de grandeur est d’environ trois semaines pour l’Inde, et six semaines pour la Nouvelle-Calédonie.
L’avion n’est employé que très rarement jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. Même ensuite, il n’est guère utilisé pour les transports de troupes.

Les entrées en guerre

Les conditions des entrées en guerre de 1914 ne sont pas fondamentalement différentes de celles qu’on observe dans les métropoles. 
Le comportement des habitants d’origine européenne se situe, comme en Europe, entre enthousiasme et résignation. 
Les masses indigènes mesurent mal la portée de l’affaire, que les autorités s’efforcent de minimiser, pour éviter les tentations de révolte. 
Les notables sont incités à manifester leur loyalisme. 
Pour la plupart des élites autochtones de formation occidentale, comme pour Gandhi, qui incite ses compatriotes à s’engager, combattre pour les empires signifie aspirer à se transformer de sujets en partenaires.

Lors de la Deuxième Guerre mondiale, le scénario est à peu près le même. 
Dès le 3 septembre, le jour de la déclaration de guerre de la Grande-Bretagne à l’Allemagne, les premiers ministres d’Australie et de Nouvelle-Zélande ont proclamé l’engagement de leur pays aux côtés de celle-là («où elle va, nous allons; où elle se tient, nous nous tenons»).
Au Canada, le Parlement accepte sans vote l’engagement dans la guerre.
Au même moment en Afrique du Sud, la motion de neutralité présentée par le Premier ministre Hertzog est mise en minorité face à la motion de déclaration de guerre soutenue par le maréchal Smuts, symbole, depuis le conflit précédent, du dévouement à la cause impériale, devenue celle du Commonwealth .
Au Maroc, dans une lettre lue dans les mosquées, le sultan Mohammed Ben Youssef, futur roi Mohammed V, souligne que «nous devons à la France un concours sans réserve, ne lui marchander aucune de nos ressources et ne reculer devant aucun sacrifice. Nous étions liés à elle dans les temps de tranquillité et d’opulence, et il est juste que nous soyons à ses côtés dans l’épreuve qu’elle traverse et dont elle sortira, nous en sommes convaincus, glorieuse et grande».

Bien des grincements, il est vrai, se produisent, émanant des représentants des partis nationalistes.
En Inde, les représentants du Parti du Congrès se déclarent scandalisés par le fait que, alors que les Dominions ont décidé en toute souveraineté de leur entrée en guerre, par des votes de leurs parlements », le vice-roi a proclamé l’état de belligérance de l’Inde de façon automatique à la suite du gouvernement de Londres, sans consultation des élus.
Le Parti du Congrès se déclare pourtant prêt à soutenir la cause britannique par solidarité antifasciste, mais uniquement en échange de promesses précises quant à l’octroi d’une indépendance rapide, assorties de précisions quant aux buts de guerre alliés. Dans les territoires français, les arrestations de militants ou les dissolutions de partis nationalistes se multiplient. L’effort de mobilisation humaine et économique n’en est pourtant guère entravé.

La violence de guerre
• Le mythe de la «barbarie des troupes coloniales»

Les guerres coloniales antérieures à 1914 ont été souvent empreintes d’une très grande violence. 
La poignée d’officiers européens commandant des volontaires autochtones ont dû souvent s’assurer de leur fidélité en les récompensant par des parts de butin; ils ne se sont pas toujours souciés de protéger les non-combattants des pillages et des massacres. 
Certains, comme Mangin, auteur de La Force noire , ont jugé que l’assaut brutal et sans pitié était dans la nature même des combattants africains, et ont voulu en faire des troupes de choc. Ils sont déçus: les soldats indigènes ne sont pas plus adaptés a priori à la guerre moderne que leurs homologues européens. 
Les premiers combats se traduisent par de nombreuses défaillances dans leurs rangs. 
S’ils se battent généralement bien par la suite, c’est au sein d’unités organisées selon le modèle le plus conventionnel. 
L’image du Noir armé de son terrible coupe-coupe ne persiste pas moins. 
La propagande germanique pense tenir, avec la présence des troupes noires sur le front occidental, un excellent argument pour contrer les campagnes des Alliés contre la «barbarie» dont ferait preuve l’armée allemande. 
Elle les accuse de décapiter les blessés pour se fabriquer des trophées avec leurs crânes, ou de se parer de colliers d’oreilles coupées. Elle les accuse aussi de brutaliser les prisonniers.

Ces comportements annoncent et préparent les campagnes nationalistes qui se développent après la guerre sur le thème de la «schwarze Schande » (honte noire), entendons l’emploi de troupes noires lors de l’occupation française en Rhénanie, et les abus prétendument commis par elles. 
Ce sera un des thèmes notables de la propagande nazie contre une France accusée par Rosenberg d’être «la première responsable de la souillure de l’Europe par les Nègres ». 
À titre de «vengeance », plusieurs centaines de tirailleurs du 25e RTS seront massacrés au nord de Lyon au mois de juin 1940.
Les chefs des unités de la SS ou de la Wehrmacht responsables de ces crimes de guerre n’ont voulu voir, dans la résistance héroïque des combattants noirs, autre chose que «barbarie» et «bestialité ».

En fait, rien ne vient véritablement attester l’idée d’exactions particulièrement attri- buables à des unités coloniales. On peut tout au plus citer, pendant la Deuxième Guerre mondiale, le comportement des goums marocains qui forment les unités de choc de l’armée française en Italie, accusés, non sans raison, de viol et de pillage à l’égard de civils italiens. Ce lamentable épisode, concernant quelques milliers d’hommes, et limité à quelques mois, pâlit cependant devant les horreurs du front de l’Est.

• Troupes noires et blanches
II n’est guère question de brasser indifféremment les contingents de toutes origines au sein des unités.
Les langues et les coutumes (interdits alimentaires, par exemple), mais aussi les conditions juridiques (les indigènes des colonies n’étant pas des citoyens) s’y opposent. 
Le plus souvent, on constitue des régiments ou bataillons à peu près homogènes, issus du même pays, composés respectivement de troupes blanches et de troupes de couleur. 
Dans celles-ci, ne sont en général européens que les officiers et une partie des sous-officiers. 
En Afrique du Nord, par exemple, les Européens servent aux zouaves et les musulmans aux tirailleurs et aux spahis. 
Le mélange est plus grand dans l’artillerie ou les services.

Au combat, en revanche, la juxtaposition est de règle. Dès les premières opérations de l’été 1914, des régiments mixtes juxtaposent deux bataillons de tirailleurs sénégalais avec un bataillon d’infanterie coloniale blanche. 
Par la suite, les bataillons de tirailleurs reçoivent dans leurs rangs des compagnies européennes, dans la proportion du quart de leur effectif total. 
Aucune règle ne s’impose. 
Des compagnies de tirailleurs indochinois sont réparties dans des régiments d’infanterie métropolitains. Ainsi organisées, les troupes coloniales s’illustrent dans nombre de batailles entre 1916 et 1918. 
On a vu plus haut la composition de la 4e brigade marocaine lors de la reprise du fort de Douaumont en octobre 1916.
Ces principes sont encore en vigueur lors de la Deuxième Guerre mondiale. 
Sur neuf divisions dites «coloniales» entrées en ligne, six associent deux régiments de tirailleurs sénégalais à un régiment d’infanterie coloniale européen. Trois autres sont au départ entièrement blanches, mais deux d’entre elles accueillent par la suite dans leurs rangs des Africains et des Malgaches. Dans chacune, en effet, deux régiments d’infanterie coloniale sont transformés en régiments d’infanterie mixte sénégalais, tandis que les deux régiments d’artillerie coloniale deviennent des régiments d’artillerie coloniale mixte malgaches. Une seule est à trois régiments européens. L’idée, suggérée plusieurs fois, de donner plus d’homogénéité aux régiments en créant des bataillons mixtes n’est pas retenue. Le corps d’armée dit «colonial», affecté à la IIIe armée, n’est pas exclusivement, ni même majoritairement composé de troupes de cette origine. En fait, les divisions coloniales sont éparpillées entre les différentes armées, deux d’entre elles étant affectées à l’armée des Alpes.
Le «panachage» est toujours pratiqué après 1943. Dans la lre Armée qui débarque en Provence en août 1944, le pourcentage des «indigènes» dans les grandes unités varie entre 27 % (lre DB) et 56 % (2e DIM). Les Maghrébins servent non seulement dans les régiments d’infanterie (à raison d’environ 70 % de l’effectif total) et de cavalerie, mais dans toutes les armes. Ils sont ainsi environ 30 % dans l’artillerie et 40 % dans le Génie. Ils sont aussi présents dans les services et soutiens, ainsi que dans les formations sanitaires.

Le caractère exemplaire du coudoiement entre soldats d’origines différentes a souvent été célébré par les chefs des armées. Le maréchal Juin évoque «le souvenir de l’héroïsme le plus pur et de la fraternité qui régna [entre européens et musulmans] dans les rangs de l’Armée d’Afrique, tant il est vrai que c’est dans son sein et au creuset des batailles que les deux races se sont toujours le mieux fondues, le mieux comprises, et le mieux aimées». On pourrait rapprocher ce texte de celui du maréchal britannique Lord Wavell qui évoque l’armée des Indes, «dans laquelle toutes les croyances et toutes les races de l’Inde servaient ensemble aux côtés des Britanniques, dans la confiance mutuelle et la concorde». 
Ces déclarations, sans doute excessives, n’évoquent pas moins certaines vérités.

Les combattants
• La spécificité

On a souvent à tort développé l’idée selon laquelle les contingents d’outre-mer auraient constitué la «chair à canon» destinée à épargner le sang métropolitain.
En fait, si les pertes des combattants indigènes ont été lourdes, elles sont dues au fait qu’ils ont servi avant tout dans les unités d’infanterie, les plus éprouvées.
Mais elles ne dépassent pas celles des unités européennes comparables. 

Ils vivent pareillement, de ce point de vue, l’épreuve de la peur de la blessure et de la mort. Certains aussi connaissent la captivité. 
Les nombres sont particulièrement élevés lors de la Deuxième Guerre mondiale.
En juin 1940, les Allemands ont capturé 60000 Nord- Africains, et peut-être 15000 tirailleurs sénégalais.
On évalue à près de 70000 les Indiens faits prisonniers par les Japonais à Singapour et en Birmanie.

Une première spécificité réside dans le climat. 
Les combattants venus de pays tempérés, comme l’Afrique du Nord, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande, voire froids, comme le Canada, s’adaptent sans trop de difficultés aux hivers français. 
En revanche, les «coloniaux» issus des pays situés dans les zones tropicales et intertropicales et obligées de passer l’hiver en Europe, souffrent beaucoup. 
Le froid paralyse notamment les tirailleurs sénégalais, et oblige le commandement à leur faire passer la mauvaise saison dans des camps du midi de la France. 
Á l’automne de 1944, les responsables se fondent sur la même argumentation pour procéder au «blanchiment» des unités de la lre Armée où les Noirs sont nombreux.

Une autre réalité rarement développée est celle de la rareté ou de l’inexistence des permissions permettant au soldat de rejoindre momentanément les siens.
La priorité donnée aux transports de matériels et de renforts l’explique, aussi bien que le fait qu’au séjour doit s’ajouter un très long trajet.
On avait calculé, par exemple, qu’un séjour de 30 jours au Canada signifiait l’absence de l’homme pendant trois mois à son unité. Il est possible aussi que le commandement ait craint davantage les désertions, dans la mesure où les pays d’outre-mer, vastes et sous-administrés, offraient de ce point de vue beaucoup plus de facilités que les métropoles.

Certains contingents se voient demander des sacrifices qu’ils jugent excessifs. 
Dans la lre Armée, contrainte à affronter la résistance acharnée des troupes allemandes sur les Vosges, puis dans la plaine d’Alsace, les pertes en morts, blessés, malades et disparus varient, selon les unités, entre 30 % et 109 % à la fin de 1944. 
Il ne faut pas oublier en effet que certaines d’entre elles sont passées directement des champs de bataille d’Italie à ceux de Provence, du Rhône et de l’Est de la France. 
Pourtant, les mutineries ou agitations sont rares. 
Selon un schéma assez classique, les hommes cherchent plutôt à se dérober au service militaire ou à déserter avant leur départ qu’à se révolter une fois dans l’armée.

• Pourquoi ont-ils tenu?
Dans son Étude sur le combat (1868) justement admirée par Jean-Norton Cru, le colonel Ardant du Picq énumère les techniques éprouvées depuis l’Antiquité, pour maintenir la cohésion d’un contingent au combat: un commandement solide et compétent; de bonnes armes; des passions, on dirait aujourd’hui des motivations; des formations adaptées, qui facilitent la cohésion et évitent la dislocation; une discipline rigoureuse. 
Il donne une très grande place à la «cohésion», à la «solidarité», et souligne le caractère primordial de la confiance que chaque soldat doit ressentir envers ses camarades, «sa crainte qu’ils lui puissent reprocher, faire expier de les avoir abandonnés dans le danger, son émulation d’aller où vont les autres, sans plus trembler qu’un autre, son esprit de corps en un mot» .

Tous ces éléments sont certainement intervenus pour expliquer la solidité des troupes impériales, et en particulier des troupes indigènes.
Les cadres, en général de métier, ont pour la plupart une bonne expérience du commandement de ces troupes spéciales, et en parlent la langue.
Leurs soldats sont fiers de servir dans une armée moderne, aux côtés de soldats européens, de s’initier au maniement des armes automatiques, ou à la conduite automobile. 
Ils sont mus, sinon par le patriotisme, du moins par une loyauté de type féodal envers le roi d’Angleterre ou la France (vue comme une personne).
La discipline est rigide, et n’exclut pas toujours les punitions corporelles. 
La désertion, loin du pays, est difficile. 
Les régiments cultivent un fort esprit de corps. 
Des efforts sont faits pour respecter les traditions, notamment les interdits alimentaires des soldats musulmans, et maintenir les liens avec les pays d’origine, par courriers et mandats. Des journaux spéciaux sont édités. 
Tout cela compense largement l’attachement moindre à la Patrie, dont il conviendrait d’ailleurs de relativiser l’effet sur les hommes du front.

Les contingents impériaux au cœur de la guerre 
Jacques Frémeaux Histoire, économie et société Année 2004 Volume 23 Numéro 23-2
source http://www.persee.fr

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La Tunisie au gré des conflits

9 avril 2013

Le service de santé de l’armée de l’Air pendant la Deuxième Guerre mondiale – Jean Timbal

Classé sous — milguerres @ 22 h 45 min

Le service de santé de l’armée de l’Air pendant la Deuxième Guerre mondiale

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Jean Timbal

p. 108-119
http://rha.revues.org/index198.html

-
Résumé
Les premiers mois de la guerre entraînent la disparition quasi-complète de l’organisation et des infrastructures dédiées à l’expertise du personnel navigant, à la recherche et à l’enseignement de la médecine aéronautique. Le secrétariat d’État à l’Aviation, créé après l’Armistice prévoit un service de santé (SSAir) commun à l’armée de l’Air et à l’Aviation civile. Constitué exclusivement de militaires sa direction est confiée au médecin général Goett. En même temps qu’il règle la question du recrutement, de la formation et de l’uniforme des médecins, infirmiers et infirmières, le médecin général Goett met en place une organisation qui résiste aux turbulences de l’époque et reste la base du développement du SSAir une fois la paix revenue. Après les évènements de novembre 1942, le SSAir privé d’une partie de ses effectifs et dépouillé de l’essentiel de ses moyens matériels continue à assurer dans des conditions difficiles, le soutien médical du personnel et des familles du secrétariat général à la défense aérienne. En Afrique du Nord, le SSAir est renforcé en effectifs et rééquipé par les américains. Après la campagne de Tunisie, où plus de 818 évacuations sanitaires aériennes sont effectuées, il débarque en Provence et accompagne les troupes françaises dans leur progression vers l’Allemagne. Après la libération de Paris, les SSAir de métropole et d’Afrique du Nord sont unifiés. L’ambulance médicochirurgicale de l’Air n° 401 intervient à Strasbourg, en décembre 1944, pour traiter 240 blessés et à Mengen, en mai 1945, pour en évacuer 1 935. Dans les derniers mois de la guerre, deux hôpitaux de campagne de l’armée de l’Air sont mis en service, ainsi qu’un centre de sélection psychophysiologique de l’Air et un Centre d’études de biologie aéronautique du service de santé de l’Air.

Plan

  • État des lieux en septembre 1939


  • Désorganisation et destructions des premiers mois de la guerre


  • Naissance du service de santé de l’armée de l’Air


  • Recrutement et formation du personnel


  • Reprise de l’activité médicale


  • Survie en métropole après novembre 1942


  • Le service de santé de l’armée de l’Air d’AFN après novembre 1942


  • Les derniers mois de la guerre


  • Conséquences


L’intégralité de l’article sur : 

http://fr.calameo.com/read/0021527564509ce46288b

 Le service de santé de l’armée de l’Air pendant la Deuxième Guerre mondiale - Jean Timbal sans_t22retour page d’Accueil retour à la Seconde Guerre Mondiale

2 avril 2013

L’opération Nordwind

Classé sous — milguerres @ 23 h 35 min

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 retour à la Seconde Guerre Mondiale

 Chronologie de la Seconde Guerre mondiale  

L’opération Nordwind

L’opération Nordwind était une des dernières offensives militaires de la Wehrmacht sur le front de l’Ouest durant laSeconde Guerre mondiale. Elle eut lieu du 1er au 25 janvier 1945 en Alsace du nord et en Lorraine (France).

À la fin du mois de janvier, l’offensive fut stoppée par les troupes alliées constituées d’unités américaines appuyées par des unités françaises. Les combats les plus violents eurent lieu dans les environs de Hatten et de Rittershoffen, dans le département du Bas-Rhin. Durant les batailles de chars qui se déroulèrent entre le 8 et le 20 janvier 1945, Hatten fut presque entièrement détruite.

 

L'opération Nordwind German_counter_in_northern_Alsace_Lorraine

Carte de la contre-offensive allemande en janvier 1945

L’offensive débuta, sans préparation d’artillerie pour ménager l’effet de surprise, dans la nuit du nouvel an 19451. Les soldats américains furent d’abord surpris, mais, après avoir reçu des renforts, ils accentuèrent rapidement leur résistance ce qui fit que l’offensive allemande ne progressa plus que très lentement. Par exemple la 256e division d’infanterie allemande ne progressa le premier jour que de 6 km. Dans le même temps, une offensive secondaire fut lancée au sud de Strasbourg contre les positions françaises.

Le deuxième jour, Reipertswiller et Wissembourg furent réoccupées par les troupes allemandes.

Le 4 janvier, les Américains se replièrent et établirent une ligne de front sur la Moder qui traverse le centre-ville deHaguenau.

Dans la nuit du 4 au 5 janvier, plusieurs bataillons allemands traversèrent le Rhin devant Gambsheim. Ils établirent une tête de pont composée d’éléments hétéroclites et mal nourris. Ils attaquèrent avec acharnement mais beaucoup de soldats allemands étaient prêts à déserter. Il faisait particulièrement froid, l’eau gelait dans les gourdes et le temps était défavorable à l’intervention de l’aviation.

Le lundi 8 janvier, les Allemands amenèrent des forces considérables en Alsace en traversant le Rhin en quinze endroits, en particulier entre Freistett et Gambsheim et entre Fort-Louis et Söllingen. Le XXXIXe Panzerkorps lança son attaque sur Hatten, passage obligé sur la route de Strasbourg : c’était le début de la terrible bataille de Hatten-Rittershofen qui devait durer 12 jours.

De violents combats eurent également lieu autour de la station de pompage de la Breymuhl, près de Rohrwiller. Durant plusieurs jours, du 8 au 11, elle fut la scène de combats acharnés, au corps à corps.

Le mercredi 10 janvier une longue file de réfugiés venant par la route de Wissembourg se déplaça le long du canal de dérivation de la Moder. Au moins un quart de ces gens étaient en chemise de nuit alors que le thermomètre indiquait -10° C. Ils racontaient que les Américains avaient tout anéanti devant eux avec des canons à tir rapide, pour arrêter l’attaque allemande.

 

 

 

 

 

 

Le 15 janvier, pas moins de 17 divisions allemandes étaient déployées au sein des groupes d’armées « G » et « Oberrhein ». Les Allemands réussirent encore à reconquérir d’autres villages ainsi que la forêt de Haguenau. Ils arrivèrent à la porte de cette ville le16 janvier. Au sud, la 2e armée française avait arrêté les Allemands après de durs combats. La 3e division d’infanterie algérienne vint renforcer les troupes américaines au nord.

Mais après le retrait des Américains de Hatten et de Rittershofen le 20 janvier, le front se stabilisa sur la Moder dans la nuit du 20au 21. Les habitants de Hatten qui avaient survécu purent alors sortir des caves où ils s’étaient terrés. Sur les 365 maisons que comptait le village, 350 étaient détruites et partout il y avait des cadavres qui jonchaient le sol. 2 500 soldats et 83 habitants du village y avaient trouvé la mort durant la bataille.

Le 21 janvier, alors que le temps est radieux et la neige abondante, les Allemands se réorganisèrent le long du canal de la Moder et portèrent l’effort principal sur le secteur de Haguenau. Des chars furent vus à l’est de la ville et la population fuit à nouveau.

Le 23 janvier, des avions à réaction allemands lâchèrent des bombes sur Gries, Weitbruch et Kaltenhouse mais le reflux des Américains était terminé. Les troupes allemandes étaient concentrées au nord de la forêt de Haguenau et des chars allemands étaient au Hundshof à Marxenhouse et à Schweighouse. Une patrouille de cyclistes allemands en tenue de camouflage blanche fut repoussée à l’entrée de Haguenau.

Le 24 janvier, les Allemands, conscients de leur faiblesse, n’attaquèrent pas directement Haguenau mais tentèrent de l’encercler afin de faire fuir les Américains. L’attaque fut lancée dans le secteur de Kaltenhouse, de Schweighouse et d’Ohlungen. De violents combats au corps à corps eurent lieu dans les maisons et la papeterie de Schweighouse.

Le 25 janvier, les Allemands lancèrent une ultime contre-attaque, appuyée par trois chars, à partir du Kestlerhof et réussirent à franchir la Moder à mi-chemin entre Kaltenhouse et Haguenau. Les combats les plus durs se déroulèrent dans la soirée, en particulier dans les premières maisons de la ville. La guerre de position s’installa en plein Haguenau, de part et d’autre du canal de la Moder. Le soir même, alors que les renforts américains commençaient à arriver depuis les Ardennes, l’ordre fut donné par Hitler d’abandonner l’opération Nordwind, y compris la tête de pont sur la Moder. Mais les combats ne cessèrent pas pour autant.

Enfin, le XXXIXe Panzerkorps dut se retirer de la région pour être transféré sur le front de l’Oder afin de participer à la défense de Berlin. Cela mit un terme définitif à l’offensive allemande mais une longue guerre de position débuta alors.

Épilogue

À la fin de l’opération Nordwind, les combats faisaient toujours rage dans le nord de l’Alsace et Haguenau fut bombardée quotidiennement par l’artillerie allemande durant de nombreuses semaines.

Le vendredi 2 février 1945, Colmar fut libérée et, pour la France entière, ce fut l’Alsace qui était libérée. Mais le nord de la région restait toujours aux mains de l’occupant. ÀHaguenau, 7 000 personnes restées dans la ville de front vivaient dans les caves et ne tentaient que quelques sorties pour se ravitailler, malgré le danger des obus qui tombaient.

Finalement, le 15 mars 1945, les Américains déclenchèrent la contre-offensive générale vers le nord. Oberhoffen fut attaquée et le premier pont Bailey lancé sur la Moder pour permettre à l’infanterie et aux chars de traverser le cours d’eau. Les Allemands battirent en retraite et les combats s’éloignèrent enfin de « Haguenau la Sanglante », comme l’avait nommée un journal américain. L’Alsace et la Lorraine2 ne furent finalement entièrement libérées que le 20 mars 1945.

Notes et références

  1. ↑ La poche de Colmar [archive]
  2. ↑ Forbach fut libérée le 13 mars, Bitche le 16 mars, et Sturzelbronn le 19 mars 1945.
File:US-TankmovementDrusenheim.jpg
Des blindés américains font mouvement entreBischwiller et Drusenheim.
File:Schillersdorf.jpg
Des enfants-soldats allemands appartenant à la Waffen-SS sont faits prisonniers à Schillersdorf.

 

 

L’opération « Nordwind » vue par un général allemand


Hatten, janvier 1945, la dernière grande bataille de chars :

Comme nous avons pu voir à la télévision, la ville Croate de Vukovar, qui avait subit 3 mois de combats, n’était plus que ruines. Involontairement, cela me fait penser aux 2 villages alsaciens, Hatten et Rittershoffen, qui ne sont qu’à 20 Km de Baden-Baden.

Un grand nombre d’entre nous, passe par ces 2 villages, sans savoir qu’avait lieu à cet endroit même, pendant 4 semaines, la dernière grande bataille de chars sur le front de l’Ouest en janvier 1945. Comme à Vukovar, les habitants essayèrent de survivre à cet enfer, en se réfugiant dans leur cave.

Lorsque les combats entre Allemands et Américains prirent fin, et que les civils purent à nouveau contempler le ciel glacial de janvier, 114 d’entre eux étaient morts, des centaines blessés et leurs maisons détruites, inhabitables.

La population de ces villages de la Ligne Maginot avait subit de rudes épreuves.

Dès le début de la guerre, le 1er septembre 1939, on leur apprend que toute la population doit être évacuée le lendemain.

Avec très peu de bagages, 30 Kg tout au plus, ils marchèrent 75 km avec chevaux et charrettes à boeufs en direction de Saverne, jusqu’à Marmoutier.

De là, ils poursuivirent leur route en train dans des wagons à bestiaux jusque dans le département de la Haute Vienne. L’accueil ne fut pas très chaleureux, car la préfecture de Limoges attendait 2 000 réfugiés de “ Athènes » en Grèce et non de Hatten qui se prononçait comme Athènes.

Après la défaite française en juin 1940, le gouvernement se laissa tout le temps pour organiser le retour des réfugiés, qui n’eut lieu qu’en septembre 1940. On peut se douter de l’état des maisons abandonnées pendant un an. Il n’y avait pas que les soldats français de la Ligne Maginot ou leurs successeurs, mais aussi les soldats allemands qui pillèrent les maisons, ainsi que les civils des villages voisins épargnés par l’évacuation.

La prochaine épreuve eut lieu en mai 1942, alors que les jeunes Alsaciens furent recrutés pour le service militaire allemand. 61 Hattenois tombèrent en Russie et en Italie.

Lorsque le front américain se rapprocha de Hatten et de Rittershoffen en novembre 1944, la population fut à nouveau appelée à quitter les lieux et à se réfugier à Oberseebach et Schleithal, près de Wissembourg.

Bien que toutes les bêtes durent être remises à Iffezheim, les habitants refusèrent de quitter les lieux et restèrent chez eux, ayant déjà subi les mauvaises expériences d’une évacuation en 1939.

Une fois de plus, un malheur arriva. Le 4 décembre 1944, tous les hommes valides, jusqu’à 55 ans, furent recrutés dans l’armée allemande. (Volkssturm)

Seulement 9 jours plus tard, le 13 décembre, les premières troupes américaines passèrent par Hatten en direction de la frontière palatine. La population fut soulagée et crut que la guerre était une fois pour toute finie pour elle.

Mais des jours plus sombres arrivèrent, et la contre-offensive allemande « Nordwind » débuta dès la nuit de la Saint Sylvestre 1944/45.

Expliquons brièvement pourquoi ce qui allait être la dernière grande bataille de chars sur le front ouest-allemand eut lieu.

Pendant qu’une partie des armées alliées avance en France sur l’aile droite de l’axe d’attaque, la 7ème armée US dépasse les Vosges.

  • A gauche, vers Metz jusqu’au  » Westwall  » près de Saarbrücken.
  • Au centre, en traversant la Ligne Maginot et jusqu’à Wissembourg,
  • A droite jusqu’à Haguenau, Strasbourg ayant été conquise entre-temps.

L’attaque de la 7ème armée américaine dut être stoppée et une partie des troupes dut se rendre à Bastogne, une ville des Ardennes belges, menacée par l’offensive allemande dite des Ardennes (à partir du 16-12-44)

L’offensive des Ardennes, débutée le 16 décembre 1944 sous la direction du Generalfeldmarchall von Rundstedt, amena les troupes allemandes jusqu’à la Meuse, au sud de Sedan, mais échoua devant la supériorité aérienne des alliés favorisée, le 24 décembre, par le retour de bonnes conditions météorologiques et à la suite d’un manque de carburant pour les chars allemands

L’attaque de 17 divisions allemandes causa une brèche de 96 km de large et plus de 100 km de profondeur dans le front américain, mais suite aux motifs vus précédemment, l’offensive dût être stoppée le 28 décembre 1944.

Hitler, ne voulant accepter cette défaite, ordonna une attaque de diversion afin d’éliminer la menace sur le flanc sud de son groupe d’armée  » B  » qui restait encore dans les Ardennes.

Cette action débuta la nuit du 1er janvier 1945, sous le nom de « Nordwind »

Les buts de l’opération de l’ OKW (Haut Commandement de la Wehrmacht) étaient:

    • la réappropriation de la basse Alsace,
  • la reprise de Strasbourg, qui pouvait avoir un fort impact psychologique,
  • la coupure de la 7ème Armée active du côté est des Vosges,
  • et, comme déjà mentionné, l’allégement du flanc sud des groupes de l’armée  » B  » dans les Ardennes.

Plan d’attaque de la 1ère armée allemande :

Avance de l’aile droite du dispositif avec attaque de Sarreguemines en passant par la Ligne Maginot, jusqu’à Bining (12 Km ouest – sud-ouest de Bitche).

Attaque sur Bitche, par un second corps de bataille, et jusqu’à la rivière Moder.

Attaque, quelques jours plus tard, par un troisième groupement dit « Alsace », du 6ème corps américain sur un axe de progression allant de Wissembourg jusqu’à la Moder, près de Haguenau, en passant par la localité de Hatten.

Le groupement d’attaque « Alsace » était constitué du 39ème corps d’armée avec :

  • 245ème  » Volksgrenadier-Division « 
  • 25ème  » Panzergrenadier-Division « 
  • 21ème  » Panzer-Division « 
  • 7ème  » Fallschirmjäger-Division « 

A l’inverse de l’armée américaine, qui disposait de toute sa force militaire et de tout son matériel de guerre, les divisions allemandes n’avaient plus que 50% de leur effectif (une division de 15 000 hommes n’en comportait plus que 7500 ) et quelques restes de leurs chars.

Les alliés avaient la maîtrise aérienne, de sorte que tout mouvement de jour des troupes allemandes était impossible.

Le retrait imprévu des Américains :

Au moment même ou s’engagea la confrontation des deux armées, une décision stratégique du haut commandement américain allait momentanément changer le cours de la bataille.

Alors que les Allemands attaquèrent, le commandement américain décida de réorganiser le front alsacien et d’abandonner Strasbourg. Pourquoi donc cela ?

Le général Eisenhower, qui commandait les forces d’invasion depuis son PC de Versailles, était un homme très prudent. Déjà, pendant l’offensive des Allemands sur les Ardennes, il se réserva le 6ème corps américain qui intervenait dans le secteur de Haguenau, afin de pouvoir le retirer en cas de danger.

Lorsque les Allemands gagnèrent du terrain grâce à leur offensive « Nordwind » entre Sarreguemines et Bitche le premier janvier 1945, il ordonna à la 7ème armée américaine de retirer petit à petit, jusqu’au 5 janvier, le 6ème corps américain sur la crête des Vosges, et de quitter la région de Strasbourg.

A la suite de cet ordre, les généraux Eisenhower et de Gaulle, (ce dernier étant le chef du gouvernement de la France libre), se disputèrent. Strasbourg, qui venait d’être reprise aux Allemands par les troupes du général Leclerc, leur serait donc à nouveau abandonnée ? Cela aurait été un outrage pour la France, c’est pourquoi de Gaulle refusa catégoriquement. Il protesta violemment contre l’abandon de la ville. Churchill vint exprès de Paris pour négocier. Eisenhower accepta, bien qu’à contre-cœur, que Strasbourg ne fut abandonnée et il ne put se retenir pour dire à de Gaulle que leur situation serait moins grave si la première armée française, qui était alors sous le commandement du général de Lattre de Tassigny, avait éliminé la tête de pont allemande près de Colmar

De Gaulle répliqua, il défendra Strasbourg, quoi qu’il en soit, même si les forces françaises étaient amenées à opérer indépendamment des ordres d’Eisenhower.

Là-dessus, Ike (Eisenhower) rétorqua que si de Gaulle s’engageait dans cette voie, les troupes françaises n’obtiendraient plus ni munitions, ni essence, pas même un litre! Sur quoi, de Gaulle répliqua, semblerait-il, qu’il empêcherait les alliés d’utiliser les chemins de fer français et toutes les fréquences de radios.

Au final, chacun des hommes restera sur ses positions, mais dans les faits, le retrait des troupes américaines sera compensé par l’installation de la 3e division d’infanterie algérienne, sous les ordres du général Guillaume.

L’avance des Allemands et le retrait des Américains :

Sans prévenir les habitants mosellans, les troupes américaines se retirèrent vers le sud, pendant la nuit du 1er au 2 janvier. Ils rendirent les forteresses fraîchement acquises de la Ligne Maginot sans livrer la moindre bataille

Les troupes de l’aile droite de la 1ère armée allemande lancèrent l’attaque et avancèrent le premier jour, de Sarreguemines vers le sud, pour arriver le deuxième jour à Philippsbourg, à 10 Km au sud-est de Bitche.

Vu ce succès, le 4 janvier, Hitler donna l’ordre aux troupes de l’aile gauche, rassemblées dans le Palatinat, d’avancer sur Hatten et Rittershoffen, en direction de Haguenau.

L’attaque du 39e corps allemand :

4 janvier 1945 : Début de l’avance du groupement d’attaque « Alsace », de Wissembourg sur Hatten et Rittershoffen. Le 3, les Américains s’étaient dérobés et avaient évité le contact.

5 janvier : Alors que le 39e corps avance vers le sud, la 553e Volksgrenadier-Division traverse le Rhin, près de Rheinau, et s’arrête de l’autre côté du fleuve pour former une tête de pont, vers Drusenheim et Gambsheim.

7 janvier : La 25e Panzergrenadier-Division et la 245e Volkgsgrenadier-Division attaquent Stundwiller et sont ainsi à 4 kilomètres de Hatten.

8 janvier : Entre-temps, la 21e Panzer-Division s’est-elle aussi activée, et venue de Seltz, attaque Hatten, défendu par le 315e régiment d’infanterie américaine ( 79e division US) 300 soldats américains sont alors faits prisonniers par les Allemands.

Mais les Allemands ne peuvent maintenir leur présence que du côté est de Hatten, car les tirs intenses de l’artillerie américaine les empêchent d’avancer plus loin dans le village.

9 janvier : Le 1er bataillon du 315e régiment d’infanterie américain est bloqué à Hatten, en raison de l’avance de la 21e Panzer-Division.

10 janvier : Les contre-attaques des Américains se soldent par un échec.

11 janvier : Les 25e Panzergrenadier-Division et 21e Panzer-Division continuent leurs attaques sur Hatten et Rittershoffen, et occupent les deux tiers de Rittershoffen.

12 janvier : A l’appui de violents tirs d’artillerie sur ces deux villages (on pense aux pauvres civils dans les caves !), les Américains essayent de repousser les Allemands hors de Hatten et Rittershoffen.

14 janvier : Les Américains introduisent de nouvelles forces dans la bataille ; la 14e division blindée et une partie de la 79e division d’infanterie .

Le bataillon d’infanterie américain est repoussé hors de Hatten. Certaines parties de Rittershoffen sont reconquises.

16 janvier : Une partie de la 21e Panzer-Division, totalement épuisée, est remplacée par la Fallschirmjägereinheit (unité parachutiste). Ses combattants, à l’aide de lance-flammes, tentent en vain de repousser les Américains hors de Rittershoffen.

17 janvier : Sous l’épaisse neige qui tombe sans arrêt, les combats de maisons à maisons se poursuivirent dans les deux villages.

19 janvier : Les troupes allemandes avancent de Solingen vers le Rhin, jusqu’à Roeschwog et Sessenheim, mais ne peuvent soulager les Allemands à Hatten et Rittershoffen.

20 janvier : Le 6e corps américain est obligé de se retirer de Hatten et de Rittershoffen, et de retraiter sur la Moder près de Haguenau. Les difficiles affrontements et les revers subis à Hatten et Rittershoffen en sont la raison, mais aussi le danger d’un éventuel encerclement par les Allemands pouvant déboucher par la tête de pont établie plus au sud, près de Sessenheim en direction de Haguenau.

22 janvier : A la suite du retrait des Américains, ordre fut donné à la 25e Panzergrenadier-Division de les poursuivre vers Betschdorf en passant par la forêt de Haguenau, jusqu’à la rivière Moder.

24 janvier : Lors de sa marche en avant, la division réussit à former une tête de pont au-delà de la Moder.

25 janvier : A 23 heures, le téléphone du poste de commandement (Gefechtsstand) de cette Division retentit :

Bien que cet endroit de la Moder fût très bien défendu contre les attaques américaines, Hitler ordonna, à l’étonnement de tous:

    • de se dégager de la tête de pont
    • de s’éloigner de l’ennemi,
  • de se retirer de l’Alsace.

Quelle était la cause de l’arrêt de l’opération  » Nordwind  » :

L’avancement des armées soviétiques sur la ligne d’arrêt de la rivière Weichsel obligea le haut commandement de retirer, sans plus attendre, les meilleures forces du front ouest afin de les lancer sur le front est où le danger se faisait de plus en plus menaçant.

C’est ainsi que la 25e Panzergrenadier-Division recula sur Wissembourg, puis se dirigea sur Germersheim, pour embarquer à bord de trains en partance pour Kustrin an der Oder.

On peut se douter de l’état de désabusement des unités et des soldats allemands qui furent impliqués dans les combats souvent endurés dans la glace et la neige, et qui avaient fait reculer l’adversaire en direction de Strasbourg. Tous leurs efforts furent anéantis d’un seul coup.

Comme l’offensive des Ardennes, l’opération Nordwind échoua également.

Les buts de l’opération, soit la coupure de la 7e armée américaine et la reprise de Strasbourg ne furent même pas partiellement atteints.

A la fin du mois de mars, les alliés atteignirent le Rhin et le traversèrent à Remagen et à Oppenheim.

Les pertes totales de l’opération Nordwind ne sont pas réellement connues. On estime que les combats pour la possession des deux villages, Hatten et Rittershoffen, coûtèrent la vie à :

  • 110 civils
  • 1 500 soldats Allemands
  • 1 500 soldats Américains.

Le nombre de blessés est d’environ 10 000. A cela s’ajoute la destruction des villages; rien qu’à Hatten sur 350 maisons, 300 n’étaient plus habitables.

Le 16 juin 1985, les maires de Hatten et de Rittershoffen inaugurèrent, à mi-chemin entre les 2 villages, un monument où apparaît un char Sherman gravé en relief. J’étais invité à cette fête. 

D’autres étaient venus :

  • 50 Américains qui appartenaient à l’époque à la 79e division d’infanterie américaine.
  • Le commandant de la 25ème Panzergrenadier-Division, le général Burmeister, avec 40 personnes de cette division qui s’était avancée jusqu’à la Moder.
  • Un cortège de militaires américains de Heidelberg.
  • Un cortège de militaires français, avec musiciens.

Une troupe de militaires allemands qui avait été invitée ne fit pas son apparition; malgré tous les efforts, le Bundesverteidigungs-ministerium (ministère de la Défense de la république fédérale allemande) refusa : l’armée n’a pas l’autorisation de participer à des manifestations de tradition, même si celles-ci la concernent directement. Sans commentaire.

Dr. Karl Schnell, général en retraite (1992).     http://www.lignemaginot.com/ligne/esch/combats/nord.htm

sources

wikipedia et http://www.lignemaginot.com/ligne/esch/combats/nord.htm

Le massacre de Wola

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 voir L’insurection de Varsovie 

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  Le massacre de Wola

Le massacre de Wola désigne le meurtre de plusieurs milliers de Polonais du 5 au 8 août 1944, dans le district de Wola, àVarsovie, par la Wehrmacht, lors de l’insurrection de Varsovie.

Il est considéré comme le plus grand massacre de l’histoire de la Pologne, et on estime entre 40 0001 et 100 0002 le nombre de victimes, principalement des civils et des prisonniers de guerre. Les Nazis voulaient étouffer dès le départ toute tentative d’insurrection en terrorisant les habitants de Varsovie ; ils espéraient ainsi briser la volonté de se battre des Polonais et en finir sans être obligés de s’engager dans un difficile combat urbain, mais ils se rendirent compte bientôt qu’ils n’avaient fait qu’exaspérer leurs adversaires3.

Les forces allemandes, notamment les sous-unités de la Sicherheitspolizei et les forces à la réputation sinistre de laSturmbrigade SS Dirlewanger, composées de criminels amnistiés, se rassemblèrent et se mirent à exécuter sans distinction une foule de gens dans le quartier de Wola, vieillards, femmes et enfants, aussi bien que les insurgés faits prisonniers. Ces exécutions massives s’étendirent à des malades et à des membres du personnel soignant des hôpitaux du quartier dont quelques-uns furent brûlés vifs.

Le 5 août, les trois groupes commencèrent leur progression vers l’ouest le long des rues Wolska et Górczewska vers la ligne principale de communication Ouest-Est d’Aleje Jerozolimskie. Leur avance fut arrêtée, mais les régiments de Heinz Reinefarth et d’Oskar Dirlewanger commencèrent à mettre à exécution les ordres d’Heinrich Himmler : derrière les lignes, des groupes spéciaux de SS et les forces de police allaient de maison en maison, rassemblant tous les habitants et tirant sur eux. Des soldats allemands réguliers de la Wehrmacht prirent part aux massacres eux aussi.

Dans son livre The Second World War: A Complete History, à la page 565, Martin Gilbert décrit ainsi l’événement :

Le 5 août, plus de quinze mille civils polonais avaient été assassinés par les troupes allemandes à Varsovie. À 17 heures 30, le général von dem Bach Zelewski donna l’ordre d’arrêter l’exécution des femmes et des enfants. Mais on continua à massacrer tous les hommes polonais que l’on capturait, sans que personne se souciât de savoir s’il s’agissait d’insurgés ou non. Les cosaques et les criminels des brigades Kaminsky et Dirlewanger ne firent même pas attention à l’ordre de von dem Bach Zelewski : violant, massacrant, torturant et incendiant, ils avancèrent dans les quartiers deWola et d’Ochota, tuant encore trente mille civils dans cette boucherie de trois jours, y compris des centaines de malades dans chacun des hôpitaux qui se trouvaient sur leur chemin.

Dans le même temps, les bataillons d’insurgés Zośka et Wacek réussissaient à se rendre maîtres des ruines de l’ancienGhetto et du camp de concentration de Varsovie. La zone devint un des liens de communication principaux entre les insurgés qui luttaient à Wola et ceux qui défendaient la vieille ville de Varsovie. Le 7 août 1944, les forces nazies furent renforcées par des chars, tandis qu’on utilisait des femmes civiles comme boucliers humains4. Après deux jours de combats acharnés, elles réussirent à couper Wola en deux et atteindre la place Bankowy.

Le massacre s’arrêta après qu’Adolf Hitler eut ordonné que les civils capturés fussent envoyés dans des camps de concentration ou employés à des travaux forcés. UnVerbrennungskommando, composé de Polonais qu’on avait choisis, ramassa la plupart des corps de victimes avant de les brûler en plusieurs endroits.

Conséquences

Jusqu’à la mi-septembre, les Nazis abattaient sur-le-champ tous les insurgés capturés. Après l’arrivée à Varsovie du SS-Obergruppenführer Erich von dem Bach (7 août 1944), il devint évident que les atrocités ne faisaient que renforcer la résistance et qu’il fallait trouver une solution politique, du fait que le commandement allemand n’avait à sa disposition que des forces limitées. L’objectif était de remporter une victoire importante pour montrer à l’Armia Krajowa qu’il ne servait à rien de continuer à se battre et la faire capituler.

Le succès ne fut pas immédiat, mais à partir de la fin septembre, certains des combattants polonais capturés furent traités en prisonniers de guerre et on épargna les civils ; finalement les derniers quartiers de Varsovie encore tenus par les insurgés capitulèrent le 2 octobre 1944.

Les principaux responsables étaient Heinz Reinefarth et Oskar Dirlewanger, organisateurs des pires des atrocités. Dirlewanger fut torturé à mort par des gardes militaires polonais après la guerre, mais Reinefarth ne fut jamais inquiété. Une liste de plusieurs anciens soldats de Dirlewanger encore vivants et jamais poursuivis a été établie en mai 2008 par le musée de l’Insurrection de Varsovie5.

Notes et références

  1. ↑ (en) Muzeum Powstania otwarte [archive], BBC Polish edition, 2 cctobre 2004, accédé pour la dernière fois le 13 avril 2007
  2. ↑ (pl) O Powstaniu Warszawskim opowiada prof. Jerzy Kłoczowski [archive], Gazeta Wyborcza - édition locale de Varsovie, 1998-08-01. Accédé pour la dernière fois le 13 avril 2007
  3. ↑ (pl) Site dédié au [archive] musée de l’Insurrection de Varsovie (page en français illisible, page en anglais ou en allemand des plus sommaires, mieux vaut être polonophone)
  4. ↑ (en) 1944: Uprising to free Warsaw begins [archive], BBC News, 1er août
  5. ↑ [(pl) http://www.rp.pl/artykul/135379.html [archive] Odkryta kartoteka zbrodniarzy], Rzeczpospolita, 17-05-2008
File:Uprising mass graves.jpg
Les fosses communes découvertes après la guerre. Chacune d’entre elles contient les restes de dizaines de victimes du massacre de Wola, non identifiées pour la plupart.
N’oublions pas que Varsovie, comme le ghetto, s’est insurgée aussi contre les nazis
Par Élisabeth G. Sledziewski, maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Strasbourg (université Robert-Schuman).
Pendant toute une semaine, du samedi 28 juillet au dimanche 5 août, la capitale polonaise a célébré le 63e anniversaire du déclenchement de l’insurrection de Varsovie contre l’occupant nazi, le 1er août 1944. Commémoration solennelle, comme tous les ans depuis la fin du régime communiste qui l’avait si longtemps prohibé, puis toléré sur le tard : en honorant la mémoire des héros et des victimes de leur capitale insurgée, les citoyens de la Pologne démocratique ont dit non seulement leur piété envers les générations sacrifiées, mais aussi leur conscience d’avoir refermé l’abîme du malheur polonais et de s’être enfin réconciliés avec l’histoire. 
Commémoration fervente, à laquelle la présence des derniers anciens combattants, désormais octogénaires ou nonagénaires et chaque année moins nombreux, donnait une exceptionnelle gravité. Difficile, toutefois, de ne pas noter le contraste entre ces belles cérémonies et l’atmosphère politique délétère d’une Pologne en proie à des dissensions et à des scandales ubuesques… tout simplement indignes de ceux qui ont versé leur sang pour sa liberté. Contraste pénible, aussi, entre la mobilisation des Varsoviens, la multiplicité, l’intensité émotionnelle des manifestations organisées pendant huit jours dans la capitale, et l’amnésie persistante dont fait l’objet l’insurrection de l’été 1944 dans le reste du monde, en France notamment.
Ayant souvent l’occasion de présenter au public cette page d’histoire, je remarque que nombre de nos concitoyens, quoique bien informés sur la Seconde Guerre mondiale, continuent de confondre l’insurrection de la capitale polonaise (du 1er août au 2 octobre 1944), contemporaine de la libération de Paris, Lyon et Marseille, avec le soulèvement des derniers habitants du ghetto, seize mois plus tôt, (du 19 avril au 16 mai 1943). Cette confusion s’inscrit à vrai dire dans une méconnaissance plus générale de ce que fut la guerre en Pologne, beaucoup de Français n’en retenant aujourd’hui qu’une seule dimension, l’extermination du peuple juif. Ignorance qui confine au déni de la réalité historique : l’écrasement des insurgés de 1944 par les nazis après presque cinq ans d’occupation barbare, la trahison cynique de l’ex-occupant puis « allié » stalinien. Comme si les horreurs de la Shoah dans la Pologne occupée et/ou annexée par le IIIe Reich annulaient le calvaire de l’ensemble de la nation polonaise, que Hitler avait entrepris de réduire en esclavage dès le 1er septembre 1939. Les Polonais ne comprennent pas ce déni et en souffrent. À l’heure où les relations franco-polonaises se dégèlent, dans le sillage de la visite de Nicolas Sarkozy à Varsovie et des gestes de bonne volonté échangés au sommet, il est urgent de réactiver la confiance entre nos deux peuples en dissipant ce grave malentendu.
Rappelons donc que l’insurrection déclenchée le mardi 1er août 1944 à 17 heures (« l’heure W » = l’heure du combat) le fut à l’initiative des chefs de la résistance polonaise, l’AK (Armée de l’intérieur, sous les ordres du gouvernement en exil à Londres). L’objectif était la libération de la capitale par les forces nationales avant l’arrivée, imminente, de l’Armée rouge. De son côté, radio Moscou encourageait le soulèvement, enjoignant au « peuple frère » de commencer le travail et lui promettant un prompt renfort. L’AK comptait plus de 50 000 hommes dans la région de Varsovie, les autres formations de la résistance, dont une petite armée communiste (AL), un millier. Leurs moyens étaient dérisoires : surtout des grenades et des cocktails Molotov, un fusil pour 25 hommes, un pistolet pour 50 hommes, quelques dizaines d’armes automatiques. On ne distribua même pas la moitié de ce pauvre arsenal, avec trois jours de munitions. 

Après quelques succès remportés par surprise et avec le soutien massif des civils, les insurgés se sentirent trahis. L’artillerie soviétique, toute proche, s’était tue. Staline avait stoppé net le mouvement de ses troupes vers le centre-ville. Il les maintint l’arme au pied aux portes de Varsovie, fermant ses aérodromes pour empêcher tout secours des Alliés. Les nazis, eux, renforçaient leur potentiel terrestre et aérien. Dans la capitale prise au piège, le massacre dura soixante-trois jours. Les troupes SS se déchaînèrent contre les combattants et leurs blessés, mais aussi contre les civils, pratiquant des exécutions de masse comme dans le faubourg de Wola où, du 5 au 8 août, environ 60 000 personnes furent mitraillées ou brûlées dans les caves des immeubles. Sans ressources, abandonnée de tous, à l’exception de quelques héroïques pilotes de la RAF, l’insurrection capitula le 2 octobre. Ses survivants furent emmenés dans le Reich comme prisonniers de guerre. Les civils furent évacués de force puis parqués ou déportés. Sous les ruines de Varsovie détruite à 85 % et réduite, selon le voeu du Führer et au grand bénéfice de Staline, « à un point géographique », on dénombra entre 200 000 et 250 000 morts.

sources 
wikipedia 
http://www.lefigaro.fr/debats/20070809.FIG000000005_n_oublions_pas_que_varsovie_comme_le_ghetto_s_est_insurgee_aussi_contre_les_nazis.html

La bataille d’Aix-la-Chapelle

Classé sous — milguerres @ 19 h 19 min

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La bataille d’Aix-la-Chapelle

La bataille d’Aix-la-Chapelle était une bataille de la Seconde Guerre mondiale qui dura six semaines jusqu’au 21 octobre 1944, dans la ville allemande d’Aix-la-Chapelle (allemand : Aachen).

La bataille d'Aix-la-Chapelle aix

Le 16 septembre 1944, les troupes américaines arrivèrent devant la ville d’Aix-la-Chapelle, où vivaient encore environ 20 000 civils (contre 160 000 au début de la guerre, en 1939), et qui était fortement défendue par 5 000 soldats allemands sous le commandement de l’ Oberst (colonel) Gerhard Wilck.

Durant la nuit du 1er octobre au 2 octobre, l’artillerie américaine pilonna la ville, et au matin la première armée américaine (commandée par le général Hodges) enfonça la ligne Siegfried. Malgré la tentative de diverses unités de Panzers, les Américains réussirent à garder la brèche ouverte et, après plusieurs jours de violents combats, les Allemands se virent encerclés par les troupes américaines. La garnison refusa de se rendre et lança une contre-attaque afin de briser le cercle formé par l’armée américaine, mais cette tentative échoua.

En effet, Aix-la-Chapelle est une ville symbolique de l’histoire d’Allemagne (ville de Charlemagne, les Empereurs germaniques s’y sont fait couronner pendant 600 ans) et elle était aussi la première grande ville sur le sol allemand qui fut atteinte par les Alliés sur le front de l’Ouest, ce qui avait conduit Hitler à ordonner de la défendre à tout prix. Le commandement américain avait alors décidé de se contenter d’assiéger la ville et de la couper de ses voies d’approvisionnement et de communication.

Mais la 9e armée américaine, qui s’était déployée au nord et au sud de la ville, considérait que cette poche pouvait constituer une menace et le commandement décida alors tout de même de prendre la ville immédiatement. Les Américains eurent alors à affronter l’ennemi dans des combats de rue sans merci qui donnaient l’avantage aux Allemands qui étaient sur leur terrain et qui connaissaient bien les lieux. Durant la phase la plus difficile de la bataille, les forces américaines déployèrent dans la ville le 2e et le 3e bataillons du 26e régiment d’infanterie ainsi que le 745e bataillon blindé, tandis que la 30e division d’infanterie attaqua Aix-la-Chapelle par le nord mais aussi, le premier bataillon de la 1e division d’infanterie américaine attaquait la colline du Crucifix. Mais après quelques jours seulement, cette division avait déjà plus de 2 000 soldats mis hors de combat, ce qui fit que la 29e division fut appelée en renfort.

Le 16 octobre, les Américains ont enfin réussi à encercler complètement la ville au niveau de la Krefelder Straße.

Et finalement, le 21 octobre 1944, le reste de la garnison, qui comptait encore 300 hommes qui ne tenaient plus que quelques rues, capitula devant le bunker de la Rütscherstraße et le colonel Wilck signa la reddition de ses troupes.

Bilan

Le bilan de cette bataille était de 5 000 morts dans les deux camps et 5 600 soldats allemands faits prisonniers.

 

 

File:Kriegsgefangene.jpg

Colonne de prisonniers de guerre allemands traversant les ruines d’Aix-la-Chapelle en octobre 1944

GI_machine_gun_crew_in_Aachen

Soldats américains dans les rues d’Aix-la-Chapelle le 15 octobre 1944.

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